Le P, de Sainte-Marthe, général de l'Oratoire
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sa famille, fut député en cour avec un autre, eut l’honneur de parler au roi, et Sa Majesté leur donna une entière liberté pour leur élection, en leur disant : « Vous êtes tous gens de bien, choisissez celui que vous croirez le plus propre pour gouverner votre congrégation. » M. de Paris, en étant averti, en conçut un grand dépit contre le P. de Sainte-Marthe, qui avait donné le conseil et l’avait exécuté. M. de Paris ne laissa faire d’arracher du roi une exclusion pour le P. du Breuil.
Le P. de Sainte-Marthe ayant été élu général, ce fut un second sujet de chagrin. M. l'archevêque vit par là ses mesures rompues. Elles commencèrent toutefois à revivre par la déclaration que le P. de Sainte-Marthe lui alla faire, qu'il n'avait point accepté la charge et qu'il se déportait de tout le droit qu'il pouvait y avoir par son élection. Mais, à quelques jours de là, toute l’assemblée ayant pressé extraordinairement le P. de Sainte-Marthe à se soumettre au choix qui avait été fait de sa personne et protesté qu’elle n’en élirait Jamais d'autre de son vivant, il céda à leurs instances, ét même avant que d'en avoir fait part à M. l’archevèque. Ce furent deux causes d’un nouveau dégoût, de le voir dans cette place au lieu de celui qu'il y voulait porter, et de ce qu'il l'avait acceptée sans lui en parler. Car, étant allé en cour pour y travailler à faire tomber l'élection sur son P. de Saillant, il de apprit que la place n'était plus vide. Il n’en est jamais revenu depuis.
8 mai 1693.
Je commencerai par une réflexion qui me vient présentement dans l'esprit sur ce qui se passe à l'égard du P. Tellier. Rien n'est plus honteux à la cour de Rome que la conduite qu'on y tient. Ils n'ont pu ne
pas être convaincus, par les trois premiers examens, que son livre est un ouvrage scandaleux et qui mérite d’être supprimé. Cependant on a l'injustice de ne s'en pas tenir à ces premiers jugements et d'accorder aux coupables une grâce qu’on n’a peut-être jamais accordée à aucun, même innocent, qui est de pouvoir renouveler l'examen jusqu à ce qu'ils aient trouvé des juges ou ignorants ou corrompus, enfin des juges qui leur soient favorables. Ÿ eut-il jamais une iniquité plus criante que celle-là ? Car quelle injustice de vouloir préférer le sentiment de trois examinateurs suspects et choisis par les parties à celui de neuf juges habiles, choisis uniquement par la congrégation! Mais ce que J'admire davantage est que l’on ne s’oppose point à une telle injustice et qu'on ne représente pas hautement l’atrocité de ce procédé. Car je voudrais qu'on le prit sur la forme et que l’on proposât cette question : «Quel jugement doit être censé plus conforme à la vérité et à l’équité, ou celui des neuf ou celui des trois? » Pour MM. de Louvain, les augustins, les dominicains et les carmes déchaussés, qui regardent quasi de sang-froid déclarer que les censures de Louvain et de Douai ont été . supprimées, je ne les comprends pas. Ne voient-ils pas que c’est la décision de leur affaire? Car le P. Tellier et les jésuites feront sonner bien haut qu’on leur a laissé passer cet article à Rome, en présence et sous les yeux du député de Louvain. Bon Dieu, quel vacarme ils feront! C'est une vraie victoire pour eux. Que votre P. Patrice [/e pape] est un pauvre homme de se laisser mener ainsi par le nez! Sed motos præstat componere fluctus.
15 mai 1693.
Il y eut hier cinquante ans que le roi commença à régner, et dorénavant c’est un roi Jubilé, N'a-t-il pas
droit de faire la loi aux autres, comme à ses cadets ?
Vous avez vu la chose si curieuse, par où vous commencez votre lettre, dans la censure contre M. Du Pin. Voici l’arrêt du parlement donné en conséquence. M. l'archevêque a été bien des fois solliciter M. de Lamoignon sur ce sujet. Il aurait bien voulu qu'on eût
inséré dans l'arrêt une suppression des autres ouvrages
de M. Du Pin; mais M. de Lamoignon, avocat général, ne l’a pas voulu. Le sieur Du Pin, néanmoins, ne laisse pas de marcher tête levée dans Paris. Il n'a pris conseil de personne, et il a été la dupe de son prélat, «le plus éclairé de tous les évêques du royaume ».
Le roi doit partir demain pour Compiègne. Il sera à Saint-Quentin le jour de la Fête-Dieu et y fera ses dévotions. De là à Valenciennes. Alors on verra de quel côté ses desseins écloront, si ce sera à Liège, et de là à Maestricht, ou bien droit à Bruxelles, ou enfin si ce sera pour la côte maritime ou sur Gand. Monsieur est généralissime de Sa Majesté au-dedans du royaume, et il a une bonne armée: il se tiendra à Laval et sera entre la Normandie, où est le maréchal de Bellefonds, et la Rochelle, où est le maréchal d’Estrées, car le voilà ressuscilé.
On prétend que les côtes sont si bien gardées, la flotte si forte, les armées partout si nombreuses, qu'il sera difficile au prince d'Orange de mieux réussir que les autres années.
M. Du Pin s’était tellement flatté des bonnes grâces de M. l'archevêque qu'il engagea M. Racine, son parent, à en aller remercier ce prélat quelques jours avant que l'ordonnance parût, et 1l ne se serait pas douté que sa déclaration et ses louanges au prélat dût faire partie de sa censure. On à mandé de Paris que le général de
1. Phrase que M. Du Pin avait écrite lui-même à l'archevêque de Paris.
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l’Oratoire revenait à sa résidence ordinaire, mais cela mérite confirmation.
Quesnel à du Vaucel 29 mai 1693.
Je ne compte plus guère, non plus que vous, sur les amis que J'ai laissés en France. Je n'ai guère plus de commerce avec la plupart que s'ils n'étaient plus au monde, et il me semble même que je suis plus près de ceux qui sont allés à Dieu; peut-être leur serai-je aussi plus tôt réuni qu'avec les autres. Je n'ai guère d’empressement pour aller retrouver ceux-ci, et j'ai plus de peur de retomber dans le chaos de Paris que le désir de Le revoir. Ceux qui sont à Bruxelles se trouveront bientôt peut-être dans un pays de domination française sans changer de place, et alors on ne sait ce qui pourra arriver.
Le roi arriva lundi au Quesnoy pour aller, le lendemain, à Cambrai et y séjourner deux Jours. Ainsi on saura bientôt ce qu'il a envie de faire, sur quoi toute l’Europe est dans l'attente. Son armée d'Allemagne a passé le Rhin (ou plutôt une de ses armées), a attaqué Heidelberg, capitale du Palatinat, et l’a prise d'assaut. Je n’en sais point le détail. On disait seulement que l’armée allait chercher, à Hailbron, le prince de Bade, qui y assemble ses troupes ; on verra si cet épouvantail aura l'assurance de l’attendre. On dit aussi Roses assiégée, en Catalogne, par le maréchal de Noailles.
La flotte marchande d’'Ostende, composée de quatre orands vaisseaux richement chargés pour Cadix, est tombée entre les mains des Dunkerquois, presque à la vue d'Ostende.
La division et la confusion, qui est dans le camp des Philistins, est le commencement du jugement de Dieu,
Ils ont divisé l'Eglise et la plupart des communautés; il est juste qu'ils souffrent la même chose. Et cependant le P. Patrice [/e pape] écoute celui qui est à la tête des schismatiques.
Le prince d'Orange est à Beson, camp près de Bruxelles. Nous verrons ce qu'il fera sur terre et sur mer. Il n’est pas que vous ne sachiez qu'on fait des apprêts prodigieux en Angleterre pour une descente en. France. M. David | Arnauld] prétend que ce sera comme l'année dernière. S'ils ne font rien, il se fera bien : moquer de lui. Je dis Le prince d'Orange, qui fut, dit-on, demi-heure sans parler, quand il apprit, mardi au soir, la prise d'Heidelberg.
Je ne sais si vous savez que M. Kerkré | P. Gerberon| se prépare à faire imprimer toutes les œuvres de Baïus ensemble avec des remarques, composées de tout ce qu'il a pu apprendre et ramasser à l'avantage de ce docteur. Cela ne plaira guère à Rome. Il a encore un autre ouvrage, qu'il appelle Annales Jansenti, qui sera, comme le titre le promet, l’histoire de ce prélat et de la fortune de son livre. Si vous avez des mémoires à lui fournir, vous lui ferez grand plaisir. 11 semble que ces deux ouvrages ne sont guère de saison. Mais on serait bien habile si on empêchait l’auteur de:pousser sa pointe. Il ne faut pas, cependant, divulguer cela; car au moins peut-être qu'une partie des affaires sera finie avant que rien puisse paraître au jour.
Quesnel à du Vaucel 5 juin 1693.
Je crois que M. du Til [Hennebel|] aura maintenant reçu de l'argent. Les bons Pères, qui publient qu'on a trouvé 80,000 francs pour les frais de la députation,
nous feraient grand plaisir s’ils les voulaient prendre pour la moitié.
On dit, ce matin, que M. le Dauphin est allé en Allemagne. Il semble que les armées du roi vont vers Liège et que les alliés y mènent aussi la leur. On dit qu'ils ont quatre-vingt mille hommes, le roi environ six vingt mille dans ce pays, dont il y a, dit-on, quarante mille chevaux. Il y a, sur le Rhin, déux maréchaux de France, M. de Lorges et M. le maréchal de Choiseul, et le roi a M. de Luxembourg et M. de Villeroy, et, si M. de Boufflers le joint, c'en est un troisième.
On n’a pu empêcher le pillage d'Heidelberg!, et le feu y a pris, parce que des soldats qu’on avait enfermés -dans la grande église, les ayant faits prisonniers en entrant, mirent le feu aux deux tours. On n'avait garde de vouloir brüler une ville qui était un des magasins des alliés. On a pourtant sauvé du feu les magasins ou une partie.
Quesnel à du Vaucel
18 juin 1693.
On mandait de Paris, le 6 juin, que le P. Bouhours est toujours fort attaqué de grands maux de tête qui l’empêchent de travailler. Le bruit se répand même quelquefois qu’il a tout à fait perdu l'esprit. On assure néanmoins qu'on le voit quelquefois dans les rues. On ne laisse pas, dit-on, de continuer la traduction du
1. Une relation dela prise d'Heidelberg (Dépôt de la Guerre, vol. 1201) donne la même version que Quesnel pour dégager la responsabilité du maréchal de Lorges, en ce qui concerne l'incendie. Michelet remarque, à juste titre, que des atrocités et des horribles massacres de cette campagne les mémoires du temps ne s'émeuvent guëre. Notre pieux Quesnel n’a pas un mot de blâme contre son roi.
Nouveau Testament ; c'est-à-dire le P. Tellier et quelques autres travaillent sur les Actes et sur saint Paul.
L’archevêque de Lyon, l'évêque de Comminges! et celui de Saint-Flour ? sont morts.
M. de Lyon? laisse un grand archevêché, trois abbayes et autant de bons prieurés vacants. Il n’a pas laissé de mourir fort tranquillement, Le 4. Le dimanche d'auparavant, il avait dicté une lettre de huit pages à son neveu, le maréchal de Villeroy. À minuit, il fit dire la messe à côté de son lit, communia en viatique, fit faire la recommandation de l’âme, répondit à tout et dit ensuite : « Seigneur, je suis prêt à mourir quand il vous plaira. » [Il mourut le 4, en disant : «Allons, allons ! » |
C'est tout de bon que le roi est retourné à Versailles ; au moins il en a pris le chemin par Reims, et il doit arriver vers le 24%. On dit que le progrès de ses armées en Allemagne l’a fait changer et a fait prendre la résolution de pousser vigoureusement la guerre en Allemagne, pour obliger l’empereur à faire la paix. M. le Dauphin est donc allé sur le Rhin avec une armée de 30.000 hommes, qui agira séparément, pendant que M. le maréchal de Lorges fera tôle au prince de Bade, qui n'a pas trop bien commencé pour nous faire voir ces grands exploits qu'on attendait de lui. J'ai peur que Rhinfels ne soit la place la première attaquée, à moins qu'on n’aille droit à Mayence.
Nous avons vu le règlement que le nouvel évêque d'Angers à fait pour son domestique. Cela est fort édifiant.