THE DAY DREAM
DANTE. GARBIEL ROSSETTI 129
qui avait régénéré l’art britannique ; mais il avait raison quand il voyait surtout dans ce mouvement une manifestation de érvolte contre les faussetés de l’Académisme.
À force. de labeur, Rossetti réussit à se corriger de bien des défauts et à acquérir de nouvelles qualités. Se mettant à l’école des Vénitiens et particulièrement de Tintoret et de Giorgione, il rechercha la richesse du coloris. « Il y a des hommes », écrivait-il, en 1854 à Mc Cracken, « qui, simplement à cause de leur mauvais coloris, m'empêchent de goûter pleinement leurs ouvrages, malgré: les qualités dont ils sont pleins ». Les tons dans mainte toile de Rossetti, notamment dans celles qui se succédèrent à partir de 1860 sont, en général, d’un éclat éblouissant. The Beloved, Sibylla Palmifera, Monna Rosa où l’or resplendit à côté du blanc, la Mariana de Measure for Measure qui offre une admirable gamme de bleus, /a Ghirlandata, véritable symphonie de verts, La Bella Mano, Rosemonde, Beata Beatrix, Lady Lilith sont des joyaux de l’art britannique. L'année 1860 ouvre la deuxième période de la carrière artistique de Rossetti. C’est à cette période qu’appartiennent encore le Triptyque de la Cathédrale de Llandaff, Burd Alane, The Loving Cup, Joh Cœur, Dante’s Dream, Sibylla Palmifera, Astarte Syriaca, The Lamp of Memory, œuvres qui s'imposent au respect de tous, soit par la magnificence du coloris alliée à un dessin souple et ferme à la fois, soit par la puissance expressive et l’harmonie de la composition. Sous l’influence des maîtres de l’Italie médiévale, Rossetti eut le mérite de sauver la peinture de la monochromie qui la menaçait. L'usage du bitume était fort en honneur à l’époque où se fonda la Confrérie des Préraphaélites. Rossetti et ses compagnons de lutte virent quels dangers il fiasait courir à la solidité des tableaux. Le bitume offre l’avantage de communiquer aux couleurs une transparence immédiate ; mais cette transparence est toute provisoire. Il les revêt, à la
longue, d’une teinte uniformément sombre et ïl cause des craquelures dans la toile. Les trécentistes et les quattrocentistes n'avaient pas connu l'usage du bitume. Pourquoi donc s’en servir ? disait Rossetti. Dès ses premiers tableaux, il n employa, comme Giotto, que des couleurs franches. É
Tout en rendant à Rossetti-peintre l’hommage qui lui est dû, tout en reconnaissant son mérite, nous n’hésitons pas à préférer en lui le poète. Rossetti se donnait comme un professionnel de la peinture ; or, il y a dans un trop grand nombre de ses œuvres picturales des traces évidentes de ce qu’on appelle «lamateurisme ».On en relève même dans les tableaux qui appartiennent à la belle période de sa carrière artistique, à la période qui commence en 1860. À tort, Rossetti crut trop longtemps que le génie tient lieu de tout ; trop longtemps, il ne voulut pas se rendre compte que Îe génie sans le talent produit des œüvres imparfaites. Les véritables maîtres ont nourri leurs dons naturels des fruits d’un travail persévérant — ce qui leur a permis de se jouer des difficultés techniques.
Les qualités de Rossetti artiste sont des qualités acquises tardivement. Ses qualités de poète, il les porta en lui dès sa plus tendre enfance. Artiste, il lui arriva d’atteindre la perfection mais, pour ainsi dire, accidentellement. Poète, il n’a que des défaillances fortuites. Quoi qu il en soit, par le prestige de sa forte personnalité, il a réussi ou, tout au moins, puissamment contribué à sauver l’art britannique de la ruine que redoutait pour lui le peintre Constable. Il est de ceux dont on peut dire qu’ils sont plus grands que leur œuvre artistique. |
Sous la simplicité de ses manières, sous la négligence de son vêtement, Rossetti jouissait, dans son cercle d'amis, des privilèges d’une sorte de royauté morale et intellectuelle. Des hommes tels que William Morris, Ruskin lui-même subirent, pendant plusieurs années, le prestige de son charme, pour ainsi dire, magnétique. C’est ce charme qui lui permit bien souvent de sortir à son avantage d’embarras où le mettaient les mouvements de sa nature impulsive et certaines impertinences de langage. a Dans les premiers temps », dit Burne-Jones, « je n’éprouvais pas le besoin de penser autrement que lui et au cours des lamentables dernières années de sa vie, je me le représentais toujours tel qu'il était en sa jeunesse et je maudissais la fatalité qui pouvait le changer. » « Rossetti était l’astre autour duquel nous gravitions », dit Prinsep, « nous copiions même sa façon de parler... nous laissions notre propre individualité s’absorber dans la forte personnalité de notre Gabriel adoré. » { Memorials of Edward Burne-fones.) Le peintre aveugle Philip Bourke Marston écrivait en 1873 : « Quel homme prodigieux est Rossetti ! Que n'est-il quelque grand roi exilé pour que nous tentions, au péril de notre vie, de le restaurer sur son trône ! » Madox Brown nous fait cette confidence après la mort de celui dont pourtant il avait été le maître : « Je découvre aujourd’hui ce dont j'avais à peine conscience auparavant, à savoir que je peignais avec l’idée vague et lointaine de mériter son approba-
tion. » « C’était un despote bon enfant, d’une nature ardente” et généreuse, sans prétention dans ses manières, tenace seulement sur le point en litige », a écrit son frère William Michael. L'’intransigeance de Dante Gabriel devait graduellement éloigner de lui Ruskin et William Morris ; mais la chaleur de ses sentiments suscita autour de lui de nouvelles amitiés, de nouveaux dévoûments. On sait comment, au terme de sa vie, il fut l’objet des soins les plus vigilants et les plus touchants de la part de Mr Hall Caine au nom duquel il convient d’associer celui de Mr William Sharp, l’un et l’autre alors dans la fleur de l’âge.
Le prestige fascinateur de D. G. Rossetti ne pouvait que se traduire par une grande influence sur son entourage ét même en dehors de son cercle intime. Le peintre Burne-Jones fut son disciple enthousiaste. Dans ses premières œuvres, il procède directement de lui. Il s’affranchit peu à peu de la tutelle de son maître ; mais, comme Rossetti, il aima à multiplier les détails accessoires, ainsi qu’en témoignent The Wedding of Buendelmonte, The Parable of the Wise and Foolish Virgins, King Cophetua and the Beggar-Maïd ; comme lui, il demeura toujours attaché au culte de la Beauté et sut illuminer mainte de ses créations d’un rayon mystique. Avec la collaboration de William Morris, comme Rossetti, il décora diverses églises de vitraux où la grâce et la souplesse des formes s’allient à l’expression d’un sentiment religieux d’une pureté toute primitive. La facture de Burne- Jones n’a nullement le caractère d’une reconstitution archéologique ; mais l’esprit qui l’anime se ressent de son commerce avec Rossetti et, par l’intermédiaire de celui-ci, avec les maîtres de l’Italie médiévale. On peut s’en convaincre à Jesus College de Cambridge, à Christ Church d'Oxford, à St-James’s Church Marylebone.
Dans les vitraux de la cathédrale d'Oxford notamment, on sent que Burne-Jones est encore sous l’influence directe
de Rossetti. Ses vertus théologales, sa Sainte-Cécile rappellent le type de beauté cher à Dante Gabriel ; toutefois les traits caractéristiques de ce type ne se présentent plus qu'avec discrétion ; à peine même sont-ils indiqués. Ces vitraux datent de 1859. On se souvient que, deux ans auparavant et dans le cours de l’année précédente, Burne-Jones fut occupé, en compagnie de Rossetti, à décorer la salle des débats de l’Union.
William Morris et Burne-Jones firent revivre l’art de la tapisserie dont le plus beau spécimen dû à leur entente, l’Adoration des Mages, orne la chapelle d’Exeter College à Oxford. On y trouve appliqués, dans toute leur extension, dans tout leur luxe, les principes du Préraphaélisme.
George Frederick Watts, bien que plus âgé que Rossetti d’une dizaine d’années, bien que n’ayant pas été, dans l’acception propre du mot, son élève, n’a pas échappé à son influence, Cette influence affermit en lui ses tendances idéalistes et son goût pour les sujets légendaires et symboliques.
Quant au peintre Henry Holiday, l’auteur du tableau célèbre où Dante et Béatrice se rencontrent à l’angle du pont de Florence, il appartient à l’école de Rossetti au point que beaucoup de gens attribuent ce tableau au chef de la Confrérie des Préraphaélites. Le choix du sujet, la façon minutieuse dont il est traité, l’attitude de Dante, le port et le regard de Béatrice, tout enfin est d’un artiste qui a connu et aimé Dante Gabriel.
D'autre part, le poète Swinburne sentit se développer auprès de Rossetti les germes de son goût pour les formes archaïques de la pensée et pour la perfection de l’expression verbale.
Le beau poème de F rancis Thompson, The Hound of Heaven, est d’une inspiration qui rappelle celle de Rossetti. « Depuis la Blessed Damozel,» dit Burne-Jones, «aucune parole mystique ne m’a autant touché que The Hound of Heaven. »
Ajoutons que l’auteur de la Blessed Damozel trouva un inter-
prète musical en Claude Debussy. Dans l’œuvre du compositeur et dans le poème anglais, nous trouvons k même note mystiquement amoureuse et lt même fluidité rythmique. Ce sont deux fleurs TER un parfum identique, aussi pénétrant que délicat.
Nous ne ten anote pas pour Rossetti seul la gloire d’avoir rétabli le culte de la nature dans le domaine de Part. Dante Gabriel fait partie d’un groupe dont Ruskin est le personnage le plus considérable. Mais, comme fondateur de la Confrérie des Préraphaélites, il a grandement contribué à ouvrir une voie nouvelle qui devait, par la suite, être bordée de chefs-d’œuvre. Rossetti et les membres de la Confrérie ont posé les assises de mainte école d'art dont les manifestations procèdent de leurs principes. C’est à juste titre que M. de la Sizeranne a pu écrire : « On voit combien les P. R. B. ont eu raison d’abandonner l’atelier pour les champs, la tradition mal comprise pour la nature même imparfaitement dévoilée. Ce n’est qu’un mot, mais ceux qui l’ont prononcé avaient confusément pressenti ce qu'il y a de fécond dans l’idée d’opposer le système du soleil au système des Renaissants. Ainsi, plusieurs fois, les P. KR. B. ont passé tout à côté des découvertes modernes. À plusieurs reprises, ils ont balbutié les premiers mots de notre dernière révolution esthétique. En les regardant, on a la même impression qu’en lisant la Disme royale de Vauban ; c’est un monde nouveau non pas clairement vu encore mais naïvement pressenti et à demi prophétisé. Il ne faut done pas croire qu’en réduisant à la ligne originale et à la couleur franche tout le Préraphaélisme, on diminue son rôle ; on l’agrandit au contraire. Le nom de la revue The Germ était bien trouvé: Le Préraphaélisme contenait en germe toute la peinture CRM POREES » “pris de la Sizeranne, La Peinture anglaise.)
Les membres de la Confrérie des Préraphaélites ne se réu-
nissaient pas seulement pour rénover la peinture; ils se proposaient de: déployer leur juvénile activité dans les directions les plus: diverses. « Dans nos réunions, nous nous entretenions », dit Holman Hunt, « des améliorations à apporter dans: le: dessin: des objets familiers, des meubles, des rideaux, des ornements intérieurs, du costume ; nous parlions du moyen d’exercer notre habileté, comme lPavaient fait les peintre sprimitifs, non dans une branche unique de l’art, mais dans toutes.» (Holman: Hunt, Contemporary Review, mai 1886.) Comme chef et comme mspirateur du mouvement préraphaélite en Angleterre, Rossetti peut, à bon droit, revendiquer une grande part d’influence dans. cette métamorphose des objets qui nous: environnent, dans: cette « renaissance esthétique, réaction: de la vie sensitive qui veut ressusciter le divim dans la nature et dans la réalité
familière en: faisant renaître: partout la joie et la splendeur »1.
(Cazamian, L’Angleterre moderne). Ces lignes de M. Cazamian: s’appliquent aux effets du mouvement d'Oxford: auquel, nous Pavons vw plus haut, se rattache par un lien étroit le mouvement artistique du: milieu du xIxe siècle.
e Pour indiquer la genèse de: notre Renaissance», écrit Walter Crane;,, « nous devons remonter aux jours de la Confrérie préraphaélite. Quoiqu’aucun de ses: membres n'ait été un dessinateur décoratif au sens strict du mot — si nous exceptons D: G: Rossetti — cependant, par leur retour résolu et enthousiaste: au symbolisme direct, au naturalisme franc et au sentiment: poétique ou romantique de l’art du moyen: âge, en y ajoutant la puissance de l'analyse moderne, enfin par leur immense amour du détail, ils dirigèrent l’attention: vers les branches du dessin autres que la peinture !. »
(:) Walter Crane — The English Revival of Decorative Art. Fort-
nightly Review: — Citation de M: Robert de la Sizeranne. +
En vérité, l’action des Préraphaélites s’exerça dans le domaine de l’enluminure, de l’orfèvrerie, de la reliure, de l’architecture. Dans le domaine des arts décoratifs, Rossetti n’est pas étranger, par son rôle prépondérant dans le réveil du culte de la nature, à l’éclosion de ces plantes aux feuilles élégamment allongées, de ces fleurs aux pétales largement épanouis qui ornent aujourd’hui les rideaux, les tentures, les tapis de nos appartements.
Malheureusement l’art de la décoration n’a pas toujours su se défendre contre l’envahissement de la mièvrerie. Les formes flasques et contournées se sont introduites dans l’art.
Combien de caricatures, d’autre part, nous ont été données de la Damoiselle Élue par des dessinateurs de programmes pour « théâtres esthétiques ! » Croyant s’inspirer de Rossetti, ils imaginèrent des créatures émaciées, étiques, invertébrées portant trois lis à la main dans une attitude niaisement béate . et dont les yeux voulant être « plus profonds que les eaux profondes assoupies vers le soir » n’ont d’autre expression que celle de l’hébètement. Ils ne réussirent qu’à dérouter complètement ceux qui ne connaissent Rossetti que d’une façon approximative. Dirons-nous toutefois que Rossetti a quelque part de responsabilité dans les tares de ses contrefacteurs ? Les imperfections que nous avons relevées chez lui étaient des germes de décadence. Chez ses contrefacteurs, les défauts seuls subsistent, poussés jusqu’à la plus agressive exagération, sans qu'aucune qualité précieuse vienne, comme dans l’œuvre de Dante Gabriel, en atténuer l'effet.
Toutefois, « tout compte fait », dit Richard Redgrave, « l’art anglais a été plutôt amélioré que gâté par ce que l’on appela l’hérésie préraphaélite, car le zèle et le sérieux de ses adeptes servirent à contrebalancer le mal causé par le grand nombre de peintures fausses que produisaient beaucoup de peintres
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préoccupés seulement de gagner de l’argent et ne travaillant que pour vendre !. »
Pour Ruskin, dont le nom est intimement mêlé à l’histoire du Préraphaélisme anglais, l’amour de la nature a l’ardeur d’une foi. La puissance de Dieu se révèle dans les moindres détails du monde extérieur. L'artiste doit être l'interprète de Dieu et il n’est vraiment digne de ce nom que s’il se soumet à l’autorité du Créateur. L’art devient alors un Évangile. Comme Ruskin, D. G. Rossetti a cru un certain moment que l'artiste avait une mission auguste à remplir. Comme saint François d’Assise, notre poète-peintre établit un jour un lien mystique entre ce monde et Dieu, avec l’artiste comme intermédiaire :
« Rendez hommage à Luc l’Évangéliste », écrit-il, « car c’est lui qui, d’après les antiques légendes, a, le premier, enseigné à l’art à joindre les mains et à prier. L’art hésita à déchirer d’un coup le voile qui recouvre les symboles obscurs ; mais ayant bientôt su que l’immensité des cieux, le silence des champs et cette lumière du jour, dans leur sens profond, sont aussi des symboles, il contempla Dieu par leur intermédiaire et devint le prêtre de Dieu ?. »
Devons-nous inférer de ce fragment que l’art est ou doit être
(1) Richard Redgrave, R. A. — A Century of Painters of the English School. — Citation de M. Robert de la Sizeranne.
(2) Give honour unto Luke Evangelist ;
For he it was (the aged legends say) Who first taught Art to fold her hands and pray.
Scarcely at once she dared to rend the mist
Of devious symbols ; but soon having wist | How sky-breadth and field-silence and this D Ave symbols also in some deeper way,
She loohed through these to God and was God’s priest.
The House of Life Saint Luke the Painter.
un interprète de la parole divine, que l’œuvre de l'artiste est ou doit être une prédication graphique ? Hand and Soul, ouvrage auquel nous avons déjà fait allusion, nous donne la clef de la pensée de Rossetti à ce sujet.
Chiaro dell’ Erma, le héros de cet ouvrage, est la personni-
fication du poète-artiste lui-même. Chiaro dell” Erma est un
jeune peintre natif d’Arezzo qui a successivement travaillé sous.
la direction de Giunta Pisano et de Bonaventura. Il devient célèbre ; mais il ne trouve pas dans la renommée vers laquelle Fr: cependant ses vœux et ses espérances les satisfactions dont a soif sa nature altérée d’idéal moral. Il se reproche d’avoir uniquement, jusqu’à ce jour, pratiqué le culte de [a beauté terrestre. Son but sera désormais de ne présenter que des œuvres d’une élévation morale capable d’exercer une salutaire influence sur l’âme du spectateur. Il se propose de devenir l’auxiliaire de Dieu. Mais le caractère abstrait de ses nouvelles
conceptions ne réussit pas à toucher les cœurs et Chiaro dell”
Erma trouve la preuve de son impuissance dans la querelle
sanglante qui éclate entre les Ghergiotti et les Marotali, au pied même d’une fresque allégorique qu’il a peinte sous le porche
de San Petronio. Cette fresque est la glorification de la Paix. Désespéré, il assiste à la faillite de sa foi en l'influence moralisatrice de l’art. Il est la proie. d’une fièvre: qui le mine, quandil
éprouve soudain une étrange émotion : sans que les portes de
son atelier se soient ouvertes, il cesse de se sentir seul et livré à lui-même ; devant lui se dresse, les mains jointes, une femme d’une merveilleuse beauté. dans laquelle il reconnaît l’image de son âme. Dans la chevelure d’or de cette: femme, il voit, comme à travers un voile,.se dessiner ses propres. rêves. Cette apparition: est suggérée. à. Rossetti par ces. vers. inscrits en tête de Hand and Soul et. dont. l’auteur Bonnagiunta Hempinns vivait à Lucques vers le milieu du xrtre siècle :
ed. don D né eds “nas LÉ ee
- Rivolsimi in quel lata:
Là onde venia la.voce, E parvemi una luce Che lucea quanto stella :
La mia mente era quella.
. Je me tournai du: côté d'où venait la voix, # Et m'apparut une lumière qui brillait comme une étoile :
Elle n'était auire que mon propre. esprit.
Et la femme, posant les mains sur le front de Chiaro dell’ Erma et l’enveloppant de son opulente chevelure, lui parle sur le ton de la tendresse. Elle lui fait comprendre que l’unique poursuite de la Gloire est décevante. Ce que doit rechercher Partiste, c’est le suffrage de sa conscience. Elle lui reproche de s'être orgueilleusement érigé en collaborateur de Dieu qui n’a nullement besoin de son aide. « Tes intentions sont honnêtes et pures », lui dit-elle; «mais prends-y garde, c’est folie de déclarer : « en faisant ceci, je fortifie Dieu parmi les hommes ». Quand Dieu t’a-t-1l jamais imploré par ces paroles : « Mon fils, prête-moi ton épaule, car je tombe »? En un mot, Chiaro dell’ Erma a manqué d’humilité: Or, il se rapprochera d’autant plus de Dieu qu’il sera plus soumis et plus modeste. Peindre la vie dans sa vérité, voilà pour l'artiste le moyen de rendre hommage au
réateur. | | Chiaro n’a-t-il pas aussi manqué de sincérité vis-à-vis de lui-même ? « Je veux faire ceci », s’est-il dit, sans égard pour le penchant de sa nature. La faillite de son dessein était inévitable. Mettre la main au service de l’ôme, voilà le moyen de suivre les voies divines et de servir l’homme par Dieu. Il y a dans ce précepte une interprétation visible et réelle, bien qu’atténuée, de la parole franciscaine qui donne à la vie humaine une signi-
fication supraterrestre et place dans l’âme, bien plus que dans le cerveau, les ressorts de nos actes.
« La Beauté », a écrit le professeur Lambinet, « est, à l’égal de la Justice et de la Vérité, une des faces du Divin 1. » Le but principal de Rossetti fut de donner plus de prix à la vie en la rendant plus belle. Il souffrit des laideurs du présent qui, selon lui, faisaient flotter autour de l’homme une atmosphère délétère. Par la diffusion de la Beauté, il voulait répandre dans le monde les bienfaits d’une hygiène morale propice à l’éclosion des sentiments les plus nobles. Par là, il se rapprochait de Ruskin ; toutefois il ne se révéla jamais, comme Ruskin, un fougueux propagandiste, un apôtre, un prédicateur foncièrement anglais de la morale esthétique. En écrivant Hand and Soul, il songeait avec un sentiment de regret aux temps fortunés où l’art et la vie ne faisaient qu’un et où, comme à Pise, à Lucques, à Arezzo, les peintres ne séparaient pas la crainte de Dieu de lamour de l’art. A l'Italie donc, vers laquelle il tournait ses regards mélancoliques, il demandait une formule de vie capable de satisfaire les diverses aspirations de l’homme. Cette formule résumait la prédication de saint François d'Assise. Comme saint François, comme les vieux Italiens, Rossetti rêvait l’union du monde visible et du monde invisible ; par là même, il élève nos esprits et nos cœurs. Certes, l’idéalisme risque de’se briser les ailes au contact des dures réalités de l'existence. Dante Gabriel en fit plus d’une fois la douloureuse expérience. L’idéalisme est un des aspects du romantisme de Rossetti ; il n’est pas sans offrir des dangers. En transfigurant la vie, il peut en fausser la direction. Il est parfois trompeur comme un mirage pour l’homme qui n’en corrige pas les effets par le sens des
{!) Pro Musica — Prof. Lambinet — Bordeaux.
réalités ; d’autre part, il donne, comme chez le Poverello, comme chez Dante, comme chez les poètes et les artistes de l’Italie médiévale, comme chez Rossetti lui-même, une valeur infinie aux émotions de l’âme humaine. Il les sanctifie.
Rossetti, avons-nous dit, aima la Beauté en elle-même et pour elle-même. Son œuvre artistique et littéraire n’est au service d’aucune discipline morale. Il ne s’en suit pas qu’aucun enseignement ne s’en dégage. En arrachant l’art au mensonge de l’Académisme, en le transportant sur le terrain de la nature, il voulait que l'artiste, avant tout, fût un apôtre de la vérité. « À celui qui veut exprimer une idée simple mais originale, ne dites pas : « Est-ce là tout ? » C’est là une chose que j'aurais pu aussi bien penser moi-même, mais n’ai point voulu exprimer, car cela n’en valait pas la peine. Demandez-vous : « Est-ce là la vérité ? » Le thème fût-il un point ou la terre entière, qu'importe! La vérité est un cercle parfait, grand ou petit. » Ainsi s'exprime, dans le sonnet inscrit en tête du Germ, William Michael Rossetti, interprète de Dante Gabriel. Les vers sont médiocres, mais le sentiment qui les a dictés est aussi élevé que juste. D. G. Rossetti lui-même fournit, toute sa vie, l'exemple d’une probité artistique dont les leçons furent fécondes. Ce qui l’avait séduit chez les Primitifs italiens, c'était la sincérité de leur inspiration. Ce n’est pas tant par l’adoption plus ou
moins habile de leurs procédés d’exécution que par la pratique, à leur exemple, de cette vertu qu’il est en droit de se considérer comme leur descendant. L’adoption des procédés d’exécution n’était qu’un moyen d’exprimer la vérité dont, comme eux, il prenait la résolution de se faire le champion, animé d’un zèle, pour ainsi dire, sacerdotal. Ainsi conçu, le rôle de l'artiste se revêtait d’une singulière dignité et sa fonction sociale se trouvait, du même coup, considérablement ennoblie. Ce n’est pas un des moindres mérites de Rossetti et des membres de la Confrérie
préraphaélite d’avoir confié à l’art une aussi belle mission et de lui avoir assigné un but aussi hautement moral.
Le secret de l'attrait qu’exerce Rossetti réside-en ce fait que, si loin des contingences de la vie quotidienne que son imagination nous emporte, si peu préoccupé qu'il nous paraisse être du résultat de nos luttes journalières, :si distantes que soient les régions où il localise ses rêves, il reste profondément humain. Ses créations d'essence terrestre et d'essence surnaturelle demeurent très-près de nous. Elles ont leur point d'appui sur
les facultés sensitives de notre être. Le courant d'humanité
qui traverse l’œuvre de Rossetti lui donne une physionomie bien différente de celle de son contemporainet disciple, William Morris. W, Morris confessait que sa connaissance de la vie consistait seulement en réminiscences lointaines et imprécises et lui-même s’appelait « un rêveur de rêves » — a dreamer of dreams — dont la trame consistait en souvenirs de choses à demi-oubliées, ni vraies, ni fausses, mais douces à la pensée. William Morris se tourne vers le passé, parce que, comme Rossetti, il ne se sent pas en communion d'idées avec le présent.
Comme Rossetti, il se plait à errer dans un monde de sa propre
création. Mais il ne joue personnellement aucun rôle dans les scènes qu'il évoque. Ses visions sont de vains mirages. Nos âmes ont besoin d’aliment, dussent-elles se repaître de leur propre tourment. William Morris impassible ou résigné est presque un étranger pour le lecteur. Admirable ouvrier d'art, il mous procure des satisfactions d'ordre intellectuel,mais il est aussi éloigné
de nous que cette île chimérique qu’il entrevoit à travers la
brume d’un passé mort. Les conceptions de Rossetti, au contraire, demeurent toujours en deçà de notre rayon visuel, grâce à da netteté du trait descriptif, grâce à la magie de son style, grâce à lasomptuosité de son coloris, grâce enfin aux mouvements d’une sensibilité toujours vibrante et d’un sens (esthétique