‹ Un laboratoire dramaturgiqueChapitre 89 sur 112 · TH. I)K V. H · texte numérisé non relu

TH. I)K V. H

soigneusement raturé, m'est demeuré inconnu. Tant mieux pour sa mémoire !

Au mot bizarre alinojarifazijo, Hugo cède encore au souci d'érudition qui le travaille par inlermitlenees. Il renseigne en marge le lecteur : « mot arabe; impôt de ô p. 100 sur toutes les marchandises qui vont de l'Espagne aux Indes. » — L'expression ports secs est, de même, expliquée : « tribut des frontières^ ». Le quint du cent était d'abord : le quint pour cent.

Suite des variantes :

Vous qui me regardez d'un regard inquiet....

C'est Camporeal, non Priego, qui réclame : « Il a les nègres! » (Le jeu de scène est annexé dans l'interligne.) Et Camporeal, toujours, terminait la scène par ce vers un peu plat :

Je vom t^illisiliU'y ; j ai les droits les plus maigres!

Entre Ruy-Blas. Il est vêtu, selon le ms., non de velours noir avec un manteau de velours écarlate (comme dans l'édition), mais : « de noir, avec le manteau vert clair de D. Sallnste. » V. Hugo, ayant fixé i\ six mois le temps écoulé depuis le 11"^ acte, à //ois ?»ojs d'abord, puisa un mois, les jours écoulés entre le premier et le second (voir plus haut >. a pensé que Ruy-Blas, devenu Don César, aurait eu mauvaise grâce, durant ce long délai, à ne point changer de costume!

Scène II. — Par malheur, le grand monologue est très certainement une seconde, ou même une troisième copie. Pour (|ui connaît taiit soit peu les procédés de travail de V. Hugo, il est impossible d'admettre que ce morceau ail été composé autrement

1. L'auteur a repris ces explications, avec ciueiques autres, dans ses Sole-i.

que par développements successifs et amplifications coordonnées dans la suite. Dans la dernière correction, que seule nous possédons, on reconnaît encore des traces de cette manière de faire. — On lisait, sur ce texte de deuxième état :

.... serviteurs qui vendez la maison!... L'heure où notre Espagne entre en agonie et pleure...

Remarquez que ce vers était presque sans mesure à l'oreille.

.... Que remplir votre poche et vous sauver après!

Ici, l'indication d'une coupure de quatre vers, qui n'a pas été maintenue :

Tout s'en va. — Voyez donc. — Les bons font place aux

[pires; Ce royaume effrayant fait d'un amas d'empires Se disloque, et, du nord jusques à l'orient, L'Europe, qui vous hait, vous épie (var. : observe) en

[riant.

Le texte primitif fut aussitôt rétabli, et les fragments de vers ainsi sacrifiés allèrent enrichir la fin du discours :

Oh! lève-toi! viens voir! — Les l)ons font place aux

[pires, etc.

Dans les quatre vers réintégrés, le manuscrit porte, sans correction, Arlon au lieu de Steinfort, Éva. au lieu de Goa. Toujours la fantaisie géographique!

Suite des variantes du premier texie :

\j'Empire aussi vous guette.,..

L'État est épuisé de milice et d'argent....

... Au dediuis, gueu.r et reftres...,

... Chague noble h ses gages....

Français, Sardes, Flamands....

Hier^ soir on m'a volé....

Qui vont pieds nus. Routiers (var. : archers), déserteurs, mon-

[tagnards....

S'habillant de haillons (var. : d'oripcaur).... Courbe son iront mourant sur qui l'empire croule.... Ainsi (var. : Messieurs) l'Europe, ciel! traîne sous son talon....

Variante : L'Espagne, M esse i g ne ur s, traîne....

« Ce grand peuple espagnol.... etc. » Ces quatre vers ont été ajoutés en marge. C'est la dernière trace d'addition que nous retrouvions en ce monologue- Voici quelle était la leçon originale :

La Castille, grand peuple aux membres énervés, Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez, Meurt dans cette caverne où son sort se termine, Comme un pauvre lion mangé par la vermine!

Enfin, l'invocation à Charles-Ouint :

... au secours, Charles-Quint La Castille pâlit (var. : s'en va), la Castille s'éteint!... Lève-toi! ta maison est en proie aux vendeurs....

Il n'est pas jusqu'aux deux derniers vers, si célèbres en leur temps la marmite infâme i, que le poète n'ait été tenté de modifier. Oui nous dira par quel scrupule? — En effet, on lit, dans la marge, ces deux rimes mises de côté : « monde Jnnnonde ». On peut en conclure que Victor Hugo fut sur le point, ne serait-ce qu'im instant, de terminer le second vers par marmite

1. On saiL que le xvii"' siècle fait hier d'une ou de deux syllabes indilTéremnient :

« Hier, j'étais cliez des yens do vertu singulière.... »

(MoLifeiiE, Misanthrope.) '< .Mais hier il m'aborde, et, me serrant la main.... »

{BoiLEAV, Salires.)

RLY-BLAS. 325

immonde et de conserver, pour la fin du premier, le mot monde^ qui se trouve au commencement.

Là-dessus, les seigneurs, froissés, se lèvent comme un seul homme :

Monsieur le duc, tom deux nous demandons ici Notre démission du conseil.

RUV-BLAS.

La voici.

Cette leçon était éminemment incorrecte; car on donne sa démission, on ne la demande pas. Ubilla disait à lui seul tout le vers :

II sera Richelieu, s'il n'est Olivarez.

Coupé en deux et distribué entre deux interlocuteurs, ce texte devient assurément plus frappant.

A l'entrée de V huissier, il s'agissait de faire connaître au public le retour de Don Guritan. Victor Hugo ne parvint qu'au prix de quelque peine à donner à cette fin de scène toute la clarté désirable. Il avait écrit primitivement :

... Impossible à cette heure.

L HUISSIER, s'inclinant de nouveau.

Le comte (luritan....

RUY-BLAS, après un mouvement ilc surprise.

II sait où je demeure.

Qu'il aille à ma.... {barré}.

l'huissier.

Il revient de Neubouri;.

Bien, qu'il aille chez moi!

(L'huissier s'incline et sort.)

La deuxième leçon est moins obscure.

Scène III. — Duo d'amour, remanié, comme la scène précédente, et dont nous n'avons point la chance

de posséder le brouillon. Il faudra bien se contenter de peu.

Variantes du texte :

LA REINE

... Oh! merci!

Oh! vous avez bien fait de leur parler ainsi....

— .... Il partait pour la chasse....

Comme votre vertu fouettait (var. : brisait) la trahison.... Mais comment avez-vous appris toutes ces choses?... Parce que rien n'effraie une amour si profonde.... Ta voiv en me parlant me bouleverse toute.... — ... Oui, je vais tout te dire....

Tous les jours je viens là, — là, daiis cette cachette.... var. : là, dans l'ombre, inquiète....

Tout ce qui m'intéresse a tes soins.... Sans mari, sans amour, sans un rayon doré.... Duc, il faut, — pour cela le ciel t'envoie ici.... Mais quand vous le voudrez, je viendrai....

Les deux derniers vers du manuscrit, sans correction, sont :

Laisse-moi f approcher. Un baiser sur ton front.... Adieu.

RUY-BLAS, dans une contemplation céleste.

Devant mes yeux un noir bandeau se rompt!

Ce vers, remanié, sert de début à la scène suivante.

Scène IV. — Monologue de Ruy-Blas. Les trois vers que cite l'édition ne varietur (notes) constituent le premier texte et ne sont pas barrés :

Tout un monde éclatant, regorgeant de lumière... etc

Le texte définitif a été refait en marge. — Plus loin, le vers : Un aigle ciselé... est écrit ainsi : l" texte :

Un portrait ciselé sur son bracelet d'or.... 2" texte :

Le blason ciselé.... etc.

UUY-BLAS. 327

Le mot aigle n'existe donc point sur le manuscrit. Les deux vers qui terminent la scène et l'enchaînent à la scène v sont ceux-ci, non barrés, dans l'autograpîie :

Astre sacnl! du jour nii pour moi tu brillas, Tu m'as fait loyal, noble et pur!...

DON SALLUSTE

Hé! bien, Ruy-Blas!

Ils ont été recueillis dans l'édition ne varielur.

Scène V. — C'est le moment des explications entre le tigre et l'une de ses victimes. L'épisode a dû être fortement remanié : le manuscrit en témoigne encore. Voici des vestiges de l'inspiration première :

Il fallait de César me procurer rentrée....

Mon cousin, que fait-on à Madrid, s'il vous plaît?...

Dogue aboyant autour de la caisse publique....

Variante :

Don Quichotte amoureux de la caisse publique.... Ouvrez les yeux pour vous, fermez-les sur les autres....

Ici, la tirade se continuait par douze vers, qui furent raturés, pas assez toutefois pour que nous ne puissions en reconstituer huit (les autres n'étant, d'ailleurs, que des ébauches) :

Chacun pour soi, mon cher. Je parle sans phcbus. Allez-vous prendre l'air d'un redresseur d'abus? Dogue aboyant autour ' du fisc et des gabelles, En honneur ! n' est-il pas de postures plus belles? jijtre ui)LSi, c'est se fort compromettre, à mon gré; C'est faire à tout propos un bruit démesuré Qui sent son factotum et son petit génie; En deuu mots, ce n'est pas de bonne compagnie.

1. C'est l'image siipprimre plus iiaut. Elle n'a pas été perdue.

Tel était le couplet. Il fut jugé trop verbeux sans doute, coupé, brisé, mais non pas égaré; car on en retrouvera les membres disséminés, non loin de la, dans une tirade de Don Salluste.

Suite des variantes :

Monsieur de Priego, comme sujet du Roi *, Se doit de respecter le malheur de l'Espagne.... Le prince bavarois penche à mourir bientôt.... — ... Trouvez-vous pas lair froid?...

C'est alors que Ruy-Blas, arrêté brusquement au milieu de ses rêves politiques, va fermer la fenêtre, sur l'ordre de son maître. La scène continuait :

Le salut de l'Espagne est dans nos probités,

Et l'intérêt public demande qu'on s'oublie,... etc.

Mais l'auteur a réfléchi que l'antithèse risquait de n'avoir pas été comprise du public, ((u'il était bon de la répéter pour qu'elle produisît son plein ellct. Et il a écrit en marge les quatre nouveaux vers où Salluste commande à Ruy-Blas de ramasser son mouchoir. — Soit dit en passant, l'auteur de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie paraît avoir ignoré ce détail lorsqu'il dit : a Sa première idée avait été que la pièce commençât parle troisième acte.... Un laquais entre, donne des ordres au (ministre) tout-puissant, lui fait fermer une fenêtre et ramusser son inouchoir. Tout se serait expliqué après. » Il semble bien que l'effet du mouchoir au moins ait été imaginé très postérieurement.

Sauvons ce peuple! Ayons du couraçje, et frappons : Otons l'ombre à l'intrigue et le masque aux fripons!

1 . Cf. les explications que donne Victor Hugo dans ses Notes, au sujet de cette correction. Il en résulte que ce fut une concession faite au.\ imbéciles.

Ce sont les deux vers que Frédérick-Lemaître, en jouant le rôle, dirigeait, par delà la rampe, contre les classiques irréductibles qui sifflaient dans la salle.

Comme un homme a bel air en redresseur d'alius!... Mais quoi! vous voulez être un homme populaire.

Vers la fin de ce même couplet, deux vers ont particulièrement exercé la patience de ce tenace ouvrier que fut Victor Hugo. La leçon est excellente; et Ton peut regretter que l'édition ne varietur, qui a prétendu restaurer un de ces états du texte, l'ait fait, pour ainsi dire, au petit bonheur, au lieu de les reproduire tous, ce qui est autrement intéressant. Voici ces remaniements :

l*^'" texte du manuscrit :

Laissez tous ces grands mois qui sont hors de service.

2" texte du manuscrit :

Laissez là ce pathos qui n'est d'aucun service : Cai' vous tétiez encor votre auguste nourrice....

En marge, 3* texte :

De ce pathos vidé faut-il qu'on vous guérisse? Mais vous tétiez encor votre auguste nourrice....

¥ texte :

Vous avez de l'esprit; faut-il qu'on vous guérisse Du pathos? Vous tétiez encor votre nourrice....

Enfin, le dernier texte : « Vous n'êtes pas un sot... » ne se trouve pas dans le manuscrit. Il a donc fallu au poète cinq tentatives pour formuler sa pensée d'une manière qui le satisfit! Instruisons-nous, et prenons du courage!

Suite des variantes :

... Vous m'entraînez vers un but invisililc... Et que m'importe à moi?

Donc, il s'est fait un jeu De voir ce que l' amour enferme de torture.... Assez! Dieu tout-puissant!...

Je marche. Tenez-vous tranquille. Obéissez.

Variantes :

Je vais. Tenez-vous donc tranquille....

Je veux votre bonheur. Demain, la chose est faite....

Vous déguise un moment, et soudain vous démasque....

... Un valet! un fourbe à double face! Un effronté maraud....

... Je deviens fou, mon esprit se confond! Voir jai//i?* des lambeaux teints de sang et de boue....

.... malgré le nom dont on le nomme.... Vaffreuse roue encor n'est pas en mouvement!... Vous-même le disiez. Voyez ! je me soumets !

Variantes (en marge) :

Je ferai tout pour vous, et je cous le promets.

Chez toi, pour seconder ce qu'il faut que je fasse....

Acte IV {Don César). — Cet acte réserve, comme le suivant, des surprises d'un autre ordre. Nous pouvons enfin saisir sur le vif, par quelques endroits, la première inspiration du poète ; et non pas même la première forme littéraire dont il a revêtu sa pensée, mais la notation originale d'une ou deux des scènes capitales du drame, telles qu'elles se sont de primesaut présentées à son esprit en un scouirio rapide. Deux feuillets ont été intercalés, en elTet, entre le troisième et le quatrième acte; ils portent des vers jetés de verve, des indications en prose, ofl'rant tous les caractères graphiques de l'improvisation (signal-és au début de cette étude) qui rendent l'écriture si différente de celle du manuscrit, parce que, là, cette écriture est nalurelle. i^e f" ¥.) est ainsi grilTonné au

verso; le f" 50 l'esl des deux côtés. Faut-il bénir le hasard d'avoir conservé ces lignes? Ou bien le poète les a-t-il, de lui-même, juj^-ées intéressantes et dignes d'occuper plus tard la critique? D'un autre poète, je ne saurais trop que conclure. Mais il s'agit de V. Hugo, et je crois bien que la seconde hypothèse est la bonne. — Profitons donc de cette bienveillance posthume, et étudions. D'ailleurs, ce procédé qui consiste à écrire le scénario d'une pièce de vers ou d'une scène dramatique, mi-partie prose et vers, n'est point particulier à Victor Hugo. Nous le trouvons dans les manuscrits d'André Chénier (cf., à ce sujet, l'édition de Gabriel de Chénier). Nous l'avons aussi signalé dans les cahiers de Lamartine. Serait-ce que tous les poètes composent un peu de même? Ils conçoivent tout d'abord une idée d'ensemble, encore vague en leur esprit, dont les contours et les liaisons principales bientôt se précisent et s'expriment en quelques vers isolés. Ces vers confèrent le mouvement général à la scène ou à la pièce. Ils sont presque toujours conservés par la suite, à peu près tels qu'ils sont nés au début. Ils jouent le rôle de points de suture, et ils serviront à rapprocher les développements ultérieurs.

Voici, par exemple, ces f°^ 49 et oO. Ils fixent la première idée de la scène m, entre Don César et le laquais qui lui apporte de l'argent :

F" 49 (verso) :

Qui venez (vous) chercher céans, l'ami?

Suivent les premiers vers de la scène, jusqu'à : « De iargetit, c'est trop fort! » Ces vers semblent être venus tels quels, sans retouches, et le manuscrit recopié les adoptera sans corrections.

Au bas de la feuille, écrit en travers :

... Diissc-je aller encor Contempler ton azur, ô Méditerranée!

La scène m continue; en prose, d'abord :

« Puis-je savoir à qui je parle?... C'est le moment critique.... On va me chasser.... Du moins luttons avec honneur.... Risquons même.... Don César de Bazan.... Monsieur.... Daignez voir si c'est là votre compte.... De l'argent? qu'est-ce? Vous êtes.... Je suis le comte D. César de Bazan.... De plus fort en plus fort.... J'entends.... Daignez compter.... C'est la somme.... Mais.... C'est l'argent que par l'ordre de.... — Ah! fort bien ! je comprends.... {à part), je veux bien (var. : consens) que le diable m'étouffe.... C'est égal (var. : quoi qu'il en soit), l'histoire est admirable. Cet argent ne pouvait venir plus à propos. — De quelle part? — Monsieur le sait bien. — Sans nul doute; mais.... — Cet argent, voilà ce qu'il faut que j'ajoute,

[Cet argent — nous devons être fort réservés] {barré) A'ient de qui vous savez pour ce que vous savez. Ah!... — Nous devons tous deux être fort réservés

Les vers succèdent à la prose et se suivent comme dans l'édition, jusqu'à :

... Peste!

Si je comprends! — Je prends et je comprends, mon

[cher.

De l'argent qu'on reçoit, d'abord, c'est toujours clair. Chut!! Chut!!...

Le verso du f" 50 contient des notes plus intéressantes encore. C'est là (ju'on pénétrera le .système, constant chez Hugo, des vers qui sont, je le répète, des points de siilurr dans le développement '. En quel-

1. Cf. nos Papiers d'autrefois, p. 97-98 (Hachette, 1899, in-12).

fjues traits saillants, c'est toute la fin de Tactc, avec ses péripéties variétés, qui défile ici devant nos yeux :

... Une vieille, aiïrouse cnmpagnonne, Dont la lonpe fleurit et dont le nez trognonne ', (V'ar. : Dont le motion vét/ète...) Grosse verrue en vie!...

DON OURITAN, par le foml.

Don César de tiazan ! Enfin! A la bonne Iieure!... I/aventure était bonne, elle devient meilleure.... Vous raillez!...

1. F;uil-il admettre, comme l'affirme Jules Janin {Histoire de la littérature dramatique, t. IV), que Victor Hugo ait fait exprès de réunir en ce vers comique les noms de •■ deux beaux esprits qui avaient fait des olijections à son drame ■■, M. Cuvillierl-leurtj et M. Trof/tion'l 11 en était bien capable, et ne liaissait pas les plus alTreux jeux de mots, qu'il ijuaiiliail lui-même ainsi : '■ la fienle de l'esprit ijui vole • !

11 est amusant <le rapprocher de ce portrait d'entremetteuse celui que trace Victor flugo dans Les Quatre vents de l'esprit (Livre satirique, XXII) :

« Une vieille, moitié chatte et moitié harpie, Au menton hérissé d'une barbe en charpie, Vêtue affreusement d'un sinistre haillon, Effroyable, et jiarlant comme avec un bâillon, Me dit tout bas : « Monsieur veut-il de cette fille? ■■ () pauvre colibri ijue vend une chenille '. »

— Et aussi cette invocation comico-lyrique, plus moilorne. de M. Paul Sonniès dans Arlequin séducteur (1889) :

" Salut, traits d'union des jeunes amoureux.

Matrones, qui savez tant de façons discrètes

De glisser lestement les sonnets des poètes

Ivt les billets sournois entre les doigts mignons

Ou les seins rondelets! Salut, museaux grognons!

Notre grimace est douce au cicur qui peut }• lire

l.'ivressc d'un triomphe ou rcsi)oir d'un sourire.

Trop vieilles pour monter à l'autel des amours,

Vous nous y conduisez : vous savez les ilélours;

Et chacun trouve en vous la tigressc ou la chatte,

Selon l'art qu'il déiiloic à vous graisser la patte.

Que de lois, sur vos pas, dans les sentiers perdus

.l'ai cueilli les baisi-rs et les fruits défendus!

.\h ! je serais pétri d'ingratitude noire

Si vos nez trognonnants sortaient de ma mémoire! ■

C'est par VOUS que je vais commencer — prenez garde!... Mais cela me paraît bien beau. — Gare la fin!... ... l'aventure est complète; lîon dîner, de l'argent, une femme, un duel ^ : Je redeviens César à l'état natuiel...

Ah! l'en étais bien sûr! Vieux diable, vous voilà!

En cette sorte de canevas, ne reconnaît-on pas l'ordre projeté de tous les épisodes du quatrième acte, jusqu'à l'arrivée de Salluste?

Il faut signaler, pour être complet, deux rimes mises en réserve dans un coin : « Un peu. — Peuhf »

A la fin du manuscrit {f°' 77 et 78), existe encore toute une autre partie de cette même scène m, transcrite de l'écriture nalurelle de "Victor Hugo, c'est-àdire de cette écriture large et rapide qui s'étale d'un bord à l'autre du feuillet. C'est, évidemment, une mise au net préalable et partielle. Tout l'acte, qui est très travaillé, a dû passer par des étapes analogues ou identiques avant les suprêmes corrections, que nous possédons seules sur le manuscrit. — Le morceau en question commence au vers :

Beau loiiis, si ce n'est que la fenêtre à droite....

et se poursuit jusqu'au vers :

Donner parfois un peu de joie aux créatures.... Va- t'en !

La scène devait se terminer là. Les interlocuteurs sont, dans ce fragment de copie, désignés par les ini-

1. Dans ce vers, dtiel complaît pour deux syllabes. Le lexlc délinitif porte : « ... un rendcz-voUs, un duel..., » duel ne comptant plus que |>our une seule syllal)e, comme partout dans le llicâtrc de Victor Hugo l'cf. le chapitre sur jW«>'to« de L'jcotc, p. 1,S6, n. 1). Ailleurs, le poète laissa le mot pour deux syllabes. 11 s'en expliqua, un jouPj avec ses intimes et leur dit : ■■ .le serais porto à lui donner deux syllabes dans l'épopée cl une seule au lliéâlrc 1 (H. Lcsclidc, l^iupos de lubie de Vicluv llui/u).

lialcs A et b. Détail assez curieux ; c'est une exception; et le fait surprend, vu la tournure d'esprit d'Hugo, qui tenait avant tout, comme Dumas fils, à voir agir ses personnages, allant jusqu'à leur fa])riquer, en marge, un armoriai ou un raccourci de biographie. Les lettres, même capitales, sont bien abstraites, bien impersonnelles! Pourtant, A. Ghénier en usait de même. Dans ses ébauches de comédies et de sati/res^ les acteurs sont désignés par des lettres, — grecques, il est vrai, le plus souvent.

Relevons, à la lecture de ce fragment, quelques intéressantes variantes :

... si ce n'est que la vitre de (jauche....

... brune à l'œil indigo....

Donne-lui cent ducats....

Après, plus loin, avise un trou....

Gaula Tromha est écrit ainsi, en deux mots.

« B. Suffit, mon prince. — a. Encore quatre mots. (A part.) Il est ivre! (Haut) Lorsque tu sortiras... etc. »

Enfin, c'est au verso de ce feuillet que Victor Hugo a noté ce vers, recueilli dans les notes de l'édition ne varietur :

« // faut bien réjouir les hommes du bon Dieu (première idée du vers : « Donner parfois un peu de joie aux créatures »). ;> Les deux formes, à notre gré, se valent.

Mais revenons au début du ((uatriènic acte; et constatons, en passant, que Victor Hugo n'a pas résisté au désir de tracer en marge le plan du décor, tel quon le plante encore aujourd'hui.

Dans la note initiale qui décrit les meubles et les costumes, plusieurs détails, adjoints à l'édition, man-

quent au manuscrit. Par exemple, les mots : « avec écusson de fer hatlu dans Vinlérieur...; — très ornée... — carrre... — vêtu de )ioir, sans manteau et sans la Tohon.... » — En revanche, le manuscrit porte la mention : « Meubles passés de mode », qui a disparu de l'édilion, on ne sait trop pour quel motif.

Scène I. — Très remaniée sur le manuscrit, ainsi que la suivante, au rebours de la scène m, qui est presque une copie (nous avons vu pourquoi et comment).

Variantes du manuscrit :

Dùt-on voir sur le mur rejaillir ma cervelle....

il faut que je la sauve. — Oli! comment rcussir? Comment faire? Donner son sang, son cœur, son âme.... Ce que le monstre a pu rêver (var. : bâtir) et combiner....

Et là, d'ins cette nuit, que fait-il?...

La chose a, sans nul doute, une sombre origine....

Ce monstre ira lâcher la reine....

.... Qui donc fléchit les bêles fauves?...

C'est toi qui las perdue. Il le faut, il le faut!... ... A'o?i, je veux qu'elle échappe....

Oui, mais par quelle porte?...

Dans ma vie. ô mon Dieu, comme en celte maison....

(Jue faire? Autour de moi tout est nuil, tout est gouffre.

Je sens le piège, mais je ne vois |»as. — Je souffre!

Variante :

.... mais sans le voir. — 0//.' je soulTrc!

Ces vers se suivaient de la sorte sur le texte initial, lluj^o, par inadvorlancc, avait donc alif^né quatre rimes féminines consécutives. L'erreur fut corrifçée, dans l'interligne, par l'addition des deux vers insérés : 1

Faisons-la \néven\i' en secret, sans délais....

Le jeu de scène est d'abord réglé comme suit : "... frappé d'une idée subite, il rrlève la tète d'un air

RLY-BLAS. 337

d'espoir et fait signe à son page de s'approcher. Bas au page : — « Quelle est en grand péril... etc. » Ces trois vers sont récrits en marge. Voici ce que portait le premier texte :

Quelle ne sorte pas de trois grands joui's au moins. Quoi qu'il puisse arriver. — Je me fie à ses soins. Va, je compte sur toi. Ne laisse rienpa^fiitre....

Variante :

Va, sois discret; fais tout sans laisser rien paraître. Cours, mon bon petit page. Asr-tu bien tout compris? IVe pas sortir du tout. — La reine!...

Scnie II. — Don César dégringole par la cheminée. Le monologue qui suit cette étrange rentrée dans le monde civilisé, ou plutôt la scène, autant mimée que parlée, où Don César explore la maison mystérieuse, tout cet épisode, qui semble créé de verve, a coûté, au contraire, beaucoup de mal au poète. Hugo n'est arrivé à parfaire son tableau que par des retouches multiples dont le manuscrit, tout recopié, porte encore des traces. Les hésitations, les additions marginales ne manquent pas :

... Tant pis! c'est moi!

Ici, un premier texte. Un vers très raturé, qui se terminait par «... un ange », et le second, fait ainsi :

Je salue humblement celui que je déranye....

2" texte. C'est celui qu'indique l'édition ne varietur, qui, de toute cette scène, a retenu cette unique variante (qui nous dira pourquoi, par parenthèse?) :

Je viens très humblement, par une porte ctranqe. Saluer celui, celle, ou ceux que je dérange....

Enfin le 3* texte, qui est le bon.

Jeu de scène. Le manuscrit donne, sans corrections : « // avance jusqu'au milieu de la chambre, el chapeau bas, et tout à coup s'aperçoit qu'il est seul. »

Je croyais bien entendre un bruit de voix. — Personne! Tant mieux!...

D'abord, ces alguazils....

Par une femme jaune....

Voyages — et retour dans r héroïque Espagne.... Puis, le jour oii farrive ici, pour complément, Ces mêmes alguazils rencontrés jus^emenf.... • Variante :

... brusquement, sottement....

2'' texte, en marge :

Puis, quel roman! le jour où j'arrive à bon port....

Enfin le 3'' texte, qui est le bon.

l^"" texte (sans corrections) :

Comment je saute un mur; cette maison perdue Dans les arbres, où rien d'ouvert ne s'aperçoit.

Variante :

Dans un jardin oii rien de vivant ne se voit.

Ma grande ascension du hangard (sic) sur le toit....

2" texte, refait en marge, comme dans l'édition, avec cette variante :

.le monte alègrement (sic) du hangard (sic) sur le toit.

Après le vers : « Pardieu! Monsieur Salluste est un grand sacripant! » les quatre vers suivants, avec les notations scéniques, ont élé rajoutés dans la marge, d'une écriture minuscule. C est un de ces amusants épisodes, mêlés de pantomime, dont Hugo excelle à illustrer, en les relisant, les scènes déjà écrites.

Suite des variantes :

Cest bien (var. : fort) aimable; aussi je vais, cousin damné, Me vemjer joliment, (juand j'aurai déjeuné!

Le texte définitif, fort supérieur à tous égards, est récrit en marge; mais sur le premier ne figure aucune correction.

Les quatre vers : « J'irai, sous mon vrai nom, etc. » constituent une addition marginale. Le dernier porte :

De tous mes usuriers — suivis de leurs petits....

Hugo a encore ajouté à l'édition le jeu de scène où César chausse, sans façon, les bottes neuves. On n'en trouve pas trace dans le manuscrit. On sait, d'ailleurs, que, le plus souvent, de tels efTets sont imaginés et réglés aux répétitions.

Portes closes, volets rcrrouillés, un cachot.... Personne! — Où diable suis- je?...

Ce vers et les trois suivants constituent une nouvelle addition marginale.

Examinant ^étiquette des flacons....

... C'est rowrrafye admirable De ce divin poète....

Xérès-des-Chevaliers n'a rien de plus vermeil, Jaîn (?) rien de plus doux, M (illisible) rien de plus....

Le vers, arrêté là, a été barré.

Ceci ne peut cacher qu'une affaire de femme....

D'abord, ce vin n'est pas le vin d'un méchant homme

Quoi! ce bohémien? ce drùk'l...

Les hommes diront : Peste!...

Scène Ilf. — Sans corrections, ou presque. On a vu qu'elles ont été faites ailleurs.

Je ne comprends pas. — Mais vous comprenez ! — Malpeste!... Je mords à pleine bouche à même un galion!...

Veulent que tout cela s'achève (var. : s'apprête) à l'instant

[même....

Mon cher, ton maitre ayit conyrtimcnt.... (barré.) Se rapprochant d'un air d'intelligence.... Entre un des muets. ... En liaut \oiie une belle Que tu reconnaîtras....

Sois fort respectueux, mon cher, c'est mon amante, Madame Lucinda....

Sur le seuil boit et fume un garçon (var. : muguet) qui le

[hante....

Je hais les gens qui sont de difficile approche.... Va-t'en. — Oui (var. : Bien], quand un homme a de l'argent, il

[doit....

Vers biffé. Le développement s'est continué d'autre sorte.

C'est méprise sans doute, et ce mal- avisé....

Scène IV. — Entre la duègne entremetteuse. Plusieurs changements de texte ont été introduits dans ce dialogue.

Après les trois premiers vers, on lisait d'abord :

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