Louis Fouquet
mieux que de quitter cette abbaye, pour aller mourir dans sa maison de profession! avec ses anciens frères, qu'il aime cordialement. Mais, comme il est difficile de trouver un sujet qui remplisse dignement sa place, il est malaisé aussi de trouver de la sûreté dans sa maison de profession, qui est exposée aux coups des ennemis. Je vous avoue que je suis combattu sur cela de deux désirs opposés. Car, d’un côté, il fait tant de bien dans cette abbaye que je voudrais qu'il y demeurât tant qu'il aura de vie et de forces, pour travailler à bien établir la réforme des religieux; et, d'un autre
côté, Je dis en moi-même : « Faudra-t-il donc que des
étrangers jouissent de sa dépouille, des gens qui ne connaissent pas son mérite et qui insulteraient peutêlre, après sa mort, à sa mémoire, parce qu'il les a voulu réformer malgré eux ? »
Quesnel à du Vaucel
Bruxelles, 4 février 1690.
M. fHayaerts est extrèmement aigri de ce que M. Hennebel à appelé abominable l'opinion qui permet au fornicateur de dire la messe le jour qui suit la nuit de son péché.
On me mandait hier de Paris quon était fort en peine du milord, frère de M. le cardinal de Norfolk, qui est parti depuis six semaines d'Irlande avec douze pilotes habiles qui connaissent bien ces mers-là et qu'on devait mettre sur la flotte de France, mais on n'en n’a point entendu de nouvelles. Il a fait de furieuse tem-
pêtes, qui ont fait périr beaucoup de vaisseaux. On me
mande qu'il en est péri d'anglais au roi Guillaume,
six de guerre ef cinquante marchands. Lorsqu'on
1, En France,
apporta cette nouvelle à la reine d'Angleterre, elle |
dit: « Notre situation est bien à plaindre d’être réduits
à nous réjouir de nos propres malheurs. » Cette prin- …
cesse, ajoute-t-on, fait paraître beaucoup de piété et . de grandeur die Elle ne donne pas un moment
au Hit toute aux affaires de Dieu et de la el 1
gion ou aux affaires du roi, son époux. Celui qui m'écrit, et qui connaît un Anglais du secret, dit qu’on
attend une grande révolution, que les fanatiques
(je crois que ce sont des trembleurs) ont pris ou doivent prendre les armes et auront quelqu'un de considération à leur tête. On mande d'Angleterre, même en ces quartiers, que tout est plein de mécontents. Le
prince d'Orange veut envoyer des troupes anglaises en
ces pays, dans l'armée des Etats, et en tirer tous les Allemands; mais on ne veut point cet échange en Hollande, parce qu’à la première occasion les Anglais
désertent et viennent en France. Beaucoup y ont passé
depuis peu, du côté de Lille, et on en compte jusqu’à mille.
On voulait établir les Pères de l’Oratoire à Liège, et tout était prêt. Je ne sais ce qui en sera. Un jésuite
est allé, en forme, trouver le prince et évèque pour le
dissuader de les admettre.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Bruxelles, 14 février 1690.
On mande de Paris que M"° la Dauphine est plus . mal, qu’elle a la fièvre et crache le sang.
ja recu Île quatrième volume de M. Du Pin.
M. Antelmi n'a pas sujet d'être fort satisfait de ce
qu'il dit de ses nouvelles idées touchant saint Léon et
saint Prosper. Il traite de paradoxe ce qu'il a avancé
pour donner les lettres de saint Léon à saint Prosper. Enfin il se moque et de ses preuves et de ses longs parallèles.
Je viens de mettre en français le Coram, pour le mettre à la fin. Si l’on faisait du bruit sur ce que l’on traite d’hérésie imaginaire Le jansénisme, vous voyez mieux que moi ce qu'il faut répondre. On ne nie pas qu'il n'y ait eu de véritables erreurs à condamner: mais, comme 1l ny à point d'hérésies quand il n’y a point d'hérétiques qui les soutiennent, c’est une hérésie imaginaire et un fantôme quand tout le monde les condamne.
Quesnel à du Vaucel
Bruxelles, 24 février 1690.
Je ne doute pas que les adversaires ne tâchent d’irriter Rome sur ce qu'on traite, dans le Coram, d’hérésie imaginaire et derèverie le jansénisme. Vous savez bien comment il faut répondre. On reconnait des erreurs dans les cinq propositions, puisqu'on les y condamne; mais on ne reconnaît point pour héréliques ceux que les Jésuites veulent faire passer pour tels, parce qu'ils ne le prouvent point, ni personne pour eux.
Le P. Vita! paraît pur thomassiniste. Il faut donc que chaque pays ait ses visionnaires et ses faiseurs de systèmes. C’est beaucoup que cet auteur soit méprisé dans l’ordre.
En vérité, l'écrit du collège des Grecs ne vaut pas la peine que l’on prendrait pour le rendre ridicule. Je doute que nous en ayons de l’indignation, parce que Je
1. Joseph de Vita, dominicain de Palerme, imagina un système touchant l’action de Dieu sur les créatures. Il ne fut suivi de personne, sauf de quelques disciples de Molina. Le second volume de son ouvrage fut supprimé par le général de son ordre.
doute que nous le lisions. Il y a tant de choses à faire, sans compter les ouvrages, que la vie n'y suffit pas. Mille choses à revoir, consultations, livres à lire. Tout vient fondre dans un trou, où à peine se peut-on remuer.
J'ai reçu cette semaine une lettre du pauvre P. du Breuil, qui fait grande compassion quand on le considère, à quatre-vingts ans, infirme et d’un aussi grand mérite, dans une île dont il fait une description bien hideuse. Il dit « qu’on y voit les abimes de l'enfer presque toujours ouverts par les blasphèmes, les ordures, les ivrogneries, les larcins, les querelles, les fureurs.. Jugez, dit-il, s'il ne serait pas plus avantageux, si c'était Le bon plaisir de Dieu, d’être sourd et aveugle ou enfermé dans une des tours de la Bastille, où l’on ne voit et où l’on n'entend rien de semblable ». Il serait bon que le P. de Saint-Martin (/e pape) sût que c’est là comme on traite les gens qui ne plaisent ni aux jésuites ni au prélat (l’archevéque de Paris).
Quesnel à du Vaucel
Bruxelles, 2 mars 1690.
Notre ami! me fait une description bien affreuse de sa solitude, mais, en même temps, une grande dépendance de la volonté de Dieu. Il faut avouer que Notre- Seigneur sait bien choisir à chacun les croix qui sont plus propres à mortifier en eux la nature.
Un homme de bien, parmi des scélérats; un bel esprit, avec des barbares; un homme qui aimait la conversation et le commerce avec ses amis, séparé de toute communication !
4, Le P, du Breuil,
On nous mande merveille de la bonne disposition où tout se trouve à Le Viémur [Port-Royal] depuis les nouveaux supérieurs’. Dieu en soit béni!
Vous nous apprendrez des nouvelles de votre prédicateur, quand vous écrirez à quelqu'un?, J'ai toujours beaucoup estimé son talent et ses autres bonnes qua-
lités, et je ne doute point que Dieu ne donne bénédiction à sa parole dans sa bouche.
Quesnel à du Vaucel
Bruxelles, 17 mars 1690.
L'auteur des Additions contre le péché philosophiques ne sait pas trop ce qu'il dit; mais, n'importe, c’est tou- Jours beaucoup qu'il soit opposé au mal.
Donnez-vous un peu la peine desavoir des nouvelles du P. du Roux“, car il est bon de savoir ce qu'il fait là et s’il y a quelque emploi. Le pauvre P. Malebranche, mon ancien ami, sera bien mortifié, car 1l n’osera plus
1. Nomination de l’abbesse, la mère Racine : « Une très bonne fille, écrit Arnauld à du Vaucel le 24 février 1690, qui a bien répandu des larmes, étant si humble qu'elle ne croyait pas du tout qu'on pensât à elle pour cette charge. » « La bonne abbesse Racine, dit Sainte-Beuve dans son Port-Royal, pleurait aisément en Dieu, comme son neveu, le poète. »
2. Il parle sans doute du futur évêque de Senez, Jean Soanen, car il écrit au P. du Breuil, au mois de février de la même année : « Nous aurons à la cour pour prédicateur un petit Père de l'Oratoire, nommé Soanen, qui prèche bien. »
3. La doctrine du péché philosophique fut soutenue en 1686, à Dijon, par les jésuites, voici en quels termes : « Le péché philosophique, commis sans aucune connaissance de Dieu ou sans aucune attention à lui, n'est point une offense à Dieu, ni un péché mortel. » Arnauld
attaqua violemment cette thèse en 1689, et un décret du pape con-
damna la doctrine, le 14 août 1690.
4. Dominicain, prieur à Paris, ennemi acharné des jansénistes, surtout dans le poste de provincial à Toulouse,
tant faire valoir l'autorité de Rome, dont il n’est devenu un vénérateur zélé que depuis qu'il s'est avisé de s’entêter de l’antijansénisme. 4 Le cardinal Pétrucci! aura tout le loisir d'exercer son D quiétisme, si on l'envoie au Mont-Cassin. Un diseur de 1 nouvelles de littérature me mande de Paris, entre autres livres qui ne sont pas grand’chose, que l’on verra bien-. tôt un ouvrage sur le quiétisme, dont vous aurez,me ditil, oui For Et je ne sais vraiment ce qu'il veut dire. 4 On me mande bien que M. de Béthincourt [Nicole] n'est pas éloigné d'y travailler et qu'il a déjà beaucoup rêvé sur cette matière; mais un livre rêvé n’est pas un livre achevé ou prêt à paraître. : ‘4 M. Thoynard?, d'Orléans, a fait imprimer trois dissertalions latines sur des médailles grecques de Trajan, de Caracalla, de Galba et de Commode. On me mande encore que le P. Bouhours* est fâché de ce que l'Art de plaire dans la conversation" lui a été attribué
pe:
1. Le cardinal Pétrucci, oratorien, était à Rome le représentant des doctrines et l’ami dévoué de Molinos. Ce prêtre espagnol, directeur 4 de la célèbre M° Guyon, avait publié, en 16175, la Guide spirituelle, sorte d'évangile du quiétisme. Du Vaucel écrivit à Quesnel, le 25 février 1690 : « Les affaires du cardinal Pétrucci vont mal. On a découvert dans son diocèse beaucoup de choses singulières et affectées, qui font … voir qu’il était le grand promoteur de la fausse oraison de quiétude. … On croit qu'on pourra bien l'envoyer passer le reste de ses jours à 3 Mont-Cassin. » (Archives d'Utrecht, Epislolæ Valloni.) ‘il
2. Nicolas Thoynard, né en 1629 à Orléans, s'appliqua à l'étude des M langues et de l’histoire, et plus particulièrement à la connaissance des médailles. Son meilleur ouvrage est la Concorde des IV Evangiles, M en 1707. Ge livre fut traduit, sous le titre de Vie de Jésus-Christ, par Jail, curé du diocèse de Gand, et condamné en 1729 par un mandement de l’évêque d'Anvers. Ê 4
3. Dominique Bouhours, jésuite. Voilà le portrait qu'en trace Ménage, qu'il avait attaqué : « Le P. Bouhours était un petit régent de troisième, « mais depuis sept ou huit ans il s'est érigé en précieux, en lisant Voi- « ture et Sarrazin et en visitant les dames et les cavaliers. Il écrit à la 4 « vérité avec beaucoup de politesse, mais il écrit sans jugement, et its « n’y à aucune érudition dans ses écrits. » "4
4. L'Art de plaire dans la conversation, par Pierre d'Ortigue de À Vaumorière, Paris, 1688. Certains auteurs attribuèrent, par erreur, ce 4
par M. Le Clerc, auteur de la Bibliothèque universelle! On me mande aussi, d'hier, que l’on a pour mot le cinquième volume de celle de M. Du Pin, dont il me fait présent, comme il a fait des autres. Il va un peu vite, et il se glisse quelquefois des choses qui ne viennent que de n'avoir pas assez pensé. On m'écrit que le frère cadet? de M. l’abbé Antelmi, qui demeure avec lui à Saint-Victor, avait dit que ce dernier ferait bientôt imprimer une lettre responsive à celle du P. Quesnel; mais il aura affaire désormais à M. Du Pin aussi bien qu’à ce Père. Le P. Le Tellier, me mandet-on, se moque du troisième volume de /a« Morale pratique“, parce que ce sont toutes faussetés que ce qui y est rapporté; mais on dit aussi, en même temps, qu'il n’en sera pas Cru à sa parole.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
5 maiï1690.
C’est quelque chose de bien hardi que cette intrusion des Pères jésuites à Marseille et à Coutances. En vérité, on devrait enfin ouvrir les yeux à Rome, lorsqu'on voit ces gens-là se vouloir mettre en possession
. livre à l'abbé de Bellegarde. (Barbier, Dictionnaire des livres ano- nymes.)
1. Bibliothèque universelle et historique (1686-1693, Amsterdam, 26 vol. in-12), par Jean Le Clerc, érudit et critique suisse, mort en 1736.
2. Charles-Léonce-Octavien d’Antelmi, plus tard évêque de Grasse (1726). Il fut, en 1727, un des prélats du concile d’'Embrun et acharné contre M. de Senez. Ce dernier nous dit, dans sa Correspondance, 1, 51T, que c'était un « prélat de cour et en faveur ».