CONNU
L'ordre fut ponctuellement exécuté, et l'huis-
sier, prévenu, lit entrer dans le cabinet préfectoral le Chef de la sûreté et son prisonnier.
Le Préfet resta stupéfait en reconnaissant M. X...
Un silence embarrassant régna quelques secondes.
Le Préfet le rompit par ces mots :
— Comment, c'est vous, malheureux?
— Oui, malheureux, comme vous le dites, répondit le prévenu en portant son mouchoir à ses yeux ; mais je viens me plaindre à vous.
— Yous plaindre... de quoi?... de qui?...
— Du procédé brutal employé à mon égard par des agents qui m'ont mis la main au collet, comme à un vulgaire malfaiteur.
— Mais, d'après le procès-verbal que j'ai là sous les yeux, vous avez été trouvé nanti d'un porte-monnaie qui, de votre aveu, ne vous appartient pas. Ce porte-monnaie était enveloppé de trois mouchoirs à différentes marques, que vous avez reconnus aussi n'être point à vous. Quelles preuves faut-il de plus?
— Ce porte-monnaie et ces mouchoirs ont été glissés, à mon insu, dans la poche gauche de mon paletot par des voleurs, qui ont voulu s'en débarrasser, ou bien un indicateur stipendié par vos agents a du me tendre un piège.
— Pourquoi n'avez-vous pas protesté devant le Commissaire de police ?
— Par crainte du ridicule.
— Que faisiez-vous aux abords des magasins du Printemps, assez éloignés du Ministère et de votre domicile?
— J'allais voir un objet de toilette que M""* X... désirait depuis longtemps, etdont je voulais lui faire la surprise.
— Vous n'aviez sur vous ni papiers, ni cartes de visite ?
— Je n'en porte jamais.
— Yous n'aviez même pas, ni à la boutonnière, ni dans vos poches, votre ruban d'Ofticier de la Légion d'honneur?
— Ayant changé de vêtements le matin, je n'avais pas songé à déplacer ma rosette, ce qui m'arrive assez souvent, du reste.
Le Préfet resta un instant soucieux ; puis, s'adressant au Chef de la sûreté, qui assistait impassible à l'entretien, il lui dit :
— Pouvez-vous, monsieur le Chef de la sûreté, me répondre des hommes qui ont arrêté monsieur X...
— Comme de moi-même. Ce sont des agents d'élite, incapables de mentir et de faire quelque chose qui soit contraire à leur devoir professionnel. Habiles, prudents et expérimentés, ils n'opèrent qu'à coup sûr, surtout dans ces sortes d'affaires, toujours très délicates. Ils savent, du reste, qu'une arrestation arbitraire entraînerait leur révocation. Ils n'arrêtent les pickpockets qu'après de longues et patientes surveillances, et sur des faits indéniables. A de rares exceptions près, les pièces à conviction sont trouvées sur les individus arrêtés, et c'est le cas de M. X...
— Mais M. X... reprit le Préfet, prétend justement que les preuves du délit ont été mises dans sa poche.
— Ces prétentions-là sont absurdes, et je vais vous le démontrer. Je n'ai point voulu interrompre M. X... dans ses récriminations; il ne me déplaisait pas de savoir jusqu'à quel point il pousserait l'audace... et je vois qu'il n'en manque pas.
Il se plaint d'être victime d'une erreur... clans la personne, comme on dit au Palais ? il insinue même que vos agents pourraient bien être les complices des malfaiteurs, puisqu'il a été jusqu'à prononcer devant vous le mot de : stipendié, dont il ne peut méconnaître l'importance. On aurait, ose-t-il avancer, glissé dans sa poche un porte-monnaie et des mouchoirs? Intervertissant les rôles avec désinvolture, il se fait d'accusé, accusateur ! . . . Nous verrons s'il soutiendra cette thèse quand je vous aurai exposé ses agissements qu'il croit être seul à connaître.
M. X... jeta un regard effaré sur le Chef de la sûreté, qui feignit de ne pas le voir et poursuivit sur un ton légèrement railleur :
— L'objet de toilette tant désiré par M'^'X... et depuis si longtemps attendu, doit être une véritable curiosité, une œuvre rare d'un prix inestimable, car voilà plus de trois mois qu'à certains jours de la semaine et à certaines heures du jour, il reçoit la visite de M. X... Peut-être, celui-ci attend-il la fin de la saison pour obtenir un rabais. . .
M. X... devenu très pâle, n'osait plus regarder personne en face ; à un léger tremblement de ses lèvres, on devinait une grande agitation
intérieure, empreinte d'un commencement de terreur. Qu'allait-il donc révéler sur lui, pensait-il, ce Chef de la sûreté, qui ne le connaissait pas et que lui-même voyait pour la première fois ?
— Continuez, monsieur, dit le Préfet à son subordonné.
Celui-ci reprit :
— M. X... n'osera pas nier, on lui prouverait au besoin, qu'il est un des admirateurs des magasins à étalages pompeux. La vue des étoffes aux couleurs chatoyantes l'attire ; il se fait remarquer, autant pour son admiration de& belles choses exposées, que par son peu d'empressement à faire des achats. De plus, on le voit se faufiler dans les groupes de jolies femmes, et s'approcher très peu de celles qui font usage de parfumerie. — On le voit aussi^ distraction inexplicable, égarer ses mains sur certaines parties du corps de ces mêmes jeunes femmes, et quelquefois ses mains rencontrent
dans leurs pérégrinations scientifiques,
l'ouverture d'une poche, et s'y enfouissent. . .
— Permettez... permettez..., je ne suis pas un pickpocket, gémit M. X... qui, de pâle était devenu blême.
Le Chef de la sûreté allait répliquer, mais le Préfet ne lui en laissa pas le temps.
— J'ai compris, dit-il ; puis , fronçant le^ sourcils et se tournant vers le prisonnier, il ajouta :
— Pickpocket de profession, vous ne l'êtes pas, mais vous méritez le nom d'un certain ani-
mal malpropre Nous nous comprenons,
n'est-ce pas ?
M. X... ne comprenait que trop bien. Il baissa la tête et resta muet.
Le Préfet poursuivit :
— Inquiète, comme vous devez le penser, M"® X... s'est adressée à moi pour vous faire rechercher. Elle est là dans mes bureaux, qui attend le résultat des investigations. Mon Secrétaire va vous mener près d'elle. Expliquezlui à votre guise qu'elle est, involontairement, la cause de votre détention ; elle vous en aimera davantage, et n'aura plus envie de l'objet si ardemment désiré. Cette absence d'une nuit vous fera gagner plus encore son affection.
Selon son habitude, mon administration endossera la responsabilité de votre arrestation, prétendue arbitraire, et d'une erreur qu'elle n'a point commise. Yotre réputation d'excellent mari, de fonctionnaire irréprochable restera immaculée, malgré votre passage au Dépôt.
Allez, vous êtes libre.
M. X... comprit la leçon. La tête basse, il sortit précédé du Secrétaire particulier et alla rejoindre sa femme, qui ne s'attendait pas à le retrouver sitôt.
— Autant que possible, dit le Préfet quand il se trouva seul avec le Chef de la sûreté, les agents devraient éviter d'arrêter \qs... polissons de l'espèce de M. X... Cela peut amener du scandale, et ne corrige point les mœurs de ces aberrés passionnels,
— Je reconnais toute la portée de votre ob-
servation, mais iJ est souvent difficile de distinguer un pickpocket d'un... frotteiir (c'est le terme employé par les agents pour désigner les individus du genre de M. X...), car dans une foule leur façon de procéder est la même. Je dois ajouter que certains individus à passions honteuses deviennent, à la longue, des pickpockets de profession. Ils commencent par un mouchoir de dame, objet de leur convoitise erotique ; puis, ils arrivent à enlever aussi le porte-monnaie qu'ils sentent sous ce mouchoir. Je me hâte de dire que ce n'est point le cas de M. X...
— Comment expliquez-vous alors, reprit le Préfet, la présence dans sa poche d'un portemonnaie qui ne lui appartenait pas ?
— Ce porte-monnaie devait se trouver enveloppé dans l'un des mouchoirs qu'il a soustraits. Beaucoup de personnes ont la manie de rouler leur porte-monnaie dans un mouchoir, avec la pensée de les mettre ainsi à l'abri des voleurs, et c'est précisément ce qui les expose une fois de plus à être volées. Le mouchoir n'arrête point la main du pickpocket, qui prend tout ; le porte-monnaie ne rebute point davantage le frotteur qui ne veut que le mouchoir, mais qui garde tout, une fois que tout il a pris.
Comme les pickpockets, les aberrés passionnels sont les hôtes assidus des grands magasins ; ils se glissent dans la foule, et à voir leurs mouvements, on prend facilement les uns pour les autres.
Le seul fait qui les distingue est le suivant :
UN JOLI 3I0NDE 37
Le pickpocket est presque toujours accompagné de un ou deux complices.
L'aberré passionnel, au contraire, opère seul, et il faut aux agents une grande expérience pour ne point les confondre.
Si M. X... avait dit son nom au commissariat, on l'aurait mis en liberté et le procès-verbal le concernant vous eût été transmis sur l'heure.
— Je ne suis pas fâché qu'il ait passé la nuit au Dépôt, dit le Préfet, cela le corrigera.
— Ne l'espérez pas. Si je le faisais suivre, avant un mois il serait arrêté dans les mêmes conditions. Je pourrais vous en citer qui, en très peu de temps, ont été pris, repris, et qui se voyant encore sur le point d'être saisis, ont voulu faire arrêter les agents par des gardiens de la paix, les leur signalant comme pickpockets dangereux et se disant eux-mêmes agents de la sûreté.
— Ceci,par exemple, est le comble de l'audace.
— Et notez bien, qu'amenés devant moi, lors de lapremière arrestation, ces individus s'étaient traînés à mes genoux, faisant les serments les plus sacrés de ne plus recommencer.
— Alors, il n'est pas possible de les corriger?
— Les hommes qui ont de ces passions ne se corrigent jamais !
— Merci des renseignements que vous venez de me donner. J'aurai beaucoup d'autres choses à demander à votre expérience : c'est vous dire que je compte faire avec vous plus ample connaissance, et vous recevoir le plus souvent possible.
— Je serai toujours et à toute heure à vos ordres.
— Oh ! j'abuserai le moins possible de vos instants. A bientôt.
Le Préfet tendit la main à son subordonné qui se retira.
A ce moment, le Secrétaire particulier fît sa rentrée dans le cabmet, en éclatant de rire.
— Voyons, jeune homme, lui dit son oncle sur un ton grave ; songe que nous avons ici une lourde responsabilité.
— Je n'ai pu rester sérieux, répondit le secrétaire, devant la mine déconfite de M. X... en présence de sa femme. Autant il était morose, autant elle était radieuse et ne tarissait pas en éloges pour le Chef de la Police municipale. Elle voulait absolument lui rendre une visite. Enfin, ils sont partis bras dessus bras dessous, comme une paire d'amoureux.
As-tu remarqué la façon dont le Chef de la sûreté a remis M. X... à sa place ? Son emploi ne doit pas être une sinécure.
— Je ne pense pas, dit le Préfet. Nuit et jour sur la brèche, il doit voir, entendre, frôler tous les mondes, et savoir n'être déplacé nulle part. Malgré la situation restreinte qui lui est laissée dans la hiérarchie administrative, une grande et haute responsabilité pèse sur lui. Que ce soit de sa faute, de celle de ses chefs ou de son personnel, ropinion publique le rend responsable des crimes et méfaits restés impunis. Il doit chercher, trouver le coupable et le livrer à la justice. Tu vois que toute l'intelligence et l'activité d'un homme trouvent à s'y dépenser.
— Mais dans ces conditions, mon oncle, il devrait être quelque chose de plus qu'un sous-ordre du Chef de la Police municipale ; avoir sa liberté d'action, et pouvoir au besoin s'entendre avec tous les Commissaires de police.
— L'organisation actuelle de la Préfecture de police, ne permet pas de lui donner des pouvoirs aussi étendus.
— Si cette organisation est défectueuse, pourquoi ne pas la réformer ? cela vous est maintenant facile; plus tard... il sera trop tard.
— Pourquoi ?. . . Parce qu'il y a des choses qui paraissent aisées en théorie, et presque impossibles à mettre en pratique ; à chaque pas, l'on se heurte à des personnalités qu'il faut ménager.
— Mais il me semble que Tintérét général doit passer avant l'intérêt particulier.
— Oui... cela devrait être; mais cela n'est point et ne sera peut-être jamais.
— Nous sommes en République, le gouvernement le plus juste et le plus loyal.
— La République... c'est un mot. — Ce qu'il nous faut, ce sont des républicains vrais et sincères, et nous n'avons que des ambitieux, désireux d'arriver par n'importe quel moyen.
— A propos, mon oncle, tu m'avais promis que nous visiterions en détail les bas-fonds de Paris.
— Et je tiendrai parole, reprit le Préfet ; mais il nous faut faire choix d'un guide sur.
— Le Chef de la sûreté n'est-il pas le meilleur pilote que nous puissions désirer?
— Oui. Seulement il n'est pas tout à fait sous ma dépendance, comme tu l'as entendu.
Je désire ne froisser les susceptibilités de personne ; et nos relations avec le Chef delà sûreté doivent être très restreintes. Je t'autorise, néanmoins, à lui faire quelques visites discrètes. — Sois tranquille, je deviens raisonnable, et je n'abuserai pas de la permission que tu m'accordes.
Au moment de quitter son cabinet pour aller déjeuner, le Préfet reçut le rapport suivant :
Police Municipale