‹ Un jeune homme mystérieuxChapitre 2 sur 3 · UN GALÉRIEN · texte numérisé non relu

UN GALÉRIEN

— Eh bien! s'écrie Laridon, en voyant entrer sa nouvelle connaissance, êtes- vous millionnaire ? Oui, je vois cela dans vos yeux, vous avez l'air de bonne humeur.

— Oh ! moi, je suis toujours de bonne humeur ! et pourtant je suis loin du million sur lequel, du reste, je ne comptais pas ; trente mille francs et le mobilier de la tante que je vais faire vendre le plus tôt possible, et sur lequel je serai très-heureux s'il me revient mille écus... Voilà mon héritage.

— Eh bien! mais... trente mille et vingt-deux qui vous restaient, ne nous occupons pas du mobilier, cela vous fait cinquante-deux mille francs ; avec cela, un garçon est encore très-présentable !

— Vous trouvez ? Eh bien ! allons dîner, je meurs de faim.

— Moi aussi. Quelle charmante ville que Toulon, où Ton a toujours* faim... Tenez, je viens d'écrire à ma sœur... je lui fais part du plaisir que je goûte ici... je vous annonce aussi à mes nièces..* Oh! vous serez attendu !

— Trop aimable 1 mais allons dîner.

Les deux Parisiens se rendent au restaurant qu'on 3eur a indiqué comme le meilleur de la ville, commandent un excellent diner, puis, tout en buvant du madère, causent de leurs affaires.

— D'après les arrangements que j'ai pris avec le notaire, dit Bléry, il m'a fait espérer que dans cinq ou six jours j'en aurais fini avec la vente du mobilier. Voulfz-vous rester tout ce temps -là à Toulon avec moi? Nous partirons ensuite ensemble pour Paris?

— Si je le veux ! mais avec le plus grand plaisir, mon cher ami ; je resterai ici tant que vous le voudrez; je m'y plais beaucoup... Dieu ! que la mer est belle !

— 11 y a une romance qui commence ainsi.

— Je ne la sais pas. J'ai été voir les forçats sur le portj j'ai causé avec plusieurs d'entre eux... ce sont de très-braves gens... innocents, mon cher, ils ont été accusés injustement... Mais pas un n'est coupable !.., Pourquoi riez-vous ?

— Monsieur Laridon, c'est vous qui êtes innocent dans ce moment. Vous croyez aux histoires de ces hommes ! mais rappelez-vous donc le mot de Vincent de Paule.

— Je ne peux pas me le rappeler : je ne l'ai jamais su.

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— Vincent de Paule visitait un bagne; il questionnait les galériens, et, ainsi qu'à vous, ceux-ci disaient tous au digne prêtre qu'ils étaient innocents et victimes d'une erreur de la justice. Un seul, cependant, triste et confus, avoua qu'il était coupable et puni justement. Aussitôt Vincent de Paule, prenant le malheureux par le bras, appelle les gardiens et leur dit : a Mettez-moi bien vite cet homme hors du bagne... renvoyez- le... il n'y a que lui de coupable : il gâterait tous les honnêtes gens qui sont ici. »

— Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve?

— Cela prouve que Vincent de Paule ne croyait nullement à l'innocence des forçits, mais qu'il voulait récompenser le seul qui n'avait pas cherché aie tromper.

— Alors, vous croyez que ces messieurs de ce matin m'ont dit des mensonges?*..

— Parfaitement.

— Eh bien! pas moi !... Mais on ne nous sert pas le dîner... il doit être près de six heures... voyons...

Et Laridon porte la main à son gousset. Il cherche sa montre ; il ne trouve rien. Il se tâte partout, du haut en bas, en s'écriant :

— C'est singulier. .. je l'avais... je suis bien sûr que Je l'avais en sortant de déjeuner !...

*- Quoi donc?

— Et, parbleu ! ma montre d'or et ma belle chaîne avec une clef B réguet !

— Vous ne la trouvez plus?

— Non, comment ai-je pu la perdre.,, la chaîne était

passée dans mon gilet..* Eh bien ! cela vous fait encore rire ?

— Mon cher monsieur Laridon, je suis désolé que vous ayez été volé... mais voilà le danger que l'on court dans la société de tous ces honnêtes gens que vous défendiez si bien tout à Fheure.

— Quoi ! vous penseriez que ce sont eux qui...

— Oh ! je ne l'affirme pas, mais cela pourrait être..»

— Moi, je ne le crois pas... Je me suis longtemps promené sur le bord de la mer,.* je cherchais des coquillages. J'ai même été sur le point de me baigner... J'ai fait un mouvement pour défaire mon pantalon, c'est peut-être bien alors que j'aurai fait tomber ma montre...

— Je le veux bien; si cela vous fait plaisir de l'avoir perdue ainsi, je ne m'y oppose pas !... Mais voilà notre dîner, oubliez votre montre et mangeons.

— Que j'oublie ma montre ! cela vous est bien aisé à dire... J'y tenais! d'abord, elle m'avait coûté trois cent cinquante francs, sans compter la chaîne! ensuite, elle était excellente... Enfin, il faut bien prendre son parti.

Le dîner caÏÏne le chagrin de Laridon; son convive lui verse force rasades pour achever de lui faire oublier cet incident. Après le repas, ces messieurs se rendent au spectacle. Là, ils retrouvent le jaloux Romuald et la piquante Pétronille, qui leur adresse des sourires trèsengageants; puis M. Ravinet (c'est le particulier qui

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aime tant à se baigner); celui-ci s'empresse de venir se placer près d'eux.

— Bonsoir, messieurs, enchanté de vous rencontrer... Vous amusez-vous beaucoup à Toulon ?

— Nous n'avons pas encore eu le temps de nous y ennuyer, dit Bléry.

— - La cuisine y est fort bonne, dit Laridon ; un peu épicée, mais on s'y fait, et cela augmente l'appétit. Et, vous, monsieur, avez-vous vu le forçat qui vous doit de l'argent?

— Pas encore, j'ai dû d'abord me baigner. Mais je me suis informé de Margotin, on m'a dit à quel endroit du port il travaillait, j'irai le trouver demain. Voulezvous m'accompagner, messieurs ? Vous verrez un gaillard très-curieux, qui s'exprime fort bien, qui a de l'éducation... Vous jureriez un parfait notaire.

— Merci, monsieur ; moi, j'ai un mobilier à mettre en vente, et puis je ne suis pas très-amateur de forçats !

— Eh bien! moi, j'accepte, s'écrie Laridon ; je ne suis pas fâché de faire des études sur ces gens-là. Ma nièce en est très-friande... l'aînée, Rosalvina. J'irai demain avec vous, monsieur?...

— Ravinet, pour vous servir. Alors demain, à midi, j'irai vous prendre à votre hôtel... je sais où vous logez.

— Je vous attendrai.

— Mon cher monsieur Laridon, tournez donc la tète de ce côté, madame Romuald nous fait signe d'aller nous asseoir près d'elle.

«- Merci ! je m'en garderai bien I pour que son mari

me provoque de nouveau en duel!... J'adore le beau sexe, je l'ai cultivé avec assez d'agrément; mais, à ce prix-là, c'est trop dangereux. Allez-y, vous, jeune homme, qui ne redoutez rien !

— Pardonnez-moi, je redoute les crampons/ ~ Qu'est-ce que c'est qu'un crampon ?

~ Eh! parbleu! c'est une femme qui s'attache à vous au point qu'on ne peut plus s'en débarrasser.

— Ah ! bah ! Et vous croyez que cette Marseillaise doit être un crampon ?

— C'est mon opinion.

— Ah ! on appeile ces dames-là des crampons... Le mot est joli... je le retiendrai... je m'en servirai à Paris.

— Pas devant vos nièces, j'espère?

— Pourquoi? cela ferait beaucoup rire Laurette.

— Mais ce serait un très-mauvais moyen de me recommander à ces demoiselles.

— Vous croyez? Mes nièces ne ressemblent pas à toutes les jeunes filles... Leur mère, qui les gâte pas mal, leur a laissé de bonne heure la bride sur le cou ! elles n'en ont pas abusé du côté de la sagesse... Oh ! pour cela, j'en réponds ! Mais les idées ! les goûts! le caractère 1 c'est autre chose! elles ont un esprit d'indépendance très-prononcé... et chacune dans un genre différent : l'aînée, Rosaivina, est excessivement romanesque et portée à la mélancolie, tandis que sa sœur, Laurette, rit toujours et voit tout en rose !

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M. Ravinet, qui écoutait attentivement cette conversation, dit à Laridon :

— Vous avez deux nièces!

— Oui, monsieur.

— De quel âge?

— Dix-huit et vingt ans.

— Parfait 1 Elles ne soat pas mariées ?

— Non, elles sont encore demoiselles.

— Elles sont jolies?

Très-bien toutes les ddux. Cependant, je dois

avouer que l'aînée est infiniment mieux que sa sœur...

— Et quelle taille?

Ma foi, je ne les ai pas mesurées ! mais ce ne sont

point des nabottes, elles ont chacune une taille bien prise.

— Et leur dot?

— Ah ça ! mais, mon cher monsieur, est-ce que votre intention est de vous mettre sur les rangs pour en épouser une.

— Pourquoi pas?... Leur dot, s'il vous plaît.

— Chacune d'elle aura une soixantaine de mille * francs en se mariant. ï

— Bravo... ce chiffre me va!... Monsieur, je me nomme Oculi Ravinet, j'ai trente-sept ans... je ne les * parais pas... mais je les ai .. \

— Si, si, vous les paraissez bien J s'écrie Bléry en

riant.

— Ça ne fait rien, je suis courtier en marchandises»,.

Voici ma carte... Ma famille est honorable... Elle habite Tours.

— Beau pays, Tours !

— Patrie des pruneaux ! dit Bléry.

— Nous sommes cinq frères, dont une sœur ; je veux dire cinq enfants. Nos parents ne nous donnent que leur bénédiction, mais j'ai fait mon chemin moimême. Je n'ai pas encore amassé beaucoup, cela ne peut qu'augmenter ; et si je puis trouver la femme de Margotin, j'espère rentrer dans une vingtaine de mille francs que son mari m'a escroqués. Maintenant que vous me connaissez, monsieur Laridon, me permettezvous de me mettre sur les rangs pour épouser une de vos nièces?...

— Eh ! mais, c'est assez drôle, voilà déjà M. Bléry que je compte présenter à ces demoiselles dans le même but...

— - Cela ne fsit rien, mon cher Laridon, dit Bléry ; présentez aussi monsieur... abondance de prétendus,., de soupirants ne nuit pas. D'ailleurs, puisque vous avez deux nièces!...

— C'est trop juste. Au reste, demain nous verrons Margotin et vous pourrez écouter ce qu'il dira de moi.

— Si ce sont là ses répondants, murmure Bléry, ils ont un bien vilain domicile !

Le spectacle a fini, et ces messieurs retournent à leur hôtel sans avoir répondu aux œillades provoquantes de la brune Pétronille, qui, en passant près d'eux à la sortie du théâtre, trouve cependant le moyen d'appli-

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quer un bon coup d'éventail sur le dos de Laridon, tout en regardant Bléry. et en murmurant :

— Pécailles ! vous êtes des montres !

Le lendemain, à midi précis, M. Ravinet, toujours le ne*z au vent, et le teint frais comme quelqu'un quî sort du bain, se présente chez Laridon.

— Me voilà, cher oncle, vous voyez que je suis exact.

— - Oui, c'est une qualité peu commune. Mais pourquoi m'appelez- vous déjà votre oncle?

— C'est par anticipation, et parce que tout me fait espérer que je deviendrai votre neveu,

— Vous allez bien vite en affaires 1 II y a d'abord et avant vous M. Bléry...

— Il n'épousera pas vos deux nièces !

— Non, mais je veux qu'il choisisse; j'ai de l'affection pour ce jeune homme, qui m'a déjà rendu un service et dont le caractère enjoué me plaît.

— M. Bléry choisira. Je prendrai celle de vos nièces qui ne lui plaira pas.

— Et si celle-là ne vous plaisait pas non plus î Si tous deux vous deveniez amoureux de la même?

— Ah ! ceci n'est point à craindre. Moi, je regarde le mariage comme une affaire où l'amour n'est qu'un supplément.

— Ah! très-bien î Alors vous vous marieriez volonstiers sans supplément ?

— Certainement ! Mais l'heure passe, allons voir Margotin.M

Ces messieurs se rendent au port. M. Ravinet a déjà obtenu assez de renseignements sur l'homme auquel il a affaire pour pouvoir le désigner à l'un des gardiens du port. On lui indique l'endroit où travaille celui qu'il cherche ; il s'y rend avec Laridon et, en apercevant un galérien qui vient de déposer a terre une pièce de bois, il s'écrie aussitôt :

— Le voilà I

— Comment, sous ce costume et à plus de quinze pas de distance, vous le reconnaissez ? 11 n'est donc pas changé du tout î

— Pardonnez-moi, mais ce n'est pas à ses traits que je l'ai reconnu, c'est à un certain tic, à une habitude assez singulière que j'ai remarquée en lui : il n'est pas une minute sans se frotter le côté avec le coude de son bras gauche... probablement il ne s'en aperçoit pas lui-même. Tenez... regardez.

— En effet, ah 1 c'est original.

— Avançons.

Le galérien qui se nomme Margotin, bien qu'au bagne on ne l'appelle que par son numéro, est un homme de cinquante ans, de taille moyenne; sa ligure est assez distinguée ; ses traits sont fins et sa bouche, aux lèvres minces, a une expression qui frise la raillerie, bien que cet individu fasse tout son possible pour se donner un air de bonhomie. £es yeux roux sont très-vifs et ombragés par d'épais sourcils grisonnants, mais il les tient le plus souvent baissés et ne vous regarde jamais en vous parlant; son nez aquilin a

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quelque chose du type juif; enfin sa voix est assez douce, et il a toujours le parler extrêmement mielleux. Bref, c'est un homme auquel vous donneriez le bon Dieu sans confession, si vous le rencontriez autre part et sous un autre costume,

En apercevant le petit Ravinet qui vient à lui, Margotin s'est arrêté; sa figure prend soudain une expression aimable et il s'écrie, tout en. frottant son coude gauche contre son côté :

— Je ne me trompe pas !... c'est monsieur Ravinet ! Ah ! que c'est gentil à vous de venir me voir !...

— Gentil ! vous êtes bon là, Margotin ; ce n'est pas pour être gentil que je viens... c'est pour vous faire d'amers reproches sur votre conduite, c'est pour tacher de faire entrer le remords dans votre âme,..

— Le remords! et pourquoi voulez-vous que j'aie des remords, puisque je ne suis pas coupable?... Je suis une victime des apparences et des circonstances,., je suis un infortuné puni pour une faute qu'il n'a pas commise... Voilà ce que je suis, mon cher monsieur Ravinet.

— Laissez-moi donc tranquille ! l'évidence est là. Vous étiez caissier dans la maison Grassouillot et Ge*.. excellente maison, à ce qu'on disait, et dans laquelle je venais de placer vingt miile francs, mes économies.

— C'est vingt mille francs que vous aviez placés chez les Grassouillot ? Il me semblait que ce n'était que huit mille francs.

— C'est vingt mille, ni plus, ni moins*.. J'avais

même l'intention d'en mettre trente mille; mais heureusement je me suis retenu !...

— Àh ! que vous avez bien fait de vous retenir !

— Et, un beau matin, vous filez en emportant la caisse*.. C'est donc innocent, cela?

— Permettez, monsieur Ravinet, vous faites erreur !... Je n'ai point emporté la caisse.

— Non, mais vous avez pris ce qui était dedans; ça revient au même.

— Ce n'ecst pas moi qui ai pris ce qui était .dans la caisse ; voilà où est Terreur.

— Si ce n'est pas vous, pourquoi filiez-vous par le chemin de fer du Havre quand on vous a rattrapé ?

— Je ne me sauvais pas.c J'ai au Havre un parent dont je dois hériter... je venais d'apprendre qu'il avait l'intention de passer en Amérique... je voulais qu'avant de partir il fît son testament.

— On n'a jamais pu le trouver, au Havre, votre parent.

— C'est que probablement on l'y a cherché trop tard et qu'il était déjà parti... Enfin, monsieur Ravinet, a-t-on trouvé sur moi les deux cent mille franco qu'on prétend que j'ai volés?

— Non, c'est vrai ; on n'a trouvé sur vous qu'une trentaine de louis, mais on a su ensuite qu'avant de quitter Paris, vous aviez fait partir votre femme par le chemin de fer d'Orléans... Et, malheureusement, on n'a pas pu la retrouver. C'est elle assurément qui a les monacos!...

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— Ma pauvre femme!..» Ah! la pauvre bichette! Elle est loin de se douter de ce dont on l'accuse!... Elle estpure comme le cristal..:

— Mais alors, dites nous où elle est, votre femme?... Voilà ce que vous n'avez jamais voulu dire à la justice,

— Pardonnez- moi : j'ai dit que ma femme était allée à Orléans voir une amie d'enfance... madame BrocheU

— On n'a trouvé à Orléans ai votre femme, ni aucune dame Brochet.

— Est-ce ma faute si cette dame est morte, si mon épouse s'est égarée, s'il lui est arrivé malheur!... Ah î ma pauvre Aldegonde !... je suis bien en peine de toi !... Depuis six mois déjà !... et je n'ai pas eu de ses nouvelles... Ah ! cela me rend bien triste !

En disant cela, Margotin cligne des yeux, y porte la main, pousse un énorme soupir, et frotte son coude sur son côté. Laridon se sent attendri et dit à Ravinet :

— Il paraît que ce pauvre diable aimait bien sa îemme!...

— Laissez-moi donc ! répond Ravinet en haussant les épaules. Vous donnez là-dedans, vous? Eh bien! moi pas. Voyons, Margotin, une fois, deux fois, vous ne voulez pas me dire où est votre femme ?... Je ne lui prendrai que mes vingt-cinq mille francs, le reste ne me regarde pas.

— Mais, mon bon monsieur Ravinet, comment voulez-vous que je vous dise où est Aldegonde, lorsque moi- même j'implore en vain le ciel pour qu'elle me donne de ses nouvelles !...

— Ah! c'est comme cela!... Eh bien! je la chercherai, moi, Aldegonde, je la chercherai par terre et par mer, et si je la rencontre, ah! je vous préviens que je ne la ménagerai pas!... Je serai terrible !,.. Mais il me faut mon argent. Je ne vous dis que ça!. .

Le petit monsieur est furieux ; il s'éloigne après avoir dit ces mots, et, 'dans sa colère, oublie son compagnon, qui reste alors seul avec Margotin.

Celui-ci s'essuie les yeux, regarde le ciel, pousse un profond gémissement et dit à Laridon :

— Voilà, pourtant, monsieur, comment on juge les hommes ! M. Havinet se laisse emporter par sa colère et ne veut pas comprendre que si je savais où est ma femme, je ne le lui cacherais pas; car, enfin, admettons qu'Aldegonde ait eu éh mains les deux cent mille francs volés aux Grassouillot, à coup sur, elle ne serait pas assez bête pour les garder sur elle !

— Cela me semble assez vraisemblable. Et la maison Grassouillot et Ce continue-t-elle ses affaires?

Non, monsieur; à la suite de cet événement, elle

a fait faillite... Ah 1 cela m'a fait bien de la peine ! M. Ravinet prétend qu'il y perd vingt... il a dit ensuite vingt-cinq mille francs... il ment, il n'a jamais mis cette s„omme chez le banquier.

— En avez vous pour longtemps ici, monsieur Margotin ?

— Six ans, monsieur. Mais, Dieu aidant, je n'y resterai pas ce temps-là.

— Ah! vous espérez... vous avez des protections?

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— J'ai la Providence, monsieur ; elle n'abandonnera pas un infortuné,

— Vous avez toujours raison d'espérer, monsieur Margotin.

— Enchanté, monsieur, d'avoir eu l'avantage de faire votre connaissance.

Laridon quitte le port et va se promener dans la ville, en se disant :

— Je n'ai jamais été juré.. . maintenant, je frémirais si le sort me désignait pour l'être, car je tremblerais de condamner des innocents. Ah! parbleu, il y a un moyen: j'acquitterais toujours. Comme ça, je dormirais bien tranquille..

En revenant à son hôtel, l'épicier pense y trouver Ravinet, ou du moins s'attend à recevoir sa visite; mais la journée se passe et le petit monsieur ne paraît pas. Lorsque Bléry revient trouver son nouvel ami à l'heure du dîner, celui-ci lui marque son étonnement de la conduite de ce m msieur, si pressé d'épouser une de ses nièces, qui l'a laissé dans la compagnie d'un forçat et n'est pas venu lui faire des exe es.

— Il sera resté dans le fond d'une baignoire, dit Bléry ; au reste, si je n'ai que ce monsieur pour rival près de vos nièces, je vous avoue que je n'ai point la moindre inquiétude.

Le lendemain, Ravinet ne reparaît pas davantage. Ce soir-là, Laridon va se promener sur les bords de la mer, et, dans son enthousiasme pour cette mer soi-disant bleue, ne résiste pas à l'envie d'entrer dans une espèce

de petite barque qui est fixée au rivage par un cordage roulé autour d'un pieu, Ily a des rames dans la barque, et Laridon, qui s'est promené plusieurs fois en bateau entre Asnières etNeuilly, se dit : « Je sais très-bien ramer, faisons une petite promenade enmer, en côtoyant le rivage; je conterai cela à mes nièces, et Laurette ne se moquera plus de moi. »

Au moyen d'une planche qu'il trouve, notre homme peut entrer dans la barque ; il déroule la corde qui la retient au rivage, et aussitôt le frêle esquif file comme le vent et gagne la pleine mer, avant que Laridon, étourdi de se sentir emporté si vite, ait eu le temps de prendre les rames ; il se sent tout bouleversé par la rapidité avec laquelle sa barque l'emporte; puis il cherche les avirons qu'il avait vus dans la barque, en trouve un, veut l'attacher en dehors, s'y prend mal, met l'anneau à côté du crochet, et voilà la rame qui disparaît au fond de l'eau.

Laridon est fort inquiet en s'apercevant de sa maladresse. Il parvient à attacher l'autre aviron, et se met à ramer.

Mais on sait ce qui arrive lorsque, sur un ^ateau5 or? ne se sert que d'une seule rame : on tourne toujours à la même place, et on ramerait ainsi pendant deux heures qu'on ne serait pas plus avancé et que l'on resterait au même point. Le pauvre Laridon, las de valser sur la mer, regarde si personne ne viendra à son secours. Heureusement po^r ;;:i, un pêcheur qui rentrait au p rt avait remarqué de loin ce canot qui tournait toujours

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sur lui-même, et dans lequel un homme agitait en l'air son mouchoir. Le pêcheur s'approche de la barque et se met à crier à Laridon :

— Que faites- vous donc là-dedans avec votre rame, mon camarade?

— Ah! cher marin , venez à mon secours, je vous en prie? j'ai perdu un aviron, et avec un seul je ne puis pas me tirer d'affaire.

— Il fallait aller au lof.

— Au lof. . pardon, connais pas... c'est à Toulon que je veux rentrer.., Venez à mon aide... je vous cou* vrirai d'or.

— Je vais vous remorquer.

Le pêcheur est bientôt assez près du canot pour lui jeter un cordage. Laridon s'en saisit; il respire enfin, il se sent entraîné vers le rivage; quand il s'en voit tout proche, dans son ardeur à regagner la terre ferme, il s'élance d'un côté de son canot, le fait chavirer et tombe à la mer. Mais le pêcheur, qui n'a pu s'empêcher de rire en voyant ce monsieur faire le plongeon, lui jette un grand filet et ramène enfin au rivage le pauvre Laridon, qui est déjà violet et déclare que c'est très-désagréable d'avoir la mer à boire.

Cette aventure nautique calme beaucoup le goût que l'ancien épicier avait pris pour la mer. Puis, au bout de quelques jours, la cuisine épicée qu'il avait d'abord trouvée délicieuse lui semble moins agréable et le dérange dans son économie, si bien qu'il est obligé d'avoir recours à cet instrument qui mettait en fuite

M. de Pouroi&ugnac. Alors Laridon commence à trouver moins agréable te séjour de Toulon, et c'est avec une joie bien ?ive qu'il entend son nouvel ami, Charles Bléry, lui dire s

— J'ai terminé mes affaires ici, et, quand vous le voudrez, nous partirons.

Madame Corbillon était assise devant une jolie table en mosaïque, sur laquelle sa servante venait de servir le thé. Il était neuf heures du soir. La belle Rosalvina lisait un nouveau roman, bourré d'assassinats, de prisons et de bandits. Cette lecture l'intéressait tellement, qu'elle n'avait pas encore répondu à sa mère qui lui demandait si elle voulait du thé. Laurette tenait à la main un petit journal sur lequel était la caricature d'une des célébrités du jour, et, de temps à autre, elle éclatait de rire en lisant un article du journal.

Tous les soirs,-lorsqu'on ne sortait pas, entre neuf et dix heures, on prenait le thé chez madame Corbillon. Cette dame n'aimait pas beaucoup cette boisson; mais sa fille aînée lui avait dit que c'était bon genre de prendre le thé, que cela se faisait toujours dans les

maisons distinguées, et, pour avoir bon genre, madame Corbillon avait dit :

— Nous prendrons du thé tous les soirs ; je tiens à être distinguée.

Seulement, pour corriger le peu de goût qu'elle trou* vait à ce breuvage, cette dame y joignait pas mal de rhum et un peu de citron, ce qui le transformait en punch. De cette façon, madame Corbillon trouvait le thé assez agréable.

— Enfin, Rosalvina, voilà deux fois que je te demande si tu veux du thé, et tu ne m'as pas encore répondu ! Ce livre que tu lis est donc bien intéressant, pour t'empêcher d'entendre et de répondre ?

— Ah ! pardon, ma mère, pardon... Oui, en effet, ce roman m'absorbe.,, il me captive... Figurez-vous que le héros... l'amant au masque de verre, qui était mort au premier volume, est vivant dans celui-ci...

— Il avait été mal tué, dit Laurette en riant.

— Ma sœur, lis donc les facéties de ton journal et ne t'occupe pas de mon roman...

— Tu nous dis que quelqu'un qui était mort au premier volume est vivant au second... Est-ce que tu crois qu'il était bien mort la première fois?#..

— Ma chère, cela se voit tous les jours dans les romans de M. tel et tel !... et on ne se donne pas la peine de les expliquer. L'auteur se dit sans doute : le lecteur aura assez d'esprit pour trouver le mot de cette énigme.

— Ah ! elle est bonne, celle-là !... C'est une manière commode de se tirer d'affaire.

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— Enfin, Rosalvina, réponds-moi : veux-tu du thé?

— Oui, ma mère, oui, une tasse. Figure-toi que Fhéroïae de ce roman est une femme charmante, ravissante,., elle empoisonne son mari à petites doses.

— Avec du lait?

— Par exemple !... Le lait qui est un contre-poison! avec de l'arsenic !

— Je te demande si tu veux ûu lait dans ton thé?

— Ah ! dans mon thé!... Oui.. . peu, rien qu'un nuage.

— Et toi, Laurette?

— Oh ! moi, maman, mettez-moi un gros nuage, une tempête, j'adore le lait !

— Le poison n'agissant pas assez vite au gré de cette femme héroïque, elle s'imagina de râper le phosphore d'une botte d'allumettes et de mêler cela à du café.

— Avec beaucoup de sucre ?

— Sans doute ; il devait aussi y avoir du sucre pour dissimuler l'amertume du toxique.

— Comment, tu trouves ton thé amer?

— Mais je ne vous parle pas de mon thé ! je vous raconte le roman que je lis..,

— Ah ! ma chère amie, laisse-moi un peu tranquille avec ton roman ; quand tu me le racontes, je ne dors pas de la nuit, je tais des rêves affreux ! ... Je me figure avoir épousé un squelette en secondes noces... Parlons de votre oncle, cela vaudra mieux. Sa lettre de Toulon était bien intéressante !

— Oui, très-amusante, dit Laurette. Mon oncle qui adore la mer ! je n'aurais jamais cru cela !...

— Ah ! qu'il est heureux 1 dit Rosalvina en soupirant; il a vu les forçats... ces malheureux déshérités des jouissances de la vie!..,

— Oui, pour s'être passé la fantaisie de nous voler ou de nous assassiner ! Ce sont vraiment des mortels bien agréables à connaître !

— Ma sœur, tu ne veux voir que des criminels parmi les galériens ; mais sais-tu s'ils le sont tous ? Et, d'ailleurs, n'y a-t-il pas de ces crimes, commis par un excès d'amour ou de jalousie, qui rendent le coupable excusable aux yeux des âmes qui comprennent tout le délire des passions?

— Mon Dieu, Rosalvina, ne revenons pas là-dessus, car nous ne serions jamais d'accord. Mon oncle nous annonce qu'il nous présentera un jeune homme fort joli garçon... c'est plus gentil, cela, et que ce monsieur, qui s'appelle Charles Bléry, serait un excellent parti pour toi.

— Ce n'est pas mon oncle que je chargerai jamais de me trouver un mari! Est-ce qu'il s'y connaît? 11 nous en a déjà présenté plusieurs... Ah! quelle horreur!

— Comment, quelle horreur ? dit madame Corbillon en se refaisant une tasse de punch; mais, dans les messieurs que Joseph nous avait amenés, il y en avait de très-bien posés!...

— Oh ! trop bien posés, chère maman ; c'étaient des hommes à mettre dans des comptoirs. Je vous le répète, je saurai bien moi-même me choisir un mari.

Je prierai mèim mon oncle de cesser de s'occuper de moi à ce sujet».,

— Moi, je ne dis pas cela! s'écrie Laurette; mon oncle peut par hasard bien rencontrer.

— Eh bien! si ce monsieur Biéry te plaît, épouse-le l

— Ma chère sœur, je me rends justice ; je ne suis pas belle comme toi, tant s'en faut ! C'est donc de toi que Ton doit être amoureux, et cela se trouve bien, puisque maman veut que tu te maries avant moi!

— [1 me semble, mesdemoiselles, que ca serait plus convenable... Je n'ai pas mis assez de rhum dans mon thé... passe-moi le flacon, Laurette...

— Vous n'avez pas répondu à mon oncle, maman?

— A quoi bon î il ne me marquait de lui écrire que si nous avions entendu parler de ce M. Endymion..* Je n'ai pas mis assez de sucre.

— Endymion ! Ah! le joli nom!,., soupire Rosalvina. J'aurais été bien curieuse de connaître celui qui le porte.

— Il est peut-être fort laid! crit Laurette.

— Moi, je gagerais le contraire ; quand on s'appelle Endymion, il est impossible que Ton n'ait pas de la fascination dans le regard.

— Je crois que je ferais bien d*a j< uter encore un peu de citron... Enfin, il y a sept jours que. nous avons reçu la lettre de votre oncle, et, depuis, p s de nouvelles... Gela m'inquiète; je crains que Joseph n'ait fait des imprudences sur la mer.

— N'ayez donc pas cette peur, maman ; on oncle

n'a pas l'habitude d'être imprudent. Il arrivera au moment où nous y penserons le moins. Tenez... on a sonné ; c'est peut-être lui.

La domestique apporte une lettre que le concierge vient de monter.

— C'est de lui ! c'est de Joseph I s'écrie madame Corbillon.

— De notre oncle!

— Ah I maman, lisez-nous-la bien vite...

— Oui, mes enfants, oui... Laissez-moi d'abord boire mon thé... Il manquait de rhum !... M'y voilà... Voyons ce que m'écrit ce cher frère :

« Ma sœur, mes belles nièces... je commence par m'informer de votre santé ; la mienne n'est pas excellente en ce moment : cette cuisine provençale me met le feu dans le corps, et depuis trois jours je ne suis occupé qu'à me rafraîchir de tous les côtés. Quant à la mer, je ne veux plus en entendre parler... j'ai manqué y périr... je me suis trouvé mal en pleine mer, exposé à la fureur des flots et tournant toujours dans un canot qui ressemblait à un tonton!... »

— Ah ! mon Dieu, mon pauvre oncle ! comment se trouvait-il donc là ?

— Joseph aura fait des imprudences, j'en étais sûre !... Je poursuis :

« .>. Je suis tombé dans la mer, on m'a repêché ; mais depuis ce temps j'ai toujours mal au cœur, ce qui me fait craindre d'avoir avalé quelque poisson tout vivant... »

— Pauvre frère !

— Vous lui ferez prendre de votre thé, maman, cela cuira son poisson.

— Mon Dieu, ma sœur, vous plaisantez sur les choses les plus intéressantes! Notre oncle est tombé dans la mer, et cela vous fait rire!...

— Puisqu'on Ta repêché!... Continuez donc, maman.

«... À propos, j'oubliais de vous dire qu'en revenant de voir les galériens, je me suis trouvé n'avoir p]us ni ma montre, ni ma belle chaîne en or... »

— Ah! ah 1 ah! Ah! ah! ah!...

— Comment ! Laurette, cela te fait rire, que ton oncle ait perdu sa montre et sa chaîne?

— Pardon, maman, mais je ris en voyant ce que Ton gagne à fréquenter ces malheureux déshérités des jouissances de la vie.

— Mais, ma sœur, mon oncle ne dit pas que ce sont les forçats qui Font volé !

— Il me semble qu'il n'a pas besoin de le dire.

— Je poursuis, mes enfants :

ce... J'en ai maintenant bien assez, du séjour de Toulon, et je vais partir pour Paris avec mon jeune ami Bléry, qui a enfin terminé ses affaires... Je comptais aussi ramener un épouseur pour Laurette, mais il m'a glissé dans la main ; cependant, il est probable que je le retrouverai à Paris... »

—Ah ! qu'est-ce que cela veut dire ! Un épouseur qui

lui a glissé dans la main ! C'est donc une anguille que ce monsieur-là î

a... Je finis, mes enfants, en vous annonçant que j'arriverai peut-être à Paris avant ma lettre, si nous trouvons un train express.

« Votre frère et oncle,

a Joseph Laridon. »

— Il n'est pas arrivé avant sa lettre.

— Il n'aura pas trouvé de train express.

— Mais quel peut donc être ce monsieur qui a glissé dans la main de mon oncle î

— Il nous expliquera cela à son retour. Pauvre frère , il est tombé dans la mer ! il était donc disposé à naviguer ?

— Il n'a plus ni sa montre, ni sa chaîne; voilà le résultat le plus positif de son séjour à Toulon. ..

— Il les aura laissées dans la mer.

— Mais on sonne encore...

— Ah ! cette fois, c'est lui... c'est Joseph I Je reconnais sa manière de sonner j c'est comme le cri du paon 1

Vîll

C'est en effet l'oncle Joseph qui arrive tout frais de Toulon ; il s'est à peine donné le temps de monter chez lui", de dire à Madeleine de lui préparer un potage qu'il prendra avant de se coucher, et il vient passer le reste de la soirée près de sa sœur et de ses nièces.

On l'embrasse. C'est toujours la première chose que Ton fait quand on revoit des parents après un voyage, et ce n'est pas toujours la plus agréable ; mais, ici du moins, on s'embrassait de bon cœur.

— Bonsoir, ma sœur! bonsoir, mes nièces ! .. ■— Ce cher Joseph !

— Et vous allez bien, mon oncle?

— Pas mal, comme ça... un peu fatigué; cependant, je n'ai pas voulu aller me coucher sans vous avoir vues.

— Ah ! que c'est aimable, cela !

— Veux*tu prendre quelque chose, mon frère ?

— Oui, une tasse de thé... comme tu le fais pour toi... seulement n'y mets que du rhum, du citron et du sucre... je ne tiens pas au thé... Ah! mes enfants, que de choses j'ai vues depuis onze jours!... car il y a juste onze jours que je suis parti. Et vous n'avez pas entendu parler de ce M. Endymionî

— Pas le moins du monde... c'était une plaisanterie que ce duel !

— « Une plaisanterie! Laurette, mais tu ne sais donc pas que ce jeune homme a envoyé ses témoins peu de temps après mon départ... deux témoins qui venaient me demander à quelle heure je voulais être tué !..• Madeleine vient de me conter cela ..

— Enfin, mon frère, tout cela est fini ; certainement ce M. Endymion ne songe plus à vous, et je pense que vous n'allez pas vous remettre en voyage de peur de le rencontrer.

— Non, cela me serait désagréable ; car, les voyages, c'est bien gentil au commencement, mais on en a bien vite assez !.,. Tenez, mes nièces, voici deux petites boîtes en paille... c'est l'ouvrage des forçats... Je les ai achetées pour vous... chacune la vôtre.

— Ah ! merci, mon oncle ; c'est l'ouvrage de ces infortunés travailleurs de la mer... Comme c'est bien fait!... avec quel art les pailles sont tressées !

— Mais absolument comme on tresse toutes les pailles, dit Laurette; c'est égal, merci, mon oncle, je mettrai mes pelotes de fil dans cette boîte.

— Oh ! moi, je garderai la mienne précieusement...

UNE PRESENTATION, 9o

je ne pourrais jamais jeter les yeux dessus sans penser à ces malheureux qui sont là-bas... courbés sous le poids de leurs fers ! Ils doivent avoir l'air bien souffrant, bien désolé, n'est-ce pas, mon oncle?

— Mais non, je les ai souvent entendus chanter, et ce n'était pas des romances ! ,

— Vous êtes donc tombé dans la mer, mon frère?

— Est-ce que vous êtes allé pêcher^ mon oncle î

— Non, une idée, une fantaisie !... Je me promenais sur le rivage; une petite barque était là, sans pilote; j'entre dedans, je la détache : aussitôt elle file comme une flèche! Je veux ramer, je perds un des avirons... je rame avec l'autre... Je tournais toujours à la même place I J'y suis resté ainsi près d'une heure !...

— Ah ! que ça devait être drôle !

— Pas pour moi, Laurette. Enfin un pêcheur vint à mon aide ; mais, en voulant quitter mon canot, je l'ai fait chavirer et je suis tombé dans l'eau, une eau bien salée, bien acre, bien désagréable I... Je lui préfère cette tasse de thé.

— Ce pauvre Joseph f..> Enfin, vous voilà... Et à Paris vous oublierez les dangers que vous avez courus !..,

— Mais, mon oncle, il me semble que dans votre lettre vous nous annoncez autre chose que ces deux pe* tites boîtes en paille que vous avez apportées ?

— Ah ! je te devine, Laurette : tu veux parler de M. Charles Bléry, un prétendu pour ta sœur,

— Et puis un autre pour moi, sans doute, qui vous a glissé dans la main I

— Mon Dieu, ma sœur, que vous êtes inconvenante ! Est-ce que j'ai chargé mon oncle de me trouver un mari !.,.

— Non, ma nièce; non, je sais très-bien que vous ne m'en avez pas chargé... et que vous ne manquez pas d'aspirants au titre de votre époux; mais j'ai rencontré un jeune homme qui m'a paru très-convenable. Je vous le présenterai ; cela ne vous obligera nullement à le prendre s'il ne vous convient pas. M. Charles Bléry est arrivé à Paris . avec moi ; mais vous pensez bien que je ne vous l'aurais pas amené ce soir ; ce jeune homme veut soigner sa toilette pour paraître devant vous, c'est tout simple. Demain, dans la journée, il doit yenir me voir et je vous l'amènerai,

— Et celui qui a glissé, mon oncle ?

— - Oh ! ma chère amie, pour celui-là, je ne sais trop qu'en penser.,. C'est un original qui ne songe qu'à se baigner.

— Il doit avoir le teint bien frais.

— 11 m'avait témoigné le désir de se marier à Tune de vous, puis il a disparu subitement pour courir, je crois, après une personne qui lui emporte de l'argent. Sa position m'a paru beaucoup moins claire que celle de M. Bléry, qui m'a mis au fait de toutes ses affaires et se trouve maintenant posséder cinquante et quelques mille francs.

— Mon frère, ce n'est pas un parti bien brillant pour v Rosalvina.

— C'est possible, ma sœur, mais ce qui est brillant n'est pas toujours solide.

— Oh ! mon cher oncle, ce n'est pas à la fortune que je tiens ! c'est aux sentiments, à l'esprit, à l'âme, à l'élévation du caractère, à la tournure.

— Et à la manière dont il arrange ses cheveux !

— Mon Dku,Laurette, que vous êtes insupportable!

— Dame ! je t?ai entendue dire cent fois : Je n'épouserai jamais un homme qui aurait ses cheveux taillés en brosse.

— Eh bien! après? si c'est mon idée... que vous importe ?

— Ma chère nièce, calmez -vous ; je n'ai pas remarqué si M. Bléry avait les cheveux en brosse ; mais, au reste, vous pourrez vous en assurer demain. En attendant, je rentre manger le potage gras que Madeleine doit m'avoir préparé et me coucher ; je l'ai bien gagné. Bonsoir, ma sœur ! bonsoir, mes enfants.

Malgré tout ce que Rosalvina avait dit à son oncle, elle n'en fait pas moins une fort jolie toilette le lendemain, car une femme est toujours bien aise de plaire, même lorsqu'elle n'a pas l'intention d'aimer ; et puis, après tout, ce jeune homme qu'on allait lui présenter pouvait réunir les mérites qu'elle cherchait dans un mari, il fallait voir.

Laurette éprouvait seulement de la curiosité ; d'ailleurs, elle aimait le monde, la société, et un jeune homme de plus dans leur intérieur, cela ne pouvait rien

gâter; d'autant plus que son oncle avait annoncé celuici comme très-aimable et très-gai.

De son côté, madame Gorbilion eût été charmée de marier sa fille aînée, qui se montrait fort difficile à pourvoir et avait déjà refusé des partis que sa maman aurait acceptés avec joie. On attendait donc avec impatience que l'oncle Joseph amenât son protégé.

Sur les deux heures de r après midi, un coup de sonnette se fait entendre; la bonne annonce : M. Laridon et M. Bléry. Ces damessontsous les armes ; Rosalvinaest vraiment belle et se donne une pose gracieuse ; madame Gorbilion tâche de prendre un air noble ; Laurette seule reste ce qu'elle est ordinairement, souriante et prête à rire tout à fait.

M. Laridon présente son nouvel ami. Bléry a soigné sa toilette; mais il n'est ni fat, ni prétentieux; il se borne donc à être bien mis sans chercher à se faire remarquer par son élégance; comme il est d'une jolie taille, bien bâti, et que sa figure est agréable, l'impression qu'il produit doit toujours lui être favorable ; il y a surtout dans son regard quelque chose qui annonce la franchise de son caractère, qualité devenue si rare de nos jouft qu'elle devrait à elle seule compter pour toutes les autres.

Charles Bléry, qui n'est ni sot, ni timide, se présente très-bien, trouve quelque chose d'aimable à dire à la maman et à ses filles, et pense que Laridon ne l'a pas trompé en lui vantant les attraits de l'aînée de ses nièces. Il était, en effet, difficile de ne point être séduit

UNE PRESExNTATION.

par la beauté de Rosaivina : ses traits étaient réguliers, son air rempli de distinction, et, quand elle voulait bien sourire, l'expi^ssion de sa bouche était pleine de charme.

Le jeune homme a bien vite vu tout cela ; il en a été ébloui; c'est donc particulièrement sur Rosaivina que ses regards aiment à se porter. Celle-ci s'en aperçoit bien vite, elle est fière de son triomphe, qui, du reste, ne l'étonné nullement ; aussi ne fait-elle aucuns frais pour l'augmenter ; elle se borne à se laisser admirer, puis cherche dans la conversation de ce jeune homme à deviner s'il a ses goûts, ses idées, s'il partage son penchant pour tout ce qui est romanesque; enfin, s'il est partisan de cette littérature, qui doit donner le cauchemar ou tout au moins le frisson.

Il n'a fallu aussi qu'un moment à Laurettepour s'apercevoir que la beauté de sa sœur avait captivé le nouveau venu ; aussi ne cherche-t-elle pas à faire sa conquête. Elle reste ce qu'elle est habituellement : aimable, enjouée, ne demandant qu'à rire et en trouvant l'occasion au moindre mot.

La maman Gorbillon iroit de son devoir de garder une tenue imposante, pour que la personne que son frère lui amène prenne une haute idée de sa distinction.

Au milieu de ce trio féminin, Charles Bléry conserve sa gaieté, son enjouement, et, tout en jetant sur Rosaivina des regards où brille l'impression que lui cause sa beauté, il trouve le moyen de répondre à ma-

dame Corbillon et de faire rire Laurette par le récit de quelques anecdotes qui lui sont arrivées dans ses voyages.

M. Laridon écoute parler son protégé, et sa satisfaction éclate sur son visage ; il regarde sa sœur et ses nièces d'un air qui veut dire :

— Eh bien! je ne vous avais pas trompées! vous voyez que je vous amène un charmant cavalier.

Mais une première visite n'est jamais qu'une escarmouche, où chacun se tâte, s'examine et cherche à se deviner; c'est presque de la diplomatie; on y cache ses défauts, on tâche de tirer parti de ses avantages. Souvent, c'est de cette manière qu'on passe toute sa vie, sans avoir voulu une seule fois se montrer tel que Ton est; et s'il est vrai, comme Ta dit... je crois que c'est Montaigne... que bien des gens quittent le monde sans y avoir déballé toutes leurs marchandises, je pense qu'il en est aus^i beaucoup qui partent sans avoir laissé connaître leurs défauts ou leurs vices..

Après une visite qui, pour une première, a été passablement longue, Bléry prend congé de la famille Corbillon, qui l'engage à se regarder désormais comme l'ami de la maison.

Laridon a laissé partir le jeune homme, il est resté pour avoir sur lui l'opinion de ses nièces et de sa sœur; il s'empresse de questionner ces dames aussitôt que son protégé n'est plus là.

— Moi, dit madame Corbillon, je trouve ce M. Bléry très-convenable. Il parle facilement... On voit qu'il a

l'usage du monde... Il est peut-être quelquefois un peu léger dans ses paroles... mais il est fort gai,,.

— Un peu trop gai même, dit Rosalvina; ce monsieur semble toujours prêt à rire... je le crois un peu moqueur... enfin il faudra voir... ce n'est pas sur une première visite que Ton peut bien juger quelqu'un. Je n'ai pas senti à son aspect ce tressaillement... cette émotion que l'on doit éprouver en voyant le mortel que la Providence nous destine pour descendre de compagnie le fleuve de la vie!

— Moi, je ne suis pas si difficile que ma sœur, dit Laurette; je trouve M. Bléry fort aimable, et puis c'est un charmant cavalier, bien fait, joli garçon... il a des jeux dont l'expression est à la fois douce et spirituelle.*, une bouche franche...

— Oh! mon Dieu, Laurette, comme tu as détaillé ce monsieur! on croirait qu'il t'a déjà tourné la tête!...

— Non, ma sœur; d'ailleurs, j'aurais grand tort de penser à lui, car il est bien certain que c'est toi qui as fait sa conquête !

— Tu crois?,.. C'est peut-être tant pis pour lui.

— Ma foi, mesdemoiselles, dit Laridon, arrangezvous comme vous voudrez; mais je jure bien que c'est la dernière fois que je vous amène un épouseur.

— Ah! mon bon oncle, et le petit qui a glissé?

— Ma chère amie, je crois qu'il aura glissé au fond d'une baignoire.

JX

Quelques semaines se sont écoulées sans amener aucun événement important dans la famille Corbii- Ion. Charles Bléry va souvent voir ces dames; il jette toujours sur Rosalvina des regards pleins de feu, mais quelquefois il semble peiné de la trouver constamment froide, réservée avec lui, de n'obtenir d'elle aucun de ces moments d'abandon dans lesquels l'âme se fait connaître et ne craint pas d'épancher ses plus secrtts sentiments. Au lieu de cela, il lui faut quelquefois entendre de ces phrases ampoulées qui n'ont ni queue, ni tête ; de ce pathos que les imbéciles appellent du style, mais qui fait hausser les épaules aux esprits justes, aux personnes qui recherchent dans tous les arts le vrai et le naturel. Alors le front de ce jeune homme s'obscurcit, et il regarde plus attentivement la belle

Rosalvina pour tâcher de lire dans ses yeux si elle parle sérieusement ou si elle se moque de lui,

Cependant, depuis que M. Bléry vient chez sa mère, on changement singulier s'est opéré dans l'humeur, dans le caractère de Laurette ; elle semble avoir perdu cette gaieté qui ne Fabar donnait jamais; elle ne rit plus pour la moindre chose, ou si, en écoutant une plaisanterie de leur nouvelle connaissance, elle laisse encore échapper un éclat de rire, on dirait qu'il est contraint, forcé; mais ce n'est plus cette franche gaieté qui ranimait autrefois. D'où pouvait naître ce changement qui aurait dû frapper ceux qui l'entouraient? mais que personne ne remarquait, auquel personne ne faisait attention ; madame Corbillon n'étant occupée qu'à se donner de belles manières, qu'à étudier les poses, la tenue, la tournure des dames du beau monde; Rosalvina ne pensant qu'à ces héros de romans, à ces hommes extraordinaires que l'on tue plusieurs fois dans l'année et qui reparaissent toujours aussi jeunes, aussi beaux, aussi fascinateurs qu'avant d'avoir reçu une innombrable quantité de coups d'épée et de ooups de pistolet; puis enfin l'oncle Laridon, dont la préoccupation était de savoir ce qu'il mangerait à son dîner, et le plus grand plaisir d'aller se promener et de s'arrêter devant les magasins de Potel et Chabot.

Un jour, Rosalvina se trouvait seule dans le salon. Madame Corbillon était sortie pour faire des emplettes, et Laurette était occupée dans sa chambre; Charles Bléry arrive en ce moment, et il est enchanté de trouver

l'occasion d'être seul avecRosalvina. Depuis qu'il vient chez madame Corbillon, cette occasion ne s'était pas encore présentée; et cependant il voudrait savoir à quoi s'en tenir sur les sentiments de cette demoiselle, car jusqu'alors il n'a obtenu aucun de ces doux regards, de ces légères faveurs, qui, sans être précisément un aveu, donnent au moins des espérances ; cette fois, il veut savoir enfin s'il peut se flatter d'être aimé.

La belle jeune fille était à son piano ; elle jouait une mélodie de Schubert; elle ne s'est point aperçue de l'arrivée de Bléry, et celui-ci, ne voulant point interrompre le plaisir qu'elle semble prendre à la musique, se place doucement derrière elle et attend qu'elle ait fini le morceau qu'elle exécute pour lui adresser la parole. Mais un léger mouvement le trahit, et Rosalvina se retourne en s'écriant :

— Tiens ! vous étiez là, monsieur I

— Oui, mademoiselle.

— Et vous ne disiez rien?

— Je vous écoutais.

— Ah! cette musique est ravissante, n'est-ce pas?

— Oui... elle est fort belle... seulement un peu triste...

— Triste ! comment, monsieur, vous n'aimez pas la musique de Schubert ?

— Je ne vous ai pas dit que je ne l'aimais pas ! Je l'apprécie, je trouve que c'est de la bonne musique.,, mais je ne voudrais pas en entendre longtemps, parce que c'est toujours triste, mélancolique.

— Eh bien î mais c'est ce qu'il faut. De la musique qui vous fait rêver, qui vous plonge dans le vague ; c'est adorable, cela !

— Pardon, mademoiselle, mais qu'est-ce que vous entendez par le vague, s'il vous plaît?

— Gomment! ce que j'entends par le vague. Ah! monsieur, quelle question! Mais le vague... c'est l'idéal; c'est un je ne sais quoi; c'est une rêverie... un songe... un- tendre soupir,,, c'est le vague enfin!

Le jeune homme fronce le sourcil et ne dit rien. Rus ilvina reprend :

— Est-ce que vous ne comprenez pas, monsieur?

— Pas trop, mademoiselle ; car, moi, je ne comprends que le positif.

— Ah ! je m'en doutais !

La belle demoiselle a dit cela d'un ton qui n'était pas flatteur. Pour changer la conversation, Bléry prend un volume qui était sur le piano, en disant :

— Qu'est-ce que c'est que cela?

— Cela?... mais c'est le dernier roman d'un de nos plus illustres auteurs... voyez le titre... Au reste, vous l'avez lu, je pense?

— Ce roman-là? Oh ! non, mademoiselle, et je m'en garuerais bien !

— Vous vous en garderiez bien!... Et pourquoi donc cela, monsieur? Est-ce que vous ne rendez pas justice

*au mérite de ce grand écrivain?...

— Si fait, mademoiselle, je lui rends justice quand il fait des choses qui ont îe sens commun ; quand il ne

se lance pas dans du pathos... dans ces phrases incompréhensibles qui sont probablement ce vague dont vous me parliez tout à l'heure ; enfin, quand il veut bien ne pas me distiller de l'ennui depuis la première page jusqu'à la dernière. On m'a dit que le roman que voilà était un véritable somnifère» voilà pourquoi je me garderais bien de le lire.

Rosalvina se lève avec colère, en s'écriant :

— Oh ! pour le coup, c'est trop fort ! oser critiquer un si grand écrivain !... ne pas se plaire à la lecture de ses ouvrages!,.. Monsieur, quand on a si mauvais goût, on devrait au moins ne pas l'avouer... mais si.., si... vous avez très-bien fait, car je suis à même de vous juger maintenant!... et comme mon oncle s'était ingéré de former des projets.., de dire des choses... qui n'avaient pas le sens commun, moi, monsieur, je suis bien aise de savoir qu'il y a entre nous incompatibilité d'humeur, bien prononcée... et, quand je prendrai un mari, je tâcherai qu'il partage mes goûts et qu'il ait pour les poètes que j'aime la même vénération que moi !...

Comme l'irritable demoiselle achevait ces mots, Lau • rette entrait dans le salon. Rosalvina profite de l'arrivée de sa sœur pour quitter la place, en adressant à Bléry un salut fort sec. Celui-ci est resté tout abasourdi par la sortie de la superbe fille, puis il murmure entre ses dents :

— Allons , j'ai mon compte ! A la tabagie, on Cirait : Je suis nettoyé l

— Qu'y a-t-ildonc? dit Laurette. Ma sœur, en quittant le salon, avait l'air presque courroucé. Quoi, monsieur Bléry, vous fâ> hez la personne que vous aimez!.,. De quelle manière lui faites- vous donc votre cour?

— D'abord, mademoiselle, je ne faisais point la cour à mademoiselle votre sœur; je ne crois même pas la lui avoir jamais faite.

— Ah ! monsieur, allez-vous nier maintenant que ma sœur vous avait charmé?,.. C'était bien visible, ce-pendant.

— Non, mademoiselle, ja ne nierai point l'impression que la première vue de votre sœur avait produite en moi... Elle est fort jolie.., elle est belle, même, et quand elle veut bien sourire, être aimable, il est difficile de ne pas être séduit... de ne point rendre hommage à ses charmes.».

— Mon Dieu, monsieur, je ne vous fais pas un crime de cela, bien au contraire! Ma sœur vous a charmé, cela devait être; c'était tout naturel.,, vous l'aimez... vous avez bien raison.

— Ah! mademoiselle, de ce sentiment que fait naître en nous la vue d'une jolie femme au véritable

' amour, il y a bien loin ! et j'en rends grâce au ciel, car, si j'avais été sérieusement amoureux de mademoiselle Rosalvina, je serais bien malheureux en ce moment.

— Pourquoi donc cela?

— Mais parce qu'elle vient de détruire, de briser toutes les espérances que j'aurais pu concevoir... En

un mot, elle m'a donné mon congé.., comme prétendu !

— Il se pourrait! ce n'est pas possible... C'est un mouvement d'humeur. Vous vous êtes querellés, vous vous raccommoderez; n'est-ce pas l'usage entre amoureux?

— Entre amoureux, c'est possible, mais nous ne l'avons jamais été, mademoiselle votre sœur et moi. Elle m'étudiait; moi, je cherchais à la comprendre et cela n'était pas toujours facile. Son langage faux, ampoulé, me semblait tout à fait déplacé dans la bouche d'une jeune personne; j'ai cru plusieurs fois que c'était pour s'amuser, pour se moquer de moi qu'elle parlait ainsi, car franchement je n'épouserai jamais une femme qui, pour savoir le temps qu'il fait, me dira : « Le char du soleil roule-t-il dans la voûte éthérée ? La fleur est-elle humectée par le souffle du zéphir ? » C'est peut-être très-joli, mais, hors du théâtre, cela me semble ridicule.

— Ma sœur est très-romanesque, c'est vrai; c'est la lecture de romans bourrés d'invraisemblances qui lui a donné ce détaut, mais avec le temps cela se passera!

— Oh ! je n'attendrai pas que cela se passe ! Tout à l'heure il y avait là sur ce piano un volume... qu'elle vient d'emporter avec elle. J'ai eu le malheur de regarder le titre de ce roman et de lui dire que je n'aurais jamais le courage de le lire, parce que je n'aimais pas la manière d'écrire et les idées de cet auteur. Oh I alors elle s'est emportée, m'a dit qu'il y avait entre

ON SE CONNAIT MIEUX. i09

aous une incompatibilité d'humeur qui ne nous permettrait jamais de nous entendre I Eufin,vousravezvue... elle m'a quitté en me lançant un regard foudroyant; je vous le répète, tout est bien fini. Je ne suis pas le mari qu'il faut à la belle Rosalvina. Ma foi ! après tout, je ne me désolerai pas pour cela. Je me consolerai, on se console de tout.

Laurette ne répond rien, elle semble pensive. Bléry reprend au bout d'un moment :

— Désormais, vous me verrez beaucoup moins, car ma présence pourrait être désagréable à mademoiselle votre sœur; je pense que...

Laurette interrompt le jeune nomme, en s'écriant :

— Eh bien! monsieur, pourquoi viendriez-vous moins nous voir pour cela ? Il n'y a pas ici que ma sœur; ma mère... moi... nous ne sommes donc rien, monsieur? Pourquoi nous priver du plaisir de vous recevoir?... Ah! ce serait très mal, cela !

— Mademoiselle, vous êtes bien bonne; je vous le répète, c'est que je craignais»..

— Que cela ne contrarie ma sœur ? vous vous trompez ; ne venant plus ici dans l'intention de la demander er mariage, elle sera beaucoup plus aimable avec vous; elle ne perdra plus son temps à vous étudier et trouvera an contraire du plaisir à combattre votre opinion sur ses auteurs favoris... Ainsi, vous le voyez, monsieur, votre présence ne sera désagréable à personne; tandis que si vous cessiez de venir... ah 1 ce serai* bien vilain., et

cela ferait bien de la peine à maman... qui vous aime beaucoup,

Laurette a dit cela avec un accent si vrai, si touchant ; ses yeux, dans lesquels perlent quelques larmes, ont une expression si douce, si tendre, que Bléry en est très-ému ; pour la première fois, il remarque ces yeux-là et ne peut s'empêcher de trouver qu'ils ont un charme tout particulier, un attrait qui vous captive et qu'il n'avait jamais éprouvé en regardant les yeux de Rosalvma. Il prend la main de la jeune fille, la lui presse avec affection en lui disant :

— Eh bien ! je viendrai comme d'habitude, car vous me témoignez tant d'amitié que je serais un ingrat de ne point y répondre.

Laurette rougit et pâlit tour à tour, puis elle retire lentement sa main, en balbutiant :

— Alors, c'est entendu, c'est convenu.,, je compte sur votre parole.

Et Bléry s'éloigne en se disant :

— C'est singulier! il me semble à présent que j'aurais bien mieux fait de m'adresser tout de suite à la sœur cadette. Comme sa voix est douce, comme elle a insisté pour que je ne cessasse pas d'aller les voir souvent!... Et puis, un caractère charmant!... Elle n'est pas pour le vague, celle-là! Après tout, nous verrons, le mal pourra peut-être se réparer; miis il faut y mettre du temps, de la délicatesse ; car cette bonne Laurette ne me croirait pas si je lui disais : « J'aimais votre sœur hier, mais c'est vous que j'aime aujourd'hui. »

LES JEUX DE LA FORTUNE. lit

Rosalvina s'est empressée de dire à sa mère que M. Bléry ne lui convenait pas; qu'elle n'épouserait jamais un homme qui critiquait ses auteurs adorés. Madame Corbiilon a fait un peu la moue, et n'a pu s'empêcher de répondre à sa fille :

— Ma chère amie, tu deviens cruellement difficile à marier. Que t'importe l'opinion de ton mari sur tes auteurs ? Est-ce que les opinions ne sont pas libres?

— Par exemple !... ce sont les républicains qui disent cela! moi, je veux un mari qui me comprenne. .. M. Biéry est trop positif pour moi.

— Alors, tu ne veux pas d'un mari positif?

— Non, ma mère, j'en veux un idéaliste.

— Ohl alors, c'est différent... je comprends,., un écrivain I

i\2 UN JEUNE HOMME MYSTÉRIEUX.

Et madame Corbillon ne dit plus rien, parce qu'elle ne sait pas bien ce que veut dire : idéaliste, et se figure que cela signifie : journaliste.

M, Laridon, en apprenant la résolution de Rosalvina, s'est écrié de nouveau :

— Ma nièce est toquée ! elle n'a pas un grain de bon sens dans la tète ! elle refuse un charmant garçon ! Qui refuse muse/... je ne lui dis que cela. Ce pauvre Bléry doit être désolé*

Mais, à la grande surprise de M. Laridon, Charles Bléry ne semblait nullement désolé de l'échec qu'il avait éprouvé près de Rosalvina; il continuait ses visites chez madame Corbillon, y venait tout aussi souvent, se montrait aussi gai et peut-être même plus aimable encore que lorsqu'il adressait ses hommages à l'aînée des deux demoiselles. De son côté, Laurette reprenait son enjouement, ses belles couleurs d'autrefois. C'était avec elle que maintenant le jeune homme aimait à causer, à rire; plus il apprenait à la connaître, et plus il sentait que c'était bien la femme qui devait faire son bonheur; mais il n'osait pas encore lui dire ce qui se passait dans son âme; avant de se déclarer, il voulait être sûr d'eue aimé. Il tût été trop malheureux, cette fois, s'il lui avait fallu essuyer encore un refus.

Les choses en étaient là, lorsqu'un matin Joseph Laridon arrive chez sa sœur, tout effaré, tout bouleversé, pouvant à peine parler, tant il est ému, et balbutiant : — Ma sœur... Primerose... votre maman .. est-elle là, mesdemoiselles?

— Oui, mou oncle. Mais, mon Dieu ! qu'avez-vous donc?... Gomme vous êtes ému!

— Vous serait-il arrivé un malheur ?

— Non I Oh ! ce n'est pas un malheur, bien au contraire !... D'ailleurs, ça ne me regarde pas... C'est votre mère que cela touche,.. Mais appelez-la doncl...

— La voilà, mon oncle, la voilà!

Madame Corbillon arrivait dans le salon; elle pousse un cri en apercevant son frère :

— Àh ! comme tu es rouge, Joseph !...

— 11 n'est pas question de ma couleur... Dis-moi, ma sœur, tu as toujours tes actions sur la ville de Paris... celles du dernier emprunt?

— Oui, certainement... pourquoi ?

— Pourquoi! elle me demande pourquoi... ça en vaut 3a peine!... J'avais pris en noîe tesnuméros... Tu as le 98,662?

— Dame !.. je crois que oui...

— Tu crois!... mais il ne s'agit pas de croire, il faut être sûre!... Va chercher tes actions... apporte-ks toutes ici...

— Mon Dieu, Joseph, comme tu me presses!...

— Cela en vaut la peine ! Va donc chercher tes ac* lions...

— - J'y vais, j'y vais.

— Mon oncle, dit Laurette, est-ce que maman a gagné un lot?

— Mais assurément, si, comme je le crois, elle a le numéro 95,662 !

— Eh bien ! est-ce qu'il faut ainsi se mettre en révolution pour quelques billets de mille francs ! dit Ro< salvina.

— Quelques billets, ma nièce ! mais vous ne savez pas que c'est un gros lot, un lot superbe, que ce numéro a gagné!...

— En vérité, mon oncle? Ah ! voilà maman, Madame Gorbillon apporte ses actions.

— Les voilà, je n'en ai que dix... je voudrais en avoir davantage.

— Ma sœur, une seule suffit quelquefois pour nous enrichir... Voyons... voyons!... oui, la voilà!... Je ne m'étais pas trompé I... voilà le numéro qui a gagné le gros lot !.. .

— Le gros lot !... il serait possible !,.. Ah! je suis toute saisie !... Et de combien est-il, ce gros lot, mon frère?

— Tu ne te trouveras pas mal... tu sais supporter une grande joie... tu es un homme, enfin... non.,, je veux dire une femme solide ?

— Oui, mon frère. Mais parle donc !

— Eh bien l tu as gagné le lot de cent cinquante mille franes !

— Cent cinquante mille ! Ah ! mes enfants, je me sens mal au cœur...

— Il faut lui faire respirer un peu de vinaigre.

— Un peu de rhum plutôt, elle l'aime. Mais, tenez, ta voilà déjà qui revient à elle.

— Ce n'est rien, mes enfants, c'est passé... Mais,

dans le premier moment, vous concevez, une si grosse somme, ça éblouit!...

— Oui, oui, c'est pardonnable,

~ Ah ! mes chères petites, nous voilà bien riches... vos dots vont se doubler !... Vous devenez des partis superbes... vous pouvez prétendre à tout !

™ À tout ! dit Laurette en riant ; oh ! moi je ne suis pas ambitieuse, je n'élève pas mes vues si haut !

— Ce à quoi nous pouvons prétendre à présent, dit Rosalvina, c'est à acheter un château dont nous porterons le nom.

— Un château ! dit M, Laridon, en haussant les épaules, mais vous êtes folle, ma nièce ! Si vous achetiez un château, cela vous ruinerait au lieu de vous enrichir ! Et l'entretien, et les frais...

— Enfin, mon oncle, si nous n'achetons pas un château, vous nous permettrez bien au moins d'avoir une terre... et on peut aussi porter le nom de sa terre...

— Oui, certainement, dit madame Gorbillon, nous achèterons une terre, une propriété, une villa, où nous irons passer l'été; c'est bon genre... D'ailleurs, il faut bien faire quelque chose de cet argent!

— On le place, ma sœur.

— On n'est pas obligé de placer tout, et je suis de l'avis de Rosa... de Rosalvina, dis-je, je ne veux plus être appelée Madame Gorbillon.

— Vous ferez ce que vous voudrez, ma sœur; après tout, c'est votre bien, et je m'en lave les mains.

— Joseph, quand toucherons-nous cette somme ?

4 i 6 UN JEUNE HOMME MYSTERIEUX.

— Je n'en sais rien, je vais aller aux renseignements ; mais vous pouvez être tranquille, c'est bon, c'est de l'or en barres ! vous serez bien payée. Je m'informerai de l'époque fixée pour le payement des lots. Au revoir, ma sœur! mes compliments,.. Embrassez-moi, mes nièces...

— Joseph, vous viendrez dîner avec nous, j'espère?

— Avec plaisir ; au fait, un tel événement vaut bien que Ton fasse sauter un bouchon de Champagne !

— Vous en boirez, mon frère.

— J'y compte, au revoir !

L'oncle est parti. La maman et la fille aînée font déjà de grands projets pour l'avenir.

— Ma mère, dit Rosalvina, il faut dès demain lire toutes les annonces de terres, de propriétés à vendre... il faut t'abonner aux Petites-Affiches.

— Ma fille, les grands journaux en mettent aussi long que les Petites- Affiches. Nous lirons toute la quatrième page, que je ne regardais jamais... mais si on ne paye pas tout de suite ?...

— Ça ne ici it rien, il faut bien le temps d'aller voir les propriétés, de les visiter... de s'arranger pour le prix... de savoir si le pays nous plaît... si Ton est entouré de voisins comme il faut pour avoir erisuie une société agréable.

— C'est juste ! Oh ! tu as raison, ma fille, il faut surtout être entouré de gens distingués, car je ne veux recevoir que du beau monde. Eh bien ! Laurette, tu ne dis rien ; est-ce que tu n'es pas de notre avis?...

— Oh ! maman, vous savez bien que j'approuve tout ce que vous faites !... Seulement, je vous plains, s'il vous faut tous les jours lire la quatrième page des journaux.

— Ceci nous regarde, ma sœur.

— A présent, ma Me, je suis enchantée que tu aies rejeté les hommages de M. Bléry. Un mari de cinquante mille francs, ce n'est plus là ce qu'il te faut : tu

peux prétendre à beaucoup mieux.

— Oui, ma mère, soyez tranquille I Je saurai bien trouver l'être digne de mon affection.

Laurette se retourne pour sourire et rentre dans sa chambre, laissant sa mère, et sa sœur se demander de quel côté elles doivent acheter une propriété.

L'oncle vient dîner, la cuisinière a reçu ses instructions ; on fête la fortuna qui arrive, on boit des vins généreux et M. Laridon s'écrie :

— C'est dommage que Bléry ne soit pas des nôtres; je suis certain qu'il prendrait une vive part à ce qui vous arrive.

— Je n'en doute pas, du madame Corbillon ; mais, franchement, je suis bien contente à présent qu'il ne soit pas mon gendre.,.

— Pourquoi donc cela, ma sœur?

— Parce que Rosalvina peut prétendre à beaucoup mieux qu'à un parti si mesquin.

— Vous voulez qu'elle épouse un prince ?

— On ne sait pas, mon frère, on ne sait pas !... Ah ! Joseph, vous qui lisez beaucoup de journaux, quand

vous verrez quelque belle terre à vendre, prenez-en note.

— Parbleu ! ma sœur, vous m'y faites penser ; tout à l'heure, un monsieur avec qui je causais me disait justement qu'il était décidé à vendre sa propriété et pas trop cher.

— Et dans quel endroit est située cette propriété î

— Dans les environs de Poissy... Joli pays... pas bien loin...

— Et le nom de cette terre ?... car elle doit avoir un nom, pour peu qu'elle ait de l'importance.

— Oui, on la nomme la Terre des Amandiers,

— Ah! fi! l'horreur! s'écrie Rosalvina, quel vilain nom !... Ma mère, vous ne voudriez pas vous appeler : Madame des Amandiers... on vous croirait une épicière retirée.

— Oh ! non, point d'amandiers !... Et puis, Poissy, le pays aux bestiaux... cela sent trop son bœuf!... Ce n'est pas là la société dont je désire m'entourer.

— Tant pis, ma sœur< car je crois que c'était une bonne affaire.

— Soyez tranquille, mon oncle, nous en trouverons d'autres... Tous les jours, dans les journaux, on annonce quelque propriété a vendre... nous choisirons.

— Oui, ma fille, tu as raison, nous choisirons... nous avons le temps!... Ce que je veux, avant tout, c'est un domaine qui porte un joli nom.

Ce soir-là, Bléry ne vient pas voir la famille Corbillon ; Laurette le regrette, car elle pense que le bonheur

qui leur arrive ne peut lui causer que du plaisir, et elle *est impatiente de lui apprendre cette nouvelle.

Le lendemain, madame Corbillon était sortie pour aller s'abonner à plusieurs journaux; elle revient au bout d'une heure, et c'est elle, cette fois, qui est émue, effarée, rouge comme son frère l'était la veille, au point que ses filles en sont effrayées et lui disent :

— Qu'avez-vous, maman? vous voilà toute bouleversée!... Que vous est-il arrivé?

— Ah! mes enfants, mes belles filles... si vous saviez... C'est à ne pas le croire!...

— Mon oncle se sera trompé hier... nous n'avons pas gagné le gros lot ?.. .

— Ce n'est pas cela, bien au contraire ! La fortune nous accable de ses faveurs !... Elle nous en assomme !... j'en suis tout abasourdie !

— Nous avons gagné deux lots au lieu d'un ?

— Laissez-moi me remettre, mes enfants... Laurette, donne-moi un peu d'eau sucrée.

— Avec de la fleur d'oranger ?

— Non, avec du kirsch, c'est moins fade. Ecoutez moi, maintenant : Vous savez que, outre mes actions sur la ville de Paris, j'ai aussi des obligations du Crédit foncier, qui donnent tous les trois mois lieu à des tirages où il y a des lots à gagner?.,, bon placement, excellent placement !...

— Eh bien! maman?

— Eh bien ! il y avait eu un tirage il y a huit jours... je n'y avais pas pensé... je ne m'en étais pas occupée»

Tout à l'heure, j'y songe... je passais justement rue des Capucines, devant les bureaux du Crédit foncier: j'entre chez le concierge, qui a toujours des listes imprimées du dernier tirage; j'en prends une, je regarde... je pousse un cri de surprise, je vois que j'ai gagné le lot de cinquante mille francs, Oh ! j'en suis certaine : je sais mes numéros par cœur.,.

— Il se pourrait! encore cinquante mille francs...

— Ah ! cependant, comme je n'ai que des actions de rinq cents francs, je n'ai droit qu'à la moitié du lot... c'est donc vingt-cinq mille francs qui nous arrivent encore..» E-t-ce que ce n'est pas gentil?...

Très-gentil, dit Laureite. J'ai peur maintenant

que nous ne devenions trop riches !...

Non, ma sœur ; mais ce surcroît de fortune nous

permettra d'acheter une propriété plus importante ; n'est-ce pas, maman?

— Oui, ma belle, je crois que nous friserons le château ; et si nous en trouvons un petit, pas trop cher, quoi qu'en dise ton oncle, nous pourrons nous le permettre I... Joseph a des vues trop bornées, il ne comprend pas la grandeur. Au revoir, mes enfants... Je retourne m'abonner, car j'avais tout quitté pour veni, vous apprendre ce nouveau bienfait de la Providence.

Maman, vous n'avez pas, par hasard, encore des

billets ou des actions qui peuvent gagner des lots?

— Non, mesdemoiselles, mais il me semble que nous pouvons bien nous en tenir là. Je vais passer chez mon frère pour lui faire part de cette nouvelle

LES JEUX DE LA FORTUNE. 12 f

fortune,.. Je l'inviterai encore à dîner... Laurette, dis à la cuisinière de nous faire t*a plum-pudding, Joseph l'aime, et moi aussi.

L'oncle Laridon est irenu dîner ; il est dans l'enchan* 'iement, car ce n'est point un envieux, et le bonheur qui arrive à sa sœur et à ses nièces n'est pas mêlé de ces regrets qui font dans de telles circonstances dire à des parents et même à des amis : et II ne m'en arriverait pas autant, à moi ! »

Ge soir-là, Bléry vient voir la famille Corbillon. Il est frappé de cette joie, de cette animation qui brille sur tous les visages. On se hâte de le mettre au fait. Ce qu'il apprend ne lui cause pas un grand plaisir, tout au contraire; mais il se contraint; il fait son possible pour avoir l'air enchanté. Il complimente la maman sur cette nouvelle fortune qui lui arrive. Mais, malgré lui, ses paroles, le son de sa voix, se ressentent de ce qu'il éprouve et sa gaité n'est pas franche. Madame Corbillon en fait la remarque et dit tout bas à son frère ;

— Ce pauvre jeune homme fait une drôle de mine ! Il est bien vexé maintenant de ce que Rosalvina n'ait pas voulu de lui pour mari.

— Je ne suis pas de votre avis, ma sœur, répond Laridon. Je ne crois pas que mon ami Bléry soit intéressé, et, si vous lui trouvez un air drôle, c'est que ce qu'il apprend ce soir est bien fait pour étonner.

Le bon oncle avait raison : loin d'être intéressé, Charles Bléry aurait voulu que Laurette fût pauvre, afin de demander sur-le-champ sa main. Mais cette

fortune qui est arrivée à celle qu'il aime, met maintenant un obstacle à son bonheur et détruit ses espérances. S'il avait demandé la main de Laurette avant cet événement, avant qu'elle ne devint un riche parti, on aurait pu croire que l'amour le faisait agir; mais à présent qu'il a caché son penchant pour la sœur cadette, que, par délicatesse, il n'a pas voulu passer subitement d'une sœur à l'autre, s'il demandait la main de Laurette, on croirait que c'est pour sa fortune qu'il pense maintenant à l'épouser*

Le jeune homme a compris tout cela en un instant ; aussi est-il silencieux près de Laurette, qui lui dit à derni-voix :

— Eh bien ! monsieur, vous avez l'air tout rêveur, ce soir! Est-ce que vous êtes fâché que nous soyons devenues riches?

— Fâché ! oh I non, mademoiselle; je ne puis que bénir ce qui peut contribuer à votre bonheur. .. j'en suis heureux !

— Vous n'en avez par l'air , cependant !

— C'est que je pense... seulement... que votre position n'est plus la même...

— Eh bien ! après ? est-ce que vous croyez que cela va me rendre fière, prétentieuse ; que cela changera mon caractère enfin !

— Non, mademoiselle, non ; je suis persuadé que vous serez toujours aussi aimable, aussi bonne. . et je vous fais bien mes compliments.

Bléry est parti, laissant Laurette tout étonnée de sa

tristesse ; et Rosalvina ne répondant à son salut que par un de ces mouvements de tête protecteurs dont les grands seigneurs daignent quelquefois honorer leurs subalternes.

Maintenant que la famille Corbillon se sent plus riche de cent soixante-quinze mille francs, on passe son temps à lire les annonces des journaux; on s'est même décidé à prendre les Petites- Affiches, dans lesquelles il y a beaucoup plus de choix. Lorsque, dans les environs de Paris, on annonce une propriété qui semble convenir, madame Corbillon prend le chemin de fer avec Rosalvina, et toutes deux vont visiter cette propriété. Quand le voyage est un peu long, elles se font accompagner par l'oncle Joseph. Quant à Laurette, elle est rarement du voyage; elle a déclaré qu'on n'avait pas besoin d'elle, que tout ce qu'on ferait serait bienfait, et qu'elle trouverait toujours à son goût Ja villa ou le château qui plairait à sa mère.

Les excursions de ces dames ne duraient pourtant

jamais plus d'une journée, parce qu'on veut bien aller vivre l'été à la campagne, mais on veut rester assez près de Paris pour pouvoir s'y rendre en deux ou trois heures au plus. Mais, pendant ces fréquentes absences, Bléry pourrait venir, et Laurette veut être là pour le recevoir.

Cependant, depuis leur changement de fortune, les visites de ce jeune homme sont plus rares et plus courtes. Avec Laurette il est moins causeur, moins expansif ; il se tient sur la réserve, bien décidé à ne pas lui laisser connaître son amour, qu'elle pourrait croire à présent n'être qu'un prétexte dont l'intérêt serait le véritable mobile.

De son côté, l'aimable fille ne comprend rien à la conduite de Bléry, en le voyant maintenant froid et contraint avec elle ; elle se figure que son cœur lui avait donné de fausses espérances et qu'elle avait eu tort de croire qu'elle avait réussi à lui faire oublier sa sœur.

Voilà donc deux personnes qui souffraient, qui se faisaient de la peine, et tout cela faute de s'entendre! mais c'est presque toujours ainsi que les choses se passent dans le monde, où tout irait bien mieux et bien plus vite si l'on se disait franchement le fond de sa pensée.

Trois semaines se sont écoulées et Ton n'a fait encore aucune acquisition. Tly avait pi es de Versailles un petit château qui plaisait beaucoup à Rosaivina, mais on en voulait deux cent vingt mille francs, et madame Corbilîon avait dit :

— Nous n'avons pas encore gagné assez de gros lots ! C'est bien désagréable!

Dans les environs de Gorbeil, on avait trouvé une très-jolie propriété, bien plantée, irè>avantageuse, bâtie solidement et ne coûtant que cinquante-cinq mille francs.

— Il faut acheter cela, avait dit Joseph. Mais on s'était informé du nom de ce petit domaine, et les paysans avait répondu :

— C'est la terre de la Pie... v'ià le nom qu'on lui donne.

Là-dessus les deux dames étaient bien vite retournées prendre le chemin de ter en s'écriant :

— 11 n'y faut plus penser !

— Vois-tu, ma mère, on nous appellerait les dames de la Pie !

— Ah! fi! quelle horreur ! je crois que j'aime encore 'mieux être appelée Corbillon ! C'est dommage, c'était

gentil; mais la pie... un oiseau de portier!... 11 n'y a pas moyen de prendre ce titre-là.

Mais, un matin, en parcourant les journaux, on trouve cette nouvelle annonce ;

« A vendre sur une seule enchère la terre des Grives, située à sept lieues de Paris, tout près de Lagny et à cinq minutes du chemin de fer; mise à prix, soixantedix mille francs. Ce charmant domaine se compose d'un beau bâtiment, bâti à l'italienne, entre cour et jardin. Il y a huit appartements de maître, salle de bil-

lard, remise, écurie, pavillon séparé pour loger un concierge et un régisseur, sans compter les écuries et les communs. Beau jardin en plein rapport. Parc et clos planté en vignes, le tout formant sept arpents. Le pays est charmant, très-habité, et la Marne passe à deux cents pas de la propriété. On peut entrer en jouissance tout de suite, en achetant la propriété toute meublée. On s'arrangerait pour cela à l'amiable. »

— Tiens ! tiens! dit madame Corbillon, après avoir lu cette annonce ; que penses-tu de ceci, Rosalvina? cela me séduit beaucoup, moi!

La belle Rosalvina lit tout l'article, puis le commente :

— La terre des Grives... Le nom n'est pas désagréable... La grive est un oiseau très-estimé des chasseurs, et la chasse est un délassement ou plutôt un. exercice extrêmement distingué. On nous appellerait les dames des Grives, cela ne sonne pas mal à l'oreille.

— C'est-à-dire que cela sonne très-bien... et huit appartements de maître... remise... écurie... Nous achèterons un char-à-bancs... Sept arpents de terrain !... c'est immense !..<

— Et le pays est très-habité ! Voilà, ma mère, ce qui me plaît beaucoup,

— A sept lieues de Paris, ce n'est pas loin, on. fait cela en moins d'une heure... et le prix n'est pas trop élevé.

— Maman, il n'est encore que dix heures, nous pouvons aller voir cette terre dès aujourd'hui...

— Certainement... Je vais m'habiller... Je voudrais cependant que Joseph vînt avec nous... car je ne sais pas quel chemin de fer il faut prendre pour aller là..,

— Maman, dit Laurette, mon oncle a justement dit hier au soir qu'il viendrait ce matin pour te parler au sujet d'un placement de fonds.

~ Il est ennuyeux avec ses placements... mais nous emmènerons mon frère avec nous, Laurette, habilletoi ; je veux que tu viennes aussi;

— Pourquoi cela,., puisque?...

— Je veux que tu viennes. Le temps est superbe, ce sera une promenade charmante... et j'ai bien dans l'idée que nous avons enfin trouvé ce qu'il nous faut.

L'oncle Joseph arrive. On lui annonce qu'on va l'emmener voir une nouvelle propriété tout près de Lagny.

— Alors, dit Laridon, il faut prendre le chemin de fer de Mulhouse qui passe à Chellesr puis à Lagny... C'est boulevard de Strasbourg qu'il faut aller... Mais y a-t-il un convoi, ce matin ? voilà ce que j'ignore.

— Nous saurons cela quand nous y serons. Laurette, dis qu'on aille nous chercher une voiture à quatre places...

— Mais, ma sœur, j'avais recommandé mon dîner à Madeleine... elle va m'attendre... Serai je de retour?

— Eh ! mon Dieu, mon frère, si vous n'êtes pas revenu à temps, votre bonne ne mourra pas de faim pour cela, soyez tranquille. Moi, je vous mènerai dîner aux

Frères- Provençaux... C'est votre traiteur favori, je la sais.

— Ma sœur, vous avez des arguments auxquels on ne peut pas résister.

La voiture est venue. On part ; on arrive à la gare du chemin de fer. Le train qui passait tout près de Lagny partait à midi et quart, on n'avait que vingt-cinq minutes à attendre. M Laridon profite de ce temps d'arrêt pour demander quelle est cette propriété dont on a tant envie.

— Mon oncle, dit Rosalvina, c'est la terre des Grives... une maison ravissante...

— On nous appellera : les dames des Grives, mon frère.

— Ah ! vous voulez nous en faire voir des grises!

— Pas de mauvaises plaisanteries, mon frère ; d'abord, on ne vous dit pas des grises, mais grives [...Comprenez-vous ?

— Ah ! des grives ! un petit oiseau qui est très-bon rôti... très-gras... On le trouve dans les vignes.

— Justement, il y a des vignes... Sept arpents de terrain !... c'est joli.

— Ce n'est pas immense ; et le prix?

— Soixante-dix mille francs.

— Hum ! c'est cher...

— Comment, cher! il y a huit chambres de maître et des communs.

— Enfin, il faudra voir. Le pays est assez agréable.

C'est au-dessus de Chelles, où je suis allé plusieurs fois.

— La Marne passe à deux cents pas de la propriété.

— Ceci est une considération, on peut pêcher. L'heure du départ a sonné. On monte en wagon.

Tout le long du chemin de fer, on fait des projets; on se voit déjà établi dans la terre des Grives. Laurette seule ne prend pas part à ce qu'on dit. Mais, comme les autres sont très-bavards, on ne remarque pas qu'elle ne dit rien. Pour les gens qui parlent peu, c'est un grand avantage de se trouver a^c des bavards : on leur laisse tout à faire.

On arrive à la station de Lagny, qui est à cinq minutes de cette ville. On se trouve donc en pleine campagne en descendant de wagon.

— Comment nous diriger maintenant, dit Laridon, est-ce en avant, est-ce en arrière? Avez-vous d'autres renseignements?

— Non, mon frère !

— Attendez ! dit Laurette, voilà là-bas une maisonnette assez gentille, je vais aller aux informations.

— Elle a raison, dit madame Corbillon, un domaine aussi conséquent.*

— Important, ma mère, il ne faut pas dire conséquent !

— Oui, je le sais, c'est ma langue qui a tourné ; je veux dire qu'un domaine de cette prépondérance doit être connu dans les environs.

Laurette revient en disant :

— Je vais vous conduire; on m'a bien renseignée. Suivons cette route à droite, puis la première à gauche, et nous verrons devant nous la propriété qui est à vendre.,. Il n'y a que pour six ou sept minutes de chemin.•,

— A la campagne, ça veut dire un quart d'heure, dit Laridon; c'est égal, en route !

La société se met en marche. On admire le pays ; la campagne est belle, enrichie de fabriques et de maisons bourgeoises. Lorsqu'on passe devant une jolie villa, Rosalvina s'écrie :

— Ceci doit être fort bien habité ; regardez donc, ma mère, la belle grille dorée dans le haut.,.

— Oui, c'est bien bon genre, et des géraniums sur tous les pilastres qui soutiennent la grille.

— On ne voit que cela partout, dit Laridon.

— Partout, partout... Où donc en avez-vous vu à Paris, mon frère?

— Ma sœur, Paris n'est pas à la campagne. Tenez, j'aimerais mieux cette maison là-bas à gauche.,, c'est bâti plus solidement !

— Ah ! mon oncle, vous ne vous y connaissez pas... Cette maison n'a pas de style,., c'est lourd.., c'est carré... pas la moindre sculpture... Ah! tenez, là-bas... voilà quelque chose de charmant... cette maison flanquée de deux tourelles. Laurette, est-ce la nôtre?

— Mais non, nous ne sommes pas encore arrivés.

— C'est dommage, dit madame Corbillon, ces deux

i32 UN JEUNE HOMME MYSTERIEUX.

tourelles me plairaient bien. Nous nous serions appe* lées : les dames des Tourelles !

— Et on aurait pu chanter : « Madame monte à sf tour ! » comme dans la complainte de Malbrough !

— Mon frère, vous aimei bien à plaisanter,

— Il me semble, Primerose, que cela n'est pas défendu.

— Ce qu'il y a de certain, dit Rosalvina, c'est que ce pays est très-bien habité, et que celui qui demeure dans cette villa, flanquée de deux tourelles, ne peut être qu'un personnage extrêmement distingué!

— Nous ferons sa connaissance, ma fille, nous recevrons tout le beau voisinage... Nous donnerons des dîners, des thés ; car il faut bien se faire honneur de sa fortune.

Si vous donnez à manger, vous aurez toujours de

la compagnie, murmure Laridon.

Mais, par exemple, je n'inviterai pas nos connaissances de Paris à venir nous voir... les Dupont, les Chaumillet .. Tous ces gens-là ne manqueraient pas de m'appeler encore : Madame Corbillon... et je neveux pas de cela.

Vous avez raison, maman, d'autant plus qu'ils le

feraient exprès... Ils ont crevé de dépit quand ils onv su que tu avais gagné le gros lot. Il faut faire table rase de tout ce monde-là 1

J'espère bien que tu ne comprends pas là-dedans

M. Bléry, dit Laurette; il vous donnera tous les noms

que vous voudrez, et c'est du moins quelqu'un d'aimable et de gai.

— ■ Ah ! je voudrais bien voir que vous n'invitassiez pas Bléry! dit M. Laridon* Comme dit Laurette, c'est ia seule personne aimable de votre société. D'ailleurs, je l'aime beaucoup, moi, ce jeune homme, et lui faire une impolitesse, ce serait me fâcher.

En ce moment, Laurette aurait volontiers sauté au cou de son oncle; il faut qu'elle se contente d'aller lui prendre le bras.

— Oui, dit madame Corbillon, nous pouvons inviter M Bléry, il se met très-bien; et puis aussi le petit Roquinot, n'est-ce pas, Rosalvina î

— Roquinot? Oui, c'est un petit garçon inoffensif; mais il comprend mes auteurs !

— Il ne dit presque rien, murmure Laridon.

— Je crois qu'il n'en pense pas plusl dit Laurette.

— Ma sœur, ce jeune homme nJa que vingt ans... il ne développa pas encore ses pensées.

— C'est dommage qu'il soit si laid, dit madame Corbillon.

— C'est vrai ! répond Laurette, il a été bien mal vacciné !...

Enfin, après avoir tourné à gauche, on aperçoit une belle route et, derrière, une élégante maison bâtie à l'italienne.

— Voilà qui doit être la propriété que vous désirez acheiei, dit Laurette. Ces arbres nous la cachent encore un peu.,, mais nous y serons bientôt.

— Oh! mes enfants, cela me semble superbe h.. Qu'en dis-tu, Rosalvina?

— Oui, ma mère, l'aspect est très-confortable.., pressons un peu le pas... Deux étages et un rez-dechaussée... six fenêtres de face... c'est important!...

— Une belle grille qui ferme l'entrée de la cour... Oh! ma fille, un perron, vois-tu, pour monter au rezde-chaussée.. • un double perron en pierre... voilà qui est distingué !

— Ma sœur, vous pourrez vous appeler aussi madame du Perron!

— Joseph! vous êtes insupportable... Et les sculptures à chaque étage... c'est ravissant 1... des amours sur toutes les corniches !...

— Pardon, ma sœur, ce sont des tètes de cerfs et de sangliers que vous prenez pour des amours.

— Vous croyez?

— Enfin, mon oncle, cela prouve que le propriétaire de cette maison adorait la chasse, et c'est toujours fort distingué.

— Je le veux bien, ma chère amie.

— Mais nous y voici... un écriteau : Maison à vendre. Oh ! c'est bien cela... Il faut sonner à la grille.

— Inutile, ma sœur, elle est ouverte... il n'y a qu'a pousser... et probablement le concierge loge dans ce petit pavillon qui est contre la grille. Entrons.

On entre dans la cour; une espèce de jardinier-concierge sort du pavillon et dit aux étrangers :

— Quoi que vous voulez î

— Voir cette maison qui est à vendre, comme l'indique l'écriteau.,. Est-elle habitée en ce moment?

— Oui, oui, madame Palmyre y est,

— Et cela ne dérangera pas cette dame que nous entrions pour visiter la miison ?

— Si vous voulez acheter, faut ben voir... On n'achète pas une maison comme une bouteille de vin,., rien que sur son cachet! eh! eh !...

— Vous avez raison, dit Laridon en souriant. Vous êtes le concierge?

— Ohl dame! je suis concierge... jardinier... palefrenier... je fais un peu de tout.

— Alors c'est vous qui allez nous conduire ?

— Moi... Ah ! c'est que pour le moment je mange ma soupe, qui est bien chaude, et j'aime pas la soupe froide; mais je vais appeler Fanchon, ma fille, elle vous conduira.

— Ce jardinier comprend l'existence, dit Laridon à sa sœur, il tient à manger &a soupe chaude. f.l a raison !

— Et moi, mon frère, il me semble qu'un domestique peut bien quitter sa soupe un moment pour faire son service !

Mademoiselle Fanchon arrive. C'est une grosse fille, bien fraîche, bien rouge, bien robuste, et qui a l'air de bonne humeur. Son père lui crie du plus loin qu'il l'aperçoit : «C'est pour la maison... montre-la!...» Puis il se hâte de retourner à sa soupe.

Fanchon fait force révérences et dit i

— Ces dames veulent-elles commencer par le bas ou parle haut?

— Il me semble qu'il est plus naturel de commencer par le bas, dit madame Corbillom Conduisez-nous, h fille,

On monte le perron, dont les deux escaliers tournants sont ornés de vases renfermant des fleurs exotiques que madame Corbillon admire et aux quelles elle se pique le nez en voulant les sentir. On entre dans un beau vestibule tout en mosaïque, puis on trouve au rez-de-chaussée, d'un côté, un superbe salon, puis une bibliothèque où il ne manque que des livres, mais les rayons sont tout disposés et les attendent ; de l'autre côté, une belle salle à manger qui fait l'admiration de M. Laridon, puis une salle de billard, puis un cabinet de travail.

— Ce rcz-dc-chaussée est parfaitement distribué, dit madame Corbillon, rien n'y manque.

— Permettez, ma £œur, je trouve, moi, qu'il y manque quelque chose de fort important...

— Quoi donc, mon frère?

— Eh! parbleu, la cuisine! Je n'ai pas aperçu de cuisine!...

? — Oh! monsieur, il y en a une fameuse 1 dit Fanchon. En sortant par l'autre côté du vestibule, vous descendez gueuques marches, et vous trouvez un sous-lesol, comme disent les cuisiniers; la cuisine est là... et vous avez des fourneaux de quoi faire à dîner à un régiment,

— Oh I très-bien, alors... Nous irons visiter cela..,

— Plus tard, mon oncle, plus tard, dit Ros&Ivina; on croirait que vous n'existez que pour manger!

— Ma foi ! ma cbère amie, j'ai bien dans l'idée que c'est indispensable pour exister.

— Voyons le premier étage, mademoiselle; mais on nous a dit que la maîtresse de céans était ici... et si cela la dérange, nous ne pénétrerons pas dans son sanctuaire.

— Oh ! vous pouvez pénétrer partout, mademoiselle; à présent que M. Berloque ne vient plus, madame est toujours visible. Ah ! quand M. Berloque venait, c'était différent ! Dès qu'il venait chez madame, madame nous disait : «Je ne suis visible pour personne, et vous n'entrerez que quand je sonnerai. » Alors...

— C'est bien, mon enfant, c/est bien, en voilà assez... ceci ne nous regarde pas ! dit madame Gorbillon, qui craint que la grosse paysanne n'aille trop loin avec M. Berloque, tandis que Rosalvina prend un air pincé et que Laurette s'est retournée pour rire.

On monte au premier, où l'on trouve quatre chambres de maître, avec petite antichambre, cabinet de toilette et boudoirs, tout cela meublé élégamment dans le style Pompadour. Mais on n'aperçoit pas encord madame Palmyre.

— Madame a son appartement au second, dit Fanchon, parce que la vue est plus belle. Il y a encore làhaut quatre chambres à coucher.

— A quoi bon tant de chambres à coucher, dit

Laridon, puisque cette dame ne recevait que M. Berloque?

— Ah ! je ne vous ai pas dit que madame ne recevait que lui ! Je vous ai dit que, quand il y était, on ne laissait plus entrer personne. Mais, quand il n'y était pas, c'était tout différent ; madame ne se gênait pas pour en recevoir d'autres, et puis on faisait des festins, des bombances, on dansait dans le parc, et on gobichonnait... comme dit papa, et puis le soir...

— Assez, mademoiselle Fauchon, assez, vous causez trop de votre maîtresse.

— Damel je dis ça parce que c'était pas un mystère... tout le monde le sait dans le pays !... Mais quand M. Berloque est arrivé un jour qu'on ne l'attendait pas... il s'est taché, et...

— Nous ne volts demandons pas tout cela... montons au second.

Au second étage, dans une chambre bien coquette, bien fleurie, on trouve la maîtresse du logis. C'est une dame qui peut avoir une trentaine d'années, qui est fort jolie, quoique déjà un peu fanée> un peu fatiguée, qui porte, avec une nonchalance pleine de grâce, une espèce de robe de chambre en velours, nouée à la taille par une torsade en or, et dont les beaux cheveux blcnds, tressés arec soin, forment sur la tête une coiffure ravissante, si bien que Joseph, en apercevant cette dame, ne peut s'empêcher de penser que M. Berloque était un heureux mortel.

Madame Palmyre reçoit fort bien la famille Corbil-

Ion, et, apprenant le motif qui amène ces dames, leur dit :

— Voyez, visitez partout, du haut en bas, "ne vous gênez pas; Fanchon vous fera voir ensuite le jardin, le parc, enfin tout ce qui tient à cette propriété. Il y a dans le jardin un petit pavillon pour prendre le café, puis un kiosque, un labyrinthe, une vieille ruine.

— 11 y a des ruines! s'écrie Rosalvina, ah I j'adore cela!

— Oui, des ruines que j'ai fait faire, car j'ai dépensé un argent fou dans cette propriété ; je n'exagère pas en disant que, pour l'embellir, j'ai bien dépensé soixante mille francs ! le double de ce qu'elle m'avait coûté.

— Et vous voulez la vendre I

— Oui, je ne m'y plais plus... et, moi, dès qu'une chose m'ennuie, je m'en défais. J'y perdrai beaucoup, tant pis! J'ai envie d'aller en Italie... J'achèterai une villa au pied du Vésuve.

— Ah ! madame I quelle idée poétique ! au pied du Vésuve.

— Et les éruptions? dit Laridon.

— Eh ! monsieur, ailleurs, on a des inondations ! Moi, j'aime mieux le feu que l'eau.

— Et vous voulez vendre ce domaine ?

— Soixante-dix mille francs, c'est à peu près la moitié de ce qu'il me coûte... Si vous vous accommodiez du mobilier , qui est encore assez frais , vous pouvei voir...

— Oui, il est très-convenable j

— Il est Louis XV;

— Ah ! je croyais qu'il était Pompadour. Rosalvina s'écrie :

— Mais, maman , c'est la même chose ; madame de Pompadour était sous Louis XV,

— Tu crois qu'elle était dessous? C'est possible*.. Enfin, madame, combien désirez-vous du mobilier ?

— Mon Dieu, une bagatelle... 11 y a un billard ; il y a, je crois, encore du vin dans la cave... mais je ne le compte pas... Nous mettrons dix mille francs de plus pour tout cela.

Laridon fait la grimace. Mais madame Corbillon ne trouve pas que ce soit trop cher. On descend pour visiter les jardins, le parc et le clos. Madame Palmyre s'excuse de ne point accompagner ces dames, mais elle a un peu de migraine* elb attendra le retour de la compagnie.

— Je crois bien que nous nous arrangerons, madame, dit la maman en quittant la propriétaire.

— Et pourrions-nous entrer bientôt en jouissance de cette terre, madame? demande Rosalvina.

— Tout de suite, mademoiselle. Nous allons signer chez le notaire à Lagny, qui peut vous répondre qu'il n'y a aucune hypothèque prise sur cette terre ; puis vous me comptez l'argent et je m'en vais : je ne demande qu'à partir... Si cela vous gêne de me donner le somme entière tout de suite, ne m'en donnez que la moitié, et...

— Je puis payer le tout en signant, madam| ; cela ne me gène en rien, répond madame Corbillon en se rengorgeant.

— Tant mieux , madame, ce sera plus vite terminé.

— Cette dame est très-aimable, dit Rosalvina, en descendant du second étage.

— Je suis de ton avis, ma fille ; et bien coulante en affaires.

— Coulante! murmure Laridon, c'est toi, ma sœur, qui trouves tout bien. Dix mille francs pour un mobilier d'occasion^..- Elle ne donne pas ses coquilles, madame Berloque, je veux dire madame Palmyre... Entre nous, cette maison me parait être plus brillante que solide.

On visite le jardin, qui est fort grand, et dans lequel il y a surtout beaucoup de fleurs. Laurette trouve le pavillon très-joli, mais Rosalvina préfère le labyrinthe.

On entre daus le parc : c'est un joli bois de trois arpents, assez touffu, assez bien dessiné, et dans lequel est vais petite tour où Ton monte par un escalier qui a l'air d'être en ruines, ce qui fait pâmer d'aise Rosalvina, qui s'écrie :

— Ah! que c'est pjpitant... cette tour... ces ruines... ces vieux saules dont le feuillage retombe sur les murailles délabrées !... Il me semble que je vais voir Meh mot h... l'homme errant ! apparaître sur ces créneaux.., Ces ruines doivent dater des croisades!..,

— Cette dame nous a dit qu'elle les avait fait faire elle-même.

— Ah ! mon oncle, ne me désillusionnez pas ! Maman, ?oulez-vous monter à cette tour ?

— Non, ma fille, je craindrais que l'escalier ne tombât sur moi. Allons visiter le clos, les vignes.

— Ah! ma mère, voyez donc là-bas... une pièce d'eau... un petit lac!

— C'est-à-dire un bassin, dit Laridon ; si tu appelles cela un lac !

— Enfin, mon oncle, on peut se promener dessus, il y a un bateau.

— Ça m'est égal-, ce n'est pas moi qui irai désormais en bateau... Je me souviens de ma valse à Toulon.

Oii arrive au clos, qui est planté de vignes, mais fort mal entretenu.

— Il y a beaucoup de raisin, dit Laurette; c'est dommage qu'il ne soit pas encore mûr.

— 11 y a certainement ici de quoi faire du vin, dit madame Corbillon. Eh bien! Joseph, voyons... que pensez-vous de cette propriété?... N'est-elle pas charmante?

— Lamaison est très-jolie,j 'en conviens; il ne manque pas de logement! Mais le jardin est plus en agrément qu'en rapport.., On vous dit que c'est clos de murs partout; mais en beaucoup d'endroits les murs sont dégradés et en bien mauvais état. Les vignes sont mal entretenues et traînent à terre ; vous pourrez peut-être y faire six ou huit pièces de vin, mais qui ne sera pas

fameux... Enfin, ma sœur, comme, avec le prix du mobilier et les frais de l'acte d'acquisition, cela vous reviendra bien à quatre-vingt-cinq mille francs, c'est trop cher... infiniment trop cher!... Au lieu de vous rapporter, cela vous coûtera beaucoup d'entretien. Mon avis est donc que ce serait une mauvaise affaire.

Rosalvina fait un mouvement d'épaules que sa mère a compris, et cette dame répond à son frère :

— Joseph, vous ne voyez les choses que du côté de l'argent! nous ne pensons pas de même. Après tout, nous avons gagné un gros lot, deux même, et nous ne comptions guère là-dessus; c'est donc le cas de .nous donner ce qui fera notre bonheur. Cette terre me plaît... à vous aussi, mes filles, n'est-il pas vrai?

— Oui, ma mère.

— Oui, maman.

— La pays est fort agréable, on a de beaux entourages... Cette propriété renferme tout ce qu'on peut désirer; on est à Paris en moins d'une heure, elle réunit donc ce que nous voulions trouver.

— Ah ! ma mère, vous avez oublié de demander à cette dame pourquoi elle s'appelait : la Terre des Grives ?

— C'est juste, je lui demanderai cela tout à l'heure* Enfin, mon fi ère, c'est une chose décidée, j'achète cette propriété toute meublée.

— Vous en avez parfaitement le droit, ma sœur; seulement ce n'était pas la peine de me demander mon avis.

On examine encore le parc, le jardin, on admire de superbes eerisiers couverts de fruits. Madame Corbilloy s'écrie :

— Voyez donc, Joseph : des cerises de tous côtés î Et vous dites que ce n'est pas en rapport.

— Mon oncle n'avait pas bien -vu, dit Laurette.

— Ma chère amie, ce serait bien malheureux si dans une propriété qui coûte plus de quatre- vingt mille francs on n'avait pas de fruits pour son dessert !

On retourne à la maison et Ton trouve madame Palmyre, qui attendait la compagnie dans le salon, au rezde-chaussée..

— Madame, c'est une chose arrangée, convenue, dit la maman Corbillon ; je prends votre maison toute meublée pour quatre-vingt mille francs.

— J'en suis enchantée, madame, et je suis certaine que vous ne vous en repentirez pas. J'irai tantôt chez le notaire de Lagny, c'est lui qui m'a vendu cette terre, il y a quatre ans ; il préparera les actes, et, si vous le voulez bien, après-demain, vers une heure, nous nous trouverons à son étude pour terminer.

— Très-volontiers.

— Ah ! pardon, madame, dit Rosalvina, mais voudriez-vous nous dire pourquoi on appelle cette propriété :

— Ma foi ! mademoiselle, je n'en sais pas plus que vous... Elle avait ce nom quand je l'ai achetée. Probablement celui qui a fait bâtir cette maison était un grand chasseur, car vous avez pu voir : il a fait mettre des

tètes de cerf partout; je voulais d'abord les faire ôter, puis cela m'a semblé drôle, je les ai gardées.

— C'est fort distingué. Et ce nom, reprend madame Corbillon, on a droit de le porter... de le prendre?

— Assurément, madame, on peut le porter du moment où la terre vous appartient, cela vous donne surle-champ un titre de noblesse...

— En vérité! Merci, chère madame... Après-demain, à Lagny, chez le notaire... Àh ! lequel?

— Il n'y en a qu'un.

— Alors nous choisirons celui-là... Ah! voilà mes nom et prénoms sur cette carte. Je suis veuve et rentière.

— D'ailleurs, vous payez comptant, madame, et cela suffit.

On quitte madame Palmyre. On retourne au chemin de fer, on revient à Paris, et tout le long du chemin on s'entretient de la délicieuse habitation que l'on vient d'acheter. M. Laridon, qui ne veut pas se mettre mal avec sa sœur, finit par dire, comme elle, que la Terre des Grives est une habitation princière, et que, du moment qu'on en porte le nom, on doit être reçu partout. La grosse dame est enchantée, et l'on fait aux Frères- Provençaux un repas de diplomate.

Le lendemain de cette journée, Bléry vient faire visite aux dames Corbillon. On se hâte de lui apprendre la grande nouvelle, l'achat de la Terre des Grives...

— Dont dorénavant nous porterons le nom, dit Ro« salvina.

— Oui, ajoute madame Corbillon, le nôtre prêtait trop à la plaisanterie... et quand on a des demoiselles... s'entendre souvent dire : Qu'y met-on?... vous comprenez... c'était mauvais genre...

— Vous avez parfaitement le droit, madame, de porter le nom de votre nouvelle propriété, dit Bléry en s'inclinant; et pour mon compte, moi, je suis heureux d'être le premier à saluer mesdames des Grives!...

Madame Corbillon est enchantée; elle embrasserait volontiers le jeune homme, et Rosalvina daigne lui adresser un gracieux sourire. Quant à Laurette, elle se hâte de dire :

— Vous viendrez nous voir à notre maison de campagne, n'est-ce pas, monsieur? D'abord c'est tout près, à côté de Lagny, on n'est pas une heure en route...

— Oui, certainement, reprend la maman, il faudra venir nous voir très-souvent... D'abord, je veux recevoir tout le beau monde des environs, et il paraît que le pays est très-bien habité... Je donnerai des fêtes, des dîners, des bals même... ensuite j'ai beaucoup de chambres d'amis, je garderai les personnes qui ne seront pas pressées de retourner à Paris. Du reste, excepté vous et le petit Roquinot... je ne compte pas recevoir beaucoup de Parisiens...

— Madame, je vous remercie de cette exception que vous faites en ma faveur... J'aurai l'avantage d'en profiter. Allez-vous bientôt vous établir à votre terre?

— Nous signons demain le contrat; la propriétaire quitte sur-le-champ... nous irons tout de suite la rem-

'?r. Le mois de juillet commence, nous jouirons de la belle saison... Oh! je voudrais déjà être sur ma terre!...

— II faut dire sur mes terres, maman.

— C'est juste, puisque j'ai sept arpents.

— Et vous viendrez bientôt nous voir, n/est-ce pas, monsieur? reprend Laureite.

— Oui, mademoiselle, oui, bientôt. Mais vous êtes bien occupées de vos apprêts de départ, je vous laisse à vos préparatifs.

— Au revoir, donc! nous vous attendons aux Grives. Bléry s'éloigne en se disant :

— Travaillons, tachons maintenant de gagner de l'argent; disons adieu à notre ancienne existence de bambocheur et de paresseux. Quand j'en aurai à peu près autant qu'elle, alors je pourrai demander la main de Laurette.

La famille Corbillon n'existe plus, ou du moins elle ne veut plus être reconnue pour telle. Depuis trois jours, elle est établie dans sa nouvelle propriété. Le concierge est averti qu'il a l'honneur d'avoir pour maîtresse madame des Grives, que par conséquent ses filles sont mesdemoiselles des Grives, et le paysan , en apprenant cela, s'est écrié :

— Tiens ! c'est drôle, madame s'appelle comme sa terre î

On aurait bien voulu que l'oncle Laridon prît aussi un autre nom; déjà Rosalvina lui avait proposé de s'appeler Rinaldini ou Cleofas, en lui jurant que ces noms-là étaient très-doux à l'oreille ; mais Joseph n'y e

pas consenti : il veut rester Laridon comme devant. Ces dames se promettent de ne l'appeler que Joseph.

On n'a emmené de Paris que la femme de chambre et la cuisinière qui servaient déjà ces dames, et l'on a gardé aux Grives le père Fouilloux, celui qui tient à manger sa soupe chaude, et sa fille, la robuste Fanchon, qui est pour faire les gros ouvrages. Quant à Fouilloux, iL est concierge et jardinier. Il sera palefre» nier quand on aura un cheval.

Pendant les trois premiers jours qui ont suivi leur installation, la maman et ses filles n'ont pas eu le temps de s'ennuyer* [1 y avait tant de choses à voir dans le nouveau séjour que Ton habitait ! puis il avait fallu choisir chacune sa chambre el s'y établir. La maman, qui n'aime pas à monter, s'est logée au premier; Laurette, près d'elle; mais Rosalvina a pris l'appartement qu'occupait madame Palmyre, et qui embaume encore des parfums qu'on y a employés avec profusion» L'oncle a aussi sa chambre au second étage, où il séjournera tant que cela lui fera plaisir.

Madame Primerose passe son temps à visiter ses chambres, à examiner ses meubles, à changer les uns de place, à faire nettoyer, frotter les autres, car madame Palmyre ne prenait sans doute pas la peine de s'occuper de cela. Laurette aide sa mère à tout mettre en ordre. Mademoiselle Rosalvina va se promener dans le parc, lire un roman ou rêver dans la tour en ruines; c'est là le but ordinaire de sa promenade. Enfin l'oncle a été inspecter la cave, où il trouve encore quelques

bouteilles de Champagne et de vins fins, mais qui manque de vin ordinaire. Ce qui fait dire à Laridon :

— C'est bien cela... on avait le superflu et Ton manquait du nécessaire ! cela ne m'étonne pas de madame Berloque.

Et ii s'empresse d'aller dire à sa sœur ;

— Ma chère amie, vous manquez ici d'une chose de première nécessité... du vin ordinaire...

— Eh bien! mon frère, chargez-vous de m'en faire venir... Les caves sont-elles grandes ici?

— Superbes 1 presque aussi vastes que la maison, seulement elles ne sont pas meublées.

— Il faut les meubler, Joseph ; je veux du bourgogne, du bordeaux, du vin d'entremets, de dessert... du Champagne; enfin, je veux une cave digne de ma maison.

— Fichtre ! ma sœur, comme vous y allez ! Mais vous avez raison, point de beaux repas sans bons vins... Je vais m'occuper de cela.

Cependant, quand vient le soir, on est las de ranger et l'on ne peut plus se promener. Ces dames n'ont encore reçu que la visite du petit Roquinot. Ce jeune enthousiaste du romantisme, et qui semble en admiration lorsqu'il entend parler Rosalvina, a eu la maladresse Je dire, en arrivant à la belle villa :

— Bonjour, mesdames les Grives !

Laurette est partie d'un éclat de rire, R os ilvina a fait un mouvement d'impatience et la ci-devaut madame Corbillon n'a pu s'empêcher de s'écrier :

— Mon Dieu! Roquinot, que vous êtes bète ! Nous ne sommes pas des grives... Vous avez l'air de nous prendre pour ces petites volailles !... Nous sommes les dames des Grives.

Le petit Roquinot s'est excusé, en jurant qu'il n'a jamais pris ces dames pour des volailles ; mais l'effet désagréable était produit, et l'on a traité Roquinot trèsfroidement.

Enfin, le quatrième jour de leur prise de possession, la dame dit à ses filles :

— Personne ne vient nous voir ! C'est bien singulier... cette propriété est ravissante, mais quand on possède quelque chose de ravissant, on est bien aise de le montrer... et de s'en faire honneur. Il y a dans les environs de charmantes villas qui doivent être habitées par du beau monde, mais si on ne vient pas nous voir...

— Maïs, maman, tune connais donc pas les règles de l'étiquette? dit Rosalvina.

— Lesquelles, ma fille? Il peut y en avoir que j'aie oubliées.

— Quand on arrive dans un pays et que l'on désire se lier avec ses voisins, on doit aller les voir; on doit commencer au lieu de les attendre.

— Que ne me disais-tu cela plus tôt, ma fille? Alors nous commencerons demain nos visites : nous irons d'abord dans cette propriété aux Tourelles, qui doit être habitée par des personnes très-huppées.

— Il ne faut pas dire huppées, maman, c'est un mot

commun et qu'on n'emploie que dans le petit monde; il faut dire des personnes splendides.

— Ah! très-bien.., splendide! En effet, ce mot4à est bien plus éloquent,,. Qu'est-ce que cela signifie, splendide?

— Mon Dieu! mais cela signifie tout!... Splendide, c'est ce qui est beau, riche, noble, élégant... enfin, ce qui est splendide.

Le bruit de la sonnette de la grille interrompt cette conversation.

— Voilà du monde, dit Rosalvina.

— C'est peut-être M. Bléry, dit Laurette en courant à une croisée. Non, ce n'est pas lui... c'est un monsieur que je ne connais pas.

— Quelle espèce d'homme, ma fille?

— Mais c'est un monsieur fort bien mis, très à la mode... une tournure d'homme du monde.

— C'est quelque voisin qui a eu la politesse de venir le premier,., c'est fort gentil de sa part.

— Il parle à Fanchon pour se faire annoncer, sans doute.

— Descendons au salon, mes filles, co sera plus convenable que de recevoir ce monsieur dans ma chambre à coucher. %

On descend au rez de-chaussée, et la grosse Fanchon vient dire :

LES VOISINS DE CAMPAGNE. i5<?

— C'est M. la Saucière qui vient pour voir ses nou~ velles voisines, qu'il a dit.,.

— La Saucière 1 quel singulier nom!

— Maman, il est probable que cette fille se trompe,., elle estropie le nom de ce monsieur !

— Oh! que non, mam'selle ; je n'estropie personne ! d'ailleurs, je connais bien ce monsieur,., on ne voit que lui aller et venir de chez l'un chez l'autre !... Tout le monde par ici connaît M. de la Saucière!

— Ah! il y a un de! c'est bien différent... le de corrige tout!... Que ne le disiez vous tout de suite, Fanchon! Allez annoncer à ce monsieur que nous sommes prêtes à le recevoir.

Ces dames donnent un coup d'œil à leur toilette. Mais Laurette n'a pas le moindre désir de faire la conquête du voisin, ni Rosalvina, car elle a vu par la fenêtre que ce n'est pas un jeune homme.

M, de la Saucière entre dans le salon, en faisant des saluts moitié Louis XV et moitié Chicard. Il se présente avec une aisance qui bannit sur-le champ la cérémonie. C'est un homme de cinquante ans qui a encore la tournure d'un jeune homme; il n'est pas beau, mais sa figure est spirutuelle, gaie et assez souvent moqueuse. Il y a dans ses petits yeux quelque chose du renard et de la souris. Son nez un peu long et très-fin par le bout semble avoir le privilège de flairer d'avance ce qu'on va lui dire ; il n'a plus que fort peu de cheveux, mais, en revanche, il a de très-gros favoris.

— Mesdames, voulez vous permettre à un de vos voisins de campagne devenir vous présenter ses hommages et vous témoigner le plaisir qu'il éprouve d'avoir d'aussi charmantes voisines?

À ce compliment, débité très-gracieusement par ce monsieur, les dames répondent d'abord par des révérences, puis la maman prend la parole :

— Monsieur,., c'est nous qui sommes flattées,., car enfin, vous avez bien voulu venir le premier, et c'était à nous de commencer.,.

— Oh! madame, que àites-vous là!... Mais vous ignorez que je suis garçon... et un garçon doit toujours prévenir les dames Permettez-moi d'abord de me faire connaître : Hector de la Saucière , ci-devant quart d'agent de change, retiré des affaires de bonne heure, avec vingt mille francs de rente, mais trouvant cela suffisant pour un célibataire qui veut l'être toujours. J'ai la plus profonde antipathie pour le mariage, et je le dis franchement, parce que je ne veux tromper personne. Du reste, ayant mes entrées dans le meilleur monde et à tous les grands théâtres de Paris, fort lié avec les plus grands personnages et par mes connaissances étant à même de rendre de grands services à mes amis, aimant les beaux-arts, un peu poëte, un peu peintre, un peu musicien... jouant à tous les jeux, polkant encore assez bien, sachant mieux que personne conduire un cotillon et ordonner une fête ; voilà, mesdames, que} est celui qui sera fort heureux si vous lui permettez de cultiver votre connaissance.

Ces dames s'inclinent, et la maman répond, en prenant un air digne :

— Monsieur, votre connaissance nous sera très-agréai)le... vous avez raison de dire tout de suite que vous ne voulez pas vous marier, parce qu'on sait à quoi s'en tenir... ça vaut mieux.

Rosalvina tousse très-fort pour tâcher de faire comprendre à sa mère qu'elle dit des bêtises. Mais celle-ci continue :

— D'autant plus que j'ai deux filles encore demoiselles, les voilà... voici l'aînée, Rosalvina des Grives, et sa sœur cadette, Laurette des Grives... moi, je suis madame veuve des Grives.

M. de la Saucière laisse échapper un sourire passablement ironique, tout en répondant :

* — Charmante famille que la famille des Grives !.,.

— J'ai aussi mon frère Joseph, qui vient souvent nous voir..,. J'ai quitté... les affaires.,, avec une fortune splendide!... J'ai gagné un lot...

Ici, Rosalvina tousse si fort que madame Corbillon ne s'entend plus parler et dit à sa fille :

— Tu as donc un chat dans la gorge?

— Non, maman, mais vraiment tu dis à monsieur des choses qui ne sauraient l'intéresser ; il me semble que nous ferions bien mieux de lui demander quelques détails sur le pays, sur les personnes qui demeurent dans le voisinage... Est-ce à vous, monsieur, cette belle

maison flanquée de deux tourelles qui est là-bas., . à gauche ?

— Non, mademoiselle, non ; ma villa à moi n'est flanquée que de deux chiens de faïence, fort bien faits, du reste, car ils font aboyer tous les chiens qui passent!...

— Et connaissez-vous les personnes qui demeurent dans cette propriété, aux Tourelles?... Il y a une grille magnifique et toute dorée... C'est probablement la campagne de quelque grand personnage?

La Saucière sourit avec malice en disant :

— Oui, oui, je connais ceux qui habitent là.,. D'abord, je connais tout le monde, moi; je vais partout, j'aime la société... je dîne chez l'un, chez l'autre .. je traite chez moi... Il faut s'amuser, et à la campagne on mange souvent et beaucoup! La propriété des Tourelles appartient à la famille Patoche...

— Patoche! murmure Rosalvina, ce sont des étrangers?

— Non, c'est un ancien charcutier de Paris, qui a fait fortune avec ses pieds de cochon truffés... Il parait qu'il les faisait exquis !

La maman regarde sa fille aînée d'un air stupéfait en s'écriant :

— Un ancien charcutier! est-ce possible?.., Alors, vous ne voyez pas ces gens-là ?

— Pardonnez-moi, madame, , . Et pourquoi donc ne les

verrais-je pas? M. Patoche a soixante mille francs de rente, il donne des fêtes, de très-beaux dîners !... Que m'importe à moi qu'il ait vendu des j ambonneaux ! . . . L'argent n'a pas d'odeur ! D'ailleurs, sa fille est fort aimable et chante l'italien à ravir, son gendre est très-fort au billard ; et puis à la campagne il ne faut pas être si difficile ! le principal est de passer le temps agréablement.

— Mais, enfin, pourquoi cet ancien charcutier a-t-il fait faire ces deux tourelles, qui donnent à sa propriété un air de seigneur châtelain?

— Ma foi ! je ne vous dirais pas... à moins que ce ne soit pour se rappeler les saucissons qu'il confectionnait jadis ; car, de loin, je trouve que les tourelles y ressemblent un peu !

— Ah ! monsieur de la Saucière, que vous êtes mordant 1

— Il y a encore une jolie villa imitant un chalet, dit Laurette; qui habite là?

— Le chalet? C'est la famille Doublemont; un avocat... une femme assez gentille., deux petits garçons... mais des gens peu aimables... ils reçoivent rarement, ne donnent jamais à dîner. Parlez-moi des Moufinot, à la porte de Lagny... voilà de bons vivants! Madame Moufinot est bossue, mais ses confitures sont très-bien faites, et Moufinot se connaît en vins. Vous avez encore monsieur et madame Platiné... négociants en soieries... Je crois qu'ils ont fait faillite deux fois,, mais c'était pour faire

io8 UN JEUNE HOMME MYSTÉRIEUX.

connaître leur maison; maintenant ils sont très-bien posés... Tout à coté de moi, il y a la villa de madame Mirabelle... une vieille coquette qui a encore des prétentions. Elle est méchante en diable et dit du mal de tout le monde; mais il faut bien médire un peu... c'est le fond de toutes les conversations. Ensuite, à Lagny, vous avez le notaire, le maire, le médecin... Je ne vous conseille pas d'être malade, par exemple!... Ali! le gaillard, comme il vous expédie son monde !... Ma foi ! mesdames, voilà à peu près de quoi se compose votre voisinage; mais ajoutez -y les allants et venants, les Parisiens qui viennent passer ici un jour ou deux, et vous aurez encore une assez nombreuse compagnie.

Laurette se dit que M. de la Saucière ne traite pas fort bien ses voisins. Mais sa mère et sa sœur trouvent ce monsieur fort aimable, d'autant plus qu'il met tout de suite son monde à son aise. Madame Gorbillon lui offre de lui faire voir sa propriété, mais la Saucière s'écrie :

— Obi je connais votre maison... votre jardin..» votre parc... Je connais tout cela mieux que vous peutêtre. Je venais souvent ici voir la belle Palmyre... Je venais quand Berloque n'y était pas. Ce pauvre Berloque! ... ah! ah! ah! elle lui en a fait voir de cruelles !

Madame Corbillon fronce le sourcil ; le voisin s'arrête et reprend ;

— Après cela, on dit tant de choses... surtout à la campagne ! Il y a des gens qui trouvent qu'on est mé-

chant à Paris ; mais que diraient-ils donc s'ils habitaient les environs! Mesdames, je vous quitte; pour une première visite... je ne veux pas être indiscret...

— Nous vous reverrons bientôt, monsieur?

— Certainement; demain, si vous le permettez, je viendrai passer la journée avec vous.

— Vous nous ferez grand plaisir.

— Ah ! pardon... j'ai encore quelque chose à vous demander : Dans ce moment j'ai chez moi, à ma villa, un commensal, un de mes amis, jeune homme fort , bien, très-distingué, vivant de ses rentes ; il est d'une santé délicate, et comme il a pensé que l'air de la campagne lui ferait du bien, je lui ai dit : «Eh bien! venez chez moi passer quelque temps, j'ai de quoi vous loger, vous serez comme chez vous. » Il a accepté. Depuis huit jours il est chez moi. Mais, vous comprenez, quand je viendrai chez vous,., il s'ennuiera tout seul, et si vous permettiez que je vous l'amène...

— Comment donc ! mais avec grand plaisir. Amenez * nous votre ami.,, il sera le bienvenu.

— Oh ! vous en serez satisfaite... il a un ton parfait... un peu d'originalité dans les idées... quelquefois même dans la conduite. Il est très-aimable; puis, tout à coup, sans qu'on sache pourquoi, il devient silencieux... rêveur... Dans le monde, quelques dames l'ont surnommé le mystérieux !.,.

— Le mystérieux ! s'écrie Rosalvina. Oh ! mais, c'est très-intéressant, cela... Je suis bien curieuse de voir ce jeune homme.

— Eh bien ! mesdames, puisque vous le permettez, dès demain j'aurai l'honneur de vous présenter mon ami Endymion Dapreval...

— Gomment avez-vous dit, monsieur ?

— Endymion Dapreval ; oh ! c'est un jeune homme très bien né. Bonjour, mesdames, à demain, je suis bien votre serviteur.,. Ah ! si vous vous dérangez, je ne reviens plus.

M. de la Saucière s'éloigne en sautillant. Les deux sœurs se regardent ; Rosalvina est dans tous ses états ; elle s'écrie :

— Endymion !... c'est lui... Avez-vous entendu, ma mère ? Ce jeune homme mystérieux, c'est Endymion Dapreval !

— Eh bien ! ma fille, après î Qu'est-ce que ce nom a d'extraordinaire?

— Mais, maman, dit Laurette, vous ne vous souve« nez donc pas de l'aventure arrivée à mon oncle, au théâtre de la Porte-Saint-Martin? Celui avec qui il devait se battre en duel, le monsieur Endymion Dapreval, nous avons vu sa carte.

— Ah ! tu as raison, ma fille ; c'est vrai, je m'en souviens, à présent. Ah ! mon Dieu !... comment taire? Si Joseph est ici quand ce jeune homme viendra, il va croire que c'est lui qu'il poursuit I... et puisque ce monsieur est original... il voudra peut-être encore tuer mon frère. Vous concevez, mes enfants, qu'alors il vaudrait mieux ne pas le recevoir.

— Ne craignez donc rien, maman, dit Rosalvina;

comment pouvez-vous croire que ce monsieur Endymion... Ah! le joli nom!... comment voulez -vous croire qu'il pense encore à une aventure arrivée il y a près de trois mois ? Gela n'est pas supposable...

— Je gage, dit Laurette., qu'il ne reconnaîtra même pas mon oncle !

— Mais quand on le nommera, mesdemoiselles, car il sait son nom aussi, puisqu'il lui a envoyé ses témoins.,, et, Laridon !.,. ça se retient.

— Lors même que ce jeune homme reconnaîtrait mon oncle, il ne voudra pas jeter le deuil dans notre famille; ce serait peu poli, dit Laurette.

— Moi, maman, je me charge d'arranger l'affaire.., — Allons, soit ! mais nous devons peut-être prévenir

Joseph quand il viendra ?

— Gardez-vous-en bien... mon oncle est si poltron ! il se sauverait tout de suite. Nous ne le reverrions jamais.

— Eh bien! nous ne lui dirons rien... D'ailleurs, mon frère est venu nous voir hier, il n'est pas probable qu'il revienne avant dimanche; nous aurons vu ce monsieur demain soir, et nous l'aurons tâté... je veux dire nous saurons s'il en veut encore à Joseph. C'est égal, je suis curieuse de voir ce jeune homme.

— Moi, se dit Laurette, j'aimerais bien mieux voir arriver M. Bléry... il ne pense donc plus à moi!... Ah! je m'étais trop flattée.

Et Rosalvina va rêver dans les ruines du parc en murmurant :

— Endymionl... Endymion! Ah! pourquoi mon cœur bat-il plus fort en prononçant ce nom?... N'estce pas un avertissement de la Providence!... N'est-ce pas une sympathie secrète qui m'avertit que je vais voir l'homme que je rêvais l

Le lendemain, Rosalvina est d'une pâleur mate. Sa mère lui demande si elle est indisposée ; mais la belle demoiselle, qui est enchantée d'être pâle, parce que cela donne un air intéressant, distingué, répond qu'elle a passé une partie de la nuit à lire, puis à rêver à ce hasard singulier qui va amener dans leur propriété le jeune inconnu qui a manqué de se battre avec son oncle.

— Moi, cela ne m'a point empêchée de dormir, dit madame Corbillon, bien que cela m'inquiète un peu.

— Ah! si M. Bléry était ici, dit Laurette, il aurait bien vite arrangé cette affaire... mais il nous oublie, il ne vient pas nous voir !

— - En attendant, mes filles, il nous faudra aller faire

visite à tous ces voisins dont M. de la Saucière nom a parlé.

— Oui, ma mère, dit Rosalvina, mais pas aujourd'hui. Ce soir, nous recevons M. de la Saucière et son ami, M. EndymionDapreval ; il me semble que c'est bien suffisant pour un jour. Le principal, c'est de penser aux toilettes que nous mettrons ce soir.

Ces dames étaient fort occupées du choix de leurs robes, lorsque, sur les deux heures de l'après-midi, Joseph Laridon paraît à la grille tenant sous son bras son sac de nuit.

— Mon oncle! s'écrie Laurette.

— Mon oncle ! répète Rosalvina.

— Mon frère ! dit madame Corbillon. Ah ! mon Dieu 1 lui, aujourd'hui, et ce jeune homme ce soir... ! Comment faire?

— Il ne restera peut-être pas à dîner.

— Je crois, au contraire, qu'il vient s'établir ici pour quelques jours, il a son sac de nuit...

— Le voilà, dit Rosalvina, dissimulons!

M. Laridon entre en s'essuyant le visage.

— Bonjour, mes enfants... bonjour, ma sœur... Ouf! qu'il fait chaud !... vous ne m'attendiez pas sitôt?

— Non, mon frère, non... vous aviez annoncé : à la semaine prochaine...

— Oui, mais il fait si beau temps, que je me suis dit : a II faut en profiter, on respire mieux à la campagne qu'à Paris, et, par la même raison, on y a plus d'appétit. » Ensuite, les vins que j'ai achetés pour vous,

ma sœur, vont arriver aujourd'hui, et il est bon que je sois là pour les recevoir^ les faire ranger... car je m'entends à cela mieux que vous.

— -Oh! assurément, Joseph; alors... ce sera long?

— Long... dame! cela prendra du temps,., mais qu'importe!...

— C'est que... vous ne repartez donc pas ce soir, mon frère ?

— Non, vraiment! J'ai prévenu Madeleine. Vous ne voyez donc pas mon sac de nuit?... Je viens m'établir ici pour plusieurs jours... cela ne vous contrarie pas, j'espère?

— Àh! bien au contraire !,..

— Ça nous fait grand plaisir, mon oncle.

— Et avez-vous fait connaissance avec quelque voisin ?

— Il en est venu un hier... M. de la Saucière... il €st très-aimable, très-gai...

— Il dit du mal de tout le monde, par exemple ! ajoute Laurette.

— Ma sœur, il nous a dit que c'était l'usage dans la bonne société.

— ■ Est-ce un jeune homme?

— Non, c'est un homme entre deux âges, qui veut rester garçon.

— Alors, il doit savoir jouer aux dominos... il fera ma partie...

— Mon frère, le domino est un jeu de café, mais cela ne se joue guère dans un salon !

i66 UN JEUNE HOMME MYSTERIEUX,

— Ma sœur, à la campagne on joue tout ce qu'on veut.

— Au reste, vous verrez ce monsieur ce soir... il nous a promis devenir... et doit nous amener un jeune homme... qui loge chez lui...

— Et qui veut aussi rester garçon?

— Ah ! il ne nous a pas dit cela ; mais il paraît que c'est un jeune homme très-distingué... très-bon genre...

— S'il joue le bézy, il fera ma partie.

— Mon Dieu, Joseph, vous ne pensez qu'à jouer!... Encore si vous saviez le whist, voilà un jeu comme il faut!

— On s'y querelle toujours!

— C'est ce qui en fait le charme!

La grosse Fanchon accourt annoncer qu'il arrive un haquet chargé de vin pour madame des Grives.

— Parbleu! je suis arrivé à temps! dit Laridon; c'est bien, la grosse fille, j'y vais ; préparez des lumières. Je monte un instant à ma chambre, puis je descends m'installer à la cave recevoir les vins en pièces et en bouteilles. Ma sœur, nous goûterons les vins fins au dîner.

— Tout ce que vous voudrez, mon frère. L'oncle s'est éloigné.

— Le voilà averti qu'il viendra ce soir un jeune homme, dit la maman.

— Oui, mais cela ne nous avance guère...

— Bah! dit Laurette, quand mon oncle aura bu beaucoup de vins fins, il ne se souviendra plus de son duel.

— Je crois que Laurette a raison... nous verserons souvent à Joseph.

— Mais, ma mère, nous ne pouvons cependant pas griser mon oncle ! s'écrie Rosalvina. De quoi aurionsnous l'air si chez nous on trouvait un homme ivre!... Ah! quelle horreur !.,. mieux vaut cent fois que mon oncle se batte!.,.

— Non! non! verser le sang de mon frère... je n'entends pas cela!

— Encore une fois, dit Laurette, n'ayez aucune crainte, maman. Je me charge, moi, d'arranger cette affaire, et je vous réponds que tout se passera fort bien.

Laridon passe sa journée dans les caves; il n'en remonte qu'au moment du dîner, apportant trois bou« teilles de vin de différents crus, qu'il pose sur la table en disant :

— Ma sœur, vous avez maintenant une cave digne d'un millionnaire*.. Par exemple, cela coûte. J'ai payé pour vous quatre mille deux cents francs,

— C'est bien cher, Joseph !

— Ce n'est jamais trop cher quand le vin est bon, Vous avez pour ordinaire un beaune délicieux, dont beauc^ de gens teraieci i^ur extraordinaire. Vous

vvez une pièce de bordeaux-léoville... puis du bor ieaux-larose... puis un fût de madère... puis du chambertin.. En voilà un échantillon.,, goûtez-moi cela.

Madame Corbillon boit un ?erre de chambertin et s'écrie :

— C'est splendide!...

— Et vous, mesdemoiselles... comment le trouvezvous î

— Très-bon, dit Laurette.

— Moi, dit Rosalvina, je n'aime pas le vin, excepté le Chypre et le lacryma-christi.

— - Vous en aurez, belle nièce... En attendant, voici de l'alieante qui les vaut bien. Goûtez cela, ma sœur!

— Ah! parfait... splendide!... Donnez-m'en encore, mon frère.

«- Enfin, nous terminerons avec ce Champagne, véritable Moël: c'est le vin des dames!

— ■ Retournerez-vous à la cave après dîner, mon oncle?

— Y retourner! Non pas, vraiment! J'y ai pas^é la journée, c'est bien assez. D'ailleurs, tout est rangé... le père Fouilloux m'a aidé; mais je ne vous conseille pas de confier les clefs de votre cave à ce paysan, car, s'il aime la soupe chaude, je crois qu'il aime encore plus le vin frais.

Le dîner menaçant de se prolonger, les deux demoiselles quittent la table pour aller donner des soins à leur toilette. Madame Corbillon, qui voulait que son frère eût une pointe de gaité, ne s'aperçoit pas que

c'est elle qui, en lui tenant tète, s'est donné un petit coup de soleil. Quant à Laridon, il boit très-bien, sans qu'il y paraisse. Heureusement, les deux jeunes filles reviennent, et Rosalvina s'écrie :

— Quoi, maman, encore à table, quand nous attendons du monde... y pensez-vous ? Venez vite au salon, vous y prendrez le café. Si mon oncle préfère rester à table, qu'il ne se gêne pas.,.

— Non, ma nièce... je vais au salon avec vous, je serai bien aise de faire aussi connaissance avec vos voisinSc

On se rend au salon. On prend le café. Madame Corbillon en prend beaucoup, pour se donner de l'aplomb. Laridon se fait du gloria et va le savourer dans un coin du salon, en s'étalant dans une bergère.

— S'il pouvait s'y endormir 1 dit Rosalvina à sa sœur.

— J'ai bien peur que ce ne soit plutôt ma mère qui s'endorme, répond Laurette, elle ne fait que fermer les yeux...

— Ah! mon Dieu I mais ce serait affreux.

La cloche de la grille annonce du monde. Rosalvina sourt pincer sa mère, en lui criant :

— Maman, voilà ces messieurs; attention, soyez bien aimable v..

— Oui, ma fille, je serai splendide.

— N'appelez mon oncle que Joseph!

— Sois tranquille. Je suis madame des Grives,., 'est convenu.

La porte s'ouvre et la domestique annonce :

— M. delà Saucière et M. Eadymion d'Apreval I

A peine ce nom est-il prononcé que Ton entend un bruit de tasse cassée : c'est l'oncle qui vient de laisser tomber son gloria, sa tasse, sa soucoupe, et qui se pe*. lotonne au fond de sa bergère en murmurant :

— Endymion... d'Apreval! c'est lui... il vient me relancer ici... il a su que j'y étais!,.. Si je pouvais m'en aller!...

Le voisin la Saucière présente à ces dames son ami : M. Endymion d'Apreval peut avoir vingt-sept ans; c'est un grand jeune homme d'une tournure élégante, et fort bien de figure. C'est un blond, qui a une forêt de cheveux qu'il porte un peu longs et rejette souvent en arrière, pour découvrir son front haut et fier; ses yeux sont bleus, sa bouche serrée, son nez droit et correct, son teint fort pâle et ses joues amaigries. Il porte de petites moustaches ; ses manières sont distinguées, mais son air est suffisant, et l'on voit que ce monsieur est très-infatué de sa personne.

M. Endymion adresse à ces dames quelques phrases d'usage pour les remercier d'avoir bien voulu le recevoir, lui qui n'est pas un voisin. Mais, pendant qu'ii parle, la Saucière, qui voit tout, a remarqué cette tasse et cette soucoupe tombées sur le parquet; il s'empresse d'aller les ramasser et de les rendre à Laridon, en lui disant :

— Votre café vous a échappé... quel malheur! et la

tasse était encore pleine, à ce que je vois... mais probablement on pourra vous en servir d'autre,

Quand madame Gorbillon a présenté ses filles à M. Endymion, qui ne peut s'empêcher d'admirer la beauté de Rosalvina, celle-ci, de son côté, trouve que ce jeune homme est bien tel qu'elle s'en était formé l'idée, et se sent déjà tout émue à son aspect. Mais Laurette, qui n'éprouve pas la plus petite émotion, remarque la position critique de son oncle, qui regarde la Saucière d'un air effaré, sans savoir que lui répondre; elle se décide à trancher la question ; désignant Laridon à Endymion, elle lui dit :

— Monsieur, nous avons encore à vous présenter mon oncle, que vous voyez là-bas dans ce coin... et qui ne vient pas à vous de peur que vous n'ayez encore envie de le tuer...

— Tuer monsieur votre oncle, mademoiselle, répond le jeune homme en faisant un mouvement de surprise. Gomment! vous me croyez capable... et qui vous fait supposer?...

— Monsieur, vous souvenez-vous d'une querelle que vous avez eue à l'orchestre du théâtre de la Porte-Saint- Martin... il y a environ trois mois?

— Une querelle?

— Qui a manqué d'être suivie d'un duel,

— Ah! en effet... je me rappelle... avec un monsieur... Lari... Laridon.

— Joseph Laridon... le voilà, c'est mon oncle... Avez-vous encore envie de vous battre avec lui?...

— Ah ! mademoiselle, Dieu m'en garde ! Comment, c'est monsieur qui ?..,

— Oui, monsieur, dit Laridon, j'ai trouvé que le sujet de notre... différend,., ne valait pas un coup d'é pée, et voilà pourquoi... je me suis permis...

— Monsieur, c'est à moi de vous faire des excuses... ./est moi qui avais tort... Veuillez donc oublier cette affaire et ne pas m'en garder rancune.

En disant cela, M. Endjmion s'est approché de Laridon et lui tend la main. Celui-ci est tellement enchanté de l'issue de cette affaire, qu'il a envie de sauter au cou du jeune homme; mais il lui empoigne la main et la lui serre si fort que celui ci en fait la grimace.

— Ma sœur, tu l'entends... la paix est faite... M. En £tymion m'a serré la main !

— J'en suis enchantée, mon frère!

— Par ma foi, voilà une reconnaissance bien inattendue! s'écrie la Saucière ; je régalerai les voisins de cette aventure... mais pourquoi donc vous étiez-vous querellés?

— En vérité, je ne m'en souviens plus, dit Endymion.

— Ce n'est pas la peine de s'en souvenir, dit Laridon ; mais pour achever ma réconciliation avec monsieur, tu vas nous donner du punch, ma sœur.

— Volontiers, mon frère, c'était mon intention.

— Bonne idée ! dit la Saucière; d'ailleurs, quand on fait une paix quelconque, il faut toujours boire, ça la fait couler .

Laridon est maintenant d'une gaîté folle; il court dans la chambre en sautillant, il prend sa sœur par la taille et "veut la faire valser.

• — Vous avez un oncle bien gai, dit la Saucière à Laurette; qu'est-ce qu'il fait?

Celle-ci, qui trouve ce monsieur trop curieux, lui répond en riant :

— Mais, vous le voyez, il faAt valser maman.

— Ah ! oui, mais il n'a pas toujours fait cela... je voulais dire quelle profession avait- il embrassée ?

— Mon Dieu, monsieur, je crois qu'il était huitième dans ce que vous étiez quais... mais je n'en suis pas bien sûre. T

Le voisin se mord les lèvres et se promet de ne plus questionner la jeune fille.

Rosalvina s'est déjà engagée avec M. Endymion dans une conversation où elle se livre à tous les élans de son imagination, où elle laisse voir l'exaltation de son esprit et son amour du romantisme et du merveilleux. Le jeune homme semble l'écouter avec un certain étonnement, mais il est constamment de son avis.

La Saucière, qui a si mal réussi dans ses questions à Laurette, s'est tourné vers sa mère et n'a pas la moindre peine à faire jaser celle-ci, qui aime beaucoup à parler et oublie souvent qu'elle ne veut plus être ma dame Corbillon. Elle fait part au voisin d'une partie de ses projets, et ne manque pas de lui dire qu'elle veut acheter des chevaux et avoir une voiture. Alors la Saucière s'écrie :

il 4 UN JEUNE HOMME MYSTERIEUX.

— Vous ne devez pas vous connaître à cela... Est-ce monsieur votre frère qui se charge de ces achats de ehe-. vaux et de voiture?

— Joseph! oh! non, il n'y connaîtrait rien... Sortez-le de ses bouchons et il ne s'entend qu'à ce qu'il mange.

— Ah ! il est dans les bouchons.

Madame Corbillon s'aperçoit qu'elle a dit une bêtise. Elle répond :

— - Oh ! c'est-à-dire... il y était... il y a déjà longtemps, mais dans les gros bouchons... ce qu'il y a de plus beau...

— Dans les bordeaux.

— Mais il a quitté... il est rentier, maintenant.

— Eh bien ! madame des Grives, si vous voulez me le permettre, je me chargerai de vous trouver ce qu'il vous faut en voiture et en chevaux... Je m'y connais parfaitement... j'ai eu six chevaux dans mon écurie; mais je les ai vendus parce que mon médecin m'a ordonné de marcher... Xe saisirai une occasion, je vous aurai quelque chose de ravissant.

— Vous êtes trop aimable, j'accepte, monsieur de la Sauce... de la Saucière. J'accepte avec grand plaisir.

On sert le punch, autour duquel tout le monde se rapproche. Madame Corbillon, qui tient à faire briller le talent de sa fille aînée, dit à Rosalvina :

— Chante-nous donc quelque chose, un de ces airs

LE JEUNE HOMME MYSTERIEUX. i7o

splendides que tu chantes si bien quand tu es seule...

— Ti faut espérer que mademoiselle ne chante pas que quand elle est seule ! dit M. Endymion.

Mais Rosalvina s'excuse ; elle n'est pas en voix : elle déclare qu'elle ne pourrait donner aucun son. Alors le jeune homme se. met au piano et, sans se faire prier, chante une romance, puis une seconde. La voix de ce monsieur est agréable et bien timbrée ; mais il met tant de fioritures, de points d'orgue dans son chant, que Laurette dit tout bas à son oncle :

— On n'a pas besoin d'écouter ce monsieur, il s'écoute assez lui-même.

Quant à Rosalvina, elle est sous le charme, elle écoute encore après que M. Endymion ne chante plus. Cependant la conversation devient plus générale. La Saucière, tout en buvant du punch, y tient presque toujours le dé. Tout à coup il s'écrie :

— A propos, mesdames, savez-vous ce qui est arrivé avant-hier à la fille de la mère Frottin ?

— Non, non, nous ne savons pas.,.

— Qu'est-ce que c'est que la mère Frottin, d'abord?

— Une bonne femme qui habite'une maisonnette a l'entrée de Lagny... maisonnette un peu isolée... près d'un chemin creux... où l'on prétend que.,, la nuit... il vient des esprits.

— Oh! une histoire de revenants... C'est charmant, cela!... Voyons, voyons!

Les trois dames se rapprochent du conteur. Rosalvina dit à M. Endymion, qui est assis en arrière :

— Approchez- vous donc, monsieur... pour entendre cette histoire..,

— Merci, mademoiselle, je suis très-bien.

Le jeune homme a répondu cela d'un air sérieux qui ne ressemble plus au ton enjoué qu'il avait quelques minutes auparavant. Rosalvina en est frappée, mais la Saucière reprend la parole.

— Je vous disais donc que la mère Frottin habite une maison isolée, près d'un chemin creux, isolé aussi, et qu'elle a une fille fort jolie...

— Et toujours isolée? balbutie Joseph.

— Non... la fille est très courtisée au contraire... mais elle est sage !... On le dit, je me plais à le eroire... elle n'écoute pas les galants. Or donc, avant-hier, le soir... il faisait très-noir .. cependant la mère Frottin vit à plusieurs reprises un homme passer devant sa fenêtre.

— Il ne faisait donc pas si noir, alors.

— Ah ! ma sœur, je t'en prie, n'interromps pas monsieur. Continuez, de grâce !

— La mère Frottin (la scène se passait au rez-dechaussée), dit à sa fille: « Je crois que c'est l'ombre de mon mari, mort il y a quinze ans, qui se promène de* vaut notre maison. » Sa fille, qui est une gaillarde courageuse, dit : « Je vais aller voir ce que c'est. — N'y va pas, dit la maman. — Si, si, je veux y aller. » Et Javotte, c'est le nom de ta demoiselle, sortit hardiment de la maison. Vous jugez de l'inquiétude de sa mère!... Cinq minutes s'écoulèrent, cinq éternelles minutes!...

lorsqu'elle entendit des cris, des gémissements, qui partaient du chemin creux, La bonne femme appela au secours; des voisins accoururent avec des falots... et on trouva la pauvre Javotte assassinée dans le chemin creux.

— Assassinée I... Ah! quelle horreur!..,

— C'est effrayant, cela !

— Et cette pauvre fille est-elle morte ?

— Non... il paraît qu'elle en reviendra...

— A-t-elle pu parler... a-t-elle fait connaître son meurtrier?...

— Non, elle ne pouvait pas encore parler .. mais hier elle allait mieux.

— Oh ! alors elle nommera son assassin !.... N'est-ce pas, monsieur Endymion?...

Rosalvina se retourne et demeure toute surprise en voyant que le bel étranger n'est plus là.

— Eh bienl où donc est monsieur Endymion? ditelle en se levant.

On regarde de tous côtés, mais le jeune homme a quitté le salon.

— Il est parti, dit la Saucière.

— Gomment... parti comme cela... sans nous dire adieu!

— C'est son habitude ; il disparaît au moment où on le Cïoit à côté de soi ; du reste, vous savez que c'est bon genre d^ quitter une compagnie sans rien dire,

— Ah ! du moment que c'est bon genre ! dit madame Corbillon.

— C'est égal, je trouve ça drôle, dit Laurette. Rosalvina ne dit rien, mais elle demeure pensive, La disparition subite du bel Endymion jette du froid dans la réunion. Quand il n'y a plus de punch, la Saucière prend son. chapeau et fait ses adieux, Puis chacun va se coucher*

Le lendemain matin, avant le déjeuner, Laurelte prend son oncle à part et lui dit :

Est-ce que vous n'avez pas vu M. Bléry ? est-ce

qu'il nous a tout à fait oubliées?

Non pas, je l'ai vu avant de venir, et il m'a positivement dit qu'il aurait le plaisir de vous voir dimanche... C'est après-demain.

Ah 1 ce sera bien heureux qu'il se décide à venir.

Tenez, mon bon oncle, je vous dis franchement ce que je pense, moi. Eh bien ! j'aime cent fois mieux M. Bléry que ce beau monsieur que le voisin nous i amené hier au soir.

— M Endymion ? il a été très-gracieux avec moi,

il m'a donné une poignée de main... Je le trouve for! convenable, ce jeune homme!...

— Il a fait avec vous ce qu'il devait faire. Mais, moi, je dis que c'est un fat, un homme qui pose... Il rejettt à chaque instant ses cheveux en arrière. Qu'il les fasse donc couper, s'ils sont trop longs 1...

— - Il a une belle voix !

— Il s'écoute trop chanter... il file des sons à n'en plus finir 1 Quelle différence avec M. Bléry ! si franc, si gai, si aimable...

— Oui... je conviens que Bléry a plus de sanèfaçon... Je suis plus à mon aise avec lui.

— Et puis, cette manière de disparaître» hier!... qu'est-ce que cela signifie?

— Le voisin qui parle toujours t'a dit que c'était bon genre dans le monde de s'en aller sans dire adieu.

— Oui, quand on est dans une nombreuse société ; mais non pas quand on est en petit comité comme nous étions hier.

— Ma chère Laurette, je crois que ta sœur a enfin rencontré l'homme qu'elle rêvait... Elle semblait bien émue hier pendant que ce monsieur chantait.

— Mon Dieu, que ma sœur soit éprise de ce monsieur, je ne demande pas mieux,.. Je serais enchantée qu'elle l'épousât! mais je veux au moins que M. Bléry vienne me tenir compagnie, car je ne causerai pas souvent avec M. Endymion.

Au déjeuner, on cause des personnes que l'on a re«

CONJECTURES, SOUPÇONS, TERREUR. 18i

çues la veille, et surtout du jeune homme que le voisin a présenté.

— C'est un beau garçon! dit Laridon,

— Il est splendide! dit madame Corbillon. « — Je le trouve bien pâle, ait Laurette.

— Ma sœur, ce monsieur a un genre de figure qui demande à être pâle. Les couleurs jureraient sur sa physionomie, qui est à la fois noble et mélancolique. A propos, maman, je parlais à ce jeune homme des ruines qu'il y a dans notre parc ; il m'a témoigné un vif désir de les visiter; je lui ai dit qu'il pouvait venir se promener dans le parc quand cela lui ferait plaisir... J'ai bien fait, n'est-ce pas ?

— Certainement, ma fille ; quand on a une belle propriété, on doit s'en faire honneur ; mais, aujourd'hui, il nous faut aller faire visite aux voisins ; c'est de rigueur. Nous irons chez ces Patoche, Doublemont, Platiné, Moufinot, et chez madame Mirabelle., enfin dans toutes les jolies villas des environs. Je regrette de ne pas encore avoir une voiture pour faire toutes ces courses.

— Nous allons donc avoir une voiture, maman?

— Oui, mesdemoiselles, c'est M. de la Saucière qui se charge de me l'acheter... avec des chevaux, ca^ une voiture sans chevaux, ça ne nous servirait pas à grand'chose.

— Ce monsieur se connaît donc en chevaux ? dit Joseph.

— Oui, mon frère... ce monsieur se connaît en

tout; il a eu lui-même six chevaux dans son écurie... mais il ne les a plus,

— Est-ce qu'il les a mangés ?

— Mon frère, votre question est ridicule 1

— Pourquoi donc, ma sœur? mais on mange du cheval maintenant.., c'est reçu... c'est adopté... on dit même que c'est bon... moi, je déclare que je n'en mangerais pas.

— Ce monsieur s'est défait de ses chevaux parce que son médecin lui a ordonné de marcher. Ainsi, mes filles, vous entendez, faites vos toilettes pour m'accompagner.

— Mais, ma mère, dit Rosalvina , il n'est pas du tout nécessaire que vous emmeniez toute votre famille avec vous pour aller voir les voisins... Moi, je préfère rester, d'autant plus que M. Endymion peut venir pour visiter notre parc, et ce ne serait pas poli s'il ne trouvait personne pour le recevoir.

— Comme tu voudras, Rosalvina ; Laurette seule m'accompagnera.

— Moi, dit Laridon, j'irai visiter le potager ; je trouve que tout cela est très-mal tenu, et je cueillerai des cerises; vous en avez de superbes, et le jardinier ne vous donne jamais de celles-là !

Sur les deux heures de l'après-midi, madame Corbillon était partie avec Laurette pour rendre visite aux voisins. Laridon était dans le verger et se régalait de cerises, en se disant :

— Je crois que ces dames ne les aiment pas autant que moi.

Rosalvina, seule dans le salon, tenait un livre, mais le quittait à chaque instant peur aller regarder à la fenêtre; elle ne pouvait tenir en place, car elle espérait voir arriver le bel Endymion. Enfin son espoir se réalise; ce jeune homme vient de traverser la cour. Il demande à Fanchon où sont ces dames, et la grosse fille lui annonce que l'aînée des demoiselles est seule au salon.

— Suis-je indiscret, mademoiselle, en venant troubler votre solitude ? dit Endymion en saluant Rosalvina.

Celle-ci, qui a rougi et pâli tout à coup, >âche de cacher son émotion :

— Non, monsieur, non... vous ne sauriez être indiscret... je veux dire que je pensais bien que vous viendriez.,, aussi je n'ai pas voulu accompagner ma mère et ma sœur, qui sont allées visiter nos voisins.

— Mais je suis désolé si, pour moi, vous vous êtes privée de ce plaisir.

— Oh ! monsieur, pour moi ce n'eût pas été un plaisir.., mais une corvée! Aller voir des gens que Ton ne connaît pas... qui peut-être ne nous plairont pas... Il est si rare de trouver des personnes avec qui on sympathise... Etes-vous de mon avis, monsieur?

— Tout à fait, mademoiselle; la sympathie noue si vite deux cœurs, il n'y a pas moyen de résister à son pouvoir.

— Ah ! que je suis heureuse d'entendre quelqu'un

me parler ainsi. Quand on a des pensées au-dessus du vulgaire, quand l'imagination plane dans l'espace, que l'on trouve mesquins et fades les discours de ceux qui ne sentent pas comme nous !

M. Endymion écoute la belle demoiselle avec attention, mais il ne répond rien. Rosalvina reprend :

~ M. de la Saucière est votre ami., c'est bien à lui de vous avoir offert sa maison de campagne pour y rétablir votre santé,

— Comment ! de m'avoir offert? Vous voulez dire de m'avoir loué... Est-ce que la Saucière offre quelque chose à ses amis !».. Ali I vous ne le connaissez guère ! C'est un gaillard qui n'a jamais donné un sou à un pauvre. Il mange chez l'un, chez l'autre, mais il ne reçoit pas chez lui. Il me loue fort cher deux chambres dans sa maison, et tout ce que je prends, je le paye ; il trouve même moyen de prendre souvent sa part de mon déjeuner. Du reste, très-aimable en société... sachant tout... faisant tout ce qu'on veut, et Gascon comme un dentiste. Jl vous a conté hier une histoire qui n'a pas le sens commun : la fille de la mère Frottin n'a pas été attaquée dans le chemin creux, où probablement elle était allée rejoindre son amoureux ; *m revenant elle est tombée, s'est blessée à la tète... et tout de suite on a fait de cela un assassinat !

— En vérité! ah ! c'était bien intéressant autrement, Voulez- vous venir dans le parc, monsieur?

— Avec grand plaisir.

M. Endymion offre son bras, que l'on accepte. En tra-

CONJECTURES, SOUPÇONS, TERREUR. 18o

versant le jardin, on aperçoit Laridon à cheval sur la branche d'un beau cerisier et mangeant des cerises à cœur-joie.

— N'est-ce pas monsieur votre oncle que je vois sur Cet arbre? dit le jeune homme.

— Oui, c'est lui. Il nous a dit qu'il allait faire soigner le verger... Voilà comme il s'en acquitte ! Mais ne passons pas près de lui.., cela le dérangerait.

On arrive dans le parc. Le bras de Rosalvina s'appuyait légèrement sur celui de son cavalier, qui par moments s'arrêtait comme pour regarder autour de lui et murmurait :

— C'est fort joli,... voilà un endroit fort agréable.

— Oh! tout à l'heure, vous verrez, ce sera bien plus mystérieux... Nous allons entrer dans une allée bien sombre qui mène aux ruines. J'adore les allées sombres... et vous, monsieur?

M. Endymion regarde Rosalvina d'une façon singulière en répondant :

— Gela dépend, mademoiselle ; il y a des moments... mais avec vous on doit toujours s'y trouver bien.

— Ah ! monsieur, je n'ai pas dit cela pour provoquer cette réponse... Je me baisse aller à dire mes pensées,., j'ai tort peut-être.

>— Pourquoi donc? vos pensées ne peuvent être que charmantes.

On entre dans l'allée sombre qui mène aux ruines. Rosalvina sent le bras de son cavalier agité de mouvements nerveux, et comme elle ne peut pas supposer qu'il

a peur, elle présume que c'est elle qui lui cause cette émotion- M. Eadymionest devenu silencieux. Elle tâche de soutenir la conversation :

— Monsieur, vous allez trouver cela singulier, mais depuis qu'au spectacle mon oncle nous a montré votre carte, j'ai toujours eu dans l'idée que je vous verrais.

— Vraiment, mademoiselle?

— Oui, je ne sais pourquoi votre nom m'était sympathique... Endymion... c'est un nom si ravissant!

— Il a J'avantage de ne pas être commun.

— Et puis, on a ses pressentiments... Croyez-vous aux pressentiments.,, monsieur?

— Enormément, mademoiselle.

— Et mon pauvre oncle qui avait si peur de vous... Il avait tort, n'est-ce pas, monsieur?

— Oh! grand tort, mademoiselle !

— Entre nous, je vous avouerai que c'est par peur d'être obligé de se battre avec vous qu'il s'en est allé à Toulon, où il n'avait pas affaire du tout.

— Ah! il est allé à Toulon!...

— Oui, il a vu les galériens... ces infortunés rejetés par la société,.. 11 est bien heureux, lui ! Mon Dieu ! qu'avez-vous donc, monsieur, est-ce que vous auriez aperçu un serpent?...

— Non, mademoiselle, c'est mon pied qui, je crois, a marché sur un crapaud, et c'est ce qui m'a fait faire ce mouvement de recul qui vous a fait peur...

— Un crapaud! Oh! j'ai aussi les crapauds en horreur,.. Est-ce que vous le voyez encore, monsieur î

— Non... Je me suis peut-être trompé. Et vous disiez, mademoiselle, que votre oncle était bien heureux parce qu'il avait vu des galériens...

— Mais sans doute... Est-ce que ces gens-là ne vous semblent pas intéressants?

— Si, mademoiselle... les galériens sont parfois bien à plaindre... il y a des passions qui vous entraînent, qui vous font commettre des crimes dont vous-même ne,., ne...

— Ah ! certainement vous venez encore de sentir le crapaud ?

— Marchons plus vite, mademoiselle, nous le perdrons...

— Oh! oui, allons vite... Tenez, voilà les ruines, monsieur... voilà la vieille tour...

— C'est très-pittoresque.

— Nous pouvons entrer dans la tour... voulez vous?

— Tout ce que vous voudrez...

— Mais avant reposons-nous un moment sur ce banc... Ce crapaud m'a tout émue !....

Rosalvina s'assied sur un banc en ruine, comme la décoration qu'on trouve là. Son cavalier se place à côté d'elle, mais ne semble pas enchanté de se reposer. Il garde le silence ; son humeur enjouée, sa gaieté ont fait place à un air sombre et inquiet. La belle demoiselle, qui le regarde en dessous, voudrait bien savoir ce qui préoccupe et rembrunit le front de ce jeune homme qui devient de plus en plus mystérieux, et par cela

même l'intéresse davantage. Il garde le silence; il faut que ce soit elle qui reprenne la parole.

— Monsieur, vous avez eu souvent des duels... oh ! mais des duels sérieux, pas comme celui avec mon oncle? Pardon, c'est peut-être indiscret à moi de vous demander cela, je vais vous paraître bien curieuse?

— Pourquoi donc, mademoiselle? les duels se savent toujours, d'ailleurs; il est difficile de cacher ceux que que Ton a eus.

— Et puis, pour quelle raison les cacher?... C'est si distingué, un homme qui se bat en duell

— Ah ! vous trouvez cela?

— Si j'étais homme, je crois que je me serais battu pour un mot, pour un regard qui m'aurait déplu.

— Moi, mademoiselle, j'ai déjà eu trois duels,., je crois que cela me suffira.

— Et vous avez toujours été vainqueur?

— Oui, mademoiselle... Ah! excepté dans le dernier... où j'ai été tué!...

— Vous avez été tué, monsieur?

— Je veux dire blessé gravement... on croyait ma blessure mortelle.

— Et vous en êtes revenu, cependant?

— Mais comme vous voyez !

M. Endymion accompagne ces mots d'un sourire un peu forcé et Rosalvina éprouve comme un sentiment d'effroi. Mais le jeune homme se lève brusquement en disant :

— Est-ce que nous n'allons pas visiter les ruines, mademoiselle?

— Oh! pardonnez-moi, monsieur.

On quitte le banc, on monte à la tour, puis on en sort par un autre côté et Ton arrive sur une espèce de plateforme. Là, on voit l'entrée d'une galerie vitrée,

— Où va-t-on parla? demande Endymion,

— Par là, on arrive dans les ruines d'une petite chapelle. Oh! c'est très-curieux... permettez que je passe devant vous, monsieur, je sais le chemin et je vous guiderai, car c'est un peu sombre par ici.

— Volontiers, mademoiselle, puisque vous voulez être mon guide.

Le jeune homme s'efface et Rosalvina entre dans la galerie en disant:

— Il faudrait presque un falot comme on en portait jadis pour se promener ici... Mais en sortant de cette galerie nous verrons plus clair. Les peintures dont on a orné ces vitraux cachent trop la lumière, mais j'aime assez cela... C'était la mole autrefois de peindre sur les vitres, cela adoucissait la clarté du jour. Je voudrais que cette mode-là revînt; et vous, monsieur?

Rosalvina ne reçoit pas de réponse, elle présume ne l'avoir pas entendue et reprend :

— C'est égal, pour des ruines qui ont été faites ré-* eemment, ce n'est pas mal, tout cela... Ah 1 voilà la petite chapelle... Voulez-vous entrer?

Cette fois, ne recevant encore aucune réponse et n'entendant aucun bruit de pas derrière elle, la belle demoi-

t90 UN JEUNE HOMME MYSTERIEUX.

selle se retourne et demeure toute surprise en n'apercevant plus M. Endymion. Elle fait quelques pas en arrière^ regarde de tous côtés et appelle :

— Monsieur Endymion ! . . . monsieur Endymion ! . . . où donc êtes-vous?. . . quel chemin avez-vous donc pris?. . . je suis ici.., répondez-moi donc!.,.

Mais on ne répond pas. Quelques minutes s'écoulent... Enfin, lassée d'attendre et d'appeler en vain, Rosalvina se décide à quitter les ruines. Arrivée dans le parc, elle y cherche encore son cavalier, mais inuti* lement, et il lui faut regagner seule la maison ; ce qu'elle fait de bien mauvaise tanneur, mais en se disant :

— C'est bien extraordinaire. .. disparu comme hier au soir... Oh! certainement, il y a chez ce jeune homme quelque chose qui n'est pas naturel... Il y a un mystère qu'il faudra absolument que je découvre*

Madame Corbillon est revenue enchantée de ses voisins : les Patoche sont un peu communs, mais ils sont meublés, logés, capitonnés comme des princes ; tout chez eux sent la richesse, le bien-être, le désir de jouir de la fortune ; il n'y manque que le goût, l'esprit, Tusage du monde, le bon ton; mais en se couvrant d'or on peut se passer de tout cela. D'ailleurs, il y a une fille très-aimable et un gendre qui est un vrai bouteen-train.

Les Doublement sont beaucoup moins gais, mais ils ont paru très-flattes de la visite de leurs nouvelles voisines. Les Platiné sont d'une politesse outrée, ils ont

reconduit ces dames jusque sur la route, et M. Phtiné voulait même faire mettre le cheval à son cabriolet pour les ramener à leur porte. Mais madame Corbillon s'y est opposée en faisant observer que le chemin è faire était si court que ce n'était pas la peine de monter en voiture. Chez les Moufinot, il leur a fallu absolument accepter un verre de malaga et des biscuits; ces gens-là ont le cœur sur la main. Madame Moufinot est fort laide et bossue, mais elle a tant de gentillesse dans les manières et le langage qu'on finit par la trouver jolie et bien faite. Quant à la vieille voisine, madame Mirabelle, c'est une bien mauvaise langue ; elle dit du mal de tout le monde, mais elle lefait avec tant d'esprit qu'on prend malgré soi plaisir à l'écouter. Elle a dit pis que pendre de cette dame Palmyre, qu'elle appelle aussi : la Berloque, qui habitait la terre des Grives, et déclare qu'elle aurait quitté le pays si cette dame avait continué à l'habiter.

Après ce résumé de leurs visites, résumé que Laurette a écouté sans y mêler un seul mot et comme chose qui lui était bien indifférente, la maman dit à sa fille aînée :

— Et toi, Rosalvina, as-tu reçu la visite de ce jeune homme si bon genre, si splendide, M. Endymiop Dapreval ?

On remarquera que madame Gorbillon met maintenant le mot splendide à toute sauce depuis que sa fille lui a dit <jue c'était une locution distinguée. Mais

Rosalvina, qui ne se soucie pas que l'on sache la manière peu polie dont ce monsieur Ta quittée, se borne à répondre :

— Oui, maman, M. Endymion est venu,

— Et vous avez été promener ensemble dans le parc?

— Nous avons été dans le parc.

— Tu lui as fait visiter les ruines ?

— Oui, nous avons été dans les ruines... mais pas longtemps... ce monsieur avait affaire.

— Doit-il revenir ce soir?

— Je ne le lui ai pas demandé... Il est très-original, ce jeune homme, il a des moments où il est d'une humeur charmante et très-agréable causeur; puis, tout à coup, son front se rembrunit... il ne parle plus... répond à peine... on dirait qu'une pensée fatale le poursuit.

— Ah ! mon Dieu ! serait-ce un remords ?

— Je lui ai demandé s'il avait eu beaucoup de duels, il n'en a eu que trois.

— G'est déjà bien assez I et s'il a chaque fois tué son adversaire...

— Ohl non... ma foi! au contraire, c'est lui qui a été tué,., c'est-à-dire bien dangereusement blessé.

— A la bonne heure ! car, s'il avait été tué5 j'aime â sroire qu'il ne reviendrait pas se montrer dans h monde.

— A moins que ce ne soit un vampire! dit Laurette en riant,

Madame Corbilion rit aussi, mais Rosalvina est devenue très-pâle.

— Et mon frère, qu'en avez-vous fait? reprend la maman.

— Mon oncle est dans le verger ; du moins je l'y ai laissé tantôt, à cheval sur une branche de cerisier.

■ — Ah ! mon Dieu ! est-ce qu'il s'est mis là pour faire peur aux oiseaux et empêcher qu'ils ne mangent nos cerises?

— Non, c'est lui, au contraire, qui fait l'oiseau... Je vous assure qu'il se régale de cerises.

— Ah! mes enfants, que de choses nous avons à faire dans cette propriété pour ne pas rester au-dessous de nos voisins !... Mais cela se fera. Avec de la fortune, on a tout ce qu'on désire ; rien ne nous manquera. Je veux que cette madame Mirabelle elle-même, qui a abîmé cette maison... car elle l'a abîmée, n'est-ce pas Laurette?

— Je ne Técoutais pas, maman.

— Elle a dit que c'était une demeure de cocottes ! Je veux qu'elle soit forcée de convenir que j'en ai fait une villa splendide!

M. Laridon revient au moment de se mettre à table ; il s'écrie :

Gomme ce jardin est mal tenu! Ah! ma sœur,

vous avez un jardinier bien paresseux! Vous aurez des

abricots, pas en masse, mais vous en aurez, et des pommes aussi ; mais il faudrait que les arbres fassent soignés.., Il faudrait ôter les branches mortes.

— G'est au père Fouiiloux qu'il faut dire cela, mon frère.

— Il prétend qu'il ne peut pas tout faire.., Ah! il faudra aussi faire mettre un drap neuf à votre billard ; j'ai aperçu deux énormes accrocs... Il paraît que c'est M. Berloque, qui ne savait jouer que du gros bout et qui crevait toujours le tapis.

— Je pense, Joseph, que vous pourrez bien vous charger de faire mettre mon billard à neuf.

— Ma sœur, je dirai comme le jardinier : a Je ne puis pas tout faire ! » Je soigne votre cave ekvosfruits, c'est déjà assez fatigant.

— Très-bien, alors je prierai M. de la Saucière de me rendre ce service : il est extrêmement obligeant, et il m'a dit qu'il se mettait à ma disposition.

Personne ne vient dans la soirée, Rosalvina a de l'humeur; elle espérait- que M. Endymion viendrait s'excuser de l'avoir quittée si brusquement le matin. Laurette est triste et pense à Biéry. Madame Corbillon est réduite à faire un cent de piquet avec son frère, qui ,a gagne toujours, tout en disant à chaque instant :

-— J'ai mal écarté... il ne me reste- rien!... Je n'ai pas de chance!...

Mais le lendemain, sur les midi, une fort jolie ca-

lèche s'arrête devant la grille ; elle est conduite par un tout jeune cocher qui est couleur de pain d'épice. La Saucière est dans la voiture, il saute en bas, et déjà madame Gorbillon a quitté le salon pour aller au-devant de lui.

— Voilà votre équipage, belle dame, dit l'officieux voisin ; venez l'examiner, j'ose croire que vous en serez satisfaite.

— Comment, cette charmante calèche...

— C'est la vôtre... elle est à vous, je l'ai achetée pour vous... c'est un huit-ressorts; ne vous y trompez pas!

— Un huit-ressorts ! ah ! cela s'appelle comme ça ?

— Cela s'appelle comme ça, quand cela possède en effet sous la caisse ces huit ressorts qui empêchent que vous sentiez le moindre cahot, le plus léger soubresaut. . Couchée dans cette calèche, vous pouvez voyager sur les terrains les plus raboteux, vous ne sentirez rien, vous serez aussi douillettement que dans votre lit.

— En vérité.,. Oh! c'est splendide... Je suis bien oontente d'avoir huit ressorts!

— Et ces chevaux... Regardez-moi cela, comme c'est accouplé !

— Il y en a un bien plus maigre que l'autre.

— C'est exprès pour qu'ils s'accordent mieux ensemble... deux chevaux gras se battent continuellement.

Le maigre est issu d'une race arabe... il va comme le vent... il irait même trop vite si le gras ne le retenait pas. Ah! vous pouvez vous flatter d'avoir un bel attelage!

— Ah ! que vous êtes aimable ! Et ce petit cocher qui est si foncé en couleur, est-ce qu'il a la jaunisse ?

—Grog ?... Non pas, vraiment, c'est son teint naturel; c'est un quarteron.

— Un quarteron?,.. Je ne comprends pas.

— » Vous ne savez pas ce que c'est qu'un quarteron ?

— J'ai toujours cru que c'était le quart d'une livre.

— Le mot quarteron signifie aussi l'enfant d'un blanc et d'une mulâtresse ou d'une blanche avec un mulâtrec. Ces maurieauds sont généralement trèsadroits pour dompter et conduire les chevaux. Avoir un mulâtre pour cocher, c'est ce qu'il y a de plus distingué.

— En vérité ?

— Grog était libre. Je l'ai connu au service d'un de mes amis... ruiné aujourd'hui ; *na foi! je l'ai embau* ché pour vous... Si vous n'en voulez pas, vous le ren« verrez; mais il vous faut cependant un homme pour conduire votre voiture, et ce n'est pas votre jardinier que vous chargerez de ce soin.

— Oh ! je garderai ce jaunâtre ; je suis même trèscontente d'avoir un domestique mâle... Il servira aussi à table?

— Il fera tout ce que vous voudrez.

— Ah! monsieur de la Saucière, que ne vous dois-je jasU..

— Mon Dieu! vous me devez onze mille francs pour la voiture et les chevaux ; ce n'est pas trop cher.

Madame Corbillon ouvre de grands yeux en murmurant :

— Vous trouvez que ce n'est pas cher

— C'est-à-dire que c'est pour rien... mais c'était une occasion, je l'ai saisie et vous en profitez. Voulez-vous tout de suite faire une petite promenade dans votre calèche?,..

— Oh! oui... mais je vais appeler mes filles et mon frère... ils viendront avec nous...

— Allez, vos chevaux son (fieront pendant ce temps-là.

Madame Gorbillon rentre dans la maison. Elle rencontre son frère dans l'escalier et lui crie :

— Joseph !... j'ai huit ressorts h*, c'est splendide I et un quarteron pour le conduire!

Laridon écoute sa sœur, tend l'oreille et répond :

— Tuas huit ressorts qui pèsent un quarteron? Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle machine-là ?

— Il n'est pas question de machine, mon frère, mais d'une voiture, d'une calèche charmante que M. de la Saucière a achetée pour moi, avec deux chevaux, dont un arabe, et un cocher mulâtre qui est quarteron.

Prenez votre chapeau, Joseph, je vais avertir mes filles ; nous allons essayer notre équipage... huit ressorts !.. pomme dans un lit!...

Rosalvina ne demande pas mieux que d'aller essayer la voiture que sa mère vient d'acheter ; mais Laurette prétexte une migraine pour rester, car elle espère que Blery va arriver, et sa présence lui sera bien plus agréable que toutes les promenades en calèche, même avec huit ressorts.

Madame Corbillon n'emmène donc avec elle que sa fille aînée- et son frère. La Saucière présente le domestique jaune :

— Grog, voici votre maîtresse, madame des Grive?, et sa fille aînée, mademoiselle Rosalvina des Grives, Saluez votre nouvelle maîtresse.

Le jeune quarteron salue en sautillant et frappant dans ses mains, comme s'il exécutait la danse des cocos. Puis il désigne Laridon en disant :

— Lui aussi, maître à moi?... des Grives.

— Non, répond Laridon, jene suis pas maître à toi... mais l'oncle.

— Est-ce qu'il parle une langue étrangère ? demande la maman.

— Non,., seulement il aie parlé nègre, mais il corn-

prend tout... il est rempli d'intelligence. Allons, Grog, aidez ces dames à monter en voiture.

Rosalvina s'est déjà élancée dans la calèche, mais madame Corbillon ne monte pas aussi facilement; elle atteindrait avec peine le marchepied, si Grog, pom montrer son intelligence, ne lui empoignait sa rotondité et ne la poussait ainsi dans la voiture. Les dames occupent le fond, les deux hommes se mettent en face d'elles, et la Saucière fait remarquer qu'ils sont fort à leur aise et que l'on pourrait très- facilement tenir six personnes sans être gêné.

— Oui, oui, nous sommes fort bien! dit la maman; n'est-ce pas, mon frère, que cette calèche est charmante?

— Oui, ma sœur ; on est très-bien assis dedans.

— Et toi, Rosalvina, qu'en dis-tu?

— Je l'aurais préférée doublée en ponceau ; mais l'orange ne fait pas mal... elle me plaît assez I...

— Où faut il conduire maîtresse et l'oncle à moi'; demande le quarteron en se plaçant sur son siège.

— Comment, il croit que je suis son oncle, à présent! dit Laridon en éclatant de rire. Il est fort drôle, ce petit... kilo... N'est-ce pas kilo, que vous l'appeiez ?

— Non, mon frère, c'est quarteron; d'ailleurs, son nom est Grog, et c'est toujours ainsi qu'il faut l'appe-

1er. Grog! menez nous promener,., dans des chemins praticables.

— Val ajoute la Saucière, et montre à tes nouvelles maîtresses aye tu conduis bien !....

Grog ne répond qu'en donnant un beau coup da fouet à ses chevaux,

Laurette a laissé partir la calèche, elle n'écoute pas la grosse Fanchon qui lui dit :

— Mam'selle, est-ce vrai que ce petit cocher jaune va être aussi votre domestique? C'est M. Saucière qui m'a dit ça, en me prenant le menton; il m'a dit : « Voilà un nouveau camarade pour vous, petite Fanchon. 11 vous aidera dans le service ; mais prenez garde à vous, les hommes de couleur sont très audacieux avec les femmes, » Ah ben ! qu'il y vienne, son vilain mauricaud, qu'il essaye de me pincer n'importe z'où... et je le recevrai bien ; je n'aime pas le pain d'épice, moi I... Je lui allongerai des soufflets sur son pif citron... Encore

je dis citron... c'est cannelle, plutôt.,. Je ferais bien, n'est-ce pas, mamzelle?

— Oui, oui, vous ferez bien, dit Laurette, mais il me semble qu'on sonne à la grille...

— Mon père y est, mam'selle,..

— Mais non... vous voyez bien qu'il n'y va pas... Courez donc ouvrir !...

C'est Charles Bléry qui vient pour la première fois visiter la nouvelle propriété de madame Corbillon. Laurette court au-devant de lui en s'écriant ;

— Ah! c'est bien heureux!.., vous voilà enfin, monsieur... J'ai cru que vous ne pouviez pas vous décider à venir... Savez-vous qu'il y a déjà plus de huit jours que nous sommes ici 1...

— Mademoiselle, je craignais d'être indiscret en venant trop vite ; quand on doit s'installer dans une nouvelle habitation... on est si occupé...

— Oh ! monsieur, il y a longtemps que nous avons terminé tous nos arrangements !

— C'est charmant ici... cette maison me semble fort grande... c'est plus qu'une villa... c'est une belle propriété... Vous devez vous plaire beaucoup ici ?

— Ah ! vous êtes sûr que je dois m'y plaire ?

— A moins que vous n'aimiez pas la campagne ?

— J'aime la campagne quand j'ai avec moi les pei^ sonnes qui me plaisent... Vous cherchez des yeux ma mère et ma sœur?...

— En effet. .. je croyais aussi trouver ici votre oncle, M. Laridon.

— Mon oncle y est depuis trois jours, mais en ce moment il est allé se promener avec ma mère et ma sœur dans une calèche qu'un voisin a achetée pour nous.

— Ah ! vous avez une voiture?

— Oui, monsieur, de ce matin seulement... avec un petit cocher mulâtre... Oh! nous ne nous refusons rien!

— Comment se fait-il que vous ne soyez pas allée vous promener avec votre famille dans votre nouvel équipage ?

— Gomment cela se fait ? mais c'est bien simple : mon oncle m'avait dit que vous deviez venir aujourd'hui.., je suis restée pour vous recevoir...

— Ainsi, je suis cause que vous yous êtes privée de cette promenade... Vous voyez bien que je suis encore venu trop tôt.

— Ah! c'est vilain ce que vous dites là, monsieur, et je croyais que vous me compreniez mieux!...

Laurette a dit cela avec un accent si touchant, si triste, que Bléry lui prend la main et la presse tendrement dans la sienne, en balbutiant :

— Pardon... je m'explique mal... mais cela a peutêtre fâché votre mère que vous soyez restée?

— Ah ! bien oui, maman a d'autres choses à penser !... Tenez, franchement, je crains que sa nouvelle fortune ne lui trouble un peu la tête. Cette voiture, ce nouveau domestique, nous aurions pu nous en passer l II me semble que nous faisons des dépenses folles,

mais je ne me permettrai jamais de faire à maman la plus légère observation ; mon oncle a essayé une fois de lui en faire et il a été très-mal reçu. Après tout, c'est son argent, qu'elle en fasse ce qu'elle voudra. Etesvous fatigué? Voulez-vous venir visiter le jardin et le petit parc?

— Je ne suis pas fatigué, allons voir tout cela.

— Mais il faut vous rafraîchir avant.

— Soit, je le veux bien; j'agis sans façon... vous êtes si bonne avec moi! Et avez-vous déjà fait connaissance avec beaucoup de vos voisins?

— Deux seulement sont déjà venus. Un M. de la Saucière... homme entre deux âges, assez aimable, mais envieux et médisant. C'est lui qui nous a fait acheter cette calèche et les deux chevaux; puis il nous a amené un de ses amis, beau garçon, mais l'air fort suffisant, et qui se trouve être le jeune homme avec qui mon oncle devait avoir un duel.

— Singulier hasard l

— M. Endymion d'Apreval a fort bon ton, mais J y a, dit-on, un mystère chez ce monsieur-là.,. Son humeur est bizarre... tantôt très-causeur... puis tout à coup sombre, silencieux, il vous quitte, il disparaît, quand vous le croyez encore près de vous. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il plaît beaucoup à Rosalvina I Un homme à mystères! c'est celui qu'elle avait rêvé! Allons nous. promener.

Bléry offre son bras à Laurette, qui l'accepte avec joie et ne craint pas de s'appuyer dessus. On visite le

jardin, puis le parc; ie jeune homme dit franchement que tout cela est mal tenu, 11 fait remarquer à sa conductrice que les murs de clôture sont en très-mauvais état, que Ton peut s'introduire chez eux par plusieurs brèches, que les arbres ne sont ni taillés, ni soignés.

— Il faudra dire tout cela à maman, dit Laurette.

— Mais votre oncle devrait s'occuper de ces détails.

— Mon oncle ne veut s'occuper que de la cave et du verger. Il faudrait ici, avec nous, quelqu'un qui s'y entendit et surveillât tous les travaux. Ah ! voilà un joli bosquet... Asseyons-nous là.

Laurette ne cherche pas les allées sombres; c'est sous un frais bosquet de clématites, de roses du Bengale, qu'elle conduit son cavalier et le fait asseoir près d'elle sur un banc de verdure, en lui disant :

— Il y a encore à voir là-bas des ruines, une espèce de tour gothique que ma sœur affectionne, mais moi je ne trouve pas cela joli... Tenez-vous à voiries soi-disant ruines?

— Je ne tiens qu'à être avec vous.

— Vraiment... Ah! c'est aimable, cela!... Alors, vous allez rester avec nous quelques jours, n'est-ce pas? — ■ Ohl non, mademoiselle, je repartirai ce soir.

— Quoi! ne pas nous donner même un jour... ne pas vouloir accepter l'hospitalité que nous vous offrons... et Dieu sait que nous avons de quoi vous loger !

— Je n'en doute pas, mais... il vaut mieux que je parte...

— Vous avez donc bien peur de vous ennuyer avec nous ?

— Oh! ce n'est pas cela, mais...

— Mais?... vous ne trouvez rien à me répondre... Ah ! je vois que je m'étais abusée !.,.

Une larme tombe des yeux de la jeune fille et coule le long de son visage doux et triste. A la vue de cette larme, Bléry oublie la contrainte qu'il s'est imposé, il presse tendrement la main de Laurette, en lui disant :

— Vous pleurez ! mon Dieu ! et qui vous fait donc pleurer?

— Vous!

— Moi ! moi qui voudrais vous voir si heureuse.,.

— Vous ne me le prouvez guère...

— Qu'ai -je fait de mal?

— Vous m'avez trompée... car depuis que vous ne pensez plus a ma sœur, j'ai cru... je me suis figuré que vous pensiez à moi. Oh 1 j'avais tort... je le vois bien !... mais cela fait du mal de se tromper comme cela...

— Chère Laurette ! mais vous ne vous êtes pas abusée, «. je ne pense qu'à vous, je n'aime que vous; jamais je n'ai éprouvé pour votre sœur ce sentiment si doux, si vrai, que j'ai puisé dans vos yeux,..

— Ah ! enfin.., mon Dieu ! on a bien de la peine à vous arracher cela !... Vous m'aimez ! Ah ! que je suis contente ! Mais pourquoi donc ne me le disiez-vous pas? pourquoi cet air froid, réservé, que vous avez depuis peu avec moi?

— Vous allez me comprendre : j'étais sur le point de demander votre main à madame votre mère, lorsque vous n'aviez que soixante mille francs de dot ; vous êtes devenue beaucoup plus riche, je n'étais plus un parti digne de vous...

— Ah! pouvez-vous croire.. •

— Laissez-moi continuer. En faisant maintenant ma demande, on pourrait dire : « Il se rejette aujourd'hui sur la plus jeune sœur parce qu'elle est trèsriche.,, il ne la demandait pas avant, » et votre maman aurait le droit de le penser.

— Mais non, mais non!

— Je n'étais plus un parti digne de vous... •—Eh bien! qu'est ce que cela signifie? Vous ne

voulez plus de moi pour votre femme parce que j'ai un peu plus d'argent, et c'est pour cela que vous ne me demandez pas à ma mère ! Mais, moi, je veux de vous, monsieur, je vous trouve assez riche... et si vous ne demandez pas ma main, c'est moi qui vous demanderai la vôtre...

— Y pensez-vous, chère Laurette I

— Oh 1 je ne vais pas par quatre chemins, moi. Je suis franche. Dès aujourd'hui, je vais dire à ma mère de vous demander votre main...

— Eh bien! je vous la refuserai.

— Comment, monsieur, vous me refuserez ! Vous ne voulez donc jamais m'épouser?

— bi, mais je veux auparavant augmenter ma petite fortune. Oh ! soyez tranquille, j'y travaille ; depuis que

je nie suis mis dans la tète de devenir un parti digne de vous , je suis totalement changé : de paresseux que j'étais, je suis devenu un travailleur infatigable : je fais la commission, le courtage, et j'ai déjà augmenté mon avoir... Ah ! l'amour fait des miracles... Laissez-moi donc devenir digne de vous!

— Je vous trouvais très-bien comme vous êtes!... Mais enfin... puisque vous le voulez...

La voix de Laridon interrompt nos deux amoureux.

— On est revenu de la promenade, dit Laurette, allons rejoindre tout le monde.

— Ahl voilà ce cher Bléry, s'écrie Laridon. Dieu merci! il y a longtemps qu'on le désiie, ici. Venez, ma sœur est là-bas, qui règle un compte d'oeufs avec une paysanne. C'est un léger accident qui vient de nous arriver.

Madame Corbillon est un peu émotionnée parce qu'en revenant à sa villa, son cocher jaunâtre a accroché l'âne d'une paysanne qui portait des œufs au marché de Lagny. La paysanne a suivi de loin la calèche, et elle vient d'arriver dans la cour, où elle crie à tue tête :

— Il faut me payer mes œufs... J'en avais un cenf que je portais à Lagny... et avec votre belle voiture, vous m'avez tout cassé... vous devez me les payer.., votre cocher né sait pas conduire !

Le petit quarteron se démène comme un possédé, en répondant à la paysanne :

— Vous, imbécile, vous, grosse bète!.#. Moi, crié

à votre âne : Gare! gare !... Pourquoi que vous avez pas garé lui?

— Il y avait ben assez de place pour passer plusieurs voitures... vous avez fait exprès d'accrocher mon âne !... Il faut me payer mon cent d'œufs.».

— Oh! d'abord... pas tout cassé... Il y en a qui peuvent encore servir.

— Maman, paye donc cette paysanne et qu'elle s'en aille, dit Rosalvina. Madame Gorbillon s'exécute. La femme aux œufs se fait payer un cent d'œufs, bien que la Saucière assure qu'il ne devait pas y en avoir plus de trois douzaines ; et Ton rentre dans la maison, où Bléry peut enfin complimenter la maman de Laurette, ce qu'il fait en ayant soin de toujours l'appeler : Madame des Grives. Cela remet en bonne humeur la grosse Primerose, que l'accident de la voiture avait un peu contrariée. Elle accueille fort bien Bléry, et la belle Rosalvina daigne lui tendre la main en lui disant :

■ — Àvez-vous vu les ruines de notre parc?

— Non, en fait de ruines, je n'ai vu que vos nîlirs, qui ont bien besoin de réparations.

— Vous verrez notre vieille tour, notre chapelle gothique... On se croirait au temps deCharlemagne!..* C'est idéal!...

La Saucière est parti après avoir touché les onze mille francs qu'il a, dit-il, avancés pour le prix de la calèche et des chevaux. Madame Corbillon fait ensuite venir Grog et lui dit s

— Jeune quarteron, voulez-vous rester à mon service?

— Oh! oui, belle grosse maîtresse.

— Outre voire emploi de cocher, de palefrenier, vous frotterez ici.

— Oui, belle maîtresse, je veu^bien frotter vous.

— Ce n'est pas moi que vous frotterez, ce sont les appartements. Ensuite vous servirez à table, vous aiderez la cuisinière quand ce sera nécessaire.

— Oh! oui... j'aiderai à la cuisine... Moi aimer beaucoup la cuisine.

— Quand vous conduirez ma voiture, vous ne renverserez plus les ânes !

— Oh ! c'était la paysanne qui avait exprès poussé lui devant mes chevaux pour vendre ses œufs tout suite.

— Et combien voulez- vous gagner chez moi ?

— Oh ! maîtresse donnera ce qu'elle voudra... moi, pas cher.

— Je vous donnerai quarante francs par mois.

— Oh ! pas assez ! v- Cinquante!

— Oh! pas assez!...

— Alors ne me dites donc pas que je vous donnerai ce que je voudrai!... Combien voulez-vous donc?

— Moi voulais quatre-vingts francs I

— C'est énorme, et vous dites que vous n'êtes pas cher !

— Petit quarteron est toujours plus cher que les

blancs ! ... Le grand monde il avait seul à son service domestique quarteron.

— Allons, soit ! je consens... mais je vous en prie, ne cassez plus les œufs.

Dans la journée, plusieurs voisins et voisines viennent rendre à la propriétaire de la terre des Grives la visite qu'elle leur a faite.

M. Patoche est un bon homme, fort commun, qui, tout en parcourant la propriété; ne cesse pas de dire à madame Corbillon :

— Voilà un escalier qui est mal fichu... la rampe est vilaine... il faut changer cela. Votre vestibule est trop sombre... moi, je ferais percer une croisée là-bas, au fond. La terrasse qui domine votre maison est couverte en zinc, ça ne vaut rien ! à chaque instant cela se crève... Votre écurie est mal aérée, vos chevaux y deviendront poussifs.., L'entrée de votre jardin est petite, mesquine ! 11 faut faire mettre là une jolie grille à hauteur d'appui... Oh ! vous avez de l'argent à dépenser ici pour que ce soit coquet !...

Madame Corbillon sourit de travers en répondant :

— Oui, oui... oh ! tout cela se fera... Mais vous comprenez, je n'ai pas encore eu le temps de m'en occuper.

Heureusement, pour dédommager la nouvelle propriétaire, M. et madame Platiné trouvent chez elle tout charmant, tout du meilleur goût, et les Moufinot ne tarissent pas en éloges sur le madère et le xérès qu'on leur a servi avec des gâteaux.

Le jeune Roquinot est venu aussi passer la journée chez ces dames, bien qu'il eût été traité assez froidement lors de sa première visite; mais il y a des gens qui ne se rebutent pas facilement, et qu'il faudrait presque prendre par le bras et mettre à la porte pour leur faire comprendre qu'on ne veut pas les recevoir. Quand ces personnes-là ont été reçues dans une maison où elles s'amusent et où l'on fait bonne chère, elles y prennent racine et y retournent sans cesse, comme elles iraient à une table d'hôte ; la seule différence, c'est que cela ne leur coûte rien.

Au milieu de tout ce monde qui venait voir sa mère, Rosalvina semblait soucieuse, inquiète ; ses regards se portaient à chaque instant vers la porte, puis elle allait se placer à une croisée ; il était évident qu'elle attendait, qu'elle espérait quelqu'un. Enfin, dans l'après-dîner, M, Endymion arrive avec son ami la Saucière.

Le beau jeune homme paraît être fort disposé à causer ; en se trouvant avec des personnes qu'il n'a pas encore vues chez ces dames, il se donne presque la peine d'être aimable. Mais cela ne satisfait pas Rosalvina, qui s'étonne que ce monsieur ne soit pas encore venu à elle pour s'excuser de la façon singulière donf il l'a quittée lors de leur promenade dans le parc. Plusieurs fois elle s'est approchée de lui, l'a regardé d'un air qui signifiait : et Vous n'avez donc rien à m'expli» quer ? » Mais le bel Endymion s'est contenté de sourire en lui disant :

— Vous êtes encore plus ravissante ce soir que de coutume !

La sentimentale Rosalvina n'y tient plus et lui répond enfin :

— C'est là tout ce que vous avez à me dire, monsieur !

— Que pourrais-je vous dire de plus, mademoiselle, que vous subjuguez tous les hommes et i; tenez sous votre empire?,.. Mais vous le savez bien,

— Vous êtes vraiment trop flatteur, ce soir ! Ce n'est pas ce que je vous demande. Je désire savoir pourquoi vous m'avez quittée si brusquement l'autre matin, lorsque je vous montrais les ruines du parc?

M. Endymion semble embarrassé; sa bouche se pince, une légère contrariété se montre sur son visage, et il répond presque avec humeur :

— Mais je ne vous ai pas quittée, mademoiselle, c'est vous qui avez pris... je ne sais de quel côté... je ne vous ai plus vue !

— Ah ! par exemple; j'étais devant vous et puis je vous ai appelé... vuus ne m'avez pas répondu.

— C'est que probablement je ne vous ai pas entendue.

— Mais c'est impossible... et, en sortant des ruines, je ne vous ai pas retrouvé !

— C'est que je vous cherchais d'un autre côté sans doute.

Rosalvina n'ose pas pousser plus loin ses questions, car elle s'aperçoit que cela contrarie le jeune homme ; elle se dit :

— Certainement, il y a là-dessous un mystère, et i craint qu'on ne le découvre, c'est évident. Mais il faudra que je sache ce que c'est, car mon imagination me fait supposer des choses effrayantes et qui pourtant m'attirent vers ce jeune homme.

De son côté, Laurette a dit à Biéry:

— • Que pensez-vous de M. Endymion Dapreval î

— Que c'est un fort beau garçon, mais qui le sait trop ! Du reste, je le reconnais* Du temps que je menais la vie à grandes guides, je l'ai aperçu souvent à l'Opéra, aux Bouffes et aux avant-scènes des petits théâtres avec de très-jolies femmes qui soupaient volontiers.

— Est-ce qu'il est riche ?

— S'il a fait comme moi, il ne doit plus l'être ; mais il a peut-être eu l'esprit de s'arrêter à temps.

— Avez-vous entendu dire qu'il y avait dans sa conduite quelque chose de singulier?

— Non... je vous le répète, je n'ai fait que l'entrevoir. Il me serait impossible de vous donner sur lui d'autres renseignements.

Madame Corbillon saisit l'occasion qui a réuni chez elle tous ses voisins, et les invite à dîner pour le dimanche suivant. Dans cette invitation elle comprend naturellement le bel Endymion, puis Biéry, et le petit Roquinot, se trouvant là, est aussi compris dans la fournée des invités> Chacun remercie, chacun accepte.

— Nous amènerons tous les enfants, dit madame Fa* toche ; ce qui fait, outre ma fille et mon gendre, trois moutards issus de cette union.

— J'y compte bien, répond madame Corbillon, qui n'y comptait pas du tout, et se trouve alors avoir sept personnes delà même maison. Mais, à la campagne, il y a des gens qui vous amèneraient leur portier s'ils l'avaient sous la main.

Le bel Endymion, qui avait promis de chanter une romance, a disparu au moment où Rosalvina se mettait au piano pour l'accompagner.

Le gendre de M. Patoche s'offre pour le remplacer ; mais au lieu d'une romance,, il chante la Femme à barbe, ce qui met Rosalvina de mauvaise humeur.

Lorsque toute la société est partie, Laridon dit à sa sœur :

— Sais-tu, Primerose, que tu vas avoir diablement de monde à dîner dimanche prochain ! Tiens, j'ai compté : les Patoche, sept; les Moufinot, deux ; ça fait neuf; les Doublemont... onze; madame Mirabelle... douze; les Platiné... ils ont deux petites filles, ceux-là, qu'ils amèneront probablement; puisque les Patoche amènent leurs enfants, ils en feront autant. Nous disions douze, et quatre font seize. M. de la Saucière et son ami Endymion... dix-huit ; Bléry et le petit Roquinot, vingt, et nous, cela fera bien vingt-quatre.

— Eh bien ! mon frère, ma salle à manger est assez grande pour contenir tout cela...

— Oui, mais quel embarras 1

— J'avoue que je ne comptais pas avoir les trois petits garçons de M. Berdin, le gendre de M. Patoche.

— Ces gens-là sont fort indiscrets, dit Rosalvina, on voit bien que c'est un ancien charcutier.

— N'importe... je veux éblouir mes voisins. Nous aurons un dîner splendidel Ah ! comme c'est heureux que j'aie maintenant un quarteron à mon service. Comme cela fera bien pour servir à table, Fanchon est très-gauche, notre femme de chambre très-lente... mais le mulâtre est vif comme la poudre, il en vaudra quatre à lui seul.

— Pourvu qu'il ne rencontre pas d'ànes sur son passage ! murmure Laridon. Mais pourquoi Bléry n'est-il pas resté à coucher ici ?

— Il n'a pas voulu, dit Laurette. Oh î il n'est pas indiscret, celui-là !

— Par exemple, maman, je ne comprends pas que vous ayez invité à dîner le petit Roquinot, dit Rosalvina. Il ne sait pas vivre, ce petit bonhomme ; quand je causais avec M. Endymion, il venait toujours mettre sa tète entre nous deux...

— Que veux-tu, il était là ! il passera dans la foule.

— Il fut un temps, ma sœur, où tu le trouvais gentil, dit Laurette avec malice.

— Moi? jamais 1 c'est un idiot!

Pendant toute la semaine, on n'est occupé que des préparatifs du grand dîner du dimanche. Madame Corbillon a dû faire venir de Paris un beau service de porcelaine ; il a fallu de nouvelles chaises pour la salle à

manger, on a mis un tapis neuf au billard et donné une livrée à Grog et au concierge. On a fait mettre des lustres dans le salos, dans la salle à manger et même dans le billard. La propriétaire de la terre des Grives a constamment l'argent à la main, mais elle peut répéter à chaque instant que la fête sera splendide.

La Saucière est le seul qm vienne pendant la semaine visiter ses voisins. Son commensal Endymion Dapreval est allé passer quelques jours à Paris.

— Mais il sera revenu pour dimanche? s'écrie Rosalvina.

— Oh! il n'aura garde de manquer, il se fait une fête de passer cette journée avec vous*

— C'est qu'il est si original, votre ami !

— Oui, dit madame Corbillon, il parait et disparaît comme Rothomago... on croit l'avoir près de soi... on se retourne... il a disparu.

— C'est vrai, répond la Saucière, je l'ai remarqué comme vous; il est d'une humeur très-fantasque. Je ne serais pas étonné qu'il fût somnambule, car plusieurs fois je l'ai entendu courir, marcher dans la nuit...

— En vérité... pauvre jeune homme! est-ce dangereux, cela?

— Non, et ^sla se passe quand on a soixante ans.

— Somnambule! murmure Rosalvina; oh! il doit y avoir autre chose!..»..

Un cri interrompt cette conversation, et Fanchon accourt en disant :

— Madame, j'ai donné un soufflet à votre jaunâtre,

parce qu'il me pince de tous les côtés*,, pendant que je suis au poulailler pour chercher des œufs frais. 11 est cause que j'en ai cassé trois.

— Décidément ce garçon-là en veut aux œufs! dit Laridon. Ne lui faites pas faire d'omelettes, ma sœur, il les ferait sans œufs

Ce fameux dimanche est arrivé. La famille Corbillon est sous les armes de bonne heure. Les demoiselles ont de fort jolies toilettes. Celle de Rosalvina est remarquable par son originalité ; celle de Laurette brille par sa simplicité. La maman a mis sur sa tète un turban, bien que ses filles lui aient dit qu'on n'en portait plus; mais à cela cette dame a répondu :

— Quand une chose est bien portée, elle fait toujours un bon effet ; et lorsqu'on est propriétaire de la terre des Grives, on peut mettre tout ce qu'on veut sur sa tête.

Sur les deux heures de l'après-midi, la famille -Patoche fait son entrée à la villa des Grives. Outre les trois

moutards, ses petits-fils, le ci-devant charcutier a encore amené une amie de sa fille, grande perche qui a ^ine demoiselle de six ans qui pleure continuellement. M. Patoche dit en arrivant :

— Nous devions venir sept, nous venons neuf! J'espère que je suis gentil ! Voilà madame Turbot qui venait avec sa fille pour passer la journée avec nous... Je lui ai dit : a Nous dînons chez une voisine, mais vous allez y venir dîner avec nous... » A la campagne, ça se fait ! on amène ses amis... et puis, comme dit c't'autre : Quand il y a pour sept, il y a biennour neuf... J'ai bien fait, n'est-ce pas, voisine?

— Assurément, monsieur, répond madame Corbillon en déguisant encore une grimace en sourire, transformation fort en usage dans le monde, et je remercie madame d'avoir accepté..,

— Oh! moi et ma fille, nous ne sommes pas gênantes, répond madame Turbot; seulement je vous demanderai un morceau de pain et de confiture, ou des fruits pour ma fille. Cette petite a la fringale, il faut toujours qu'elle mange ; quand elle ne mange pas, elle pleure.., mais, par exemple, quand elle mange, elle ne pleure plus.

— C'est encore heureux! murmure Laridon.

— Nous sommes venus de bonne heure, reprend M. Patoche, parce que voilà des enfants qui vont s'en donner dans votre petit échantillon de parc... Ah ! vous les voirez,., de vrais chevaux échappés !... Àvez-vous une balançoire dans votre jardin?

— Je ne crois pas..,

— Eh bien ! soyez tranquille, ils en auront bien vite fait une. On trouvera bien des cordes quelque part..., à la rigueur, ils prendront celle du puits. Moi, je vais m'établir au billard avec mon gendre, et je n'en bouge plus jusqu'à l'heure du diner ! Oh ! le billard, c'est mon espkèref

— Il a horriblement mauvais ton, cet homme! dit tout bas Rosalvina à sa sœur.

— Et il parle français comme ce qu'il détaillait, répond Laurette en riant. Mais, ma sœur, quand on veut recevoir tous les gens riches de son voisinage, il faut s'attendre à tout; car, Dieu merci! l'argent ne donne pas le mérite.

— Heureusement, nous aurons M. Endymion.

— Et M. Bléry, ajoute Laurette à demi-voix.

Les Platiné, les Doublémont, Mirabelle, Moufinot et Roquinot arrivent plus tard, mais personne ne man* que. Charles Bléry n*a pas été un des derniers et sa présence fait oublier à Laurette les conversations banales et bètes qu'il faut souvent soutenir avec des gens qui croient vous intéresser en vous disant qu'ils ont beaucoup toussé la veille et que leur médecin leur a conseillé de se purger souvent.

La Saucière et le bel Endymion arrivent les derniers. Mais ces messieurs sont bien aises que leur entrée fasse sensation. Les dames admirent ce beau jeune homme

dont les cheveux, un peu flottants, donnent à sa figure pâle quelque chose de poétique, auquel ce monsieur ajoute en donnant à ses regards une expression qui ne fascine que les imbéciles ou les femmes qui ne demandent qu'à être fascinées.

Rosalvina est du nombre de ces dernières, aussi éprouve-t-elle un vif sentiment d'orgueil lorsque M. Endymion vient se. placer près d'elle et semble ne plus s'occuper du reste de la société pour être tout au plaisir de s'entretenir avec elle.

Madame Mirabelle, la voisine mauvaise langue, ne manque pas de remarquer cela et de dire à madame Corbillon :

— Ce jeune gandin est donc l'amoureux de votre fille aînée?... Il ne la quitte pas... lui parle presque dans le nez... S'il ne l'épouse pas après cela, elle sera très compromise !«..

Mais madame Corbillon prend son grand air en répondant :

— Madame, ma fille Rosalvina est au-dessus de tout ce qu'on pourrait dire!.,.

— Ah! elle est au-dessus de tout!... Tiens! tiens!... je lui en fais mon compliment.

Le diner, qui devait être servi à six heures, ne l'est pas encore à sept; aussi la petite Turbot pleure parce qu'elle ne mange pas ; mais, comme au lieu d'être vingtquatre on est vingt-six, il a fallu mettre des rallonges à

la table. Enfin, à sept heures vingt minutes, Grog arrive, en dansant le pas des cocos, et annonce que le dîner est servi.

— Ah ! c'est bien heureux! dit M. Patoche, cinq jninutes de plus et je vous tournais les talons!

On se rend à la salle à manger. Laurette a eu soin ^récrire le nom de chaque personne à la place qu'on doit occuper. Elle n'a pas manqué de mettre Bléry près d'elle, et, en bonne sœur, a placé le bel Endyrnion à côté de Rosalvina. Madame Corbillon est flanquée de MM. Pa« toche et Platiné, et l'oncle Joseph se trouve entre mesdames Moufmot et Turbot. Tout le monde paraît satisfait, excepté madame Mirabelle, qui est entre Roquinot et la petite Turbot; mais, comme l'a dit La Fontaine :

On ne peut contenter tout le monde et son père.

Le premier service se passe assez bien, si ce n'est la petite Turbot qui pleure tant qu'elle n'est pas servie.

— Charmante enfantait la Saucière, et bien aimable en société!

— Madame Turbot, est-ce que votre fille ne va pas cesser de pleurer? crie M, Patoche.

— Mon Dieu, mon cher monsieur, j'en suis mortU fiée ! répond cette dame ; mais il y aurait un moyen bien simple pour que cette enfant ne pleure pas...

— Et lequel, s'il vous niait?

— » Ce serait de la servir la première... Cette proposition n'est pas accueillie avec faveur, et madame Mirabelle s'écrie :

— Il y a un autre moyen bien plus simple, madame : c'est d'envoyer votre pleurnicheuse dîner à la cuisine.

— Ma fille n'est pas faite pour dîner a la cuisine, madame !

— Et nous, madame, nous ne sommes pas faites pour être servies après elle 1

— On voit bien que madame n'aime pas les enfants.

— S'ils ressemblaient toyiw d la vôtre, il y aurait bien de quoi en dégoûter.

L'arrivée du rôti met fin à cette digression qui menaçait de tourner à l'aigre. Mais, comme le jeune quarteron venait de placer sur la table une matelote et un plat de macaroni, la grosse Fanchon accourt derrière lui en criant :

— Madame, je l'ai vu... je viens de le voir encore, votre polisson de mauricaudl... il met ses doigts dans les fricots et puis les liche avant de vous les apporter.

— C'est pas vraie, la Fanchon, elle mentir!

— Non, non, je mens pas ; et même tout à l'heure, après avoir pris un grand tuyau de macaroni, vous avez

mis vos cNgts dans la matelote, vous y avez pris une

écrevisse, que vous avez fourrée dans votre poche, en disant : « Petit animal rouge, Grog aimait beaucoup ! » Fouillez -le, madame, fouillez-le! il doit encore avoir Técrevisse dans sa poche !..,

Mais Grog n'attend pas qu'on le fouille, il se sauve en sautillant, rencontre sur son passage le père Fouilloux, qui aidait au service en apportant une pile d'assiettes, saute par dessus et disparaît en criant :

— La Fanchon mentir!. .. moi, pas aimer Técrevisse!.., moi, peur de Técrevisse,

Rosalvina renvoie Fanchon en lui disant :

— Vous êtes une'sotte, nous n'avons pas besoin de vos rapports!

Et madame Gorbillon s'écrie :

— Assurément, cette fille se trompe; mon jeune quarteron, autr3ment dit mon cocher, est assez bien nourri chez moi pour n'avoir pas besoin de toucher aux plats. Mais la fille de mon jardinier déteste ce garçon parce qu'il est jaunâtre !

— Moi, j'adore les hommes de cette couleur! dit madame Platiné, et madame Mirabelle ajoute à demivoix :

— Aussi a-t-elle eu bien soin de jaunir son mari.

Cependant, ce que Fanchon est venue dire n'a pas produit un effet agréable sur las convives, qui mari gent fort peu de macaroni et ne veulent point de mate-

lote* L'oncle Laridon seul fait honneur à tout en di« sant :

— Bah ! il ne faut pas être si délicat.

— C'est vrai, répond M. Patoche, et si ces dames voyaient faire le pain!... c'est alors qu'elles feraient la petite bouche.

Le dîner finit bien moins gaîment qu'il n'avait commencé. Le bel Endymion a totalement changé de figure, il est devenu sombre, ne cause plus et répond souvent de travers à ce que lui dit Rosalvina ; celle-ci cherche à deviner la cause de ce changement ; elle se rappelle que l'on vient de conter l'histoire d'une jeune femme que son amant a poignardée dans un transport de jalousie, et son imagination enfante mille conjectures.

On va prendre le café dans le salon, M. Patoche se se livre aux petits verres avec une persistance qui fait honneur à ses capacités. Il fait boire un peu d'eau-devie à ses trois petits-fils, en disant que c'est ainsi qu'on rend les enfants robustes.

— On qu'on les fait crever, ajoute madame Mi£3fe telle.

On organise des tables de jeu, puis les dames demjndent qu'on leur fasse de la musique. Rosalvina consent à se faire entendre; puis elle cherche des yeux M» Endymion, pour le prier de chanter avec elle un charmant duo des Dragons de Villars. Mais le beau jeune homme n'est plus là : il a disparu pendant qu'elle rou-

coulait sa romance, et elle quitte le piano avec humeur en se disant :

— Bien certainement, c'est l'histoire de cette femme assassinée qui Ta tout bouleversé.

Bléry saisit un moment où Laurette n'est plus entourée de monde pour lui dire tout bas :

— Au milieu de toutes ces personnes qui ne vous laissent pas un moment de liberté, vous amusez- vous bien?

Et Laurette soupire en répondant :

— Ah! je m'amusais bien mieux quand nous étions moins riches!

A onze heures, tout le monde est parti, même l'oncle Joseph, laissant Rosalvina de mauvaise humeur, Laurette qui soupire et madame Gorbillon avec un violent mal de tète. C'est presque toujours la suite d'une journée où Ton s'est donné beaucoup de mal pour amuser les autres.

UN REGISSEUR. 229

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