Un jeune homme mystérieux
C'était au théâtre de la Porte-Saint-Martin, au mois d'avril de Tannée 1866, Il y avait beaucoup de monde au spectacle ; on donnait probablement la Biche au Bois, puisque cette pièce s'y est jouée presque toute Tannée. Heureux théâtre qui, avec la même pièce, attire constamment le public! Les acteurs ne doivent point y fatiguer leur mémoire, et remploi de souffleur doit être une sinécure.
Un monsieur d'une cinquantaine d'années, d'un embonpoint fort respectable figure commune, mais dont l'expression était assez agréable, assez joviale, lorsqu'il n'était pas en nage toutefois, car la sueur en le rendant
rouge comme un homard enflait son nez déjà trop gros «t rapetissait ses yeux qui rappelaient alors ceux d'une souris. Ce monsieur venait d'entrer à l'orchestre et regardait de côté et d'autre dans la salle, en essayant par moments d'essuyer la sueur qui, de son front, coulait le long de ses joues ; il était donc en ce moment rouge, enflé, et n'avait pas l'air agréable.
— Vous me gênez, monsieur, vous ne pouvez pas rester là, dit un petit homme assis tout à l'entrée de l'orchestre, et devant lequel le gros personnage, qui venait d'entrer, se penchait pour mieux voir dans la salle.
— Monsieur, je ne prétends pas y rester non plus ! répond celui-ci; mais je cherche quelqu'un, je cherche des dames, il faut bien que je regarde.
— Vous regarderez dans l'entr'acte, mais le rideau est levé, vous m'empêchez de voir, Si l'on jouait une comédie, je pourrais me contenter d'entendre, mais, pour une féerie, il faut voir. Voyons, sapristi, monsieur, passez ou sortez !
— Où voulez-vous que je passe? il n'y a pas de place...
— Alors, sortez... L'ouvreuse 1 faites donc sortir monsieur... c'est insupportable, celai
— Mais puisque je cherche ma sœur et mes nièces...
— Cherchez votre grand'mère si vous voulez... mais pas devant moi.
— Oh ! monsieur, ma grand'mère est défunte depuis longtemps. )
UNE QUERELLE AU SPECTACLE
— Alors, allez la chercher au paradis.
— Je ne suis pas certain qu'elle y soit!
— Silence donc!
— A la porte !
— C'est ce gros papa qui ne veut pas s'asseoir !
— A la porte, le poussah!
Il y a toujours, dans une salle de spectacle, de ces facétieux personnages prêts à se moquer de vous, pour peu que vous vous mettiez en évidence, et qui, sans savoir si vous avez tort ou raison, sont enchantés de montrer ce qu'ils croient être de l'esprit.
Le gros monsieur, très- vexé de s'être entendu appeler poussah, allait se retirer ; mais l'ouvreuse, qui vient de paraître, lui dit :
— Pourquoi vous en allez-vous, monsieur?
— Puisqu'il n'y a pas de place, et qu'on ne veut pas me laisser chercher mes nièces... Je suis cependant sûr qu'elles sont dans la salle.
— Ah ! il cherche ses nièces! s'écrie le blagueur qui a prononcé le mot de poussah ! Pauvre oncle ! il a perdu ses nièces I On demande les nièces de ce monsieur... qui est-ce qui les a trouvées?
Mais l'ouvreuse pousse en avant le gros personnage en lui disant :
— Monsieur, suivez cette banquette-là... il y a là-bas une stalle de libre... j'en suis sûre... prenez-la... On veut la garder; mais on n'en apas le droit... prenez-la,..
— Mais, madame, si elle est louée?
— Non, monsieur, elle ne Test pas; je vous répète que vous pouvez la prendre... prenez-la.
Notre homme se décide à faire ce que lui a dit l'ouvreuse : il passe devant tout le monde, marche sur le pied des uns, arrache les robes des autres, est même sur le point d'enlever avec sa chaîne de montre, qui pend beaucoup, le faux toupet d'un monsieur qui penchait sa tète en arrière en lorgnant les danseur s. Heureusement, ce monsieur sent sa coiffure qui déménage, il pousse un cri, porte vivement sa main à sa tête, y retient et replace son toupet^ en lançant un regard furibond sur celui qui vient de Tex poser à montrer sa calvitie, et qui s'excuse en lui disant :
— C'est ma chaîne. . je suis désolé... mais je ne m'en serais pas servi 1 Du reste, il est très-bien fait... s'il ne s'était pas dérangé, je n'aurais jamais deviné que vous en aviez un !
Enfin cet individu qui cherche ses nièces arrive à la stalle qui est libre et il se dispose à s y asseoir, lorqu'un jeune homme, qui est assis positivement derrière, le retient par le bras en lui disant :
— Pardon, monsieur, mais cette stalle est retenue.., gardée.
— Monsieur, j'en suis bien fâché, mais l'ouvreuse m'a dit que je pouvais le cendre et je la prends.
— L'ouvreuse est une sotte !
— Je ne dis pas le contraire, mais on ne garde plus de place quand le rideau est levé.
— On en garde tant que Ton veut.
UNE QUERELLE AU SPECTACLE
— Quand elles sont louées, c'est possible; mais celleci ne l'est pas puisque l'ouvreuse m'a dit que je pouvais m'y mettre, et je m'y mets.
Cette discussion a encore troublé le spectacle. On crie : a A la porte !» de "tous les côtés, et le jeune par* ticuiier, qui aime à faire le plaisant, ne manque pas de s'écrier :
— C'est encore notre oncle qui cherche ses nièces 1 Je demande qu'on le fasse monter sur le théâtre afin que de là il puisse demander au public ce que Ton a fait de sa famille.
Cependant, M. Laridon, car il est temps que vous sachiez le nom de ce gros monsieur qui met ainsi le désordre dans l'orchestre du théâtre de la Porte-Saint* Martin, M. Laridon se laisse tomber dans la stalle, qu'il emplit et même qu'il déborde un peu ; ce qui met fin aux murmures; car le jeuse homme qui voulait la garder se tait, voyant bien qu'il serait difficile d'en expulser le possesseur, mais auparavant il a laissé échapper certains mots dont celui-ci aurait le droit de se fâcher, mais qu'il n'entend pas, ou fait semblant de ne pas entendre.
Quelques minutes s'écoulent ; la pièce va son petit
bonhomme de chemin Quand je dis son petit bon*
homme, je fais erreur : une pièce qui s'est jouée déjà plus de trois cents fois!,, c'est son grand bonhomme qu'il faut dire! La pièce va donc son grand bonhomme de chemin; mais le gros Laridon, qui n'est venu au spectacle que pour retrouver sa sœur et ses nièces, ne
cesse de tourner la tète pour regarder tantôt à droite, tantôt à gauche, en se penchant un peu. Comme assurément vous avez été au spectacle, il doit vous être arrivé quelquefois de vous trouver derrière une personne un peu puissante et, pour voir, vous êtes obligé de regarder par l'intervalle qui existe entre elle et son voisin ou sa voisine; mais cela devient extrêmement fatigant, lorsque celui ou celle qui est devant vous ne se tient pas tranquille et se penche tantôt d'un côté, tantôt de Vautre. Regardez- vous à droite? panl votre vis-à-vis en fait autant et vous bouche la vue; vous vous empressez de regarder à gauche,,, bon! le vis-à-vis se penche à gauche et vous ne voyez plus rien Et ce petit manège dure quelquefois pendant tout un acte ! C'est à n'y pas tenir.
Le jeune homme placé derrière M. Laridon était forcé d'endurer cet inconvénient, car enfm on ne peut pas dire à la personne assise devant vous : «Ne remuez pas tantl tenez-vous donc tranquille 1 Vous m'empêchez continuellement de voir.» Mais on s'en venge en maudissant celui qui vous cause ces ennuis, et le jeune dandy, ou gandin, ou lion... choisissez ce qui vous plaira le mieux , cela m'est parfaitement indifférent ; moi, je dirai tout simplement : le jeune homme élégant ne se gênait pas pour dire à demi-voix :
— Quel être insupportable que cet énorme individu! . il incommode tout le monde ! Quand on est gros comme cela, on loue trois stalles : une pour son torse et deux autres pour se moucher. C'est une balançoire perpé-
UNE QUERELLE AU SPECTACLE
tuelle, c'est un balancier que cet homme-là ! Une jolie dame, placée à côté du jeune dandy, ne manquait pas alors dé sourire et de murmurer :
— Oh! oui ! nous avons devant nous un monsieur bien incommode !
Et une vieille dame assise de l'autre côté ajoutait :
— Il n'est pas un moment en repos ! Il n'est pas possible, il faut qu'il ait des puces dans son vêtement de rigueur.
M. Laridon entendait à peu près tout cela, mais il tâchait de n'y point faire attention.
Il cherchait toujours sa famille. Tout à coup, croyant l'apercevoir dans un coin de. l'orchestre, il se lève pour mieux voir. Alors c'est un cri général qui s'élève contre lui.
— Assis! assis donc!
— Monsieur, on ne se tient pas debout au milieu de l'orchestre.
— Ah! ça m'est égal, j'ai déjà vu la pièce.
— Charmante raison ! et vous empêchez tout le monde de voir.
— Je croyais avoir aperça mes nièces; mais ce ne sont pas elles.
— Assis I ou à la porte !
— Il est gentil, l'oncle; si les nièces lui ressemblent, cela doit faire une jolie famille!
Comme M. Laridon ne se pressait pas de s'asseoir, notre jeune élégant, se levant à son tour, appuie ses deux mains sur les épaules de ce monsieur et le force
ainsi à retomber dans sa stalle. Il avait fallu mettre beaucoup de vigueur pour accomplir cet acte énergique, car le gros monsieur était parfaitement calé sur ses janv bes. Mais cette fois M. Laridoo. trouve très-mauvais que l'on se soit appuyé sur ses épaules; il se retourne, en s'écriant avec colère :
— Monsieur, qui vous a donné le droit de me toucher... de me peser sur les épaules?... Je ne veux pas qu'on me touche, moi!...
~ Il fallait vous asseoir, monsieur, je n'aurais pas été obligé de vous prendre par les épaules!
— bavez-vous bien, monsieur, que ces manières-là ne me conviennent pas?
— Je m'en moque pas mal! il y a longtemps que vous ne me convenez pas non plus, vous!
— Vous ne savez pas à qui vous avez affaire, monsieur !
— Non, mais je serais bien curieux de le savoir! Dites-le moi donc un peu?
— Je vous le dirai... si ça me plaît... hum! freluquet !
Qu'est-ce que c'est? comment avez-vousdit?.. Freluquet, je crois?
— Oui, et je ne m'en repens pas !
— Vous êtes un gros manant, un gros malotru... je n'entends pas qu'on m'appelle freluquet... Vous m'en rendrez raison !
UNE QUERELLE AU SPECTACLE. 9
— Fichez-moi la paix... laissez-moi tranquille!
— Demandez -moi excuse de m'avoir appelé freluquet...
— Ah! le plus souvent !.<.
— Alors, monsieur, je vous le répète, vous m'en rendrez raison... Vous devez savoir comment l'affaire se termine entre gens d'honneur ?.,,
— Oui, monsieur, je le sais,,, et mieux que vous, sans doute !... J'ai eu douze duels et j'ai tué tous mes adversaires.
f— Eh bien ! monsieur, je serai enchanté de faire le treizième... Voilà ma carte, monsieur, donnez-moi la vôtre.
— Ma carte... quelle carte?
— Parbleu ! votre adresse; pour un homme qui a eu douze duels, vous avez donc déjà oublié comment cela se traite... c'est bien étonnant!
M. Laridon fouille à sa poche; il est très-longtemps avant d'en tirer quelque chose ; enfin il en sort une contre-marque qu'il présente au jeune homme; celui-ci la repousse en lui disant :
— Qu'est-ce que vous me donnez là? une contremarque de PAmbigu-Comique... Est-ce que vous demeurez à l'Ambigu, monsieur ?
— Ah ! c'est une erreur...
— Dépêchons, monsieur, car si on ne dansait pas le ïallet en ce moment, on nous aurait déjà, fait sortir...
— Ah! je crois que je la tiens.,. Voici ma carte, monsieur.
— C'est bien, monsieur ; demain, mes témoins seront chez vous à neuf heures.
— Ça me fera bien plaisir ! Je serai réveillé. Toute cette altercation a eu lieu à demi- voix, les per-
Dnnes placées près de ces deux messieurs ont pu seules ^entendre. Les cartes échangées, on est redevenu fort calme. M. Laridon lui-même ne se retourne plus pour chercher à apercevoir ses nièces ; mais à peine l'acte est- il terminé, qu'il met son chapeau et se hâte de sortir de l'orchestre.
En passant devant le monsieur facétieux, il entend celui-ci crier :
— Place, messieurs et dames ! laissez passer notre r,ncle qui va chercher ses nièces.
LA FAMILLE CORBILLON
LA FAMILLE CORBILLON
M. Laridon est sorti de l'orchestre la figure toute bouleversée et dans un état d'exaspération tel, qu'il ne voit plus devant lui, se jette dans tout le monde et pourrait s'attirer encore une foule de duels, s'il ne se hâtait point de presser le pas. Mais il n'a qu'une pensée, qu'un désir, sortir bien vite de la salle et n'y pius rentrer.
G'est donc avec un sentiment de contrariété très-prononcé qu'il se voit tout à coup arrêté par deux dames, qui s'écrient :
— Ah 1 voilà enfin mon frère...
— Voilà mon oncle ..
— Il y a assez longtemps que nous vous cherchons !
— Et moi aussi, je vous ai cherchées... beaucoup trop même... Ah! vous ne savez pas ce dont vous êtes cause!...
—• Qu'y a~t~il donc, Joseph? En effet, vous avez la figure toute renversée.
— On l'aurait à moins* Bonsoir, je m'en vais...
— Gomment ! vous vous en allez... et il n'y a encore qu'un acte déjoué! Vous allez venir vous placer près de nous. Nous avons une loge... une belle loge de face. Oh ! nous sommes très-bien !
— Vous avez une loge pour vous seules?
— Certainement, puisque je l'ai louée; mais il y a encore beaucoup de place derrière nous.
— Au fond ?
— Oui... mais vous serez très «bien... on voit parfaitement.
— Je ne tiens pas à voir,., au contraire.
— Mon Dieu ! qu'est-ce que vous avez donc, mon oncle ?
— Vous le saurez.
— Venez donc, mon frère, Rosalvina est restée seule dans la loge et elle doit s'ennuyer.
— Où est votre loge ?
— Aux secondes... en face,., venez I
— Oui... au fond d'une loge... je crois que je puis me risquer...
M. Laridon se décide à se laisser emmener, ou plutôt c'est lui qui emmène les dames, car il va si vite, qu'elles ont peine à le suivre ; il monte quatre à quatre le premier escalier qui se piesnite, en tenant toujours sa tête baissée de peur d'être vu, ce qui kit que, ne voyant pas bien même devant lui, il donne en plein sa tête dans le
LA FAMILLE CORBILLON. 13
centre de gravité d'une grosse maman, qui prend la chose gaiement et se contente de se retourner en disant i
— Monsieur, vous me prenez donc pour la rampe!.*. Mettez vos. lunettes, monsieur !
La sœur et la nièce de Laridon ne cessent de lui dire : ce Mais n'allez donc pas si vite ! on ne prendra pas nos places puisque la loge est à nous ! a II n'écoute personne et ne, s'arrête qu'au second étage devant une porte entre-bâillée; il se précipite, il entre, bien que sa nièce lui crie :
— Mais ce n'est pas là, mon onçle9 où allez vous donc? ce n'est pas là !..,
En effet, M. Laridon était entré dans le water closet% et justement une dame y était occupée. Elle pousse un cri en voyant entrer un monsieur et, dans son effroi, lâche le vase qu'elle tenait, en disant :
— Quelle horreur ! on viole l'asile le plus sacré ! où donc les dames se réfugieront-elles?
Laridon s'excuse le mieux qu'il peut en se retirant ; mais le vase indispensable n'en est pas moins brisé; Enfin il rejoint sa famille et se faufile dans la loge qu'elle occupe, en ayant grand soin d'en refermer bien vite la porte.
Avant de pénétrer avec ce monsieur dans la loge, faisons tout de suite connaissance avec les personnes qui l'occupent ; il est toujours bon de savoir à qui Ton a affaire.
La sœur de M. Laridon se nomme madame Corbillon, car en se mariant elle a naturellement dû porterie
nom de son mari. Cette dame a maintenant trois ans de moins que son frère. Sans être très-jolie, elle a été gentille ; ses yeux avaient une expression piquante et son nez, légèrement retroussé, achevait de lui donner quelque chose d'une Manon ou d'une Lisette, de Marivaux. Avec Tâge, tout cela est devenu gras, presque bouffi ; cependant l'embonpoint de madame Gorbillon n'est que raisonnable ; elle peut même encore montrer sa taille, qui n'est plus fine, mais enfin c'est une taille, on la voit, et nous rencontrons quantité de grosses dames qui ne sont plus que des boules; ce n'est pas un crime, et en Turquie on assure que c'est une beauté.
Madame Pi im rose Corbillon n'est pas d'une coquetterie ridicule pour son âge, mais elle se met bien, et elle a surtout la prétention d'avoir une toilette comme il faut, d'avoir l'air distingué ! C'est là le grand dada de cette dame : avoir l'air noble, bien qu'on ne le soit pas; car M. Corbillon, qui vendait <*es matelas, n'avait rien d'un marquis, ni même d'un baron ; mais il avait eu le talent de s'amasser une douzaine de mille francs de rente : il y a des personnes qui prêtèrent cela aux parchemins.
Madame veuve Corbillon jouissait donc d'une honnête aisance ; son seul ennui était de porter un nom qui prêtait à la plaisanterie et sentait ses matelas d'une lieue ; pourtant il fallait bien porter le nom de ce pauvre défunt, qui était, lui, le premier à en rire lorsqu'on lui disait : « Bonjour, Corbillon ; qu'y met-on? » Et il répondait : « Un excellent garçon I » Mais, depuis que
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madaem est veuve, un monsieur jovial s'ètant aussi permis de lui dire :
— Bonjour, madame Corbillon; qu'y met-on? Cette dame avait répondu d'un ton fort sec.
— Je ne joue plus aux jeux innocents, monsieur, et je trouve cette plaisanterie très-déplacée.
Madame Primerose Corbillon a deux filles; l'aînée se nommait Ruse, puis R >sa, mais elle est parvenue à se nommer Rosalvina, ce qui est infiniment plus romantique, et cette demoiselle Test au suprême degré. Rosalvina a vingt ans accomplis; c'est une personne grande, svelte, fort bien faite et qui porte très-bien toutes les toilettes; il y a de la grâce dans sa démarche, dans ses mouvements ; sa figure est fort régulière ; elle a de grands yeux bleus fendus en amande et bordés de longs cils noirs; son nez grec est irréprochable; sa bouche, un peu serrée, est fort agréable quand elle sourit et montre de belles dents ; ses cheveux, d'un blond cendré, sont longs et abondants. Vous voyez que mademoiselle Rosalvina est une très-belle personne. Ce que l'on pouvait critiquer en elle, c'était sa pâleur habituelle ; mais R-.salvina était enchantée d'être pâle, cela ajoutait quelque chose d'intéressant à l'air mélancolique qui lui était familier parc^ qu'elle l'affectionnait; car, dans le fond, cette demoiselle n'avait aucune raison pour être triste, mais elle voulait avoir le physique d'une héroïne de roman... Et, entendons-nous, de ces romans qui font dresser les cheveux sur la tête, à force
de crimes entassés, amassés, empilés et fricassés ensemble... Quelle cuisine !...
Je vous laisse à penser si mademoiselle Rosalvina devait souffrir de s'appeler Corbillon ; elle ne pouvait pas pardonner à son père de lui avoir laissé un tel nom à porter. C'était avec sa mère le sujet perpétuel de leur entretien ; elles cherchaient comment elles pourraient parvenir à se débaptiser. Rosalvina avait trouvé un moyen ; elle disait à sa maman :
— Achète une terre, un château, une propriété quelconque, mais qui ait un joli nom, et nous prendrons le nom de cette propriété ; cela se fait tous les jours.
Madame Corbillon hochait la tête et répondait :
— Je le voudrais bienl Oh ! certes, je ne demanderais pas mieux! mais cela né se peut pas, ma fortune ne me permet pas cette dépense. Je n'ai que douze mille francs de revenu pour nous trois, et il faut que je vous marie, toi et ta sœur Laurette; pour acheter une propriété qui ait un nom, il faudrait distraire de mes rentes au moins une soixantaine de mille francs... Je ne peux pas.
— Achète une petite ferme isolée à bon marché, nous donnerons un nom à cette ferme.
— On se moquerait de nous, et cela ne nous donnerait pas cette considération que j'envie. Au reste, en te mariant, Rosalvina, tu changeras de nom ; ce n'est donc que peu de temps à attendre. Marie-toi , mon enfant, il s'est déjà présenté plusieurs partis. Mais tu les refuses tous !
LA FAMILLE GORBÎLLON,
— Croyez-vous donc, nia mère, que je veuille épouser le premier venu, des patauds, des lourdauds, comme mon oncle m'en présente ? Ils sont riches et honnêtes, je le veux bien, mais cela ne me suffit pas. Je ne me marierai qu'à 'un -homme dont l'âme comprendra la miennei dont l'esprit saura deviner toutes mes pensées secrètes, dont le regard éloquent saura pénétrer dans îes plus secrets replis de mon cœur.., Enfin, je ne me marierai que lorsque j'aurai rencontré l'homme de mes rêves!...
— Gomme tu voudras, ma chère amie, je t'ai dit que je ne te contrarierais pas. Seulement je ne marierai Laurette qu'après toi, parce que tu es l'aînée et que tu dois passer avant elle.
— Oh ! cela m'est bien égal.
— Oui, mais si tu es longtemps avant de rencontrer l'homme de tes rêves. . ta sœur trouvera cela peu agréable pour elle.
Arrivons à Laurette, la seconde fille de madame Corbillon.
Celle-ci est tout l'opposé de sa sœur, au physique comme au moral : elle a dix-huit ans, elle est petite mais fort bien faite, elle est grassouillette, et ses hanches se dessinent d'une façon à se moquer de toutes les crinolines passées et présentes. Ce r>" st pas une beauté comme sa sœur, mais sa figure est lort agréable ; ses ,yeux, noirs comme ses cheveux, sont malins, spirituels ; ses lèvres sont un peu grosses, mais sa bouche est si gracieuse, elle rit si bien et si souvent, qu'on se-
rait toujours tenté de cueillir un baiser sur ces lèvreslà. Enfin la physionomie de cette jeune fille respire la gaîté, le contentement ; elle est aussi naturelle dans ses goûts que dans son langage, aussi se permet-elle quelquefois d'éclater de rire lorsque sa sœur fait de ces phrases romanesques et ampoulées que lui inspirent ses lectures favorites.
Elle ne voit aucun malà se nommer Corbillon; bien au contraire, elle est la première à plaisanter sur son nom. Quand elle veut taquiner sa sœur, elle ne l'appelle que Rosa, ce qui d'ailleurs est son vrai nom; puis mademoiselle Guiullon l'aînée, ce qui met celle-ci tout à fait en colère.
Quelquefois mademoiselle Laurette disait en plaisantant à sa sœur :
— Tu devrais bien te marier, car maman a mis dans sa tête de ne me marier qu'après toi, et, si tu refuses toujours, moi je resterai fille, et ça ne m'amuserait pas.
A cela, R)saivina répondait en jetant sur sa sœur un profond regard :
— Ma chère amie, je ne me donnerai qu'à l'homme de mes rêves!... Tu ne comprends pas cela, toi, qui ne connaîtras ja nais tout le bonheur, tout l'idéal d'une grande passion. Tu as le caractère trop lé^er, trop folâtre pour jamais éprouver un véritable amour.
— Ma foi! ma sœur, si pour aimer il faut être triste, mélancolique, avoir peur de rire, à coup sûr je n'aimerai pas de cette façon-là. Ne pas rire! mais autant ne pas vivre, alors I
LA FAMILLE GORBILLON. 19
— Ah i tu ne connais pas le bonheur qu'il y a dans une rêverie profonde, dans les soupirs qui s'échappent de notre sein à l'aspect d'une forêt sombre, dans les larmes qui s'échappent de nos yeux à la lecture des tortures de deux amants !
— Non, oh! grâce au ciel, je ne connais pas tout cela, et je me croirais malade s'il m'échappait ainsi à tous moments des soupirs et des larmes. Tu te laisses trop aller à ton penchant pour l'extraordinaire, ma pauvre sœur. Tu ne veux épouser que l'homme de tes rêves! Mais où est-il, cet homme, et comment faut-il qu'il soit fait ?
— Où il est? je l'ignore; mais le hasard, l'événement le plus imprévu peut me le faire rencontrer...
— A quoi le reconnaîtras-tu?
— Mon cœur le devinera et me dira : Voilà celui que tu dois aimer!...
— Je présume cependant qu'avant de l'épouser, tu prendras des informations.., car il y a des hommes dont le dehors, le langage, sont très-séduisants, mais qui, au fond, sont très-mauvais sujets et quelquefois ont commis de vilaines actions... des crimes même.,.
— Des crimes !... mais on peut être criminel et avoir conservé un cœur tendre, passionné, qui fait excuser un moment d'erreur dont souvent on a été puni bien cruellement.
— Je ne te comprends pas... Quoi, tu épouserais un homme qui aurait commis une action coupable,., flétrissante?
— Laurel, j'ai lu dans un grand auteur qu'il y avait au bagne des hommes qui auraient fait l'ornement de la société... et qui, en sortant de faire leur temps, redevenaient des personnages fort intéressants !
— Merci ! alors pour te plaire il faut avoir été aux galères!... J'avoue que je ne partage pas ton goût.., et que je ne serais jamais tranquille dans la compagnie d'un forçat, quand même il serait tout ce qu'il y a de plus libéré !
— Alors, tu veux que ces infortunés meurent de faim quand ils ont fini leur peine?
— Mais non, pas du tout! Je veux bien qu'on leur fasse avoir du travail, mais Je ne veux pas les épouser,
— Tu outres les choses! je ne te dis pas que je détire que l'homme de mes rêves ait été au bagne,..
— C'est dommage !... mais je suis sûre que si Rocambole existait réellement, tu en serais amoureuse ?
— Dame !... ilabien de l'imagination, cet être-là !...
— Ah ! ma pauvre sœur!... tu me fais trembler !... J'ai peur d'avance du beau-frère qua tu me donneras!
Je n'ai pas besoin de vous dire que l'oncle de ces demoiselles ne partage point les idées romines{ues de sa nièce Rosalvina; aussi a-t-il une tendre prédilection pour Laurette. M. Laridon est un eS&ellent homme, qui a gagné cinq mille francs de rente à vendre des bouchons, qui s'est trouvé suffisamment riche alors, et a quitté son commerce à cinquante ans pour jouir de la vie, où sa plus grande jouissance est la table. Vous avez pu voir qu'il ne brille pas par le courage, mais cela ne
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l'empêche pas de se bien porter. Tout le monde n'est pas un Achille ! et encore cet Achille n'avait-il pas grand mérite, puisqu'il était invulnérable, sauf au talon !... Et qui diable ira visar son ennemi au talon?
Maintenant vous connaisse! la famille Gorbillon ; retournons dans la loge où elle est placée.
m ON JEUNE HOMME MYSTERIEUX.
M. Laridon s'était jeté tout haletant dans le fond de la loge. Rosalvina se tourne vers lui, en lui disant :
— Ah! on vous a donc enfin trouvé, mon oncle! Voulez-vous être devant... je vous donnerai ma place?
— Non, ma nièce, non, je ne veux pas être devant... je ne veux pas qu'on me voie...
— Mais qu'avez-vous donc?. .. vous semblez très-ému. — - Voyons, mon frère , expliquez-nous ce qui vous
est arrivé, car, depuis que nous vous avons rencontré, vous ne parlez que par monosyllabes. #
— Et mon oncle qui prenait le petit cabinet des dames pour notre loge ! s'écrie Laurette en riant.
— Àh! ma sœurl de grâce... ne dites pas de ces choses -là !
— Non, il n'y a pas de quoi rire, ma pauvre Lan-
rette !... car tu ne sais pas !.., vous ignorez toutes que je vais avoir un duel !...
— Un duel 1 s'écritnt ensemble les trois dames.
Et mademoiselle Rosalvina, se tournant entièrement vers son oncle, le regarde avec plus d'intérêt en répétant:
— Uu duel... il serait possible.. Oh ! mais c'est très- intéressant, cela!...
— Allons donc ! ce n'est pas possible ! reprend Laurette; mon oncle dit cela pour rire !
— Non... malheureusement... C'est très-sérieux... et pas risible du tout 1...
— Enfin, Joseph, parlez ! dites-nous ce qui peut causer ce duel?...
— Eh! mon 'Dieu, ma sœur, c'est votre faute !... vous me dites : « Nous irons à l'orchestre, vous nous trouverez à l'orchestre. » Alors, moi, naturellement, c'est là que je vous cherche. Mais il y a beaucoup de monde... et, comme vous pouvez le voir, l'orchestre est presque plein. Je regardais d'abord a l'entrée, mais cela gênait le monde... on me dit de sortir ; au lieu de cela, l'ouvreuse me pousse en avant, en me disant : « Il y a une place la-bas au milieu. » En effet, il y en avait une. Un jeune homme... un fat... un impertinent, médit qu'elle est gardée, mais je la prends malgré lui. Me voilà donc placé, mais je vous cherchais toujours et je ne vous voyais pas.
— Nous sommes cependant bien visibles, Joseph,
— Visibles I oui, quand on regarde en l'air ; mais puisque je ne vous cherchais qu'à l'orchestre... Bref,
il y a un moment où, croyant vous avoir reconnues, je me lève... Il est vrai qu'on jouait dans ce moment-là et que tout le monde était assis ; mais justement à cause de cela je voulais me tenir debout, en me disant : Il est impossible que ces dames ne m'aperçoivent pas si je suis seul debout, quand tout le monde est assis. Mais cela gênait derrière moi. On me crie : c< Assis ! » J'allais m'asseoir. Certainement c'était mon intention ; mais le jeune homme qui était derrière moi, celui qui déjà ne voulait pas que je prisse la stalle, se permet de s'appuyer sur mes deux épaules et me force ainsi à m'asseoir comme un plomb, Vous concevez que je trouve cela très-mauvais. Le sang me monte à la tête. Quand je m'y mets, je suis très-vif...
— Vous lui avez donné un soufflet?
— Oh ! non! mais je l'ai appelé : Freluquet!...
— Oh I Ce n'est rien, cela !
— Il paraît cependant que le jeune homme s'en est trouvé très-offensé. Il m'a appelé, lui ; Malotru ! gros manant !
— Ah ! c'est bien plus insolent que freluquet!...
— Et puis, ne voulait-il pas que je lui fisse des excuses pour l'avoir appelé freluquet !... Vous concevez que je n'ai pas voulu?.,.
— Et vous avez bien fait, mon oncle.
— Alors il a dit: «Vuits m'en rendrez raison; » enfin, de mots en mots, nous nous sommes animés; il m'a donné sa carte, je lui ai donné la mienne, parce qu'il l'a voulue ; et demain, à neuf heures du matin,
ses témoins seront chez moi, Voilà dans quelle position vous m'avez mis en vous plaçant dans une loge au lieu d'aller à l'orchestre, comme, c'était convenu,
— Mon Dieu ! mon frère, c'est Rosalvina qui a dit que ce serait bien plus comme il faut d'être dans une loge. Est-ce qu'on pouvait prévoir...
— Mais vous ne vous battrez pas, mon oncle, dit Laurette ; il n'y a pas de quoi fuuetter un chat dans tout cela ; il faut embrasser ce monsieur, et tout sera fini!.*.
— Par exemple, ma sœur, on voit bien que vous ne eonnaissezpas les lois de l'hohneur et de la chevalerie !... Les choses ne se passent pas ainsi entre gens bien élevés. Les cartes sont échangées, il faut que mon oncle se batte.., c'est indispensable!..,
— Ah ! vous trouvez cela, ma nièce ? Eh bien 1 moi, je vous déclare que je ne veux pas me battre du tout ! Comment! je viens pour passer tranquillement ma soirée au spectacle, pour y rejoindre ma famille ; j'espère m'y amuser... — j'ai déjà vu la Biche plusieurs fois, mais j'aime les féeries... — au lieu de cela, voilà un monsieur qui me cherche querelle, qui me provoque, parce que je ne m'assieds pas assez vite, qui me force à lui donner ma carte, et qui voudra me percer le flanc... ou toute autre partie de mon individu.,, en m'enfonçantson épée dans le corps !.. Si je ne suis pas tué, me voilà pour six semaines au lit. .. moi qui ai acheté ce matin un pâté de foie gras avec lequel je comptais me régaler plusieurs jours !*.. Allons donc ! mais il
faudrait que je fusse bête comme une oie pour me battre avec ce monsieur... pour mettre ainsi tout de suite ma vie à la disposition de quelqu'un que je ne connais pas... que je n'avais jamais vu... qui est peut-être un escroc... un voleur... ou un aigrefin qui espère que je lui paierai un bon déjeuner pour arranger l'affaire l... Non, ma nièce... non, je ne me battrai pas !...
— Et vous ferez bien! mon oncle, dit Laurette.
Tandis que mademoiselle Rosalvina semble, au contraire, trouver fort ridicule la résoJution de son oncle, et murmure :
— Mon Dieu ! un duel ! on n'en meurt pas toujours! et puis cela vous donne du relief, cela vous pose dans le monde !
— Ma nièce, je trouve que j'ai bien assez de relief avec mon ventre, et que je suis très-suffisamment posé dans le monde ! Je n'ai pas besoin qu'un iroquois cherche à me détériorer*
— Mais enfin, mon frère, comment est-il ce jeune homme que vous avez appelé freluquet ?
— Gomment il est?.,. Affreux... horrible.'.. Voilà du moins l'effet qu'il m'a produit.
— Affreux ! c'est bientôt dit cela, mon oncle; il est sans doute resté à l'orchestre... Est-ce que vous ne pourriez pas nous le montrer? \
— Par exemple! vous voulez que je me penche, que je me mette en vue pour vous le désigner ! et il me verrait aussi, lui, et il viendrait peut-être me relancer jusque dans cette loge... Pas si bête!
— Vous dites que vous ne savez pas qui c'est, mais vous avez sa carte, Joseph, vous avez pu savoir son nom et peut-être sa profession ?
— Sa carte! je ne l'ai pas seulement regardée, sa carte!...
— Ah! montrez-nous-la, mon oncle, m<mtrez-nousia ! nous saurons au moins le nom de ce monsieur.
— Si vous y tenez 1 Attendez... où Fai-j.* fourrée, cette vilaine carte?... Ah! la voici... tenez, lisez... moi, je ne veux pas même la lire...
Laurette s'empare vivement de la carte que tenait son oncle et lit tout haut :
— Endymion Dapreval...
— Endymion 1 ah 1 le joli nom ! s'écrie Rosalvina. Endymion ! c'est l'amant de Diane, c'est un berger de la Carie, il est petit-fils de Jupiter... Ayant étésu?pris.«. je ne sais comment, avec Junon, il fut condamné a dormir trente ans. Diane, n'osant le voir pendant le jour, quittait le ciel toutes les nuits pour aller le visiter.
— Je ne pense que ce soit le même, dit Laridon ; et ensuite, est-ce qu'il n'y a que cela sur cette carte?
— Attendez, mon oncle, il y a en bas : rue d'Antin, 48.
— Je l'aurais parié ! reprend Rosalvina, il loge dans le beau quartier! Quand on s'appelle Endymion, on ne peut habiter que là... Ce doit être un jeune homme très comme il fautl...
— Je m'en fiche pas mal... d'ailleurs, il n'y a pa^ de profession»
<— Raison de plus, mon oncle ; est-ce que les gens du grand monde ont une profession !... Je comprends qu'il ait été fort irrité de s'entendre appeler freluquet!
— C'est cela; vous allez me donner tort à moi, n'est-ce pas, Rosalvina? parce qu'avec vos idées romanesques et biscornues vous voyez tout de travers... parce que vous jugez toujours à contre-sens ! Du moment qu'on s'appelle Endymion, on est charmant à vos yeux !
— Je ne dis pas cela positivement, mon oncle; mais...
— Chut! on a gratté à notre porte... cet homme m'aura aperçu... il vient me chercher... N'ouvrez pas, mesdemoiselles !
— Oh! mon oncle, quelle idée! Est-ce que vous croyez qu'on se bat en duel dans le corridor d'une salle de spectacle !
— Je ne sais pas, mais je vous défends d'ouvrir!... Malgré la défense de M. Laridon, la porte s'ouvre
bientôt, car c'est l'ouvreuse qui est venue. Elle se penche vers le moiteur qui est blotti au fond et lui dit à voix bas^e :
— Monsieur... c'est pouf raciiose... vous devez comprendre... il faut arranger cette affaire-là...
— Non, madame, non, je ne veux rien arranger! Laissez-moi tranquille, dites que vous ne m'avez pas vu! répond Laridon en se cramponnant à sa banquette.
— Mais, monsieur, je vous répète que cela ne peut
pas se passer comme ça... Sortez un peu, et vous allez voir dans quel état il est !
— Je ne veux pas sortir... je ne sortirai pas! Dites que je suis parti!
— Mais à qui voulez-vous que je dise cela?
— A celui qui vous envoie !
— Celui qui m'envoie ! mais c'est une dame qui m'envoie et pas un monsieur.
— Une dame? comment, il y a une dame qui se mêle de cette affaire, à présent !
— Naturellement, monsieur, c'est elle qui était dans le cabinet quand vous y êtes entré... Moi, je viens d'y aller tout à l'heure, qu'est-ce que je trouve à terre... le meuble indispensable brisé en mille morceaux! Alors je cours à la loge de cette dame... elle est dans une loge à côté... je lui réclame le prix de mon... chose qu'elle a cassé, mais elle me dit : « Faites-le payer à ce gros monsieur qui vient d'entrer dans la loge où sont trois dames; c'est lui qui est cause que j'ai cassé le vase parce qu'il a eu l'inconvenance de pénétrer dans le cabinet pendant que je l'utilisais. »
Laurette part d'un éclat de rire à faire retourner toute la galerie. Rosalvina est rouge de colère, et Laridon, qui commence à comprendre que ce n'est pas de son duel qu'il s'agit, devient plus calme et répond à l'ouvreuse :
— Comment, madame, c'est pour un... c'est pour cette méprise que j'ai commise que vous venez... mais il fallait donc m'expliquer cela tout de suite !
— C'est ce que je fais depuis longtemps, monsieur, mais vous ne voulez pas m'écouter. Voulez-vous les voir, les morceaux, monsieur ?
— Non, madame, non, c'est inutile, je n'ai, pas envie de les faire recoller ; je vous crois. Combien vous dois-je?
— Monsieur, c'est trois francs cinquante.
— Cela me semble un peu cher !
— Monsieur, il était très-joli... il avait un œil au fond.
Ici, nouvel éclat de rire de Laurette et nouveau mouvement d'impatience de sa sœur.
— Payez donc, mon frère, et que cela finisse ! dit madame Corbillon.
— Oui, ma sœur, oui, je paye... C'est égal, il faut avouer que j'ai eu bien peu d'agrément à ce théâtre!... Tenez, madame, voilà vos trois francs et dix sous.
L'ouvreuse se retire. Laurette avait beaucoup de peine à ne plus rire tout en murmurant :
— Ah! mon pauvie oncle! mais, aussi, quel vertigo vous a pris d'entrer là?... Cela ne ressemble pas à l'entrée d'une loge !...
— Ma chère amie, quand on est sous le coup d'un duel, on entrerait dans la lune, si elle se présentait à vous.
Mais la toile &e lève, le second acte commence. Alors M. Laridon, se levant aussi en tâchant de ne pas faire de bruit, met son chapeau et ouvre la porte de la loge.
— Où donc allez-vous, mon frère ? dit madame Corbillon.
— Je m'en vais, ma sœur, bonsoir; j'ai assez de spectacle comme cela.
— Quoi ! vous nous quittez, mon oncle?
— Oui, vraiment.
— Mais voyez au moins cet acte qui est commencé?
— Non pas. Je veux au contraire m'en aller pendent qu'on joue, parce que je ne rencontrerai personne? dans les couloirs... Adieu... bonsoir...
Laridon se hâte de quitter la loge; il n'est heureux que lorsqu'il n'est plus dans la salle. Il se presse même encore pour arriver chez lui, rue Chariot, au Marais, Enfin il est dans sa demeure et dit en entrant à sa vieille bonne, qui vient de lui ouvrir la porte.
— Madeleine, prépare ma valise, du linge, ce qu'il faut pour voyager.
— Ah! mon Dieu, monsieur, que vous est-il donc arrivé? Est-ce que vous allez vous mettre à voyager cette nuit?
— Non, pas cette nuit, mais demain matin au point du jour; je partirai par le premier train que je trouverai...
— Vous partirez.., mais où donc allez-vous ?
, — Je ne sais pas encore..* ça m'est égal, je choisirai,
— Vous ne savez pas où vous voulez aller... et vous êtes si pressé de partir... Est-ce qu'il y a le choléra à Paris, monsieur?
— Je ne crois pas; je n'en ai pas entendu parier.
— Eh bien! alors, pourquoi voulez-vous partir demain au point du jour?
— Pourquoi? Ah! ma pauvre Madeleine! Tu ne sais pas que ton maître sera appelé en duel demain à neuf heures du matin?
— Vous serez appelé en duel, où ça?,*. Chez le juge de paix?.,, E^t-ce que vous avei cassé des carreaux à une belle boutique ?
— Tu n'y es pas! Un duel, c'est un combat singulier à Farine blanche ou au pistolet. J'ai eu une dispute au spectacle. J'ai été un peu vif dans mes paroles.
— Ab ! dame ! vous êtes si mauvaise ièiel
— Enfin mon adversaire veut se battre; il m'a obligé à lui donner ma carte, et demain, à neuf heures, il enverra deux témoins pour régler l'heure et le lieu du combat; voilà comme ça se fait.
— Ah ben! je les recevrai joliment, ceux qui viendront vous chercher pour yous faire tuer... Soyez tranquille, monsieur, je leur jetterai ma m irmite sur ia tête!
— Non, Madeleine, non, cela ne vaudrait rien, on reviendrait, on me guetterait; il est beaucoup plus simple que je m'absente pour quelques jours seulement... une huitaine... une quinzaine... Mon Uieu ! je sais bien que je pourrais me battre, je suis aussi brave qu'un autre quand je m'y mets; seulement je ne puis pas voir le sang, cela m'est impossible; pour une piqûre, une petite piqûre, si le sang paraît, bonsoir les voisins ! je me trouve mal !... Si je tuais mon adversaire, je suis certain que c'est moi qui me trouverais mal.
— Et, si on vient vous chercher, est-ce qu'il faudra que je me batte à votre place, monsieur ?
— Nullement ! tu diras que j'ai été forcé de j pour un voyage de long cours.,, qu'un de mes : m'attend pour être parrain de son enfant...
— Et si on me demande dans quel pays vous êtes allé... que répondrai-je?
— Tu diras que je suis allé... en Californie..» et que je puis être plusieurs années absent.
— Ça suffit.-., mais quel ennui. \ Et votre pâté de foie gras ?
— Mets-le dans mes bagages..* Coupes-en auparavant une tranche pour toi, ce]a t'aidera à suppc mon absence.
— Mon pauvre maître!... Mais vous ne serez longtemps absent, au moins?
— Non, une huitaine... j'irai peut-être voir la nier... je ne l'ai pas encore vue, c'est une occasion, i
va faire ma valise ; moi, je vais dormir quelques heures, mais au i r je serai debout.
Madeleine s'éloigne en maugréant contre les et Laridon se met au lit, où il rêve qu'il est tué d coup de pistolet, puis qu'il est retué d'un coup dv et enfin fendu en deux par un coup de sabre.
Le lendemain, au point du jour, M. Laridon est sur pied ; il emporte sa valise, son sac de nuit et disant à sa bonne :
— Surtout, Madeleine, la plus grande discrétion !... Ne dis à personne où je vais.
— Et comment pourrajs-je le dire, monsieur, puisque vous n'en savez rien vous-même ?
— C'est juste ; tant mieux, c'est ce qu'il faut.
— Vous m'écrirez, au moins !..*
— À quoi bon ? tu ne sais pas lire.
— Une lettre pour votre sœur et vos nièces.
— Peut-être ; ce sont des bavardes, elles me trahiraient, D'ailleurs, se sont elles qui sont cause de ce duel, je ne leur pardonnerai pas cela de longtemps.
M. Laridon est parti, et le premier soin de Madeleine est de se mettre à manger la belle tranche de foie gras qu'elle a coupée dans le pâté de son maître. Sur les neuf heures du matin, elle entend sonner ; elle court ouvrir, et deux jeunes gens de bonne tournure se présentent et demandent M. Laridon.
— Il est en Californie; répond Madeleine, qui a encore la bouche pleine, parce qu'elle se délectait avec son foie gras.
— -En Californie? C'est une plaisanterie, sans doute? Nous demandons le monsieur qui était hier au soir au théâtre de ia Porte-Saint-Martin, où il a eu une que* relie avec un de nos amis, M. Dapreval, et c'est de la part de M. Dapreval que nous venons pour régler l'heure et le lieu du combat.
— Oui, oui... mon maître m'a conté tout cela ; mais il a reçu une lettre d'un de ses amis qui l'attend pour être parrain...
— En Californie?
— Oui, monsieur, il est parti au petit jour..* il sera plusieurs années absent.
Les deux jeunes gens se regardent ; puis ils éclatent
de rire.
— Que penses-tu de cela, Edouard ? dit à l'autre celui qui avait interrogé la bonne.
— Moi? je m'en doutais : est-ce qu'on a des duels quand on s'appelle Laridon !
M, Laridon, en sortant de chez lui, à six heures du matin, porteur de son sac de nuit et de sa valise, se flattait de trouver sur-le-champ un fiacre sur les boulevards, à la place qui est presque devant la rue Charlot; mais le ci-devant épicier ignorait que les cochers ne sont pas aussi matinals, et sur les places il est rare qu'il y en ait avant huit heures. A la vérité, on peut en rencontrer qui reviennent à vide d'une soirée de bal, ou qui ont été retenus et employés par des voyageurs arrivant à Paris ou le quittant. Mais ce sont de ces hasards qui se présentent toujours quand vous n'en avez pas besoin et jamais quand vous le désirez.
Le pauvre Laridon est donc obligé de se promener assez longtemps sur les boulevards encore déserts; car on n'était qu'aux premiers jours d'avril, le temps était
sombre et brumeux, il faisait froid, et cela ne rendait pas les Parisiens disposés à voir naître l'aurore.
— Prendrai-je à droite, prendrai-je à gauche î se ditLaridon arrivé devant le restaurant de Bonvalet, où, portes et fenêtres, tout était encore clos, car il est natu~ rel de n'ouvrir que tard dans les restaurants où l'on passe souvent une partie de la nuit.
Après avoir hésité quelques instants, Laridon se décide à prendre à droite, en réfléchissant qu'il était plus près de «a Bastille que de la rue d'Amsterdam, et que, par conséquent, il arriverait plus vite à la gare de la Méditerranée qu'à celle de Versailles.
Heureusement il y a sur les boulevards des bancs pour la commodité des promeneurs ; notre voyageur impromptu s'y assied. Il place son bagage à côté de lui, nicds il ne craint pas d'être surpris par le sommeil car il n'a nulle envie de dormir.
Quand un rare passant se dessine à l'horizon, il l'examine avec attention, prêt à déguerpir s'il lui voyait la moindre ressemblance avec Pindividu qui veut se battre en duel avec lui. Puis se disant pour se rassurer :
— Les témoins ne peuvent pas encore être à ma recherche... Il n'est pas neuf heures! Et d'ailleurs, les témoins ne me connaissent pase C'est égal, je voudrai bien être en wagon.
Enfin un fiacre passe à vide. Laridon se jette presque à la tête des chevaux, tant il est vrai qu'un sentiment produit quelquefois des effets tout oooosés à sa
nature, et que l'excès de la frayeur fait parfois commettre des actes de courage.
Le cocher s'empresse d'arrêter ses chevaux, croyant avoir affaire à un homme ivre. Mais Laridon lui présente une pièce de cinq francs en lui criant :
— Tenez..» au plus prochain chemin de ter, mais brûlez le pavé !...
— Quelle gare, bourgeois î
— Ça m'est égal,., mais la plus rapprochée.
— Alors c'est celle de Lyon....
— Va pour celle de Lyon ; mais brûlez le pavé. Laridon est bientôt en voiture avec son bagage, et le
cocher fouette ses chevaux ; mais ceux-ci s'obstinent à ne pas vouloir brûler le pavé.
Cependant on arrive au chemin de fer, et notre voyageur s'empresse de demander quel est le train qui partira le premier. On lui répond que ce sera un train express pour Toulon,
— Va pour Toulon 1 se dit Laridon. Justement je oûlais voir la mer, cela tombe à merveille... et en nème temps je verrai des forçats. Ah! que ma nièce
xtosalvina serait heureuse en ce moment de partir avec moi !... Elle qui aime tant les galériens !... Je ne lui en rapporterai pas un, mais je tâcherai de les étudier, de bien les examiner, et je lui rendrai compte de mes observations... elle ne se lassera pas de m'écouter... Vite, un billet pour le train express de Toulon. On part tout de suite ?
— A huit heures justes, monsieur.
— À huit heures!... Ah î mon Dieu! encore trois I quarts d'heure à attendre. Enfin, je vois un café ouvert
la-bas .. J'ai le temps d'aller prendre une bavaroise au chocolat?
— Deux même, si vous voulez.
— Deux? jamais!... J'ai bien du pâté de foie gras dans mon sac de nuit... mais il faudrait tout dé-
i baller ; je me contenterai de la bavaroise.
Laridoo se rend au café et se livre aux douceurs de la bavaroise. Il est plus tranquille depuis qu'il sait que bientôt il aura mis plus de deux cents lieues entre lui et le jeune Endymion Dapreval; il en éprouve-une joie si vive qu'il est sur le point de s'endormir sur le journal. Mais le garçon l'avertit que le train va partir. Il court, arrive, on le pousse dans un wagon, peu lui importe lequel. Il voit beaucoup de monde assis de chaque côté; cependant il y a encore une place près d'une dame qui occupe un coin; il se hâte de s'y blottir. Il est entre deux dames, qui le reçoivent comme on reçoit un gros voyageur dans un omnibus où il n'y a plus qu'une place, c'est-à-dire en grognant, murmurant, et faisant la grimace... Après cela, on nous dira que nous sommes tous frères ici-bas. Drôles de frères, qui ne cherchent qu'à se nuire, à se tromper, à se pou iser de côté pour prendre la place que l'autre occupe !..- Mais j'oubliais que Coin et Àbel étaient frères aussi.
Quand on a pris place dans un %agon ou dans une voiture publique, c'est assez l'usage de passer en revue ses compagnons de route,
40 ÏJfi JEUNE HOMME MYSTÉRIEUX.
La dame qui occupait le coin, près de Laridon, est une brune aux yeux très-vifs, très*agaçants ; elle peut avoir trente ans; elle est pourvue de charmes bien ronds tt fortement accusés. G'tst une jolie femme, dont le voisinage ne peut être que très-agréable. Celle qui est à droite de l'ancien épicier a passé la quarantaine; elle est laide, jaune, maigre, longue, osseuse, yêtue de noir; elle n'a rien d'agréable, et semble s'offenser lorsque, bien que sans ie vouloir, son voisin la coudoie, ou si son genou touche le sien. Après cette dame est un vieux monsieur qui a tout l'air d'un précepteur, et plus loin deux jeunes lycéens.
Sur le coin, en face de la jolie brune, est un monsieur d'une quarantaine d'années, dont la figure est presque entièrement cachée par sa barbe, ses moustaches et ses favoris ; tout cela se touche, frise, se rejoint; tout cela est d'un noir à faire envie à un marchand de cirage. Il n'y a pas jusqu'aux sourcils qui sont aussi très--longs, très-épais et retombent sur le coin de l'œil comme des moustaches. Naturellement une forêt de cheveux noirs couronne cette tête, qui, pour visage, ne laisse voir que deux petits yeux verts qui affectent une expression farouche et le petit bout d'un nez qui est extrêmement rouge.
Après ce personnage, qui rappelle les matamores de l'ancien opéra-comique> est un monsieur encore jeune, porteur d'un nez retroussé qui laisse trop voir deux trous bourrés de tabac, mais très- soigné dans sa mise, et qui se contente d'avoir toujours l'air étonné; puis un
! jeune homme fort bien de figure, l'air gai, aimable, qui semble toujours disposé a rire ; puis un artiste ou
[un poète incompris, qui porte ses cheveux longs, flottant sur ses épaules, tient à sa main un livre qu'il re-
i garde toujours, et, de temps à autre, sort de sa poche de côté une longue flûte en pain de gruau dont il grignote un morceau. Le coin suivant est pris par une grosse fermière qui dort presque constamment.
Par le dialogue qui s'établit entre la jolie brune et son vis-à-vis le moustachu, on sut bientôt que c'étaient le mari et la femme ; celle-ci avait un accent qui la faisait sur-le-champ reconnaître pour une Provençale. D'ailleurs, elle mêlait fréquemment à sa conversation des locutions habituelles de son pays.
Le train roulait depuis peu de temps, quand le mari dit à sa femme :
— Comment te trouves -ta, Pétronille? n'es-tu pas gênée ; il me semble que tu as bien peu de place?
— Je suis très-bien, mon pitchou, ne t3 mets pas en peine : si on me gênait, est-ce que tu crois que je ne saurais pas me plaindre !
— J'aime à croire que tu ne le souffrirais pas ; et, d'ailleurs, je suis là, moi, pour veiller sur toi et te protéger contre toute tentative inconvenante. Ah ! charretée du diable! je suis là... et j'en vaux quatre.
Ces mots sont accompagnés d'un roulement d'yeux qui s'adresse à Laridon, lequel se contente de sourire en murmurant :
— 11 ne fait pas chaud ce matin, l'air est vif et piquante1
Un petit moment de silence. Puis le matamore dit à Laridon :
— Monsieur, vous gênez mon épouse, vous vous approchez beaucoup trop d'elle... Je ne sais pas si vous espérez que ma femme vous tiendra chaud... mais cela ne me convient pas... Je vous engage à vous réchauffer autrement ! mon épouse n'est pas un luyau de poêle, veuillez vous en souvenir.
Laridon regarde ce monsieur d'un air étonné :
— Comment ! de quoi ? Je gêne madame ! mais je ne puis pas me mettre autrement... je suis à ma place... je ne touche pas madame !
— Je J'espère bien.. Ah! nille tempêtes 1 si vous aviez le malheur de la toucher, vous en verriez de cruelles 1 Ah ! fichtre ! ah ! tonnerre !
— Eh ! mon bon ! laisse donc ce gros père tranquille... il ne pense pas à la plaisanterie, il est sage comme une image.
— N'est-ce pas, madame, que je ne m'appuie pas sur vous?
— Eh non ! troun de l'air ! Romuald, tu es insupportable avec ta jalousie! Eh ! vois-tu, mon petit, si je voulais t'en faire porter, tu n'y verrais que du feu ! je t'en donne mon billet !
M. Romuald fait eutendre un long grognement qui imite celui du léopard. Four tâcher de lui être agréable, Laridon s'éloigne un peu de Pétronille, en se rapprochant de la dame noire; mais celle-ci se met aussitôt à crier :
— Eh bien ! monsieur, qu'est-ce qui vous prend?,» Est-ce que vous voulez vous asseoir sur moi.,, m'envahir !
— Mais non, madame, je ne veux nullement vous envahir... je m'approche seulement un peu...
— Je vous disque vous êtes sur moi,», reculez-vous...
— Mais, si je me recule, monsieur prétend que je gêne sa femme. .
— Ça ne me regarde pas !... Vous êtes sur ma robe,., Otez-vous.
— Ah! madame, permettez-, fS me faut ma place.,. Vous me blessez la jambe avec vos . cerceaux de fer... C'est moi qui pourrais me plaindre !...
— C'est ma crinoline, monsieur ; ne voudriez-vous pas m'empèeher d'en porter...
— Je n'en ai pas le droit assurément! mais c'est bien heureux pour moi que ma voisine de gauche n'en porte pas... car alors je ne saurais où mettre ma jambe!
— Ahl vous savez que ma femme ne porte point de crinoline!... s'écrie M Romuald d'un air furibond. Et comment savez-vous cela, monsieur? Vous avez donc palpé mon épouse, pour connaître le système de ses jupons? Je la trouve forte, celle-là!
— Monsieur, je n'ai rien palpé à madame,-, j'ai constamment mes mains appuyées sur mes genoux, je ne comprends pas que vous puissiez me soupçonner d'autre chose..,
— Eh ! mon bon, ne faites donc pas attention à ce que jacasse mon mari! il est toqué 1... Il m'a fait quitter
Paris, parce que j'avais applaudi un jeune chanteur de l'Eldorado... et que celui-ci avait regardé de mon côté en disant : 0 toi que f aime plus que moi-mêmel Romuald, je t'ai prévenu que si tu veux jouer Othello, tu le joueras tout seul. Pécaille 1 laisse ce gros père tranquille... ou je me fâche tout de bon.
M. Romuald se tait et rentre son nez dans sa barbe. Le jeune homme, qui semble disposé à rire, regarde Laridon, en lui disant :
— Vous n'êtes pas positivement en train de plaisir!.,.
— Oh ! non, monsieur, non., et pourtant j'étais très-content lorsque, en me plaçant dans ce wagon, je me suis vu entre deux dames.,, je me disais : Je suis bien partagé...
— Drôle ! polisson ! murmure M. Romuald dans sa barbe ; mais tout bas, pour que sa femme seule puisse l'entendre, parce qu'elle est penchée vers lui. Ces mots lui valent deux coups de l'ombrelle que cette dame tient entre ses jambes, suivant l'usage de toutes les dames qui en portent dans les omnibus et ne manquent pas, avec le bout pointu de ce petit meuble, de caresser les tibias des personnes placées en face d'elles ; je vous engage à ' y faire attention.
— Je crois que nous allons nous arrêter à Dijon? dit le monsieur au nez retroussé ; pensez-vous que j'aurai le temps de me baigner ?
— Vous baigner?... Dans une baignoire? répond le jeune homme, son voisin.
— Mais , naturellement ! Je me suis laissé dire que
c'était la meilleure manière de combattre les fatigues de voyage.
— Vous aurez juste le temps de vous déshabiller et de vous rhabiller, mais sans entrer dans la baignoire.
— Alors, ce ne sera pas la peine que je me déshabille I
— Non, à moins que vous ne restiez à Dijon.
— Non, vraiment!... Diable! il faut que j'aille à Toulon... je poursuis un débiteur...
— Et vous craignez qu'il ne vous échapps ?
— Oh ! non... Il est au bagne,
~ Alors, je ne vois pas ce qui vous presse^..
— C'est qu'il a déjà tenté deux fois de se sauver,.. il est très-adroit.
— Si vous vous faites payer par un débiteur qui est au bagne, vous serez encore plus adroit.
«— Ce n'est pas pour qu'il me paye, c'est pour qu'il me dise où est sa femme,
— Ah ! il a une femme ?
— Oui, c'est elle qui a le sac !
— Le sac à ouvrage ?
— Mais non... le sac, cela veut dire les menaces, cela veut dire la braise; la braise, cela veut dire...
— Assez ! assez ! je connais ce style argot, mais je ne l'emploie que rarement.
— Ce que je crains, c'est que la femme de Margotin ne soit partie pour l'Amérique !
— Et vous iriez l'y chercher ?
— C'est selon... il faudra que je me baigne auparavant.
Le jeune homme part d'un éclat de rire, la fermière souffle du côté opposé, et Laridon éternue.
— Pécaille ! s'écrie Pétronille en sortant un flacon de sa poche, on a raison de dire qu'en voyage cela n'est pas tout rose.
On est à Dijon. Un temps d'arrêt. Le jeune homme quitte le wagon en disant :
— Voilà le moment d'aller goûter la moutarde du pays. Le nez au vent se décide à le suivre. Le monsieur aux cheveux longs et flottants reste à sa place et regrignote sa flûte ; la fermière, qui souffle si désagréablement pour ses voisins, ne se réveille pas.
Sur le banc en face, le professeur et ses deux élèves sont les seuls qui quittent le wagon.
La dame noire est restée. Le couple provençal ne bouge pas, et Laridon se dit :
— Si je descends, quand je reviendrai, j'aurai toutes les peines du inonde pour retrouver ma place. Restons, D'ailleurs, je n'ai besoin de rien ; la bavaroise au chocolat me suffit.
Cependant M. Romuald regarde Laridon d'un air goguenard en lui disant :
— Monsieur ne descend pas... monsieur se trouve trop bien pour se déranger?...
— En effet, monsieur; je craindrais d'ailleurs en allant et venant de froisser ces dames...
— «Compris! compris!...
— Il me paraît que vous faites comme moi, monsieur.
— Moi, je reste quand mon épouse reste... Si elle
descendait, je descendrais avec elle... Je ne la quitte jamais!... Il est possible que cela contrarie certaines personnes !.*. mais à ceux qui ne sont pas contents, je dis : « Prenez votre épée et marchons !... »
— Bagasse! Romuald, est-ce que tu vas recommencer? Situ ne finis pas, je te casse mon petit parasoleil sur le nez... Té ! et, quand nous retournerons à Marseille, demande-moi de la bouillabaisse, je te ferai manger du crocodile,.. Aimez- vous la bouillabaisse, mon gros papa?
Ces mots s'adressaient à Laridon, qui répond en baissant les yeux :
— Je ne sais pas ce que c'est, madame ; je n'ai jamais goûté de ce ragoût.
— Ce n'est point un ragoût, c'est un potage. Venez me voir à Marseille et je vous en ferai manger, moi, que vous vous en lécherez les deux oreilles.
— Qu'il y vienne I murmure Romuald, il n'en mangera pas deux fois.
Les absents remontent en wagon. On repart.
— Où nous arrêterons-nous maintenant ? demande le nez retroussé à son voisin.
— Mais à Lyon, je pense,
— J'aime à croire que je pourrai m'y baigner. —Pas plus qu'à Dijon ; vous n'aurez pas plus de temps.
— Sapristi! cela devient bien désagréable.
— - Il paraît que vous tenez beaucoup à vous baigner; U y donc longtemps que cela ne vous est arrivé ?
— Moi? je sortais d'un bain quand je suis monté en wagon.
— Alors, c'est donc par ordonnance du médecin ?
— Pas du tout, c'est par goût : je ne suis heureux que dans l'eau, c'est mon élément. J'ai quelque chose du poisson.
— J'ai connu quelques individus comme vous# Alors, quand vous allez au spectacle, vous ne devez vous mettre que dans une baignoire ?
— Hom, farceur!
— En arrivant à Toulon, vous allez vous régaler d'eau, vous jeter dans la mer,..
— Oh ! non, je n'aime pas la mer... je ne me baigne pas dedans, on n'y est pas à son aise.
— * Vous trouvez qu'on est plus à son aise dans une baignoire î
— Oui, infiniment mieux... on est chez soi.
Le train s'arrête à Lyon, où les mêmes personnes descendent et remontent en wagon. Seulement, cette fois, le monsieur aux cheveux flottants est descendu et reparait armé d'un gros saucisson et d'une nouvelle flûte. Pendant le restant du voyage, il attaque vigoureusement ces deux objets, dont l'un sent l'ail à vous faire pleurer. Mais lorsqu'on voyage vers Toulon ou Marseille, il ne faut pas s'attendre à ne sentir que l'ambre ou le patchouli ; les habitants du Midi aiment la cuisine fortement épicée.
On s'arrête encore plus d'une fois, mais les repos sont plus courts ; les voyageurs restent presque tous
dans le wagon, puis le jour baisse, on craint d'avoir froid ; on se couvre davantage, on s'entortille dans ses vêtements. Enfin, la nuit vient, les conversations cessent; chacun se laisse aller au plaisir de dormir.
Laridon n'a pas été un des derniers à fermer les yeux. Mais vers le milieu de la nuit il s'éveille parce qu'un poids vient de tomber sur son épaule gauche, puis quelque chose comme des cheveux froisse son visage et lui chatouille le nez ; il éprouve d'abord un sentiment de frayeur, mais bientôt une douce chaleur lui arrive sur la figure, et une odeur de vanille flatte agréablement son odorat; alors, il tourne un peu la tète et voit que c'est sa voisine, la piquante Pétronille, qui, en dormant, a laissé tomber sa tète sur l'épaule de son voisin, et continue de sommeiller comme une personne qui se trouve très-bien sur son oreiller,
Laridon demeure tout saisi, il ue peut se défendre d'une sensation agréable en voyant cette jolie tête appuyée contre la sienne de manière à lui faire respirer son haleine, si bien que pour cueillir un baiser sur la bouche de cette dame, il n'aurait qu'un léger mouvement à faire. Un moment il est sur le point de eéder à la tentation, de profiter de l'occasion que le hasard lui présente... Mais en levant les yeux il aperçoit le terrible Romuald, qui dormait aussi, à la vérité, mais qui peux se réveiller au plus petit bruit, au moindre mouvement. Et que dirait-il, s'il voyait un homme embrasser sa femme!... C'est déjà bien assez de soutenir sa tête avec son épaule 1 G'est beaucoup trop même, et Laridon, qui
sent tout le danger de sa position, voudrait bien en sortir; mais comment faire? S'il repousse la tête de cette dame, celle-ci vase réveiller; cela réveillera également son mari, qui voudra savoir ce qui s'est passé entre son épouse et le voyageur.
Toutes réflexions faites, Laridon se décide à ne pas bouger, en se disant : « Elle changera d'elle-même de position et sans se réveiller. Après tout, si ce n'était la peur que j'ai du mari, je ne serais nullement fâché de servir d'oreiller à cette dame... Ses cheveux embaument! c'est autre chose que le saucisson de ce monsieur là-bas,., et puis son haleine a une chaleur qui me pénètre.., Ah! mon Dieu ! je crois qu'elle parle en rêvant!.. »
En effet, Pétronille murmure : «0 toi que j'aime... plus que moi-même! »
— Est-ce que ce serait à moi qu'elle penserait en dormant! se dit Laridon, ou ferait-elle semblant de dormir pour me glisser cet aveu dans l'oreille!.. Elle m'a engagé à aller chez elle manger de la bouillabaisse... Aurais-je fait sa conquête?... Le ciel m'est témoin'que je n'ai pas fait pour cela la moindre tentative; mais les femmes sont si bizarres : quand un homme ne fait pas attention à elles, c'est de celui-là qu'elles veulent... J'ai fait cette remarque quand je vendais du raisiné.
Tout à coup, le monsieur qui aime tant à se baigner s'éveille en s'éeriant : c<De l'eau chaude!» Ce cri éveille M. Romuald, qui ouvre les yeux et aperçoit la tète de
EN CHEMIN DE FER. 5i
sa femme posée sur l'épaule de Laridon. Il secoue vivement Pétronille, en jurant comme un possédé.
— Par la mort! par l'enfer! par tous les diables! voilà qui passe la permission! Comment, monsieur ! vous avez la tête de mon épouse sur votre cravate..» vous l'embrassez pendant qu'elle dort!
— Moi, monsieur, je n'embrasse pas madame; ce n'est pas ma faute si, en dormant, elle s'est appuyée sur mon épaule..*
— Vous ne deviez pas le souffrir, rriille tonnerres!
— Eh! bagasse! qu'y a-t-il donc? dit Pétronille en se frottant les yeux; est-ce que tu as le cauchemar, mon bon? tu cries comme si on te dépiotait!
— Pétronille, vous aviez votre tête sur l'épaule de monsieur.
— Tu radotes, Pécaille, ma tête est sur mes épaules et non pas sur celles d'un autre...
— En dormant, votre figure était contre celle de monsieur. Votre nez était enfoui dans ses favoris.
— Ah! je sais bien où tu devrais mettre le tien... Troun de Tair!.. Laisse-moi dormir tranquille, Romuald, ou je te claque d'une bonne façon.
— Monsieur, cela ne se terminera pas ainsi. En arrivant à Toulon, nous irons sur le pré.
— Comment? quel pré? chez le traiteur?
— Vous feignez de ne pas me comprendre! Nous nous battrons, monsieur !..
•— ■ Àh! par exemple... Voilà qui est joli!... C'est une plaisanterie sans doute... Le plus souvent que je me battrai parce que votre femme s'appuie sur moi en dormant I
— Je vous y forcerai bien.,, par la mort !..
Le jeune homme, placé au milieu, et qui jusque-là n'avait rien dit, se penche alors vers Laridon :
— Ne vous effrayes pas, monsieur, des menaces de ce terrible mari ; je crois que les personnes qu'il a tuées en duel se portent à merveille !.. Mais comme il ne vous laisse pas tranquille, changeons de place. •• prenez la mienne, je vais me mettre à la vôtre ; je serais charmé que madame eût encore la fantaisie de reposer sa tète sur mon épaule... et, si monsieur le trouve mauvais.., c'est à moi qu'il aura affaire,.. Ma proposition vous convient-elle ?
— Ah! monsieur, j'accepte avec le plus vif plaisir... Vous me rendez un vrai service !
L'échange des places se fait. Laridon se trouve bien plus à son aise entre le nez au vent et le saucisson à l'ail. Quant au jeune homme, il s'assied près de PétroniUe en lui disant !
— Appuyez-vous sur moi tant que vous voudrez, madame, cela ne me gênera pas... au contraire, cela me sera très-agréable... Appuyez-vous sur moi!
PétroniUe remercie ce monsieur par un sourire fort agréable, puis elle regarde son mari en murmurant :
— Ce jeune voyageur est mieux que l'autre.., C'est bien fait, Pécaille, tu as ce que tu mérites.
Mais Romuald semble consterné et il ne souffle plus mot jusqu'à ce que Ton arrive à Toulon,
M UN JEUiNE HOMME MYSTÉRIEUX.
En quittant l'embarcadère t Laridon s'adresse au jeune homme qui a changé de place avec lui dans le wagon,
— Monsieur, permettez-moi de vous adresser de nouveau mes remercîments- Vous m'avez rendu un service signalé !
— Moi, monsieur I Oh ! je vous assure que la colère de cet individu si barbu n'était pas dangereuse..,
— Mais il m'en voulait... oh! c'est à moi qu'il en voulait, car lorsque vous avez pris ma place, il ne vous a rien dit à vous... et je ne me souciais pas du tout d'avoir un duell Entre nous, je vous avouerai franchement que c'est pour en éviter un que j'ai quitté Paris...
— Bah! en vérité?
MONSIEUR LARÏDON A TOULON. 55
— Oui, une querelle au spectacle... pour une place... vraiment, c'eût été stupide de se faire tuer pour cela !... Mais j'avais affaire à un ferrailleur qui probablement aime les duels autant que ce monsieur du wagon aime les bains.
— Alors vous venez à Toulon seulement pour le plaisir de voyager ?
— C'est cela même. Je ne suis pas fâché de voir la mer, avec qui je n'ai pas encore fait connaissance. Vous, monsieur, vous venez vous fixer dans cette ville?
— Non pas, vraiment ! Oh! j'habite Paris, je n'aime que Paris! Il n'y a que là qu'un jeune homme peut s'amuser. A la vérité, cela coûte; mais l'argent est fait pour rouler. N'êtes-vous pas de mon avis, monsieur?
— Hum! pas tout à fait ! Si je voyais rouler de l'argent, je vous assure que je le ramasserais ! Mais j'ai été dans l'épicerie, voyez-vous, et dans les affaires on sait le prix de l'argent.
— Moi, je commence à en savoir le prix depuis que je n'en ai plus pour mener la vie à grandes guides! Les femmes!., le Champagne!., les chevaux!.. Ah! monsieur, c'est avec cela qu'on est heureux !..
— Je ne l'ai jamais été avec les chevaux... je ne suis monté à cheval que deux fois dans ma vie, et je suis tombé chaque fois assez désagréablement... la première, je me suis cassé le nez ; la seconde, je me suis cassé trois dents ; vous conviendrez que cela n'était pas fait pour me donner un grand amour pour les chevaux... Vous n'êtes pas dans les affaires, monsieur?
m UN JEUNE HOMME MYSTÉRIEUX.
— Non, j'ai étudié pour être médecin... mais je n'ai jamais achevé mes études; mes parents m'ayant laissé de la fortune, ma foi ! j'en ai joui. Mais dernièrement, après avoir payé quelques créanciers, j'ai voulu con« naître l'état de ma caisse... je me suis convaincu qu'il ne me restait plus de tout mon avoir que la somme de vingt-deux mille francs, pas plus, pas moins !
— Le Champagne, les chevaux et les femnjes vous en auront bientôt débarrassé. x
— Oh ! j'ai réfléchi, alors; après avoir régalé les autres, je ne veux pas tomber dans cette classe de gens qui vivent aux crochets de leurs connaissances... Fi donc ! j'aimerais mieux me faire soldat!
— Très-bien, très-bien, jeune homme. Voilà des sentiments qui vous honorent. Vous avez raison : le piqueassiette est généralement un être méprisable ; on s'en sert comme d'un bouffon, mais on ne l'estime pas.
— J'étais donc résolu à changer de conduite, à chercher une place dans une maison de commerce, lorsqu'il y a quatre jours, j'ai reçu une lettre d'un notaire de Toulon, qui me dit : a Monsieur Charles Bléry est invité à venir prendre possession de l'héritage de sa tante maternelle, madame Legrand, dont il est l'unique héritier, et qui est morte il y a huit jours, à Toulon, qu'elle habitait depuis trente ans. Il est prié d'apporter tous les papiers qui constatent son identité.»
— Vous êtes M. Charles Bléry î — « En chair et en os !
«Vous jugez de ma joie ! Ma mère m'avait bien quel-
quefois parlé d'une sœur qu'elle avait dans cette ville, en me disant : « Tu devrais aller voir ta tante Legrand ; elle ne veut pas se marier, elle est très-avare ; je suis sure qu'elle t'amasse un trésor. » Mais j'avais bien autre chose à faire que d'aller voir une tante.... et une tante avare !
— En sorte que vous allez hériter ?
— Je ne suis venu à Toulon que pour cela,
— Et vous recommencerez votre vie de cheval?
— ^h!.,. nous verrons... si l'héritage était immense !... Mais non, j'ai vingt-huit ans, je veux devenir raisonnable, me ranger, me marier peut-être.
— Vous marier... Tiens ! c'est une très-jolie idée, cela... Ecoutez, monsieur Bléry, vous m'avez fait \ biographie, je vais vous faire la mienne : Joseph Laridon, ex-épicier. J'ai amassé dans mon commerce cinq mille francs de rente ; cela me suffit. Je ne fais plus rien ; je suis veuf et sans enfants... mais j'ai une sœur, madame Corbillon. Elle est v assi; elle a douze mille francs de revenu et deux filles bonnes à marier... l'une a vingt ans et l'autre dix-huit : elles sont gentilles toutes les deux; cependant, l'aînée esc plus remarquable pour sa beauté; mais, moi, j'aime beaucoupla seconde... chacun a son goût. Maintenant je vais vous dire une chose : vous me plaisez infiniment, jeune homme ; vous m'avez rendu en wagon un service çue je serais heureux de reconnaître.
— Ah ! monsieur... ne parlez donc pas de ça !
— Pardonnez-moi, cet homme à poils m'en voulait.*.
Enfin j'arrive àl'idée que votre récit m'a fait concevoir : Je serais enchanté de vous voir épouser une de mes nièces... Elles auront chacune trois mille francs de rente,., c'est modeste, mais c'est gentil ; plus, des espérances... Mais il ne faut jamais calculer sur cela!... Eh bien ! que dites-vous de mon idée?
~ Ma foi, monsieur, elle est très-réalisable, si toutefois on se plaît... si on se convient.
— Cela va sans dire !
— Et puis enfin, il faut voir à combien se montera mon héritage.
— Ah ! c'est juste I w« *b\*é alliez être trop riche!
— Dites plutôt pas assez, monsieur, car je ne crois pas que ma tante m'ait laissé une fortune.
— Un homme qui a déjà vingt-deux mille francs... il n'en faut plus tant.
— En attendant, si vous le voulez bien, nous allons déjeuner ensemble.
— Très-volontiers.
— Nous allons nous rendre dans l'hôtel dont on m'a donné l'adresse à la gare.
— C'est cela, nous y logerons tous deux, à moins que vous n'ayez un domicile chez votre tante.
— Ce n'est pas probable... D'ailleurs, je préfère loger à l'hôtel... Tenez, voilà un homme qui va nous conduire en portant nos bagages... Dépêchons, j'ai une faim de loup ! ,
— J'ai déjà du pâté de foie gras dans mon sac.
— Oh ! bravo 1 il ne sera pas de trop.
On se met en marche en suivant le portefaix chargé des bagages. Bientôt Laridon s'écrie :
— Quel est donc ce bruit sourd, mais continu, qui se iait entendre ?
— C'est la mer, monsieur.
— Ah ! c'est la mer qui gémit ainsi.., Et cet air frais qui me pénètre?
— C'est la mer, monsieur.
— Ah ! c'est la mer qui est fraîche... Et ce vent qui s'élève et qui a manqué de m'emporter mon chapeau ?
— C'est la mer, monsieur.
— Àh ! c'est toujours la mer... Et cette odeur toute particulière qui frappe mon odorat ?
— C'est la mer, monsieur.
— Àh ! on respire aussi la mer ! nous n'en sommes donc pas loin ?
— En tournant cette rue, vous allez la voir...
— Vraiment î Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, mon cher monsieur Bléry, mais je vous assure que cela me fait de l'effet... J'étais moins ému quand on m'a présenté pour la première fois à ma prétendue.
— Et, cependant, vous n'allez pas faire comme le doge de Venise, vous n'allez pas épouser la mer?
— Comment! le doge de Venise épouse la mer !... Quelle plaisanterie !
— Non, vraiment, C'est une des cérémonies de son installation»
— Il l'épouse ! Et couche-t-il avec elle?
— Il se contente de lui envoyer son anneau . . . Tenez. . . avancez... regardez,..
Laridon pousse un cri d'admiration qui ressemble un peu à un cri d'effroi ; en apercevant la mer, il fait un mouvement de recul, en balbutiant :
— Est-ce qu'elle va venir sur moi ?
— N'ayez aucune crainte, monsieur ; d'abord elle est encore loin de vous, ensuite vous en seriez tout proche que vous n'auriez rien à redouter, la Méditerranée n'ayant pas de flux iet de reflux.
— Bah ! vraiment ? elle ne vous fait pas de ces surprises qui quelquefois, dit-on, ne vous laissent pas le temps de vous sauver ?
— Non, elle ne quitte pas son lit.
— Eh bien ! c'est gentil de sa part. Les autres mers, au lieu de se livrer à des écarts désordonnés, devraient bien prendre exemple sur elle. Allons nous promener sur ses bords,
— Oh! allons déjeuner d'abord et vous aurez ensuite tout le temps d'aller admirer la mer. Voici notre hôtel, entrons.
Laridon cède au désir de son nouvel ami. Ces messieurs entrent dans un hôtel de très-belle apparence, retiennent deux chambres, et se font avant tout servir à déjeuner. Le jeune homme dévore, Laridon trouve aussi que le voisinage de la mer le met déjà en appétit, Son pâté de foie gras, qui a fait faire la grimace au maître de l'hôtel, qui n'aime pas qu'on apporte chez lui
MONSIEUR LÀRIDON A TOULON. 61
des comestibles, n'empêche pas ces messieurs de faire honneur aux plats da crû et surtout de faire sauter les bouchons, ce qui rend à l'hôte son air agréable.
Laridon trouve fort à son goût la cuisine du pays, bien qu'elle lui rappelle souvent le saucisson du monsieur qui mangeait dans le wagon. Le ci-devant épicier est très-gai à table; il est là dans son centre; il ne demande jamais à la quitter© Mais, après un déjeuner qui a duré près de deux heures, Charles Bléry se lève en disant :
— Maintenant, je me rends- chez mon notaire. Il est midi passé, il doit être visible. Je vais savoir si je suis millionnaire, ce qui mitonnerait beaucoup. Où vous retrou ver ai- je, mon cher monsieur Laridon?
— Mais ici, à cinq heures. Je vais aller côtoyer les bords de cette aimable Méditerranée qui ne se jette pas sur vous à rimproviste.*. ensuite je ne serai pas fâché de voir les forçats...
— Vous voulez aller au bagne ?
— Non, je ne tiens pas à entrer précisément dans le bagne; mais on doit voir des forçats sur le port.
— Tant que vous en voudrez et de différentes catégories.
— » Il n'est pas défendu de causer avec eux ?
— Non, sans doute.
— Je veux jaser un peu avec ces messieurs. J'ai une de mes nièces qui est très-curieuse de tout ce qui a rapport à ces gens-là. Je lui conterai ce qu'ils me diront. Ainsi donc, mon cher monsieur Bléry, à cinq heures
ici, c'est convenu; et nous irons dîner ensemble chez un des meilleurs traiteurs de la ville, parce qu'il faut tout voir. Pardieu! je $v;j enchanté d'être venu à Toulon 1
Charles Bléry va à ses aftaires. Laridon donne quelques soins à sa toilette, puis il sort et se rend sur le port, qui est presque sous ses yeux. Là il aperçoit de ces misérables, à bonnets rouges ou verts, dont les uns traînent un boulet à leurs pieds, tandis que d'autres sont enchaînés à un de leurs camarades ; mais Laridon veut d'abord se promener sur les bords de la mer ; depuis qu'il ne craint plus que les vagues viennent tout à coup se ruer sur lui, il se sent pris d'une vive admiration pour cet élément perfide; il se promène longtemps sur ses bords, il ne trouve pas que ses eaux soient bleues, comme quelques poètes se sont plu à le dire, mais il ne peut se lasser d'admirer le mouvement des flots, le balancement des légères embarcations qui passent et repassent sous ses yeux ; puis la beauté, l'air imposant et fier de ces bâtiments rassemblés dans le port*
Dans son enthousiasme pour la mer, il est un moment sur le point d'ôter son pantalon, afin de se mettre dans l'eau jusqu'à la ceinture... mais des dames qu'il aperçoit de loin, et qui se dirigent de son côté, l'arrêtent au moment de se livrer à cette baignade impromptu. Il se dit que, de même qu'il n'est pas permis à Paris de se baigner en public sur ks bords delaSiine, il ne doit pas non plus être toléré à Toulon de se déshabiller à la vue de tout le monde, et il quitte les bords de l'eau
pour se rendre vers l'endroit du port où il a vu travailler des galériens.
Laridon se trouve bientôt au milieu de plusieurs de ces messieurs à bonnets rouges ; il les examine avec curiosité, et ceux-ci le regardent d'un air tant soit peu narquois.
Enfin il s'approche de l'un d'eux fort poliment : le forçat s'arrête, attend qu'on lui parle. Le ci-devant épicier, après avoir cherché longtemps ce qu'il va demander à cet homme, lui dit :
— Et... vous amusez-vous beaucoup ici?
— Et vous? répond le forçat d'un air ironique.
— Moi ?... Oh ! mais, moi !.., ce n'est pas du tout la même chose... je ne suis ici..* que pour mon plaisir. .
— En effet, ce n'est pas la même chose.
— Et vous, qu'aviez-vous donc fait pour qu'on vous envoyât ici?
~ Moi? rien du tout! Je suis victime d'une erreur de mes juges... je suis entièrement innocent!...
— Ah ! diable!... ah ! alors, c'est fâcheux... Laridon s'adresse à un autre*
— Et vous, mon brave... non, je veux dire : mon pauvre garçon, de quel crime étiez-vous coupable?
— Moi, coupable d'un crime ! répond le galérien ; fi donc!... jamais!... je suis innocent comme l'enfant qui vient de naître !. « . On a trouvé sur moi de faux billets de banque; on a prétendu que je les avais fabriqués; mais je ne les avais pas faits..; Je les avais trouvés dans le passage du Saumon.
— Ah ! bigre !... c'est désagréable, alors. Et vous... là-bas... qui avez l'air si chagrin... ce sont sans doute les remords qui vous poursuivent ?
— Les remords... du flan !... Je n'ai pas de tabac, donnez-moi de quoi avoir du tabac.
— Oh 1 volontiers ; mais vous me direz pour quel forfait vous avez été condamné.
— Un forfait... mais il n'y en a pas plus que dans mon œil .. je suis innocent !... On a dit que f avais tué ma femme d'un coup de couteau, c'est pas vrai! Je mangeais du pain et du fromage de géromé, ma femme est venue en riant se jeter sur moi et sur mon couteau, elle s'est blessée.. Est-ce ma faute? Elle a profité de l'occasion pour m'accuser.., comme si un homme pouvait penser à tuer sa femme quand il mange du géromé !
— Ah ! sapristi, mais si vous êtes tous innocents, cela me fait bien de la peine de vous voir ici., traités comme des coupables.
— Achetez-nous quelque chose, bourgeois, des petits objets que nous fabriquons.
— Je veux bien... ce sera pour mes nièces... dont l'une ne parle jamais de vous qu'avec des larmes dans la voix.
Laridon est bientôt entouré de forçats qui lui présentent des petits objets qu'ils font avec de la paille ou de légers morceaux de bois. Rachète deux petites boîtes et parvient non sans peine à se débarrasser de ces hommes qui veulent tous lui vendre quelque chose. De retour à son hôtel, notre voyageur demande ce qu'il
MONSIEUR LAR1DON A TOULON. 6a
faut pour écrire; il veut sur-le-champ rassurer sa fa* mille, qui peut être inquiète de lui, et il écrit à sa sœm la lettre suivante :
« Ma chère Primerose,
« Je commence par te rassurer sur mon fort : sois tranquille et tranquillise mes nièces Rose et Laurette ; je me porte fort bien, j'ai parfaitement déjeuné ce matin et je compte dîner tout aussi bien tout à l'heure ; c'est l'air de la mer qui produit sur moi cet effet appétissant; car il iaut que vous sachiez, mes enfants, que je suis à Toulon, à plus de deux cents lieues de Paris, rien que ça !... Quand je m'y mets, je ne voyage pas pour peu. J'ai fait un voyage très-agréable ; en wagon, il y avait un mari jaloux qui voulait se battre en duel avec moi, parce que sa femme appuyait, en donnant, sa tète sur mon épaule,.. C'était une très-jolie femme, du reste ! Moi qui fuyais un duel à Paris, je n'avais nulle envie d'en avoir un en chemin de fer. Mais le hasard m'a fait rencontrer un jeune homme, un Parisien, fort joli garçon, qui a bien voulu changer de place avec moi. Alors le mari s'est tu, et le voyage s'est très-bien terminé, au milieu d'une odeur d'ail, causée par un énorme saucisson, dans lequel un voyageur mordait sans cesse... mais c'est un détail. Je me suis lié avec mon aimabîs jeune homme, qui m'avait donné sa place ; il se nomme Charles Bléry, il vient à Toulon toucher un héritage, je compte revenir à Paris avec lui. Je vous présenterai ce
monsieur... Ce serait un excellent parti pour Rosalvina; il a mangé toute sa fortune, mais je pense qu'il va en avoir une autre. A propos, je viens de \oir les forçats, j'étais tout à l'heure au milieu d'eux. Ce sont tous de très-braves gens qui ont été condamnés injustement. C'est à qui sera le plus innocent. Il faudra que je parle en leur faveur à l'un de mes amis, qui a un de ses oncles dont le neveu a des chances pour être député. J'ai acheté à ces infortunés deux petites boîtes en paille que je compte offrir à mes nièces. Ma sœur, dis à Madeleine de me marquer les chaussettes neuves que j'avais achetées la veille démon départ. J'aime à croire qu'il n'est plus question de mon duel et que je n'entendrai plus parler de ce monsieur Endymion Dapreval. S'il en était autrement, fais-le-moi savoir par le télégraphe; je m'arrangerais en conséquence.
« Je joins ici-bas mon adresse. Portez-vous bien. Ah! que j'aime cette mer Méditerranée, qui n'a point de flux et de reflux! J'ai déjà manqué de me baigner dedans, mais certainement je ne quitterai point cette ville sans m'être promené dessus... sur la mer, bien entendu. Au revoir, je vous embrasse toutes sur les deux joues ; cela fait six joues que je me figure embrasser.
a Je suis pour la vie votre frère et oncle, Joseph Laridon. »
Comme le ci-devant épicier cachetait sa lettre, son nouvel ami, Charles Bléry, entrait dans sa chambre.
UN GALERIEN.