CHAPITRE XV
Vice et débauche
La rue Maubuée (mal lavé — en vieux français) remonte au XIIP siècle.
Voie étroite, aux moyens de locomotion laborieux et rares, elle traverse un pâté de vieilles maisons habitées par de petits fabricants de ces articles de Paris répandus à bon droit sur le monde entier.
Ce centre industriel, commercial, composé d'honnêtes travailleurs des deux sexes , se trouve constamment en contact avec des solliciteuses et leurs souteneurs.
Examinez, monsieur le Préfet, ces allées aux entrées suspectes, dont les murs noirs conduisent à des escaliers plus noirs encore, pourvus à chaque étage de cuvettes en plomb, toujours béantes, pour y recevoir les eaux ménagères.
L'empoisonnement y est en permanence.
Les boutiques, longues, étroites, obscures, sont occupées par des débitants de boissons, des gargotiers, des brocanteurs.
Yoici justement le regrattier qui achète aux mendiants les bons donnés en charité.
Les portes d'entrée sont presque toutes surmontées de lanternes aux lumières tremblottantes et faibles.
Invariablement, les inscriptions placées sur ces lanternes portent :
« Hôtel à la nuit. «
Si vous désirez voir la débauche, le vice, le travail réunis sous le même toit par la misère, pénétrons dans cette maison, dont le couloir, en forme de boyau, donne accès à une cour humide, sans air et répandant des odeurs révoltantes.
Pour y coucher, le prix varie de 15 à 30 centimes.
Aucun crédit n'est fait : pas d'argent, pas de gîte.
Au rez-de-chaussée, des semblants de fenêtres servent à éclairer des cabinets aux murailles dégradées, et au sol pourvu d'un carrelage ramassé dans les décharges publiques.
Le mobilier se compose d'un tabouret placé près d'un bois de lit contenant une paillasse recouverte de vieux chiffons.
Sur la petite planchette servant d'étagère , entre un pot à eau sans anse et une terrine ébréchée, figure un morceau de plâtre percé dans son milieu. C'est le bougeoir de la chambre.
Ces cabinets servent de logis momentané aux souteneurs de bas étage, aux prostituées sur le retour, et aux musiciens et chanteurs dans les maisons de tolérance.
Au premier étage, les pièces sont disposées en chambrées de cinq et dix lits, formés avec de grandes caisses longues remplies de paille. Une fourche serait suffisante pour faire le service.
Il y a, cette nuit, chambrée complète. Quel tableau saisissant et pénible, nous avons sous les yeux, à la lueur de cette lanterne î
Tous ces colis vivants sont nus, et de leurs vêtements, je devrais dire déguenillements, assemblés en tas, se dégage une odeur sans nom, résultat de bien des malpropretés confondues.
Grâce à l'unique fenêtre dont les vitres font défaut, l'air vicié s'échappe et facilite le jeu des voies respiratoires.
Parmi ces locataires de hasard, garçons de €afé, chiffonniers, balayeurs, terrassiers, travaillant deux ou trois jours par semaine, se faufilent des camelots, mendiants, joueurs de bonneteau. Us aiment à se trouver en contact avec des ouvriers malheureux et sans ouvrage.
— Les commissaires de police font-ils de fréquentes visites dans les garnis de ce genre? demanda le Préfet.
— Très peu ; il faut une circonstance pour la motiver, et la dernière opérée ici a donné pour résultat l'arrestation de trois voleurs et de deux filles soumises, leurs complices.
II a été déclaré au logeur vingt-deux contraventions, pour défaut d'inscription.
320 LA POLICE PARISIENINE
— Quel est cet homme aux vêtements râpés, que nous venons de croiser et qui vous a salué?
— C'est le déchu, l'ex-clerc de notaire, l'ivrogne incorrigible que vous avez vu ce soir dans le cabaret du Château Rouge. Il a couché, comme Mémèche, dans tous les postes de police (1).
Nous pouvons maintenant, pour nous rendre rue des Filles-Dieu, longer la rue de Venise; elle a son histoire, son cachet, et, dans certaines parties, on peut, en étendant les bras, toucher les deux côtés, tellement elle est étroite.
Plusieurs maisons surplombent, et la plupart des boutiques, munies à Fintérieur d'énormes verrous, servent de resserres aux voitures des marchands de quatre saisons.
Des filles habitent les autres boutiques, louées de 3 à 5 francs par jour.
Toutes ont dépassé la quarantaine, et se laissent aller à J'intempérance.
On les surveille attentivement; les agents des mœurs les considérant comme dangereuses pour les apprentis précoces , en assez grand nombre dans les rues Beaubourg, Simon-le- Franc et Quincampoix.
Nous voici arrivés à l'entrée de la rue des Filles-Dieu , dont les habitants du quartier Bonue-Nouvelle réclament la démolition depuis plus de vingt années.
(1) Hôtel transformé à la suite de la nouvelle ordonnance concernant la salubrité des logements loués en garni. (Juin 1885.)
Dans ce foyer d'infection morale et physique, on doit toujours amener l'espace, l'air et la lumière.
La population de travailleurs qui habite dans ce restant de la « Cour des Miracles », veut absolument soustraire ses enfants aux exemples et aux moyens de débauche répandus à profusion dans cette rue. Elle va en partie disparaître, et les historiens ne sont pas encore d'accord sur l'origine de son emplacement. On sait qu'il existait des maisons de retraite, créées du temps de saint Louis, pour les prostituées repenties.
La première fut celle des Filles-Dieu, et, selon l'usage, les criminels, qu'on allait exécuter à Montfaucon, étaient obligés de faire une station devant la croix des Filles-Dieu.
Les religieuses leur donnaient du pain et du vin.
Le peuple désignait ce repas sous le nom du « dernier morceau de pain. »
Le temps, les révolutions, le progrès ont tout transformé.
Les couvents disparus, à leur place se sont installés des lieux de débauche.
Cette rue plus longue que celles des Anglais, Maubuée et de Venise, ressemble à un cloaque; elle est étroite, encaissée entre des maisons aux murs lézardés, toujours boueuse, on dirait qu'il y pleut constamment, à en juger par les flaques d'eau sur lesquelles les habitants vident de temps à autre leurs vieilles paillasses, servant de lit à des ivrognes.
Le soleil est sur les toits des maisons : il
chauffe les greniers, les galetas, et malgré ses efforts, le milieu de la rue lui est interdit.
Cet extérieur n'a rien d'engageant ; mais qu'allez-vous dire de l'intérieur des maisons aux murailles crevassées , aux escaliers suintant l'humidité et conduisant à des taudis infects?
Les boutiques, petites, sans clarté, sont presque toutes occupées par des débitants de boissons d'une marque spéciale, des hôteliers indépendants, et des maisons de tolérance.
Autant de bouges servant de refuge à la prostitution, dans ce qu'elle a de plus ignoble, de plus hideux.
A l'hôtel de la Yierge, les sexes mélangés y couchent à la nuit.
Regardez toutes ces amuseuses , aussi intéressées que soumises: elles sont sur les portes, en infraction aux règlements administratifs, et provoquent les passants par des gestes et des propos professionnels.
Dans un état de perpétuelle défiance, elles se sauvent en nous apercevant. Nous sommes trois, c'est le nombre d'une ronde policière, et je suis personnellement connu.
Ce sont les hôteliers et les marchands devins qui viennent prendre la place des filles, ayant derrière eux la bohème populacière, composée de camelots et souteneurs servant d'avant et d'arrière-garde à ces vieilles racoleuses.
Nous les avons dérangés de leurs parties de cartes, souvent prises et reprises, pendant le séjour des femelles dans les maisons de passes.
Entendez-vous ces cris :
Ohé Ugène !
Ohé Zélie !
C'est la fille qui prévient son défenseur qu'un danger la menace.
Ils se cherchent en se hélant.
Voilà Ugène qui sort en courant d'un cabaret. Il n'est pas soigné, avec son pantalon effiloché, sa casquette plate, et ses souliers à semelles feuilletées.
Tous les deux vont se réfugier dans les maisons particulières de l'impasse de la Grosse- Tête, pour se mettre à l'abri de la police.
En 1835, on ne voyait dans la rue, aux devantures de boutiques, que des carreaux brouillés avec de gros numéros indicateurs.
Depuis 1871, il ne reste plus que cinq tolérances, et l'administration a fait enlever les carreaux et les numéros 14, lo, 17, 2o et 29, pour les remplacer par des persiennes vertes (1).
Pénétrons dans celle du n° 29, la dernière de la rue, vous aurez une idée des autres.
Quel état de vétusté et quel agencement!
Ce lupanar se compose :
D'une salle au rez-de-chaussée, qui sert à la fois aux filles et aux propriétaires.
Dans cette pièce, où l'on accède par un couloir mesurant à peine quatre-vingts centimètres de largeur, il y a trois tables en bois blanc, re-
(1) Juillet 1886. — Maisons de filles, disparues par la démolition de la plus grande partie de la rue des Filles-Dieu.
couvertes avec des toiles cirées usées, raccommodées et crasseuses à l'excès.
L'une de ces tables est placée en travers et en face de la porte d'entrée.
Elle sert de bureau.
Dans un coin, un poêle oii on fait la cuisine, il est pour le moment dépositaire d'une saucisse longue étendue sur un papier gras, près d'un litre de vin à moitié vide et d'un verre sale.
Au plafond de la salle basse, enfumée , est suspendue une lampe à essence minérale. La lumière projetée par un abat-jour en papier, frappe sur une caisse en bois peinte en rouge, et fait voir la tête fardée d'une vieille femme reposant sur un coussin rembouré de paille.
Coiffée en cheveux, en cheveux blancs^ elle est hideuse à voir avec sa bouche ouverte, dégarnie de dents.
hdi patronne y comme disent les habitués, une énorme femme, est malade. C'est le mari, un petit homme sexagénaire, maigre, jaune, coiffé encore à son âge de la traditionnelle casquette de soie à pont, qui est installé à la table servant de bureau-caisse.
C'est lui qui tient en observation la fille qui, de jour et de nuit, racole les hommes sur la porte.
La comptabilité est inconnue dans cette maison, où il n'existe aucun livre, aucun jeton de présence. Une ardoise suffit pour marquer /es passes; elle est accrochée dans un angle du mur de façade , à l'endroit le plus apparent de la pièce.
Chaque pensionnaire y figure par un numéro d'ordre et par rang d'ancienneté.
Sur ce tableau de courses, il y a six femmes, par conséquent six numéros d'inscrits sur V ardoise des passes.
En regard de ces numéros, qui remplacent les noms, et qui sont en quelque sorte des numéros matricules d'un nouveau genre, on marque le nombre de passes faites par chaque fille; puis, vers deux heures du matin, on totalise ce nombre et on règle la recette.
Le prix des passes est de un franc ])our la maison et un franc pour la fille.
Malgré la modicité du prix des affaires, il arrive que des filles montent dans les chambres sans être aperçues.
Aussi, le petit homme veille à ses intérêts, et pour éviter des inertes, il ne quitte pas une minute sa table-bureau.
C'est lui qui a la direction 5ene?^5e de F établissement dont sa femme est titulaire.
Sa principale et plus fatigante occupation consiste à se lever de sa chaise pour aller, un morceau de craie à la main, tracer un cran sur Tardoise, en regard du numéro correspondant à la fille qui monte avec un homme. Il apporte à ce travail une gravité comique.
On accède aux trois étages composant la tolérance par cet escalier boiteux , sombre , qu'on gravit en se courbant à moitié, et qui, comme le couloir, ne mesure pas un mètre de largeur.
Il y a six chambres, deux par étage. Une
seule est réservée à la maîtresse de la maison, les autres sont affectées au service, et leur mobilier est représenté par un misérable lit sans sommier, garni de draps que l'on change tous les mois, une petite table en bois blanc, une cuvette et un pot à eau, sales, écornés et ressemblant à de la terre, tant ils ont servi sans être nettoyés.
Le personnel d'une pareille maison est, comme vous devez le concevoir, monsieur le Préfet, enharmonie avec l'ameublement. Les pensionnaires sont d'un âge mùr, les plus jeunes dépassent la quarantaine. Après avoir, comme Mémèche, usé leur vie dans les cabarets et la débauche, elles se trouvent encore heureuses de pouvoir, en vieillissant, se faire inscrire dans ces sortes de maisons où elles ont un abri.
Et puis, n'étant pas nourries, par ce fait, elles ont une liberté relative, et pour manger elles se rendent chez les marchands de vins qui avoisinent la maison, et là, pour quelques sous, elles prennent un repas composé de bœuf, de pain, ou seulement de fromage.
Elles trouvent parfois le moyen de gagner un peu d'argent ; chez ces débitants de boissons, il y a toujours des pochards, auxquels
elles montrent leur nudité, moyennant une
légère rétribution.
Pendant qu'elles déjeunent ou dînent, s'il arrive un client dans la tolérance, la maîtresse envoie chercher la première venue. La chose terminée, la fille retourne achever son repas. Ceci vous explique la présence de la saucisse
et du litre abandonnés sur le poêle du rez-dechaussée.
— La rue des Filles-Dieu disparue, que deviendront toutes ces prostituées? demanda le Préfet.
— Les plus jeunes iront retrouver leurs congénères de la rue de Venise ; les autres peupleront les hôpitaux et les asiles d'aliénés, en attendant elles se réunissent dans la soirée à ce petit carrefour où aboutissent les rues Sainte-Foy, Saint-Spire, le passage du Caire et la rue des Filles-Dieu, pour se précipiter sur les individus qui passent en leur faisant des promesses obscènes.
La concurrence amène des discussions qui se prolongent pendant plusieurs heures. Il n'est pas rare de voir ces disputes dégénérer en véritables rixes, dans lesquelles les combattantes se pochent les yeux et s'arrachent la peau du visage et le peu de cheveux qui leur restent.
Personne n'intervient, et la bataille, commencée par elles, aussi par elles est terminée. Les souteneurs ne se montrent qu'à l'arrivée des gardiens de la paix.
Ce carrefour est surnommé le « Salon du Palais-Royal » oli se tient de neuf à onze heures le <( Sénat » de la prostitution.
Cette dernière qualification prend son origine dans l'âge avancé des femmes qui se livrent aux racolages.
Pour ne point quitter les souteneurs et les filles, et donner satisfaction au désir de M. René, nous pouvons revoir la taverne où nous
avons dîné. Elle est souvent visitée, à la sortie des théâtres, par des artistes et des hommes de lettres.
Justement, à droite en entrant, voici M. Hector Malot, Fauteur de Sans famille et de tant d'autres œuvres remarquables. Observateur très fin, toujours vrai, il cause avec un dessinateur, et M. Eugène Moret, romancier original, aux études charmantes et appréciées de gens de goût.
Ils viennent chercher ici des types avec la description exacte de leurs milieux et de leurs mœurs.
Le changement, dont je vous avais parlé, estil assez complet?
Filles et souteneurs semblent être les maîtres de l'établissement.
— Quelle quantité de femmes! dit M. René... Elles paraissent jolies, et cela fait plaisir à voir en sortant des rues Maubuée, Venise et des Filles-Dieu. Celle-ci, par exemple, fait exception avec son nez coupé; elle est horrible, en mangeant ses écrevisses. La connaissez-vous?
— C'est Irma la Roussotte ; elle a reçu de son souteneur un coup de bouteille qui lui a enlevé cet ornement.
Toutes les filles de débauche soumises ou insoumises, que vous voyez circuler de table en table, sont majeures et d'une aimable complaisance.
Fatiguées, presque toutes malades, elles pourraient enrichir la collection du musée Dupuytren.
Quant à leurs souteneurs, ils jouent aux
cartes, en surveillant les mouvements de leurs maîtresses.
Après ce dévergondage intérieur, il nous reste à voir celui du trottoir qui fait actuellement r honneur de nos boulevards.
Si vous voulez bien, nous stationnerons un instant à l'angle de la rue du Faubourg-Montmartre, afin d'observer ces groupes de trois, quatre ou cinq filles entourant les passants, leur parlant ouvertement, les prenant par les bras pour les emmener de force.
C'est un marché à prix variés, accompagné de paroles... toujours invariables.
Regardez la hardiesse de celles-ci, assez grandes, têtes nues, coiffées à la chien; elles gesticulent, tournent sur elles mêmes, et vont s'emparer de ce jeune homme. Saisi parle bras, il se défend, lutte pour se dégager, et reçoit de l'une d'elles un coup d'ombrelle surle...basdes reins.
Et ces jeunes filles, habituées des passages, courent après les hommes avec plus d'audace que les vieilles créatures de la rue des Filles- Dieu, et cependant l'aînée ne paraît pas avoir quinze ans.
Dans la journée, vous avez vu ce qui se passait sur la chaussée et les trottoirs de nos principales voies, eh bien si cela continue, les boulevards, notamment ceux situés entre la porte Saint-Denis et la Madeleine , ne seront plus abordables pour les familles, les honnêtes gens et les étrangers.
On les désertera.
A partir de midi, rencombrement commence et ne cesse pas avant deux heures du matin.
La chaussée est envahie par l'exhibition de ces voitures-réclames aux formes et dimensions ridicules.
Aujourd'hui que tout se métamorphose en agent de publicité ambulante et roulante, des imitateurs chercheront à faire plus grand , plus grotesque, et avant peu, des chars et des cavalcades, rappelant ceux de la mi-carême, seront mis en circulation.
Le carnaval, qu'on croyait mort, deviendra permanent.
En effet, sur les trottoirs, ces femmes et ces hommes affublés de costumes-affiches, défilant en procession avec leurs têtes d'animaux, ne rappellent-ils pas déjà le mardi gras?
Non contents d'entraver la liberté de la rue, tous ces individus porteurs de planches garnies d'annonces, font courir de réels dangers aux inoffensifs piétons.
Une chute de l'un d'eux pourrait être la cause de graves accidents.
En présence du développement que prend la moderne réclame, on se demande ce que l'on imaginera dans l'avenir?
Tous les jours, comme ce soir, comme de main, vous pourrez constater sur nos plus attrayants boulevards, l'activité déployée par les filles et les souteneurs, la présence des débitants de cartes transparentes, le commerce des petites marchandes de fleurs, presque toutes suivies d'êtres immondes, cherchant querelle
aux passants qui se permettent Je repousser le bouquet qu'elles offrent, et qui n'est que l'accessoire.
Sur les bancs, vous voyez coucbés ces rôdeurs, vagabonds repris de justice, gens sans aveu, sans domicile, au langage révoltant, lorsqu'on les dérange, à la tenue plus révoltante encore si on les force à se lever.
Aux abords des cafés, autour des tables et des chaises devenues de plus en plus envahissantes, grouillent des couples exploiteurs d'enfants. Ces pauvres petits êtres, pieds nus, demandent d'une voix suppliante l'aumône en tendant une main crasseuse munie de crayons ou de papiers à lettres.
C'est la licence effrénée qui a formé l'indépendance de la canaille, et la démoralisation est tellement grande, que le suicide, chez les enfants, prend une marche progressive, il devient banal. Vous entendrez demain ces trois petites filles à l'esprit hanté par des idées noires, et qui avaient l'intention de se jeter, ce soir, dans le canal.
Ces pauvres enfants ne paraissaient pas vicieuses.
Le mal existe, profond, personne ne peut le contester; il faut le combattre, en mettant un peu d'ordre et de moralité d'abord sur nos voies publiques, cai' l'honnêteté de la rue disparaît.
L'ordure n'est plus seulement sur le sol, elle s'étale autour des colonnes indispensables, aux devantures des kiosques, et monte le long des
murailles par des affiches aux images coloriées annonçant des publications d'ouvrages condamnés, sous les précédents régimes, et qui n'ont rien de politique.
Aux étalages des petites librairies, figurent des dessins naturalistes expliquant les sousentendus de l'imprimé, puis des photographies représentant des inconnues en costume primitif. Les crimes, les viols, les attentats aux mœurs ^nt leurs illustrateurs spéciaux, reproduisant 50US leurs différentes phases les constatations judiciaires. C'est en face de ces horribles gravures noires, enluminées de rouge, que les enfants se groupent, le matin, en se rendant à l'école. On infiltre ainsi à la jeunesse le poison intellectuel, non moins dangereux que l'empoisonnement alimentaire.
Le mal est tellement grand, que le réjouissant Guignol devient pornographe; il écœure les mères de famille et n'amuse plus les bébés.
Si c'est ainsi que l'on entend protéger l'enfance, mieux vaudrait lui laisser croire qu'il a au ciel un paradis.
— Mettre Guignol à la raison, cela est facile, dit en riant le Préfet de police ; mais je suis très ému de ce que je viens de voir, et vous me donnerez un rapport général très détaillé sur les formes que revêt à notre époque la prostitution, et j'entends tout savoir.