UN JOUR DE GRANDE JOIE
Oui, mon Jean chéri, je suis vivant! J’espère que ta mère et tes sœurs vivent aussi et que nous ne tarderons pas à être tous réunis.
Je suis resté des années sans avoir de vos nouvelles, malgré tous mes efforts ... et ne voilà-t-il pas que le bon Dieu me donne pour camarade d’hôpital le brave caporal Saigne, ton ami !
Je veux te raconter comment les choses se sont passées.
C’était hier. Dans la salle 5, Saigne écrivait. Sur l’enveloppe je lis ceci:
((Jean Drouais
((1er Régiment de marche de la Légion ((4e Bataillon, 3e Compagnie ((Secteur postal 109.
Comme tu le penses, ces lignes m’arrachent des larmes, car je ne suis pas resté une heure sans penser à vous tous.
Saigne remarque mon émotion et me dit: ((Alors, ça ne va pas, sergent?)) Et je lui explique pourquoi le nom de Jean Drouais me rend si triste.
Et alors, mon garçon chéri, je vois des larmes monter aux yeux du caporal Saigne !
A mon tour, je lui demande: ((Alors, ça ne va pas, caporal?)) en me moquant de lui.
Et Saigne s’écrie d’une voix formidable: ((Réjouistoi, sergent! Ton fils est vivant! C’est à lui que j’écris!»
Puis il me parle de Noiraud et me donne tant de
détails sur toi et sur le chien que je ne peux plus douter.
Je ne suis pas une femmelette ; Saigne non plus. Et cependant nous avons pleuré tous les deux! C’é- 5 taient là de bonnes larmes. . . .
Saigne m’a raconté comment Noiraud avait sauvé la compagnie et comment tu l’avais sauvé, lui, Saigne, aux ((Ouvrages blancs,)) en ramenant par-dessus le marché un capitaine bavarois prison- 10 nier.
Ensuite il a tiré de sa poche le portefeuille qui renfermait tes lettres. Il me les a montrées. J’ai reconnu ton écriture.
Enfin le caporal Saigne a mis sous mes yeux la 15 photo que vous avez fait faire, tous deux, à Avignon, avant votre départ pour la Champagne.
Oui, c’était bien toi, dans ton bel uniforme de légionnaire !
Ce n’est pas tout. Figure-toi que, le 9 mai, 20 Saigne et moi nous étions côte â côte. Ma compagnie de chasseurs était en liaison directe avec sa compagnie de légionnaires.
Tu étais tout près de moi. J’étais tout près de toi. Je me suis battu coude à coude avec celui 25 qui me remplaçait auprès de toi. . . .
J’ai eu plus de chance que Saigne. Je n’ai pas été blessé. J’ai fait beaucoup d’attaques depuis.
Il y a une semaine, j’ai eu le poignet cassé. On m’a coupé la main . . . mais j’ai rencontré Saigne. 30 Par lui je t’ai retrouvé. C’est Dieu qui l’a voulu.