Talon ne parle pas de ce retour du conseiller Bitault
avoit dites en cette compagnie le jeudi si cette lettre n'avoit été fabriquée en cette ville, quoiqu'elle soit assez impertinente pour avoir été faite par le Cardinal; qu'en effet, c'étoit une erreur trop grossière es affaires de Flandre de dire que le roi d'Espagne n'y entretient aucuns Espagnols naturels, puisque chacun sait que sa milice en est composée de 15,000, du nombre desquels l'on ne pouvoit pas tirer les troupes commandées par M. le duc de Nemours, lesquelles étoient libres et avoient coutume de se prêter à tous ceux qui en avoient affaire; qu'à la vérité, il avouoit qu'elles avoient autrefois combattu pour le roi d'Espagne, mais qu'à présent elles avoient changé de parti, et avoient fait serment de servir le Roi sous les ordres de lui, duc d'Orléans, et conduite de M. de Nemours pour l'expulsion du cardinal Mazarin, après laquelle ils mettroient bas les armes et se retireroient du royaume si le Roi ne désiroit s'en servir, ou, à faute de ce faire, il seroit le premier contre eux pour les tailler en pièces : en quoi il croyoit rendre un service considérable au Roi en s'opposant au cardinal Mazarin, capable de tout renverser si on lui conhoit encore la conduite de l'État; qu'en effet, il n'avoit d'autre but et étoitbien aise que chacun sut qu'il mettroit bas les armes sitôt qu'il seroit chassé du royaume; qu'il voyoit bien que l'on vouloit venir insensiblement à lui, puisque l'on condamnoit la conduite de ceux par lesquels cette lettre disoit qu'il se laissoit surprendre, mais que c'étoit du cardinal Mazarin que l'on pourroit dire qu'il surprenoit la bonté du Roi et abusoit de la tendresse de son âge; qu'il le tenoit assiégé jusques à lui avoir ôté ses chevau-légers et gendarmes sous des prétextes recherchés; que c'étoit lui qui mettoit la confusion dans le royaume et qui vouloit perdre la ville de Paris et les compagnies souveraines et autres officiers, empêchant le paiement des rentes et gages sur le sel, ainsi qu'il avoit appris des adjudicataires des gabelles, qui s'étoient venu plaindre à lui que, au préjudice des arrêts du Conseil que l'on avoit apportés en cette compagnie, l'on faisoit violence dans leurs bureaux, jusques à rompre leurs coffres ; « contre ces violences, que feront vos arrêts s'ils ne sont soutenus? C'est un imposteur, un homme sans foi, sans loi, sans honneur; il m'en veut plus qu'à pas un, parce que, me connaissant sans intérêt, il désespère de me gagner; aussi, je réitère ma déclaration, que je désire être mise dans les registres pour preuve de la sincérité de mes intentions, que, le Cardinal étant sorti hors de France, je ferai retirer toutes les troupes commandées sous mon nom par le duc de Nemours si le Roi ne désire s'en servir, et ne souffrirai qu'aucun autre s'en serve pour ses intérêts particuliers. »
Après que M. le duc d'Orléans a fini cette déclaration ', laquelle a reçu grande approbation, les gens du Roi s'étant retirés pour concerter leurs conclusions, M. Portail a dit que l'on avoit retiré 46,500 livres de la vente de la bibliothèque, que l'on espéroit tirer plus de 30,000 livres de la vente des statues et autres meubles du Cardinal, et que, avec le revenu des fruits saisis de ses bénéfices, l'onpourroit parfaire la somme portée par l'arrêt du 29 décembre dernier. Mais les gens du Roi étant entrés, ils ont dit pour leurs conclusions, que, après avoir entendu par deux fois la lettre de cachet du Roi et ce qu'il avoit plu à M. le duc d'Orléans de dire sur ce sujet, ils pensoient être obligés de répondre pour leur fait qu'elle leur avoit été rendue le jour précédent dans un paquet rempli de trois lettres, les deux adressantes à M. le président Le Bailleul et à eux en la manière accoutumée, et la troisième, dont lecture venoit d'être faite, le tout accompagné de la lettre d'avis de M. de Guénegaud, secrétaire d'État^, datée du 22 du présent mois, signée et écrite de sa main, de laquelle ils avoient quelque connoissance, ce qui étoit tout ce qu'ils pouvoient témoigner à la compagnie sur la vérité de cette lettre, sur laquelle ils prenoient occasion d'avouer que toute la France ne ressentoit que trop les suites funestes du retour du cardinal Mazarin et les maux procédant du dessein qu'il s'étoit formé de son établissement au préjudice du repos et à la ruine de l'État, de manière qu'ils souhaiteroient volontiers sa sortie du royaume par toutes sortes de voies, pourvu qu'elles fussent légitimes, sur quoi ils s'étoient déjà fait entendre par huit différentes fois dans la compagnie, d'où ils savoient que leurs pensées avoient été traduites en cour; mai?, pour cela, qu'ils ne manqueroient jamais de vigueur pour l'expulsion d'un ministre du tout incapable de faire du bien par le défaut de volonté et suffisance, mais aussi qu'ils savoient que tous ceux desquels ils étoient présentement entendus avoient l'âme royale, et, en outre, que M. le duc d'Orléans avoit par-dessus le sang royal, ce qui les faisoit souvenir de ce qui s'étoit passé en 1615 dans une conjoncture toute semblable à celle-ci : le maréchal d'Ancre 3 s'étoit élevé d'une naissance fort basse à la dignité de maréchal de France et à la conduite principale et direction de toutes les affaires de France et en usoit avec un pouvoir tellement absolu et despotique, que l'on
1. D'après Talon, elle fut, dès le lendemain, imprimée et publiée.
2. Henri de Guénegaud, seigneur du Plessis, secrétaire d'État depuis