CHAPITRE IV
Ii'oeil au télescope.
Nous voici parvenus au quatrième entretien sur les o choses lunaires » et nous avons déjà fait au point de vue mécanique de sérieux progrès dans l'étude de notre satellite.
Résumon6-les rapidement ; ce sera une occasion de ne pas les oublier, tout en les complétant.
Au début, les matériaux qui devaient plus tard donner naissance à la Lune étaient répartis sous la forme d'un immense anneau encerclant de loin le globe atre. La Lune n'a donc jamais appartenu à la Terre comme le croyaient le célèbre Laplace et bon nombre de ses adeptes qui sont encore vivants.
A plus forte raison, ne devons-nous pas îomber dans l'excès de cet astronome
américain qui, de bonne foi, s'imagine que la Lune s'est détachée un beau jour de la Terre, alors que celle-ci était entièrement formée.
Cette boule énorme roulant dans le ciel et illuminant nos paysages terrestres, qu'est-elle en réalité, disait-il récemment, sinon un morceau de notre planète comblant autrefois le vide laissé sur nos cartes par la grande dépression du Pacifique?
L'Astronomie, qui est actuellement une véritable science, ne saurait souscrire à ces théories fantaisistes.
Lorsque l'anneau dont tantôt nous retracions l'histoire s'e6t aggloméré en une seule masse pour former la Lune, celle-ci a continué à tourner autour de
La Lune décrivant non une circonférence mais une ellipse autour de la Terre, il s'ensuit qu'elle nous parait plus ou moins grosse suivant la distance. Les trois figures représentent la grandeur apparente de la Lune aux distances moyenne et extrêmes.
nous et Newton a démontré le premier qu'en la circonstance, elle obéit simplement à la loi de la pesanteur. C'est seulement en vertu de l'impulsion première qu'elle ne tombe pas directement Gur la Terre : mais supposons que tout à coup cette force s'évanouisse, immédiatement l'astre des nuits, comme une simple pierre, se mettrait en marche et rejoindrait notre globe en moins de 5 jours, de 24 heures.
Xous avons admis pour plus de simplicité que la Lune décrit une circonférence ; en réalité, elle obéit aux lois de la gravitation découvertes par Kepler, et son
orbite légèrement aplatie a la forme d'une ellipse.
La Terre n'étant pas située au centre de figure, il s'ensuit que la Lune est tantôt plus proche, tantôt plus éloignée.
A sa distance moyenne, elle se trouve à 384 446 kilomètres seulement. Son mouvement relatif par rapport à la Terre n'excède guère un kilomètre à la seconde, mais en même temps elle participe à la translation de notre globe autour du Soleil.
La figure qu'elle décrit dans l'espace n'est donc pas en réalité une circonférence ni même une ellipse, mais une courbe plus facile à représenter qu'à définir.
Le6 perturbations que ce boulet de 3 480 kilomètres de diamètre circulant autour de nous apporte à notre marche sont inimaginables-
Au moment de la pleine Lune, celleci diminue l'attraction du Soleil; à la nouvelle Lune, c'est-à-dire lorsqu'elle passe entre le Soleil et nous, *on attraction s'unit à celle de l'astre du jour pour défcrmer un tant soit peu l'orbite de la
Terre. Se trouve-t-elle en arrière de notre planète, elle diminue notre vitesse, tandis qu'elle l'accélère lorsqu'elle passe en avant de notre chemin de translation.
Tout cela pourrait être aisément soumis au calcul, mais sa marche, hélas! ne se fait pas dans le plan de notre orbite, et nous avons vu que l'inclinaison des deux plans e6t de 5°, 8 en moyenne, ce qui veut dire que là encore il y a variation, si bien que finalement les astronomes ont fort à faire pour se reconnaître dans ce dédale de masses, de positions, de distances, etc.
Ajoutez à cela que l'ellipse idéale tra-cée par la trajectoire de la Lune est elle-même déformée par l'attraction terrestre, que son aplatissement s'accroît pendant un certain temps pour diminuer dans la suite et vous aurez une faible idée du casse-tête chinois que la Lune inflige aux adeptes de la Mécanique céleste.
La durée de sa révolution, c'est-àdire le temps qu'elle met à revenir en face d'une même étoile, est connue à moins d'un centième de seconde, mais elle est variable.
Actuellement elle est voisine de 27 jours 7 heures 43 minutes, 11 secondes 55 centièmes.
Pendant ce temps elle accomplit un tour entier du ciel ; elle se déplace donc chaque jour d'une façon très sensible.
Et, en fait, si pendant une belle nuit vous considérez la distance apparente de la Lune à une étoile située dans son voisinage, vous vous apercevrez au bout de quelques heures de ce déplacement considérable qui atteint un peu plu6 de 1 3 degrés dans le sens contraire au mouvement de la sphère céleste.
Il s'ensuit que chaque soir la Lune
se trouve en retard de 3 4 d'heure envisur sa position de la veille.
Le jour solaire étant lui-même quelque peu variable, on comprend dès lare qu'il est impossible de fonder un calenr sur l'observation de la Lune.
Si vous observez la Lune d'un jour à l'autre, vous / «pie chaque soir elle se déplace vers la gauche d'une petite quantité ; elle a donc un mouvement propre par rapport aux étoiles.
118 aurons dans la suite l'occasion de revenir sur des notions analogues pour compléter notre « Mécanique lunaire »; en ce moment nous avions mieux à faire. De la fenêtre apercevez- vous le disque de la pleine Lune qui s'élève lente- I dans le ciel ?
v te, montons à l'observatoire.
La nuit est d'une transparence par- ■, la brise s'est calmée et si les hautes régi< ns de l'atmosphère ne sont pas agitées, la vision télescopique sera merveilleuse, nous hâtons p. .s cependant et •dons d'une façon systématique.
Prenez d'abord cette jumelle de thé à tre dont le grossissement est de 3 fois.
.trdez : le disque de la Lune, d'après ce que nous avons dit précédem- • . doit vou:; paraître 9 fois plus grand face.
qu'aperçut Gali-
la première fois qu'il dirigea une lu-
sur la Lune.
< ment comme grand ur », car
'out d'abord la
ne de ses phases, en
Tannât 1610.
A ce moment, certains détails que vous apercevez noyés par la lumière solaire, étaient plus accentués et ce fut alors qu'il les compara aux yeux de la queue d'un paon, apparentant ainsi les grâces de Phœbé aux charmes de l'oiseau de Junon.
Mais ce que vous pouvez apercevoir aujourd'hui d'une façon plus parfaite qu'à l'œil nu, ce sont les taches sombres distribuées irrégulièrement.
Vous ne reconnaissez plus le visage que vous avez coutume d'y trouver et que les anciens y voyaient, il y a plus de 2 000 ans, comme le prouvent ces vers d'AmyO't qui traduisent le grec de Plut arque, citant lui-même le poète Agesianax :
De feu luisant elle est environnée
Tout à l'entour ; la face enluminée
D'une pucelle apparaist au milieu,
De qui l'œil semble être plus rouge que bleu,
La joue un peu de rouge colorée.
Toutes ces surfaces sombres intriguaient beaucoup les anciens astronomes qui finalement les prirent pour de vastes mers.
Au fond ce n'était pas si mal imaginé et le P. de Rheita nous en donne l'explication dans un ouvrage qu'il fit paraître en 1645 à Anvers et qu'il dédia... à Jésus-Christ!
« Non seulement, dit-il, l'aspect de la pleine Lune n'est pas différent de celui que présente la Terre vue par un très beau temps, du haut d'une montagne élevée, mais lui ressemble beaucoup. En effet, comme on a pu souvent en faire l'expérience, les prés et les champs, les montagnes et les lieux en contre-bas, éclairés par la lumière solaire, plongés dans elle, sont bien visibles du haut d'une montagne, tandis que les eaux, les lacs, les fleuves et les mers paraissent réellement plus sombres.
a Mais si après s'être élevé au-dessus de la Terre de mille, dix mille ou vingt mille lieues, ou de toute la distance qui nous sépare de la Lune, on observait la T . re avec une excellente lunette je ne doute pas qu'elle n'apparût comme pré-
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L'une des pids kNClBNNR* représentations de t.\ Lune, est due ai père ûapi GIM Marie de Rheita (1645).
Cette carte ne porte aucun nom de détail. Dnns le haut, Tycl Il bien visible avec ses
rayons divergents.
mt de grandes ressemblances avec la face de la Lune. »
Il était donc admis à cette époque
les taches sombres étaient des mers
auxquelles on donna des noms, et bien
il soit prouvé maintenant que la Lune
renferme pas une goutte d'eau, les astronomes actuels ont eu la paresse de Efir contre cette déplorable nomenclature.
Kepler et Scbeiner firent bien des cartes de notre satellite, mais la première digne de ce nom fut gravée par Michel Florent, van Langren, connu plutôt sous 1- nom de Langrenus. Cette carte parut complète en 1645.
Son auteur fut le premier qui probaent adopta des noms d'hommes célèbres pour les formations lunaires.
A cette époque Peyresc et le chanoine Gassendi de Digne entreprirent, eux
si, une carte complète, mais ils délaissèrent leur travail dès qu'ils apprirent qu'Hévelius avait eu la même idée.
Laissez maintenant votre jumelle et veuillez regarder dans cette modeste lurette grossissant une trentaine de fois en diamètre. Les nouveaux détails que vous apercevrez vous donneront une idée de la cc-mplexité que présentait aux yeux des a-tronomes de 1650, le disque de la pleine Lune qu'ils désiraient fixer par le dessin.
Les montagnes lunaires apparaissent en teintes brillantes, certains cirques
dus laissent voir leur intérieur plus
bre, des traînées blanchâtres rayonnantes s'échappent des flancs de quelques-uns et la surface grise des « mers » qui n'en sont pas offre une variété d'aspect tout à fait déconcertante.
Tout cela aurait dû ouvrir l'œil des
mien sélénographes.
Point du tout! Hévelius fit comme re et renchérit même dans 3a nomenclature.
Cet Hévelius, dont le véritable nom était Hovel, fut un passionné de la Lune.
Il naquit à Dantzig en 1611 ; son père, i be brasseur de cette ville, le destina a:; commerce, mais Hévelius nourrissait
d'autres projets. Jeune encore, il partit pour Londres achever ses études, puis il vint à Paris où il 6e lia d'amitié avec le P. Mersenne, Boulliaud et Gassendi, alors professeur au Collège de France.
Jusque-là il -avait surtout cultivé les mathématiques, mais une éclipse de Soleil qui eut lieu le 1er juin 1631, l'aiguilla vers l'Astronomie.
Rentré dans son pays en 1634, devenu brasseur à son tour, il n'eut d'autre soin que d'étudier la Lune. Les observations qu'il avait faites la nuit, il les gravait lui-même au burin sur cuivre, le jour suivant.
Il obtenait ainsi des planches d'une rare beauté et qui, pendant plus d'un siècle firent autorité dans le monde des sélénographes.
Lorsqu'il fallut donner des noms aux détails des cartes, Hévelius se vit fort embarrassé.
Il aurait désiré placer « là-haut » des noms d'ho-mmes célèbres, mais, ainsi qu'il nous le dit lui-même, il renonça à ce projet de crainte de se faire des ennemis deceux qui auraient été oubliée ou qui auraient trouvé leur part trop petite.
Il se décida donc à transporter dans la Lune, nos mers, nos villes et no6 montagnes.
Mais de cette nomenclature qui en valait bien une autre, et qui fut publiée après cinq années de veilles laborieuses dans sa S éléno graphie, il ne reste aujourd'hui, sur 250 noms, que ceux des Alpes, des Apennins et de quatre promontoires.
Le jésuite Riccioli, de Bologne, n'eut point les scrupules d'Hévelius.
Il connaissait les hommes et utilisant les observations de son confrère Grimaldi, il n'hésita pas à placer dans la Lune les noms des savants.
Ceux-ci, flattés dans leur amour-propre, devaient se donner de garde de les enlever et voilà comment, depuis 1651, la Lune est devenue le cimetière des astronomes et le Panthéon des savants.
Quelques esprits chagrins protestèrent bien un peu et reprochèrent à Riccioli d'avoir fait la part trop belle à ses
Cette carte! du • .1 Michel Êïorenl van Langren, connu bous le nom de Langrenus, date aussi de 1 45,
caais, pou la première rois, on a l'ait un essai de nomenclature lunaire Ces! donc la ptos
ancienne <-arte lunaire que nous connaissons.
Un lour dans la Lune
illustres confrères de la Compagnie de Jésus ; mais la crainte d'être rayés de la liste l'emporta et tout le monde fut satisfait.
D'ailleurs les savants anciens ne furent pas oubliés, et on vit s'élever dans la Lune des cirques fameux qui portèrent les noms cl' Archimède, de Platon, d'Aristarque, de Ptolémée, de Copernic, de Tycho. de Kepler, etc.
Les mers Caspienne, Méditerranée, Pont-Euxin, imaginées par Hévelius, furent remplacées par mer des Crises, mer des Humeurs, des Pluies, de la Fécondité, mer du Froid et autres dénominations aussi fantaisistes.
Il faut aller ensuite jusqu'en 1680 pour trouver un autre essai intéressant de carte lunaire. Dès 1673, l'Italien Dominique Cassini, qui venait de recevoir ses lettres de naturalisation et qui fut le premier Directeur de l'Observatoire de Paris, avait fait dessiner par Patigny toutes les phases de la Lune marquées de pur en jour. L'artiste se servait pour cela d'une grande lunette de 34 pied6 qui existe encore.
Les dessins ne furent pas publiés, mais Cassini en donna une carte résumée contenant en même temps ses propres observations. Elle parut en 1692 et le cuivre en fut conservé à l'Imprimerie royale pendant longtemps, mais un beau jour le directeur de cet établissement national jugea à propos de se débarrasser d'une portion du matériel encombrant ses magasins, et la carte de Cassini se trouva comprise dans un lot aoheté par un chaudronnier.
Et ce fut grand dommage, car si nous possédons encore quelques réductions de ce beau travail, aucun original n'est parvenu jusqu'à nous.
« Ce directeur, ajoute naïvement Arago qui tenait cette histoire de Bouvard, n'était pas, comme on peut le présumer, un amateur d'astronomie. » Nous le croyons bien volontiers.
La planche de Cassini avait 50 centimètres de diamètre ; La Hire, peu après, entreprit un globe lunaire, puis une
carte de 4 mètres de diamètre qui resta longtemps exposée dans un cadre ncir sur l'escalier de la bibliothèque Sainte Geneviève.
Vint ensuite (1762) la carte réduite de Tobias Mayer (20 centimètres) qui resta la seule exacte jusqu'en 1824.
William Herschel, dont nous avons déjà retracé l'histoire dans les volumes précédents, s'occupa aussi beaucoup de ! ! Lune, mais il ne nous a laissé aucun dessin de se6 observations
Pourtant il contribua indirectement à la connaissance plus approfondie de notre satellite et ceci d'une façon assez inattendue.
Comme il construisait ses télescopes par centaines, afin .de choisir les meilleurs pour ses observations, et que d'autre part la pension qu'il recevait du roi était fort insuffisante pour son entretien, il eut l'idée de vendre à ses collègues le6 miroirs qu'il n'utilisait pas.
Bientôt sa renommée comme opticien devint européenne; partout on appréciait ses télescopes à leur juste valeur et pour une fois le proverbe qui affirme que « l'Astronomie ne nourrit pas ses adeptes » fut trouvé en défaut.
La vente des miroirs fut pour Herschel une source de profits presque illimités.
Le roi d'Angleterre lui demanda quatre télescopes de 10 pieds : Herschel les lui laissa à 15 600 francs; c'était pour rien ! Le roi d'Espagne fut plus généreux et lui donna 78 750 francs pour un télescope de 25 pieds de distance focale.
Deux instruments plus petits lui furent payés 57 750 francs par Lucien Bonaparte qui en fit l'acquisition en 1814.
L'échelle régulière des prix commençait à 5 700 francs pour un réflecteur de 7 pieds et montait à 65 000 francs pour un instrument de 20 pieds; les commandes étaient innombrables.
On pourrait croire de prime abord que la dissémination dans le monde savant de ces puissants télescopes, bien supérieurs à tous ceux que l'on avait construits avant Herschel, allait faire ac-
Hévelius et sa femme relevant la position des astres. D'après la Machina Cœlestis)
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