‹ Un joli mondeChapitre 20 sur 20 · CHAPITRE XYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYI

Aux Halles-Centrales

— Nous pouvons, dit le Préfet, en allant aux Halles, passer'par l'avenue de l'Opéra; je désire, à cette heure avancée, me rendre compte de sa physionomie.

— La voie est large, bien éclairée, répondit le Chef de la sûreté. La nuit elle se trouve, étant constamment sillonnée de voitures, à l'abri des attaques nocturnes. Les mendiants et les filles y sont plus rares que sur les boulevards.

— Mais pourquoi n'y fait-on pas de rafles, sur ces fameux boulevards ? dit vivement M. René.

— Voilà près d'un siècle qu'on emploie ce moyen tant combattu par celui qui aujourd'hui les ordonne. Ce progressiste, arrivé au pouvoir, n'a rien trouvé de mieux que d'imiter par la conlinuation les anciennes mesures vexatoires,

brutales, dangereuses, dont TefTet produit, toujours inquiétant et mauvais, n'offre qu'un résultat médiocre. Tout se déplace sur le point visé pour se reformer plus loin, c'est la police du soubresaut, encombrant le Dépôt et le Petit- Parquet de vieux mendiants et vagabonds que les Tribunaux acquittent ou condamnent à regret à de légères peines.

Ces gens sortent de prison comme d'un hôpital, mieux portants qu'à leur entrée.

Le public est péniblement impressionné en voyant les agents opérer une razzia, possible encore dans les bois de Boulogne ou de Yincennes. Il n'aime pas ce genre de répression spéciale aux malheureux, aux femmes et aux enfants.

Je reconnais qu'il n'est pas plus pratique de procéder isolément ; car tous les jours, en ce qui concerne la mendicité, qu'entendons-nous? Les habitants de Paris se plaindre de la persistance avec laquelle les enfants demandent l'aumône. Ils réclament leur enlèvement sur nos promenades et aux abords des établissements financiers et autres ; mais au moment où les gardiens de la paix agissent, le public leur devient hostile, hommes et femmes s'interposent et le sou qu'ils refusaient à la petite mendiante se transforme en pièce blanche.

— Mais alors, comment arriver à une solution ?

— Bien simplement. En faisant suivre tous ces gens inutiles, dangereux, exploiteurs de la jeunesse parlesinspecteurs politiques, beaucoup

plus en nombre que leurs collègues du service de sûreté.

Le refuge connu, l'enquête faite, votre personnel administratif fera le reste, en plaçant ces enfants, plus que moralement abandonnés, et en expulsant de Paris les parents qui n'en seraient pas originaires.

Voila pour les brigades, soi-disant de recherches, une excellente besogne, utile à tout le monde, moins coûteuse pour l'Administration et les contribuables. On n'attendrait plus l'entrée en prison des enfants, pour s'occuper sérieusement de leur avenir ; et les familles averties cesseraient de puiser leurs moyens d'existence dans la mendicité et la prostitution.

Quant aux vieillards sans asile et sans répondants, ils devraient être envoyés d'office dans une maison hospitalière.

— Le peu de gardiens de la paix que j'ai vus dans la journée, ce soir et cette nuit m'ont paru, dit le Préfet, avoir des yeux paternels ; beaucoup étaient dissimulés derrière les kiosques et dans des encoignures de portes, cela tient sans doute aune consigne donnée?

— Consigne quotidienne, générale, consistant à ne rien voir et à tout laisser faire. On obéit à cet ordre, qui a pour résultat ceci : « Pas d'affaires, pas d'ennuis ».

La Préfecture de police, j'ai le regret devons le dire, devient aveugle ; sourde, impuissante, elle marche sans méthode, sans prévoyance, on la détourne de sa véritable mission, et par peur d'être répressive, elle se dérobe, perd son ca-

ractèro protecteur et son personnel ne fonctionne plus. Il exigera bientôt des ordres écrits, ne comprenant plus ceux verbalement donnés.

Les agents de la Police municipale n'osent plus pénétrer dans un domicile, alors même qu'ils en sont requis de l'intérieur, soit par le locataire, soit par le concierge ou le propriétaire.

Que de crimes ils éviteraient, en agissant autrement I

Le jour des grandes cérémonies, on refuse systématiquement, dans les églises, des gardiens de la paix et des agents de la sûreté ; mais au musée Carnavalet, on en trouve une demi-douzaine causant dans les salles d'exposition avec les surveillants.

Le public accuse la police de mal faire son devoir; il voit ses défauts, ses inconvénients, il ne se rend pas exactement compte des vices de son fonctionnement, mais il reconnaît, non sans crainte, que l'institution est en péril par son manque d'équilibre.

Cette population parisienne, vraiment par trop oublieuse des services rendus, est injuste pour les agents, qu'elle déteste autant que les voleurs et les assassins.

— Llîumanité, murmura le Préfet, a tant de choses à se reprocher !

— Eh bien ! ce n'est pas la police qu'il faudrait accuser; mais les chefs qui la dirigent, plus hommes politiques que sérieux administrateurs.

L'entrée du Conseil municipal à la Préfecture de police ressemble au phylloxéra dans la vigne ;

la Police municipale lui appartient : et le mauvais génie qui la dirige, doit être satisfait de son œuvre. Il a détruit l'unité du personnel, et l'on constate que chacun maintenant regarde son voisin, avec un œil défiant.

Pour établir sa force et sa servilité, il a par des révocations non justifiées, des mises à la retraite prématurées, jeté la peur parmi ceux qui restent et la misère dans les familles de ceux qui sont partis.

Des anciens gardiens de la paix sont obligés, pour vivre, de remplir l'office de garçons de place et reçoivent dix centimes des cochers qu'ils étaient autrefois chargés de surveiller.

Ce désorganisateur, sous prétexte de réorganisation, pousse avec lenteur et sûreté à l'effondrement de la Préfecture de police : c'est le seul moyen pour lui de se maintenir, tout en réservant l'avenir.

La ficelle rouge de cet épurateur, si facilement épurable, est visible, connue ; et je ne fais, monsieur le Préfet, que vous exprimer hautement une vérité générale, que mes supérieurs n'auront peut-être pas le courage de vous avouer.

— Yous ne paraissez pas aimer beaucoup le Chef de la Police municipale?

^ De l'homme, je n'en parlerai pas ; il me laisse indifférent, mais l'organisation de son service est vicieuse: des nécessités de réformes, que les événements justifieront, s'imposent, car depuis d830 son mouvement a peu varié, et la Sûreté n'a jamais fait bon ménage avec elle.

— J'étudierai le mal, pour appliquer le remède.

— Je le souhaite avec la sincérité d'un serviteur fidèle, aimant sa maison; mais il vous faudra pour cela lutter contre la routine, simplifier les rouages administratifs vieillis, usés dont la complication des mouvements paralysent l'action de vos services actifs.

La bureaucratie laisse trop aux malfaiteurs le privilège des chemins de fer et du télégraphe ; elle oublie que la vapeur existe et que l'électricité a tout bouleversé.

Après avoir secoué vigoureusement la vieille paperasserie et ses formules, il y aurait lieu de ramener la confiance dans ce corps honorable des Commissaires de police; puis rendre au personnel démoralisé de la Police municipale toute la sécurité dont il a besoin, en le raffermissant et en le mettant surtout à l'abri des rancunes et des dénonciations, chaque fois qu'il veut faire le bien ou empêcher le mal.

Croyez, monsieur le Préfet, qu'à certaines époques, le devoir est difficile. Les malheureux agents comptent leurs collègues destitués, en accomplissant leur devoir. Il suffit, pour cela, de mécontenter un franc-maçon pochard ou un juif camelot.

Dans un but d'économie , on diminue sans cesse la part des petits, pour augmenter celle des gros, et créer des situations encombrantes et inutiles .

Les gardiens de la paix, trop nombreux, mal recrutés, n'ont plus aucune espèce d'autorité. Ils ont pris les allures du jour. Au quartier Latin, ils portent en service le képi sur l'oreille,

avec la cigarette aux lèvres ; dans les faubourgs, pour compléter l'uniforme, la pipe est d'ordonnance.

Il manque aujourd'hui à tous ces hommes la notion du devoir ; cependant lorsqu'il s'agit d'un danger où leur vie est en péril, on est heureux de voir chez un certain npmhre se réveiller cette qualité : ils accomplissent alors des prodiges.

Les Inspecteurs de police seraient suffisants; mais les deux tiers s'occupent d'affaires politiques, le restant fait ce qu'il peut, et il ne peut pas beaucoup, à la grande satisfaction des malfaiteurs.

— Vous disposez, comme les autres chefsdes brigades spéciales, d'un assez fort maniement de fonds secrets ?

— Cinq à six mille francs par an. Le service de sûreté a rarement dépassé ce chiffre.

L'expérience a démontré que les fonds secrets ne servaient qu'à la canaille ; en les supprimant, les honnêtes gens ne seraient plus salis.

— Le service fait dans les arrondissements par les gardiens de la paix en bourgeois doit vous rendre de précieux services?

— Aucun, et cependant on prétend que cette innovation est un progrès accompli par la Police municipale. Il me paraît difficile d'en complimenter son auteur, qui a repris là une vieille mesure remontant à l'époque des rafles, et reconnue mauvaise, impraticable par M. Gabriel Delessert, ce modèle des Préfets de police.

La Police , cette pierre angulaire de tout

édifice social, doit résumer à la fois la tradition et le progrès. Sa place, dans l'intérêt de Paris, est entre les mains du Pouvoir central, et non dans celles d'un Conseil municipal fantaisiste. Ce pouvoir seul peut apporter des réformes- à l'institution, sans compromettre sa solidité. Mais tout en discourant, nous voici au Caveau des Innocents, maison remarquable au point de vue de son style architectural. Elle mérite votre visite, car c'est une des rares curiosités de Paris la nuit.

Pendant près d'un siècle, on y a vendu des légumes et des œufs ; à présent, on y exploite un commerce de vins restaurant.

Son extérieur n'offre aucune particularité spéciale, et la devanture de la boutique peinte en rouge, est garnie de vitres ordinaires. Cet établissement, fermé à partir de midi, ne fait sa réouverture que vers minuit.

Il est trois heures du matin, nous pouvons y pénétrer pour l'examiner en pleine activité.

La clientèle ordinaire se compose de maraîchers, qui viennent de la banlieue de Paris apporter leurs denrées.

Les autres habitués sont des artistes des deux sexes du « Monde oii l'on s'amuse. ))

La disposition de la maison est antique, originale.

Dans la salle commune se trouvent le comptoir et sept tables; mais comme la pièce est très étroite, les tables sont placées du même côté.

En face du comptoir, la cuisine, toujours ou-

verte, permet de voir tout ce qui s'y passe. Près d'elle, le petit escalier en forme de colimaçon, large de cinquante centimètres, conduit à l'entresol dans la salle ce aux paillasses », prenant jour sur la rue des Innocents par quatre énormes fenêtres dites « à guillotine )).

Dans ces deux pièces, d'un côté sont placées des tables pour souper, et de l'autre des paillasses pour dormir.

Les salles de l'entresol, de même que celles du rez-de-chaussée, sont voûtées comme les anciens caveaux des monastères, et les murs simplement peints à l'huile.

De la salle commune du rez-de-chaussée et par un escalier mi-tournant en pierre, on descend dans ce qu'on appelle « le Caveau ».

Quatre voûtes plein-cintre, soutenues par d'énormes murs ayant un mètre d'épaisseur, forment autant de cloisons séparatives dans cette salle souterraine, unique en son genre.

Ces quatre espèces de cabinets sans portes sont garnis de tables et de bancs, ceux-ci scellés au mur et au sol.

Les voûtes rechampies à la chaux, peu élevées, sont couvertes d'inscriptions gravées au couteau ou de dessins faits au charbon.

C'est dans ce caveau que se rendent les amateurs du (( Yieux Paris » ; et il n'est pas rare d'y rencontrer des hommes lettrés à côté de filles de théâtre buvant du Champagne, et des maraîchers mangeant leur soupe en attendant l'heure du travail.

Ceci explique le mélange, en face de l'établissement, des voitures de maître avec les lourdes charrettes servant aux approvisionnements.

Au-dessous de ce caveau, il en existe un autre construit de la même manière. C'est dans celui-là que le patron de l'établissement entasse ses marchandises ; mais il y a un endroit tellement humide que le vin ne peut s'y conserver.

Enfin, à quinze mètres du niveau de la rue existe une troisième cave, où l'eaii est en permanence.

A une heure du matin, la clientèle de cette maison arrive.

Les consommations y sont bonnes, les portions sont de 75 centimes, et l'on est d'ailleurs bien vite fixé sur la valeur et le genre de mets qu'on y débite par la plaque peinte en noir placée sous le montant de l'escalier et sur laquelle est inscrit le menu du jour.

Comme tranquillité, la maison est certainement l'une des mieux tenues de Paris; et les personnes qui la visitent se tromperaient étrangement si, en raison de son aspect caverneux, ils la confondaient avec un repaire de malfaiteurs.

Tous les maraîchers venant y passer une partie de la nuit sont des gens qui possèdent un certain avoir et qui, sous de grossières enveloppes, ont de rares qualités ; ils ne se querellent jamais et vivent en famille.

Il est défendu de fumer, de chanter, et, dès l'ouverture du débit, ce petit homme difforme, surnommé Tortillard^ se tient constamment de-

vant la porte, une énorme trique à la main, pour empêcher les pochards ou les gens à mine suspecte d'entrer au « Caveau » .

A lui seul, il fait la police à l'extérieur et personnifie le type du vrai cerbère.

Depuis plus de dix ans, il est le gardien du Caveau^ et pourtant son patron ne lui donne pas de gages, mais il surveille en même temps la porte de son maître et les voitures des consommateurs.

Ceux-ci lui donnent des pourboires, ce qui lui permet de réaliser 6 à 7 francs par nuit, sans compter les régalades.

Le fondateur de la maison est M. Sausserousse, actuellement capitaine de sapeurs-pompiers à Yincennes, et son gendre et successeur, M. Gauthier, vient de nous montrer en détail l'établissement. C'est un brave garçon, sympathique à tous ses voisins.

A la fin de cette promenade instructive, je tenais, monsieur le Préfet, à vous laisser une impression favorable, en vous montrant l'aspect des Halles centrales.

Si autour d'elles tout semble sommeiller, ici la vie est mouvementée, et, dans cette population nocturne, vous n'y rencontrerez que des travailleurs.

Paris, que l'on appelle dédaigneusement « la moderne Babylone », possède, malgré ses défauts, de grandes qualités; c'est encore la villo européenne la moins pervertie, et si un vent de-

corruption souffle sur elle, il ne peut être que passager.

On y travaille avec courage, et ce travail, régulier, productif, s'accomplit sans bruit. Il faut voir et connaître cette immense famille ouvrière pour apprécier ce qu'elle renferme de cœur, de dévouement de toute nature ; l'armée vicieuse est noyée dans cette masse d'honnêtes gens, et le bien l'emporte de beaucoup sur le mal.

Dans tous les pays la prostitution existe, c'est la plaie générale ; mais il n'y a pas plus de vices finançais que de vices étrangers^ et la nation qui tiendrait à se décerner un bouquet de fleurs d'oranger, ne serait qu'une nation hypocrite cachant ses dessous malpropres, pour ne laisser paraître que le dehors.

Dans toute agglomération humaine, la corruption a sa part bien marquée, elle accompagne les ennemis de l'ordre et de la propriété, et les grandes capitales, sur ce point, se ressemblent et se valent.

Chaque peuple a ses imperfections, ses misères, sa pourriture et ses égouts, mais il a aussi ses qualités et ses vertus.

Nous ne sommes donc pas aussi dépravés qu'on veut si sottement nous le dire; mais, plus indulgents, nous n'attribuons pas nos vices aux autres comme le font de parti pris Londres et Berlin.

La perversité de nos enfants n'est pas comparable à celle qui se pratique dans ces deux villes, qui ont cependant la prétention de nous offrir des leçons de morale.

UN JOLI MONDE d4o

Les Anglais signalent à tout propos nos débauches en opposant leur vertu à nos déportements. Mais l'adultère fleurit chez eux, le proxénétisme y prospère, et les maladies inavouables entre époux sont analysées, discutées en audiences publiques à la Cour des divorces.

Les Américains fulminent à leur tour contre la dépravation cachée des Anglais, et tout récemment, j'ai transmis au Chef de la Police municipale une affiche placardée à New-York annonçant pour vingt-cinq et cinquante centimes d'entrée l'exhibition de Vénus vivacités, collection de femmes parfaites en beauté, grâce, jeunesse et formes excitantes.

En ce qui concerne les malfaiteurs, les Allemands et les Anglais n'ont rien à nous envier, et je crois vous avoir suffisamment expliqué leurs manières de travaille)'.

— Connaissant, dit M. René, les infamies, les ruses , les bassesses de l'humanité , vous devez être devenu sceptique et blasé ?

— C'est une erreur partagée par bien des personnes. Si j'ai perdu mes illusions, je n'en suis pas moins resté croyant, admirateur de la nature et passionné pour la famille.

Après avoir connu tant de secrets intimes, vu de si près bien des douleurs feintes ou réelles, j'éprouve, pour toutes les faiblesses de l'espèce humnine un grand sentiment d'indulgence et de commisération.

Je m'attache cependant à éviter le contact d'une infinité de gens qui ont toujours eu le privilège d'échapper à la justice, malgré nos lois

claires et précises; car, monsieur le Préfet, la société que vous êtes chargé de protéger, conservera quand même son éternelJe composition d'honnêtes gens et de malfaiteurs, de dupeurs et de dupés.

Cette société n'a, pour se défendre, que l'Administration placée sous votre garde.

Plus réformateur qu'homme politique, avec la volonté, vous réaliserez de grands progrès ; mais... nous resterez-vous?

— Je l'espère, et la sérieuse et bonne police reviendra bientôt pour rassurer la population parisienne.

Page 1