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CHAPITRE PREMIER

La matinée d'un Préfet de police

Au numéro 7 du boulevard du Palais se trouve l'une des entrées de la caserne de la Cité.

En apparence, cette porte n'est pas la principale du bâtiment, cependant elle en est la plus importante.

On sait que, toujours sans domicile, la Préfecture de Police fait élection de résidence... provisoire, mais éternellement provisoire, dans la susdite caserne.

Son entrée du boulevard du Palais, à peu près confondue avec celles des habitations voisines, donne accès à l'hôtel du Préfet de police et aux bureaux de son cabinet.

Ce cabinet, dont l'abord devrait être rendu facile aux intéressés, a été placé à une nauteur que bien des mansardes du vieux Paris n'atteignent pas.

2 LA POLICE PAllISIENNE

Un entre-sol et deux étages, comportant à eux trois soixante-dix-neuf marches d'un assez large escalier, les séparent du rez-de-chaussée.

Le vestibule est orné d'une grande glace permettant aux visiteurs d'examiner des pieds à la tête le détail de leur toilette, souvent plus correcte que leur conscience.

Le jour où nous introduisons le lecteur dans ce bâtiment, l'animation y règne, et pour cause.

Un Préfet, qui a cessé de plaire s'en va, et son successeur plus heureux s'installe.

Le déménagement de l'un et l'emménagement de l'autre s'effectuent en même temps.

Deux tapissières stationnent dans la cour de la caserne-hôtel intitulée : Cour de l'horloge.

Les deux cochers devisent de la pluie ou du beau temps, pendant que les hommes de peine vont, viennent, chargent une voiture et déchargent l'autre : chargement et déchargement si modestes, qu'une charrette à bras pourrait facilement les contenir tous deux.

Sous le régime parlementaire, il faut un miracle d'équilibre pour se maintenir en place, même en possédant la confiance du Chef de l'Etat ; et les Ministères, les Préfectures et les Sous- Préfectures, sont devenus des auberges officielles, tellement il y passe de locataires.

Il en est des Préfets comme des Ministres : l'arrivée, c'est la joie mal dissimulée, accompagnée du désir de faire mieux que le prédécesseur.

Le départ, c'est le souci de l'avenir et le regret de l'impuissance.

On sait que les Préfets de police sont meublés, chauffés, éclairés, pourvus de linge, de , vaisselle et de tout ce qui constitue le train de I maison. Mesure pratique s'il en fut, étant donné le peu de stabilité de l'emploi.

Dans l'Hôtel-Gaserne, les appartements particuliers sont situés au premier étage; ils étaient ce jour-là encombrés d'hommes de peine dirigés par un surveillant ayant le grade de brigadier.

On brossait les tapis, on lavait les vitres, on secouait les rideaux. Plumeaux, balais et torchons faisaient merveille.

— Faut-il faire porter la batterie de cuisine chez rétameur ? demanda le brigadier surveillant à un commis du matériel, chargé de présider au nettoyage général.

— Inutile ; un simple récurage suffira ; l'étamage des casseroles a mieux résisté que le Préfet : peut-être durera-t-il encore plus que celui qui nous arrive.

— Et la literie ? reprit le brigadier.

— Je m'en charge.

Au moment où ce dialogue se tenait dans le grand salon, situé juste au-dessous du cabinet préfectoral, deux hommes travaillaient dans ce cabinet.

C'étaient le nouveau Préfet et son neveu lui Z servant de secrétaire particulier. -^

Avec un zèle louable, tous les deux étudiaient soigneusement la multiplicité des rouages de cette grande et utile institution de la police,/ quotidiennement menacée, constamment battue > en brèche, et néanmoins toujours debout au \

milieu de Fintelligente et laborieuse population ; parisienne, dont elle est la sauvegarde dans les I bons comme dans les mauvais jours.

' Selon l'usage établi, la réception solennelle avait eu lieu par le défilé de tout le haut personnel policier.

Dans son allocution aux Chefs des divers services, le Préfet avait exposé d'une manière générale ses vues ses projets sur l'exercice desdifficiles fonctions dont il venait d'être investi ; il avait congédié tout le monde sur cette phrase, stéréotypée depuis longtemps, sans influence, et aussi menteuse que gouvernementale :

« Comptez sw moi, comme je compte sur vous. » Je couvrirai de ma responsabilité tous les fonc- » tionnaires de mon administration. »

Cela sonne bien et produit son effet; mais en style familier, sa véritable signification est celle-ci :

« Ne comptez absolument sur rien. »

r Au moment de sa prise de possession, son ^ prédécesseur lui avait remis la situation du ^ budget des fonds secrets et son dossier person- / nel, classé aux archives du cabinet sous le

(^^^numéro

Quelques-uns des rapports contenus dans ce dossier portaient des annotations au crayon rouge, indice certain d'un homme considéré autrefois comme dangereux et particulièrement recommandé à la surveillance.

En administration, la couleur des crayons joue un très grand rôle. Le résultat des affaires, comme l'avenir des employés, dépendent des

accolades rouges ou bleues qui se trouvent dans le dossier.

Il est rare qu'un homme parvienne à la direction de la Préfecture de police sans y avoir déjà son dossier, ce qui n'est pas précisément indispensable. Un magistrat de l'ordre judiciaire, ayant fait ses preuves autrement que dans la politique, serait un meilleur Préfet de police ;'^ il aurait une autorité très grande et une valeur \ morale supérieure vis-à-vis de son personnel. -'^

Il est vrai, un Préfet pris dans la magistrature, et naturellement un magistrat de choix, ne serait peut-être pas un instrument assez souple dans les mains d'un ministre.

La position de Préfet de police, autrefois très^ enviée, ne l'est plus guère aujourd'hui. Ceux qui (^ w^ la recherchent encore en disant : « A moi la 'police^ )) ne la connaissent guère, ou, quand ils la connaissent par à peu près, leur but principal a pour objectif de se renseigner sur les « bons ^ petits camarades. »

On est très fort, quand on connaît les travers des hommes qui peuvent nuire, ou se rendre utiles selon les circonstances.

Tout en l'exécrant, on aura toujours une 1 grande déférence pour un ancien Préfet de po- r '^ lice : il a pu savoir tant de choses ! ../

Cela n'empêche pas que dans ses fonctions, ^ ce Magistrat de Paris, rarement Parisien, a V autant de difficulté à se faire craindre qu'à se f faire aimer. Le principe d'autorité n'existe plus ; ) il a disparu avec le respect de ce qui est et doit / être respectable.

Cet état de choses, dont les tristes effets se font déjà lourdement sentir, marque un com- (^mencement de décomposition morale de la so- ^ ciété, décomposition qui s'opère lentement mais ) sûrement dans nos institutions autrefois admirées de l'Europe entière.

Il était dix heures du matin.

Ouvrant la porte du cabinet préfectoral, l'huissier de service annonça :

— Monsieur le Secrétaire général.

C'était un ami du Préfet.

Après une cordiale poignée de main, la conversation s'engagea entre les deux chefs supérieurs de la police parisienne.

— Où en êtes-vous de votre épuration ? demanda le Préfet.

— .l'y travaille toujours, et je suis frappé des qualités solides qui distinguent le vieux personnel. Je n'ai pu trouver à vous soumettre qu'une dizaine d'admissions à la retraite.

— C'est déjà beaucoup, mon ami, l'amour des réformes ne doit pas nous pousser jusqu'à nous séparer des serviteurs qui font leur devoir.

Les fonctionnaires sont ce que les fait l'administration centrale, et, pour les rendre dévoués, il ne faut pas les menacer de renvoi. Il y a ici des agents spéciaux qui ont passé par les grades les plus humbles ; ils sont parvenus à force de courage, de patience et d'habileté profession-

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nelle, à une situation élevée ; et ils rendent aujourd'hui de sérieux services. Ils ont droit à la sécurité, qui- facilite à tout employé l'accomplissement de sa tâche.

Epurons donc en douceur, par degré et

non servilement : ne sacrifions pas tout, pour rester.

— Je partage vos sentiments; je dois même vous avouer mes inquiétudes, au sujet de vos nouveaux collaborateurs appelés à remplacer les anciens. Seront-ils à la hauteur des nécessités du présent? J'ai lieu d'en douter, si je m'en rapporte aux notes qu'il m'a été donné de consulter.

Les candidats sont nombreux, pressés, recommandés surtout, et je les crois, notamment pour les services actifs, fort au dessous des circonstances au milieu desquelles ils devront fonctionner. Il y a des qualités qui ne s'improvisent pas.

— Eh bien , restons-en là. il ne faut point nous priver des forces vives de l'administration ; ne subissons point les influences extérieures, et attendons déjuger le personnel par nous-mêmes, d'autant plus qu'il ne s'agit, pour l'épuration demandée, que d'obéir à des intérêts particuliers, souvent peu recommandables. Je refuse de faire une hécatombe de fonctionnaires.

— C'est absolument mon avis.

La porte s'ouvrit, et l'huissier annonça l'arrivée des deux Chefs de division du Contrôle général et du Chef de la police municipale.

— C'est l'heure du rapport, dit le Préfet. Nous

reprendrons notre conversation ce soir. Je suis encore garçon ; et si vous êtes libre, nous dînerons ensemble, puis, nous irons faire notre contrôle sur les boulevards.

— C'est convenu.

Le préfet sonna, et fit introduire les divers Chefs de services annoncés.

Dans cette pièce sévère, solennelle, froide, témoin discret de tant de révélations importantes, l'état-major de la Préfecture de police se trouva réuni.

Le Chef de la 2^ division soumit à la signature du Préfet un travail relatif à la circulation des voitures de place, et communiqua divers rapports concernant des établissements dangereux ou insalubres. II se retira en assurant qu'il apporterait le plus grand soin dans les recherches et poursuites à exercer contre les falsificateurs des produits alimentaires de toute nature .

/^ Le Contrôleur général donna connaissance d'un commencement d'enquête. Il s'agissait d'un ) individu arrêté la veille, à huit heures du soir, sous inculpation d'attentat aux mœurs. Le coupable s'était pendu, durant la nuit, à l'aide de ses bretelles, dans la chambre de sûreté d'un poste de police.

^^ La responsabilité de ce suicide retombait sur un jeune sous-brigadier. Le gardien de la paix avait négligé de visiter fréquemment les violons, ainsi que le prescrit le règlement.

j Ces explications données, le Contrôleur général se retira.

A son tour, le Chef de la i""^ division soumit divers rapports au Préfet. Il termina son audience par la demande d'une surveillance à l'occasion d'un mariage pour lequel on craignait, soit à la mairie, soit à l'église, une scène de scandale de la part d'une ancienne maîtresse du fiancé.

— Qui demande cette surveillance ?

— M. L..., Conseiller d'Etat, qui épouse IVP^T...

— Et quelle est la personne dont on redoute l'intervention scandaleuse ?

— Une femme mariée, séparée de son mari, avec laquelle M. L... avait noué une intrigue passagère, rompue depuis longtemps.

— Il faut empêcher ce scandale. Est-ce que les demandes de ce genre sont fréquentes?

— Trop fréquentes.

— Les solliciteurs méritent-ils au moins qu'on les protège ?

— Pas toujours. Il y a des demandes de surveillance que l'on pourrait qualifier d'immorales. Quelquefois il s'agit de gens ayant séduit et délaissé de malheureuses jeunes filles, n'ayant d'autre tort que celui d'être pauvres.

— Et l'administration intervient, pour protéger le mariage de pareils individus ?

— Elle y est contrainte par la menace d'un scandale puhlic qui, prévu et non empêché, serait une fâcheuse affaire. Du reste, ces demandes de surveillance, formulées par écrit, vous sont toujours présentées, et il n'y est jamais fait droit sans votre assentiment.

J'ajouterai que M. L... n'a aucun reproche à se faire vis-à-vis de la femme qui veut troubler son mariage. Je le connais personnellement, et je le sais incapable d'une mauvaise action.

Après le Chef de la 1" division, son collègue de la Police municipale allait prendre la parole^ lorsque le Préfet lui dit :

— Paris a-t-il été sage cette nuit ?

— Vous allez en juger.

Et voici le compte rendue dont il fit à haute voix la lecture : - ^^i ' -^'

« P'" Arrondissement. — Rue de Valois, tentative d'assassinat d'un chef de cuisine, par un laveur de vaisselle. Ratle de dix-sept vagabonds, dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.

)) IP Arrondissement. — Rue Sainte -Foy, coups et blessures par un souteneur sur une fille de la maison de tolérance tenue par la femme Gireff.

» IIP Arrondissement . — Rue du Temple, enfant de cinq ans écrasé ce matin, à six heures, par une voiture de laitier dont le cheval était lancé au galop. »

— J'ai déjà remarqué plusieurs fois, dit le Préfet, l'allure habituellement trop rapide des voitures de laitiers, bouchers et tripiers. Je désire que l'on sévisse rigoureusement contre les conducteurs de ces véhicules.

— J'y tiendrai la main, répondit le Chef de la police municipale; puis il reprit sa lecture.

« IV^ Arrondissement. — Néant.

» V^ Arrondissement. — Néant. »

— Voilà deux arrondissements modèles, qu'il faudrait proposer comme exemple.

(( — VP Ar7^07idissement. — Rue Monsieurle -Prince, tapage nocturne et scandale entre étudiants, à propos de filles. »

— Toujours turbulente , la jeunesse des Écoles.

« — VIP Airondissement. — Avenue Lowendall, rixe sérieuse : deux soldats et un civil assez grièvement blessés. L'autorité militaire est prévenue.

w VHP Arrondissement. — Cours la Reine, deux arrestations pour outrage public à la pudeur.

» /X° Arro7idisse7nent. - — Roulevard des Italiens, arrestation de trois petites filles se livrant à la mendicité. Elles vendaient des fleurs pour couvrir cette mendicité d'un simulacre de commerce.

» X" A7i'07idisseTne7it . — Quai Jemmapes , tentative de suicide d'une jeune femme, qui s'est jetée dans le canal. Elle a été repêchée vivante par deux gardiens de la paix, et transportée d'urgence à Fhôpital Saint-Louis. »

— Connaît-on le mobile de cet acte de désespoir?

~^La misère, répondit le Chef de la police municipale.

— 4Waut la secourir.

— J'ai prescrit une enquête sur la situation, et dès demain, je lui ferai remettre 100 francs d.e votre part.

— Puisqu'il s'agit d'unevbonne œuvre, ne

la remettez pas à demain. Le temps est long pour ceux qui souffrent.

— Il sera fait selon votre désir.

« A7^ A?T07îdisseme7ît. — Rue du Faubourgdu-Temple, un inconnu a frappé d'un coup de couteau au bras, la femme Capiton, marchande de vin. Blessure grave. On croit à une vengeance.

» XIP Arrondissement. — Avenue Daumesnil, une marchande de poisson a porté plusieurs coups de chandelier sur la tête de sa concierge, qui voulait l'empêcher de déménager clandestinement. L'inculpée est arrêtée.

» XlIP Arrondissement. — Boulevard de l'Hôpital , des passants ont fait arrêter un charretier ivre qui battait ses chevaux avec férocité. — Rue Jeanne-d'Arc , mutilation d'un souteneur par un autre souteneur. »

— De quelle nature est cette mutilation?

— A propos d'une fille âgée de quinze ans, de son état chiffonnière, les deux souteneurs, dont l'un est l'amant de cette enfant, se sont battus à la porte d'un cabaret.

Nus jusqu'à la ceinture, ils se sont d'abord pris corps à corps.

« J'aurai ta peau », disait Tun.

(( Je crèverai la tienne, répondait l'autre... »

Et les coups de poing pleuvaient dru.

Voyant son amant sur le point d'avoir le dessous, la jeune chiffonnière, qui assistait au combat, s'est écriée :

(( Ne te fatigue pas, mon petit homme, et bouffe-zij le nez! »

Elle n'avait pas plus tôt dit ces paroles, que son souteneur enlevait d'un coup de dent le nez de son adversaire.

— Yoilà une singulière façon de marquer un ennemi, pour le reconnaître.

Et a-t-on pu se rendre maître de ce batailleur féroce?

— Il a été arrêté séance tenante, et consigné au poste à la disposition du commissaire de police.

Le Chef de la police municipale reprit sa lecture :

« — XI y AiTondissemeiit. — Rue Daguerre, mort d'une jeune femme par suite d'hémorrhagie utérine violente, causée par des manœuvres abortives.

» XV" Arrondissement. — Repêchage, au pont de Grenelle, d'un cadavre ayant séjourné plus d'un mois dans l'eau.

» XVP Arrondissement. — Rue de la Pompe, vol de deux cofTres-forts dans les bureaux de la Société C. D. et C^ — Ces deux coffres, qui contenaient de grandes valeurs en obligations et billets de banque, ont été descellés et transportés boulevard Lannes, oii les gardiens de la paix les ont trouvés défoncés et vides, à quatre heures du matin.

» XV IP arrondissement. — Roulevard Pereire, trois attaques nocturnes. Coups de revolver échangés. Un des agresseurs doit être blessé. Pas d'arrestations.

» XVIir arrondissement. — Rue Marcadet, commencement d'incendie chez un grainetier. Dégâts insignifiants.

» XIX^ arrondissement. — Rue de Puebla, rixe à coups de couteau entre ouvriers allemands, italiens et français. Deux victimes à l'hôpital. Arrestations. Rapport détaillé sera fourni dans la journée. »

— Je devrais être déjà informé de cette affaire par le Commissaire de police, dit le Chef du cabinet qui venait d'entrer chez le Préfet, pendant la lecture du rapport. Cela concerne des étrangers, et la question est de ma compétence.

Le Chef de la Police municipale poursuivit : « — XX arrondissement. — Yol avec effraction chez un débitant de tabac et de boissons, établi rue Ménilmontant. Les malfaiteurs, jusqu'à présent inconnus, ont enlevé vingt-cinq boîtes de cigares et quelques bouteilles de liqueurs. » La lecture du rapport terminé, le Préfet resta un instant pensif.

— En somme, la nuit n'a pas été trop mauvaise ! dit le Chef de la Police municipale.

— Ce n'est point mon avis. Cette nuit me semble suffisamment chargée d'accidents et de méfaits de toute nature : attaques nocturnes, tentatives d'assassinat, mort violente, vols qualifiés... Que faut-il donc de plus?... Et, avec cela, deux vols de coffres-forts qui viennent augmenter la série déjà trop étendue des actes de cette nature.

L'audace des malfaiteurs ne connaît plus de bornes. Ils opèrent tranquillement, à toute heure, dans les habitations ou sur la voie publique, sans être inquiétés.

Il faut absolument mettre un terme à cet état de choses déplorable, et montrer que la Police municipale est à la hauteur de sa tâche.

Si la presse intransigeante connaissait ces détails, quelle occasion pour elle de frapper sur l'Administration et sur moi-même !

— La surveillance est cependant aussi active que possible.

— Elle est, en tout cas, inefficace, répartit le Préfet avec une certaine vivacité. Ces vols de cofires-forts me rendent perplexe. C'est inouï de hardiesse. Des malfaiteurs s'introduisent la nuit dans des bureaux, descellant des meubles pareils, les enlevant et les défonçant à coups de pince et de marteau sur la voie publique... Yous conviendrez avec moi que c'est raide.

Que faisaient donc, la nuit dernière, les gardiens de la paix du XVP arrondissement?

— Ils ont été distraits de leur surveillance habituelle pour une affaire grave qui ne ligure pas sur mon rapport général, et dont je vais vous entretenir.

— En tout cas, je désire être tenu au courant de la suite qui sera donnée à l'affaire de ces deux coffres-forts.

— Dès qu'il y aura du nouveau, je vous en parlerai.

— Avez-vous le chiffre des arrestations qui ont été opérées depuis hier?

— Pour les vingt-quatre heures , il y a eu cent trente-six individus écroués au Dépôt : un peu plus que la moyenne habituelle qui est de cent vingt.

Sur ces cent trente-six arrestations, quatorze concernent les filles de débauche, soumises et insoumises.

Il est, en outre, entré à l'infirmerie spéciale cinq personnes atteintes d'aliénation mentale.

Enfin, il a été admis au Dépôt, à titre d'hospitalité, trois enfants égarés.

— Avez-vous des faits particuliers à me signaler ?

— J'ai là deux rapports qui méritent de fixer votre attention.

Voici le premier. Il concerne une jeune personne, que son ancienne domestique a fait arrêter et conduire au poste de police de la place Saint-Sulpice, parce qu'elle était revêtue d'un costume masculin.

— Nous ne sommes pas en temps de carnaval : c'est donc un délit.

— Pas pour la personne en question, M^^^ IdaV..., qui a obtenu de votre prédécesseur une autorisation de travestissement.

— Et quelle raison a motivé cette délivrance? __ jYpie Y est pourvue d'une barbe blonde

qui lui donne l'apparence d'un jeune homme. Elle a du reste les allures masculines et même le caractère d'un homme. Elle fait des armes, va à la chasse et, à l'occasion, se montre parfois brutale avec ses domestiques. A part ces bizarreries de caractère, c'est une très honnête personne. Ses parents, qu'elle n'a point quittés, sont propriétaires et demeurent rue Saint-Dominique.

M^^^ V... s'est décidée à demander l'autorisa-

tien de s'habiller en homme, par suite des plaisanteries grivoises et même obscènes qu'elle soulevait sur son passage, quand elle sortait avec les habits de son sexe.

— Je pense que son arrestation n'a pas été maintenue ? demanda le Préfet.

— Elle a été renvoyée aussitôt, après avoir montré son autorisation,

— Pourquoi son ancienne domestique l'at-elle fait arrêter?

— Par vengeance.

— L'ordonnance du 7 novembre 1800, du Préfet Dubois, autorisant le travestissement dans certains cas particuliers, prescrit aux personnes pourvues d'une semblable autorisation de ne se montrer, sous aucun prétexte, avec leurs vêtements d'emprunt, dans les bals, spectacles ou autres lieux de réunion ouverts au public. Savez-vous si M'^° V... se conforme à cette prescription?

— Elle ne va qu'à l'église... et l'église est aussi un lieu de réunion ouvert au public. On pourrait donc profiter de cette infraction, pour lui retirer l'autorisation dont elle est pourvue.

Le Préfet pencha légèrement la tête sur le côté, mouvement qui lui était assez familier, et répondit :

— En matière de conscience, je suis partisan de la liberté la plus absolue. Les croyances religieuses impliquent des obligations, parmi lesquelles figurent en première ligne la fréquentation des églises. Je ne vois donc pas matière

à retirer à M'^" V... l'autorisation qui lui a été accordée... et je la maintiens.

Quel est maintenant l'autre fait particulier dont vous avez à m'entretenir ?

— Il concerne une affaire qui s'est passée chez une femme galante surnommée Manille, habitant un hôtel somptueux situé avenue d'Eylau.

A deux heures du matin, au moment où se commettait le vol des deux coffres-forts, des gardiens de la paix passant en tournée devant rhô tel de cette fille, ont entendu simultanément des cris poussés par une voix féminine, deux coups de feu et un vacarme produit par le bris d'une glace. Ils ont, sans succès, cherché à pénétrer dans l'habitation. L'un d'eux s'est alors détaché, pour aller prévenir son chef de poste et le Commissaire de police, tandis que son collègue restait en observation aux abords de l'hôtel, devant lequel stationnait une voiture de maître attelée de deux chevaux et dont le cocher restait impassible sur son siège.

L'agent l'a interpellé, mais il a répondu par un nein^ mein herr, et le gardien de la paix n'a pu obtenir d'autre explication.

La porte de l'hôtel s'est entr'ouverte pour livrer passage à deux jeunes gens dont l'un, fort pâle, s'appuyait sur l'autre. Tous deux sont montés dans la voiture qui est partie à fond de train dans la direction de l'Arc-de-Triomphe, sans qu'il fût possible à Tagent de la suivre.

Le Préfet de police écoutait silencieusement ce récit.

Le chef de la Police municipale continua :

— Un instant après, sont arrivés rofficier de paix, plusieurs agents et le Commissaire de police, qui s'est fait ouvrir la porte au nom de la loi. Ce magistrat a interrogé la fille Manille et le personnel domestique de la maison.

De l'ensemble des déclarations reçues, résulte ce qui suit :

Un Brésilien et un Mexicain, venus pour passer la soirée chez Manille, avaient engagé une partie de cartes. Ils jouaient au jeu dit : La ronge et la noire.

Sous un prétexte futile, une discussion s'est élevée entre eux, et ils se sont réciproquement jeté les cartes à la figure.

Tous deux amoureux de Manille et jaloux l'un de l'autre, ils cherchaient l'occasion d'une querelle dont les cartes venaient de leur fournir le prétexte.

Le Brésilien s'est écrié, en montrant le poing à son adversaire au jeu et à son rival en amour:

« Je vous ai surpris, ce matin, en flagrant dé- » lit de trahison avec Manille; je l'ai excusée, » je sais qu'elle me trompe, je l'aime et j'en » souffre cruellement: me voilà, ce soir, décidé » à ne plus vous voir. » Puis, bousculant canapés et fauteuils, il sortit vivement un couteau-poignard qu'il lança sur le Mexicain. Celui-ci n'eut que le temps de se baisser, et Tarme, passant au-dessus de sa tête, alla se planter dans une tenture.

A son tour, le Mexicain tira un revolver en disant à son adversaire : « // faut en finir ; l'un » de nous deux doit seul rester ici cette nuit. »

Et faisant feu, il envoya une première balle dans une grande glace de Venise qui tomba en morceaux ; le deuxième projectile alla se loger dans l'épaule gauche du Brésilien.

— Un véritable duel à l'américaine, dit le Chef du cabinet.

— La blessure du Brésilien est-elle grave ? demanda le Préfet.

— Le Commissaire de police, n'a pu encore entendre les deux jeunes gens qui, après le combat, se seraient réconciliés. Je connais l'adresse du Brésilien. C'est un mineur prénommé Antonio. Je le faisais surveiller depuis quelques jours, sur la demande de sa mère, une veuve, plusieurs fois millionnaire, nouvellement fixée à Paris. Elle m'avait demandé d'intervenir, pour arracher son fils aux séductions compliquées et savantes de la fille Manille, dont il s'est follement épris : il veut l'épouser ou se brûler la cervelle.

— Manille est une coquine dangereuse, connue ici ? dit le Préfet.

— Il y a sur elle quelques notes sans importance ; mais une proxénète, me servant d'indicatrice, doit m' envoyer sa biographie avec des détails édifiants sur sa façon de vivre. Je puis dès à présent vous parler de son album photographique ; il est intéressant et renferme la collection de ses adorateurs. Sur le verso des portraits elle inscrit les générosités de chacun d'eux.

C'est le livre de caisse.

Les étrangers sont en majorité dans cetalbum, et forment le fonds sérieux de la clientèle.

On dit qu'elle reçoit mystérieusement un haut personnage politique français.

— Votre proxénète indicatrice est restée discrète dans ses indiscrétions, en vous cachant le nom de ce personnage, qu'elle connaît comme vous et moi, car son portrait figure en tête de l'album galant et financier de Manille.

— Je vois que vous êtes, au sujet de cette fille, mieux renseigné que moi, répondit le Chef de la Police municipale en se mordant les lèvres de dépit, et il ajouta :

Cependant je suis encore à me demander quel peut être ce personnage... mystérieux seulement pour moi.

— A la dernière réception du Ministère des Aff'aires étrangères, reprit le Préfet, vous avez^ devant moi, serré la main, en frère, à ce grand diplomate.

Le Chef de la police municipale eut de la peine à retenir une exclamation. Le diplomate auquel faisait allusion le Préfet, était le dernier qu'il eût soupçonné.

— Avez-vous encore quelque chose à me soumettre ?

— Voici quatre placards anonymes révolutionnaires.

Le Préfet déplia l'une des feuilles de papier.

C^était une affiche imprimée en lettres rouges sur fond noir. Au bas, en guise de signature, se trouvait un dessin représentant un crâne humain surmonté d'un poignard.

— On fait appel aux ouvriers sans travail, reprit le Chef de la police municipale ; on dé-

clare la guerre au bourgeois, et l'on menace de mort les exploiteurs du prolétaire^ au cri de : Vive la Commune !

Ces placards ont été trouvés affichés la nuit dernière dans le XP arrondissement.

Déjà, le mois dernier, des affiches manuscrites, également anonymes, avaient été apposées dans le même arrondissement. On parait vouloir provoquer un soulèvement dans les quartiers populeux, en excitant les travailleurs contre les patrons et les propriétaires.

Je fais exercer une surveillance générale pour surprendre et arrêter les afficheurs.

Le Chef du cabinet sourit.

— Tout cela est fort bien combiné, dit-il • mais les auteurs de ces placards pourraient, je crois, remplacer la tête de mort et le poignard par. . . Une grosse mouche.

— Pourquoi, répliqua vivement le Chef de la police municipale.

— Par une raison bien simple : cette prétendue tentative de soulèvement me paraît être le fait d'agents secrets aux abois. Ils pratiquent le procédé de certains directeurs de théâtre, lorsque, à défaut de succès, ils reprennent la Dame blanche ou le Courrier de Lyon. La recette est assurée pour quelques jours, et cela permet de monter une pièce nouvelle.

— Alors, vous ne croyez pas à l'existence du complot? dit le Chef de la police municipale piqué au vif.

— J'y croirai, quand vous aurez arrêté un afficheur. . . et encore, si le cas venait à se pro-

duire, je craindrais que nous n'ayons à nous reprocher la détention préventive de quelque pauvre diable dans la main de qui on aurait mis vingt sous, un pot décolle et quelques affiches... histoire de lui assurer un logement à Mazas.

— Il me semble que vous allez un peu loin, riposta aigrement le Chef de la police municipale.

— C'est ma conviction, reprit le Chef du cabinet. En examinant le dossier oii sont entassés les nombreux et uniformes exemplaires de ces écrits anonymes, prétendus séditieux ; en étudiant, d'autre part, les rapports de vos agents secrets ; en comparant le style, la rédaction et la teneur des uns et des autres, j'ai été frappé de leur air de famille, d'où m'a paru ressortir la preuve d'une étroite parenté.

Ce matin même, je manifestais mon étonnement au sujet de cette similitude. Le commis d'ordre qui venait de m'apporter le dossier, m'a dit avec le ton qui lui est habituel :

« — Yoyez-vous, patron, tous ces écrits » signés . . . Qui sait ?.,. Silence.. . Mystère.. , ne » sont point si mystérieux qu'ils veulent en » avoir l'air. Pour moi, Mystère, Silence ^ Qui » sait! ne sont qu'une seule et même per- ») sonne, qui pourrait s'appeler Zéro ? )>

Si vous tenez, monsieur le Préfet, à faire cesser les affiches séditieuses, supprimez les fonds secrets des indicateurs politiques. Le remède est là. Essayez-le, et vous verrez que vous ferez de la bonne besogne, en réalisant des économies.

Pendant que le Chef du cabinet parlait, son collègue de la Police municipale dissimulait mal la contrariété qu'il éprouvait ; mais il ne faisait aucune réflexion sur les théories émises, se réservant de les réfuter ensuite en démontrant l'absolue nécessité des indicateurs politiques.

Il allait prendre la parole, quand l'huissier annonça de nouveau le Chef de la V division qui avait, disait-il, une communication urgente à faire.

— Faites entrer tout de suite.

— Le directeur du Dépôt, dit en entrant le Chef de la 1'^ division, m'informe qu'un inconnu écroué, la nuit dernière, sous l'inculpation de vol à la tire, se prétend particulièrement connu de vous et demande à vous parler ; mais il refuse obstinément de dire son nom et son adresse.

— Il fait probablement partie d'une bande de pickpockets, dont trois membres étaient déjà arrêtés, dit le Chef de la Police municipale. Aucun de ces individus n'a voulu dire son nom, ce qui est assez commun parmi les voleurs à la tire. Quand on les arrête, ils prétendent tous être arrivés à Paris la veille et n'avoir pas de bagages. Cette façon de procéder n'a d'autre but, que de permettre à leurs complices de décamper, en ne les voyant pas reparaître au logis.

Les trois voleurs en question ont été arrêtés séparément, l'un aux abords des magasins du Boti Marché^ le deuxième à ceux du Louvre, et le troisième au Printemps,

— C'est également aux abords des magasins du Printemps queVinconnu, dont il est question, a été arrêté, dit le Chef de la P^ division.

— Alors il fait certainement partie de la même bande que les trois autres, reprit le Chef de la Police municipale.

— Avez-vous le procès-verbal concernant l'arrestation de mon soi-disant ami? demanda le Préfet.

— Je viens de l'envoyer chercher, répondit le Chef de la T^ division.

— Quel peut être cet individu? Sans doute, un ancien banquier qui, n'ayant pu corriger les valeurs de son portefeuille, étudie maintenant sur nature la profondeur des poches de son ex-clientèle...

Pourvu que les agents ne se soient pas trompés.

— C'est impossible, répondit le Chef de la Police municipale.

— Pourquoi ?

— Parce que cet inconnu avait deux portemonnaie et trois mouchoirs de poche marqués à diverses initiales, indice certain qu'il les avait volés.

— Comment avez-vous appris ces détails?

— Par le Chef de la sûreté.

— Voilà un mois que je suis Préfet de police et je ne connais pas encore ce fonctionnaire.

— Yous l'avez vu à la réception, lors de votre arrivée.

— C'est possible ; mais au milieu de tant de inonde, je n'ai pu le remarquer. Pourquoi ne

vient-il pas, comme vous, au rapport le matin?. . . En est-il empêché par ses nombreuses occupations ?

— Non, monsieur le Préfet, répondit le Chef de la Police municipale. Le fonctionnaire chargé de la sûreté étant un de mes sous-ordres, c'est à moi qu'il rend compte directement de son service. Les règlements hiérarchiques lui défendent de venir vous trouver, sans être appelé par vous et autorisé par moi.

— Ah!... vous me surprenez ; j'ignorais ce détail... et bien d'autres encore, je vous remercie de me l'avoir fait connaître. On parle beaucoup du Chef de la sûreté dans le public et je pensais que la nature de ses fonctions délicates et la grande responsabilité qui lui incombe faisaient de lui quelque chose de plus qu'un sousordre du Chef de la Police municipale. Récemment un de mes amis me parlait de lui.

— Pour vous le recommander ? demanda vivement le Chef de la Police municipale.

— Ma foi, non.

Puis se tournant vers le Secrétaire particulier, son neveu, il ajouta :

— Au fait, mon cher René, c'est ton cousin qui m'a parlé du Chef de la sûreté.

— Mon cousin Yaldu, l'architecte ?

— Non pas... le commissionnaire en marchandises, qui s'est encore laissé voler.

Dans la première affaire, il s'était entendu avec... le Chef de votre 5z/re^e^. monsieur le Chef de la Police municipale, et il s'en est, paraît-il, fort bien trouvé.

— Oh! oui... reprit vivement le Secrétaire particulier. Le Chef de la sûreté a tendu un piège au voleur qui prenait de l'argent dans le tiroir, et on l'a pincé. Le tnic était cependant hien simple : c'était un lîl invisible partant du tiroir caisse, et allant à l'appartement particulier de mon cousin. Au bout de ce fil se trouvait un grelot qui devait sonner, quand on ouvrirait le tiroir. Cela n'a pas manqué. En entendant drelin, drelhi, mon cousin a couru à son bureau, et il a trouvé la concierge de la maison en train de 'picorer dans le tiroir. En l'apercevant, la bonne femme s'est laissée choir dans la corbeille à papier, les mains encore pleines de louis... ce qui ne l'empêchait pas de protester de son innocence.

L'huissier de service rentra et remit une lettre au Préfet en disant :

— C'est urgent, la personne attend la réponse.

— Faites entrer, dit le Préfet, après avoir parcouru vivement la lettre qu'il venait de recevoir.

Comme les divers fonctionnaires présents s'apprêtaient à se retirer le Préfet ajouta :

— Restez messieurs, car j'aurai besoin de votre concours et de votre expérience professionnelle.

La personne qu'on m'annonce est madame X... dont le mari. Officier de la Légion-d'Honneur, occupant un emploi supérieur au Ministère de.... a disparu mystérieusement depuis hier.

M""" X... entra tout éplorée et se laissa tom-

ber dans un fauteuil que lui indiquait de la main le Préfet.

— Calmez-vous, madame, dit celui-ci; nous retrouverons M. X... et j'espère qu'il ne lui sera rien arrivé de fâcheux.

— Ali! monsieur le Préfet, que Dieu vous entende, et ses sanglots rempèchèrent de s'exprimer Elle s'arrêta un instant, essuya ses

larmes et reprit :

Je ne vis plus... lui... si rangé... si exact... n'ayant aucune mauvaise habitude... Oh! c'est certain... Il a des jaloux et doit être la victime d'un guet-apens.

Dernièrement, il a reçu deux lettres anonymes le menaçant de l'épurer en détail, en attendant le coup du f/e/:>ar^^ parce qu'il ne se montrait pas encore assez chaud républicain...

Mon mari est mort, j'en ai le funeste pressentiment.

— Est-il allé hier à son Ministère ?

— Oui, je m'en suis assurée ce matin; mais adroitement, sans faire savoir qu'il n'était pas rentré la nuit dernière.

— Etait-il souffrant ?

— Il y a trois mois, il m'a parlé d'étourdissement, et en sortant de son bureau il faisait toujours une assez longue promenade.

— Donnez-nous son signalement, dit avec empressement le Chef de la police municipale.

— Mon mari est âgé de 50 ans, répondit M""^ X... de taille et de corpulence moyennes. Il a les cheveux bruns, coupés courts, grisouliants, de même que la barbe qu'il porte entière.

Il était vêtu d'un pantalon et d'une redingote noirs et coiffé d'un chapeau haut de forme. Son linge est marqué à ses initiales. Yoici du reste sa photographie ; elle est récente et très ressemblante.

— Merci, madame, dit en se retirant le Chef de la police municipale. Je vais mettre aussitôt en campagne les meilleurs agents de mes brigades spéciales, et avant une heure, j'espère vous donner des nouvelles de votre mari.

Le Préfet appuya sur le bouton de la sonnette électrique et l'huissier parut aussitôt.

Le Préfet lui donna l'ordre de conduire M"*'' X... dans le petit salon aux tentures grises où elle devait attendre le succès prévu des recherches du Chef de la police municipale.

Le rapport étant terminé, le Secrétaire général et le Chef du cabinet se retirèrent.

Après leur départ, le Chef de la V^ division prit la parole :

— Je n'ai pas voulu, dit-il, entraver le zèle, fort empressé du reste, de mon collègue de la police municipale, et je pense que grâce cà son activité et à la perspicacité de ses agents spéciaux — jjolitigues, disons le mot — nous connaîtrons bientôt les causes de la disparition de M. X... ce qui démontrera, une fois de plus, l'utilité de l'organisation actuelle de la police municipale.

Cependant... si M. X... sur la piste duquel plusieurs agents courent déjà, était près d'ici ?... dans la maison, sous votre main, à l'abri de tout accident?... Ce pickpocket inconnu, qui ne

veut parler qu'à vous, ne pourrait-il pas être l'homme que nous recherchons ?

— On peut toujours s'en assurer.

— C'est d'autant plus utile, je crois, que M. le Chef de la Police municipale, convaincu que ce détenu est un vulgaire malfaiteur, ne songera pas à s'occuper de lui.

Yous ne connaissez pas encore, disiez-vous il y a un instant, le Chef de la sûreté. Yoilà l'occasion de le voir, de l'entendre et de le juger. Youlez-vous m'autoriser à le charger d'amener lui-même, dans votre cahinet, l'inconnu qui se réclame de vous ?

Yous pourrez ainsi, sans aucune espèce d'intermédiaire, recevoir les explications directes du chef des agents qui ont surveillé, surpris et arrêté en flagrant délit l'homme en question.

— Je ne puis que vous approuver. Faites le nécessaire au plus vite.

Séance tenante, le Chef de la P' division rédigea une note qu'il fit signer au Préfet; puis, conformément aux règles de la hiérarchie administrative, il transmit cette pièce au Chef de la Police municipale qui la visa, la fit inscrire sur un gros registre ad hoc, et l'envoya ensuite à son destinataire.

Cette note lui prescrivait d'extraire immédiatement du Dépôt, et d'amener lui-même sans escorte, au cabinet du Préfet, l'homme écroué la nuit précédente sous la dénomination « d'iN-

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