LE DOMINO NOIR
Je m'en doutais. Fort bien!
Sur quoi donc..., etc.
Tous ces vers ont été écrits de verve, sans tâtonnements; et le texte ne porte pas de corrections.
De même, longue suppression, heureuse celle-là, dans la réplique du vieillard masqué, laquelle n'était pas exempte de bavardage. Elle se trouve réduite à trois vers — laconiques et dédaigneux — dans le texte définitivement adopté, — On lit donc, en marge :
.Jadis, il en était des serments en Espagne Commt' de nos habits de tiuerrc et de cam[t;ii.'iie; ils étaient en acier. J'y songe avec orgueil. C'était chose solide et reluisante à rcril. Que Ton n'entamait pas sans lutte et sans bataille. Sur laquelle d'un homme on mesurait la taille, Qu'un noble avait toujours présenle à son chevet, Et qui, même rouiliée, était bonne, et servait. Mais aujourd'hui, la foi, llionncur et les |)arolcs Ont juis le train nouveau des modes espagufdes; Velours! soie! — un serment, avec ou sans témoins. Dure autant qu'un pourpoinl,|iarrois plus, souvent moi us, S'use vite, et n'est jikis qu'un liaillon incommode Qu'on déchire el rpTon jette, (M1 disant : Vieille mode!
HERNANI. -i^ô
Certes, ces quatorze vers sont loin dètrc mauvais en eux-mêmes. Mais, on l'avouera, ce n'était guère le lieu d'épilofi^uer sur la corruption des mcjeurs et de vanter la rigide droiture des anciens âges au détriment du temps actuel. Il fallait se hâter vers la catastrophe finale. Et le poète, après réflexion, l'a bien senti. Aimant à ne rien perdre, îl a soigneusement mis en réserve celte tirade. On la retrouve, à peine altérée, dans la bouche du .Magnus des Burgrares, exaltant les serments (juan faisait dans la vieille Allemagne et regrettant, lui aussi, le Irain nouveau, le nouveau jeu, pourrions-nous dire [Clinquant! soie!... etc.). — D'ailleurs, ce passage avait le tort de rappeler par trop les récriminations du même Don Ruy Gomez (acte I, scène m); l'expression même est parfois presque identique dans les deux cas :
Voilà ce que feraient, fy songe avec ennui,
Les liommes d'autrefois aux hommes d'aujourd'lmi.
La scène s'achevait comme suit, dans la version primitive (deux vers retranchés) :
IlERNAM.
... Ne t'en va pas.
LE MASQUE
lîois donc !
HERNANI
Vieillard cruel!
Uovenir sur mes pas à la porte du ciel! Mais j'entends Doua Sol. — Oh! mets-toi là, par grâce. Qu'elle ne sache encor rien de ce qui s»; passe!
(Lo domino noir se cacho derrière un i)ilicr.)
Scène VI. — Début modifié (voy. la note de l'édition). Dona Sol, à son tour, injurie et menace l'infortuné Ruy Gomez :
... Voyez-vous cet œil de pleurs do nxiic huinidc? Voyez-vous ce poignard? — Ali! vieillard liasardcnx,
C'est du même courroux qu'ils reluisent tous deux. Je suis de votre sang, mon oncle,... etc. (Voir la note.)
Le beau vers : « Toil tu nas pas le cœur d'une épouse chrétienne » a chassé cette incorrecte banalité : « Toi! tu ne coudrais pas qu'en la tombe je vienne. »
Quatre vers plus loin, le ms. donne, sans correction :
DONA SOL
J'ai bu dans ton verre.
HERNANI
Ah! c'est une mort alTreuse!
Poursuivons. — Les variantes se multiplient, à mesure qu'on avance vers le dénouement et que laclion se précipite. C'est peut-être dans les scènes à l'allure la plus prompte qu'Hugo retouche davantage son premier jet (cf. le manuscrit de Ruij-Bhis, acte V) :
DONA SOL
Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit? (Ju'impurle dans quel lit?
IIERNAXI.
Ah! vous êtes un ange!
DONA SOL
i\e bois pas! Dieu! je souffre une douleur étranijc.
De Veau! de l'eau! je brûle! Ah! Don Juan, ma l'aison
S'égare. A'e bois point, mon amour, ce poison
Est vivant! etc....
Par pitié, ne bois point!
Efîet brutal de mélodrame que ce cri : « De Ceau! de Veau! » qui va revenir dereciief loul à l'heure. Oue d'eau! — Ces atroces convulsions, ces clameurs de soulVrance exaspérée sont plus à leur place dans les romans de l'école naluralislc ou d.ins les grossières franches de rie servies à l'Andiigii (|ue sur la scène du Théùtre-Françjais, encore qu'elle ail vu ilepuis de bien
HEUNANI. 257
osées lenlalives. — Autre chan<^einent nolaljle. On constatera que, selon le texte définitif, le rôle du vieillard assassin se borne, dès lors, à quelques brèves exclamations, jusqu'à ce qu'il se frappe à son tour et que la toile tombe : « La falalité s'accuiiiplit. — 0 douleur {i" jet : Devant )iwif). — Qu'ils sont heureux! — Mort! — Mortel — Oh! je mis damné! »" — Or, ilsendjle que ce rôle, à l'origine, ait été un peu plus développé. Le vieux gentilhomme attestait encore cette passion sénile qui l'atTole, qui le rend criminel, barbare, inexorable; et Doua Sol le maudissait, lui criait sa haine avant dexpirer. Reconstituons ce passage, expulsé, selon toute probabilité, parce qu'il ralentissait le mouvement d'une scène parvenue au paroxysme de rémotion et de la pitié.
Après cette question de Doua Sol : « N'est-ce pas qu'on souffre horriblement'? » on lit :
DON RIY GO.MEZ, ramassant la fiole.
... Ah! c'est toi dunt l'àme est jalouse et erut'lle. Hélas! rien qu'une goutte, et l.i buii-e après elle, Et je mourais content!
DONA SOL
Parlons de nos amours....
Tu ne sens rien encor?
HERNANI
Toi, soulTres-lii toujours?
L'édition /)'' rnrietur, qui relève dans ses notes les variantes, mais d'une façon très incomplète et parfois inexacte, comme à l'ordinaire, a reproduit quehpiesuns des vers qui suivent cette question de la jeune femme : « Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée? » Hernani répond (voici le dialogue exact) :
Oh! tes traits [lar la mort sont encore embellis! — SoufTres-tu?
DONA SOL
Non. Plus rien. Mais toi?... Dieu! lu pâlis!
HERNAM.
C'est de pcin\.. de te voir souffrir....
DONA SOL
Non. Sois tranquille..., etr.
Sauve-moi! — Je lai là qui me tord les entrailles! Ah ! c'est à se Jeter le front sur les murailles ' ! Toi qui m'aimes, Don Juan, sauve-moi, c'est du feu! Je te l'assure, ami, je souffre trop! — Mon Dieu! De l'eau, de l'eau! — Don .Ruy! Va-t'en, je te déteste!
RERNANI.
Duc, si quelque poignard, quelque pitié le reste, Abrège! achève-nous! 0 rage! ô désespoir*! 0 tourment! Doua Sol souffrir, et moi le voir!
Nous laissons le lecteur tirer lui-même la conclusion qui se dégage de cette étude. Elle est tout à Ihonneur du grand poêle. (Suivre de début, consacrée par le plus retentissant ^succès et par des discussions qui dégénérèrent en bataille, Nrrnani ne âo'ii laisser personne indillerenl, en France non plus (pi'à l'étranger. Sans nul doute, la pièce a l)eaucou() vieilli. Elle n'est plus pour nous la merveille (pie les cénacles voulaient placer au-dessus de tous les chefs-d'œuvre dramatiques, passés et futurs. Néanmoins, elle possède, en dépit de tout, assez d'énergie intérieure, assez de passion juvénile, assez de couleur et de verve, pour se maintenir, solide encore, sur les débris d'un tliéàtrt' pres(jue en ruines. — On a dit : « Beau