CHAPITRE II
MARION DE L(tRME (1829-1831).
Il Quel style 1 ce no sont que choses singulières, Que façons de parler basses et familières. Il nomme à tout propos les choses par leurs noms... (V. Hugo, Marion de LoDiie, II, i.l
1829. — C'e.st la date où ce drame fut composé ; un soir de juillet, le jeune poète, déjà triomphant, en donna lecture à un auditoire de choix. Balzac, Delacroix, Musset, Mérimée, Sainte-Beuve étaient présents. Ce fut, dit un critique, « une révélation, une stupéfaction, un éblouissement ». Parmi les amis enthousiastes de V. Hugo, beaucoup, depuis Cromirell, exprimaient la crainte que ce génie exubérant ne fût point capable de se restreindre aux limites nécessaires d'une pièce jouable '. Or, peu de drames romantiques sont aussi nettement construits que Marion de Lorme-. Aussi, quelques émules du poète ne purent-
i. Quand Hugo, conte le Témoin, lut Marion de Lorme (ou plutôt Un duel sous Richelieu) à ses fidèles, « le succès fut très vif. Un des étonnements de l'auditoire fut que M. Victor Hugo eût fait un drame jouable; le développement excessif de Cromirell avait fait craindre qu'il ne sût pas plier sa pensée aux exigences de la représentation; Marion de Lorme démentait cette peur et faisait de lui décidément un auteur dramatique. »
2. Victor Hugo n'en arriva point là sans tâtonnements. On peut voir encore dans le manuscrit des vestiges d'un premier
ils dissimuler leur dépit; et l'on raconte qu'Alfred de Vigny se déroba « à l'angla'ise », sans avoir félicité l'auteur, « craignant peut-être de ne pouvoir, s'il lui parlait, lui cacher son trouble, son amertume et sa tristesse »'. S'il est vrai que les hommes de lettres soient naturellement jaloux, Hugo ne pouvait donc rêver de plus franc succès pour sa lecture.
1831. — Deux ans après seulement, Mnrion de Lonne fut jouée à la Porte-Saint-Martin. On connaît les motifs de ce long retard. Le Témoin de la vie de Victor Hugo y démêle une question politique d'abord, un scrupule, plus tard, de la part du poète. M. Biré explique les choses autrement, et non sans malice. Ce critique minutieux ajoute que le drame avait été « reçu au Théâtre-Français à lunanimité le 14 juillet 1829 » ; ce qui serait en contradiction apparente avec la mention autographe qui se ht sur l'ancienne feuille de garde du manuscrit : « Reçu au théâtre royal de rOdéon, 14 juillet 18-29. Harel ». .Mais M. Richard Lesclide {Propos de table de Vict07' Hugo) raconte que Harel, en visite chez l'auteur, aurait écrit, de son autorité privée, cette phrase sur le manuscrit qu'on lui refusait, afin de forcer la main à Victor Hugo.
Ouoi qu'il en soit, le drame représenté à la Porte- Saint-Martin le 11 août 1831 n'était plus tout à fait identique à celui qu'avaient applaudi les cénacles en juillet 1829. Au cours de ce stage obligé, le dénouement avait été modifié, bien des scènes complétées et
acte immense, où la fantaisie se donnait libre carrière et brisait le cadre, forcément restreint, d'une pièce jouable. 11 parait que ce premier acte avait, à l'origine, près de six cents vers. Ce fut Mme Hugo qui, la première, usa de son influence sur le poète et le décida à exécuter de fortes coupures.