‹ Un journal inédit du Parlement de Paris pendant la FrondeChapitre 56 sur 64 · Par l'assassinat du maréchal d'Ancre · texte numérisé non relu

Par l'assassinat du maréchal d'Ancre

3. Talon, qui donne une longue analyse de son discours, omet ce passage, qui lui valut une interruption. L'ambassadeur hollandais, dans son rapport du 2 mars, note que Talon « parla vigoureusement contre le Cardinal et qu'il y eut de grandes contestations entre Messieurs de la Grand'Chambre et Messieurs des Enquêtes jusques à en venir aux huées et moqueries » [op. cit., p. 171).

— qui portoit que M. le duc d'Anguien étoit attendu à Saint- Sébastien pour aller à Madrid ^ ils ont repris leur discours et fait une seconde proposition d'écrire au Pape et lui remontrer le préjudice que le cardinal Mazarin apporte aux affaires de France; que, pour ce sujet, il a été condamné par les déclarations du Roi et par les arrêts des Parlements, qui sont la voix des peuples; pour raison de quoi la compagnie a droit de lui faire son procès si elle n'avoit sursis pour la révérence qu'elle porte à Sa Sainteté et au Sacré-Collège des cardinaux, le suppliant vouloir le rappeler à Rome, et, à faute qu'il feroit d'obéir, lui ôter l'habit et dignité du cardinalat, sur lequel il établissoit son assurance et sur sa retraite à Rome : ce qu'ils proposoient avec d'autant plus de liberté qu'ils savoient que, en d'autres occurrences, même sur le sujet des induits, la compagnie avoit écrit au Pape, et qu'ils apprenoient que le Saint-Père s'étoit moqué des plaintes qu'il lui avoit faites du traitement qu'il avoit reçu l'année dernière en France; cependant, qu'il étoit important de ne paroître partiaux et que l'on ne voie que la compagnie ait refusé de délibérer sur leurs conclusions, èsquelles ils persistent, et, dans la profession qu'ils ont toujours faite de dire le vrai vrai et le blanc blanc, soutiennent qu'il n'y a personne en France qui puisse prendre les armes sans la permission du Roi ou donner entrée à des troupes étrangères dans le royaume^.

Après ces conclusions, les gens du Roi retirés, M. le duc d'Orléans a dit que les remèdes d'écrire au Pape étoientbons à proposer dans un temps de paix, mais, cependant, que le Cardinal feroit des troupes et l'opprimeroit, et le Roi demeureroit entre les mains de ses ennemis, vu même qu'il étoit de notoriété que M. le premier président n'avoit pas la voix qu'il désiroit avoir auprès de lui. « C'est pourquoi je suis résolu de faire toutes choses pour moi et ma conservation, ne pouvant souffrir qu'on m'opprime, car, quand je périrai, l'on doit être certain que l'on fera périr avec moi le Parlement et les autres compagnies souveraines du royaume. » A ces

1. Cf. Gazette de 1652, p. 208. La nouvelle, qui était fausse, avait été transmise de Middelbourg le 11 février : « Un vaisseau, hier arrivé de Saint-Sébastien, rapporte que le duc d'Anguien y étoit attendu pour aller de là à Madrid, où il est envoyé par le prince de Condé. » Le 18 février, une nouvelle correspondance de Middelbourg démentit cette information (ibid., p. 243-244).

2. « Ce discours, dit Talon (p. 469), bâti sur-le-champ, récité avec action, avec indignation et quelque sorte de vigueur, valut beaucoup mieux qu'il ne vaudra sur le papier. » Il fut en effet imprimé (s. 1., 1652, in-4''; Bibl. nat., Lb^" 2292).

paroles s'étant élevé un grand bruit pour rejeter ces mots de mauvais augure, et M. Le Bailleul ayant dit que M. le duc d'Orléans ne pouvoit périr que toute la France ne périsse ou voulût périr avec lui, il lui a reparti : » Monsieur, ces vœux ne me serviront de rien si je ne suis en état de me défendre; car, après tout, il est certain que l'on a fait la guerre civile en France pour faire rentrer le cardinal Mazarin, et pour l'y conserver on veut faire périr un oncle du Roi et quatre princes du sang ; et la cause de tout cela a été que j'ai soutenu le Parlement contre lui et n'ai pu souffrir les mauvaises impressions qu'il donnoit au Roi de sa conduite. » Ces discours, proférés à plusieurs reprises et entrecoupés par les acclamations et chaleur de la compagnie pour M. le duc d'Orléans, ont fait que l'on n'a pas voulu écouter la proposition de délibérer sur les lettres de cachet et conclusions, si bien que, dans ce bruit, l'expédient ayant été proposé de délibérer si l'on délibéreroit, et M. le duc d'Orléans y acquiesçant, les présidents y ont apporté résistance : en sorte que, l'heure ayant sonné dans ce moment, la compagnie s'est levée. Cependant, M. le président de Longueil ayant proposé d'envoyer au Roi les remontrances par écrit contre le cardinal Mazarin et de les faire présenter par deux de Messieurs, auxquels l'on donneroit quelques instructions, toute la compagnie a réclamé avec chaleur contre cette proposition comme tendante à quelque négociation, à laquelle l'on ne vouloit entendre, en sorte qu'à peine a-t-il pu dire que jamais le Parlement n'avoit fait remontrances par écrit au Roi qu'elles ne lui eussent été présentées par ses députés *.

Ce jourd'hui, [premier] mars 1652 2, toutes les Chambres assemblées, M. le duc d'Orléans a baillé sa déclaration par écrit, qu'il avoit faite le jour précédent, pour être insérée dans les registres, ces mots y étant ajoutés 0 qu'il quitteroit les armes, lorsque le Cardinal seroit sorti du royaume et les arrêts et déclarations contre lui exécutés ». Après quoi, M. Le Bailleul ayant encore insisté pour délibérer sur les lettres de cachet, l'on y a porté résistance, si bien que l'affaire est demeurée 3. Avant que M. le duc d'Orléans

1. Toute cette fin de la séance n'est connue que par le présent récit.

2. Sur cette séance, cf. Journal du Parlement, p. 217-218 ; Talon, p. 469-470; Vallier, t. III, p. 163.

3. Le duc d'Orléans prétendit qu'il ne pourrait venir le lendemain au Parlement, à cause de sa fièvre tierce, dont c'était le jour; en réalité, il voulait attendre que les troupes du duc de Nemours eussent passé la Seine et rendissent inutile toute délibération du Parlement (Talon et Vallier, loc. cit.).

fût entré, le sieur Daresmond s'étoit coulé dans l'assemblée, et à genoux avoit demandé justice contre M. de Bretonvilliers*, laquelle il poursuivoit [depuis] longtemps, ce qui a donné lieu d'arrêter un jour pour en délibérer.

Ce jourd'bui 8 mars 2, toutes les Chambres assemblées, présents les gens du Roi, le prévôt des marchands, échevins et conseillers de ville ont remontré le désordre imminent dans le paiement des rentes par la discontinuation qu'en vouloient faire les fermiers des aides, gabelles et autres, fondés sur les suites funestes de la guerre civile et la non-jouissance de leurs taux, qu'ils offroient d'abandonner si la Cour n'avoit agréable de recevoir les offres qu'ils avoient à lui faire si elle désiroit les entendre ; ce qui ayant trait à quelque sorte de retranchement des rentes, auquel ils avoient peine de consentir, comme contraire à la qualité de conservateurs d'icelles, qu'ils estimoient la plus convenable à leurs charges, et sachant que, encore qu'ils soient réputés débiteurs des rentes, néanmoins ils ne peuvent être condamnés à leur paiement qu'en tant que les fermiers du Roi leur fournissent de deniers pour y satisfaire, ils avoient cru de leur devoir de demander à la Cour qu'elle ait agréable qu'ils fassent pour leur décharge une assemblée générale de la ville, dans laquelle il lui plaise de députer pour aviser sur ces propositions de retranchement des rentes, ce qu'ils étoient d'autant plus obligés de demander, qu'ils avoient entendu beaucoup de rentiers lesquels déclaroient qu'ils ne pouvoient consentir à aucun retranchement sous quelque prétexte et occasion que ce puisse être. Après que le prévôt des marchands a ainsi parlé, Forcoal et Marsillac, fermiers des aides, ont été mandés et ont dit qu'ils n'étoient plus aux termes de payer les rentes à l'avenir, ainsi qu'ils avoient ci-devant espéré, leur donnant main-levée de l'arrêt du Conseil du 8 janvier dernier, parce que les désordres de la guerre leur ôtoient la jouissance de leur bail, en quoi leur condition ne devoit pas être pire que celle de leurs sous-fermiers, lesquels étoient tous les jours déchargés de leurs

1. Il ne s'agit pas ici de Bénigne Le Ragois, sieur de Bretonvilliers, qui fut président à la Chambre des comptes de 1657 à 1671, mourut en 1700 et est le personnage le plus connu de la famille, mais plutôt de son frère Jean Le Ragois de BretonviUiers, maître des requêtes depuis le mois daoùt 1650, ou d'un autre frère, Claude, conseiller au Parlement depuis le 16 mai 1636.

2. D'après le Journal du Parlement (p, 218), il y eut séance le 6, puis le 9, mais non le 8; il faut corriger ici 9 au lieu de 8. C'est en effet le 9, d'après Talon (p. 470), que le bureau de la ville vint se plaindre de la cessation du paiement des rentes.

sous-baux par les arrêts de la Cour des aides sous le prétexte de la guerre, laquelle étoit de notoriété; néanmoins, si la Gouravoit agréables leurs offres, ils paieroient la moitié des rentes seulement, si mieux le prévôt des marchands n'aimoit envoyer des commis dans tous leurs bureaux et faire un état de leur recette et s'en contenter, à quoi ils sacrifieroient librement leurs soins pour l'entretien de la ferme à l'utilité seule des rentes. Bonneau' et Scarron2, fermiers des gabelles, ayant pareillement demandé quelque décharge pour l'avenir et ajouté la considération du fournissement qu'ils étoient obligés de faire en cette saison, et de remplir de sel les greniers pour conserver leur ferme, laquelle sans cela ne se pourroit remettre en six ans, le public recevroit un intérêt notable par faute de sel. Les gens du Roi ont fort appuyé en faveur des derniers, et quant aux non-jouissances de tous ces fermiers, ont dit qu'ils n'empêchoient décharge leur être faite telle qu'il plairoit à la Cour.

Ce jourd'hui, 10 et 11 mars 1652^, toutes les Chambres assemblées sur la matière des rentes, M. de Broussel a été d'avis de contraindre les fermiers à la continuation et entretenement de leurs baux, et remontré combien il étoit important de ne consentir jamais par arrêt aucun retranchement des rentes à cause de la difficulté de le rétablir, inférant de là que le prévôt des marchands ne devoit faire aucune assemblée''.

M. de Ghamprond : que la proposition de M. le prévôt des marchands étant faite pour sa décharge, il ne sembloit pas à propos de lui dénier ce qu'il demandoit, vu qu'il ne pouvoit arriver aucun inconvénient de cette assemblée, laquelle n'étoit que pour donner un avis, sur lequel la Cour délibéreroit.

MM. Barrillon et Morangis et le maréchal de l'Hospital insistèrent à cet avis et remontrèrent qu'il étoit d'autant plus plausible, que M. le prévôt des marchands l'auroit pu faire par le pouvoir de sa charge, si, par une déférence louable, il ne s'en fût remis à l'ordonnance de la Cour.

1. Jacques Bonneau, sieur de Rubelles; c'était un des plus riches traitants de l'époque et le père de M°° de Miramion, célèbre par sa vertu et aussi par son enlèvement en 1648 par Bussy (cf. Vallier, t. I, p. 68).

2. Michel-Antoine Scarron de Vaure, qui fut conseiller d'État, grâce à sa parenté avec le maréchal d'Aumont, lequel avait épousé sa sœur Catherine.

3. D'après le Journal du Parlement (p. 219), il n'y eut pas de séance le 10, qui était un dimanche, mais seulement le 11. Peut-être faut-il corriger ici 11 et 12, au lieu de 10 et 11.

4. L'assemblée générale à l'Hôtel de ville, demandée à la séance du 9.

M. G. Ménardeau* a remontré que le fond des gages périclitoit autant que celui des rentes, ayant son assignation sur le le sel, et pour cette considération a été d'avis d'assembler les députés des compagnies souveraines dans la chambre de Saint- Louis.

M. Payen et autres ont fort soutenu cet avis, faisant voir que, en ce temps, les assemblées nombreuses et populaires étoient à craindre et que les matières seroient bien mieux digérées par un petit nombre dans la chambre Saint-Louis.

M. de Blancmesnil a fait voir combien il étoit périlleux de faire une assemblée de ville, parce que, le choix des personnes qui composent telles assemblées dépendant des quarteniers, c'étoit remettre la fortune publique à la disposition de ces personnes, contre lesquels on pouvoit avoir de légitimes soupçons.

M.... 2 : que si l'on vouloit donner une décharge valable au prévôt des marchands, il falloit une assemblée générale de tous les rentiers et non pas d'un petit nombre, auquel, sans doute, le plus grand ne passeroit pas procuration pour consentir le retranchement des rentes, comme de fait il seroit de périlleuse conséquence de l'accorder, y ayant encore plusieurs moyens pour continuer le paiement, lesquels se discuteroient plus facilement dans la chambre de Saint-Louis.

M. Foucquet : que, encore que la probité de M. le prévôt des marchands ne peut être suspecte à personne, néanmoins il étoit à craindre que ceux du parti du cardinal Mazarin ne veuillent se servir du prétexte des rentes et de l'assemblée proposée dans l'Hôtel de ville pour députer en cour et commencer une négociation avec le cardinal Mazarin, par laquelle ils espèrent son rétablissement.

M. de Reffuge : que les bourgeois ayant un pareil intérêt aux rentes que les officiers aux gages, il étoit juste d'assembler les uns et les autres en même temps en l'Hôtel de ville et chambre de Saint-Louis.

M. le président Le Goigneux : qu'il importoit peu en quel lieu l'assemblée soit faite, puisque ni l'une ni l'autre assemblée n'étoit suffisante pour nous donner la paix, sans laquelle il falloit faire état, non seulement d'abandonner le paiement des rentes, mais aussi des constitutions et fonds d'héritages, ainsi que, dans les

1. Il s'agit ici du frère de Ménardeau-Champré, Gratiea Ménardeau, seigneur de Sainte-Croix, qui siégeait comme lui à la Grand' Chambre et avait été reçu le 4 février 1622.

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