Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf
8. Philippe de Montaut-Bénac, comte, puis duc de Navailles et futur maréchal de France ; il était gouverneur de Bapaume. Sa lettre à Mathieu Mole était du 14 décembre (ms. fr. 25025, fol. 525 r°).
lui avoit dit que, dans la nécessité des affaires du Roi, ilavoitcru être obligé d'employer son bien et le reste de sa fortune, de laquelle il étoit entièrement redevable à la France, pour le service de Sa Majesté; que, à ce dessein, il avoit fait un corps de 5 à 6,000 hommes, lequel ses amis lui...'.
Après cette délibération, les avis étant recueillis, il ne s'est trouvé que deux différences notables des conclusions : la première venoit de l'avis de M. Gharton^, mais elle ne fut soutenue, parce qu'il est contre les règles de donner un arrêt sous condition ; la seconde étoit formée par l'avis de M. de Ghamprond^ à décréter contre le Gardinal ; mais pourquoi décréter contre un banni ? En sorte que ces deux avis se seroient facilement changés à promettre récompense à qui l'amèneroit vif dans la Conciergerie, si M. le premier président n'eût représenté que ce seroit peut être aller trop loin avant d'avoir obtenu la parole royale que l'on demandoit, et qu'il falloit réserver quelque chose pour l'entrée du Gardinal en France, auquel temps toutes choses seroient bonnes pour l'arrêter-*.
Ce jourd'hui, 29 décembre 1651 ^, toutes les Chambres assemblées, ovi [étoient] M. le duc d'Orléans, MM. les comtes de Cbâlons^, ducs de Beaufort et Brissac, le maréchal de l'Hospital et leCoadjuteur,
1. Le manuscrit se trouve ici interrompu ; il manque la fin de la séance du lundi 18 (dont Talon ne dit rien et sur laquelle on peut consulter Vallier, t. III, p. 92-93, et le Journal du Parlement, p. 149-150), la séance du mardi 19 (qui fut brève et où les Enquêtes obtinrent qu'on se réunît le lendemain, toutes Chambres assemblées et en présence du duc d'Orléans) et le commencement de la séance du mercredi 20, dont le paragraphe qui va suivre donne la fin.
2. Louis Charton, reçu conseiller au Parlement le 27 janvier 1626 ; il présidait une des deux chambres des Requêtes et était un des plus actifs frondeurs de l'assemblée.
3. Jean de Champrond, conseiller depuis le 13 février 1609 ; d'abord président aux Enquêtes (cf. Vallier, t. II, p. 34), il passa ensuite à la Grand'Chambre et mourut sous-doyen le 3 août 1658.
4. Talon (p. 456) raconte les choses un peu différemment et paraît attribuer au président de Bellièvre ce qui est mis ici dans la bouche de Mathieu Mole. L'arrêt, qui fut rendu à la fin de cette séance du 20, est dans le Journal du Parlemenl, p. 152-153.
5. Cette séance, fixée d'abord au 26, avait été remise pour permettre à Le Bailleul, absent de Paris, qui la présida, de s'y trouver (Talon, p. 458).
6. L'évêque et comte de Châlons, siégeait au Parlement comme pair ecclésiastique ; c'était, à cette époque, Félix Vialart, qui occupa ce siège de 1642 à 1680.
M. Le BailleuP, tenant la première place par l'absence de M. le premier président, a dit que, étant à sa maison des champs, il avoit reçu une lettre de M. le premier président, par laquelle il lui témoignoit son regret d'avoir été obligé de partir de Paris avant d'avoir pris congé de la compagnie, et le prioit d'assurer que, en toutes occasions, il lui rendroit toujours ses devoirs et ses soumissions : ce qui a été confirmé par M. le président de Nesmond^ et M. le président de Mesmes^ et autres qui l'avoient vu lors de son départ, auxquels il a protesté qu'il demeureroit toujours dans les mêmes sentiments qu'il avoit fait paroître dans la compagnie-*.
Après ces discours à l'avantage de M. le premier président, M. Le Bailleul a fait entrer les gens du Roi, lesquels ont apporté deux lettres : la première, du Roi, afin d'arrêter la députation^ que la Cour a ci-devant arrêté de lui envoyer, par des raisons qu'ils ne pouvoienl expliquer, parce que le Roi leur avoit seulement mandé qu'ils les apprendroient par la lecture de sa lettre au Parlement ; la seconde lettre, du Parlement de Normandie, par laquelle ce Parlement donnoit avis de sa conformité aux arrêts de la Cour contre le Cardinal, et envoyoit les arrêts qu'il avoit rendus contre lui sous le bon plaisir du Roi, et témoignoit le dessein qu'il avoit d'entretenir une mutuelle correspondance 6. Ces deux lettres lues, il s'est élevé un peu de bruit sur les termes de la première, laquelle étant conçue en termes ambigus et qui ne signifient rien, sinon
1. Nicolas Le Bailleul, président à mortier depuis 1627, ancien surintendant des finances, mort le 20 août 1652.
2. François-Théodore de Nesmond, président à mortier depuis décembre
3. Jean-Antoine de Mesmes, seigneur d'Irval, président à mortier depuis le 7 janvier 1651 qu'il succéda à son frère Henri.
4. Mathieu Mole, appelé à la cour dés le 13, partit de Paris pour Poitiers le 27, avec le surintendant des finances (cf. Vallier, t. III, p. 97-98).
5. Cette députation, conduite par le président de Bellièvre, comprenait les conseillers Le Meusnier et Sainctot, de la Grand'Chambre, Sevin, Voysin, Portail, Brilhac et Caumartin, des Enquêtes (Dubuisson-Aubenay, t. II, p. 140).
6. Le compte-rendu de cette séance, qui aboutit au fameux arrêt du même jour contre Mazarin (publié dans le Journal du Parlement, p. 158-159, et dans Vallier, p. 99-100), n'occupe que deux pages dans le Journal du Parlement (p. 155-157); Vallier la commente (p. 100-101) plus qu'il ne la raconte et Talon (p. 459) donne surtout une longue analyse de ses conclusions. Le présent Journal est la source la plus abondante, pour ce qu on y trouve le détail de tous les avis qui furent émis. On peut en rapprocher la relation qui fut imprimée à l'époque par la veuve Guillemot (Bibl. nat., Lb»? 2085).
un dessein du retour du Cardinal en France, que le Roi sembloit n'oser déclarer, elle a passé pour ridicule et indigne du nom qu'elle portoit : ce qui a donné occasion à M. le duc d'Orléans de dire que, au retour de M. leduc deDamville àPoitiers^, il avoit écrit au Roi et lui avoit témoigné qu'il trouvoit à propos envoyer à Monsieur le Prince pour lui faire savoir ses intentions, et qu'il étoit nécessaire pour la sûreté publique que S. M. confirmât par de nouvelles déclarations les précédentes contre le cardinal Mazarin; sur quoi il n'avoit eu aucune réponse, mais que, ayant envoyé un courrier sur le départ du Conseil de cette ville, pour en faire voir la conséquence, ce courrier étoit de retour et avoit rapporté pour toute réponse que le Roi le croit nécessaire pour prendre, avec les personnes qui le composent, une résolution importante à son service ; que toutes les lettres qui lui avoient été écrites de ce pays-là portoient qu'il n'y avoit aucune apparence qu'on lui accordât aucune des choses qu'il avoit demandées ; que l'on ne faisoit plus la petite bouche du retour du cardinal Mazarin et qu'il se publioit hautement à la cour du Roi, ce qui justifioit assez les obstacles qu'il avoit apportés à la vérification de la déclaration contre Monsieur le Prince, sur l'assurance qu'il avoit que le Cardinal n'attendoit pour son retour que cette occasion pour engager le Parlement contre Monsieur le Prince ; qu'à cela il falloit ajouter les préparatifs qui se faisoient sur la frontière, les casaques que l'on avoit faites en cette ville pour les gardes du cardinal Mazarin ^ et les lettres qu'il avoit reçues de Champagne, portant qu'il étoit arrivé le 25 à Sedan, et, pour dernière preuve, le galimatias de cette belle lettre dont l'on vient de faire lecture ; partant, que la compagnie ne pouvoit plus douter que le cardinal Mazarin ne soit entré en France.
Après ce discours, les gens du Roi retirés, puis rentrés, ils ont dit, par la bouche de M. Talon, qu'ils étoient obligés de parler pour la troisième fois en une affaire difficile et épineuse, mais qu'ils ne voyoient pas que la lettre du Roi doive empêcher la députation de la compagnie, mais, plutôt, la hâter, afin de
1. Le 17 décembre, le duc d'Orléans avait dépêclié à Poitiers, où était le roi, le duc de Damville, tandis quil expédiait à Condé le maréchal d'Estampes; Damville ne put partir que le 19 (Dubuisson-Aubenay, t. II, p. 142). — François-Christophe de Lévis-Ventadour, comte deBrion, duc de Damville, était premier écuyer de Gaston d'Orléans.
2. Les rapports politiques envoyés aux Pays-Bas, cités plus haut, mentionnent, dès le 9 décembre, qu'on a levé à Paris la compagnie des gardes du Cardinal (p. 144).
prévenir le dessein du cardinal Mazarin, et, pour ce sujet, qu'il seroit peut-être à propos d'en retrancher le nombre, afin de rendre le voyage plus prompt et plus facile, pour représenter au Roi la nécessité de s'expliquer contre le cardinal Mazarin, que sa conduite est décriée et condamnée par les Parlements et déclarations de Sa Majesté, que son retour alarmeroit toute la France, qu'il serviroit d'excuse aux armes de Monsieur le Prince, mais surtout qu'il donneroit deux grands avantages aux ennemis, lorsque Sa Majesté se serviroit de celui sur lequel, par sa déclaration du 6 septembre, elle a rejeté l'empêchement de la paix on 1647 et les désordres de la piraterie \ et donneroit lieu à toutes les nations de l'Europe de croire que la France seroit coupable de l'empêchement de la paix, et de répéter 2 sur les sujets du Roi toutes les pertes qu'ils ont souffertes par le brigandage de ce ministre ; et, pour faire plus facilement réussir la députation, écrire à M. le premier président et le prier de se mettre à la tête, ou bien de l'appuyer de son autorité en sa qualité de garde des sceaux ; et, d'autant qu'il ne restoit plus de doute de l'entrée du cardinal Mazarin en France après la notoriété publique tirée des paroles de M. le duc d'Orléans, ils estimoient être obligés de conclure à déclarer les peines portées par la déclaration encourues contre le Cardinal et ses adhérents, réitérer les défenses de les recevoir et enjoindre aux villes et communautés de lui courir sus en quelque manière que ce soit, et, à cet etïet, envoyer des commissaires sur les lieux où il doit passer pour obliger les peuples à s'opposer à son passage et prier M. le duc d'Orléans d'employer son autorité pour l'exécution de l'arrêt.
M. le doyen Chevalier ^ s'est rangé à ces conclusions après s'être fort échauffé sur le sujet du cardinal Mazarin, lequel avoit une telle puissance sur l'esprit de la Reine, que, en 1648, bien qu'elle eût témoigné avoir agréables les remontrances du Parlement, jusques à dire qu'elle l'en reraercioit et nourriroit le Roi à lui en savoir gré, néanmoins le Cardinal ût, quinze jours après, élever ce théâtre dans le Palais Royal, d'où l'on vomit tant d'injures contre la compagnie.
M. de Broussel : que, après tant d'arrêts donnés contre le Car-
1. La déclaratiou du 6 septembre rendait en eflet Mazarin responsable des relards apportés en 1G47 à la conclusion de la paix et des excès commis en mer par les corsaires (cf. Talon, loc. cit.).