UN RÉGISSEUR
Le lendemain de cette journée tumultueuse, pendant que Fanchon compte les assiettes et les carafes cassées et que Grog nettoie en grognant les vilaines choses que la petite Turbot a faites dans plusieurs endroits de la salle à manger, madame Corbillon dit à ses filles :
— Mes enfants, je ne sais où donner de la tête... il y a tant de choses à faire ici... sans compter la surveillance qu'il faudrait y exercer sur les domestiques ! Jardin à faire soigner, murs à faire relever ou bâtir, écurie à refaire... mes chevaux sont déjà malades dans celle qu'ils ont; le bassin du parc, la pièce d'eau, veux-je dire, qui a une fuite... et une foule d'autres travaux dont M. Patoche m'a montré la nécessité.*, tout cela
est au-dessus de mes forces. Votre oncle Joseph ne veut pas s'en mêler; ne trouvez-vous pas alors qu'il serait urgent de prendre un régisseur, une espèce d'intendant, qui ferait faire tout cela, surveillerait les ouvriers ainsi que mes domestiques, et aurait enfin l'œil sur tout ?
— Oui, maman, prenez un régisseur, dit Rosalvina; cela me semble indispensable.
— Car nous ne nous entendrions pas à tout cela, dit Laurette; mais c'est bien fâcheux que notre oncle ne veuille pas nous en tenir lieu.
— Joseph est un paresseux! Depuis qu'il a quitté le commerce, il n'est plus bon qu'à table ou à la cave. Il nous faut un homme qui s'y entende!...
— Et un honnête homme surtout, dit Laurette.
— Je m'informerai à Lagny, à nos voisins.
— Oh ! pas à M. Patoche, ma mère, car il nous enverrait un équarrisseurl
— Sois tranquille, Rosalvina, si M. Patoche n'avait pas ses deux tourelles et sa belle grille dorée, je ne l'inviterais guère! Outre ses trois petits garçons, nous amener cette madame Turbot et sa vilaine peste de fille!..* Je ne trouve pas ça splendide.
Madame Corbillon va à Lagny, s'informe d'un homme en état de régir son domaine; chacun lui promet de lui envoyer ce qu'il lui faut, et elle revient chez elle en-
chantée, en se disant : Je n'aurai que l'embarras du choix*
Le lendemain, en effet, arrivent plusieurs campagnards endimanchés qui se proposent pour remplir l'emploi de régisseur ; mais l'un sent le vin à vous faire reculer, un autre est presque aveugle et veut tenir toujours son chien en laisse; enfin, un troisième, qui semble devoir mieux convenir, est obligé d'avouer qu'il ne sait pas écrire.
— Comment! vous ne savez pas écrire, et vous vous présentez pour être régisseur, pour régler les comptes de ceux qui travailleront pour moi ?
— Que que ça fait? répond le paysan, je compte sur mes doigts et je ne me trompe jamais à mon désavantage.
— C'est possible, mais je veux un intendant qui sache écrire.
Quatre jours se sont écoulés et l'on n'a encore arrêté personne. Madame Corbillon est dans son salon avec Rosalvina, qui rêve à M. Endymion, lorsque la grosse Fanchon arrive.
— Que nous voulez-vous? demande madame Corbillon ; venez-vous encore faire des rapports contre Grog? Vous avez été très-ridicule, dimanche !
— Oh 1 madame, puisque ça vous déplaît, je ne dirai plus rien sur le mauricaud ! il peut bien fourrer ses doigts dans les plats»., et jusqu'au coude... je m'en bats l'œil !
— Cette fille a des expressions bien canailles, dit Rosalvina. Enfin, que venez-vous faire ici?
— C'est qu'il y a à la grille un monsieur, un homme... qui n'a pas l'air trop calé, et qui demande si on a de l'ouvrage à lui donner,
— C'est un régisseur... ce doit être encore quelqu'un que l'on m'envoie. Faites entrer cet homme, Fanchon... tout de suite, qu'il vienne.
— Oh ! je vas l'appeler... il attend là, dans la cour.,. Ohé!... vous, là-bas, monsieur... montez le perron... venez ici.
Un homme ne tarde pas à paraître à la porte du salon. Sa mise est pauvre sans être cependant délabrée. 11 porte un vieux paletot gris fort long et très-large, qui est boutonné hermétiquement jusqu'au menton, Un col noir, qui ne laisse voir aucun linge. Son pantalon de toile tombe sur des souliers en mauvais état, et il tient à la main un vieux chapeau de paille à grands bords. Cet individu, qui peut avoir une cinquantaine d'années, a une figure assez fine, des yeux roux qu'il tient souvent baissés et que surmontent d'épais sourcils, 11 porte toute sa barbe, qui est rousse, mais sa tète est enfouie sous une perruque grise qui jure avec sa barbe et ses favoris. Il tient sous son bras un léger paquet qu'il dépose à terre, •-
— Entrez, entrez, monsieur t.. . dit madame Corbillon à cet homme, qui s'est arrêté sur le seuil du salon,
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où il salue profondément et d'une très-bonne façon les dames qu'il aperçoit.
— Celui-ci du moins n'a pas l'air d'un paysan, dit Rosalvina ; rien qu'à la manière dont il salue, je gagerais que ce n'est point un homme du commun.
— : Tu as raison, ma fille, sa figure est même distinguée.,. Avancez donc, monsieur... ne restez pas à cette porte.., nous allons causer. ^
L'inconnu se décide à entrer dans le salon en s'inclinant toujours devant les personnes qui y sont assises, mais il s'arrête à une distance respectueuse.
— De quelle part venez-vous, monsieur ?
A cette question, que lui adresse madame Corbillon, il paraît surpris, hésite et répond enfin :
— Mais, madame, je ne viens de la part de personne ; c'est de moi-même, et forcé par les circonstances malheureuses qui m'ont mis dans la triste position où vous me voyez, que, passant devant cette délicieuse habitation et trouvant la grille ouverte, je me suis permis d'entrer et de demander à une servante si l'on n'aurait pas ici quelques travaux à me donner.
— Ah ! c'est différent... c'est que j'ai fait demander un régisseur... J'ai besoin d'un homme très-entendu .ù pour surveiller mes gens, pour diriger des ouvriers... y Je croyais que vous m'étiez envoyé par un de mes voisins ou quelqu'un de Lagny...
— Non, madame, non ; mais je bénis le hasard qui
m'a conduit ici, car si vous avez besoin d'un régisseur, j'ose dire, madame, que personne plus que moi n'est en état de remplir cet emploi.
— Vous, monsieur ?
— Oui, madame, j'ai été longtemps dans une maison de commerce ; moi-même, j'ai pendant quelque temps travaillé pour mon compte, et, sans des banqueroutes successives, je serais encore aujourd'hui à la tête d'une forte entreprise industrielle.
— En vérité ! Ah ! vous avez essuyé de tels revers !... Où éliez-vous établi, monsieur?
L'inconnu réfléchit un instant, puis répond :
— A New York en dernier lieu, mais auparavant j'étais au Brésil.
— Vous avez beaucoup voyagé, monsieur ? dit Rosalvina en regardant avec intérêt l'individu qui est devant elle.
— Oh 1 oui, madame, j'ai vu beaucoup de pays.
— Mais asseyez-vous donc, monsieur; vous paraissez fatigué; ne restez pas ainsi debout...
— Oh! madame, vous êtes mille fois trop bonne ; ne faites pas attention.
— Si, si, asseyez-vous, reprend madame Corbillon, en se donnant un air digne ; nous voyons bien à qui nous avons affaire, et vous n'êtes point un paysan, vous, monsieur,
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— Hélas ! madame, mieux eût valu pour moi que je lusse né et élevé au village !... Je n'aurais point subi toutes les vicissitudes qui ont empoisonné ma vie !
— Comme il s'exprime bien ! dit tout bas Rosalvina à sa mère. Cet homme est vraiment au-dessus du vulgaire,..
— Quel est votre nom, monsieur ?
— Madame, je me nomme Dubois..,
— Dubois... très-bien... et où logez-vous en ce moment ?
— Mon Dieu, madame, je n'ai point ce qui s'appelle de domicile politique... J'arrive de Marseille, je comptais me rendre à Paris, espérant y trouver un emploi... mais je suis à bout de ressources... Cette nuit, j'ai couché chez une bonne paysanne des environs qui a bien voulu me donner l'hospitalité.
— Et vous croyez que vous sauriez remplir l'emploi de régisseur d'une terre comme la mienne?...
— J'en suis parfaitement certain... Au reste, madame pourrait me prendre à l'essai, et, si elle n'était pas satisfaite de mon service, elle me congédierait...
— Sans doute, je comprends.», mais vous n'avez aucun répondant à me donner?
— Hélas ! non, madame ; je n'ai pour me recommander que les infortunes, les coups du sort dont je suis victime!...
— Mais c'est déjà beaucoup, dit Rosalvina.
Madame Corbillon ne paraît pas trouver que ce soit assez, lorsque Laurette entre dans le salon en disant :
— Maman, voilà mon oncle qui arrive... je l'ai aperçu de ma croisée.
— Mon frère? Àh ! ma foi, il ne pouvait pas arriver plus à propos... Je désirais justement le consulter... Attendez, monsieur Dubois.
— Mais ce pauvre voyageur doit avoir besoin de prendre quelque chose, dit Rosalvina. Fanchon!... conduisez monsieur à l'office et donnez-lui de quoi se restaurer. , '-
M. Dubois se confond @a i-eaiercîments et suit la grosse Fanchon.
— Gomment trouves-tu cet homme, Laurette? demande madame Corbillon.
— Celui qui était là?... Il n'a pas l'air d'un million» naire.
— Mais sa figure, sa physionomie ?
— Elle ne m'inspirerait pas de confiance, car il tient toujours ses yeux baissés, ne vous regarde pas même quand il vous parle, et il a un ton trop patelin.
— Ah ! voilà bien ma sœur! elle voudrait qu'un malheureux vînt lui demander du travail en dansanf.
— Non, mais je voudrais qu'il me regardât en me parlant.
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M. Laridon entre dans le salon.
— Me voilà ; je viens savoir comment on se porte depuis dimanche, et si le petit quarteron a encore cassé des œufs,
— Je suis charmée de vous voir, mon frère ; vous allez me donner votre avis,.. Vous savez qu'il me faut un régisseur pour surveiller tout ce qu'il y a à faire ici... puisque vous ne voulez pas vous charger de ce soin...
— Dieu m'en garde, ma sœur; d'ailleurs, mes idées ne sont pas les vôtres I
— Ne revenons pas là-dessus. Je n'ai encore trouvé personne qui me convînt parmi tous ceux qui se sont présentés; mais aujourd'hui le hasard a conduit ici un pauvre diable qui demandait du travail... C'est un homme qwi s'exprime très bien, qui a eu de l'éducation et des malheurs...
— Oh ! il est bien intéressant ! murmure Rosalvina.
— Ma sœur, il faut se méfier de ces gens qui ont eu des .malheurs... ils sont souvent mérités ! Qui vous envoie cet homme?
— Personne... il arrive de New-York, et se nomme Dubois.
— Dubois ! je, parie qu'il n'y a pas une ville un peu importante où vous ne trouviez trente Dubois ! Et puis, allez donc aux informations à New-York !
— Cet homme-là a été à la tête d'une maison de
commerce, il tiendrait parfaitement l'emploi de régisseur,. • Vous allez le voir, Joseph, et vous nous direz ce que vous en pensez.
— Soit, ma sœur ; où est-il, cet homme? ,
— Je L'ai fait conduire à l'office pour qu'il puisse be restaurer. Je vais le faire appeler.
— Tout à l'heure, ma sœur ; déranger un pauvre diable quand il trouve l'occasion de faire un bon repas, ce serait une mauvaise action ! Et votre voiture, vos chevaux, comment tout cela va-t-il?
— J'ai déjà un de mes chevaux malade; mais M. de la Saucière assure que c'est la faute de mon écurie, qui n'a pas assez d'air. Je vais la faire agrandir.
— Bon, avec votre cocher quarteron, cette voiture-là vous coûtera cher.
— Mon frère, on n'a pas l'habitude d'avoir un équipage sans que cela coûte de l'argent,
La grosse Fanchon revient dire que l'homme à la grande barbe a fini de manger et qu'il attend les ordres de madame.
— Qu'il vienne... Mon frère, vous allez à votre tour l'interroger.
— Ne le rudoyez pas, mon oncle, il semble si malheureux !
— Mon Dieu, ma nièce, il me semble que je n'ai pas l'habitude de faire peur aux gens.
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L'étranger arrive ; en apercevant Laridon, il fronce les sourcils el fait un temps d'arrêt à l'entrée du salon, puis il se remet et le salue profondément. Laridon va à lui :
— C'est vous, monsieur, qui demandez à tenir ici l'emploi de régisseur ?
— Oui, monsieur, je le demande parce que madame m'a appris qu'elle cherchait quelqu'un pour tenir cet
emploi.
— Et vous savez bien chiffrer, calculer?
— Oh ! parfaitement, monsieur»
— Vous avez été établi? où cela?
— A Rio- Janeiro, puis à New-York.
— C'est un peu loin pour aller aux informations.. « C'est un peu... c'est... Voilà qui est singulier : plus je regarde monsieur, plus il me semble que sa figure ne m'est pas inconnue.
— Monsieur a peut-être été à New-York ?
— Jamais ; mon plus long voyage, c'est à Toulon.
Le soi-disant Dubois n'est pas maître d'un mouvement nerveux qu'il réprime aussitôt, en frottant son coude gauche contre son côté. Laridon reprend :
— Ce qui me déroute, c'est votre barbe qui vous cache tout le bas de la figure... Avez-vous toujours porté votre barbe ?
— Depuis mon enfance, monsiei»^
Laurette part d'un éclat de rire et le Dubois, qui s'aperçoit qu'il vient de dire une bêtise, reprend :
— Je veux dire que j'ai gardé ma barbe dès que j'en ai eu,
— Mon Dieu ! cela se comprend, dit Rosalvina, mais Laurette tourne tout en plaisanterie.
— Et combien voudriez-vous gagner, monsieur ? dit madame Gorbillon ; quels appointements demanderiezvous comme régisseur ?
— Mon Dieu, madame, heureux d'entrer dans une maison comme la vôtre, vous me payerez suivant la satisfaction que vous aurez de moi, je m'en rapporterai à votre justice...
— Il est charmant, cet homme ; dit Rosalvina à sa mère, qui, de son côté, semble fort touchée du désintéressement de l'étranger. Elle va lui répondre, lorsque Laridon, qui vient d'apercevoir cet homme frotter encore son côté avec son coude gauche, se frappe le front ep s'écriant :
-^•Ah ! j'y suis!...
Faisant alors signe à sa sœur et à ses nièces de venir à lui, il les emmène dans un coin du salon et leur dit tout bas :
— Je sais maintenant où j'ai vu cet homme ; il déguise son visage, mais il a un tic qui le trahit :
— Eh bien ! mon frère.
— C'est à Toulon que je l'ai vu, parmi les galériens;
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c'est lui qui se nomme Margotinet à qui le petit Ravinet a demandé son argent.
— Un galérien ! ... Àh ! mon Dieu ! ce serait un forçat i Vous en êtes sur, Joseph ?
— J'en mettrais ma main au feu.,. A son tic, on ne peut pas se tromper.
— Eh bien ! après ? dit Rosalvina, quand ce serait vraiment un de ces infortunés que la société croit devoir repousser sans cesse, serait-ce une raison pour lui refuser du pain, du travail, pour l'empêcher de se réhabiliter aux yeux des hommes? xMais, au contraire, ce serait le moment de se dire :.« Voilà un misérable que le monde repousse ; ouvrons-lui notre maison pour qu'il redevienne vertueux ! »
— Comment, ma sœur, dit Laurette, vous voudriez que chacun prît pour régisseur un ci-devant galérien... qui l'est peut-être toujours? Car qui sait s'il n'a pas rompu sa chaîne !...
— Oui, ma sœur, oui,. je le prendrais à mon service... Après tout, que risquerions-nous ? Maman ne fera pas de cet homme son caissier, on le logera à part au-dessus des communs... il mangera à part; s'il ne s'entend pas à l'ouvrage dont il sera chargé, il sera toujours temps de le renvoyer.Et puis enfin, mon oncle croit qu'il l'a vu au bagne, mais mon oncle peut se tromper...
— Non, ma nièce, il y a de ces choses auxquelles on ne se trompe pas. Cet homme, c'est bien le nommé Margotin.
— Mais il n'était pas au bagne pour avoir tué, incendié, assassiné?...
— Non, mais volé, c'est déjà gentil.
— Allez donc lui parler, mon frère, et voyons ce qu'il vous répondra.
Pendant que Laridon entretenait sa famille dans un coin du salon, le faux Dubois, qui se doutait bien que l'on s'occupait de lui, s'était préparé à soutenir son personnage. Et c'est d'un air patelin et tranquille qu'il voit Laridon se poser devant lui et lui dire :
— Je me rappelle maintenant où je vous ai déjà vu, monsieur Margotin.
Celui-ci ne se trouble pas et reprend d'un air surpris :
— Comment monsieur m'a-t-il nommé?
— Mais du nom que vous portiez là-bas... à Toulon... vous savez bien, monsieur... Margotin.
— Permettez, monsieur, je m'appelle Dubois, et non pas Maroquin, comme vous dites.
— Je n'ai pas dit Maroquin, mais Margotin.
— N'importe 1 Ensuite je n'ai jamais été à Toulon.
— Vous n'avez pas été à Toulon, où vous étiez employé... sur le port... sur les bâtiments en construction ?
— Jamais, monsieur.
— Vous ne connaissez pas un petit monsieur nommé
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Ravinet, qui vous redemandait son argent... ou l'adresse de votre femme?
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur.
— Mon oncle se trompe ! dit Rosalvina à sa mère ; croyez-moi, maman, gardons cet homme, qui semble fort intelligent.
— Mais si mon frère ne s'est pas trompé, si ce monsieur Dubois a été galérien...
— Raison de plus pour lui donner un emploi... il en sera fier, et vous verrez comme il vous en récompenserai
— C'est ton avis, Rosalvina?
— Oh ! oui, ma mère, ne laissons pas échapper l'occasion qui se présente de rendre un misérable à la société.
Madame Gorbillon se tourne vers l'étranger et lui dit d'un ton imposant :
— Monsieur Dubois, je vous accepte pour tenir chez moi l'emploi de régisseur, me réservant plus tard de régler vos émoluments.
— Ah! madame, je fer^i tout mon possible pour me rendre digne de votre confiance...
— Je l'espère, monsieur : en attendant, cette servante va vous conduire à la chambre que vous habiterez.,, c'est au-dessus de l'écurie.
— N'importe où ce soit, je m'y trouverai toujours bien, madame.
— Allez vous reposer, puis je vous ferai visiter toute ma propriété, et vous verrez quels sont les travaux les plus urgents.
M. Dubois s'incline profondément devant la compagnie et sort avec la grosse Fanchon. Alors Laridon, qui est resté tout ébahi de ce qu'il vient d'entendre. s'écrie :
— Comment, ma sœur, vous prenez cet homme à votre service ?
— Oui, mon în
— Après ce que je vous ai dit?
— V "•- juvez vous tromper.
— Et quand même mon oncle ne se tromperait pas, dit Rosalvina, faut-il donc fermer ses portes aux déshérités de la société ?
— Ma nièce, on peut secourir les déshérités, comme vous les appelez, sans pour cela les installer chez soi... Il y a un proverbe qui est malheureusement trop vrai : Qui a bu boira!
— Les proverbes ne signifient rien, mon oncle.
— On prétend cependant, ma nièce, qu'ils sont la sagesse des nations... Enfin, faites à votre idée, je m'en lave les mains. Seulement, ce n'était pas la peine de me demander mon avis.
Laurette n'a pas pris part à cette discussion ; elle s'est
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contentée de hausser les éoaule* et de se dire à elle-
même :
— Maintenant j'aurai bien soin de fermer ma porte à double tour quand je me coucherai.
Le nouveau régisseur est installé depuis huit jours dans la propriété de madame Corbillon, et déjà on y voit régner plus d'ordre, d'exactitude dans le service; le jardin commence à se déblayer. Les allées sont bien entretenues, et lorsque le père Fouilloux grogne et fait mine de ne point vouloir écouter le régisseur, celui-ci lui dit fort tranquillement :
— Jardinier, madame des Grives m'a donné ici le droit de la représenter; obéissez donc à mes ordres, sinon je vous fais flanquer à la porte,
— Je me plaindrai à madame.
— Vous ne comprenez donc pas ce que je vous dis :
Je la représente; elle vous renverra à moi, et moi je vous renverrai dehors,
— Mais, avec vous, il faut toujours travailler.
— Est-ce que vous n'êtes pas ici pour cela?
— Oh ! du temps de madame Palmyre et de M. Berloque, je ne travaillais que quand ça me plaisait.
— C'est pour cela que cette maison, ce jardin, ce parc, sont en si mauvais état. Il était temps de tout restaurer.
Le jardinier se tait et va racler les allées; la grosse Fanchon soigne la basse-cour, que l'on a repeuplée ; le jeune „ quarteron lui-même, qui passait son temps à flâner ou à vouloir apprendre le pas des cocos à la grosse paysanne, prend un peu plus de soin de ses chevaux et se donne la peine de frotter les appartements, car M. Dubois surveille tout le monde et ne souffre aucune négligence. Puis, chaque matin, il va rendre compte à madame Gorbillon de ce qu'il a fait faire la veille. Lorsqu'il y a des notes de travaux à payer, il veut que madame vérifie elle-même la note, il ne veut pas payer lui-même et il envoie les ouvriers ou les fournisseurs toucher leur mémoire chez madame, afin que l'on ne puisse pas croire qu'il a obtenu une réduction ou s'est fait donner un pot de vin par les fournisseurs.
Il fait rebâtir d£s murs pour clore le parc et les jar- «iins; élever un joli pavillon chinois, demandé par Rosalvina, à la place d'un kiosque qui tombait ea
ruines; on pose des grilles nouvelles et élégantes là où se trouvaient seulement des treillages en bois; enfin, de tous côtés, on répare, on embellit.
Rosalvina triomphe et ne cesse pas de dire à sa mère :
— Eh bien ! avais je tort de vous engager à prenire ce monsieur Dubois à votre service?... N'est-ce pas un excellent régisseur, et lors même qu'il aurait été... ce que prétend mon oncle, ne devons-nous pas nous féliciter d'avoir méprisé ce préjugé ridicule qui plane sur ces infortunés ?
Madame Corbillon est de l'avis de sa fille; elle est enchantée de son régisseur, auquel elle a fait présent d'un costume entier, qui n'est point une livrée, mais qui sent son employé de bonne maison. Ce dont la maman est moins enchantée, c'est de voir tout l'argent qu'il lui faut dépenser dans sa nouvelle propriété, pour lui donner ce luxe, cette élégance, ce confortable qui régnent chez les Patoche et les Platiné.
En un mois, en y comprenant l'achat de sa voiture, de ses chevaux, les vins fins et généreux dont elle a meublé sa cave, et les travaux qu'elle a fait faire, madame Corbillon a déboursé quarante-cinq mille francs et les travaux ne sont pas terminés. Il faut dire aussi que la nouvelle propriétaire traite somptueusement ses voisins, qui viennent fort souvent dîner chez elle, parce qu'ils trouvent que sa cuisinière est un cordoii'bleu.
La Saucière, entre autres, ne tarit pas en éloges sur la table et la cave de madame des Grives; aussi se passet il peu de jours sans qu'il vienne en voisin demander à dîner à celles qu'il appelle bien haut : les nobles dames des Grives ! Avec ces mots-là, ilest bien accueilli par madame Corbillon. Rosalvina aussi h voit venir avec plaisir parce qu'elle espère toujours qu'il sera accompagné ou suivi du bel Endymion ; mais ce jeune homme se montre beaucoup plus discret : il accepte rarement à dîner, et lorsqu'il vient le soir voir ces dames, il est tantôt très-gai, tantôt mélancolique, puis disparaît toujours au moment où l'on s'y attend le moins.
Cependant près de Rosalvina il est fort empressé, il lui fait une cour assidue; et madame Mirabelle continue de dire :
— Certainement, si ce monsieur n'épouse pas cette demoiselle, elle sera très-compromise.
De son côté, Rosalvina se sent fascinée par les regards de ce jeune homme, mais elle voudrait connaître le secret, le. motif de sa conduite singulière; plusieurs fois, en causant seule avec lui, elle a essayé de le faire parler, d'obtenir sa confiance, mais lorsqu'elle lui dit :
— Monsieur Endymion, vous n'êtes pas franc avec moi... Vous avez quelque chose qui vous tourmente et que vous me cachez ! Quand on a de la sympathie pour
une personne, pourquoi ne pas épancher son cœur dans le sien ?
Alors le bel Endymion pince ses lèvres, son front se rembrunit, puis il répond d'un ton fort sec :
— Vous vous trompez, mademoiselle, je n'ai rien... je ne sais pas ce que vous voulez dire.
Rosalvina, s'apercevant que ses questions fâchent ce monsieur, n'ose pas les pousser plus loin, mais cela la confirme dans la persuasion qu'il y a un mystère, et elle veut absolument le découvrir.
Les amours de Laurette et de Bléry ne sont nullement mystérieuses. La jeune fille a déclaré franchement à sa mère qu'elle n'aurait jamais d'autre mari que celui que son oncle leur avait présenté.
— Mais il l'a présenté pour ta sœur ? dit madame Corbillon.
— Oui, mais il ne convenait pas à ma sœur et il me convient beaucoup à moi.
— Mais si ce jeune homme t'aime, pourquoi ne me demande-t-il pas ta main?
— Par un excès de délicatesse. Il craint, maintenant que nous sommes plus riches, qu'on ne croie qu'il ve it m'épouser par intérêt... et il s'est mis dans la tête 4e /enrichir aussi avant de faire sa demande. Mais, m ,i, je trouve cela fort ridicule, cela m'ennuie d'atten ;re toujours; nous sommes assez à notre aise tous le* dcr^
QUI ANNONCE QUELQUE CHOSE. 2ol
— Ma fille, il ne faut pas trouver ridicule que M. Bléry veuille être plus riche... on ne Test jamais trop!... souvent même on ne Test pas assez,
Et madame Corbillon se dit en elle-même :
— Trop riche !.., Si cela continue.., c'est moi qui ne le serai plus assez pour mener une existence splendide !... Il y a toujours quelque chose à faire dans celte diable de maison... qui est ravissante.,, mais ruineuse. Quand c'est fini d'un côté, c'est à refaire de ,1'autre... C'est un toit qui est défoncé... c'est un escalier qui se démolit.,, c'est un plafond qui menace de s'écrouler I... Je ne veux pas en convenir devant mon frère et mes filles, mais je commence à croire que cette madame Berloque m'a flouée.
Et, chaque fois que la note des ouvriers montait un peu haut, madame Corbillon disait à son régisseur :
— C'est bien, Dubois, demain je ferai atteler ma calèche et j'irai à Paris chercher de l'argent.
— Madame a bien souvent besoin d'aller à Paris; elle pourrait avoir plus d'argent ici.
— Oui, Dubois, je le pourrais; mais à la campagne on ne sait pas ce qui peut arriver. Avec mon bel équipage, je vais et je reviens de Paris en peu de temps; cela me promène en voiture, et cela exerce mes chevaux : ces petits voyages ne me sont pas désagréables.
Mais, un beau jour, en allant faire ce petit voyage, KL Grog conduit sa maîtresse avec tant de célérité que
2o2 UN JEUNE HOMME MYSTERIEUX.
dans Paris il accroche un omnibus, lequel, étant beaucoup plus solide que la calèche, la renverse sur une boutique de porcelaines dont elle brise la devanture et une grande quantité de marchandises.
On s'inquiète d'abord de la dame qui est dans la calèche, mais madame Corbillon n'est point blessée, elle en est quitte sur quelques bosses au front. On la félicite pour son heureuse chance, sur l'adresse qu'elle a eue de tomber sans se faire du mal.
Madame Corbillon se trouve en effet heureuse d'être sortie de là saine et sauve ; mais son bonheur lui semble moins grand lorsqu'elle voit que sa voiture est brisée, ses chevaux couronnés et qu'il lui faudra payer tout le dégât commis dans le magasin de porcelaines ; car il est bien établi que l'omnibus n'est pas dans son tort, et que c'est le jeune quarteron qui, en allant comme le vent, s'est jeté sur lui.
— Je payerai, dit la pauvre dame eu laissant son nom et son adresse au marchand. Puis il lui faut aller prendre modestement le chemin de fer pour retourner à sa terre des Grives. Et, deux jours après, elle reçoit une note fort en règle avec une sommation de payer deux mille six cents francs de dégât commis par sa calèche dans le magasin de porcelaines.
Madame Corbillon est de fort mauvaise humeur ; elle fait appeler son régisseur, qui s'empresse de se rendre à ses ordres et lui parle toujours aussi respectueusement que si elle était une princesse.
QUI ANNONCE QUELQUE CHOSE. 2o3
— Tenez, voilà la note du marchand chez lequel ce maudit quarteron a versé, dit madame Corbillon. Voyez, monsieur Dubois, est-ce que vous ne trouvez pas £ela exorbitant?
— Cela me semble cher en effet, madame, mais que voulez-vous?... On fait maintenant de si belles choses en porcelaine !
— Il me compte deux potiches mille francs !
— Si elles venaient de la Chine, madame, cela n'a pas de prix!...
— Il me faudra donc payer cette note?
— Indubitablement, madame» «ans quoi on vous fera des frais.
— Et ma voiture, peut-elle se raccommoder ?
— Oui, madame, elle n'a pas grand'chose, elle sera réparée dans deux jours ; cela vous coûtera environ einq cents francs.
— Et mes chevaux?...
— Ils sont couronnés tous les deux; vous ferez bien d'en acheter d'autres, madame.
— Ah ! mais ! c'est donc le diable qui s'en mêle !
Madame Corbillon pousse un gros soupir, puis montrant une chaise à son régisseur, lui dit :
— Asseyez-vous, monsieur Dubois, je veux causer avec vous,
— A vos ordres, madame.
— Je veux vous consulter, car vous êtes un homme qui vous entendez aux affaires... je n'ai que des éloges à vous donner.
— Madame est trop bonne.
— Non... je ne fais que vous rendre justice, je n'ai qu'à me louer de vos services; aussi, je veux vous consulter en vous exposant franchement l'état de ma fortune.
— Je vous ouvre mes oreilles, madame.
— J'avais gagné, avec des actions sur la Ville de Paris et le Crédit foncier, deux lots qui m'ont duimë cent soixante-quinze mille francs.
— C'est un joli coup de fortune.
— Avec cette somme j'ai acheté cette propriété, avec les frais quatre-vingt-cirq mille francs... Mais croiriezvous que depuis j'y ai dépensé plus de quarante mille francs, et ce n'est pas fini!... Mes domestiques, mon train de maison, ma cave, tout cela est fort cher...
— Madame traite si bien ses voisins.
— C'est vrai, j'y mets de l'amour-prapre... Mais enfin, lorsque j'aurai payé ce dernier accident, puis le dernier mémoire du maçon, croiriez-vous qu'il me restera tout au plus vingt-cinq mille francs sur la somme que j'ai gagnée ? .
— Je le crois paifaitement, madame.
— Avant cet argent que le hasard m'a envoyé, j'avais
1 ouze mille francs de rente net; je les ai toujours, mais •e n'est pas avec un revenu de mille francs par mois [ue je pourrai subvenir à cette vie splendide que je mène ici depuis deux mois.
— En effet, madame, ce serait impossible. Vos vingt cinq mille francs mangés, il vous faudrait entamer votre capital ou mener un train de vie beaucoup plus modeste!...
— Une vie plus modeste! ce serait déchoir!... Ce serait pour moi une humiliation cruelle à supporter.. . non, je ne le veux pas! Mais enfin, dites-moi, monsieur Dubois, est-ce qu'il n'y a pas moyen, avec de l'argent, et toujours par des moyens honnêtes, de gagner tout à coup de grosses sommes... Je vois des gens qui s'enrichissent en très-peu de temps, comment font-ils?
Le soi-disant Dubois se gratte l'oreille, puis le menton, puis le nez, passe sa main sur son front, se frotte le côté gauche avec le coude et répond enfin :
— ■ Madame, ii y a plusieurs manières pour gagner de l'argent... D'abord on peut jouer à la Bourse, et si dd y attrape la bonne chance, on peut y faire en peu de temps d>> gros bénéfices... seulement, pour faire de gros bénéfices, il faut faire de forts achats et, par conséquent, avoir beaucoup d'argent devant soi.
— Jouer à la Bourse !... C'est dangereux, cela, monsieur Dubois; et si l'on perd?
— Ah ! si l'on perd... on paye la différence.
2o6 UN JEUNE HOMME MYSTÉRIEUX.
— Voyons une autre manière, s'il vous plaît...
— On peut acheter à bon marché des créances bien hypothéquées ; il y a de ces jeunes gens de famille qui, pour avoir tout de suite de l'argent, font vendre à moitié perte des créances dont il§ n'ont pas la patience d'attendre la rentrée.
— Ah! j'aimerais mieux ceue mainère-là, d'autant plus que, n'ayant pas besoin d'argent tout de suite, je pourrais attendre l'échéance de la créance. Mais où trouver de ces occasions-là ?
— Madame, reposez-vous sur moi. Je m'informerai. Je chercherai. J'ai rencontré dernièrement à Lagny, où j'étais allé pour votre service, un ancien ami, trèsversé dans les affaires. Il habite maintenant à Meaux, mais il va souvent à Paris. Je vais lui écrire. Il sera enchanté de m'être agréable. Il me tiendra au courant de ce qu'il aura trouvé.
— Très-bien... mais pas un mot de tout ceci devant mes filles et mon frère... ils s'inquiéteraient... puis Joseph dirait qu'il m'avait conseillé de ne pas acheter cette propriété.
— Madame peut être bien certaine que je ne soufflerai pas ua mot de tout ceci. Ah ! pardon, je dois seulement prévenir madame que si une belle occasion se présente, les vingt-cinq mille francs qu'elle a encore m caisse à Paris ne suffiront pas .. Par exemple, si vous achetez une créance de cent mille francs pour
QUI ANNONCE QUELQUE CHOSE. 2o7
cinquante ou soixante mille francs, c'est qu'on voudra les recevoir comptant...
— Qu'à cela ne tienne ! quand vous aurez connaissance d'une affaire sûre, vous me préviendrez et je vendrai de ma rente.
— Fort bien, madame; de cette façon, j'ose vous assurer que cela ne traînera pas en longueur.
— Je m'en rapporte à vous, monsieur Dubois.
Et, en effet, cinq jours après cette conversation, le régisseur va trouver madame Corbillon dans sa chambre, et lui dit en se frottant les mains :
— Madame, bonne nouvelle; j'ai trouvé ce que je cherchais pour vous,..
— Quoi, déjà, monsieur Dubois?.**
— Oh! avant-hier on m'avait déjà proposé quelque chose; mais cela ne me semblait pas bien sûr... j'ai refusé ; aujourd'hui je viens devoir mon ami... il arrive de Meaux : c'est chez le notaire de cette ville que se termine l'affaire. Une créance excellente de quatre® vingt-dix mille francs que le jeune marquis de... j'aî oublié son nom ; mais le notaire vous le dira... enfin qu'on cède pour cinquante mille francs comptant, et la créance n'a que seize mois à courir... Gagner trentecinq mille francs en seize mois, que dites^ous décela," madame?
— C'est fort joli, monsieur Dubois; je vaïg aller â
238 UN JlUNE HOMME MYSTERIEUX.
Paris, chez mon agent de change, et demain j'aurai soixante mille francs ici,
— Bravo ! madame, bravo ! Moi, je vais écrire à mon ami pour qu'il me dise qui! jour son marquis doit se rendre chez le notaire...
— C'est cela mè^e... ceio. marchera toux seul. Mon sieur Dubois, quand cette affaire sera conclue, je veux vous donner un joli pot-de-vin.
— Fi doncl madame, jamais, jamais de pot-de-vin: je suis déjà payé par le bonheur de vous servir.
— Monsieur Dubois, je vous permets de baiser m? main...
ïïYalÈRE DÉCOUVERT. — INGlDrlNI I BLVU. 2o9
Madame Corbillon a été à Paris chez son agent de ange; elle revient à sa terre avec soixante mille francs en billets de banque et dit à son régisseur :
— Je suis en mesure; quand faudra-t-il se rendre à Meaux chez ce notaire?
M. Dubois s'incline en répondant :
*— Madame, j'attends une lettre de mon ami, qui me dira quel est le jour arrêté pour terminer cette affaire.'
Je suis persuadé que je recevrai une lettre ou que je le -verrai aujourd'hui.
En effet, dans la soirée, le régisseur prend à part madame Corbillon, lui montre un papier très-chiffonné et lui dit :
— Voilà ce qu'un messager de mon ami vient de m'apporter... Voulez-vous lire, madame?
— Lisez pour moi, monsieur Dubois.
Le régisseur prend ses lunettes, déplie le papier et lit :
ce Mon cher Dubois, c*est après-demain, jeudi, sur les trois heures, que le jeune marquis se rendra ici, chez le notaire, pour toucher cinquante-cinq mille francs contre la remise de son titre. Fais en sorte que la personne qui achète s'y trouve aussi. — Ton dévoué, Dupont. »
— Fort bien, j'y serai.
— Ah ! pardon, madame, il y a un post-scriptuml
— Voyons ce que c'est?
c< Il ne serait pas mal que cette dame qui fait l'affaire vint demain dans la journée voir le notaire, elle aurait de lui tous les renseignements nécessaires et serait certaine avant de donner ses fonds qu'ils ne sont pas aventurés. »
MYSTÈRE DÉCOUVERT. — INCIDENT PREVU. 25 i
— Oh ! mais voilà qui est très-sage... je suivrai le conseil de votre aini ; demain je me rendrai à Meaux, chez le notaire.
— Madame fera bien* Dans les affaires, on ne sautait
mettre trop de prudence.
— Vous viendrez avec moi, monsieur Dubois*!
Le régisseur dissimule une légère grimace et s'incline en murmurant :
— Je serai toujours aux ordres de madame; je tâcherai que les maçons aient fini leur travail de bonne heure, car lorsque je ne suis pas là pour les surveiller, ces gens-là ne font rien.
Le lendemain, après le déjeuner, madame Corbillon donne l'ordre d'atteler ses chevaux, dont elle se sert encore, bien qu'ils soient couronnés et qu'ils ne courent plus comme le vent. Elle annonce à ses filles qu'elle sera revenue pour le duxer et demande son régisseur.
Le sieur Dubois arrive tète nue, l'habit couvert de plâtre, et s'écrie :
— Mon Dieu, madame, je suis désolé; mais ces maudits maçons n'en finissent pas... ils ont mal rétabli le petit pont du pavillon chinois; si je ne suis pas là pour les diriger tout ira de travers. Madame
peut se passer de moi, car le notaire est prévenu et l'attend.
— Eh bien! soit, monsieur Dubois, j'irai sans vous... Mais le nom de ce notaire?
— Il n'y en a qu'un dans la ville, chacun indiquera
son adresse à madame.
— Je pars; ce n'est pas loin, Meaux?
— A quatre petites lieues; madame y sera en moins» d'une heure.
Et le régisseur accompagne madame Corbillon jusqu'à la calèche, dans laquelle il l'aide à monter, en ayant soin de dire à Grog :
~ De la prudence, n'allez pas faire de nouvelles sottises. Il vaut mieux aller moins vite et nous ramener madame saine et sauve.
— Pas danger d'aller vite à présent! murmure Grog;, mes chevaux sont changés en rosses.
Laissons madame Corbillon sur la route de Meaux et occupons-nous maintenant de Rosalvina.
La belle demoiselle a remarqué que, depuis une huitaine de jourg, M. Endymion n'est plus fantasque et mystérieux comme autrefois. Maintenant il est toujours gai, aimable, un peu moqueur, mais il ne disparaît plus.
subitement d'un salon, ou dans une promenade, comme cela lui arrivait si fréquemment. Ce changement préoccupe beaucoup Rosalvina; elle veut en connaître là cause,
La veille, la Saucière a amené un nouveau jeune homme, un élégant de Paris qui paraît être fort lié avec Endymion ; celui-ci a même demandé aux dames des Grives la permission de faire visiter leur parc à son ami Didier, permission qui lui a été aussitôt accordée. Et Rosalvina, qui cherche toujours par quel moyen elle pourra découvrir le secret d'Endymion, se rend dans le parc dès que sa mère est partie, et, armée d'un livre, pour se donner une contenance, elle va s'asseoir à l'entrée des ruines en se disant : « Je verrai venir ces messieurs de loin, alors qui m'empêche de me cacher derrière un pan de muraille, d'où je pourrai entendre leur conversation,.. Pour apprendre ce mystère qui régnait dans les actions de M. Endymion, il m'est bien permis d'écouter... D'ailleurs ce jeune homme désire être mon mari, U me Ta laissé entendre hier... il faut bien, avant de l'épouser, que je sache quel crime il a commis, qui lui causait parfois des remords si terribles qu'il en changeait de couleur. *>
A peine Rosalvina est-elle sortie de la maison pour se rendre dans le parc, que la grosse Fanchon va trouver Laurette et lui dit:
— Mam'zelle, v'ià un petit paysan qui vient de me
264 Uï/ JEUNE HOMME MYSTÉRIEUX.
dire de vous dire que madame Mirabelle vous priait de passer chei elle, qu'elle avait queuque chose de très* important à vous communiquer.
— A moi? s'écrie Laurette, vous vous trompez sans doute, Fanchon ; c'est probablement à ma mère que cette dame veut parler?
— Non, non, mam'zelle, c'est bien à vous qu'elle veut parler... mam'zelle Laurette; le petit garçon m'a répété votre nom trçis fois.
— C'est singulier. N'importe, j'irai savoir C3 que me veut cette dame... C'est la plus éloignée de tous nos voisins; mais j'ai le temps... Ce qui m'effraye, c'est' que madame Mirabelle est si bavarde qu'on ne sait comment faire pour prendre congé d'elle. Tant pis ; si elle veut me retenir trop longtemps, je lui dirai : « Madame, il faut que je sois de retour avant maman. »
Et Laurette a mis son petit chapeau de paille, puis se rend à la villa de madame Mirabelle.
Cependant Rosalvina était depuis une grande demiheure dans le parc, lorsqu'elle entend venir du monde. Elle aperçoit le bel Endymion au bras de son ami Didier ; aussitôt, et avant que ces messieurs aient pu l'apercevoir, elle se glisse derrière un pan de mur, dans un coin bien noir, où il est impossible de soupçonner qu'il y a qudau'un de caché.
MYSTÈRE DÉCOUVERT. — INCIDENT PRÉVU. 26o
Les deux jeunes gens s'avançaient en causant, en fiant; ils continuent leur conversation.
— Tu trouves donc, Didier, que la famille des Grives est comique?
— C'est à pouffer de rire!.,. Il y a une maman, avec son turban, qui ferait une superbe enseigne de marchand de tabac... La fille aînée est jolie, mais des manières si affectées... un langage si ampoulé... si ridicule!... Elle est romantique au plus haut degré... elle voit partout des mystères, des assassins, des bandits, des spectres... elle a un hanneton dans le cerveau! Quant à l'autre petite sœur, elle est gentillette; mais ce sont de ces figures dont on ne parle pas...
a Ta n'as pas tout vu! Il y a encore un oncle qui a une bonne binette !
— Vraiment? Et tu vis dans ce monde-là depuis six semaines, toi? Et la Saucière m'a dit que tu allais épouser la fille aînée, la demoiselle aux phrases incompréhensibles.
— Eh! mon cher, que veux-tu! j'ai à peine deux mille francs de rente, laRosalvinaaura cent mille francs de dot, sans compter les espérances.
— Cet égal, c'est un fichu mariage !
a Quelle est cette vieille tour?
— Une ruine adorée par Rosalvina ; c'est ici qu'elle vient rêver masque noir, enlèvement et poignards... Tiens, asseyons-nous un moment sur ce banc; il faut que je te conte certaine aventure qui m'est arrivée dans ces ruines avec la sentimentale demoiselle.
Les deux jeunes gens se sont assis à deux pas de l'endroit où Rosalvina est cachée. On doit penser qu'elle prête une oreille attentive. Endymion reprend la parole :
— Mais, avant tout, Didier, réponds-moi: est-ce que tu n'es pas surpris de me trouver si gai, maintenant, toi qui m'as vu si triste à Paris, cet hiver?
— C'est vrai, et je pensais à t'en féliciter; car enfin, pourquoi étais-tu si souvent sombre/ taciturne?
— Eh ! mon Dieu, je vais te l'avouer, à toi. Mais, ce que je vais te confier, tu ne le diras à personne, parce que, dans le monde, on rirait, on se moquerait de moi, et tu sais que le ridicule est ce que je redoute le plus.
— Sois tranquille, je te promets la plus grande discrétion.
— Eh bien ! mon ami, il y a près d'un an, après un voyage en Normandie, j'ai été malade; mon médecin ne m'avait pas entièrement guéri; car, de cette maladie, il m'était resté une incommodité bien désagréable... je
courais, cher ami, je courais... cinq, six fois par jour et quelquefois plus; comprends-tu?
— Oui, oui. ..jj comprends ; en effet, c'est une indisposition souvent gênante !...
— D'autant plus que, quand cela me prenait, c'était accompagné de tortillements, de coliques atroces!... Lorsque j'essayais de résisier, mes souffrances redoublaient;- il n'y avait pas moyen d'y tenir : n'importe où j'étais, il me fallait fuir, me sauver comme un voleur!...
— Ah! mon pauvre garçon, tu devais en effet être bien malheureux... car, ces incommodités-là, on n'aime pas à les avouer. Le monde est si méchant, si moqueur... on n'aurait pas manqué, en parlant de toi, de dire : c< Le bel Endymion est toujours au* courses; mais il ne fait pas courir, il court lui-même...» Ah! ah 1 ah! c'est si amusant de se moquer des autres !...
— Parbleu, je le sais bien; et c'est pour cela que j'avais si peur que Ton ne devinât le motif de mes fuites !
— Et cela t'a tenu longtemps, cette . infirmité ?
— Près d'une année, cher... une ami et pendc.ru laquelle j'ai pris je ne sais combien de drogues... J'ai essayé de tous les remèdes possibles, et rien n'y faisait..»
Je t'assure que cela me chagrinait beaucoup ! Mais, il y a huit jours... neuf aujourd'hui, à la suite d'une ribotte où j'avais ingurgité infiniment de porto et de madère, cela s'est passé, oh! mais passé complètement; et c'est pourquoi tu me vois aujourd'hui si gai, si joyeux, et le plus heureux des hommes !...
— Ah ! ma foi, je conçois que tu dois te sentir plus solide!... Mais cette aventure qui t'est arrivée dans les ruines avec ta romanesque demoiselle de Grives... Ah ! de Grives ! Voilà encore un nom qui est adorable.
— Mais, mon cher, ce n'est pas le leur; je me suis informé, ce sont des Corbillon, de simples Gorbillôn ! qui, en achetant cette terre, en ont pris le nom, pour essayer de s'anoblir.
— Ah ! très-joli, c'est une noblesse aux oiseaux !
•— Pour revenir à mon aventure, figure-toi qu'un matin la tendre Rosalvina me propose de visiter Jes ruines avec elle; j'accepte, naturellement; mais à peine étions-nous entrés dans cette vieille tour, que voilà mes maudites coliques qui me prennent !,.. Ma conductrice veut me faire voir une chapelle gothique, elle pisse devant moi pour me guider... aussitôt, crac! je nie sauve... Et quand elle se retourne pour me chercher,..
— * Vous n'y étiez plus, monsieur, dit Rosalvina, qui
<vient de quitter sa cachette et de se placer devant les deux jeunes gens, qui demeurent stupéfaits en la voyant.
— C'est vrai, je vous ai cherché en vain, vous aviez fui... mais vous aviez très-bien fait, monsieur ; car, dans la position où vous vous trouviez, il eût été bien imprudent à vous de rester près de moi !...
M.Endymion rougit, se trouble et balbutie :
— Quoi, mademoiselle... vous savez pourquoi...
— Oui, monsieur, je sais maintenant pourquoi vous preniez la fuite; mais, rassurez-vous, quoique j'aie un hanneton dans le cerveau, comme vous avez bien voulu le dire tout à l'heure... quoique je rêve sans cesse masque noir et poignards, j'ai encore assez de bon sens pour ne pas me moquer des infirmités des autres. Adieu* monsieur, je suis charmée que votre santé soit rétablie.
Rosalvina fait une gracieuse révérence à ces messieurs et s'éloigne aussitôt.
— Voilà ton mariage flambé!... dit le jeune Didier à Endymion.
— Oui, je crois qu'il n'y faut plus penser. Tant pis !... Ce n'est pas le mariage que je regrette, mais je suis vexé qu'elle sache... ce que j'avais. Allons-nousen, dès ce soir je quitte la Saucière et je retourne à Paris.
Rosalvina est rentrée chez elle. Fendant quelque temps elle y reste livrée à ses réflexions ; elle ose à peine se l'avouer à elle-même, elle est toute honteuse de s;ètre si grandement trompée sur le compte du bel Endymion et sur le mystère dont il s'enveloppait; elle se rappelle aussi les plaisanteries faites par les deux jeunes gens sur b nom de des Grives qu'elles ont pris, en venant habiter leur propriété ; elle commence à sentir que c'est une sottise de quitter le nom de ses pères pour en prendre un d'occasion, et que l'on ne s'expose jamais à se faire moquer de soi lorsqu'on porte avec honneur le nom le plus biscornu.
Laurette revient de chez madame Mirabelle, qui ne l'avait pas fait demander, et qui a été très surprise en voyant entrer toute seule la jeune demoiselle. La vieille dame s'est écriée qu'il y avait là-dessous un mystère dont sans doute elle saurait le mot en retournant chez. elle ; mais Laurette interroge en vain la grosse Fanchon, celle-ci ne peut que répéter ce que le petit paysan lui a dit.
Enfin, sur les cinq heures de l'après-midi, on voit revenir la calèche qui ramène chez elle madame Cur- Jbillon.
Les deux demoiselles courent au-devant de leur mère, et remarquent qu'elle a un air tout singulier.
Cette dame descend de voiture en s'écriant :
— Concevez-vous cela, mes enfants, j'ai fait une course inutile; j'étais allée à Meaux pour affaire, pour une très-bonne affaire que M. Dubois m'avait trouvée ; c'est chez le notaire que cela devait se conclure demain. Aujourd'hui, j'y vaij pour prendre des renseignements, pour être certaine que mon argent ne sera pas aventuré... Le notaire me- reçoit très-poliment et me demande ce que je veux. Je me nomme. Je lui explique le motif de ma visite; il m'écoute et me répond qu'il ne sait pas ce que tout cela veut dire, qu'il n'a aucune créance à vendre et qu'il ne connaît pas le M, Dupont dontjelui parle. Je m'écrie : « 11 y a donc un autre notaire dans la ville?» On me répond que non ! Enfin il me faut revenir ici sans en savoir davantage... Où est mon régisseur? Fanchon, allez me chercher M. Dubois; qu'il vienne sur-le-champ me parler.
— C'est donc le jour aux mystifications, ditLaurette, car on m'a fait dire que madame Mirabelle me priait de passer chez elle ce matin ; j'y suis allée, et cette dame ne m'attendait nullement et ne m'avait envoyé personne !
— En effet, dit à son tour Rosalvina, il y a des jours <ù mille contrariétés nous arrivent... Moi, j'étais dans le parc; M. Endymion y est venu causer avec son ami Didier. Ces messieurs ne me voyaient pas. Ils se sont permis de parler de nous d'une manière inconvenante,.. ils nous ont appelées les Corbillon !... et ils se somme-
qués de nous parce que nous avons pris le nom de des Grives ! »
— Voyez-vous ces impertinents! Pourquoi donc viennent-ils chez nous si nous leur paraissons si ridicules?..*
— Oh ! soyez tranquille, maman ; pour cela, je vous réponds bien qu'ils ne reviendront pas.
Fanchon accourt aii salon annoncer qu'elle n'a pas trouvé monsieur le régisseur.
— Vous avez mal cherché, ma fille ; avez-vous été où travaillent les maçons; c'est là que M. Dubois doit être.
— J'y suis allée, madame ; je l'ai demandé aux maçons, qui m'ont dit : « Nous ne l'avons pas aperçu depuis ce matin. »
— Alors, il est donc au jardin ou dans le parc. Dites à votre père, à Grog de le chercher avec vous. Ah l qu'on aille dans sa chambre; il est peut-être incommodé...Voyez partout ; il n'est pas fondu, cet homme î
Fanchon s'éloigne de nouveau.
Laurette est pensive et dit à sa mère au bout d'an moment :
— Est-ce que vous aviez remis de l'argent à ce M. Dubois, ma mère ?
— Non, ma fille, non ; jamais il ne paye lui-même les mémoires, c'est toujours moi. Oh! quant à cela, c'est un homme qui ne cherche pas à me tricher, comme cela arrive souvent à messieurs les intendants.
Cependant, les domestiques cherchent en vain ; le régisseur ne se retrouve pas. Enfin le père Fouilloux, le jardinier, vient à son tour dire à sa maîtresse :
— Est-ce que c'est M. Dubois que vous cherchez?
— Mais sans doute, il y a une heure qu'on le cherche; votre fille ne vous Ta donc point dit?
— Elle me Ta peut-être dit... mais je mangeais ma soupe. Vous ne vous souvenez donc pas qu'il est à Paris où vous l'avez envoyé ?
— Moi, je l'ai envoyé à Paris? Vous rêvez, jardinier.
— Non, maaame ; un peu après que mademoiselle Laurette était partie pour aller chez madame Mirabelle, j'ai vu M. Dubois qui sortait avec sa canne et son chapeau. Je lui ai même dit : « Vous allez vous promener aussi, » et il m'a répondu : « Je vais à Paris pour le service de madame, » et il s'est dirigé du côté du chejnin de fer.
— C'est inconcevable !.t. qu'est-ce que tout cela signifie?
— Maman, vou* avez été hier à Paris, dit Laurette, est-ce que vous ^n avez rapporté beaucoup d'argent?
— Oui, ma fille, oui, une somme très-forte. Il s'agissait d'une affaire très-avantageuse que m'avait proposée M. Dubois ; je vous aurais conté tout cela plus tard.
— Mais cet argent... celte somme que vous avez apportée, où l'avez- vous placée?
~ Dans mon secrétaire, naturellement.
— Maman, je vous en prie, allez donc voir dans votre chambre si elle y est toujours.
— Ah! Laurette, en vérité, vous avez des idées... vous êtes d'une méfiance!...
Malgré cela, madame Gorbillon cède au désir de sa fille et monte à sa chambre. A peine y est- elle entrée, qu'elle pousse un grand cri : son secrétaire a été forcé, sa caisse est ouverte ; il n'y a pas d'effraction, de dégâts ; on voit que c'est une main habituée. à ce genre de vol qui a commis celui-ci.
Les deux demoiselles sont accourues au cri de leur mère, Celle-ci n'a plus la force de parler ; elle ne peut que leur montrer un portefeuille, qui est vide, en balbutiant:
— Volée!... Il a tout pris, le scélérat!... soixante mille francs que j'avais réalisés !...
— Soixante mille francs ! s'écrie Rosalvina. Ah ! c'est affreux !
Et Laurette ne peut s'empêcher de dire :
— Prenez donc à votre service... ces infortunés repoussés par la société ! Enfin, c'est un malheur; mais il faut savoir le supporter... Allons, maman, ne vous désolez pas ; nous avons encore de que', vivre...
— Oui, ma fille, mais nous serons moins riches maintenant qu'avant que je n'eusse gagné deux lots !... Ah ! c'est ma faute, c'est bien ma faute... il m'avait ensorcelée, cet homme!... Et Rosalvina en disait tant de bien!,..
Rosalvina baisse la tète sans rien réponJre; car, à présent, il faut bien qu'elle convienne que ses protégés ne lui font pas honneur.
— Mais il faut courir après ce misérable ! reprend madame Gorbillon.
— Ah ! toutes ses mesures étaient bien prises, dit laurette ; il vous a envoyée à Meanx, il m'a fait aller chez madame Mirabelle; il savait que ma sœur restai le matin dans le parc... il avait tout calculé !... De quel côté voulez-vous faire courir après lui?
Ces dames ne sont pas encore revenues de la stupeur
que leur a causée cet événement, lorsqu'on entend la voix de Laridon. L'oncle arrive, accompagné d'un petit monsieur au nez retroussé, à la tournure grotesque ; il le présente à sa famille, en disant :
— Mesdames, voilà M. Ravinet... vous savez, ce monsieur dont j'ai fait la connaissance dans mon voyage à Toulon, qui m'avait demandé à vous être présenté, puis, que je n'avais plus revu. Hier, il est arrivé chez moi en me disant : a Margotin s'est sauvé du bagne, et je n'ai pas retrouvé sa femme. — Parbleu! lui ai-je dit, vous viendrez avec moi demain à la campagne de ma sœur, et vous verrez son régisseur. J'ai bien dans l'idée que c'est votre Margotin; vous me direz si je me suis trompé. » M. Ravinet a accepté ma proposition. Il devait venir me prendre ce matin de bonne heure ; mais il n'est venu que tard. Voilà pourquoi nous arrivons à présent. Mais qu'avez-vous, ma sœur, et vous, mes nièces? je vous trouve l'air triste, consterné.
— Ah ! mon frère , pourquoi n'êtes-vous pas arrivé ce matin avec monsieur; nous ne serions pas maintenant volées de soixante mille francs!
On raconte à Laridon ce qui est arrivé, et toutes les ruses que le soi-disant Dubois a employées pour amener madame Corbillon à réaliser une grosse somme et à l'apporter à sa campagne.
— Il n'y a plus à en douter à présent, dit Laridon c'était bien le forçat Margotin...
— Je suis désolé de ne point l'avoir trouvé ici, dit Ravinet; je l'aurais fait repincer !
— C'est votre faute, monsieur ; pourquoi, au lieu de venir chez moi sur les quatre heures de l'après-midi, n'êtes -vous pas venu dès le matin comme c'était convenu?
— Ah ! c'est que je suis allé me baigner !...
Mais le petit Ravinet prend aussitôt congé de ces dames en disant à madame Corbillon :
— Je cours au chemin de fer. Je demanderai, je m'informerai... Son costume?
— Paletot-veste en drap marron, pantalon pareil^ cravate noire, chapeau de feutre gris.
— Très-Lien... j'en sais assez, et, si je le rejoins, il faudra bien qu'il rende ce qu'il a volé.. . à moi et à vous.
— Il sera bien adroit s'il le rattrape 1 s'écrie Laridon. C'est un cruel événement, ma sœur ; mais il faut en faire votre deuil. Seulement, je vous engage à vous défaire de votre voiture, à vendre vos chevaux... vous n'en aurez pas grand chose ; et à renvoyer votre domestique quarteron qui brise tout ici et vous coûte fort cher... enfin à réformer un peu votre train. Croyezmoi, vous n'en serez pas moins heureuse! Tous ces gens qui viennent chez vous pour vos dîners viendront beaucoup moins, mais il vous resteia les amis véri-
{ b!es... vous n'aurez pas besoin de faire mettre de rallonges à votre table !...
— Mes filles! mes pauvres filles ! leur dot sera diminuée!...
— Oh ! cela nous est bien égal, maman !
— Et cela n'empêchera pas Laurette de se marier car j'ai vu hier mon ami Bléry, qui travaille ferme à présent, qui a augmenté sa petite fortune et qui compte venir demain vous demander sa main.
— Mais quand il saura que Laurette n'a plus sa dot d'autrefois?...
— Oh! maman, je suis toien tranquille; il ne m'épouse pas pour mon argent... il est capable d'être enchanté que j'en aie moins.
En effet, lorsque, lelendemain, Charles Bléry apprend le vol dont ces dames sont victimes, il s'empresse de demander à madame Corbillon la main de Laurette.
Mais savez-vous bien, monsieur, dit celle-ci, que
j'aurais à mon tour le droit de vous refuser par déli c.ittsse... car vous êtes plus riche que moi, maintenant !...
Laurette met bien vite sa main dans celle de Bléry, en ajoutant :
p- Oh ! mais, soyez tranquille ! je ne vous refuse pas,.
moi, et je ne demande qu'à être votre femme. Rosalvina, j'en suis bien fâcliée, mais je me marierai avant toi!
Rosalvina pousse un gros soupir , tout en disant :
— Cela m'est bien égal ! J'ai le temps, je ne suis pas pressée!
— Gomment ! Et M. Endymion Dapreval ? dit Laridon, est-ce que tu ne veux plus de celui-là, maintenant?
— Oh ! non, mon onde ; je l'ai congédié, il ne reviendra plus...
— C'était cependant, tu l'as dit toi-même, l'homme que tu avais rêvé.
— C'est que j'avais fait un mauvais rêve, mon oncle ; mais désormais je vous assure que je rêverai moins.
— Tant mieux, ma chère nièce, reviens au raisonnable, au naturel... Tu t'en trouveras bien. Ne te berce plus de folles chimères... de héros fantastiques... car, ainsi que l'a dit un poète, dont je ne sais plus le nom :
Rien n'est beau que la vrai, le vrai seul est aimable.
Je ne te dis pas de fermer ton cœur aux plaintes des infortunés, de refuser des secours au criminel repen-
tant, bien au contraire; mais, seulement, ne les établis plus chez toi : c'est trop scabreux.
Le voleur Margotin ne fut arrêté et réintégré au bagne que six mois plus tard ; mais on ne trouva en sa possession que vingt sept francs !
Le petit Ravinet fut trouvé noyé dans une baignoire au fond de laquelle il s'était endormi.
Enfin Rosalvina, devenue beaucoup moins romanesque, épousa...
Devinez qui?
Un pharmacien. C'esi cela qui est positif l
flH