‹ Un joli mondeChapitre 5 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A la Sûreté

Les bureaax et postes du service de sûreté •occupent dans le Palais de Justice, à l'angle du quai de l'Horloge et de la rue de Harlay, seize petites pièces, moitié à l'entresol et moitié au rez-de-chaussée, ou, pour être plus exact, dans le sous-sol, attendu que de ce côté le rezde-chaussée du Palais se trouve à un mètre cinquante centimètres au-dessous du niveau de la voie publique.

Enfermé dans l'une de ces pièces ayant plus l'aspect d'une c&llule que d'un cabinet, le Chef de la sûreté compulsait attentivement plusieurs dossiers concernant un même individu, escroc émérite, changeant de nom à chaque instant, et •dont on n'avait encore pu établir l'identité.

C'était un après-midi du mois de Le soleil, au-dessus de l'horizon, répandaii encore

au dehors une douce clarté ; mais il ne pénétrait plus dans le cabinet entre les solides barreaux de l'unique fenêtre, exiguë, carrée, donnant sur la rue de Harlay, véritable jour de souffrance, empêchant de lire et de distinguer les portraits photographiques étalés sur le meuble-bureau.

Le Chef de la sûreté allait sonner pour demander une lampe, quand un grand vieillard maigre, doyen des agents, remplissant, en raison de son âge, les fonctions de gardien, entra avec précipitation.

A voir son effarement, on devinait que quelque chose d'insolite se passait dans le service.

— Monsieur. . . monsieur. . . , dit-il, aussitôt que la porte fût refermée, il y a là un jeune homme qui veut vous parler.

— Mais quoi d'étonnant à ce qu'un jeune homme veuille me parler?

— Oh ! mais ce n'est pas un visiteur ordinaire

— Un prince étranger, peut-être ?

— Plus que cela. Il dit se nommer M. René, et être attaché au secrétariat particulier du Préfet de police. Vous comprenez, un Secrétaire particulier du Préfet. . . jamais je n'en ai vu venir ici.

— Attendez-vous à d'autres surprises, mon brave Foissy, dit le Chef de la sûreté, en souriant de l'étonnement de son fidèle subordonné.

— Un Préfet qui envoie son Secrétaire particulier à la Sûreté. . . c'est égal, je n'en reviens pas.

— Apprenez donc que notre nouveau Préfet a un caractère exceptionnel. Il est jeune, actif, spirituel et affable, ce qui ne gâte rien. Il ne déteste pas les anciens serviteurs qui ont du mérite. Son influence est grande, et si nous avons la chance de le garder, nous pouvons espérer enfin d'utiles réformes. Il se rendra probablement ici un de ces matins.

— Pas possible ! exclama le vieux père Foissy. J'aurai l'honneur, avant de mourir, d'annoncer le grand, grand Chef à mon Chef?... Mais la Sûreté n'est plus un enfant... elle va donc enfin devenir un homme !

— Peut-être !... Mais faites entrer M. René, qui doit s'impatienter.

En abordant le Chef de la sûreté, M. René lui donna une cordiale poignée de main, et lui demanda s'il avait disposé de sa soirée?

— Pas précisément.

— C'est au mieux. Mon oncle, qui s'intéresse à votre service, voudrait visiter les bas-fonds de la capitale ; il a l'intention d'étudier par lui-même le Paris-vicieux.

— Cela tombe à merveille. C'est aujourd'hui le lundi qui suit le samedi de paye ; nous ne pourrions mieux choisir notre moment, pour pénétrer dans les bouges où les ouvriers débauchés vont laisser leur salaire, leur raison et leur santé. Si la soirée se maintient belle, M. le Préfet n'aura pas perdu son temps.

— Ni moi non plus, car je suis tout autant que lui désireux de m'instruire. Espérant, dans quelques années, faire partie du corps diploma-

tique, j'ai besoin de voir de près les hommes et les choses. La connaissance de tous les mondes ne peut m'être que profitable.

— La diplomatie était, autrefois, un art élevé jusqu'à la perfection ; mais, depuis quelques années, on a commis pas mal de bévues, et l'avenir est aux jeunes gens ayant la finesse^ rintelligence et le tact voulu pour relever, dans notre pays, cette carrière, tombée avec notre prestige monarchique. Je fais des vœux, monsieur René, pour que vous soyez un de ces rénovateurs.

— Je ferai mon possible, pour atteindre ce but.

M. René se leva pour prendre congé en disant :

— Ainsi, c'est convenu? A ce soir!

— A neuf heures, place Saint-Michel, devant la fontaine, répondit le Chef de la sûreté en reconduisant son visiteur.

Dans l'antichambre, le jeune Secrétaire regardait avec stupéfaction les plafonds bas et enfumés.

— Qu'est-ce qui vous étonne? demanda en souriant le Chef de la sûreté, qui avait suivi son regard.

— Mais... il me semble que vous êtes assez mal installé.

— Dites donc affreusement mal, et vous serez dans le vrai. Tenez, si vous le voulez, nous allons parcourir rapidement les locaux du service. Pour un jeune homme qui désire s'instruire, tout est bon à voir.

Nous avons ici, à l'entresol, neuf bureaux. Entrons dans le premier venu — ils sont tous pareils. — Examinez l'élévation de ces plafonds, à peine 2"" oO. Regardez ces petites fenêtres carrées percées, dans ces épaisses murailles, comme des meurtrières de forteresse, et grillées à l'instar des cellules de Mazas.

Pas d'air, peu ou point de lumière ; le gaz allumé toute la journée.

Malgré ] 'exiguïté du local, dix employés y travaillent sans interruption, de neuf heures du matin à onze heures du soir.

L'été, bien avant la fin de la séance, il y a ici 30 à 40 degrés de chaleur, et malgré portes et fenêtres ouvertes, lair ne se renouvelle pas.

L'hiver... oh! l'hiver c'est encore plus atroce !

De six heures du matin, heure à laquelle le garçon cornmence à faire le nettoyage des bureaux, jusqu'à onze heures du soir, ces trois becs de gaz ne s'éteignent point une seule minute, brûlant constamment à fenêtre fermée. Quand, sur le point d'être asphyxiés, les employés se décident à l'ouvrir les deux plus proches de cette ouverture passent subitement de cette température sénégalienne à celle de l'air extérieur, variant de cinq à dix degrés audessous de zéro.

Regagnons maintenant l'unique couloir, absolument privé d'air extérieur, sur lequel ouvrent tous ces réduits, rangés comme autant de souricières.

Ne trouvez-vous pas qu'il y a une grande

analogie entre ces bureaux et les cages des animaux féroces du Jardin des Plantes, avec cette différence que si l'espace est limité pour les fauves, ils ont du moins ce qui manque ici, l'air et la lumière ?

— C'est affreux, dit M. René.

— Descendons maintenant au rez-de-chausséesous-sol. Voyez la même disposition des mêmes cellules et du même couloir.

Quand le public entre ici, il est pris d'une terreur glaciale. Ces portes aux apparences mystérieuses, ces agents vêtus de noir qui circulent silencieusement, conduisant des prisonniers encore plus silencieux et tristes, que l'on mène dans le fond de ce couloir obscur et fétide où sont les chambres de sûreté surnommées violons et qui rappellent les oubliettes des temps jadis... tout cela donne aux visiteurs un frisson d'épouvante.

La Société protectrice des animaux réclamerait à grands cris l'application de la loi Grammont^ s'il prenait fantaisie à votre oncle et à son Chef de la Police municipale de parquer ici des chevaux ou des bestiaux.

Toutes les fenêtres sont garnies de solides barreaux. En cas d'émeute ou d'incendie, si l'unique porte se trouvait obstruée pas un agent n'échapperait.

On éprouve un avant-go lit de la prison. Que dis-je ?... On y est déjà.

Pour l'assassin, c'est la première station du chemin qui mène à l'échafaud, la chambre du condamné à mort.

— Par qui sont occupés ces locaux du rez-dechaussée ?

— Par les agents du service actif, qui, à tour de rôle, y séjournent vingt-quatre heures. C'est la partie disponible du personnel, appelée j^ermaiieiice, prête à marcher de nuit et de jour ; ce sont les chasseurs sans armes, chargés de surveiller, traquer et prendre le gibier malfaisant, nuisible, dont vous verrez ce soir dans notre tournée de nombreux échantillons. Agents et malfaiteurs sont constamment en éveil, il n'y a pour eux ni jour ni nuit, et l'année ne finit pas. C'est le mouvement perpétuel.

Yoici la cellule où sont déposés provisoirement les grands escrocs, boursiers, coulissiers, remisiers, tous hommes véreux, tripoteurs d'affaires aussi véreuses que leur personne, gens audacieux et prétentieux, qui s'intitulent modestement : les Rois de la République, parce qu'ils sont les lanceurs d'affaires, les inventeurs de Y anonymat , espèce de société ayant pour but de perfectionner Fart des accaparements et de donner un semblant de valeur aux choses les plus étranges.

Comme ces faiseurs d'opérations financières d'assez mauvaise odeur sont protégés par des personnages influents, la Justice et la Police hésitent à les écrouer, avant d'en avoir référé en haut lieu ; et en attendant des ordres ministériels, on leur impose un petit séjour de vingt-quatre heures dans cette pièce, où des agents les gardent à vue.

Que de personnalités connues ayant manié

dos millions, ont couché sur cet étroit matelas f Passant subitement d'une chambre capitonnée dans cette cellule humide, dénudée, ils ont du faire de tristes réflexions sur la fragilité de la hausse et de la baisse. . . de l'espèce humaine. Les agents surnomment ce petit local : La Corbeille de la Bourse.

C'est dans les bureaux de l'entresol que sont classés' les dossiers, les fiches et les photographies des criminels trouvés et à rechercher.

Il n'y a pas en France de préfecture de première classe aussi riche en archives de ce genre.

C'est la centralisation des documents concernant la nombreuse famille des malfaiteurs qui s'accroît rapidement et, comme la postérité d'Abraham, se répand partout, formant ce que nous appelons : l'Armée du mal.

A chaque membre plus ou moins visible de cette ténébreuse et malfaisante famille, qui a des ramifications même ici, il faut constituer un état civil, son origine, sa nationalité, sa nature, sa vie, ses mœurs, ses habitudes. Ce sont des vérifications, des examens de dossiers, des fiches à étudier, des photographies à analyser... Vous le voyez, c'est un travail de Bénédictins,, pour arriver à établir l'identité de ceux qui cherchent toutes les occasions pour exercer leur coupable industrie en exploitant avec artifice la confiance, pour ne pas dire la bêtise humaine.

La recherche du progrès par les arts, les lettres et les sciences, est de beaucoup moins

pénible que le patient et quotidien échenillage de la société.

— Et combien gagnent les agents que vous employez à cette ingrate besogne ?

— ■ C'est selon la classe à laquelle ils appartiennent. Il y en a quatre variant de 1,400 à i ,700 francs. Avec cela, ils touchent aussi 18o francs d'indemnité de loyer et 120 francs pour leur habillement. L'ensemble de leurs émoluments varie donc de l,70o à 2,005 francs par an.

— Mais au moins l'avancement est rapide?

— Il faut une moyenne de dix années pour arriver à ]a première classe, qui est la moins nombreuse.

— Combien faut-il de temps poar avoir droit à une retraite?

— Yingt-cinq ans, au bout desquels une pension leur est liquidée à raison de 850 francs, quand leur traitement est de 1.700 francs. Le fonds de pension des retraites est la propriété du personnel, qui verse 5 0/0 des appointements.

Peu d'agents parviennent à accomplir les vingt-cinq années requises. Les uns, trouvant le métier trop pénible, se retirent après un essai de quelques mois, d'autres sont révoqués pour des faits sans gravité, et beaucoup meurent en exercice par suite des bronchites, fluxions de poitrine et antres maladies contractées dans le service.

Le poignard et le revolver des voleurs et des assassins sont moins dangereux pour eux que

les surveillances pendant l'hiver. Souvent il arrive qu'un simple coup de poing reçu au creux de l'estomac leur fait cracher le sang, et ces obscurs serviteurs s'éteignent lentement sans bruit, sans éclat, la plupart dans une chambre garnie ou sur un lit d'hôpital.

— Les sommes versées pour la retraite par ceux qui quittent l'administration avant leur temps accompli leur sont-elles restituées?

— Non. Elles sont acquises au fonds de pension des retraites.

Ce sont les Petits qui assurent la retraite des Gros.

— Le traitement des agents étant insuffisant pour leur assurer des moyens d'existence, ils doivent, ceci est forcé, avoir d'autres occupations pour subvenir aux besoins de leurs familles ?

— Nullement. Il leur est interdit de se livrer à un travail quelconque en dehors de l'administration, et leurs femmes ne peuvent même pas être concierges.

— Comment peut-on trouver des hommes pour accomplir un pareil métier? — On a donc raison de dire qu'il faut îxyoiv tué j)è7'e et mère pour faire partie de la Police.

— On exige cependant des agents des garanties d'honnêteté, d'honorabilité et de moralité,' qu'on ne demande pas toujours à des Conseillers municipaux, à des Députés ou à des Sénateurs.

A l'origine de la Police de sûreté, on recrutait le personnel parmi les individus ayant un

passé déplorable et des antécédents judiciaires. Ce fut une grande faute.

Sa mission de dévouement était dénaturée et compromise par l'emploi des repris de justice. De là est née, chez beaucoup de personnes, la prévention qu'une promiscuité existe entre l'agent et le criminel ; cette prévention existera longtemps encore , bien que Je système de recrutement ait été modifié depuis un demisiècle. De nos jours, un agent de la sûreté ne doit point avoir de casier judiciaire.

Le croiriez-vous ? — J'ai reçu hier une lettre m'apportant un renseignement sérieux, positif, sur une association de faussaires. Cette lettre a pour auteur un homme établi. Elle a été écrite sur une facture à en-tête, et l'enveloppe porte cette suscription :

« Aîf successeur de M. Vidocq, rue de Jérusalem. »

Cette rue et Yidocq ont disparu depuis longtemps; mais leur légende est restée.

— Votre commerçant a voulu faire une farce.

— Ne le croyez pas. Appelé devant moi, ce matin, il a confirmé les faits signalés par sa lettre.

Pour revenir au recrutement du personnel, je vous dirai que les candidats ne manquent pas ; mais malheureusement, les qualités policières se perdent d'autant plus, que ce ne sont jamais les plus méritants qui sont nommés ; mais les plus recommandés. On se préoccupe beaucoup de la nuance de leurs opinions politi •

o4 LA POLICE PARISIENNE

ques, et pas assez de leurs qualités et de leurs aptitudes.

Tel candidat dont le grand-père a été Officier du temps du roi Louis-Philippe ; tel autre dont le père a été fonctionnaire sous Napoléon m, sont réputés royaliste ou bonapartiste, -et mis à l'écart quel que soit leur mérite.

Tout en causant ainsi, le Secrétaire du Préfet et le Chef de la sûreté avaient quitté les bureaux ■et se trouvaient sur la place Dauphine.

— Il y a en effet, dit M. René en manière de conclusion, un ensemble de faits regrettables, nuisibles au bon fonctionnement de votre service ; mais où est le remède ?

— Oh ! le remède est bien simple : avec un peu de bonne volonté, on peut facilement l'appliquer. 11 ne s'agit que de supprimer les abus nés dans la routine, abus que les hommes d'opposition combattent énergiquement, lorsqu'ils ne sont point au pouvoir ; mais dont ils usent et abusent en prenant le commandement.

— Vous devriez parler de cela à mon oncle.

— C'est mon intention, en attendant, n'oubliez pas notre rendez-vous de ce soir : place Saint-Michel devant la fontaine, à neuf heures précises. Une tenue simple, le chapeau de touriste... et de touriste observateur.

— Quel est votre programme pour la soirée?

— Je ne puis rien vous dire à l'avance : vous verrez.

UN JOLI 310NDE 55

Page 1