‹ Un jeune legionnaireChapitre 2 sur 43 · QUI RACONTE CE QUE JEAN A VU DE LA BATAILLE DE LA MARNE · texte numérisé non relu

QUI RACONTE CE QUE JEAN A VU DE LA BATAILLE DE LA MARNE

Le numéro 0130 est le numéro matricule du légionnaire Jean Drouais.

Ce soldat a quatorze ans, et je vais vous conter à la suite de quelles aventures ce garçon a été amené à échanger ses vêtements de paysan 5 contre l’uniforme des légionnaires pendant la grande guerre de 1914.

Le père de Jean Drouais était agriculteur.

Il s’appelait Jérôme. Sa ferme était située non loin d’un village du Nord de la France, 10 au carrefour de deux routes. Un chêne immense ombrageait la terrasse de la ferme où se trouvaient la basse-cour et la niche du griffon Noiraud.

La famille Drouais se composait du père, 15 de la mère et de trois enfants: deux filles, Marthe et Madeleine, et un garçon, Jean, qui était leur aîné.

Sans être riche, grâce à son labeur, à son intelligence et grâce aussi à l’aide que sa femme Noémie lui portait, Jérôme Drouais jouissait d’une aisance enviable. On le respectait, car 5 il avait étudié à Lille, et chaque soir, assis au coin du feu, il continuait à s’instruire.

Dans les derniers jours de juillet 1914, on parla de la guerre. Mais comme on était au temps des moissons et que la récolte était belle, io les travailleurs de la terre s’occupaient plus de leurs champs que de politique.

Pourtant, les hommes étaient pensifs le soir quand ils revenaient du travail. Il y avait de grandes discussions parmi les groupes qui se 15 formaient un peu partout et auxquels monsieur le curé se mêlait. Il était inquiet, le vieux prêtre. Il n’ignorait pas que si les «jeunes» partaient, il lui faudrait consoler les femmes, les enfants, les invalides; et il était presque 20 octogénaire !

Les rudes populations de l’Est et du Nord de la France vivent avec la perspective constante de la guerre, et celle de 1870 n’était pas oubliée par les vieux, — et surtout par le père Lancret.

25 Ce dernier, assis sur le banc que le barbier plaçait en son honneur devant la porte de sa boutique, évoquait souvent la terrible descente

LA BATAILLE DE LA MARNE

des Prussiens de Bismarck et du roi Guillaume, et ce souvenir, après quarante-quatre ans, l’obsédait toujours.

Les autres vieillards ajoutaient leurs récits aux siens. Les uns avaient été à Sedan; les autres, à Reichshoffen pu à Wissembourg. Ceux-ci avaient participé aux combats de Saint-Privat ; ceux-là, à ceux de Champigny. Certains avaient été francs-tireurs; certains avaient suivi l’armée de la Loire; d’autres encore avaient été prisonniers.

Tous écoutaient les récits des vieillards, les yeux humides, le cœur angoissé, les poings serrés, en se disant que, s’il le fallait, ils accompliraient leur devoir eux aussi et vengeraient les vieux. •

Or, Jean Drouais assista à la scène qui se déroula le même jour, à la même heure, dans toutes les localités de la terre française.

Il entendit sonner le tocsin. Puis il vit arriver des quatre coins de la campagne les travailleurs et les attelages. Les bêtes, étonnées de rentrer au beau milieu de l’après-midi, marchaient vite. Les hommes chantaient.

Les femmes attendaient au seuil des fer¬

mes. . .

La population se réunit sur la place du Marché. L’ordre de mobilisation était collé contre le mur du bureau de poste.

Après la mobilisation, ce fut la déclaration 5 de guerre. Le père de Jean partit l’un des premiers. En trois jours, le village fut presque désert. . . .

Bientôt, par les routes, défilèrent les régiments français. En traversant le village, les 10 fanfares retentissaient; les clairons sonnaient; les tambours battaient — et déjà au loin, le canon tonnait.

Le canon tonnait et son roulement devenait d’heure en heure de plus en plus fort, de plus 15 en plus menaçant. On eût dit la voix d’un monstre qui s’avançait en hurlant sans arrêt. . . .

Puis le monstre hurla tout près du village. . . .

20 Et les régiments français repassèrent en sens inverse, non pas en lignes, sur la route, musique en tête et drapeaux déployés, mais en désordre, à travers les champs: c’était la défaite.

25 Les Allemands étaient là.

— Comme en 70! s’écria le père Lancret.

La nuit tombait. Il fallut évacuer le village.

LA BATAILLE DE LA MARNE

Le monstre approchait. Les habitants sentirent son haleine de feu. . . .

Pendant que ses enfants se préparaient à emporter de la nourriture et du linge, madame Drouais remplit de pièces d’or et d’argent un sac qu’elle enfouit au pied du grand chêne qui ombrageait la terrasse. . . .

Tout était obscur. Défense d’allumer les lampes. L’ordre du départ fut donné. . . .

Madame Drouais et ses enfants s’apprêtaient à rejoindre les autres habitants du village lorsque la salve d’une batterie s’abattit sur la ferme. Sept obus percèrent les toits et les murs. Sept obus suivis de sept autres ... et de sept autres encore. Isolée comme elle l’était, devant le village, la ferme se présentait comme une cible admirable aux artilleurs ennemis.

A la première décharge, Jean s’écria:

— Maman! Marthe! Madeleine!

Personne ne répondit.

Il appela encore. Mais la voix d’un enfant pouvait-elle dominer le fracas des canons et les bruits sourds des maisons qui s’écroulaient?

Jean se sentit seul. Il eut peur. Il cria. . . .

Autour de lui s’amoncelaient des ruines. Il entendit des balles siffler à ses oreilles. La fumée le suffoquait. L’instinct le poussa à

gagner l’espace libre. Il courut vers les champs en emportant le sac où ses sœurs avaient eu le temps de mettre un pain, un gros morceau de jambon et une bouteille de vin.

5 Soudain des masses noires se profilèrent devant lui. Il s’en approcha, les toucha: c’étaient des canons abandonnés. . . .

Deux hommes à cheval passèrent. Les yeux de Jean, habitués à l’obscurité, distinguèrent 10 des casques et des lances.

— Les uhlans! se dit-il.

Son front se couvrit d’une sueur froide. Ce mot qu’il avait entendu prononcer souvent par le père Lancret le remplissait de terreur. 15 Tout tremblant, Jean rampa comme un serpent jusqu’à une meule de paille. Il s’y creusa un trou et y plaça ses provisions. Il accomplit ce travail vite et sans peine. Que de fois, en jouant à cache-cache avec ses 20 camarades, ne s’était-il pas dissimulé de la même façon?

Ce n’était pas avec ses camarades que la partie commençait aujourd’hui, mais avec les Prussiens.

25 Qu’allait-il devenir?

La fusillade avait cessé. Le bombardement

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s’éloignait. Dans sa chambre de paille, Jean ne percevait que le pas lourd des troupes en marche, le roulement des voitures et de l’artillerie, les commandements et ce cri:

— Nach Paris! Nach Paris! . . .

L’enfant s’endormit.

Quelques heures plus tard, il s’éveilla en sursaut. Quelqu’un le tirait par la veste. Il se crut découvert et perdu, et étouffa un cri.

Il murmura:

— Qui est là?

Un grondement lui répondit.

— Noiraud! C’est toi, mon vieux chien?

L’animal ne poussa pas un aboiement; pas la moindre manifestation de plaisir. Mais par tous ses mouvements, il disait :

— Oui, c’est moi! Oui, c’est bien moi!

— Entre dans ma maison, Noiraud.

Je n’exagère pas en vous affirmant que la bête et l’enfant s’embrassèrent. L’enfant avait mis ses bras autour du cou du chien, et le chien avait croisé ses pattes autour du cou de son maître. . . .

— D’où viens-tu, mon Noiraud? Où est papa? Où est maman? Où sont mes sœurs? Nous voilà seuls au monde, tous les deux! La maison est en ruines; les moissons, brûlées; les chevaux et le troupeau volés . . .

Les régiments allemands continuaient à défiler sur la route.

— Tu as faim, mon Noiraud?

Jean coupa deux tranches de jambon, une 5 pour son compagnon et une pour lui-même. Us mangèrent de fort bon appétit.

— Tu as soif, mon Noiraud?

Il déboucha la bouteille, but quelques gorgées de vin :

10 — Mon Noiraud, tu n’aimes pas le vin, toi!

Comment vas-tu calmer ta soif?

Le chien sortit de la chambre de paille et revint quelques instants après. Jean sentit que les babines du griffon étaient humides.

15 —Tu as bu à la mare! C’est bien, mon Noiraud . . .

Et Jean se rendormit, veillé par le griffon.

Du temps s’écoula.

Combien de temps? Jean ne le sut ja-

20 mais . . .

Un matin, Noiraud et lui entendirent le canon, mais pas de fusillade. . . .

De quel côté la bataille était-elle engagée? Devant eux? Derrière eux? A leur gauche? 25 A leur droite?

C’est volontairement que je dis «eux», car

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Noiraud comprenait la situation. Il sortait, le soir, pour boire, et se contentait d’un tout petit morceau de jambon comme s’il avait deviné qu’il était indispensable d’économiser les provisions.

Et lorsque Jean demandait: ((Où est papa? Où est maman? Où sont mes sœurs?» le griffon, gardien du troupeau, ami de la famille, compagnon de jeu des enfants et camarade de chasse du père, léchait les mains de son petit maître. . . .

La canonnade reprit. Un feu terrible. Les coups n’étaient pas sourds comme ceux qui avaient annoncé l’invasion des Allemands; ils étaient nets, presque joyeux comme des sonneries de clairons. . . .

De nouveau, ce fut, dans la campagne déserte, la rumeur d’une armée en mouvement.

Et cette armée revenait sur ses pas. Elle ne marchait pas en lignes, sur les routes, musique en tête et drapeaux déployés; elle fuyait à travers les champs: c’étaient les divisions allemandes battues. . . .

Et derrière cette horde, s’avançaient les bataillons français, épuisés par dix jours de combats incessants, fascinés par l’ordre de Joffre qui leur avait commandé de ((se faire tuer sur place plutôt que de reculer,» leurs uniformes en

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lambeaux, leurs visages noircis par la poudre, leurs traits tirés par la faim, la soif et le manque de sommeil, mais indomptables, héroïques, victorieux enfin. . . .

5 Jean et Noiraud quittèrent leur chambre de paille. La campagne était peuplée par des troupes de toutes sortes. L’artillerie balayait la plaine, nettoyait le sol de la France.

Jean aurait bien voulu raconter ses aventures 10 à ces soldats vers lesquels il s’était précipité, mais la poursuite n’était pas achevée; il ne fallait pas laisser à l’ennemi l’occasion de reprendre haleine. On le pourchassa jusqu’à ce qu’il eût disparu dans des tranchées hâtive- 15 ment creusées d ’avance.

La ferme des Drouais demeura entre les lignes françaises et les lignes allemandes.

Une charrette conduisit Jean et Noiraud vers un centre de réfugiés. Le voyage fut 20 long. Sur le bord des routes, de nombreux villages offraient leurs tristes ruines: des clochers démolis, des usines incendiées, des ponts détruits; et parfois on apercevait, au milieu des ruines des maisons, des meubles brisés, 25 des matelas éventrés, des ustensiles, des vêtements, tout ce qui constituait la vie de milliers et de milliers d’êtres, misérablement dispersés.

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