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UN JOUR DE GRANDE JOIE

Nous retrouverons ta maman et tes sœurs.

Un mot encore: Viens vite, mon légionnaire! Je t’attends. Demande une permission. Remercie tes chefs de leur bonté pour toi. Remercie bien aussi tes camarades. Viens vite avec Noiraud! 5

La lettre fut transmise à qui de droit, et la permission immédiatement accordée.

Jean fut nommé soldat de première classe. Le lendemain un galon bleu sur les manches de sa capote kaki, la fourragère rouge à l’épaule, 10 la musette et le bidon en bandoulière, après avoir embrassé le commandant, les officiers et les hommes de son bataillon, le gamin prenait le train pour Paris avec Noiraud.

QUI RACONTE COMMENT DIEU INTER¬ VIENT PARFOIS DANS LES AFFAIRES DES HOMMES

La scène qui se déroula dans la salle 5 de Fhôpital 90 à Paris quand Jean Drouais et Noiraud firent leur entrée, défie toute description.

Les blessés et le personnel médical étaient 5 au courant des malheurs de la famille Drouais et de la belle conduite de Jean.

Quand le gamin fut enfin dans les bras de son père et du caporal Saigne, on entendit des soldats du Midi s’écrier avec leur bel accent îo que l’émotion rendait encore plus sonore.

— Ça, par exemple, c’est un peu fort!

Des Bretons hochaient la tête en murmurant :

— Ma Doué! Ma Doué!

Des Normands disaient:

15 — C’est-y donc possible?

Et l’infirmière en chef, la bonne mère Saint- André, expliquait:

— Tout est possible, avec la protection de Dieu.

20 Et cependant Jean répétait à son père les aventures que celui-ci connaissait déjà, grâce aux récits du caporal Saigne et grâce aux

^hôpital 90 À Parts, avec le caporal Saigne (l’homme à barbe

ET LE PÈRE DE JEAN DrOUAIS, ASSIS À DROITE

DIEU INTERVIENT

lettres très détaillées que le gamin avait écrites au vieux soldat.

Saigne interrompait fréquemment le Fiston pour lui demander des nouvelles d’un tel et d’un tel.

A chaque nom prononcé Jean répondait:

— Tué. Disparu. Blessé.

Bien rarement il déclarait:

— Toujours là.

Il y eut un silence. Jérôme Drouais soupira:

— Ah! mon petit gars! Où sont ta mère et tes sœurs?

Et la mère Saint- André sourit :

— Dieu ne vous abandonnera pas, sergent. Vous serez tous bientôt réunis, j’en suis sûre.

Et rien n’était plus persuasif que l’expression de cette femme admirable, faite pour guérir les corps blessés et ranimer les âmes défaillantes.

Six semaines après les événements que nous venons de relater, Jérôme Drouais, toujours en traitement à l’hôpital de Paris, reçut la lettre suivante:

Nous vous apprenons avec plaisir que madame Noémie Drouais, votre épouse, et mesdemoiselles Marthe et Madeleine Drouais, vos filles, sont en

parfaite santé. Elles gèrent une auberge à X . . . dans le secteur anglais.

Pendant que vous vous inquiétiez de leur sort, elles s’inquiétaient du vôtre et de celui de votre fils 5 Jean, et cette double tentative nous a permis de faire aboutir vos recherches plus tôt que nous ne l’espérions.

Ces lignes précèdent de peu votre femme et vos filles que nous acheminons vers vous.

John Parker.

Le révérend John Parker était le président du comité américain auquel Jérôme Drouais, sur le conseil de ses chefs, s’était adressé pour retrouver les siens.

15 Dans sa joie, Jérôme Drouais se demandait comment sa femme et ses filles avaient eu la chance de pouvoir s’installer à X . . ., à quelques kilomètres de la ferme des Drouais qui était devenue en quelque sorte un point 20 stratégique. . . .

Mais le caporal Saigne avait pris le bras du sergent Drouais et lui avait dit :

— Tu as retrouvé ton fils. Tu retrouves ta femme et tes filles. Il y a de la justice. Tout 25 va bien.

Le surlendemain, tous les membres de la famille Drouais étaient réunis à l’hôpital 90,

DIEU INTERVIENT

salle 5, comme l’avait fait prévoir la mère Saint- André.

Après avoir longuement interrogé son mari et son fils sur leurs aventures, madame Drouais raconta les siennes.

Elle était restée avec ses filles à demi ensevelie sous les ruines de la ferme. Elles avaient pu, toutes trois, s’en dégager.

Bravant les balles et les éclats d’obus, elles avaient parcouru le village en appelant Jean et Noiraud. Pas de réponse. Les Allemands avançaient. Il fallait évacuer le pays. Les ordres étaient formels.

Des fantassins, tout en tiraillant, les avaient poussées dans une automobile qui partit au moment où des combats à la baïonnette s’engageaient au milieu des ruines du village, dans les rues, de maison en maison et sur la place de l’Eglise.

Alors les malheureuses créatures connurent toutes les douleurs de l’exil. Mais, en bonnes filles de France, elles n’avaient qu’une idée: s’approcher le plus près et le plus vite possible de leur village bombardé et reconstruire, même en pleine guerre, la ferme démolie et le foyer des ancêtres.

Grâce au comité américain, elles s’étaient installées à X ... .

Les troupes britanniques occupaient le pays.

Madame Drouais avait raconté son histoire au général anglais qui parlait fort correctement le français.

5 — J'étais riche et je suis pauvre, mon général,

avait-elle conclu, mais sur la terrasse de la ferme des Drouais qui se trouve entre vos lignes et les lignes ennemies, au pied du chêne à demi fracassé, mais debout tout de même, 10 j'ai enterré mon argent. . . .

Le général avait réfléchi, puis avait congédié madame Drouais en lui disant simplement:

— Revenez demain à midi.

Le lendemain, à l’heure fixée, madame Drouîsais était retournée chez le général.

Le général lui avait remis un sac.

Madame Drouais s'était écriée:

— Mais c’est celui que j’ai enfoui!

Le général avait répondu:

20 — Ouvrez et comptez. Voyez s’il ne manque

rien.

Il ne manquait pas un centime.

— Mon général, que s’est-il passé?

Le général avait expliqué :

25 — Une chose bien shnple. J’ai demandé

hier, après votre visite, des volontaires pour

Courage ! Les beaux jours reviendront ! (Page 67, ligne 19)

DIEU INTERVIENT

aller prendre un sac d’argent enterré, en août 1914, par une courageuse Française, au pied du chêne. Nous aimons beaucoup le vieil arbre. Nous l’appelons «Old Nick,» car c’est un vrai diable qui se moque du fer et du feu. Alors toute la compagnie s’est présentée pour aller chercher le trésor. On a dû choisir les volontaires au sort. Us sont partis. Ils sont revenus avec le sac. Voilà!

Comme Madame Drouais demeurait muette de stupéfaction, le général avait ajouté:

— Ne me remerciez pas. Les garçons sont revenus de cette petite expédition sans une égratignure. Cela les a amusés. La vie est si monotone dans ce secteur depuis trois mois.

— C’est ainsi, termina madame Drouais, que je pus, avec l’autorisation du général, m’installer dans une maison abandonnée. Je louais des chambres aux officiers et je faisais leur cuisine; je vendais du vin, du chocolat, de la charcuterie. ... Ce fut là notre existence jusqu’à la minute où, après Dieu sait combien d’espérances déçues, j’acquis la certitude que vous viviez, toi, Jean et Noiraud.

A ces mots qui se perdirent dans les larmes, le caporal s’écria:

— Il y a de braves gens sur la terre! Il y a de braves gens!

Et promenant son terrible regard sur rassemblée, il proposa:

— Un ban pour les Anglais!

Les blessés, frappant la table de leurs poings 5 et les parquets avec le bout de leurs cannes, chantèrent en chœur:

— Un, deux, trois, quatre, cinq! Un, deux, trois, quatre, cinq! Un, deux, trois, quatre, cinq! Un, deux, trois!

10 Et Saigne couronna cette manifestation par un formidable:

— Hip ! Hip ! Hip ! Hurrah !

Noiraud lança un aboiement d’honneur.

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