‹ Un italien d'AngleterreChapitre 8 sur 14 · HOW THEY MET THEMSELVES · texte numérisé non relu

HOW THEY MET THEMSELVES

Au milieu des manifestations si diverses pourtant de l’art britannique, mainte œuvre de Rossetti, à ne considérer que le sujet traité, offre un aspect très spécial. L’observateur le moins averti constate sans effort dans quelle large mesure l’art britannique s’abreuve aux sources nationales. Incalculable en effet est le nombre des toiles retraçant les grandeurs de la patrie, glorifiant les hommes d’État, les soldats, les marins qui ont le plus travaillé à la puissance de notre voisine d’Outre-Manche, ainsique les femmes dont le charme, dont la beauté rayonnèrent sur la société anglaise. Les tableaux de Reynolds, de Gainsborough, de Rommey, de Raeburn, de Hoppner, de Lawrence sont des pages illustrées de l’histoire de l’Angleterre. Gainsborough, Constable nous font admirer les richesses de la campagne anglaise, l’opulence de ses arbres touffus ; ils nous font sentir la fraîcheur de ses verdoyantes prairies et de ses épais ombrages. Il est permis de rattacher au genre national les scènes tirées de pièces. de théâtre et de romans célèbres. Rossetti, lui, est, en mainte circonstance, le tributaire de l'Italie. Son imagination est tout imprégnée d’italianisme, quand il compose Morning Music, aquarelle où une grande dame, à l’abondante chevelure d’or, est coiffée par sa camériste, tandis qu’un troubadour,

dans une attitude souple et un peu nonchalante, fait vibrer son luth. Pour sa Veronica Veronese, il s’inspire d’un passage des lettres de Girolama Ridolfi, transcrit sur le cadre du tableau : « Se penchant vivement, Veronica jeta les premières notes sur la feuille vierge. Ensuite elle prit l’archet du violon pour réaliser son rêve ; mais avant de décrocher l’instrument, elle resta quelques instants immobile en écoutant l’oiseau inspirateur, pendant que sa main gauche errait sur les cordes, cherchant le motif suprême encore éloigné. C'était le mariage des voix de la nature et de l’âme, — l’aube d’une création mystique. » D’après la Canzone de Fazio degli Uberti, Dante Gabriel commente, à deux reprises, en 1856, à l’aquarelle, en 1864,au crayon ces vers que le poète applique à Angelo de Verone :

‘* To miro à crespi ed à biondi capegli Dei quali ha fatta per me vete Amore. ”

Il emprunte à Boccace le sujet de Fiammetta écartant de sa main la branche de pommier chargée de fleurs, ainsi que lethème de son petit tableau à l’huile la Bocca Bacciata. Liucrezia Borgia tente son pinceau d’aquarelliste en 1851, en 1862 et enfin en 1863. Dante surtout est mis à contribution. D’après le Florentin, Rossetti compose en 1849-1850 son triptyque au crayon Dante et Béatrice : à droite, c’est la rencontre du poète et de la jeune fille dont le salut fait trembler d'émotion l’auteur de la Vita Nuova : ;

Lai

‘© E cui la Saluta fa tremar lo core ”.

À gauche, Dante et Béatrice viennent au devant l’un de l’autre au Paradis dans un champ de lis. Au milieu, une figure de l’Amour tenant dans la main droite une torche renversée et dans la main gauche un cadran sur lequel sont inscrites l’heure et la date

de la mort de Béatrice, 9 juin 1290. Au sommet du panneau central, ces mots :

“ Jia n'è Beatrice in alto cielo ”’.

au bas :

“ Ed ha lasciato Amor meco dolente ”’.

Rossetti nous présente Dante surpris pendant qu’il dessinait un ange pour Béatrice (1853) ; ainsi s’exprime le poète italien :

« Le iour anniversaire qui achevait l’année où cette dame fut admise parmi les citoyens de la vie éternelle, assis seul et plein de son souvenir, je dessinais'un ange sur certaines tablettes et pendant que je dessinais, je tournai les yeux et je vis, se tenant près de moi, des hommes qu’il convenait d’accueillir avec courtoisie. Ils observaient ce que je faisais. J’appris par la suite qu'ils étaient là depuis un instant sans que je les eusse aperçus. À leur vue, je me levai et, en les saluant, je leur dis : « Quelqu'un d'autre était avec mot. » (Vita Nuova.) C’est le Dante’s Dream où sont retracés tous les détails funèbres de la mort de Béatrice tels qu'ils sont apparus en songe à l’auteur de la Vita Nuova : « Et alors il me sembla, écrit celui-ci, que mon cœur où il y avait tant d'amour me disait : « il est vrai que notre dame gît inanimée et je crus marcher pour aller voir ce corps qui avait abrité cette âme bienheureuse si noble et mon imagination fut si forte que cette femme m’apparut morte en effet; des femmes lui couvraient la tête d’un voile ! » C’est la Beata Beatrix. Béatrice est en extase au moment où lui est révélé le mystère de son existence future. À travers ses paupières closes, elle est consciente du monde nouveau où elle doit séjourner. Ce tableau célèbre est le commentaire de ces paroles par lesquelles se termine la Vita Nuova : « quella benedetta Beatrice, la quale gloriosamente mira ne la faccia di colui qui est per

omnia sæcula benedictus. Amen !!» C’est la Donna della Finestra. La Donna della Finestra est cette dame qui voyant passer Dante accablé de douleur, après la mort de Béatrice, jeta sur lui un regard si pitoyable que « toute la pitié, dit le poète, semblaitamassée en elle. » — C’est la Pia dont il est question dans le Purgatorio. Reléguée par son mari, Nello della Pietra da Siena, dans une forteresse de la Maremme, elle est morte de la malaria dans la fleur de l’âge. Elle aborde Dante au Purgatoire par ces mots qui sont le thème du tableau de Rossetti :

« Souviens-loi de moi qui suis la Pia.

Sienne me fit ; la Maremme me défit IT le sait celui qui, naguère .

en m'épousant, a mis à mon doigi son anneau de pierreries (?).

Pour clore, en l’abrégeant d’ailleurs, l’énumération des œuvres pour lesquelles Rossetti est le tributaire des Italiens, nous citerons Francesca da Rimini, aquarelle où Paolo et Francesca sont surpris dans l’ardeur du baiser d'amour par le seigneur de Rimini (1854). Les aventures des deux amants immortalisés par Dante devaient être à nouveau le sujet d’un triptyque (1862) qui compte parmi les meilleures œuvres du maître.

Sous l'influence de sa nature, de ses lectures, de ses études, de son admiration passionnée pour les trecentistes et les quattrocentistes dont les œuvres sont presque exclusivement des témoi-

gnages d’une foi ardente, Rossetti se sentit poussé vers la repré- \

(1) La bienheureuse Béatrice qui contemple glorieusement en face celui qui est per omnia sæcula benedictus. Amen !

(2) Ricorditi di me che son la Pia.

Siena me fé, disfecemi Maremma ; Salsi colui che inanellata pria Disposando m'avea colla sua gemma. -

Canto V.

sentation des scènes de la vie de la Vierge. C'était là un fait nouveau dans les annales de l’art britannique. L'apparition de compositions d’essence romaine, dont chacune est un tribut d'hommage du peintre à la mère du Christ, avait l’allure d’une manifestation d’art insolite à une époque où le protestantisme anglais se montrait plus ombrageux que de nos jours. Mentionnons, entre autres, the Girlhood of Mary Virgin, Ecce Ancilla Domini, the Sprinkling of Blood on the Lintels où nous voyons Marie ramassant les herbes amères pour la Pâque, Bethleem Gate, aquarelle où la Vierge échappe, sous la conduite d’un ange, au massacre des Innocents avec Jésus dans les bras et Joseph à sa suite, le triptyque de la cathédrale de Llandaff, une Annonciation en deux panneaux placés dans l’église Saint-Martin à Scarborough.

Ce n’est pas tant à cause du choix de ses sujets que par l’esprit qui les anime que Rossetti s’est fait une place à part dans l’histoire de la peinture anglaise. Les premiers tableaux qu’il exposa dans le feu de la bataille préraphaélite, The Girlhood of Mary Virgin, Ecce Ancilla Domini, contrastent d’une façon saisissante avec les toiles qui flattaient alors le goût du gros public. Avec Rossetti, l’art s’immatérialise dans la fixation graphique d’un rêve, dans l’expression d’une émotion. A l’exemple des primitifs, Rossetti transporte l’art dans le domaine de l’imagination et de la sensibilité. Ces deux facultés revêtent des aspects divers suivant le caractère du sujet ; l’une a quelquefois le pas sur l’autre ; mais elles coexistent toujours ; elles marquent toutes les compositions de Rossetti de leur empreinte. Ainsi que dans ses poèmes, le sentiment se spiritualise dans son triptyque Dante and Beatrice, et principalement dans Dante’s Dream où Béatrice nous apparaît comme une créature d’essence supérieure ; il s’imprègne de mysticisme dans la Beata Beatrix où l’héroïne de la Vita Nuova, transfigurée par une vision céleste,

est soulevée dans son extase jusqu’au royaume des félicités éternelles. Rossetti sait traduire le sentiment de mystique adoration qui anime Dante à l'égard de Béatrice. Il sait donner aux traits du poète italien une expression austèrement tendre, saintement amoureuse, conforme à la vérité littérarre.

Rossetti était qualifié pour aborder les sujets religieux. Il les traite avec un pieux respect. Le panneau central du triptyque de la cathédrale de Llandaff est caractéristique. Il y a dans l'attitude du roi et de l’ange agenouillés, dans la physionomie des personnages groupés autour de la Vierge, les marques d’un recueillement qui communique à l’âme du spectateur un sentiment de pieuse émotion. Dans son tableau the Girlhood of Mary Virgin, le peintre réussit à éclairer le regard de Marie des reflets d’une pensée qui va se perdre dans l'infini. Devant ce tableau, on songe, malgré soi, à Filippino Lippi, « penseur méditatif et rêveur comme son maître Botticelli, toujours épris, comme lui, d’un idéal rare et supérieur ». (G. Lafenestre, La Peinture italienne.) pe si

Animé de l’esprit chrétien, Rossetti fournit à son ami William Morris, fondateur d’une manufacture de décoration, des cartons de vitraux destinés à orner les églises. Si l’on compare les verrières de Rossetti à celles que Reynolds exécuta pour la chapelle de New College à Oxford, on est amené à constater que les premières, s’harmonisant avec l’architecture et l’atmosphère ecclésiastiques, sont la traduction d’un état d’âme indiscutablement religieux tandis que les secondes sont, avant tout, des chefs-d’œuvre d’élégance — mais de cette élégance profane particulière aux compositions du xvitie siècle.

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