QUI RACONTE COMMENT JEAN TROUVA UNE AUTRE FAMILLE
Le château des Papes qui est un des plus beaux, des plus vieux monuments de France et la gloire de la ville d’Avignon, sert de cantonnement à quatre mille volontaires étrangers qui, dès le commencement de la guerre, se sont engagés pour combattre à côté des régiments de France.
Devant cet édifice imposant, une foule de malheureux est rangée en cercle: ce sont des réfugiés des régions envahies. Il y a là des vieillards hébétés par le malheur, des mères qui ne savent pas où sont leurs enfants, des enfants qui ne savent pas où sont leurs mères. Les pères, les frères se battent pour la France.
Tous ces gens-là n’ont plus ni argent, ni maison, ni nouvelles de leur famille.
Us sont là, une gamelle à la main. Us attendent que l’heure de la soupe ait sonné à la caserne et que les soldats leur distribuent de la soupe et du pain.
Leur nombre augmente de minute en minute.
Le Rhône, le vieux pont d’Avignon et le château des Papes
Soudain, d’une voix terrible mais joviale, cet ordre est lancé:
— A l’alignement!
C’est le caporal Saigne qui parle. Il va et vient en répétant:
— A l’alignement!
Le caporal Saigne est furieux, car il fait beau et il est de garde, ce qui est moins agréable que de dîner au restaurant avec des camarades, et de se promener ensuite le long des rives du Rhône. Les derniers jours de septembre sont d’une telle- douceur en Provence!
C’est un homme peu banal que le caporal Saigne! Un gaillard de quarante ans, maigre comme un clou; taille serrée à l’excès par la large ceinture que les légionnaires portent sur leur capote; barbe brune; moustaches cirées; regard clair et réjoui; voix retentissante; teint de brique. Il avait vingt-trois ans de service, s’était battu en Indo-Chine, au Tonkin, à Madagascar, au Maroc. Il se comparait au lion du désert. Il ressemblait plutôt à un gigantesque ((Jack in the box.»
La distribution de soupe terminée, les malheureux réfugiés regagnèrent leurs logements: une ancienne église, des granges, des remises. Là, après le repas, couchés sur la paille, en- 5 veloppés de couvertures ou de vieux manteaux, éclairés par des lanternes, ils essayaient de s’endormir. Mais tous pensaient à leurs parents disparus, à leurs maisons détruites, et on entendait des sanglots dans la nuit.
10 Le caporal Saigne se promenait devant le corps de garde, attendant le moment de relever les sentinelles. Soudain, un enfant, suivi d’un chien, s’avança vers lui et demanda timidement :
— Y aurait-il encore un peu de soupe pour 15 moi?
— De la soupe pour toi!
L’accent rude, les yeux brillants du caporal intimidèrent le gamin qui répondit:
— Oui, monsieur.
20 —Tu es bien poli, mon petit gars!
— Oui, monsieur le légionnaire.
Saigne hocha la tête, caressa sa moustache, et, frappant doucement sur l’épaule de l’enfant:
— Qui es-tu?
25 — Un réfugié.
Le dialogue s’engagea:
— Tu es avec ta famille, mon gosse?
— Je suis seul.
— Pourquoi seul?
L’enfant raconta le bombardement de son village et comment il avait été séparé de sa mère et de ses sœurs.
— Tu t’appelles?
— Jean Drouais.
— Et ton chien?
— Noiraud.
Noiraud agita la queue, dressa les oreilles, et ses yeux intelligents se fixèrent sur le caporal. — Et ton père?
— Il est soldat.
— Quel régiment?
— Chasseurs à pied.
— Quel bataillon?
— Je ne sais pas.
Il y eut un silence. Le caporal reprit :
— Quel âge as-tu?
— Quatorze ans, bientôt.
— On te croirait plus âgé. Tu es grand et bien bâti. Si tu avais été plus vieux, tu aurais pu t’engager avec nous. Tu aurais fait un beau légionnaire.
— Je voudrais bien, monsieur.
— Appelle-moi donc caporal.
Il se présenta:
— Caporal Alexandre Saigne.
Un nouveau silence s’établit. Le caporal le brisa.
— Alors, tu veux de la soupe?
5 — S’il en reste.
— Eh bien, si tu veux avoir de la soupe, tu vas me faire une commission.
— Bien volontiers.
Saigne prit Jean par le bout de l’oreille:
10 — Tu vois, là, en face, cette boutique?
— Oui, caporal.
— C’est un charcutier, Tu vas aller m’acheter deux belles tranches de veau froid avec de la gelée et deux belles tranches de jambon, pas 15 trop gras.
— Oui, monsieur le caporal.
— On dit “ caporal” tout court.
— Oui, caporal.
— Tu vois cette autre boutique, à l’angle de 20 la rue: c’est une boulangerie. Tu vas aller m’acheter un beau pain de luxe. Du pain riche. Tu m’apporteras tout ça.
Il prit sa bourse et en tira une pièce de cinq francs qu’il donna à Jean:
25 — Fais vite.
Jean bondit. Saigne pensa:
— C’est malheureux de voir cette misère! Ah! Sale guerre!
Puis il ajouta à l’adresse des Allemands une série d’injures fort pittoresques, en vérité, mais qu’il ne convient pas de répéter ici.
Cinq minutes après, Jean était de retour.
— Voilà le veau, le jambon et le pain. 5
— Ca fait combien?
— Trois francs cinquante.
Un homme sortit du corps de garde, s’approcha :
— Caporal, y aurait-il moyen d’avoir du 10 tabac fin?
Saigne désigna Jean:
— Voilà un excellent commissionnaire.
Le légionnaire dit à Jean:
—Tu vas aller m’acheter un paquet de ciga- 10 rettes bleues. C’est dix sous.
Le caporal ajouta:
— Et dix pour la commission.
— Convenu.
Jean remplit cette seconde mission aussi 20 rapidement que la première et empocha les dix sous promis. Il redemanda sa soupe. Alors le caporal Saigne lui mit sous le bras le jambon, le veau et le pain.
— C’est pour toi, mon gosse. C’est pour 25 ton dîner. Garde aussi la monnaie des cinq francs pour te payer des bonbons.
— Mais, monsieur le caporal . . .
Saigne se fâcha et de sa voix que l’émotion rendait plus retentissante encore:
— Prends, ordonna- t-il. Ce n’est pas juste qu’à ton âge on soit si malheureux î Et demain, 5 mon fiston, viens à la soupe après les autres. Il y aura pour toi et ton chien une ration de soupe et de pain. Tu seras content. Viens aussi nous voir manœuvrer sur les bords du Rhône. On t’enverra faire des courses, tu 10 gagneras quelques sous et tu nous rendras service. Va! Moi, je vais relever mes sentinelles. Il ne faut pas les faire attendre.
Et le lendemain matin, Jean se trouvait sur les bords du Rhône. Saigne le présenta aux 15 hommes de son escouade, puis au sergent Nicolas, puis à la première demi-section de ce dernier, puis à la deuxième demi-section . . .
Entre les pauses, on l’envoya acheter du pain, du saucisson, du tabac, des allumettes, 20 des journaux. Il raconta son histoire. Il attendrit le cœur de ces militaires dont beaucoup étaient des exilés et des réfugiés comme lui. Il devint sympathique à tous, aux hommes comme aux chefs, car il avait des yeux qui 25 regardaient bien en face, une poignée de main
franche, des manières polies, Fesprit vif, et il acceptait sa destinée avec courage.
Le capitaine de la compagnie s’intéressa à Jean. Il en parla au commandant du bataillon, qui en parla au colonel.
Pouvait-on abandonner un gamin intelligent et qui se montrait plein de vaillance morale, de reconnaissance et d’initiative? Non, n’est-ce pas? Rien n’est plus accessible à la pitié que l’âme des vrais militaires.
Jean fut adopté par le bataillon et autorisé à le suivre dans les marches et les manœuvres. Il reçut — par faveur — deux chemises, une paire de souliers, une gamelle, un bidon et un quart. Sa ration de soupe et de pain était mise de côté, chaque jour, aux cuisines. Bien entendu, la ration était double, car on n’oubliait pas Noiraud.
Le griffon se révélait connue un précieux animal. Le major lui avait attaché autour du cou des bandes de pansement, des fioles de teinture d’iode et d’alcool. Pendant les exercices pour le relèvement des blessés, il se conduisait comme un parfait ambulancier. Il suivait les futurs patrouilleurs, les pattes allongées, en ne faisant pas plus de bruit qu’un spectre. Jérôme Drouais l’avait autrefois dressé pour la chasse au marais, et Noiraud n’avait pas oublié les leçons de son maître.
Si un homme tombait comme s’il venait d’être frappé, Noiraud était immédiatement à son côté. Aussi le corps du chien était-il revêtu d’un tablier blanc sur lequel on avait 6 cousu une croix en flanelle rouge.
On lui avait appris, en outre, quelques tours plaisants, car un bon soldat, le service accompli, doit savoir s’amuser en amusant les camarades.
Il est inutile de dire que les légionnaires ne 10 considéraient pas Noiraud comme une bête mais comme un être humain.
Bref, quand vint pour le bataillon le moment de partir, Jean Drouais fut nommé légionnaire. Le tailleur lui fit un uniforme. Il porta capote 15 et ceinture bleues. Il avait sa place dans la voiture de ravitaillement avec Noiraud.
Il réclama une plaque d’identité, et sur cette plaque qu’il fixa à son poignet avec un bracelet de cuir, on grava le numéro matricule 20 0130.