‹ Un jourChapitre 9 sur 10 · A ANDRÉ GIDE · texte numérisé non relu

A ANDRÉ GIDE

Je le trouvai

Je le trouvai assis près des étoffes bleues et cruesdont il faisait le commerce pour le Sénégal. L'Été chaud était frais parce que dans la rue l'arrosage vert était traîné par un cheval.

Il ressemblait à Robert-Robert, au collégien malade et rêvasseur des maisons antiques où les paons longs se balancent près des grilles, dans la cour, près des colonnes d'ordre dorien.

au collégien qui allait aux Indes.

Et, pendant que je me taisais, l'ombre du soleil

tombait sur des choses nègres, et dans l'odeur des tissus teints

le Sénégal pleurait dans sa cuillère en bois.

Mai 1895.

La vallée...

La vallée d'AIméria. La vallée d'Alméria doit être une vallée en tubéreuse aux eaux d'argent et aux montagnes claires et bleues et aux torrents pleins de fleurs claires, de grenadiers rouges et luisants.

La vallée d'Alméria. La vallée d'Alméria, doit être une vallée où est un château clair, des histoires d'amour pleines de seringats de jardins en sommeil et de belladones.

La vallée d'AIméria. La vallée d'Alméria

est comme une guitare aux fleurs des citronniers.^

Les duègnes surveillaient mal et les cavaliers

-engrossaient les belles jeunes filles sous les ombrages noirs.

La vallée d'Alméria. La vallée d'Alméria, c'est un rêve clair comme le silence des vallées. Vers les hôtelleries elles s'en sont allées, celles qu'un muletier descendit dans ses bras.

Abos, Mars iSq^ .

Il vint à l'étude..

Il vint à l'étude avec une petite veste.

Il était notaire dans une campagne lointaine.

Il était triste et gai et il s'était fait beau pour la réunion et le dîner de tantôt.

11 souriait, avec des commissions sous le bras, comme quelqu'un qui fera des actes, puis mourra.

Il mourra dans la poésie triste des chambres froides et des planisphères aux murs froids.

Mai 189 S,

Le pauvre chien...

Le pauvre chien a peur, il marche dans la neige et

s'arrête. Les enfants lui crient : allez couchéééé !

Le ciel est en argent, en ombre, en cendre et l'on

n'entend pas les pas taper la rue sourde et froide, sans son.

Une laitière passe et, pour ne pas tomber,

tremble. Et dans ma chambre bleue et grise

le bois du feu jute, roule, sent fort aux doigts et siffle.

Janvier iSçs*

Le vieux village..

Le vieux village était rempli de roses

et je marchais dans la grande chaleur

et puis ensuite dans la grande froideur

de vieux chemins où les feuilles s'endorment.

Puis je longeai un mur long et usé ;

c'était un parc où étaient de grands arbres,

et je sentis une odeur du passé,

dans les grands arbres et dans les roses blanches.

Personne ne devait l'habiter plus...

Dans ce grand parc, sans doute, on avait lu.

Et maintenant, comme s'il avait plu,

les ébéniers luisaient au soleil cru.

Ah ! des enfants des autrefois, sans doute, s'amusèrent dans ce parc si ombreux...

On avait fait venir des plantes rouges des pays loin, aux fruits très dangereux.

Et les parents, en leur montrant les plantes leur expliquaient : celle-ci n'est pas bonne... c'est du poison... elle arrive de l'Inde... et celle-là est de la belladone.

Et ils disaient encore : cet arbre-ci vient du Japon où fut votre vieil oncle... il l'apporta tout petit, tout petit, avec des feuilles grandes comme l'ongle.

Ils disaient encore : nous nous souvenons

du jour où l'oncle revint d'un voyage aux Indes

il arriva à cheval, par le fond

du village, avec un manteau et des armes...

C'était un soir d'Été. Des jeunes filles couraient au parc où étaient de grands arbres, des noyers noirs avec des roses blanches, -et des rires sous les noires charmilles.

Et les enfants couraient, criant : c'est l'oncle ! Lui descendait avec son grand chapeau, du grand cheval, avec son grand manteau... Sa mère pleurait : ô mon fils... Dieu est bon...

Lui, répondait : nous avons eu tempête... L'eau douce a bien failli manquer à bord. Et la vieille mère le baisait sur la tête en lui disant : mon fils tu n'es pas mort...

Mais à présent où est cette famille ?

A-telle existé ? A-t-elle existé ?

Il n'y a plus que des feuilles qui luisent, aux arbres drôles, comme empoisonnés...

Et tout s'endort dans la grande chaleur... Les noyers noirs pleins de grande froideur. Personne là n'habite plus...

Les ébéniers luisent au soleil cru.

Les Badauds..»

Les badauds faisaient des expériences où l'on voyait la foule en pantalons courts. On tirait des étincelles avec ignorance et on risquait d'être foudroyé du coup.

On montait des ballons ornés comme un théâtre. Ils n'allaient pas bien et on se tuait. Les frères Montgolfier avaient de l'audace. L'Académie des sciences s'émouvait.

Caùgt...

Caùgt avait deux jolis coqs dans son panier. Il a quatre-vingts ans. Il vit près des sentiers de Saint-Boès qui sont désolés et sauvages. Les bécassines y font luire leur plumage. Caùgt m'a dit : salut ! et dans le champ sauvage ma chienne essoufflée ramassait la bécassine tuée. Caùgt m'a dit : j'ai connu vos parents qui sont morts. J'ai quatre-vingts ans.

Mon fils avait pareille une chienne de chasse. Et le coteau était noir, roux comme les bécasses. Caùgt m'a dit : salut ! Et vers le bois terrible je suis allé. Caùgt me regardait partir.

J'étais dans les touyas avec ma chienne douce, et nous allions au bois d'argent, d'ombre et de mousse. Et j'ai pensé à toi qui as la peau douce comme un grain de raisin et une nèfle rousse. Les éperviers aigus volaient sans avoir l'air de bouger. La tète lourde des corbeaux comme un clou épais. Les piverts volent comme des vagues, en courbées et, droits, ils griffent l'écorce, cachant leurs plumes vertes. Les ruisseaux après la pluie sont un peu jaunes et, au Printemps, au bord, il y a des anémones. Le coteau est comme en sang noir et, du haut, les montagnes nagent au ciel doux, simple et beau. De l'autre côté des coteaux sont les villages doux qui dorment au soleil comme des haches. Là, il y a des tonnelles tristes au vieux jardin où les poules grattent prés des buis, des ricins. La tonnelle en lauriers luisants est verte et noire. Il y a un banc, au fond, en bois couleur de soir, -et qui est un peu humide, à cause de l'ombre, même l'Été quand le soleil est en bleu plomb. Viens-y ? L'après-midi sera luisant. Ta bouche sur ma bouche, nous nous tairons et les cigales cliqueront sur les roses en eau rose du Bengale.

Nous nous aimerons tant que nous ne respirerons plus,

en nous pressant sur le banc noir et vermoulu,

aux pieds en bûches. Puis nous reviendrons, le soir.

Les génisses douces tendront le cou vers toi,. à l'abreuvoir.

Puis nous irons voir Câùgt dont le nom me plait

comme une flûte et comme des violettes,

Caûgt qui dit : salut ! qui a quatre-vingts ans,

des joues rouges ridées, maigres, des yeux luisants,

qui regarde, méfiant, par les haies d'églantiers

et qui porte de jolis coqs dans son panier.

Février 1895 .

Quand verrai-je les îles...

Quand verrai-je les îles où furent des parents ?

Le soir, devant la porte et devant l'océan

on fumait des cigares en habit bleu-barbeau.

Une guitare de nègre ronflait, et l'eau

de pluie dormait dans les cuves de la cour.

L'océan était comme des bouquets en tulle

et le soir triste comme l'Été et une flûte.

On fumait des cigares noirs et leurs points rouges

s'allumaient comme ces oiseaux aux nids de mousse

dont parlent certains poètes de grand talent.

O Père de mon Père, tu étais là, devant

mon âme qui n'était pas née et sous le vent les avisos glissaient dans la nuit coloniale. Quand tu pensais en fumant ton cigare, et qu'un nègre jouait d'une triste guitare, mon âme qui n'était pas née existait-elle ? Etait-elle la guitare ou l'aile de l'aviso ? Etait-elle le mouvement d'une tête d'oiseau caché alors au fond des plantations ou le vol d'un insecte lourd dans la maison ?

Ch<nc. Mai 1895

Quand dans le brouillard.

Ouand dans le brouillard qui faisait luire la boue où nageaient les lumières des grands magasins, je m'arrêtais en face des tuyaux de zinc de ta maison ancienne où, la lampe à la joue, tu brodais à côté de ton petit serin,

l'odeur des îles sortait par les fentes roses de la fenêtre à carreaux verts et je sentais que nous avions vécu bien avant d'être nés dans une colonie qu'une mer drôb arrose et il me semblait encore que j'y étais.

Je voyais de la rua les placards qui luisaient. Le salon était vieux sans doute et des insectes sous des épingles très longues avaient des -têtes luisantes et noires. Ils étaient tout usés : dans le cadre étaient en débris leurs dures ailes.

Par cette journée triste tout. ça me revient,

car il fait mauvais temps encore et dans ma chambre

il tombe du jour gris pareil à de la cendre.

Toi, les insectes, la lampe, vous êtes loin.

Je ma souviens du mois qu'on appelle Novembre.

Si tu lisais ceci tu ne comprendrais pas:

et cependant si tu pouvais comprendre et lire

tu penserais aussi aux contrées exotiques,

aux colonies en jasmin et en chocolat

où allaient d'importants et lourds vaisseaux antiques.

Quand je serai mort, si quelqu'un trouve ces vers : qu'il aille près des quais d'une ville et te cherche ; qu'il t'explique ce que l'on appelle un poète et que là-bas des oiseaux d'or sont sur la mer où nous avons vécu, amie, avant de naître.

Tu ne comprendras pas ces explications.

Tu seras ramollie et prendras du tilleul en petit bonnet vieillot et, dans mon cercueil, je tremblerai d'avoir eu pour toi la passion du poète à qui ne reste plus que l'orgueil.

J'ai voulu, par orgueil, dédier quelques vers à une personne comme toi, douce, tendre, absolument incapable de les comprendre.

Près du vieux feu il y a le bruit de la mer. Tu es douce comme la Fête-Dieu qui chante.

Je t'aime...

Je t'aime et ne sais ce que je te voudrais. Hier mes jambes douces et claires ont tremblé quand ma gorge t'a touché, lorsque je courais.

Moi, le sang a coulé plus fort comme une roue, jusqu'à ma gorge, en sentant tes bras ronds et doux luire à travers ta robe comme des feuilles de houx.

Je t'aime et je ne sais pas ce que je voudrais. Je voudrais me coucher et je m'endormirais.., La gentiane est bleue et noire à la forêt.

Je t'aime. Laisse-moi te prendre dans mes bras. La pluie luit au soleil sur les arbres du bois... Laisse-moi t'endormir et tu m'endormiras.

J'ai peur. Je t'aime et ma tète tourne, pareille aux ruches du vieux banc où sonnaient les abeilles qui revenaient gluantes des raisins des treilles.

Il fait chaud. Les blés sont remplis de fleurs rouges. Couche-toi dans les blés et donne-moi ta bouche. Les mouches bleues au bas de la prairie — écoute ?.

La terre est chaude. Il y a là-bas des cigales près du vieux mur où sont des roses du Bengale, sur l'écorce blanche et rugueuse des platanes.

La vérité est nue et mets-loi nue aussi. Les épis crépiteront sous ton corps durci par la jeunesse de l'amour qui le blanchit.

Je n'ose pas mais je voudrais être nue ce soir. Mais tu me toucherais et j'aurais peur de toi. Je serais toute blanche et le soir serait noir.

Les geais ont crié dans le bois, car ils aiment, Les capricornes luisants s'accrochent aux chênes. Les abeilles qui aiment les longs vols blonds essaiment.

Prends-moi entre tes bras. Je ne peux plus qu'aimer et ma chair est en air, en feu et en lumière et je veux te serrer comme un arbre un lierre.

Les troupeaux de l'Automne vont aux feuilles jaunes,. la tanche d'or à l'eau et la beauté aux femmes et le corps va au corps et l'âme va à l'âme.

La ferme était luisante...

à Leiia Macdonald.

La ferme était luisante et noire et des tamis pendaient aux murs.

Le Dimanche était triste et beau, et les maïs n'étaient pas mûrs.

De bonne heure il avait quitté ses père et mère,

pour les Missions ; et il nous racontait qu'il buvait l'eau amère,

en corruption.

Il était en congé, et parlait de pagodes

et de païens, et de fleuves pourris, de vase douce et jaune,

et de chrétiens.

Il parlait de supplices où l'on casse les ongles

en vous brûlant, de coups de queue de raie, du grand Esprit, de l'ombre

empoisonnant.

Il était donc parti de la ferme luisante près de l'église blanche,

et il était allé aux pays des sanglants vomissements.

Il était de retour et, auprès de l'armoire,

les vieux parents étaient émus, voyant la longue barbe noire

du prêtre errant.

Il disait : je fumais, nu-pieds, la nuit, ma pipe.

Les Annamites cernèrent la case. Ils étaient armés de piques..

J'avais une trique...

Et il disait cela, et la ferme était triste

où il était né...

Dans la nuit du soleil on croyait voir pleurer

la mère triste.

Le soleil faisait luire...

à Charles de Bordeu,

Le soleil faisait luire l'eau du puits dans le verre. Les pierres de la ferme étaient cassées et vieilles, et les montagnes bleues avaient des lignes douces comme l'humidité qui luisait dans la mousse. La rivière était noire et les racines d'arbres étaient noires et tordues sur les bords qu'elle râpe. On fauchait au soleil où les herbes bougeaient, et le chien, timide et pauvre, par devoir aboyait. La vie existait. Un paysan disait de gros mots à une mendiante volant des haricots.

Les morceaux de forêt étaient des pierres noires. Il sortait des jardins l'odeur tiède des poires.

La terre était pareille aux faucheuses de foin. La cloche de l'église toussait au loin. Et le ciel était bleu et blanc, et dans la paille •on entendait se taire le vol lourd des cailles.

Pourquoi les boeufs...

à Laurent Deville.

Pourquoi les bœufs traînent-ils les vieux chars pesants ? Cela fait pitié de voir leur gros front bombé, leurs yeux qui ont l'air de souffrance de tomber. Ils font gagner le pain aux pauvres paysans.

S'ils ne peuvent plus marcher, les vétérinaires les brûlent avec des drogues et des fers rouges. Et puis dans les champs pleins de coquelicots rouges les bœufs vont encore herser, racler la terre.

— Si

Il y en a qui se casse un pied quelquefois. Alors on tue celui-là pour la boucherie, pauvre bœuf qui écoutait le grillon qui crie

et qui était obéissant aux rudes voix

des paysans qui hersaient sous le soleil fou,

pauvre bœuf qui allait il ne savait où.

Un nuage est une barre.

Un nuage est une barre noire au-dessus des pins en nuit, vers six heures. Le ciel luit au fond, comme la mer, le soir.

Si tu étais une palombe et si j'étais un petit lièvre, je me coucherais dans l'ombre douce, violette et longue.

J'aplatirais mes oreilles

sur mon dos luisant, et toi

tu avancerais et retirerais

ton cou bleu en savon et en ardoise.

Les hommes tristes viendraient pleins de haches et de fusils prendre la résine dorée aux pins remplis d'écaillis.

Tu n'es pas une palombe et je ne suis pas un lièvre.

Etends-toi sur l'ombre longue des pins longs sur la fougère.

Les aiguilles des pins noirs, amères, vertes mais noires, tomberont sur ta peau douce qui glisse comme la mousse.

Tu te mettras toute nue où il y a des bruyères et au loin les petits lièvres bondiront, boules, pattus.

Le monde est bon et très doux, les petits lièvres aussi, et les grands nuages gris, les palombes et le houx.

Les paysans tristes, sauvages, sont doux comme les palombes, mais ils les tuent et les plombs font saigner les plumes sages.

Laisse les nuages.

à Eugène Rouart.

■Laisse les nuages blancs passer au soleil.

Il n'y a ici que toi, la terre et le ciel.

Ne pense à presque rien. Douces comme du miel,

auprès des cressons bleus les brebis viendront boire. La fiile chantera dans la métairie noire, et sur la terre tiède il tombera des poires.

La vieille tremblera sur le rouet tremblant, Je bélier bêlera dans le troupeau bêlant — et la fille aimera l'amour de son amant.

Les ânes passeront en frissonnant de mouches. La mère chantera sur l'enfant qu'elle couche, et je t'embrasserai la bouche sur la bouche.

Puis le ciel sera bleu, puis le ciel sera gris. Les oiseaux chanteront et pousseront des cris et auprès du vieux puits il poussera des buis.

Ecouta mon amie : il y a sous la grange

un nid d'hirondelles petites et criardes

et qui ont la douceur de la vie calme et sage.

Les grands chars sont passés. Sur leurs cornes luisantes» les bœufs avaient les longues fougères ombrageantes des bois glacés d'Eté qui ent des sources lentes.

On a coupé les blés qui dormaient au soleil ; puis la pluie est venue, elle est venue du ciel elle a noyé le blé et a mangé le miel.

On a coupé mon cœur qui dormait au soieil... Une fille est venue, elle est venue du ciel : elle a noyé mon cœur et a mangé le miel :

mais la douleur est douce et ton amour est doux. Tu m'as donné ton cœur, ta tête et tes genoux : nous ne faisons plus qu'un et ton cœur est à nous.

Table

Un Jolr 7

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