Un ladre
Peu de temps après l'une de nos dernières révolutions, celle de 1830, j'étais encore professeur d'humanités au collège Louis-le-Grand, lorsqu'une grave altération de la voix m'obligea de renoncer à ma chaire, bien avant l'âge de la retraite. Veuf et sans enfants, je ne devais plus songer qu'à passer le reste de mes jours aussi doucement que possible, entre d'anciens amis et de vieux livres, les uns et les autres bien choisis : rares par conséquent.
Gomme il me fallait vivre d'une pension fort
modeste, jointe à quelques économies que j'avais
dû placer eu viager, mon premier soin fut de
chercher un logement approprié à mes modiques
ressources, sans trop m'éloigner du quartier des études, notre Paris à nous, comme la Bourse est celui des gens d'affaires ; car il y a un Paris distinct pour chaque profession , sans compter le Paris par excellence : celui des gens oisifs.
Je crus trouver ce qui me convenait dans la rue de Vaugirard, à proximité du Luxembourg, ma promenade de prédilection.
Le bâtiment que j'avisai n'avait qu'un seul étage , à deux fenêtres, en façade sur la rue. C'était le côté droit de l'entrée d'une longue avenue plantée d'acacias, qui conduisait à un grand hôtel d'une vieille et imposante architecture, devant lequel régnait une vaste cour d'honneur. Cette cour s'ouvrait ensuite de chacun des côtés de l'édifice sur de spacieux jardins qui s'étendaient jusque vers la rue d'Assas, non loin du couvent des Carmes.
Ces dispositions rappelaient celles des anciens châteaux, accessibles aussi par de grandes avenues, et adossés à des parcs ou à des forêts séculaires ; car les barons féodaux, devenus sous Louis XIV des courtisans de FOEil-de-Bœuf et du Louvre, semblaient avoir voulu retrouver , dans leurs habitations de Paris , une image de leurs manoirs seigneuriaux; image amoindrie sans doute, mais par cela même plus en rapport avec leur nouvelle situation»
Pour compléter l'analogie, les constructions sur
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la rue, sortes de pavillons extérieurs, n'étaient que des appendices d'une habitation de concierge. Le logement de droite, qui était vacant, s'élevait en partie sur de vieilles remises, servant alors à resserrer des machines et des ustensiles de jardinage. Quant au bâtiment qui faisait pendant à celui-là, c'était une ancienne écurie abandonnée, devenue, dans l'occasion, le refuge des chevaux de rebut, et surmontée aussi d'un étage mansardé , dont les locataires étaient apparemment trop pauvres pour se montrer bien difficiles.
Je n'eus pas affaire aux propriétaires du grand hôtel. Un M. Honoré, qui se présenta comme seul intéressé dans ces locations subalternes , me trouva sans doute à son gré ; car nous tombâmes d'accord séance tenante , et j'entrai bientôt en possession de deux chambres assez proprement décorées. C'était tout ce qu'il me fallait.
Cependant je n'y trouvai qu'en partie la tranquillité qui m'est si chère.
Depuis la lin de juin jusqu'au milieu de février, un calme absolu régnait dans l'hôtel ; les maîtres , absents de Paris, s'adonnaient aux plaisirs de la villégiature, des voyages ou de la chasse. Il ne restait guère alors , sur la propriété déserte, que mes modestes voisins et moi , sous l'inspection de ce M. Honoré dont j'ai parlé. Celui-ci était un ancien \alet de chambre d i feu marquis de Chaltas, père
du propriétaire actuel. A la mort du marquis, eu 1829, ou trouva dans son testament une clause qui assurait à son fidèle Honoré la jouissance gratuite et viagère du logement que ce dernier avait toujours occupé sur le devant de l'hôtel, près de l'ancien concierge. Cette servitude parut gênante, etl'on tenta delà racheter; mais le valet de chambre éméritene voulut entendre à aucune proposition ; il s'était fait un point d'honneur d'ohéir à M. le marquis, même après sa mort. Très-fier d'ailleurs de se trouver chez lui, et ne voyant dans le nouveau propriétaire qu'un voisin opulent avec qui il n'avait pas à compter, il faisait sonner haut son indépendance, si bien consacrée dans ces mêmes lieux où il l'avait conquise par ses bons et loyaux services. De guerre lasse , on lui abandonna tout le petit avant-corps de bâtiment où il demeurait, et le droit dJen percevoir les loyers pour son compte, à la charge par lui de garder cette entrée avancée de l'hôtel. Il ne se réserva alors personnellement que le logement du concierge, attenant au mien ; et il installa dans la pièce du bas une vieille parente, chargée de faire son ménage et de fermer le soir les volets de la grille.
M. Honoré était alors un homme d'une cinquantaine d'années, ayant dans les manières cette roideur discrète qui caractérise les gens de confiance de grande maison; très-serviable parfois , comme son état l'y avait habitué, mais devenu, par suite
de son affranchissement, trop familier avec certaines personnes, et presque insolent avec ses intérieurs, surtout quand sa dignité de> fraîche date était en jeu. Il citait à tout propos feu M. le marquis, en élevant très-haut son tricorne, et faisait la leçon à la valetaille, dont il était l'oracle et le modèle; bien autrement considéré par ces gens-là qu'un pauvre professeur, par exemple.
En dehors de notre petite colonie, un gros suisse désœuvré , dont le pavillon commandait l'entrée de la cour d'honneur, et qui passait la moitié de ses journées dehors, enfin un vieux jardinier, payé pour soigner des parterres et des ombrages que les maîtres ne voyaient guère, étaient les seuls êtres qui , pendant huit mois de l'année, troublassent de temps en temps le silence des cours.
Mais, le mois de février venu, tout changeait : plus de solitude, plus de recueillement. C'était un va-et-vient de tous les instants, un bruit d'équipages sortant ou entrant à toutes les heures du jour ou de la nuit; des domestiques affairés montaient et descendaient incessamment l'avenue; et il n'y avait pas de semaine où l'on n'essayât des attelages somptueux , des chevaux de race , ou les poneys les plus rares.
Car le jeune marquis de Chaltas , héritier désigné, à seize ans, d'une fortune immense, se voyait déjà entouré du luxe le plus raffiné. Rien ne gênait ses
velléités ni ses caprices, pas même une vieille grand' mère , plus riche encore que lui , dont il était l'idole, et qui bornait ses exigences aux respects dont il l'entourait. Elle n'ouvrait guère la bouche que pour l'admirer; et, malgré une supériorité d'intelligence dont l'âge ne lui avait rien enlevé , elle n'exprimait jamais à son égard une volonté personnelle, si ce n'est peut-être celle de vivre assez longtemps pour marier elle-même ce cher enfant.
J'appris ces quelques détails par M. Honoré, qui ne se faisait pas faute de critiquer le train de vie du fils de son maître, en le comparant à la magnificence sérieuse de feu M. le marquis. On eût dit un ex-courtisan de la vieillesse du grand roi , voilant sa perruque devant les folies de la Régence.
« Ah ! monsieur, s'écriait-il , ces gens-là n'entendent rien aux grandes manières : du luxe, du clinquant, sans choix ni réflexion ; rien de solide ; point de ces richesses posées et massives , de ces splendeurs si judicieusement raisonnées et ordonnées, qui faisaient dire : «M. le marquis a passé par là.»
Ce fut le même personnage qui me donna des renseignements sur mes voisins du bâtiment de gauche, dont je fis la connaissance comme on va le voir.
Un soir du mois d'août, comme je revenais de ma promenade habituelle, j'aperçus devant moi un en-
faut de treize ans environ, «l'une complexion assez prèle, portant à la main deux ou trois volumes et une couronne de feuillage. Il donnait l'autre bras à un homme entre deux âges , encore assez vert , très-simplement vêtu. Tous deux entrèrent dans le petit corps de logis qui faisait le pendant du mien dans l'avenue, de l'autre côté de la grille.
Quoique la plupart des chefs d'institution ne se fassent pas faute, sous des prétextes plus ou moins ingénieux, de satisfaire l'amour-propre des parents, en décernant au plus mince élève une couronne isolée, sauf à écraser leurs sujets d'élite sous le poids des lauriers, cependant la vue d'un prix remporté émeut toujours le cœur d'un professeur. Je m'approchai de mon grave propriétaire , qui prenait l'air majestueusement sur le pas de la grille d'entrée , et je lui demandai le nom de ce jeune écolier.
« C'est Emmanuel , répondit l'ancien valet de chambre , en portant légèrement la main à son tricorne, Emmanuel Raymond. Il entre aujourd'hui en vacances ; mais j'ai idée qu'il n'en sera pas plus heureux pour ça.
— Voulez-vous dire , répliquai-je , que l'on continuera de le faire travailler chez lui? Ce ne serait pas là un si grand malheur, ce me semble.
— C'est possible , lit— il en secouant la tète ; mais il y a temps pour tout, comme disait si bien feu
M. le marquis, et le jeune garçon regrettera plus d'une fois ses camarades ; car ce n'est pas le père qui se mettra en frais pour lui procurer de l'agrément. »
Je priai M. Honoré de s'expliquer.
« Tenez, monsieur, reprit-il, depuis bientôt cinq ans que je le connais, la vie du petit bonhomme est réglée comme une horloge. Deux fois par jour, son père le mène à un collège de la montagne Sainte-Geneviève; et, après les classes, il le ramène ; toujours à pied, quelque temps qu'il fasse , pluie, neige ou soleil. On ne se souvient pas de les avoir jamais vus en omnibus; et pour toute récréation, après le dîner, si leur repas expéditif peut s'appeler un dîner, le père fait répéter les leçons de son fils.
— C'est au moins un homme instruit, à ce qu'il paraît, répliquai-je.
— Peut-être bien, monsieur ; mais qu'est-ce qui le connaît? Il n'a pas toujours demeuré en France, voilà ce qu'il y a de sûr. Quand il a quitté le quartier des Invalides , où il vivait, à ce qu'on dit, aussi retiré qu'ici , je l'ai vu arriver avec son garçon. Il a assez marchandé pour le petit logement ! Et pourtant ça n'est pas cher ; mais c'est une manie des locataires de toujours se plaindre. Quant à moi, grâce à feu M. le marquis, je ne connais pas ces misèreslà. Bref, je demandai à l'arrivant ce qu'il était, d'où
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il vouait, de quoi il vivait; mais je n'en ai pas lire grand'chose. C'est un homme silencieux, peu liant et peu poli. Tout ce qu'on sait de lui, et il n'y a pas de quoi être si fier, c'est qu'il fait les affaires d'une famille qui habitait les environs d'Annecy, en Savoie, et qui est maintenant hors du continent. Il parait qu'il correspond avec les fermiers ou les intendants de ces gens-là, et qu'il place à Paris l'argent de leurs coupes de bois et leurs autres- revenus de là-bas, en rentes, en valeurs de portefeuille. Ça lui vaut, dit-on, quelque chose, monsieur, comme quatre à cinq mille francs par an, plus ou moins. Eh bien, croiriez-vous qu'il n'en dépense pas quinze cents? sans compter qu'un homme d'affaires, ajoutat-il d'un ton confidentiel, a certainement d'autres profits dont on ne parle pas, des profits qui lui permettraient d'être moins serré; voyez plutôt le régisseur de la famille de Chaltas.' Dans toutes les places, monsieur, vous le savez peut-être aussi bien que moi, à côté du fixe, il y a le casuel. Nous avions le nôtre aussi, nous autres, moi surtout. Sans cela, comment aurais-je pu amasser quelques bonnes obligations de la ville de Paris? »
Sans relever le mot de casuel, appliqué avec tant de bonne foi par l'ex-valet de chambre à des bénéfices plus ou moins licites, je le quittai en songeant à ce qu'il m'avait appris sur la manière de vivre plus que modeste de mes voisins.
Le lendemain soir, je rencontrai encore M. Honoré dans la cour. Ce fut lui qui m'aborda , de cet air, moitié discret , moitié important , qui lui était habituel. Il venait , me dit-il , de reconduire un de ses parents, chef d'office d'une grande maison, qui avait dîné chez lui, et qui avait voulu lui donner un échantillon de son savoir culinaire. Il me parla d'un certain gâteau de haute distinction dont son parent possédait seul la recette.
« Ah! s'écria-t-il, si notre petit voisin Emmanuel se fût trouvé là, il aurait su une fois en sa vie ce que c'est qu'une* friandise.
— Eh bien! dis-je, envoyez-lui sa part.
— Allons donc! et le père! est-ce qu'il le souffrirait? »
Je compris alors que, si mon voisin se contentait d'un ordinaire sans doute plus substantiel que recherché , il avait trop de fierté pour rien accepter du dehors.
Et comme je témoignais mon approbation : a Vous n'y êtes pas, monsieur, répondit mon homme ; il aurait peur que l'enfant ne prît goût à ces douceurs-là , et il est trop avare pour les lui permettre. Il dit que les enfants ont un appétit tellement franc et naturel que c'est une folie de le surexciter encore par des friandises.
— C'est possible, dis-je.
— En attendant, monsieur, ça fait jaser les voi-
sins; je suis sûr que ce pauvre innocent n'a jamais eu deux sous vaillant dans son gousset; et à goûter, c'est bien triste à dire, on lui voit toujours manger son pain sec. »
Depuis ce jour, je commençai à m'intéresser, malgré moi , à ce jeune Emmanuel , victime présumée de l'avarice paternelle, et je l'examinai avec attention.
Ce qui me frappa d'abord , c'est que ce fils opi primé, tenu à une si rude chaîne, comme me l'avait annoncé M. Honoré , ne paraissait être cependant qu'un compagnon obséquieux, sincèrement attaché et dévoué à son tyran de tous les instants, ne faisant rien que dans le but de lui plaire , le* suivant et le couvant sans cesse de ses yeux reconnaissants ; semblable en cela à ce chien fidèle, qui ne mesure point son affection à sa pitance , et qui préfère la mince desserte d'un maître parcimonieux aux reliefs les plus succulents d'une table étrangère.
C'était d'ailleurs un adolescent aux cheveux noirs, aux traits délicats, un peu efflanqué comme les garçons de cet âge ingrat. Son habit , coupé à la mode grossière des écoliers de l'époque, dessinait mal une taille qui promettait d'être élancée. Si la transparence de son teint et la finesse de ses mains décelaient une nature assez distinguée, une légère pâleur lui donnait en môme temps une apparence
presque maladive. L'expression un peu mélancolique de ses grands yeux noirs excita aussi mon intérêt. Était-ce chez lui faiblesse physique , contrainte morale, ou seulement excès d'application? C'est ce que je me mis en tête de savoir.
En général , les propos des oisifs , depuis les indiscrétions de salons jusqu'aux commérages de la loge , éveillent chez moi une telle défiance, que je suis toujours tenté de chercher la vérité à l'extrême opposé des rumeurs vulgaires; cette fois pourtant je ne pus m'empêcher de remarquer que les vêtements râpés, quoique d'une propreté irréprochable, de l'enfant, son habit trop court dans lequel il avait grandi , ses chaussures épaisses , la tenue puritaine du père qui portait toujours le même habit noir et les mêmes gants de fil , hiver comme été, et qui réglait ses habitudes invariables sur une grosse montre, d'argent de l'autre siècle , tout cela confirmait trop bien l'opinion courante, dont l'ancien valet de chambre s'était fait l'interprète.
Il me fallait un prétexte pour me présenter chez M. Raymond. J'en pris un tout naturel : un des professeurs du collège d'Emmanuel avait été autrefois mon condisciple à l'École normale ; j'irais donc, à tout hasard, m'informer de la classe que suivait le jeune élève, pour lui offrir mes bons offices.
M. Raymond lui-même vint m'ouvrir la porte; car il n'avait pas d'autre domestique que la vieille
parente de M. Honoré , à la lois portière et femme de ménage banale de notre corps de logis , qui montait chez lui le matin à sept heures et disparaissait à huit jusqu'à l'heure du dîner.
Son logement se composait, comme le mien, de deux petites chambres :. l'une où se voyaient les lits jumeaux de M. Raymond et de son fils, l'autre servant à la fois de salle d'étude et de salle à manger. L'ameublement était d'une grande simplicité. Un peu de goût cependant y paraissait allié à une propreté minutieuse. Sur les cheminées, quelques ornements sévères; çà et là, dans des cadres modestes, plusieurs gravures assez remarquables , et le portrait d'une jeune femme que je reconnus sur-lechamp, à sa ressemblance avec Emmanuel. Mêmes cheveux noirs , même carnation diaphane , môme expression de douceur pensive et de délicatesse : c'était sa mère bien certainement. Cette peinture, qui ne manquait pas de mérite, frappa mes regards avant même que j'eusse échangé une parole avec le maître du logis. 11 m'accueillit assez froidement, malgré la civilité de ses manières qui révélaient l'homme d'un certain monde. Sans doute ma visite était inopportune. Le père tenait un livre, dont je devinai le titre à la mine, par cet instinct particu- . lier aux membres du corps enseignant : il préparait, je crois,- une leçon pour son fils. Quanta Emmanuel il était occupé, lorsque j'entrai, à brosser
avec soin son habit de rechange , et l'arrivée d'un
étranger ne lui fit pas suspendre cette besogne
obligée.
M. Raymond, il faut le dire, ne recevait jamais personne ; craignait-il qu'on ne voulût épier son intérieur? et, cette fois, se défiait-il particulièrement de ma curiosité? il en avait le droit; car c'était un peu là, je l'avoue, le sentiment qui m'amenait chez lui. Il me présenta une chaise ; puis il attendit, de cet air qui dit aux gens : J'espère que vous m'avez dérangé pour quelque chose qui en vaut la peine.
Je fus donc forcé d'aller droit au fait. Je lui témoignai l'intérêt que je portais aux jeunes écoliers en général, et plus spécialement à son fils, et je lui proposai ma recommandation. A quoi il répondit assez sèchement, par cette maxime tant soit peu radicale : qu'en fait d'études, surtout, il ne voulait recourir à la protection de personne, et que c'était par son travail seul que l'écolier devait se recommander.
Peu s'en fallut que je ne me retirasse sans mot dire. Pourtant je me retranchai dans ma dignité de professeur, et j'adressai quelques questions à l'enfant qui était venu nous retrouver, pour juger de sa force actuelle et de ses dispositions.
J'eus lieu d'être assez satisfait. Cependant, je ne trouvai pas un de ces esprits précoces dont les succès présumés nous font battre le cœur. Sa capacité
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nie parai être celle d'un bon élève ordinaire de quatrième; il pouvait suivre sa classe, mais il ne la devançait pas trop. Bonne volonté, application et réserve modeste, voilà à peu près tout ce que je pouvais signaler en lui. Comme je faisais cependant ipliment à son père, j'appris avec peine que ses éludes, commencées un peu tard, à cause de la délicatesse de sa santé dans ses premières aimées, pourraient être interrompues, si, par la suite, le jeune homme témoignait quelque vocation pour les enseignements tout nouveaux de l'École centrale; on le laisserait alors dévier de sa rwute pour s'appliquer aux sciences pratiques.
Je ne perdis pas cette occasion de rompre une lance, le plus courtoisement possible, contre toutes ces idées , déjà hautement affichées , de bifurcation des études.
M. Raymond m'écouta sans m'interrompre ; puis, quand j'eus fini :
« Je ne veux, dit-il, faire de mon fils ni un homme de lettres ni un avocat : deux professions précaires , à moins de ces grandes et rares vocations qui brisent tous les obstacles. Emmanuel n'aura pas le temps d'attendre les clients ni les lecteurs. Il sait bien , continua-t-il en prenant la main de l'enfant , il sait bien que de bonne heure il doit se rendre utile à lui-même et aux autres, et qu'il ne peut compter que sur lui seul. L'industrie,
monsieur, est aujourd'hui la reine du monde. Si le progrès est quelque part , c'est là surtout, Il faut marcher où Dieu nous mène, et, s'il se peut, au premier rang ; mais fut-on perdu dans la foule, on aide encore à l'œuvre générale. Croyez-moi, messieurs de l'Université, la vraie poésie est aussi bien dans des découvertes grandes et généreuses que dans un beau volume de vers; l'ingénieur qui conçoit , qui réalise des merveilles , va de pair avec l'homme inspiré qui rêve l'infini. Enfin , sans vouloir déprécier aucun génie , je dis que celui de la science pratique est aujourd'hui le mieux compris et le plus heureux. »
A ce parallèle , dont je ne donne ici qu'un résumé, j'aurais pu opposer quelques bons arguments. Toutefois, la présence de l'enfant me commandait de la réserve; je ne pouvais, devant lui, contredire ouvertement son père. Je me bornai à demander à ce dernier s'il avait reconnu dans le jeune élève quelque aptitude spéciale pour les sciences.
« Emmanuel , répondit-il, est un esprit docile , ouvert à toutes les cultures.
— S'il en est ainsi, repris-je, pourquoi ne pas le destiner à l'École polytechnique?
— Je ne veux pas risquer qu'on me l'enlève! repartit le père avec vivacité; l'état militaire n'est-pas son fait ! Sa santé, sa vie, m'ont coûté tant de
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peines, tant d'angoisses ! Voyez, ajouta-MI avec un accent de sensibilité qui nie surprit, voyez celte pâleur, celte croissance trop hâtive pour ses forces.... Je le sais faible.... faible comme sa pauvre mère! »
Et il leva les yeux vers le portrait.
Je m'inclinai, plus touché parce sentiment que par toutes ses raisons ; et j'allais quitter la partie, lorsqu'il reprit d'un ton ferme, comme s'il se reprochait une émotion passagère :
« Et puis, cette grande École polytechnique, dépôt glorieux de l'expérience et du génie qui nous a précédés, est-elle en même temps le foyer du génie de l'avenir? Ce livre vivant de la science réserve-t-il toujours des pages blanches où puissent s'inscrire, au fur et à mesure, les nouvelles acquisitions de l'esprit humain? Hélas! il n'en est pas ainsi. A l'âge où le cerveau bouillonne, où la création déborde, toute cette sève doit, au contraire, se concentrer et se refroidir dans le moule arrêté d'un enseignement plus ou moins stationnaire. Soit! Ces leçons, toujours les mêmes à peu près, et qui reproduisent le passé avant tout, peuvent suffire à la gloire d'une noble institution; mais au moins qu'il s'en élève une autre où le besoin impérieux du progrès puisse se satisfaire! L'École centrale, toute jeune encore, est ce que fut autrefois l'École polytechnique. Elle s'ouvre à peine, et déjà elie veut, par-dessus toutes choses, avancer et faire
avancer la science, jusqu'au jour, éloigné je l'espère, où, à son tour, elle changera en limites le cercle de ses conquêtes. Croyez-moi, monsieur, si les individus vieillissent, l'humanité ne vieillit pas; son aliment se renouvelle sans cesse. Les traditions ne doivent être, suivant, moi, qu'un point d'appui pour s'élancer vers les découvertes. Yoilà pourquoi l'École la plus jeune appellera toujours mes" instincts et mes préférences. »
M. Raymond aurait pu parler longtemps sans que je songeasse à l'interrompre, tant ces théories étranges me prenaient à l'improviste. J'en étais tout étourdi. Je cherchais vainement mes armes universitaires pour repousser une si rude attaque. Aimant mieux me taire que de les compromettre par une défense maladroite , je me bornai à exprimer quelques regrets sur l'ahandon prématuré des études littéraires du jeune élève.
« Je n'entends pas qu'il les déserte tout à fait, répliqua le père, et je tâcherai qu'il n'en perde jamais le goût.
— En ce cas, lui dis-je, je suis heureux de me trouver là pour entretenir le feu sacré. Je pourrais, dans ses instants de loisir, diriger, compléter les lectures de votre fils ; et ma hihliothèque de professeur, assez estimée, j'ose le dire, et sévèrement choisie, est à son entière disposition. »
Je vis le front de M. Raymond se dérider; cette
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proposition lui (Mail plus agréable que l'autre. C'était un auxiliaire qui se présentait de lui-même, sans déplacement et sans frais! Pourtant il ne me répondit ce jour-là que par des remercîments évasit's; mais il me reconduisit d'un air plus aimable que son premier accueil ne me l'avait fait espérer. Le jeune Emmanuel avait suivi notre conversation sans y .prendre part, retenu sans doute par la timidité de son âge et par son respect pour son père; mais je vis bien qu'il n'avait rien perdu de ce qui s'était dit, et qu'il mêlait à sa déférence pour les opinions paternelles un peu de gratitude pour l'intérêt que je venais de lui témoigner.
Quelques jours se passèrent.
J'appris que, pendant ce temps, M. Raymond avait fait prendre des renseignements sur mon compte auprès du professeur que je lui avais nommé et qui é'ait en effet celui de> son fils.
Les renseignements ne pouvaient manquer d'être favorables; aussi vint-il bientôt me rendre ma visite.
Pendant les compliments échangés, je vis qu'il jetait un regard scrulateur sur ma bibliothèque, où figuraient tous les grands écrivains classiques. Emmanuel n'avait d'eux qu'une connaissance trèsincomplète. Son. père me l'avoua, et je m'en éton-
nai. Il me répondit qu'il avait jugé convenable de ne donner jusqu'alors au jeune écolier que les livres nécessaires à ses études, pour lui épargner les distractions.
Je ne pus m'empêcher de penser qu'il y avait encore de l'économie dans cette sagesse; mais en même temps je fus tenté de lui en faire compliment. Mieux vaut, en effet, une terre, inculte que celle ou Ton a semé de l'ivraie.
« Au moins, lui dis-je , vous avez isolé votre enfant du contact pernicieux de ces prétendus génies qui, depuis un demi-siècle, ont jeté tant de désordre dans les intelligences! »
M. Raymond parut surpris ; mais je me sentais là sur mon terrain, et je tenais à prendre ma revanche de ses sorties contre les anciennes écoles.
Je marchai ferme à l'attaque.
« Oui, repris-je, regardez bien ma bibliothèque ; vous n'y trouverez pas trace de cette barbarie littéraire, de cette .anarchie avouée qui, depuis tant d'années déjà, envahit et menace d'engloutir ce qui reste encore de l'éclat et de la pureté du génie français/ Franchement, monsieur, ne semble-t-il pas que l'homme, ce composé de bien et de mal, soit incapable de comprendre et d'aimer longtemps la perfection? A ses yeux troublés la puissance n'est pas dans la sérénité, mais dans la tempête; il se prosternera devant le chaos plutôt que devant
l'harmonie de l'univers. Cherchez aujourd'hui les objets de ses plus hautes admirations : toujours des œuvres incomplètes, informes, obscures surtout : l'obscurité, c'est la profondeur! Heureux, en effet, l'ouvrage où manque la clarté! Que de commentateurs s'ingénient à y découvrir une foule de beautés accommodées à la trempe de leur esprit! Voyez Hamlet, voyez Faust! les deux prototypes de ces chefs-d'œuvre des théâtres étrangers remis en honneur depuis quelque temps par certains rhéteurs polyglottes. Autant de lecteurs, en quelque sorte, autant d'interprètes divers, tout fiers de leur pénétration! Et puis, monsieur, la perfection décourage, tandis que le désordre.... on est toujours sûr d'y arriver; et il est aujourd'hui complet !
« Gomme les médecins" insuffisants se font homœopathes pour être quelque chose, certains hommes d'esprit, assez peu sûrs de leur talent, se sont avisés d'employer cet esprit à dénigrer ce qui est beau et harmonieusement coordonné, à exalter en chœur tout ce qui est contraire aux vraies, aux saines doctrines sur lesquelles repose l'art dans tous les temps, et enfin à fonder une littérature accessible pour eux, une littérature antilitléraire , cherchant leurs modèles chez les nations les moins lettrées, et leur mythologie jusque dans les marais du Nord. Ce qu'ils foulent aux pieds, comme avec bonheur, ce sont les entraves du sens moral le plus vulgaire.
Peu nombreux, ils remplacent le nombre par le brait ; postés à l'entrée de toutes les avenues, ils déroutent et déconcertent le public, et .réussissent ainsi à se créer une sorte de position qui durera bien, ils s'en flattent, ce que doit durer la littérature, à notre époque de décadence.
« Ah! ma bibliothèque ! m'écriai-je en m'animant de plus en plus , je n'en sors pas ; là seulement je respire, j'existe! Que ferais-je ailleurs, au milieu des ténèbres générales; quand les lettres, quand les beaux-arts , seul charme de la vie , ne sont plus éclairés par le goût, leur éternel, leur indispensable fanal? Que ferais-je dans une société égarée , éperdue , marchant sans but , sans régulateur, où l'on ne peut, sous peine de ridicule, admirer ce qui est simple et vraiment grand? où, dans la patrie des chefs-d'œuvre, on se prend par lassitude à exalter tout ce qui est le plus contraire à cette sublime unité, seule mère de ces chefs-d'œuvre? Quand la confusion est partout! quand la poésie se réfugie dans la prose qu'elle dénature! quand l'emphase, la recherche, l'affectation ont remplacé la sainte pureté du langage! quand l'ignorance grossière et le désordre brutal de Shakspeare, la fausse naïveté et la philosophie bâtarde de Goethe, les logogriphes du Dante, le lyrisme monocorde de Byron sont divinisés solennellement dans le conservatoire suprême des lettres, à cette même
place où siégèrent lïoileau, La Fontaine et l'auteur de lliiiunnicus! et cela en présence de quelques lâches académiciens classiques, mes confrères de l'Université, muets d'indignation, je veux le croire. « Irai-je, pour me consoler, à cet autre prétendu Conservatoire de la musique? Là un petit cénacle de douairières blasées et d'énergumènes impuissants s'efforce de faire triompher aussi le vague, le décousu, l'absence d'idées et de sentiments, et de glorifier des rêveries harmonieusement incolores, , aux dépens de l'expressive, de la divine mélodie des Mozart, des Grétry, des Gluck, des Haydn, des Cimarosa, des Weber et du colossal Rossini, qu'il faudrait étouffer ou miner sourdement, parce qu'ils ont le malheur d'être compris de tout le monde, ceux-là, et répétés par tout ce qui a une oreille et un cœur, tandis que l'idole du lieu reste complète* ment inconnue et sans puissance sur le public non privilégié! partout enfin la petite église s'évertuant à devenir la grande, l'universelle!... Ah! lorsque j'en gémis, monsieur, ce n'est pas seulement comme professeur, c'est encore , c'est surtout comme ami de l'humanité ; car tous les scandales se tiennent, toutes les perversités s'enchaînent. Le désordre des idées amène celui des mœurs. Quand l'intelligence n'a plus de règles, l'âme aussi perd les siennes. Le sens moral s'émousse comme le goût; et ce qui vous choque aujourd'hui dans la société a son origine
dans la dépravation de l'esprit. Nos livres, nos théâtres l'attestent. A quelle époque a-t:on vu plus d'anarchie morale? Il semble que la société ait, comme les lettres, perdu sa boussole, et qu'elle cherche aussi sa voie dans les ténèbres. Eu attendant, je constate l'éclipsé de la vraie littérature nationale, concentrée ici, monsieur, dans cette bibliothèque, mon refuge, mon sanctuaire, où la présence de mes grands hommes, et surtout l'absence de tant d'autres, seront la première leçon de votre fils. »
Gela dit, je me sentis soulagé d'un grand poids; j'avais, une fois de plus, exhalé cette sainte colère que j'amasse depuis si longtemps.
M. Raymond souriait de ce qu'il appelait sans doute mes paradoxes, oubliant que, dans un siècle où tout est faussé, le paradoxe devient la vérité. Il me répondit obligeamment que, sons mes auspices, l'imagination de son fils au moins ne courait pas risque de s'égarer, et qu'il acceptait mon offre avec reconnaissance.
Puis, comme il s'excusait de prolonger sa visite en témoignant la crainte d'être indiscret, je vis bien à son air embarrassé qu'il avait une autre demande à me faire.
Je tâchai de le mettre à son aise; alors il s'expliqua.
Vn grand bonheur pour lui, me dit-il, serait de ne pas quitter son fils pendant les leçons qu'il re-
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cevait au collège. Il me demanda si mon intimité avec Jo professeur d'Emmanuel me permettrait d'obtenir qu'il pût assister aux classes du matin et du soir, dans un coin, sans gêner personne.
C'était là un privilège tout nouveau, et je ne me souvenais pas qu'aucun parent se fût jamais avisé de le solliciter. Je riais à part moi, en me figurant ce singulier externe, vétéran s'il en fut, pénétrant dans la classe avec son fils, objet de raillerie secrète pour les malins camarades d'Emmanuel. J'essayai de faire comprendre à M. Raymond ce qu'il y avait d'original dans cette situation; mais je m'adressais à un homme sur qui le ridicule n'avait pas de prise. Il resta sérieux, et me demanda si je refusais de faire cette démarche.
Je lui promis alors de m'employer avec quelque chance de succès pour obtenir l'étrange faveur qui lui semblait si désirable, et j'y parvins, en effet, par la suite.
Il me remercia avec une sorte d'effusion ; puis il sortit, en me laissant l'idée d'un personnage rigide, systématique, chez qui un puissant instinct d'avarice luttait contre une sollicitude vraiment paternelle.
Dès lors je me préparai à procurer à mon jeune homme toutes les douceurs, intellectuelles au moins, dont je pouvais disposer; et, profitant de ses vacances, je l'installai dans ma bibliothèque.
J'ai dit qu'il n'existait aucun point de contact entre le modeste avant-corps de bâtiment sur la rue de Vaugirard et la demeure seigneuriale du fond.
Il y en avait un cependant qui réunissait, à leur insu, ces deux groupes de natures si distinctes. Maître Despréaux , dont le nom sonnait bien à mon oreille, se trouvait être, par un hasard qui pourtant n'a rien de bien étrange, le notaire des divers habitants de la maison, grands, et petits. Tous leurs dossiers, rangés par ordre de date, gisaient côte à côte , comme au champ du repos , dans son étude de la Croix-Rouge , ce vrai centre , on peut le dire , du faubourg Saint-Germain. C'est ce que j'appris en allant le consulter sur mon petit bail. Je sus même plus tard que M. Piaymond n'échappait pas à la loi générale , et qu'il était aussi le client de l'universel garde- note.
Comme l'excellent homme était un peu causeur , j'eus à subir une foule de renseignements biographiques, qui alors ne m'intéressaient guère, sur les hauts personnages dont j'étais devenu l'humble
voisin. Je crois devoir consigner ici ces courtes notices, avant d'expliquer la part qui revient à chacun dans la suite de cette histoire.
La vieille grand'mère , Mme Rouillât , née Pierrette Pinson , était tout simplement la veuve d'un ancien chaudronnier d'Issoire, ouvrier intelligent et laborieux, qui, devenu successivement compagnon, çontre-maitre, puis fabricant, avait obtenu, sous la République et sous l'Empire , l'adjudication des fournitures de cuivre de la marine. Le capital amassé au moyen de cette industrie avait été employé par lui à l'achat de biens nationaux , qu'il avait revendus avec bénéfice pour en acheter d'autres à bas prix. Ce jeu , plusieurs fois répété , lui avait valu, comme à bien d'autres, de si gros profits qu'il fut un de ceux dont on put dire, à cette époque de bouleversements en tous sens ^ entré à Paris avec un sou dans sa poche , il en est sorti avec des millions.
Claude Rouillât y était encore cependant lorsque la Restauration y ramena ses émigrés , objets alors de tant de défaveur, de tant de railleries exagérées. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'une partie des gentilshommes qui faisaient cortège au roi Louis XVIII affichaient des prétentions en contraste avec leur mince équipage , et que plus d'un parmi eux sentait déjà la nécessité de raviver l'éclat de son blason par l'or tout neuf de la roture.
Trois frères, jeunes encore, marchaient dans les rangs de cette noblesse pauvre et fière : le marquis, le comte et le chevalier de Chaltas , descendants d'une ancienne et illustre famille duPérigord.
L'aîné, le marquis Louis, ami particulier de Monsieur, comte d'Artois, avait employé ses années d'exil à nouer, dénouer, et renouer laborieusement les fils déliés de mille petites négociations délicates, parfois même puériles, entre le prince et les cours étrangères; et cette activité incessante, quoique stérile, lui avait valu une certaine réputation de diplomate. Plus tard il se glorifia d'avoir joué un rôle important parmi ceux qui se mirent en quête auprès de la cour de Naples, pour préparer le mariage d'un fils de France avec une jeune princesse dont la bonté, la grâce, et les qualités toutes françaises, rattachant au pays les Bourbons qui semblaient y être un peu étrangers, les auraient préservés d'une catastrophe.... s'ils avaient pu être préservés.
Le comte de Chaltas, militaire brave, mais sans grande portée dans l'esprit, qui, chaque matin, pendant l'émigration, en s'éveillant sur le sol étranger, guettait vainement le signal d'une promenade victorieuse sur Versailles, avait gagné à l'armée de Condé ses épaulettes de colonel.
Le troisième frère enfin, le chevalier Hugues, esprit ascétique, fervent disciple de Joseph de Maistre,
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s'était retiré dans un couvent d'illyrie, où ses doctrines tbéocratiques absolues attendaient le moment de se manifester, soit par Ja parole, soit même par l'action. Cette occasion parut s'offrir lorsque la France, relevant le trône légitime, se laissa persuader de l'appuyer sur l'autel, et ouvrit ainsi à Yultramontanisme la porte plus grande qu'elle ne l'avait jamais fait depuis Bossuet, cet adversaire zélé de l'autocratie romaine.
Quoique le marquis Louis , chef de la famille , affichât peu de goût pour la Charte constitutionnelle, au point de refuser tout emploi tant que le gouvernement s'appuierait sur elle, il faut croire cependant qu'il s'inspira à son insu de l'esprit de transaction dont elle était l'organe , puisqu'il en vint un jour à sacrifier les préjugés de ses aïeux aux intérêts de ses descendants, et à considérer les millions de l'ancien chaudronnier comme un élément naturel de sa restauration particulière; d'autant mieux que, quoiqu'il fût un peu mur pour une telle union, ces millions se présentaient à lui dans la main d'une jeune fille charmante , bien digne de figurer avec avantage parmi ses portraits de famille.
Cette grande transformation s'accomplit de la manière la plus simple. L'hôtel de la rue de Yaugirard appartenait, avant la Révolution, à la famille de Chaltas; confisqué lors de l'émigration, il fut adjugé nationalement à Rouillât, qui, en attendant
quelque fructueuse rétrocession1, y avait établi ses pénates. Le marquis Louis, curieux de revoir le domaine de ses pères, fut amené ainsi à se mettre en rapport avec le nouveau propriétaire ; et par suite de ces relations, Jeanne Rouillât, grâce à ses beaux yeux et à son immense dot , devint la colombe providentielle d'une alliance entre l'ancien et le nouveau régime.
Et de fait , l'ex-acquéreur de biens nationaux n'avait plus à ambitionner que cette alliance, moyen de légitimer à ses propres yeux l'origine de sa propriété. L'hôtel de la rue de Vaugirard fit donc naturellement partie de la dot. Les nouveaux époux l'habitèrent seuls. Vaste, situé dans un quartier sérieux et approprié à la gravité d'un diplomate, près de la chambre des Pairs, où le marquis avait daigné enfin accepter un siège, cet immeuble redevint plus que jamais l'hôtel Chai tas.
Madame Rouillât était une femme de bon sens, qui avait fait donner à sa fille une brillante éducation, dont elle avait profité elle-même en passant. Sa rapide fortune ne l'avait pas éblouie; et cette haute alliance ne l'enivra pas davantage. Aussi, après la mort de son mari, qui, devenu infirme, s'était retiré dan» un des vieux domaines de son pays natal, revint-elle, sans embarras comme sans morgue, prendre place près de sa fille, dans ses anciens salons de la rue de Yaugirard. Le marquis,
malgré son orgueil de caste, n'eut point à rôttgir de sa belle-mère ni de sa femme; et, lorsque fut votre la loi d'indemnité qui devait réparer les pertes des émigrés, ce n'est pas à lui qu'on aurait pu attribuer ce propos , tenu alors par un grand seigneur qui s'était trop hâté de rétablir ses affaires au moyen d'une riche mésalliance : « Si j'avais su que la fortune revînt m'attendro dans mon château, je ne me serais pas crotté pour la chercher dans la rue. »
Un bonheur ne vient jamais seul. Lorsqu'à ce splendide banquet de l'indemnité des émigrés, comme disait alors le Constitutionnel , la famille Chaltas eut été largement partagée, les biens-fonds et les dédommagements pécuniaires qui revenaient au marquis Louis et à son frère le colonel , s'accrurent encore de la part du chevalier qui, sous le nom du P. Hugues , avait fait profession dans une maison de Dominicains, à Paris où , depuis la Restauration, les couvents de tous genres recommençaient à pulluler. Aussi absolu dans son désintéressement que dans ses convictions, le religieux se dépouilla, clans cette circonstance, de tous ses droits sur les richesses mondaines, à la grande édification des consciences , mais à la grande mortification des gérants temporels de la communauté. Tl fut même question de l'exclure de cette sainte demeure, comme ayant enfreint une des conditions*
tacites de son admission; mais sa haute valeur personnelle était aussi une richesse que ses sectateurs se réservèrent d'exploiter, en compensation de celle qui leur était enlevée. Car le P. Hugues était le véritable coryphée de ce parti qui réclamait sans cesse pour que l'Église fût libre, parce que, grâce à l'ascendant spirituel qu'elle exerce, cette liberté équivaut pour, elle à la domination universelle.
On peut juger des colossales richesses que l'héritage du bonhomme Rouillât et de sa femme , joint à celui du marquis, devait amonceler un jour sur la tête du jeune Ambroise de Ghaltas. Eii attendant, quand celui-ci, encore enfant, perdit presque en même temps son père et sa mère , la vieille grand'mère continua à demeurer dans l'hôtel, administrant à la fois la fortune de son petitfils et la sienne , presque sans le concours de son intendant : arrangement heureux pour tout le monde ; car Ambroise aimait et respectait son aïeule par-dessus tout. Quant à de l'obéissance, comme elle ne lui en avait jamais demandé, il n'avait jamais eu à lui en refuser. Elle lui avait donné à profusion des professeurs, clercs ou laïques , tous , naturellement, plus indulgents les uns que les autres, pour conserver de bonnes places. Les jeunes amis qui venaient le voir se chargeaient d'ailleurs, au besoin,
de ses thèmes et de ses versions : à tout âge la fortune a ses parasites. Mille voix confuses semblaient (.lire ^l'excellent jeune homme : « travailler! étudier! à quoi bon prendre cette peine, si ce n'est pour devenir riche? » et puisqu'il l'était déjà, puisqu'il le serait sans effort plus que dix tils de famille ensemble, qu'avait-il besoin d'attrister ses belles aimées et de modérer son élan vers le plaisir, cette grande occupation des désœuvrés? Tout le poussait sur celte pente, sa figure, son nom, son caractère, ses amis. C'était déjà un beau garçon, plein de santé, de verdeur et d'entrain. On ne sait où l'eût porté son esprit naturel, si cet esprit n'eût pas été de bonne heure tourné vers la frivolité. Les chevaux étaient sa passion dominante; on ne lui refusait ni poneys de prix ni juments de race; mais à peine s'en étaitil servi trois ou quatre fois qu'il les cédait à ses camarades.
La grand'mère riait de tout son cœur. Ces manières précoces de gentilhomme la ravissaient. Elle était fière au fond de l'àme, et sans se l'avouer peutêtre, de voir un joli petit marquis sorli d'elle. Cette faiblesse, qui est dans la nature, obscurcit toujours plus ou moins le jugement des plus sages roturiers. D'ailleurs, la bonne dame reprenait parfois son bon sens, si complet sous tous les autres rapports, et entamait alors quelques remontrances, pour la forme; mais reniant gâté l'interrompait en l'embrassant.
Le moyen d'y tenir! Si pourtant les peccadilles et le gaspillage lui semblaient aller un peu loin, elle assemblait son conseil de famille ; or, ce conseil se composait: d'elle-même d'abord, et puis d'une autre personne qui vivait dans son intimité. •
J'eus occasion de voir d'assez loin, se promenant dans les jardins de l'hôtel, une femme encore fort belle, toujours mise avec un goût irréprochable, et d'une exquise distinction de manières. Je l'aurais prise pour une sœur de la feue marquise ; mais mon cicérone officieux m'avait mis au fait : Mme Lucile de Faverney n'était qu'une amie d'enfance de Jeanne Rouillât, marquise de Ghaltas. Veuve d'un des plus remarquables conseillers d'État de l'Empire, elle mettait son étude à cacher, sous les formes les plus élégantes et les plus aimables , l'élévation d'un esprit qui , disait-on , n'avait pas été inutile à son savant mari.
Jeanne s'était trouvée heureuse de profiter du veuvage de Lucile pour l'attirer près d'elle, dans son intimité, afin de s'aider de la grâce et de l'enjouement de son amie contre les accès de mauvaise humeur du vieux marquis diplomate , trop disposé à se dédommager chez lui des fréquents mécomptes qu'il éprouvait au château , à l'occasion de ses élucubrations politiques. Mme de Faverney avait vu grandir le petit Ambroise; mais ce fut surtout quand il perdit sa mère qu'elle devint vraiment nécessaire
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à celte famille. .Mine Rouillât ne pouvait plus se «t d'elle. A force de l'entretenir de sa pauvre Jeanne enlevée prématurément, la vieille daine en était venue à voir revivre sa fille dans cette unique amie. Les meilleures heures desajournée étaient celles où, en tête-à-tète avec Lucile , elle s'étendait complaisamment sur les admirables dispositions de son cher petit-fils ; elle se figurait sans doute parler à la mère d'Ambroise ; mais si, de son côté, Mme de Faverncy eut désiré posséder ce titre, c'eût été pour avoir le droit de combattre et de corriger un peu l'aveugle tendresse de la grand'mère.
A l'époque où je l'aperçus pour la première fois, Mme de Faverney me parut être sur ces limites un peu indécises de l'âge féminin, où les- charmes naturels, plus qu'entièrement développés, commencent à être suppléés par les grâces acquises. Ces limites, qui s'étendent pour certaines femmes depuis trente-cinq ans jusques à quarante -cinq, me rappellent assez ce clair-obscur des peintres, milieu magique où flottent des contours vagues, d'une mollesse plus suave et plus idéale que les traits arrêtés d'une figure en pleine lumière.
Soit que cet attrait mystérieux fût puissant chez elle, soit que sa raison douce et pénétrante personnifiât aux yeux d'Ambroise le souvenir de sa mère, elle avait sur l'enfant un ascendant qui, au lieu de s'affaiblir, se fortifiait avec les années. Une parole,
un regard suffisaient; et le démon déehaîné de la minute précédente devenait calme, docile, et presque appliqué à ses devoirs. Malheureusement, il ne tardait pas à en être détourné par le camarade le plus turbulent qu'on put imaginer.
Ce camarade, c'était sa cousine, Bathilde de Chaltas, fille du colonel.
Comme nous l'avons déjà dit, la plus grande préoccupation de Mme Rouillât "était l'avenir de son petit-fils, et elle n'en aurait pas vu d'assez beau, d'assez grand pour son idole ; mais le vœu du marquis Louis, d'accord en cela avec son frère le colonel qui lui survécut peu de temps, s'était arrêté sur une alliance de famille qui concentrerait un jour toute la fortune immobilière des Chaltas entre les mains du jeune héritier de ce nom. Précisément, le colonel avait une lille unique dont l'âge se prêtait à cette combinaison. La comtesse de Chaltas, veuve du colonel, ne voyait pas non plus d'union préférable à celle-là, quoiqu'elle répugnât au contact de ce malheureux nom de Rouillât, si peu fait pour figurer à côté des La Trémouille auxquels elle se flattait d'être alliée! Mais, après tout, cette tache devait disparaître tôt ou lard avec la vieille grand' mère , tandis que l'immense fortune survivrai! , et placerait sa fille sur un trône d'or massif.
Le mariage avait été fixé pour l'époque où Bathilde compterait dix-huit ans accomplis.
La comtesse élait une femme du monde dans toute l'acception du mot, et sa vie une représentation perpétuelle : visites du matin, visites du soir: toilettes variées pour toutes les heures : en voyage ou aux eaux , des cargaisons de robes et de coiffures; dans ses salons de la rue de Grenelle, encombrés de brillants colifichets, une procession perpétuelle de personnages titrés ou au moins millionnaires. La conversation y était d'un mince intérêt : la modiste en vogue, le dernier bal, le jokey lauréat de la dernière course ; le mariage de Mlle Y*** avec le marquis de G*** (quelle mésalliance!), les diamants de la corbeille, et la succession du comte de IV*\ et combien il laissait d'arpents de bois; et la toilette bleue de Mme A***, et la toilette rose de Mlle G***; voilà les éternels chapitres qui défrayaient ces réunions où un pauvre professeur eût bien bâillé, mais où le monde paradait aux yeux du monde, se prenant lui-même pour point de mire, pour centre et pour unique but de l'existence générale.
Quant à sa fille, la comtesse ne voulait pas encore qu'elle parût au salon; et de fait, Mlle Bathilde y eût étrangement figuré. D'une humeur vive et tapageuse, elle passait presque toutes ses journées à l'hôtel de Mme Rouillât, où elle luttait de bruit, d'impétuosité et de fantaisies avec son cousin Ambroise , dont elle partageait les habitudes équestres.
Prévenu par le notaire, je la regardai avec curiosité, un jour quelle fit son entrée à cheval. Je vis une longue fille de onze à douze ans, osseuse, dégingandée, brusque dans ses allures. Je me rappelle qu'elle cassa avec impatience, au lieu de l'écarter, une petite branche d'acacia qui gênait son passage. Ce mouvement me découvrit sa figure: un nez droit, des sourcils fièrement dessinés, des yeux bleus innocemment hardis, enfin des traits anguleux dont l'impression me fut désagréable. Dire que par la suite ces proportions heurtées ne trouveraient pas leur harmonie ; que ces lignes, accusées seulement par les angles, ne se rejoindraient pas dans un ensemble satisfaisant , c'est ce que personne n'eût osé. Le monde est plein de ces petites filles disgracieuses devenues des femmes charmantes, comme aussi de ces anges précoces qui ont tourné au laideron.
Quoi qu'il en soit, la petite personne eut le don de me choquer de plus en plus ; on l'entendait crier plus fort que son cousin dans le jardin ravagé par eux; tantôt riant aux éclats, tantôt apostrophant les palefreniers, grondant les domestiques, ou se disputant avec Ambroise pour le choix de leurs montures.
Souvent, pendant que le cousin était retenu sous quelque prétexte de leçon, elle allait prendre à l'écurie un cheval favori et partait pour la prome-
nade, toujours escortée par un ancien serviteur du marquis, très-habile en équilation. M. Honoré l'avait eu autrefois sous ses ordres comme second valet de chambre, et c'était par allusion à ces précédentes fonctions que, raillant les prétentions à la haute école et les allures de manège du vieux domestique, il l'appelait assez plaisamment If. de la Chambrière.
Ce pauvre diable était aussi le point de mire des sarcasmes et des vivacités du petit marquis et de la petite comtesse de Chaltas, auxquels il opposait un flegme imperturbable. C'était pitié de voir un homme de cet âge, digne et grave d'ailleurs, obéir à tous les caprices d'une petite fille, s'essouffler parfois à la suivre à travers champs, s'arrêter à commandement, tourner bride sans raison, répondre respectueusement à des quolibets ou à des injures, et n'essuyer que des dédains pour prix du zèle le plus empressé. La rougeur m'en monta au front un jour que le vieil écuyer, craignant l'inquiétude des parents à cause de l'heure avancée, avait presque obligé Mlle Bathilde à rentrer plus tôt qu'elle ne le voulait. Il fallait voir la colère de la petite personne! « Je te revaudrai cela, méchant valet! » criait-elle en gesticulant; et je crus un moment que du bout de sa cravache elle allait toucher le visage du vieillard, devenu pâle;... mais tout à coup elle s'arrêta et jeta la cravache à terre.
Le mouvement était bon, et je lui en sus gré; mais quelle éducation que celle qui lui avait permis d'en venir là !
En attendant, les renseignements du notaire étaient incessamment confirmés par mes observations ; et, si le cousin et la cousine étaient destinés à s'unir un jour, cette alliance me paraissait toute naturelle : ils étaient bien faits l'un pour l'autre.
Jusqu'alors on s'était habitué, par un accord tacite, à regarder l'hôtel Chaltas comme le quartier général. La bonté de Mme Rouillât, qui en parlant de Bathildc, l'appelait toujours : ma fille, comme par avance d'hoirie , et qui pouvait effectivement passer pour sa vraie mère, l'ascendant de sa fortune, la suprématie des écuries du petit marquis, attraction déterminante pour la jeune fille, tout entraînait la balance de ce côté, en dépit de Téloignement du quartier. La comtesse trouvait bon que, dès le matin, Bathilde se fît conduire rue de Yaugirard ; ce qui laissait Mme de Chaltas sans autre préoccupation que celle de trôner dans son salon jusqu'à rheure du dîner. Alors elle venait elle-même retrouver sa fille, et la soirée s'achevait habituellement en famille, chez Mme Rouillât, ou ailleurs avec elle. *
On voyait ainsi, dans cette propriété de la rue de Yaugirard , ce qui se répète sur une moindre échelle dans la lu part des habitations de Paris : à
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quelques pas de dislance, deux mondes, doux foyers d'existence : le faste et la simplicité, le tumulte el le recueillement; et, entre eux, un espace plus infranchissable que l'Océan ou le désert!
Huit mois de calme succéderont à ce tumulte journalier : toute la famille de Chaltas était partie pour le château de la Roche-Glialais, vaste domaine du Périgord, octroyé par Louis XY au grand-père du feu marquis.
Je respirais; je pouvais, Dieu merci, tenir mes croisées ouvertes; et lorsque, le dimanche, j'installais l'écolier dans ma bibliothèque, je ne craignais plus que les allées et venues des maîtres et des gens, aussi agités, aussi bruyants pour la'.messe ou le sermon que pour les spectacles et les concerts, troublassent le silence nécessaire à ses occupations littéraires.
Quoique la solitude ne parût pas lui déplaire, je
venais souvent m'asseoir à côté de lui , prêt à le
* secourir, à lui expliquer les textes difficiles; ces
heures-là étaient pour moi les plus agréables de la
semaine
Sans cloute le recueillement intérieur a bien du charme ; sans doute il y a une douceur infinie dans le tête-à-tête de l'esprit et du livre ; mais, si l'on se sent heureux d'aller puiser le beau à sa source même, à travers les âges écoulés, combien c'est encore un plus grand bonheur de le faire pénétrer dans une jeune intelligence, et de créer, pour ainsi dire, un autre esprit à notre image ! Voilà le secret des jouissances de l'instituteur; moins quand il s'adresse au grand nombre, que lorsqu'il concentre son enseignement sur quelques sujets de prédilection.
Emmanuel me tenait lieu de la classe que je n"avais plus. Je retrouvais en lui cet auditoire docile qui me faisait faute; et j'attendais le dimanche avec une certaine impatience. On s'attache à ses élèves par les soins même qu'on prend pour les instruire. De son côté, le jeune homme commençait à me laisser voir un peu de cette affection dont il entourait son père. Je ne bornais pas là mon ambition ; j'aurais été flatté de ces progrès rapides qui sont la vraie récompense du professeur ; mais, il faut bien le dire, j'avais beau explorer les dispositions de mon jeune ami, je ne senlais rien qui l'entraînât vers telle étude plutôt que vers telle autre ; aucun auteur n'avait le don d'éveiller plus particulièrement son intérêt ou son admiration. Où j'attendais souvent quelque explosion d'enthousiasme, je ne
trouvais que cette même application taciturne que je lui avais vue la veille, que je devais lui voir le lendemain. Enfin quelques notes prises dans les livres assez divers qu'il feuilletait révélaient seules une attention malheureusement divisée, et je ne pouvais constater en lui qu'une aptitude consciencieuse, mais banale. Au collège on n'encourage guère ces sujets-là; il n'y a pas de prix du concours à espérer avec eux.
D'un autre côté je n'entendais plus parler de l'École centrale ; M. Raymond n'avait plus l'air d'y songer; soit que mes objections, assez victorieuses, j'ose le dire, eussent fait impression sur son esprit ; soit qu'il n'eût affiché ses idées à ce sujet que pour obtenir de son fils quelque application aux sciences exactes. En tous cas je me gardai bien de revenir sur ce chapitre; je jouis en secret de mon triomphe, et je livrai au jeune homme tous les trésors de ma bibliothèque, depuis les poésies d'Homère jusqu'à la prose du bon Rollin, depuis les Géorgiques de Virgile jusqu'au Cours d'agriculture de l'abbé Rozier, qui se trouvait par grand hasard sur mes rayons, et que je m'étonnais de lui voir souvent entre les mains
Mon élève, je l'ai dit, s'adonnait ainsi à toutes les études ; mais pas plus des unes que des autres je ne voyais jaillir l'étincelle qui pouvait faire éclater une vocation décidée.
Pourtant, que de circonstances favorables! Je ne sais pas s'il fut jamais, excepté dans les couvents de bénédictins, une existence plus régulière que la sienne : tous les matins, en toute saison, debout à cinq heures; à sept, comme le soir à neuf heures, une copieuse tasse de lait de chèvre, aliment fortifiant pour l'estomac, disait le père; à onze, un déjeuner de vingt minutes; à cinq heures, le dîner; et le reste du temps consacré à des études interrompues seulement par les courses au collège, qui servaient de récréations.
Quand survint l'automne, il s'éleva entre M. Raymond et moi une singulière difficulté. Si je la rapporte ici, c'est uniquement pour signaler le côté étrange du caractère de cet homme, que j'avais appris d'ailleurs à estimer, malgré sa bizarrerie parcimonieuse. Le dimanche, je faisais du feu de bon matin pour recevoir mon jeune ami, et quelquefois aussi dans l'après-midi, quand il revenait. Mon voisin prétendit qu'il ne souffrirait pas que son fils se chauffât ainsi à mes dépens. Je trouvai sa fierté assez déplacée; comme il insistait cependant, je me préparais à sacrifier la mienne, en acceptant quelque indemnité insignifiante; mais le père ne l'entendait pas ainsi; il trouvait tout simplement que la saison n'était pas assez avancée pour qu'on habituât son fils à brûler du bois; et il fallut, jusqu'à ce que l'hiver fût prononcé, le priver de
feu dans ma bibliothèque, sauf à moi, si j'avais le
malheur d'être frileux, à nie tenir seul, dans l'autre pièce, les pieds sur les chenets.
Quant à L'éclairage, ce n'était pas pour mes voisins l'article le plus coûteux. Il y avait un moment fixé, comme dans les établissements pénitentiaires, où M. Raymond sonnait le couvre-feu. A neuf heures du soir, toute lumière devait être éteinte, et le travail renvoyé au lendemain.
Témoin de ces petites mesquineries, on peut juger si je fus étonné lorsque j'appris quel emploi Emmanuel faisait de ses matinées du jeudi, jour nécessairement moins occupé que les autres. Ce jour-là son père le menait prendre des leçons d'escrime et de danse : deux exercices de luxe, mais que M. Raymond trouvait bien préférables à toutes les gymnastiques à la mode, en ce qu'ils développent, sans les forcer, les ressorts de notre système musculaire. Mais ma surprise fut de courte durée : M. Honoré avait pour beau-frère un sous-oiiîder de voltigeurs, garçon d'assez bonne mine, à l'air vainqueur, à la moustache en croc, qui était à la fois le prévôt et le maître à danser du régiment. Sur un mot de notre hôte, l'obligeant militaire, caserne rue de Babylone, avait admis Emmanuel dans sa double classe, sans doute au même prix que les jeunes fantassins qui lui abandonnaient trois jouis de solde par mois.
Au surplus, je n'avais pas, bien entendu, à me mêler de ce genre d'études, et comme le travail de mon élève n'en souffrait pas, je ne témoignai aucune surprise, et je me laissai aller, sans préoccupation, au courant des habitudes de notre petite communauté.
Mais les jours d'épreuve allaient revenir. Un matin, je vis avec effroi les fenêtres de l'hôtel s'ouvrir pour donner de l'air ; le suisse revêtit sa livrée neuve. Le vieux jardinier donna congé au cabaret; quelques valets reparurent; un courrier arriva en avant; enfin la grille s'ébranla, et l'équipage armorié roula dans la cour, escorté par le jeune marquis Ambroise, qui avait vraiment, à cheval surtout, fort bonne façon et de grandes manières.
Dès le lendemain, les cavalcades de recommencer, et les visiteurs bruyants de se succéder à l'hôtel.
Jusqu'alors Emmanuel n'avait pas fait plus d'attention à nos riches voisins que ceux-ci n'avaient pris garde aux humbles locataires du bâtiment d'entrée, tous, ancien valet de chambre, portière, etc., une même peuplade à leurs' yeux.
Le dimanche suivant, mon élève allait traverser l'avenue pour monter à ma cellule, lorsqu'une calèche qui sortait l'obligea de se ranger contre la grille. C'était la comtesse de Chaltas avec sa fille Bathilde. Celle-ci, en passant, jeta un coup d'œil
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sur notre jeune homme et partit d'un grand éclat de rire. Je la vis ensuite qui se retournait, et qui le montrait de loin à sa mère, tandis qu'il suivait ces dames du regard. Qu'avait-il donc de si ridicule'/ Hélas ! il portait, avec la culotte arriérée des écoliers de l'époque, de grands bas d'un très-beau bleu clair! Depuis ce jour-là, la petite personne, à ce que je sus, ne l'appela plus, d'après je ne sais quel dicton vulgaire, que : François -hs-bas-bleus ; trait d'esprit qui ne manquait pas de faire rire à gorge déployée toute sa petite cour.
Tel fut le premier contact de l'écolier avec le monde.
Bien loin que sa fierté naissante se révoltât, il n'eut pas l'air de s'apercevoir de cette plaisanterie d'assez mauvais goût. Moins philosophe que mon élève, je pris cependant la chose en riant; et je. m'égayai à mon tour sur les façons cavalières de cette petite princesse Bradamante. Moquerie contre moquerie; c'est le baume sur la blessure, à l'usage surtout du caractère français.
Par une assez étrange anomalie, tandis qu'on proclame bien haut que pour la jeunesse, le plus grand bonheur, le plus grand bienfait, c'est l'éducation , on ne manque jamais à chaque circonstance générale qualifiée d'heureuse, de réduire autant que possible ce bienfait. De sorte qu'avec une
armée toujours victorieuse, par exemple, les enfants, à force de congés, pourraient être tout à fait dispensés d'instruction, sans que pour cela, bien entendu, les parents fussent exonérés des frais de celte instruction.
Or, pendant le trouble de ces premiers jours, il arriva précisément un de ces vastes congés dont l'avantage le plus certain est de diminuer, pour les institutions, les dépenses du réfectoire. M. Raymond nous assembla d'un air mystérieux, et, à notre grande surprise, proposa pour l'un de ces jours-là une partie de plaisir jusqu'alors sans précédents : une excursion hors de Paris, pour manger.... des œufs frais! La motion passa d'emblée. Nous choisîmes pour but le bois de Marly. J'étais bon marcheur; car tous les jours je prolongeais, par impatience de mes jambes, ma promenade du Luxembourg jusqu'au bout de l'avenue des Chartreux, et je revenais par les boulevards extérieurs. Je ne me serais pas même satisfait à si bon compte, sans la crainte de.... m'expatrier. Cette fois du moins je me promis de fatiguer mes compagnons.
Nous partîmes par une belle matinée des derniers jours de février. L'air était sec, l'horizon pur. La terre se dégageait des étreintes de l'hiver. Ce n'était plus la mort de la nature , ce n'en était pas encore la résurrection; celait le moment où elle semble tressaillir à l'approche de son mystérieux
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enfantement ; on respire alors je ne sais quel souffle précurseur de vie; frémissement vague qui court dans tous les êtres, chaîne électrique qui relie tous les âges! Allègres et dispos nous ressentions celte influence secrète, et une douce gaieté eu harmonie avec la sérénité du ciel, nous animait en nous reposant.
Nous suivîmes l'ancienne route de Versailles jusqu'aux environs du délicieux coteau de Marly ; puis nous descendîmes sur Bougival, village vraiment hollandais , où nous attendaient les fameux œufs frais, accompagnés de quelques côtelettes et de la matelotte obligée. L'exercice justifiait ce festin de Sardanapale.
Nous nous remîmes gaiement en route. L'enfant semblait avoir des ailes ; mais décidément, le meilleur piéton de nous trois, à ma confusion, c'était M. Raymond, habitué de longue date, on le voyait bien, à des marches soutenues et régulières. Il y avait plaisir à le voir suivre de l'œil tous les mouvements de son fils , et trahir une vive joie intérieure, quand l'écolier échappé courait à droite et à gauche, les joues vermeilles, les yeux brillants, ce jour-là plein de santé et de bien-être. Aussi , nous nous mîmes en tête de rentrer à Paris par le bois de Boulogne. Quand nous y arrivâmes tout poudreux, le point de vue changea subitement : nous qui cheminions tout à l'heure par des voies
libres et solitaires , nous nous trouvions là , juste au milieu du monde , du grand monde ; non que le bois de Boulogne fût alors ce parc magnifique que l'on admire aujourd'hui ; mais c'était déjà le rendez-vous de la société la plus élégante.
Pour l'éviter peut-être, et comme d'ailleurs le so^ leil commençait à décliner, M. Raymond nous proposa de prendre une allée bien justement nommée sablonneuse, plus favorable à l'équitation qu'aux piétons modestes, mais qui avait pour nous l'avantage de couper le bois dans la direction la plus courte , celle de la barrière des Bons-Hommes. Là, nous recommençâmes à marcher à l'aise et solitairement. Tout à coup , M. Raymond poussa un cri et s'élança sur Emmanuel, qu'il rejeta vivement de côté; il était temps : deux chevaux débouchaient comme le vent ; c'était une course engagée ; un tout jeune homme penché en avant sur sa selle , et une amazone précoce qui criait pour exciter son alezan, joutaient d'ardeur et de vitesse. C'était celle-ci qui avait failli renverser Emmanuel. Elle ne s'en doutait même pas, tant elle était animée! Elle gagna du terrain sur son adversaire , et en quelques secondes je la vis au bout de l'allée, agitant sa cravache en signe de triomphe.
Cependant , quand elle fut passée , Emmanuel distingua sur le sable je ne sais quoi de vert qui , voltigeait; il y courut, et ramassa le voile obligé qui,
pendant cette Lutte effrénée, s'était détaché du chapeau de l'amazone. Les deux coureurs revenaient alors plus paisiblement sur leurs pas. Ils aperçurent le voile entre les mains de notre jeune homme, et le cavalier s'avança pour le reprendre. Je reconnus le jeune marquis Ambroise. En recevant le voile d'une main , il porta machinalement l'autre à son gousset.... Je vis M. llayihond pâlir; il fit un pas en avant. A ce mouvement le petit gentilhomme comprit sans doute sa méprise ; car son premier geste fut remplacé par un salut, suivi de remercîments d'assez bon goût. La fille-jockey arriva à son tour ; et Mlle Bathilde , car c'était elle , allait passer sans faire attention à nous; mais, en se détournant pour rattacher le voile que son partenaire lui avait remis , elle parut avoir quelque idée de nos figures , qu'elle confondait toujours , je le crois bien , avec la domesticité de l'hôtel. Puis , ses yeux s'abaissant sur les jambes de l'écolier :
« Oh! François-îes-bas-bleus! » cria-t-elle en désignant du bout de sa cravache les bas bleus,.... qui cette fois étaient blancs de poussière.
Et son accès de rire la reprit de plus belle. Elle se tordait sur sa selle ; elle fit pirouetter son cheval , le fouetta, et rejoignit avec son cousin la voiture de sa mère , arrêtée à l'autre bout de l'allée.
M. Raymond l'avait examinée avec attention.
52 TJX LADRE.
« Voilà, dit-il, une petite duchesse assez mal apprise.
— Et assez laide, ajoutai-je.
— Ne vous y trompez pas, reprit-il; elle pourra être très-belle un jour; la nature, je crois, l'a voulu. Quanta de l'esprit et de l'âme, son entourage y mettra sans doute bon ordre.
— Quand je pense, lui dis-je, qu'elle a failli blesser votre Emmanuel !
— Bah! répliqua-t-il ironiquement, qu'importe? la mère nous aurait envoyé alors un secours , une gratification.... L'or n'est-il pas un baume universel ? »
Quant à Emmanuel, il n'en continua pas sa route avec moins de gaieté.
Nous rentrâmes au logis, lorsque la nuit était déjà venue.
Les nobles coureurs nous avaient précédés depuis longtemps; et les bêtes surmenées, haletantes, attachées devant l'écurie, entourées des soins empressés des palefreniers et des piqueurs, semblaient souffler.... jusqu'à leur dernier souffle.
Dans ce cas, comme de coutume, on les aurait remplacées le lendemain , et tout eût été dit !
Plus la vie est uniforme, plus elle est heureuse, dit-on. Si L'uniformité est, en effet, le principal élément du bonheur, nous fûmes longtemps favorisés. Cinq ou six années environ passèrent sur la double colonie , sans y amener d'autres changements que les modifications habituelles du temps, qui exalte ou dégrade à la sourdine, suivant l'âge de chacun , le personnel de toute réunion humaine. Môme tranquillité dans l'avant-corps de logis; même bruit, même agitation dans l'hôtel du fond quand les châtelains l'habitaient.
Emmanuel, dont l'enfance avait tardé à se développer par suite de sa mauvaise santé originelle, et qui s'était ainsi trouvé arriéré dans l'ordre des classes, comparativement aux élèves de son âge, avait profité de cet intervalle pour franchir successivement ses humanités et sa rhétorique. La philosophie dans laquelle ses études n'avaient pas eu de retentissement public, ne semblait pas l'émouvoir plus que tout le reste; en un mot, à cette époque comme dès les premiers jours, je ne Lui voyais aucun entraînement marqué vers telle ou telle faculté
de l'intelligence, aucun goût décidé enfin, si ce n'est peut-être celui de la solitude , dont il employait les assez longues heures selon son libre arbitre complet, mais avec une étrange apparence de désordre dans le choix des livres qu'il consultait; désordre qui m'aurait inquiété sérieusement si je n'eusse été en même temps rassuré par la sévérité toute classique des œuvres que j'avais admises dans ma bibliothèque.
Ce n'est pas que son père voulût plus que moi le reléguer exclusivement dans l'antiquité. Le cher M. Raymond avait même parfois des idées assez avancées. Depuis quelques années se départant quelque peu, le dimanche et pendant les vacances, des principes d'économie si rigides qu'on lui reprochait, il accompagnait son fils, qu'il ne conduisait plus, mais qui était resté un camarade bien tendre, à un petit manège qu'on cherchait alors à établir rue de Sèvres ; car l'exercice de l'équitation était encore une conséquence de ses idées sur l'hygiène.
Il voyait aussi avec plaisir depuis quelque temps Emmanuel se délasser de son travail habituel par un coup d'œil jeté sur les faits contemporains ; car je tenais de seconde ou plutôt de troisième main quelques feuilles périodiques que M. Honoré recevait lui-même abondamment de son cousin , le chef d'office , dont les maîtres , peu curieux de collée-
lions, abandonnaient à l'antichambre leurs nombreux journaux, une l'ois qu'ils en avaient eu , ou qu'ils croyaient en avoir eu la primeur.
Peu à peu cependant le jeune homme avait percé sous l'enfant. Les professeurs du collège et moi nous avions achevé notre tâche. La statue sortie de de nos mains n'était pas une de ces œuvres d'un seul jet qui portent l'empreinte du génie ; c'était le produit estimable d'une succession d'efforts laborieux et patients; et je m'applaudissais pour ma part, renonçant aux succès d'éclat interdits à notre élève, de lui avoir donné du moins des habitudes studieuses qui le maintenaient au niveau de l'instruction usuelle.
Je me résignais en pensant , selon mon adage favori, que presque toujours et en toutes choses la médiocrité c'est le bonheur, lorsqu'un soir je vis mon jeune homme tourner autour de moi d'un air embarrassé et quelque peu mystérieux; il semblait qu'il voulût me parler et qu'il ne l'osât pas ; son regard se baissait et se levait tour à tour sur moi, avec un sourire, comme pour provoquer un interrogatoire. Je lui demandai d'où lui venait cet état d'agitation insolite.
« C'est que,... me répondit-il en hésitant^ vous me blâmerez peut-être, mon ami.... Jusqu'à présent j'avais toujours travaillé sur les idées de mes maîtres, sur les vôtres.... Que diriez-vous si au jour-
d'hui, par une fantaisie bien présomptueuse sans doute, je m'étais hasardé à marcher sans guide? »
Je le pressai de s'expliquer.
Alors il alla ouvrir son pupitre, y prit un journal déjà vieux de six mois , et m'indiqua du doigt un article ainsi conçu :
« L'Académie des Sciences morales et politiques a « proposé pour sujet du prix à décerner cette année « la question suivante :
« Déterminer l'influence qu'ont pu avoir les doc- «« trines de Socrale, de Platon, et des autres philo - « sophes grecs, sur les idées morales, politiques et « religieuses du monde , dans les siècles suivants et «jusqu'à nos jours. »
« Eh bien! iis-je en lui rendant le journal, c'est une question qui n'est ni neuve ni facile, et sur laquelle plus d'un de nos meilleurs esprits a déjà essayé ses forces. Est-ce que par hasard, mon jeune ami, vous voudriez la prendre aussi pour sujet d'exercice? »
Il ne répondit pas; mais, retournant à son pupitre, il en tira un manuscrit qu'il me présenta.
« Voilà ma dissertation, me dit-il; il y a trois mois que j'y travaille. De grâce, n'en parlez pas à mon père; je ne veux pas le chagriner inutilement ; mais , je vous en prie , lisez cela vous-même ; ensuite nous le brûlerons ensemble, et personne n'en saura rien. »
Je tombai de mon haut, j'en conviens; je n'avais jamais soupçonné qu'il pût lui venir dans l'esprit la moindre idée étrangère à ses classes; et voilà qu'il avait abordé une question si ardue, si compliquée , une question sur laquelle les plus forts avaient pâli, et dont j'avais moi-même, il faut bien l'avouer, éprouvé les difficultés ; car c'était une habitude chez moi, depuis mon entrée à l'École normale, de nf essayer sur les principaux programmes académiques. J'avais envoyé courageusement mon premier Mémoire et quelques-uns des suivants aux juges du concours; mais une seule fois mes efforts avaient été récompensés par une de ces mentions bonorables qu'on accorde assez facilement aux candidats persévérants, comme fiche de consolation; de sorte que je m'étais résigné, depuis mes déconvenues, à faire, comme on dit, de l'art pour l'art. J'élaborais mon œuvre consciencieusement; puis, une fois achevée, je l'ajoutais dans mon casier aux précédentes , si bien que j'en avais , ma foi ! une assez belle collection.
Qu'on juge donc de ce que j'augurai de cette témérité de jeune homme, qui contrastait d'ailleurs avec une modestie habituelle!
Emmanuel lut sans doute sur ma figure l'impression résultant de sa confidence, car il tendit la main pour reprendre son manuscrit.
« Non , lui dis-je ; je ne serais pas fâché de voir
quel profit vous avez tiré de nos vieux auteurs. Votre travail n'eût-il qu'un mérite de compilation, c'était , dans tous les cas , une occasion de recherches qui ne pouvaient qu'être utiles. Du reste , je connais à fond la matière, je vous dirai hien vite si vous avez entrevu le sujet. »
Et je gardai le manuscrit, résigné à suhir une de ces amplifications hanales , comme peuvent en fabriquer sur des matières de trop haute portée de pauvres rhétoriciens désorientés.
. Je m'empressai donc de me débarrasser de cette lecture le soir même, dans mon lit ? en attendant le sommeil.... Mais le sommeil ne vint pas.... loin de là; je lus tout d'un trait et deux fois de suite ce travail qui me tint éveillé toute la nuit.
Des pensées, de la logique, du style! voilà ce qui me frappa d'abord ; puis à mesure que j'avançais , ma surprise ne faisait que s'accroître. Était-ce bien lui, Emmanuel, qui avait posé ces théories, groupé ces faits , saisi ces rapports, et conduit à travers les âges cette longue chaîne d'idées? Je rencontrais, en rougissant, dans ces pages, des aperçus auxquels je n'avais jamais songé, des paradoxes assez peu de mon goût, il est vrai, mais présentés avec une certaine hardiesse, enfin, pour être franc, tout un côté de la question qui m'avait complètement échappé.
Je commençais à m' expliquer l'apparente indéci*
sion du jeune homme , peu ambitieux des suecès de collège ; s'il ne s'adonnait pas à une étude préférée, c'est qu'il n'en négligeait aucune in petto, et que , comme le programme même qu'il venait de traiter, il embrassait à la fois d'un vaste coup d'œil l'histoire, la philosophie , la littérature.
Ainsi cette réclusion silencieuse, ce calme du dehors, cette atmosphère terne dont il s'enveloppait, et que j'avais prise pour l'élément naturel de la médiocrité, n'avaient servi qu'à dissimuler le travail intérieur et sourd de la pensée; pareil à celui de la chrysalide qui semble dormir, ramassée sur elle-même , jusqu'à l'heure où , l'œuvre de création accomplie, le papillon déploie ses ailes dans l'espace.
Mais la première impression pouvait m'avoir trompé : la surprise mène à l'exagération; et, dans la joie de ma découverte, j'avais peut-être surfait le mérite de l'ouvrage? Je le relus une troisième * fois avec plus de calme , analysant chaque idée, chaque mot, et je demeurai convaincu que l'auteur de ce Mémoire était un esprit des plus distingués.
J'hésitai sur ce que je devais faire; lui témoigner trop ouvertement mon approbation , c'était risquer d'éveiller chez lui trop d'amour-propre. Pendant que je cherchais à prendre des ménagements, des détours pour l'encourager avec mesure, il
entra.... ; et, ma Foi! je ne pus m'em pécher do Lui sauter au cou.
. Il comprit et devint rouge de plaisir.
« Ah ! monsieur, s'écria-t-il , vous avez Tu! et vous trouvez peut-être là dedans quelque chose de bien?
— Je trouve.... répondis-je un peu brusquement, je trouve que c'est mal, au contraire, très-mal de m'avoir trompé!.... moi qui vous croyais un écolier vulgaire !
— Je ne le suis donc pas? »
Et ses yeux brillaient d'une joie calme.
* Eh non ! cher enfant , eh non ! vous êtes un penseur ; vous avez de l'imagination , et en même temps de la solidité , du bon sens ; du bon sens ! chose si rare aujourd'hui qu'on affecte de le montrer au doigt! Non pas que vous ayez toujours raison, au inoins; je me défie de certaines idées spécieuses , par trop nouvelles , qui ne me seraient jamais venues , et que vous tenez peut-être de l'esprit un peu inquiet de votre excellent père. C'est égal, vous irez loin, jeune homme, bien plus loin que je ne le croyais certainement.
— Ah! mon cher professeur, répondit-il en me serrant la main, si jamais je vaux quelque chose , je le devrai à mon père d'abord , qui m'a consacré chaque minute de sa vie , qui a si bien réglé mes travaux que l'étude est devenue pour moi un besoin et un bonheur. Je vous le devrai aussi,
mon cher professeur, moi qui suis votre ouvrage, moi dont le seul mérite est d'avoir compris et appliqué vos leçons, vos idées, vos exemples! *>
Il y avait bien quelque chose de vrai dans tout cria ; et cependant cet aveu me toucha vivement : la jeunesse est si rarement reconnaissante, et j'ai vu l,i ni d'écoliers ingrats!
La première émotion passée, je m'occupai du parti à prendre.
Après quelques heures de réflexion :
« Mon ami, dis-je à Emmanuel, mon affection pour vous peut m'inspircr des préventions trop favorables. Je voudrais soumettre votre Mémoire à des personnes tout à fait impartiales, d'un jugement sévère, et qui décideront, en dernier ressort, de sa valeur. Veuillez donc m'en faire une copie, et d'ici à peu de temps vous aurez une réponse concluante. »
La copie faite , je la relus avec soin. J'y notai à part moi les mêmes mérites et les mêmes.... dangers qui m'avaient déjà frappé. Puis , après avoir jeté un regard de regret sur mon propre travail , enseveli pour jamais dans mon carton, je cachetai le manuscrit d'Emmanuel auquel j'avais ajouté l'épigraphe de rigueur.
Celle-ci, un peu ambitieuse peut-être , résumait assez bien la pensée dominante du Mémoire de notre jeune philosophe :
« L'honneur du progrès n'appartient pas à tel ou
« tel homme , mais à tous les hommes ; car l'esprit «< humain est un trésor qui s'accroît d'âge en âge ; « chacun ajoute un chiffre au total. »
Puis.... je fis enregistrer le paquet au secrétariat de l'Académie , sous le n° 4 ( avec le nom et l'adresse de l'auteur sous enveloppe cachetée, suiyant l'usage).
Et j'attendis !
Mme Rouillât, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, était une femme d'un esprit juste et sensé, au moins dans la conduite des affaires matérielles. A la mort du vieux marquis, elle avait insisté pour que la famille continuât d'habiter la rue de Yaugirard, parce que les immenses terrains de ce domaine ne pouvaient manquer, dans un temps donné, d'acquérir, malgré l'excentricité du quartier, une plus-value qui grossirait le chiffre de la fortune générale. En attendant, elle continuait d'administrer, avec ses propres biens, ceux de son petit-fils, qui se trouvait très-heureux de s'en reposer sur elle, et de s'épargner ainsi jusqu'à la peine de songer aux moindres affaires.
Dirigeant elle-même soi! régisseur dans les détails compliqués de la recette, elle se bornait à l'emploi passif de caissière vis-à-vis du jeune marquis, sans jamais vouloir contrôler ni gêner sa dépense. Aussi ce cher Ambroise, ayant toujours sous sa main tous les fonds qu'il pouvait désirer, en était venu à considérer l'argent à peu près comme les badauds parisiens, au dire de leurs malins confrères de province, considèrent le pain sur leur table : une chose naturelle , qui vient toute seule. Rien enfin n'avait jamais limité ni restreint la complète indépendance de son laisser-aller financier, et la grand'maman semblait n'avoir économisé toute sa vie que pour se donner le plaisir de voir son jeune héritier puiser largement dans le coffrefort, sans calculer, sans compter, en vrai gentilhomme qu'il était. .
C'était là le bonheur de l'excellente dame ; c'était le sujet de ses longs épanchements avec Lucile de Faverney, qui, sans blâmer ouvertement une faiblesse si naturelle, avait, sur l'emploi de la fortune et sur les devoirs qu'elle impose, des idées bien différentes; idées dont la grand' mère se défendait de toutes ses forces, parce qu'elles contrariaient, non pas sa raison, mais l'obstination de ses penchants.
Toutes les fois d'ailleurs que quelque écart financier un peu grave semblait l'obliger à sortir de
son rôle d'éternelle indulgence , Mme Rouillai , comme je l'ai dit, priait Lucile, la seule personne sérieuse qui exerçât quelque ascendant sur son petit-fils, d'intervenir au moins par des observations générales ; mais, si le titre d'amie de la feue marquise Jeanne, mère d'Ambroise, donnait à Mme de Faverney un certain droit de tutelle sur l'enfant qu'elle avait vu naître, elle se gardait bien d'en abuser, ne se mêlant qu'à contre-cœur et à distance des affaires de son pupille, surtout à mesure que les années d'adolescence étaient venues.
C'est que, malgré la disproportion d'âge, il y avait un tel ebarme dans toute sa personne qu'une réserve instinctive jetait un peu d'embarras clans leurs relations. En effet, par un contraste bizarre, ce brillant enfant gâté, qui ne voyait dans la vie que le bruit, l'éclat, l'enivrement du plaisir, qui ne rêvait, comme sa digne cousine Bathilde, que courses, parties, agitation incessante, éprouvait tout à coup, en présence de Mme de Faverney, une gêne, une timidité inquiète, dont l'effet n'était pas, comme on aurait dû le croire, de l'éloigner des lieux où elle se trouvait, mais au contraire de le retenir dans le cercle des habitudes de la maison. On avait même reniarqué que, lorsque Lucile allait par hasard au dehors consacrer quelques jours à d'autres amitiés (car elle en avait de dévouées), c'était précisément
ce temps-là qu'Àmbroise paraissait choisir pour ses excursions et pour ses fojies les plus excentriques; et, ce qui semblait ensuite le rappeler à l'hôtel, comme aux devoirs de famille, c'était précisément aussi le retour de son mentor féminin; comme si les éclipses de sa raison devaient toujours coïncider avec les absences de cette tutrice, fort peu pressée d'ailleurs de lui prodiguer ses conseils et d'essayer sa puissance d'attraction.
Mme Rouillât s'en était aperçue comme tout le monde ; mais elle n'attachait à cela d'autre importance que l'avantage d'avoir toujours sous la main une influence précieuse qui pouvait à volonté lui ramener et retenir près d'elle son petit-fils.
Quant à la comtesse de Chaltas, quoiqu'elle eût le droit, au nom de sa fille, fiancée presque officielle du jeune marquis, de s'inquiéter de cette manière d'être, elle ne vit rien et ne songea à rien voir : sa frivolité naturelle effleurait tout.
Cet état de choses durait depuis quelques années, lorsqu'un jour, après une absence plus longue que de coutume de Mme de Faverney, qui avait passé quelques semaines dans la famille de son défunt mari, maître Despréaux le notaire, ordinairement cloué dans son fauteuil par un embonpoint excessif, vint faire à Mme Rouillât une de ces visites dont il était peu prodigue. C'était un événement ; mais aussi la circonstance était grave, et cette
démarche allait troubler la quiétude complète dans laquelle vivait la bonne grand'mère, toujours prête à faire face aux dépenses les plus exorbitantes de son cher petit marquis.
Voici ce qui s'était passé deux jours auparavant.
. Un confrère était venu trouver maître Despréaux pour qu'il l'aidât à réaliser la vente faite à un jeune Russe, son client, par le marquis Ambroise de Chaltas, d'un bois fort étendu dans le Cher, bois que le marquis tenait de la succession de son père. Ce contrat était fait moyennant la somme de.... onze cent soixante-dix mille francs, avancés par le riche Moscovite au jeune Ambroise, à l'occasion, disaiton, d'une course célèbre où les paris étaient montés à un taux excessif, et, qui pis est, à la suite, disaiton encore, d'une liaison passagère, dans laquelle une dame non moins célèbre avait joué le rôle fastueux de Cléopatre.
On voit que le jeune gentilhomme n'y allait pas de main morte, et que les extravagances auxquelles il se livrait, par dépit peut-être, quand sa tutrice l'abandonnait à lui-même, ne manquaient pas d'une certaine grandeur. Sous ce rapport au moins elles devaient trouver grâce devant l'orgueilleuse faiblesse de la bonne grand'maman.
Celle-ci fut pourtant d'abord un peu étourdie du coup. Cependant elle se remit assez promptcment
et fit bonne contenance, sauf à se consulter plus tard avec Lucile, revenue à Paris précisément le matin même. Elle se montra à la hauteur de son petit-fils, et elle engagea le digne notaire à faire honneur, avant tout, à la signature du marquis de Chaltas, tous les titres d'ailleurs paraissant réguliers, quelle qu'en fût l'origine.
Après quoi, comme c'était l'heure du déjeuner, elle pria maître Despréaux de prendre avec elle ce qu'on est convenu d'appeler une tasse de thé. Mme de Faverney parut à table; Ambroise, bien entendu, ne manqua pas de s'y trouver, tout aussi imperturbable que s'il n'eût pas aliéné ses bois patrimoniaux, qu'au . surplus il n'avait jamais vus et dont il se souciait médiocrement.
Rien n'altéra donc la tranquillité, ni même la gaieté apparente du splendide ambigu ; et l'on s'était mis au dessert à parler de nouvelles plus ou moins intéressantes, lorsque maître Despréaux, qui avait lu le matin son Journal des Dèbatst crut devoir féliciter Mme Rouillât sur celle qu'il y avait trouvée : un locataire de l'hôtel, le jeune Emmanuel Raymond, fils d'un client de son étude, élève d'un autre de ses clients, le digne professeur M... (c'était de moi qu'il s'agissait), venait d'obtenir, presqu'à l'unanimité, le prix proposé pour cette année par l'Académie des Sciences morales et politiques.
Le journal ajoutait à ce fait, d'après les bruits
qu'il avait recueillis, un éloge anticipé du Mémoire couronné.
Chacun se récria sur l'honneur que ce triomphe faisait rejaillir sur l'hôtel. Ici pourtant il n'y avait de vraiment intéressés que les habitants assez inaperçus du petit avant-corps de logis; mais, quand il s'agit d'un succès, tout le monde veut en avoir sa part.
On s'informa alors de ce qu'était réellement le jeune lauréat. Maître Despréaux apprit à la société que M. Raymond, son père, qui était venu demeurer rue de Yaugirard, il y avait alors onze ans environ, était chargé, en vertu d'une procuration bien en règle, des affaires de la famille de Yic, dont il plaçait à Paris les revenus , ou du moins l'excédant de revenus; car celte famille, quoique absente de ses domaines, continuait, disait-on, à faire vivre le pays, et une grande partie de ses immenses fermages y restait affectée à l'entretien des pauvres si nombreux de la province. M. Raymond était l'intermédiaire reconnu entre le notaire d'Annecy qui représentait cette famille et le notaire de Paris. C'était d'ailleurs un homme qui paraissait honorable, de mœurs simples et régulières, très-économe, trop économe peut-être.
Quant au jeune Emmanuel, toujours absorbé par ses études, maître Despréaux ne l'avait guère vu et ne s'était jamais occupe de lui, pas plus que les
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maîtres de l'hôtel, réveillés tout à coup de leur indifférence par l'éclat d'un succès proclamé dans les journaux.
Mme de Faverney avait entendu parler autrerois de cette famille de Vie, originaire de la Maurienne, en Savoie. Aux questions qu'elle fit à son sujet, le notaire répondit que Félix-Amédée de Vie, le dernier propriétaire, ayant eu le malheur de perdre d'abord son jeune frère, qui s'était suicidé, disait-on, à la suite d'éclatants désordres, puis une femme qu'il adorait, morte en couches d'un enfant qui n'était pas né viable, avait quitté le pays pour voyager en Orient. C'est ce qui faisait craindre à maître Despréaux que la place dont vivait le père d'Emmanuel ne fût des plus précaires, puisqu'elle dépendait de la réunion dans une même main de riches domaines, qui, en cas de mort du propriétaire pouvaient, au premier jour, être dispersés et changer d'administration.
Ces détails appelèrent l'intérêt de la famille sur le jeune lauréat; Mme de Faverney insista pour qu'on lui en donnât un témoignage; si bien que, le déjeuner Fini, notre notaire commun me fut dépêché en ambassade.
Il faut dire qu'Emmanuel avait reçu, la veille seulement, une lettre du secrétaire de l'Académie; il l'avait à peine comprise, et il vint aussitôt me la remettre, en m'en demandant l'explication.
« Ma foi! lui dis-je, presque aussi étonné que lui, je vois, mon cher enfant, que les juges dont je vous ai parlé ont été satisfaits de votre travail , au point môme de vouloir donner une forme publique à leur approbation.... car j'avais oublié de vous dire que ces arbitres du bon et du beau , dont j'ai fait choix pour vous, étaient les membres mômes de l'Académie. »
Une douce émotion se montra sur les traits de mon élève.
ce Merci! » dit-il en me serrant la main.
Puis, se détournant, il s'écria :
ce Mon père !
— Votre père, répondis-je, nous allons le prévenir ensemble. »
M. Raymond écrivait quand nous entrâmes chez lui. Une légère indisposition le retenait à la chambre depuis deux jours.
Je commençai par m'accuser d'une grave indiscrétion; je lui dis que son fils avait entrepris, à mon insu et en dehors du cercle de ses études , un travail passablement ambitieux sur une question académique de la plus haute portée, et que, l'ayant découvert, pour le punir de sa présomption, j'avais adressé le Mémoire à l'Académie.
« Ah! fit M. Raymond d'un ton impassible, et sans quitter sa plume; qu'est-il devenu ce Mémoire?
Aurait-il par hasard mérité quelque mention, quelque accessit?
— Ni mention, ni accessit, rcpris-je, mais le prix, le prix!
— Ah ! dit-il avec la même impassibilité apparente, c'est bien; je lui sais gré.... à vous aussi, mon cher professeur.... »
Tout à coup il pâlit, et sa lèle se renversa sur le dossier de sa chaise.
Emmanuel courut à lui ; nous le prîmes dans nos bras, tout alarmés....
« Qu'est-ce donc? demanda- 1— il en se ranimant. Ne vous inquiétez pas, ce ne sera rien; depuis deux jours j'ai parfois des éblouissements, mais cela ne dure pas.... tenez, c'est déjà passé. »
lit il se leva pour nous montrer que la force lui était revenue. En même temps il serra fortement la main de son fils.
Ce fut donc le lendemain, comme je l'ai dit, que maître Despréaux, en sortant de cliez Mme Rouillât, vint me faire part d'une invitation à dîner que cette dame me priait de transmettre au jeune lauréat et à son père, en m'engageant à les accompagner.
Cette invitation était faite pour le mardi de la semaine suivante, jour même de la séance académique où mon élève devait être couronné.
Je fis tout de suite pressentir un refus au digne notaire ; car je connaissais la répugnance invincible de M. Raymond à mener son fils dans le monde, et surtout à y paraître lui-même, soit crainte de la dépense, soit amour de la solitude, soit tout autre motif intime qui m'échappait.
Je devais cependant, pour la forme au moins, lui communiquer les obligeantes avances des propriétaires de l'hôtel. Comme je m'y attendais , il s'excusa personnellement sur sa santé , sur ses affaires ; mais, à ma grande surprise , il se montra fort content que son fils trouvât cette occasion de sa produire, sous mes auspices, dans un salon de bonne compagnie, et il chargea M. Despréaux de remercier ces dames en notre nom.
Le jour de la séance académique arrivé, M. Raymond, malgré l'attrait de cette cérémonie si touchante pour lui, ne se départit pas de sa règle de conduite; et ce fut moi qui fis, bras-dessus, brasdessous, avec Emmanuel, en concurrent généreux, le petit voyage du palais Mazarin. Nous n'avions, ou plutôt il n'avait reçu que deux billets; car ces places si recherchées par la brillante société clp Paris, accordées avec profusion à la partie du public souvent la plus étrangère aux questions de science et de littérature, n'arrivent qu'avec parcimonie, et pour ainsi dire à regret, aux lauréats
ot aux personnes directement intéressées dans les luttes académiques.
Nous nous plaçâmes modestement près du poêle, dans la partie la moins en évidence de l'éclatant amphithéâtre, presque entièrement garni des toilettes les plus recherchées et les plus nouvelles ; ce qui donnait à la réunipn académique l'apparence d'un concours institué pour le perfectionnement des rohes et des chapeaux, dont l'exhibition attestait hautement d'ailleurs le triomphe de la France dans l'article modes.
Dieu sait combien Mme de Chaltas contribuait pour sa part à cette prééminence nationale! Sa tendresse maternelle, qui se déployait surtout dans ces grandes circonstances, avait préparé de longue main le succès de Bathilde en même temps que le sien. On voyait, aux regards complaisants qu'elle jetait sur son ouvrage, qu'elle s'applaudissait de n'avoir pas perdu son temps. Du reste, la beauté de la jeune fille, que je n'avais pas reconnue .d'abord, justifiait les soins tout particuliers de la mère. Aussi ces dames attiraient-elles l'attention générale par un si habile choix de' couleurs et par un éclat tellement vif que les yeux, littéralement éblouis, éprouvaient à la longue le besoin de se reposer sur la toilette harmonieuse et simple dans son élégance, qui semblait voiler plutôt que parer Mme de Faverney, leur voisine : c'était un Raphaël à côté
d'un Rubens; l'effet moins prompt n'en était que plus durable.
Gomme le président en fonctions pendant le mois où l'on couronnait mon élève, se trouvait être un personnage politique fort important, alors dans une position assez scabreuse, l'affluence était aussi considérable que s'il s'était agi de recevoir parmi les quarante vrais immortels quelque candidat équivoque plus ou moins contesté au dedans comme au dehors du palais Mazarin. Le maître des cérémonies était sur les dents. Le flot des femmes élégantes montait jusqu'au bureau, dont les membres disparaissaient presque en entier derrière la montagne de plumes et de fleurs que quatre ou cinq grandes dames et deux illustres actrices avaient accumulées sur leurs têtes. Ces fleurs, par leur fraîcheur éblouissante, faisaient bien quelque contraste avec la nuance assez uniforme de bistre clair et d'ocre un peu terne qu'offrait, en général,. le teint des hauts fonctionnaires de l'Académie, ou du moins ce qu'on en découvrait dans les interstices.
Combien les autres doctes membres regrettaient que la trop rigoureuse étiquette ne leur permît pas d'admettre leurs belles visiteuses dans les lacunes qu'offraient leurs banquettes peu pressées ! Quant aux visiteuses elles-mêmes, je ne sais pas si elles auraient troqué volontiers, pour les sièges les plus confortables, les incommodes escabeaux sur lesquels
elles se trouvaient hissées, et qui du moins, en les mettant complètement en évidenee, les rendaient des objets d'envie. Speckmt ut spectcutur; voir pour être vues ; c'est toujours la devise des Parisiennes.
Tous ces brillants aeeessoires l'emportèrent sur le fond. Les fleurs, les dentelles et tous les somptueux eoliliehets de la mode oecupèrent les deux heures obligées de la séance d'une manière bien autrement intéressante que la lecture du Mémoire couronné. Les académiciens eux-mêmes, rajeunis par la vue des beautés les plus en renom, et promenant leurs binocles à droite et à gauche, étaient à deux mille ans de distance de Socrate, de Platon, et de tous les vénérables philosophes grecs.
Une minime partie de l'auditoire, celle notamment qui était reléguée dans les tribunes éloignées, salua de ses applaudissements le thème développé du jeune lauréat sur la filiation des idées depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. De même que dans un salon quelconque, après un morceau de piano toujours subi avec une patience convenue, tous ceux qui n'ont pas écouté (et c'est le plus grand nombre) ne manquent pas de joindre, avec d'autant plus de vivacité, leurs bravos aux bravos officiels des grands parents, de môme ici, après les applaudissements, la plupart des indifférents, pour se donner un certain air d'érudits, assurèrent hautement que la dissertation était fort belle; ce que leurs voi-
sins n'eurent pas un instant l'idée de contester. Quant à la partie brillante de l'assistance, elle ne commença à témoigner une satisfaction sincère que lorsque le président, en appelant le jeune homme sur l'estrade, lui apprit ainsi qu'elle était débarrassée de dissertations fastidieuses, complètement en désaccord avec les principaux motifs qui avaient attiré la foule à cette réunion, comme à presque toutes celles du même genre.
Le cœur me battit quand Emmanuel alla recevoir la couronne; je craignais qu'il ne se montrât gauche et embarrassé; je me trompais. Son assurance modeste, une certaine distinction de manières excitèrent dans l'assemblée un murmure favorable. Je regardai malgré moi notre jeune écuyère , Mlle Bathilde, qui semblait, avec ses grands yeux étonnés, chercher.... les bas bleus du triomphateur , remplacés depuis longtemps par une mise de bon goût, quoique très-simple.
Dans un pays où les costumes officiels de toute sorte semblent toujours se multiplier pour créer une inégalité convenue au milieu de l'égalité instinctive, il faut pourtant reconnaître que ce n'est pas l'habit qui distingue les hommes, mais seulement la manière de le porter. Sous le môme frac on découvre des nuances infinies, depuis le butor soudainement enrichi jusqu'àl'homme pauvre, maisbien élevé. Emmanuel sembla donc réellement élégant.
Il n'avait rien d'ailleurs à envier à personne. Grâce à l'hygiène raisonnée de son père, cette maigreur souffreteuse, qui naguère encore dénotait les difficultés de la croissance, avait fait place à d'heureux développements, et beaucoup de personnes, de femmes surtout, qui s'étaient attendues à l'apparition de quelque petit cuistre, applaudirent du geste et de la voix à la vue de ce beau jeune homme. Socrate et Platon étaient un peu réhabilités.
Cependant, à la sortie de celte séance si sévère dans son objet, à ce moment en quelque sorte le plus intéressant par le fait , où il est permis de détailler en pied les merveilles que jusque-là on n'a pu admirer qu'en buste, quand nous passâmes sous le feu croisé des yeux de nos belles voisines, elles semblèrent à peine distinguer notre humble salut. Au reste, il leur était bien permis de ne pas nous reconnaître, occupées qu'elles étaient à jouir de leur triomphe, bien autrement éclatant que celui d'Emmanuel et de Socrate même, au milieu de ce monde qui ne cherche, n'admire et ne fête que luimême, dans tous les lieux où il est censé chercher, admirer et fêter l'art, la p*oésie ou la science.
Quelques heures après cette séance si remplie d'émotions diverses, Emmanuel et moi, pour répondre à la bienveillance de Mme Rouillai , nous suivions pour la première fois la grande avenue qui conduisait de noire logis à l'hôtel. Nous y rencontrâmes M. Honoré, qui s'inclina celte fois assez courtoisement devant celui qu'il croyait au moins académicien ; car le bruit s'était répandu dans noire petit entourage que mon élève était passé à l'état d'immortel.
Quelques instants plus tard, nous faisions noire entrée dans le salon, tout nouveau pour nous, de Mme Rouillât; le lendemain mercredi étant son jour de réception officielle , nous n'avions pu jusque-là que déposer nos cartes chez le suisse de l'hôtel.
Là, comme à l'Institut, je craignais l'inexpérience de mon jeune homme; mais là encore je ne vis dans ses manières ni embarras ni gaucherie. J'admirais a part moi comment l'écolier de la veille, qui avait à peine entrevu le monde, pouvait se trouver en un moment, pour ainsi dire, au niveau de la société choisie qui l'entourait. Gela était pourtant;
il y a des grâces d'état; mon pupille paraissait naturellement à sa place. Il est vrai que la bonté de
Mme Rouillât, la grâce parfaite de Mme de Faverney et la politesse extrême du jeune marquis auraient suffi pour mettre à Taise les convives les plus dépaysés.
Mme Rouillât nous présenta à la comtesse de Chaltas et à sa fille Bathilde, dont la beauté avait réalisé toutes les prévisions de M. Raymond. Les traits rudes de l'enfant s'étaient féminisés; les lignes trop heurtées s'étaient assouplies. Malgré la fierté hautaine du regard, c'était une des figures les plus accomplies que j'eusse jamais vues. Elle produisit sans doute le môme effet sur mon élève, qui malheureusement, et malgré sa gloire de fraîche date, ne parut pas plus que par le passé trouver grâce devant elle.
Le reste de la société se composait d'un vieux général, compagnon d'émigration du feu marquis Louis, qui ne semblait guère trouver de différence entre M. de Robespierre et Louis-Philippe; de maître Despréaux et de son fils, jeune notaire en herbe, précieux et pudibond, qui sous ses dehors compassés cachait, à ce que nous révéla son père, les passions les plus fougueuses. Instrumentiste fanatique, il s'était engagé, comme tout grand musicien (et il ne se croyait guère moins fort sur le violon que le jeune Massart), à faire sa partie d'alto
dans un quatuor hebdomadaire avec trois forcenés.... qui en perdaient le boire et le manger. Ces quatre virtuoses faisaient ce qu'on appelle de la musique.... de chambre; c'est-à-dire, ajoutait maître Despréaux, de la musique sérieuse; oh! oui, sérieuse s'il en fut! C'est du reste aujourd'hui le terme consacré, assez singulièrement, il faut en convenir; car le mot sérieux, appliqué à l'art le plus frivole, quoique le plus charmant, est la condamnation même du système actuel. Je conçois, en réalité, de la musique expressive, de la musique dramatique, de la musique légère ou mélancolique, si vous voulez; mais de la musique sérieuse! Cela veut dire apparemment de la musique.... qui ne veut rien dire, qui ne dit rien, ni à l'esprit ni au cœur. C'est le genre qu'on veut, je le répète, mettre à la mode ; genre tout à fait inconnu des Spontini, des Méhul, des Auber et des Boieldieu, et même , il faut le dire bien haut, des deux hommes qui, de nos jours, ont peut-être le mieux compris la majesté de notre grande scène lyrique, et que le camp des.... incolores voudrait revendiquer comme acquis à ses drapeaux. C'est la forme démesurée et la longueur exorbitante de leurs œuvres qui leur valent cette injure. L'auteur de la sublime évocation des nonnes et des massacres palpitants de la Saint-Barthélémy, comme celui de la pâque juive et des amours de Guido, n'ont pu sans doute, même à force d'art et
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d'esprit, soustraire complètement leurs auditeurs à la fatigue que produisent nécessairement cinq heures de musique grave ; mais il y a toujours, qu'on le remarque bien, même dans les superfétations de leurs œuvres, une pensée, un sentiment, l'horreur du vague, de l'insignifiant, et du.... sérieux, en un mot, dans le sens des rêveries si souvent creuses qu'on voudrait glorifier seules aujourd'hui.
Au reste, ce mot sérieux que Ton prodigue ainsi, semble, par convention générale, signifier à présent vide de sens, de pensées, car j'entends, par exemple, donner à tout propos cette qualification à tous les hommes prétentieux et gourmés; et il paraît bien établi désormais que quiconque déraisonne gravement doit être qualifié d'homme sérieux.
J'allais oublier un autre convive non moins sérieux; un certain sportmann hongrois, ami du marquis Ambroise, plus à son aise probablement sur un champ de course que dans un salon. Semblable à ces philosophes qui s'isolent dans leurs profondes pensées, les choses du monde, au moins du monde non équestre, ne semblaient pas le regarder, et l'absence d'un interlocuteur de sa spécialité, car le jeune marquis se devait à ses hôtes, le laissa toute la soirée tant soit peu.... démonté.
Assez étranger au monde, surtout depuis quelques années, j'avais peine à revenir de ma surprise, de mon indignation secrète, chaque fois que je
voyais un invité aborder cavalièrement les dames en leur offrant ces brutales poignées de main dont la mode, d'origine britannique, commençait dès lors à s'établir chez nous, détruisant ainsi à plaisir, par ces allures de camaraderie, tout le charme, tout le prestige, toute la royauté de la femme, c'est-àdire l'amour lui-même : j'entends l'amour français, inséparable de ce respect qui ennoblit celui qui aime en divinisant l'objet aimé.
Mme de Faverney, avec un tact exquis, voulut bien s'occuper de mon élève et de son professeur, et nous mit en relation avec les autres invités. Quand on annonça le dîner, elle prit le bras d'Emmanuel, et le conduisit à la gauche de Mme Rouillât, qui m'avait décerné les honneurs de sa droite. Mme de Faverney était placée d'ailleurs près d'Emmanuel. Le jeune marquis , entre la comtesse de Chaltas et sa fille, occupait en face de. la grand'mère le côté opposé de la table.
Pendant tout le dîner je fis de vains efforts pour désarmer, par une politique modérée , les opinions sauvages du général mon voisin , qui ne voyait rien entre oui et non. La conversation, peu secondée par le centaure dont l'esprit sans doute galopait ailleurs, prit de notre côté, malgré le bon vouloir de Mme Rouillât, une allure assez languissante. Mais le côté gauche était beaucoup plus animé. La solennité du jour faisait les frais d'une polémique des
plus vives. Mine de Faveraej avail écouté le malin, elle avait compris, quoique femme, ce qui s'était dit de sérieux; elle essaya, avec une chaleur que redoublait le sentiment de l'hospitalité, de traduire les brillantes idées d'Emmanuel et de faire partager l'admiration qu'elle avait conçue ; mais , chose étrange ! ses efforts pour exalter le succès du jeune homme paraissaient soulever je ne sais quelle opposition peu bienveillante de la part de Mme de Chaltas, qui n'égarait pas volontiers son enthousiasme dans le domaine de la littérature. Elle était de bonne foi, du reste ; en dehors des toilettes et des notabilités officielles, elle n'avait trouvé à l'Institut que vide et langueur mortelle. Mlle Bathilde enchérissait encore sur sa mère par des sarcasmes ' déguisés, qu'encourageait le sourire du jeune praticien imberbe. Ne pouvant attaquer de front notre lauréat, qui décidément n'avait pas ses sympathies, elle s'en prenait avec une certaine animation au mauvais goût de l'Académie, dont les programmes semblaient choisis tout exprès pour flatter les idées surannées de tous les savants en us.
C'était en es ou en os qu'il fallait dire.
Elle aurait mieux fait de saluer tout bonnement Emmanuel du fameux :
a Excusez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec. »
Mais alors, mademoiselle, qu'alliez-vous chercher le matin à l'Académie, vous et tant d'autres?
Cependant la discussion s'échauffait et devenait aussi vive que le permettaient les convenances dans une réunion de ce genre , où la passion même sait toujours revêtir les formes les plus courtoises. Mais Mme de Faverney n'abandonnait pas le champ de bataille; elle défendait vaillamment mon élève, et j'eus la satisfaction de voir, en définitive, que même là, à table, la raison éloquente triomphait des boutades de l'esprit.
Au plus fort de la mêlée, le bruit réveilla un instant le sportmann , qui , entendant parler de concours et de prix, demanda à haute voix combien il y avait eu d'engagés , et de combien de têtes le gagnant avait battu ses rivaux.
Un rire universel accueillit cette question , mit fin au débat littéraire, et termina même le dîner; car, après que chacun des convives se fut complaisamment rincé , débarbouillé et gargarisé aux dépens des nerfs de ses voisins, ceci encore suivant une mode bien évidemment anglaise, Mme Rouillât donna le signal de quitter la table, et l'on rentra au salon dans l'ordre où l'on en était sorti.
Chacun s'y livra alors à des -conversations plus ou moins générales. La politique , les finances ,' les théâtres, les mariages du jour, les fortunes, les scandales avaient été passés en revue, lorsque quelques accords , jetés avec distraction sur le piano par la comtesse de Chaltas, donnèrent à Mme Rouil-
lat l'idée de proposer aux rares jeunes gens de l'assemblée deux ou trois tours de valse. Je vis, a ma grande surprise , Emmanuel s'avancer vers sa superbe ennemie; mais ainsi que je le pressentais, Mlle Bathilde déclina avec bauteur son invitation; et comme, de son côté, Mme de Faverney lui déclara, aussi bien qu'au gracieux marquis, qu'elle ne voulait pas valser, surtout isolément, la proposition n'eut pas de suite.
Plus d'un convive avait déjà pris furtivement son chapeau.... Quant à mon élève et à moi , nous nous retirâmes naturellement les derniers, et nous prîmes congé, avec force remercîments, de Mme de Faverney, notre patronne courageuse, et de l'excellente Mme Rouillât, qui nous pria obligeamment de lui faire hommage d'un exemplaire du Mémoire couronné, dès qu'il serait imprimé.
En m'éloignant avec Emmanuel, je crus remarquer que , malgré sa reconnaissance pour Mme de Faverney, il était moins touché des éloges qu'elle lui avait prodigués, que blessé des frivoles épigrammes de Mlle de Chaltas. Était- ce l'effet de ce sentiment naturel aux gens de lettres, même les plus novices, qui, préparés à toutes les flatteries , sont sensibles à la moindre piqûre? ou plutôt n'était-ce pas ce dépit secret qui nous saisit quand une personne , au-devant de laquelle vole notre admiration , nous arrête f>ar une malveillance prononcée? Quoi qu'il en soit,
je voyais mon élève réduit, comme je Fêtais moimême , pour toute vengeance de l'injure reçue , à rendre un hommage involontaire et complet à une beauté suprême dont rien jusqu'alors ne lui avait donné l'idée.
J'ai oublié de dire que, pendant le dîner, il s'était manifesté un tel enthousiasme pour la musique de Bellini, et en particulier pour l'opéra des Puritains, alors fort en vogue à Paris, que ces dames s'étaient fait une fête d'aller l'entendre encore le jeudi suivant, dans la vaste avant-scène de Mme Rouillât.
Quand je rendis compte à M. Raymond des détails de notre réception, il se prit à dire assez inopinément, à propos de cette dernière circonstance :
« Mais , au fait , mon cher voisin , puisque vous êtes, ou du moins puisque vous étiez mélomane, pourquoi n'iriez-vous pas demain voir aussi ces merveilleux Puritains? Voici mon fils qui, grâce à l'Académie, se trouve riche de quinze cents francs. Il me semble que , le premier usage qu'il doit en faire, c'est de régaler le digne professeur qui lui a valu sa fortune. Vous voudrez bien , je l'espère, lui servir encore de Mentor dans cette occasion; car je suis plus que jamais absorbé ces jours-ci par les affaires qui m'occupent habituellement. »
Il achevait, en effet, comme je l'appris plus .tard, un travail assez important, motivé par une circonstance exceptionnelle. Mais clans le moment j'attri-
huai un pou à sa parcimonie ordinaire, et beaucoup au iota de fuir tout contact avec le monde, le grand monde surtout, sa répugnance à nous accompagner. Quoi qu'il en fût, Emmanuel témoigna un vif empressement à déférer au désir de son père ; et comme Bellini, avec ses mélancolies rêveuses, mais expressives, ne figurait pas sur ma liste de proscription, je ne fis aucune objection, comptant bien, outre le plaisir naturel du spectacle, sur celui de voir la surprise de mon cher élève dans une circonstance qui émeut toujours puissamment la jeunesse : une première visite au théâtre.
Le lendemain donc nous entrâmes de bonne heure au parterre de l'Opéra italien, où nous prîmes place à gauche sur la première banquette, entourés des vrais dilettanti qui peuplent ordinairement cette partie modeste de la salle. Ceux-là, à peu près les seuls qui viennent uniquement pour entendre , ne consentent à rien perdre d'une partition. Quant à ceux des auditeurs qui veulent surtout être vus, ils attendent que la salle soit garnie , afin que leur entrée produise un de ces effets bien autrement importants pour eux que celui de la représentation.
Emmanuel, pendant le premier acte, se montra digne de son voisinage. Tout entier aux émouvantes mélodies du maestro, si délicieusement rendues par des interprèles de premier ordre, il éprouvait un
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enthousiasme tout nouveau, dont j'étais encore plus charmé que de la musique même ; et je m'attendais à la progression toujours croissante de ses émotions , lorsqu'un mouvement assez prononcé à l'orchestre lui fit lever les yeux du côté où se dirigeaient toutes les lorgnettes , et un autre spectacle captiva sur-le-champ son attention.
Des dames venaient d'entrer dans la loge d'avantscène de droite , au moment bien choisi où le rideau s'était baissé sur le premier acte. Leurs toilettes et leur beauté justifiaient le murmure flatteur qui accueillit leur apparition. Dans le principal objet de cette admiration générale le jeune homme reconnut sa brillante antagoniste, Mlle de Chaltas, en robe de bal, le front couronné seulement de sa magnifique chevelure. Malgré le voisinage encore assez dangereux de Mme de Faverney, malgré un entourage de toilettes resplendissantes , elle trônait là en reine, grâce surtout à l'éclat éblouissant de son teint et à la fierté de son port de tête si noble et si aisé dans son indépendance juvénile.
Faut-il dire qu'à partir de ce moment le sens musical de mon élève se trouva singulièrement émoussé? Peut-être, si la loge eût prêté un intérêt profond aux accents du compositeur, Emmanuel se fut-il mis en communauté de sentiment avec elle; mais, excepté Mme de Faverney, qui paraissait recueillie en elle-même, ces dames n'étaient
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guère occupées qu'à chercher dans la salle les personnes de leur connaissance. La comtesse saluait de l'éventail; Mlle Balhilde souriait gracieusement; et mon élève, se tournant de droite et de gauche, avait fort à faire pour devinera qui s'adressaient tous ces • saluts et tous ces sourires. Pendant ce temps , les beaux morceaux passaient ; les duos expressifs, les brillantes cavatines déblaient rapidement, et n'obtenaient de lui qu'une apparence d'attention; encore était-ce pure complaisance pour moi ou respect humain; mais l'esprit n'était plus là. Moi qui savais Emmanuel assez peu sujet à la distraction , je m'étonnais de cette espèce de magnétisme qui le tenait attaché aux mouvements de quelques personnes si étrangères à lui et à ses idées. Mais j'avais été jeune; je me rappelais, non sans sourire, qu'à cet âge une jolie tète a souvent le pouvoir de nous arracher pour quelques instants à nous-mêmes; et, tout en déplorant le peu d'à-propos de cette préoccupation , j'étais bien obligé de l'excuser.
Quand le second entr'acte commença, une foule de visiteurs assiégèrent successivement la loge, devenue un salon de réception. Un habitué de l'orchestre reconnaissait parmi eux des personnages de distinction, et les nommait tout haut, à ses voisins, devant Emmanuel, qui, pour la première fois, me parut éprouver quelque sentiment d'envie. Les dames de Ghaltas s'entretenaient gaiement avec
cette cour d'hommes célèbres ou de jeunes gens à la mode. Le marquis Ambroise leur fit place pendant l'entr'acte; mais il revint ensuite prendre son poste derrière ces dames et le garda toute la soirée, quoique la musique n'eût d'autre action sur lui que de le faire bâiller de temps en temps. Croyait-il de son devoir de ne pas quitter sa fiancée, ou bien quelque autre intérêt le clouait-il là? C'est ce que je n'aurais pu deviner.
Cependant l'attention d'Emmanuel était si obstinément dirigée vers la loge que ce qui devait arriver eut lieu. Mlle Balhilde , en promenant ses regards dans la salle, aperçut les deux yeux noirs da jeune homme constamment fixés sur elle; elle reconnut aussitôt sa victime et la traita de la manière accoutumée, c'est-à-dire qu'elle détourna la tête avec un dédain des mieux prononcés. Si l'encens plaisait à cette belle idole, ce n'était point sans doute quand il partait de si bas. Je crus que mon élève sentirait la leçon. Il n'y a que dix pas du parterre à l'avant- scène : quelle distance pourtant entre ces deux places ! Emmanuel n'y songeait guère, assurément; car la même pantomime qui me faisait souffrir pour lui se renouvela deux ou trois fois dans la soirée.
Qu'en advint-il? C'est que Rubini prodigua inutilement à cet auditeur distrait ses plus admirables fioritures, et que, de mon côté, je ne goûtai qu'une
bien petite part des jouissances que je m'étais promises; car le plaisir du théâtre est avant tout une émotion de sympathie électrique; on ne s'y divertit pas isolément, on veut s'amuser de compagnie avec ses amis d'abord, et môme ensuite avec les indifférente.
Cette loge nous gâta tout le spectacle.
Cependant, le rideau baissé, tandis que la foule s'écoulait, et que la société élégante attendait ses équipages sous le péristyle, Emmanuel, qui descendait l'escalier avec une lenteur qui semblait calculée, aperçut ces dames et les salua de loin. Son salutlui fut rendu gracieusement; Bathilde seule persista dans son orgueilleuse froideur. Le jeune marquis Ambroise, qui donnait le bras à Mme Rouillât, nous envoya un valet de pied pour nous offrir de nous reconduire, dans une des voitures, à notre commun hôtel ; mais nous déclinâmes cette politesse, aimant mieux, par un beau clair de lune, regagner notre gîte à pied en causant de nos émotions.
Quand je dis causer, je restai à peu près le seul interlocuteur ; car mon élève, muet et absorbé, semblait en proie à je ne sais quelle exaltation nerveuse, dontBellini, je le crains, n'avait pas tout l'honneur.
Tout à coup, arrivé sur le pont des Arts, qui, par ce magique effet de lune, découvrait de Paris une vue de nuit splendide, il s'arrêta et s'écria avec transport :
— Qu'elle est belle!...
— Gomment? fis-je tout étonné.
— Dieu ! mon cher professeur, que tout est beau ce soir ! »
Puis, me serrant vivement le bras :
a Ah! dit-il, je ne sais pourquoi cette soirée m'enivre et m'enthousiasme au delà de ce que j'ai éprouvé ! »
De quoi parlait-il réellement? Je ne le comprenais guère alors ; mais se comprenait-il bien luimême ?
Eu avançant dans ce récit, le lecteur apprendra par quelles circonstances j'ai pu être informé des moindres détails de ce qui se passait dans l'hôtel dont nous étions à la fois si près et si loin. Ces faits, bien que recueillis- beaucoup plus tard, doivent être placés ici dans leur ordre naturel.
Nous avons laissé Mme Rouillât sous le coup des onze cent soixante-dix mille francs de dettes de son petit-fils, et recevant cette énorme tuile sans en être trop accablée. C'est que peut-être la bonne grand'mère, qui se sentait trois fois plus riche encore que son cher petit-fils, n'était pas trop déses-
pérée au fond qu'il pùl an jour être dans le cas d'accepter ses bienfaits direcls et d'y répondre nécessairement par un redoublement de tendresse.
Elle comprit cependant qu'il ne serait pas raisonnable de laisser le cher enfant s'engager plus avant dans cette voie. Quelque grand seigneur qu'il fût, il le prenait de trop haut avec les questions de finances, et surtout avec le chapitre des dépenses secrètes.
Comme il fallait se taire ou se fâcher, et que ce dernier parti était impossible à sa tendresse, ce fut encore à l'amie de sa tille qu'elle s'adressa. Elle lui raconta tout ce qu'elle savait, ou du moins tout ce qui pouvait se raconter de l'échauffouréc de son ' petit-fils, et la pria de s'interposer, autant que possible, pour mettre ordre à des goûts qui devenaient par trop princiers.
Plus effrayée que Mme Rouillât , dont elle put alors mesurer toute la faiblesse , Mme de Faverney comprit que ce n'était pas le moment de refuser un concours devenu indispensable, puisqu'il n'y en avait pas d'autre à espérer. En effet, la comtesse de Chai tas, et surtout sa fille, ne pouvaient, sous aucun prétexte, être admises dans cette confidence. Elle se résigna donc par devoir, et uniquement pour l'acquit de sa conscience, à adresser de sérieuses remontrances au jeune Ambroise, dès que l'occasion s'en présenterait.
Du reste, elle se faisait peu d'illusion sur le résultat de ses efforts. Gomment, en effet, combattre ce qui ne résiste pas? Comment arrêter le cours d'habitudes prises et suivies sans obstacle? L'éducation première aurait pu seule refréner les précoces entraînements d'Ambroise; mais, ce frein, la faiblesse maternelle l'avait laissé échapper dès le principe. Et pourtant ce bon, ce charmant Ambroise avait en lui tous les principes de l'honnêteté ; le •cœur était excellent; il adorait sa vieille grand'mère ; mais il s'était habitué à croire, avec raison jusque-là, que, loin de lui déplaire par ses dissipations, il ne faisait, la plupart du temps, que répondre ainsi aux idées, aux intentions de la bonne dame.
Pouvait- il donc admettre qu'elle eût changé si subitement de manière devoir? et pouvait-il surtout trouver en lui-même, dans cette nature molle et facile que rien n'avait jamais préparée à la lutte, l'énergie nécessaire à une révolution intérieure ?
Livrée à ces inquiétudes, et cherchant en ellemême les moyens d'acquitter le moins mal possible sa dette envers la mémoire de son amie, Mme de Faverney se disposait, pour y rêver solitairement, à descendre d'assez bonne heure dans les jardins de l'hôtel, lorsqu'elle rencontra, sur l'escalier de son appartement , ce pupille même dont elle ■état forcée de se préoccuper. Plus matinal encore
que Lucilc, que pouvait-il chercher de ee côté de L'hôtel! Ce n'était sans doute pas la bibliothèque, qu'il fréquentait assez peu. Achevant une cigarette,
au sortir de sa première visite à ses pur-sang favoris, il se trouva tout à coup en face de Mme de Faverney, et cette apparition produisit son effet accoutumé; il se sentit frappé de cette timidité involontaire que sa tutrice seule avait le pouvoir de lui inspirer.
« Marquis, lui dit-elle, j'aurais ce matin à causer avec vous, si vous le voulez bien, d'un sujet trèsimportant.
— A vos ordres, madame , répondit le jeune homme, et si vous consentiez à vous arrêter un instant dans la bibliothèque.... »
Et il lui en montrait la porte entr'ouverte.
« Non pas , répliqua-t-clle ; vous savez à quel point la plus légère odeur de tabac m'est insupportable; je conçois qu'obligé par vos occupations habituelles de fréquenter l'écurie et ses hôtes, vous cherchiez à combattre une émanation par une autre, aux dépens même de votre santé : c'est l'usage parmi vous, messieurs ; mais comme ces deux natures de parfum me répugnent presque au même degré, je vous demande grâce pour l'instant. Si vous voulez, d'ailleurs, quand vous serez plus ou moins purifié, venirmechercheràl'air libre, je vousretrouverai avec plaisir sous les arbres du quinconce. *
Cela dit, elle le salua de la main et continua de descendre l'escalier.... L'obéissant Ambroise se hâta d'aller changer complètement sa toilette. Il essaya, par tous les moyens hygiéniques connus et bien peu efficaces, dit-on , de s'accommoder aux délicatesses particulières de Mme de Faverney.
Il la trouva, en effet, sous des marronniers qui ne le cédaient en rien à leurs voisins du Luxembourg.
Quoiqu'il se fût rendu digne, par sa déférence, de l'accueil le plus bienveillant, il n'aborda pas Mme de Faverney avec beaucoup plus d'assurance qu'il n'en avait montré l'instant d'auparavant ; et il ne commença à se sentir un peu à l'aise que lorsque les préliminaires de la conversation l'eurent mis au fait du sujet qui allait s'agiter entre lui et sa gracieuse interlocutrice. Il vit là enfin une occasion , qu'il saisit avec empressement, de lui faire entendre que ses étourderies avaient leur source dans l'indifférence môme qu'elle lui témoignait; en effet, elle voudrait bien remarquer, disait-il , que si ces fautes prenaient quelque importance, ce n'était jamais que dans ces tristes jours où la sagesse qui devait le protéger s'éloignait de lui ; la sagesse pour qui il avait au fond un culte sincère et tendre.. .
Lucile, qui hésitait sans doute à comprendre, le rejeta vivement sur le devoir d'honnête homme qui l'obligeait à ménager en tout temps une fortune
sur laquelle sa fiancée et Mme deChaltas avaient en quelque sorte le droit de compter, comme il pouvait compter lui-même sur celle de Bathilde. La différence des biens à l'avantage d'Ambroise, n'était rien aux yeux d'un homme délicat; des deux parts l'obligation était la même.
* Et puis, ajouta-t-elle , si vous dépensez douze cent mille francs pour des folies, j'aurais le droit de vous demander tout bas combien vous avez donné de millions aux pauvres, dont vos richesses vous font le trésorier. »
Sans rien décliner de ces devoirs et sans s'y arrêter, le jeune marquis revint, avec une chaleur qui ne lui était pas habituelle, à son premier texte, assez embarrassant pour Mme de Faverney, c'est-àdire que la raison et la vérité, si sévères de leur nature, avaient continuellement besoin, pour se faire écouter de la jeunesse, et pour pénétrer de l'oreille jusqu'au cœur, d'être'interprétées par une bouche aimée....
Ils en étaient là de cet entretien , qu'Ambroise cherchait évidemment à faire dévier, lorsque Mme Rouillât, que ni l'un ni l'autre n'avaient vue venir par le côté opposé de l'allée, se trouva tout à coup devant eux.
Elle avait remarqué de loin, avec quelque étonnement, l'animation inaccoutumée d'Ambroise, que rien ne passionnait guère habituellement, en dehors
de ses exercices favoris. Le trouble dont il parut saisi en l'apercevant la surprit encore davantage. Ce trouble qu'elle eût été heureuse d'attribuer aux reproches de Mme de Faverney , semblait d'autant moins naturel en cette circonstance qu'il était visiblement partagé jusqu'à un certain point par Lucile. Ce qui lui donna surtout à penser , c'est qu'Ambroise , évidemment contrarié par cette brusque interruption, oublia de l'embrasser comme à l'ordinaire et s'éloigna rapidement. Que se passait-il donc dans le cœur de son petit-fils? Elle tremblait de le deviner; et comme, de son côté» Mme de Faverney, paraissant éviter une explication, la quitta presque aussitôt sous un prétexte quelconque, la grand' mère vit s'ouvrir devant elle un champ de conjectures tout nouveau.
Toutefois elle n'en laissa rien paraître ; mais au fond , en évoquant le souvenir d'une foule de circonstances auxquelles elle s'étonnait de n'avoir pas accordé plus d'attention, elle s'affermit dans ses appréhensions , au point de regretter amèrement d'avoir chargé Lucile d'une mission aussi délicate. Le nouveau danger qui se découvrait à ses yeux était bien autrement grave que celui d'une perte d'argent plus ou moins grande, et ce danger elle ne pouvait en parler à qui que ce fût, et moins qu'à toute autre à la personne qui le faisait naître !
Retrouvant alors tout d'un coup, par l'effet même de ses inquiétudes maternelles, cette force d'esprit, ou au moins ce bon sens qui n'était jamais obscurci chez elle que par sa passion aveugle pour son petit-lils, elle ne vit qu'un seul moyen, dans cette crise, de conjurer le péril, ou du moins de sonder la profondeur de la plaie pour y appliquer le remède.
Aussitôt après le déjeuner , elle demanda sa voiture et se fit conduire rue des Postes, à la porte du couvent où le frère du feu marquis de Chaltas, le chevalier Hugues, avait, comme on l'a dit, fait profession depuis bien des années.
Après avoir traversé, aussi vivement que lui permettait son grand âge, le dédale des couloirs et la foule des pénitentes attitrées qui peuplent du matin au soir l'intérieur de ces établissements conventuels , malgré la solitude apparente du quartier, Mme Rouillât pénétra jusqu'au P. Hugues, dont la noble figure dominait tout un troupeau féminin.
Sans paraître autrement surpris de cette visite inattendue, le Révérend conduisit sur-le-champ au parloir la mère de sa belle-sœur. Celle-ci lui expliqua en peu de mots la situation du jeune marquis, son neveu, et ne le quitta qu'après avoir obtenu de lui , sans grands efforts , qu'il entreprît charitablement de voir Mme de Faverney, dont la piété d'ailleurs lui était connue, et d'aviser avec
elle, grâce à la haute autorité de celle intervention solennelle ,. aux moyens d'arrêter le mal dans sa source.
Dès le lendemain, en effet, le Révérend se fit annoncer chez Lucile, qui ne put cacher son étonnement.
« Madame , lui dit-il d'un ton grave et recueilli , je viens , non pas comme oncle , mais comme chrétien, vous demander, pour le jeune marquis de Chaltas, un service dont vous reconnaîtrez l'importance. »
Au seul nom d'Ambroise, Mme de Faverney, encore émue des réflexions auxquelles elle s'était livrée depuis la veille sur la conduite de son pupille, ne put s'empêcher de rougir assez vivement.
Cette circonstance, qui n'échappa point au religieux, lui parut confirmer pleinement les assertions de Mme Rouillât et l'urgence de sa mission.
Il continua :
« Le monde, madame, vous trouve encore charmante; et, pour votre malheur peut-être, vous continuerez quelque temps sans doute à mériter ses suffrages; mais comme tout ce que j'ai su de votre vie, à un âge où l'exaltation des passions est plus excusable, m'avait toujours porté à vous croire aussi raisonnable qu'on peut l'être quand on passe ses jours dans une atmosphère mondaine, je suis venu en appeler à cette raison même, et vous conjurer,
dans voire propre intérêt, de sacrifier vos idées, vos inclinations secrètes, je dirai plus maintenant, vos
projets..., car la rougeur subite qui s'est répandue tout à l'heure sur vos traits révèle assez l'état de votre cœur; je viens vous demander, dis-je, de sacrifier tout au bonheur des deux familles au sein desquelles vous avez trouvé depuis longtemps un accueil si cordial, et qui pourraient se croire étrangement payées de tant de confiance et d'affection. Quel que soit le degré du mal, Dieu vous récompensera de ce sacrifice, madame, par un bonheur plus grand que celui que vous aviez seulement rêvé, je veux le croire..., par un bonheur surtout mieux approprié au but suprême que nous devons, hélas! envisager sans cesse, et qui se rapproche de nous tous les jours à présent. »
A ce langage, dont elle comprenait trop bien la portée, la belle veuve du conseiller d'État, cherchant à se remettre du premier trouble qu'avait dû lui causer un pareil sujet, si inopinément entamé, et maîtrisant sa dignité blessée, répondit avec la douceur qui d'ordinaire ne la quittait pas :
« Je vous remercie, mon Révérend, de la peine que vous avez prise et de votre visite bien inespérée. Cette, démarche, que je veux croire à mon tour dictée uniquement par une pensée charitable, est de nature, vous en conviendrez, à m'inspirer une certaine émotion, sans que personne ait droft de
l'attribuer à une autre cause. Je ne vous cache pas que, dans mes idées, qui étaient celles de mon excellent mari, dont je déplore aujourd'hui plus que jamais la perte, je vois toujours avec grande peine les hommes de votre caractère mêlés aux choses d'un monde dont ils se sont volontairement retranchés. Je sais qu'il est naturel à l'esprit de votre ordre de croire que les détails moraux et même matériels de la société ne sont réglés d'une manière conforme à la volonté de Dieu qu'autant qu'ils sont dirigés par les hommes qui se sont voués exclusivement à lui; mais il me semblerait convenable qu'avant de faire intervenir ce nom sacré, ceux-ci prissent le soin de s'assurer d'abord des cas où la mission qu'ils se donnent est nécessaire.... et souhaitée. »
Le P. Hugues aurait pu répondre qu'il n'avait obéi, en faisant cette démarche, qu'à l'appel de Mme Rouillât, dans un intérêt de famille ; mais il dédaignait de se justifier ainsi; bien au contraire : ce qui le touchait personnellement n'était rien à ses yeux, dès que les principes de son ordre, dès que l'omnipotence convoitée par la grande corporation dont il faisait partie, étaient en jeu. Il ne releva donc, dans les récriminations de la veuve, que ce qui pouvait blesser ces chers intérêts, et il répliqua, non sans animation cette fois :
i Les personnes dont vous parlez, madame, se
reliront du monde pour n'être point exposées à en partager les erreurs; mais lorsque, bien loin, bien au-dessus de ce monde, leur apparaît la vérité éternelle, dont elles ne sont que les bumbles organes, c'est leur devoir de faire pénétrer cette vérité dans les âmes les moins disposées à l'accueillir; car, hélas! madame, les consciences rebelles à ce remède salutaire sont d'ordinaire les plus troublées et les plus malades. »
Ce nouveau trait émut Mme de Faverney. Cependant, sans quitter le terrain des idées générales :
« Je vous comprends, dit-elle, mon Révérend; comme il n'est pas une conscience humaine qui ne soit entachée de quelque misère, le droit que certains hommes s'attribuent de les guérir d'autorité les mène tout naturellement à un pouvoir absolu sans limites et de tous les instants. »
Le religieux parut étonné ; elle continua :
« Et leur œuvre est assez avancée, si j'en crois ce qui se dit autour de moi ; ils voudraient aujourd'hui redevenir les régulateurs, les initiateurs de toutes les classes sociales, n\ême dans les matières les plus étrangères à la religion. Tout dans les moindres affaires de la vie privée doit se faire par eux, par eux seuls. La bienfaisance, par exemple, cette vertu si naturelle, on voudrait la confisquer et l'exploiter aujourd'hui dans l'intérêt d'une influence exclusive ! On ne se borne pas à instruire, à prier dans le
temple; le besoin de domination suit l'homme, même à son insu; or, pour dominer partout, il faut entrer partout. M. de Faverney le disait bien : il y a deux pouvoirs trop forts pour rester libres dans le monde ; car ils absorberaient tout, et conduiraient sans cesse à des révolutions, à des réactions proportionnées à l'excès même de ce pouvoir : l'Église, dont les agents, soumis à un empire étranger, tendent parfois à abrutir les masses pour les maîtriser; et la presse qui, en les éclairant, tend sans cesse, en pure perte, à pousser des nations vieillies à la conquête d'une liberté dont l'exercice leur est impossible, parce qu'il contrarie leurs habitudes monarchiques enracinées. Du moins celle-ci, en plein soleil, peut guérir presque immédiatement les maux qu'elle a causés; mais l'autre, avec son action intime et mystérieuse, qui donc sera assez hardi, assez fort, si elle est une fois libre, pour la refouler dans de justes limites?... Mais pardon, ajouta Mme de Faverney en voyant le religieux se lever, pardon, mon Père, si j'ai osé répondre par une révolte légitime, trop vive peut-être, au sermon bien superflu, croyez-le, que vous êtes venu m'adresser jusque chez moi. Vous me connaîtriez mal si vous pensiez que je repousse cette vérité dont vous vous croyez seuls en possession. La conscience, la morale que Dieu a placée au fond de nos cœurs , et qu'il a fait préexister à tous les cultes divers, puisque
c'est d'elles seules que nous tenons la faculté de choisir celui de ces cultes qui nous paraît le plus directement émané de lui, auraient sufli pour me démontrer que la conduite et les espérances qu'on me prête s'accorderaient bien mal avec la position que j'ai acceptée en entrant dans cette maison et en y demeurant depuis si longtemps. Quoi qu'il en soif, je suis reconnaissante de vos bonnes intentions et de la patience que vous avez mise à m'écouter, vous, un saint bomme, que j'ai dès longtemps appris à bonorer au nom de ma religion, et même en dehors d'elle. Mais j'ai droit aussi à votre estime; et pour vous le prouver, mon Père, je vous promets d'aviser à ce qu'il est convenable de faire, dans le sens le plus absolu de vos désirs. »
Elle lui fit une profonde révérence et le laissa sortir.
Mme de Faverney, attaquée ainsi à l'improviste dans son indépendance et dans sa dignité personnelle, aurait pu dès lors s'en prendre à.... la mode, oui, la mode, qui en France, s'empare des choses les plus graves, et qui, pour venger la religion trop longtemps négligée, voulait déjà, dans son exaltation naissante, la mêler à tout, même en dehors de l'Église et du culte. Si bien qu'aujourd'hui, après avoir traqué naguère les moines et les religieux, parce qu'elle les traitait de fainéants, et les jésuites parce qu'ils faisaient trop, elle aspire à leur livrer
complètement, non - seulement l'éducation de la première enfance, placée assez naturellement dans leurs mains, mais celle de toute l'adolescence, mais jusqu'aux instituts et aux écoles militaires, et enfin tout ce qui semble le plus opposé à ce que nous comprenons de l'essence d'un Dieu de paix. Grâce à cette mode, nous voyons aujourd'hui les couvents plus nombreux que jamais, et de graves capucins, plus ou moins chaussés, circuler même sur le boulevard des Italiens, au milieu des toilettes luxuriantes des Parisiennes. N'a-t-elle pas fait abandonner, pour de barbares psalmodies exotiques, ces beaux chants de notre Église qui depuis tant d'années, aux jours solennels, charmaient nos oreilles émues, aujourd'hui dépaysées en quelque sorte? N'a-t-elle pas remplacé les magnifiques hymnes de Santeuil par des textes gothiques qu'a laissé consacrer, de l'autre côté des Alpes, l'incurie méridionale? C'est elle qui, au risque de faire rougir les humbles successeurs des apôtres, donne maintenant au plus mince évoque du monseigneur, quand Mme de Sévigné et.... le grand siècle ne donnaient à Massillon et à Fléchier que le simple mous ou monsieur. C'est elle qui, remplaçant la piété, la foi même, par la superstition, a amené le besoin d'établir par milliers, jusque dans les rues les plus profanes, à côté des objets les plus disparates, des boutiques d'objets plus ou moins bénis et de reliques apocryphes
UN LAflRE. • 107
qui autrefois se trouvaient seulement sou$ le porche des ('-lises. C'est elle qui, eu dépit des dénégations
des lémoius les plus conscieueieux, fait admettre tous les jours de nouveaux miracles, au risque d'affaibtir ainsi la foi dans les anciens. C'est elle qui place sur les étagères des boudoirs les plus frivoles, des livres ascétiques de l'austérité la plus farouche. C'est elle qui, en présence du libre arbitre général, signale expressément, dans les avis publics de décès, ceux qui ont eu lieu en état de grâce spécial. C'est encore elle qui a ramené, en dépit de la morale, les cérémonies nocturnes dans les temples, qui, chauffés maintenant comme des salons, ne sont plus seulement le solennel asile de la prière, à son heure, mais l'abri banal du désœuvrement partir monieux. C'est elle qui pousse à multiplier, comme à plaisir, les réunions mystiques aux heures où le couvre-feu a sonne ou va sonner ; réunions qui servent plus ainsi les mauvaises passions que la vraie et régulière dévotion. C'est elle qui, modifiant en quelque sorte le culte, invite pendant un mois entier les servantes, les enfants à quitter la maison au moment où le devoir, le repos les y rappellent avec la nuit. C'est elle seule enfin qui soutient et anime ces écrivains passionnés .dont le zèle, en invoquant la liberté, ose faire descendre la controverse des matières les plus au-dessus de toute discussion jusque dans les gazettes et les feuilles périodiques,
au grand scandale de tous ceux qui aiment ou vénèrent la religion, et qui rougissent de la voir discutée autour des tables d'un café.
Si, du moins, avec les abus qu'elle entraine comme toute exagération, elle n'en avait pas ramené un plus grave, celui des donations patentes ou dissimulées à des établissements qui sont censés avoir fait vœu de pauvreté ! de sorte qu'avec le temps ces richesses de main-morte, accumulées plus ou moins aux dépens de la famille et de la société, pourront finir, comme -dans le passé, par tenter la cupidité des révolutionnaires, qui, pour s'en emparer, viendront encore une fois troubler le repos de cette société.
Mais qu'importent à la mode, ou aux intérêts qu'elle a créés, les révolutions et les révolutionnaires? Elle ne déteste que les... modérés, qui tentent vainement d'arrêter ses excès. Si vous dites que les horreurs sanglantes de 93 furent le fait des masses abruties par l'ignorance et de générations élevées précisément dans le bon temps des couvents et des congrégations; si vous démontrez, au contraire, que 1848, même avec ses extravagances, n'a pas répandu, en dehors de la lutte, une seule goutte de sang, parce que ces masses alors étaient au fond plus éclairées : pour toute réponse elle se bornera à vous traiter d'athée, peut-être même de.... philosophe; qua-
lification presque aussi dangereuse aujourd'hui que celle d'aristocrate dans les temps de désordre et d'anarchie.
Le P. Hugues, après avoir pris congé de Mme de Faverney, descendit chez Mme Rouillât pour lui rendre compte de sa démarche. En dehors des ohservations générales de Lucile , attaques mondaines qu'il avait plus ou moins prévues, le point essentiel était obtenu; car la simplicité même des dernières paroles de Mme de Faverney et la dignité froide qu'elle avait mise à les prononcer étaient une garantie suffisante du succès. Mme Rouillât partagea sans hésiter cette confiance, que l'événement ne tarda pas à justifier.
En effet, après une nuit d'insomnie, Lucile, dès le matin du jour suivant, se dirigea, comme la veille, vers le jardin. Ainsi qu'elle le pressentait, comme la veille aussi, elle aperçut Ambroise qui la suivit sous ces mômes arbres, témoins de leur récente conversation; et, sans préliminaires, elle aborda franchement la question qui la préoccupait.
a Écoutez-moi, marquis , lui dit-elle avec une fermeté d'accent remarquable ; il y a deux âges
dans la vie qui imposent des devoirs bien différents : celui où l'on guide, celui où l'on est guidé, c'est-àdire, où, pour son bonheur, on devrait se laisser guider. Regardez-moi bien en face, au grand jour cette fois , en pleine lumière , et non pas avec les yeux de votre imagination. Je vais avoir quarantequatre ans; il y en a maintenant quinze que j'ai promis à votre mère, à mon amie mourante, de remplacer près de vous, autant qu'il dépendrait de moi, celle qui allait vous manquer, et de devenir votre guide.... votre tutrice. Rien ne peut changer cette situation. »
Ambroise fit un mouvement pour l'interrompre.
a Rien, reprit-elle. J'ajoute que vous aviez à côté de vous un autre appui, plus direct, plus naturel, votre aïeule, à qui j'ai dû, avec une déférence que justifiait son sens parfait, apprécié de tous, abandonner l'ensemble de votre éducation. Elle a fait de vous un jeune homme excellent, le digne fils, sous ce rapport, de ma pauvre Jeanne; mais elle n'a pu faire que l'héritier d'une fortune immense abordât la vie avec l'idée d'un but réel à poursuivre. Votre cœur était bon, vos goûts honnêtes, quoique frivoles; mais quel intérêt pressant était là, près de vous, dès l'enfance, pour vous aiguillonner, pour pousser votre esprit à une application dont tout semblait au contraire conspirer à vous détourner ? »
Elle s'interrompit un moment, se promenant en
silence à côté d'Ambroisc qui baissait la tête, et voulant lui laisser le temps d'apprécier ses observations; mais le jeune homme releva tout à coup les yeux sur elle avec tant d'expression qu'elle reprit vivement :
« Votre père vous a destiné à votre cousine, dont la fortune doit s'ajouter à la vôtre, et avec qui vos instincts ont sympathisé jusqu'à présent. Ces instincts, j'en conviens, sont ceux de presque tous les jeunes gens riches, appelés à vivre sur leurs terres, et qui, en attendant l'âge où ils envisageraient sérieusement les conséquences de la propriété, arrivent souvent, par le désordre de leurs idées, à la perdre, ou tout au moins à la compromettre. Vous en êtes là, Ambroise, je dois vous le dire; c'est une pente où l'on est bien vite entraîné. Vous le savez maintenant; n'attendez donc pas davantage. Rien n'est perdu; il vous reste dans l'accomplissement du vœu de votre père un port assuré. Bathilde a dixhuit ans; elle est aussi belle qu'on a pu le souhaiter autrefois pour votre bonheur. Sa mère et elle doivent déjà s'étonner de ne pas vous voir presser un mariage dont l'époque avait été fixée de longue date; un mariage annoncé, désiré par toute une famille. C'est votre seul asile, songez-y, contre une inconséquence d'idées qui vous perdrait, et dont je m'alarme encore plus, je dois l'avouer, que votre digne aïeule. C'est au point que, vous voyant arrivé
à l'âge où l'on ne se soumet plus que volontairement aux conseillers même les plus naturels, n'ayant d'autre action sur votre esprit que celle qu'il vous plaira de m'accorder, je ne veux plus d'un rôle qui cesserait d'être d'accord avec les engagements que j'ai pris envers la mémoire de vos parents. Je viens donc ici, sans aucune menace, bien entendu, vous déclarer que si, dans deux mois au plus, vous n'êtes pas le mari de votre cousine, je me verrai forcée, par respect pour moi-même, de renoncer à la douce habitude que je m'étais faite de vivre auprès de votre excellente grand'mère, dont la protection m'était si douce dans mon veuvage. Mais depuis longtemps, ajouta Lucile en souriant, je n'ai plus besoin de chaperon, de même que vous avez aujourd'hui le droit de décliner ma tutelle officieuse. Ainsi donc, que le dernier mot de notre dernière explication soit celui-ci : Avant le mois de mai vous aurez épousé Bathilde, ou je retournerai près des miens, chez mon beau-frère. Là, je terminerai mes jours avec le regret de n'avoir pu accomplir le vœu de mon amie et celui de toute une famille qui m'avait adoptée, comme je l'avais aussi adoptée pour toujours, moi, votre seconde mère. »
En achevant ces mots , qu'elle accompagna d'un geste gracieux , mais résolu , et qui excluait toute réplique, Mme de Faverney laissa le jeune marquis sous le coup de cet étonnement profond qu'inspire
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toujours à la faiblesse 1(3 spectacle d'une énergie contenue, mais inflexible dans ses décisions.
I »n ne peut cependant se défendre de penser que, rendue à elle-même, malgré le sentiment de satisfaction qu'apporte toujours à l'âme la conscience d'un devoir accompli , Lucilc dut soupirer profondément. Quelle femme, en effet, surtout si elle est tière ajuste titre d'un triomphe complet remporté sur le temps (triomphe, hélas! plus ou moins éphémère), ne garde pas au fond du cœur quelque reconnaissance mêlée de pitié pour l'homme même dont elle doit repousser l'amour?
Quoique celui d'Ambroise ne fût probablement que le résultat de l'oisiveté etle caprice d'une imagination blasée par l'accomplissement de ses moindres désirs , il était cependant parfaitement pur dans son essence, et d'un désintéressement si complet!... - Que#peut rêver de plus touchant celle qui en est l'objet?
Le mercredi suivant, jour de réception de Mine Rouillât, avait été choisi par notre petit cénacle pour faire ce qu'on appelle assez brutalement une visite de digestion. Je remarquai que, ce jour- 345 8
là, Emmanuel fut assez silencieux, et qu'il mit plus de soin que de coutume à sa toilette.
Nous entendîmes , dès le vestibule , des airs de danse et le bruit d'une assemblée plus nombreuse que n'était celle du dîner. Les habitués du mercredi, pris un peu dans toutes les classes favorisées du sort, se pressaient dans les salons, où l'on distinguait un certain nombre de gens de lettres et de savants plus ou moins illustres , hôtes qui contribuent encore plus que les millionnaires ou les gens titrés à l'animation des réunions. La présence de Mme de Faverney, dont le mari défunt s'était piqué d'écrire sur les plus hautes questions, expliquait le caractère particulier de cette réception; les mandarins lettrés avaient continué à l'hôtel de Ghaltas les visites qu'ils faisaient autrefois chez le conseiller d'État ; et l'accueil aimable de Mme Rouillât ajoutait un attrait de plus à celui de l'habitude.
Les deux dames nous reçurent avec un empressement fort gracieux, et nous reprochèrent de n'avoir pas accepté, le jeudi précédent, l'offre du jeune marquis. Uir coup d'œil jeté sur les danses nous fit voir la fière Bathilde figurant dans un quadrille près de son heureux cousin, sans que rien d'ailleurs, dans ce beau couple, témoignât de leur satisfaction mutuelle.
Le salut de mon élève fut accueilli avec la même froideur que de coutume par la comtesse deChaltas,
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que captivait le haut intérêt .d'une conversation héraldique, et par sa fille occupée devant la glace, pendant l'intervalle d'une figure, à respirer son bouquet, peut-être avec quelque affectation.
La soirée aurait donc pu s'écouler pour Emmanuel aussi sérieusement que celle du festin , s'il ne se lut avisé de réclamer de Mme de Faverney la valse dont il avait été privé ce jour-là. Elle résista d'abord, malgré les instances de la vieille dame; elle finit cependant par céder, en assurant bien haut que cette valse serait la clôture définitive de plaisirs qui ne cadraient plus avec son âge.
Dès que son jeune cavalier l'eut entraînée dans l'arène , tous les yeux se portèrent sur elle ; il était impossible de rien voir de plus charmant que Lucile, engagée dans ce gracieux exercice; surtout quand elle se mit elle-même à y prendre un vif plaisir en remarquant celui qu'elle causait à la galerie. Elle se montrait animée, jeune, brillante. La valse a sa poésie comme la musique ; Lucile en compre* nait, en représentait l'idéal. Aussi, quand l'orchestre s'arrêta, des bravos unanimes saluèrent la belle valseuse et son modeste partenaire.
Chacun , après avoir exalté l'une , s'informait du nom de l'autre; quelques-uns des spectateurs se rappelèrent alors, et Mme de Faverney d'ailleurs le répétait avec empressement, qu'Emmanuel était le récent lauréat de l'Académie des sciences morales.
Or un succès à cette classe de l'Institut ne trouve guère que des applaudissements, par la raison que les littérateurs patentés et les savants, hors ligne, peu disposés en général à fêler la bienvenue d'un nouveau confrère qui menacerait leur gloire ou leur position, sont toujours empressés au contraire de saluer le débutant qui réussit sur un terrain pour ainsi dire neutre, se dédommageant en faveur de celui-ci de leur sévérité vis-à-vis de celui-là, et prônant de grand cœur les triomphes qui ne leur font pas concurrence.
C'est ainsi qu'Emmanuel, complètement inconnu à son arrivée, devint bientôt le lion de la soirée. Son nom était répété de tous côtés ; on demandait naturellement aux maîtres de la maison des détails sur ce jeune voisin qui avait grandi si près d'eux ; Mlle Balhilde, consultée plusieurs fois, répondit (ce qui n'était pas d'une exacte vérité ) qu'elle n'avait jamais fait attention à lui.
C'était à qui aborderait mon élève, à qui le féliciterait, Que dis-je? j'eus aussi ma part d'ovation, par contre coup; car je ne sais quel archéologue, assez mauvais plaisant, s'avisa, en entendant mon nom, de se rappeler mes anciennes élucubrations académiques, et d'aller exhumer des catacombes de l'Institut ma défunte mention honorable. Il y a vraiment des mémoires bien malheureuses î
Quoi qu'il en soit, le valseur ayant fait le succès
du lauréat, on en revint à la valse. L'assemblée insista, avec toute la furie française, pour jouir encore une fois du plaisir qu'elle avait éprouvé. Mme de Faverney, qui ne pouvait se refuser à un vœu si unanime, accepta de nouveau le bras d'Emmanuel. Inutile de dire que ce second triomphe surpassa encore le premier. Ce fut au milieu d'un enthousiasme universel que mon élève reconduisit Lucilc à sa place ; après quoi celle-ci le retint auprès d'elle, pour détourner, par une conversation particulière, l'admiration publique dont elle était l'objet. Sur le point de prendre sa retraite, comme elle l'avait dit elle-même, l'héroïne de la soirée n'excitait plus de jalousie ; aussi toutes les femmes se réunirent-elles pour joindre leurs hommages à ceux des hommes. Quand je dis toutes, je suis forcé d'excepter la plus brillante étoile de la réunion, l'éblouissante Mlle de Chaltas. Quoique le bruit de la demande en mariage , décidément faite le jour même par le marquis Ambroise, circulât dans les salons et dût ajouter un lustre particulier à sa gloire, elle n'en était pas moins éclipsée ce soir là; une circonstance toute fortuite l'avait reléguée au second rang. Soit fierté blessée, soit peutêtre quelque autre motif dont elle ne se rendait pas compte, Mlle Bathilde ne cessa pas d'envelopper Lucile dans le sentiment de défaveur marquée dont elle entourait notre heureux valseur, à
qui elle devait en partie cet échec d'amour-propre. Ses yeux se promenaient de l'un à l'autre avec une sorte de courroux, qui allait bien du reste à l'expression un peu altière de cette belle figure ; et tout cela sans qu'elle réussît à déconcerter ni affaiblir l'admiration de mon jeune ami pour elle, admiration qui décidément semblait inféodée en lui. Cet échange de sentiments contraires, dans lequel mon élève rendait le bien pour le mal, se continua des deux parts toute la soirée, pendant laquelle le succès constant qu'il obtint fut encore augmenté par la modestie du triomphateur.
On s'extasiait naguère sur une lithographie ingénieuse qui nous montrait un orateur illustre, couvant les œufs de la réforme et voyant avec stupéfaction éclore une révolution. J'étais dans le cas du célèbre tribun : j'avais cru couver.... un pauvre garçon, plus ou moins timide, emprunté même, voué d'avance à la médiocrité, à l'obscurité; et je voyais tout à coup surgir sans préparation une nature d'élite, appelée sans doute au triomphe dans les luttes de la vie, si quelque pierre d'achoppement ne venait pas fatalement l'arrêter sur cette route où déjà il marchait librement.
Devenus depuis quelque temps assez mondains, nous rentrâmes un peu tard. M. Raymond veillait encore pour attendre son fils.
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Dès qu'ils furent seuls, il l'embrassa plus tendrement, s'il était possible, que de coutume, et lui remit, avec une sorte de solennité, un pli cacheté, dont la suscription, qu'il lui montra, contenait la prière de ne point ouvrir ce paquet, honnis dans une circonstance extrême, celle, par exemple, où l.mmanuel viendrait à être privé de son père.
Le jeune homme, un peu surpris, conjura M. Raymond de conserver par devers lui ce papier.
œ Non, répondit le père; à dater d'aujourd'hui 15 mars, jour de votre majorité, ceci est à vous, mon fils, bien à vous; et la prière que je vous .«dresse n'est, si vous le voulez, qu'un simple conseil, qui ne vous oblige en rien, mais que je crois vous devoir, dans votre propre intérêt. Serrez seulement ce paquet avec soin, dans votre armoire particulière.
Emmanuel obéit; et bientôt le père ainsi que le fils trouvèrent un repos que pour ma part je cherchai vainement, soit par suite des agitations toutes nouvelles qu'entraînait mon état de Mentor, soit plutôt à cause des réflexions dont je ne cessai d'être ' obsédé sur cette transformation de mon Télémaque, qui changeait si brusquement tous les horizons de ma vie.
Le lendemain de cette mémorable soirée , Lncile, remise de ses triomphes, se promenait d'assez bonne heure dans les jardins de l'hôtel , lorsqu'elle aperçut Bathilde assise solitairement sous les arbres du quinconce, la tête appuyée sur ses mains. Une brochure entr'ouverte avait glissé de ses genoux à terre. Une tristesse profonde avait effacé de ses traits l'expression de hauteur qui leur était habituelle; on voyait même, sur ce beau visage, la trace récente de quelques larmes. Oubliant sur-le-champ la bouderie dont Mlle de Cbaltas l'avait poursuivie toute la nuit, Mme de Faverney l'embrassa avec la grâce bienveillante qui ne la quittait jamais.
Cette étreinte fit de nouveau jaillir des larmes de ces yeux habitués à lancer des éclair?.
« Qu'avez-vous ? lui dit Luciie en lui serrant tendrement la main.
— Est-ce à vous de me le demander, madame? répondit la jeune fille; e(, dans ma situation ^faudrait-il donc remonter bien loin pour chercher en vous L'auteur de tous mes chagrins? Mais non, njouta-t-elie vivement, non ; il n'en est rien, soyez-
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en sûre; je suis chagrine parce que je suis seule, tout à tait seule sur la terre.
— Seule! s'écria Mme de Faverney, mais votre mère ?
— Ah ! ma mère ! répliqua Bathilde en secouant la tête; ma mère n'est-ellc pas vouée tout entière à ce monde que j'abhorre ?
— Que me dites-vous là? Mais votre cousin ?
— Mon cousin! Oh! oui, sans doute, celui-là était un bon camarade d'enfance !
— Eh bien ! il a réclamé votre main; les anciens projets vont s'accomplir; encore quelques mois, et il sera votre mari.
— Lui!
— N'y étiez-vous pas préparée? »
Bathilde tourna ses grands yeux bleus vers Mme de Faverney.
« Quoique jusqu'à présent, répondit-elle, ces rêves de tendresse partagée, qui émeuvent, dit-on, le cœur de toutes les femmes, m'aient été bien étrangers, croyez-vous que je n'aie pas vu ce qui frappe tous les yeux? Ambroise, cet excellent jeune homme que je croyais incapable d'amour, qui l'est sans doute si ce mot s'entend d'une affection profonde, s'est pourtant laissé prendre à cet attrait irrésistible que vous possédez et qui vous gagne tous les cœurs.
— Oh! tous! fit en souriant Lucile, qui voulait
traiter légèrement jusqu'à cette apparence de jalousie.
-— Oui, tous, répliqua Bathilde, à commencer par.... ce jeune homme.... cet enfant.... notre voisin.
— Oh! celui-là! dit Mme de Faverney toujours en riant, vous ne me l'envierez pas, je suppose; vous qui le haïssez par instinct?
— Oh! oui, sans doute, oui, je le hais. Ne fait-il pas déjà partie de cette troupe de beaux esprits que vous traînez à votre suite? Tous ces savants, tous ces pédants, autant d'égoïstes qui n'aiment au inonde que leurs ouvrages et les applaudissements des premiers venus! Pour moi, je suis la fille d'un brave officier qui les avait en horreur; tout dévoué à son roi, à ses affections, il méprisait cordialement ces grands faiseurs de phrases étudiées. Voilà pourquoi Amhroise me plaisait, lui; non pas pour mari! je ne l'ai jamais, à vrai dire, considéré à ce point de vue.
— Et cependant il sera le vôtre, malgré vos petites allusions, dont je ne me sens pas blessée, je vous l'assure, et il mérite votre main; car ses défauts, s'il en a, ne viennent pas de lui; ils ne sont que la conséquence de sa situation ; son seul malheur, c'est d'être né trop riche; il faut bien en prendre son parti! Ce mariage sera pour la société élevée l'événement de la saison, et doit la clore di-
gnement; car il est fixé pour la fin de juin; et chacun, vous en (Mes bien sûre, retardera son départ afin d'y assister, sauf à partir le lendemain même pour ses terres, n'ayant plus rien à espérer de Paris, après un fait de cette importance.
— Lui, Ambroise, mon mari! certainement non; je le répète encore. Depuis hier qu'il a enfin parlé à ma mère, ne l'ai-je pas observé? Pauvre garçon! il n'est pas encore habitué à tromper, lui! Ne vois-jc pas bien à quelle contrainte secrète il obéit, par devoir, par bonté, par charité?... Ah!, croyez-vous donc que je veuille être épousée par charité! »
En parlant ainsi elle redressait la tète; et ses yeux, où les larmes s'étaient séchées, brillaient de l'indignation la plus vive.
« Pouvez-vous penser ce que vous dites ? répliqua Mme de Faverney en prenant la main de sa jeune amie ; votre beauté n'est-elle pas le point de mire de tous les regards?
— Oui!... de ceux du voisin l'académicien, par exemple, qui me tient sans cesse sous le feu de ses deux grands yeux noirs, obstinément braqués sur moi, et cela tout en s'enivrant de la séduction de vos paroles !
— Eh! mais, dit Lucile, nous parlions peut-être de vous.
— Ah! ah! pour accuser mon jugement sans doute, pour railler mon intelligence, qui n'est pas à
votre hauteur ! Oh! les savants! les écrivains! celuilà surtout!
— Prenez garde, Balhilde, reprit la veuve en souriant, n'allez pas le détester trop : il y a des gens qui prétendent que c'est encore une manière d'aimer..., quoique ici, j'en conviens, ce danger-là ne soit guère à craindre. »
Bathilde s'arrêta un moment, comme stupéfaite qu'une pareille idée eût pu venir à l'esprit de Lucile. Puis elle répondit avec amertume :
« A craindre! oh ! non! vous avez bien raison! un lauréat de Paris, un bel esprit de la grande ville? Ne savez-vous pas que j'ai Paris en horreur, aussi bien que ses savants et ses poètes? Quand il faut y revenir l'hiver, j'entre dans une véritable colère qui ne cesse qu'au moment où je le quitte. Si j'aime à monter à cheval, c'est que je trouve là le moyen de m'en éloigner une partie du jour, de ce Paris que j'ai toujours détesté! Oh! qui me rendra donc bientôt mes bois, mes paysans delà Roche-Chalais, toute cette nature sans apprêt, tous ces braves gens ignorants, mais simples!
— - Allons, mon enfant, répliqua doucement Mme de Faverney, ne préconisez pas ainsi l'ignorance. Je vous ai vue, à la Roche, les nombreux jours de mauvais temps, quand vous ne pouviez pas faire douze lieues à cheval pour porter des secours aux pauvres fiévreux, vous enfermer du matin au
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soir dans la bibliothèque. Qui vous obligeait à cela, si la science vous est si odieuse? Ne voit-on pas à vos discours que vous avez plus d'esprit que beaucoup de gens qui en font parade? Sans parler de ce cœur d'or que vous cachez à plaisir sous des manières hautaines. Je sais que chacun a les défauts de ses qualités. Ces manières, vous les devez à la franchise de vos habitudes cavalières, au courage presque viril que vous tenez de votre noble père; mais elles ne s'accordent pas avec une merveilleuse bonté de femme que je connais, moi, et que tant d'autres sont réduits à deviner. Était-ce déjà si beau pour une jeune fille de gronder bien haut, comme vous le faisiez naguère encore , un pauvre domestique, sauf à lui donner en secret, pour le consoler, tous les louis de votre épargne? Voulez-vous m'en croire, mon enfant? Ne pleurez plus; soyez bonne pour tout le monde, même pour les lauréats de l'Académie. Ne montez plus autant à cheval, à Paris, du moins; vous y gagnerez des dehors plus conformes à vos vrais sentiments. Vous ne vous plaindrez plus alors d'être seule, car vous serez aimée de tout le monde, presque autant que vous le méritez.
— Eh bien! chère madame, reprit Bathilde après un moment de réflexion, je veux penser à ce que vous me dites. Mais, si j'essaye de me conformer à vos avis, c'est de vous que je veux prendre des le-
çons, entendez-vous bien? A ce prix-là je vous pardonnerai même les conquêtes que vous faites à mes dépens.
— Je vous les abandonne toutes, répondit Lucile avec enjouement; et, franchement, je n'y ai pas grand mérite; celle du jeune Italien, par exemple, ne m'aura guère profité, et ses deux grands yeux noirs, Dieu merci, ne vous fatigueront plus bien longtemps, car il va partir.
— Ah ! partir ?
— Pour Saint-Pétersbourg.
— Saint-Pétersbourg! dit la jeune fille tout étonnée.
— Rien de plus simple, répliqua la veuve. Je m'intéressais bien sincèrement à ce jeune homme, à son père. Vous savez que je suis fort liée avec notre nouvel ambassadeur en Russie, qui est membre de l'Académie, un ancien protégé de mon mari. Hier au .soir il m'a annoncé son prochain départ. Je lui ai recommandé confidentiellement notre jeune lauréat, dont il avait remarqué le travail, et dont il apprécie les rares facultés. Il a consenti avec empressement à l'admettre dans son cabinet particulier, avec des avantages déjà considérables ; enfin il l'emmène.
— Ah! dit Bathilde, voilà qui est fort bien! Mais, lui?... il a accepté?
— Gomment refuserait- il? repartit Mme de Fa-
verney; c'est une place magnifique, pour un commençant surtout.
— C'est juste.... Eh bien! tant mieux! qu'il parte! j'en serai enchantée.... quoique en vérité, quitter son père!... Il faut qu'il soit plus ambitieux qu'on ne croyait.
— Allons! vous voyez ! votre antipathie instinctive va lui chercher des torts jusque dans une circonstance qui vous sert à souhait !
— Ah! je vous en prie, s'écria Bathilde, ne me mêlez pas dans tout ceci ; je ne voudrais pas, vous le concevez, que mon aversion fût une des causes de son exil ; je ne lui souhaite pas autrement de mal, pourvu qu'il parte le plus tôt possible.
— Eh bien ! vous serez ici servie encore selon vos désirs, car c'est demain, demain même, qu'il part.
— Comment, demain! dit Bathilde. Puis se reprenant : Eh bien! demain, à la bonne heure, ajoula-t-elle, puisque c'est l'intérêt de votre protégé.
— Ainsi, ma chère enfant, continua Mme de Faverney, vous êtes contente de moi et de mes bonnes nouvelles?
— Très-contente, je vous l'ai déjà dit, » répondit Bathilde, qui se laissa embrasser par la veuve avec assez d'indifférence.
Puis les deux femmes se dirigèrent vers l'appartement de la grand'tante.
Mais Bathilde revint sur ses pas, et Lucile la vit ramasser la brochure qu'elle lisait d'abord, puis la serrer vivement dans la poche de son peignoir du matin.
Cette brochure avait bien, par sa forme, quelque analogie avec le Mémoire couronné par l'Académie.
Ce malin-là môme, j'étais à mon bureau, occupé à retoucher, pour la millième fois, ma traduction du fameux livre de Sénèque, sur le mépris des richesses, lorsque j'entendis frapper à ma porte. C'était un clerc de M. Dèspréaux qui venait me prier de passer à l'étude pour affaire pressante. Je ne pris que le temps de m'habiller, et je courus chez le notaire, qui me reçut à bras ouverts et la figure radieuse.
« Eh bien! s'écria-t-il dès l'abord, votre gaillard d'élève a fait encore des siennes ! C'est déjà le favori des belles dames, à ce qu'il paraît? Ce que tant d'autres solliciteraient vainement, on le sollicite et on l'obtient pour lui! Je ne dis pas cependant que son prix à l'Académie ne soit pas pour quelque chose dans sa bonne fortune. »
Je n'y comprenais rien; je priai le digne homme de s'expliquer.
Alors il me demanda si j'aimais mon Télémaque d'une affection assez raisonnable pour me résoudre facilement à me séparer de lui, dans son intérêt; et il finit par m'apprendre quelle faveur on avait en-
levée pour lui : une place d'attaché payé, et l'entrée immédiate dans le cabinet d'un ambassadeur, avec des appointements de 3600 francs pour commencer !« Voilà, dès son début, dit-il, le fils presque aussi bien rente que le père, après une Longue carrière. »
Rien ne m'étonnait plus de la part d'Emmanuel.
Enchanté pour lui, quoique un peu triste au fond, je convins avec M. Despréaux, puisqu'il n'y avait pas de temps à perdre, que le jeune homme se présenterait chez lui avant trois heures, et que de là, il irait avec son père remercier M. l'ambassadeur.
Porteur d'une si bonne nouvelle, je volai plutôt que je ne marchai vers notre domicile. Je montai chez M. Raymond, que je croyais bien, pour le coup, émouvoir une fois en sa vie; et là, tout essoufflé, je lui appris en quelques mots et les bontés de la protectrice inconnue, et la place obtenue, et les émoluments accordés!...
Il ne me sauta pas au cou; loin de là! il m'écouta de son air froid, impassible. Je supposai qu'il n'avait pas compris. Je lui répétai donc toute la chose en détail, et j'insistai particulièrement sur le chiffre des appointements : 300 fr. par mois! tous frais de voyage payés! 300 francs ! fis-je en appuyant avec complaisance sur cet argument, que je jugeais
devoir être puissant à ses yeux. Pour un jeune
homme, c'est une fortune !
— C'est une ruine, répliqua-t-il sans se départir de son sang-froid. Ces sortes de places ne sont bonnes que pour des fils de famille, riches et oisifs, qui continuent ainsi, pour la plupart, leur désœuvrement. Prétextes à dépenses et à dissipations, elles ouvrent à tous ces jeunes lions de la diplomatie un crédit que ne sauraient couvrir de minces salaires, alloués pour la forme. C'est alors à la fortune des parents de combler le vide et de soutenir le train brillant des fils. Non, mon cher monsieur, non, il n'en sera pas ainsi. Je l'ai toujours dit : j'entends qu'Emmanuel devienne en état de se suffire à luimémele plus tôt possible ; mais, pour cela, s'il s'agit d'abord de gagner de l'argent, il s'agit ensuite et surtout de ne pas dépenser plus que Tonne gagne.»
Comme il s'aperçut, à mon ébahissement, que cette exposition de principes commerciaux me paraissait étrange dans la circonstance, il se rejeta sur d'autres motifs.
« Cette carrière, ajouta-t-il, n'en était pas une. Quelques avantages, mais au fond rien de solide ; des fonctions vagues et décousues, de nature à déshabituer, à' dégoûter du travail, n'exigeant aucune aptitude spéciale; c'étaient, en quelque sorte, des selles à tous chevaux, à tous mauvais chevaux, pouvait- on même dire, car bien rarement on
voyait surgir quelque talent, quelque mérite supérieur parmi ces attachés qui, pareils à des satellites gravitant autour de leur astre, ne reflétaient que l'éclat de leur ambassadeur et s'éclipsaient le plus souvent avec lui. »
Bref, toutes ces considérations aboutirent à un refus net et obstiné.
Le soir du même jour, Bathilde rencontrant au salon, avant le dîner, Mme de Faverney, la trouva soucieuse, et s'empressa de lui demander la cause de cette apparente contrariété.
Lucile lui avoua qu'elle avait lieu d'être quelque peu mortifiée du mauvais succès de sa tentative. Le jeune Raymond ne s'était pas présenté à l'heure indiquée chez le notaire ; et ma lettre de remercîments à M. Despréaux déclarait que la place si obligeamment offerte n'avait pas été acceptée.
a Ah ! s'écria Bathilde , cela devait être ! Intéressez-vous donc à des inconnus! Dans sa position, refuser si orgueilleusement un pont d'or! L'ingratitude de ce jeune homme est monstrueuse !
— Mais non; c'est le père, dit-on....
— Le père ! cela est-il croyable? Non, vous dis-je, c'est de la folie, c'est un amour-propre insensé! Accusez-moi ensuite d'antipathie aveugle! Vous voyez si j'avais raison ! Il y a de ces personnes que l'on juge du premier coup d'œil. Au surplus, puis-
qu'il reste maintenant, vous aurez le plaisir de voir par vous-même si ma prévenlion m'égarait, et si ce jeune homme n'a pas en lui je ne sais quoi de particulier, de fatal, qu'on ne peut définir.... Pour ma part, je vous l'avoue, je suis toute consternée qu'il ne parte pas.... Mais il s'agit bien de moi! c'est vous, c^est votre bonté si mal récompensée !... Quant à moi, je me résigne, cela va sans dire; n'en parlons plus. »
Elle n'en parla plus, en effet, et même elle se mit à aborder avec vivacité d'autres sujets ; mais, chose étrange, pendant le dîner, un observateur n'aurait pu retrouver en elle la moindre trace de ce désappointement qu'elle avait, disait-elle, éprouvé. Au contraire, jamais elle ne fut de meilleure humeur et ne causa avec plus d'animation, sans doute pour mieux s'étourdir sur sa profonde contrariété.
Voyant que son petit-fils , comme tous les dilettanti de l'équitation, habitait presque toute la journée le bois de Boulogne, Mme Rouillât avait fait de ce beau iïeu le but de sa promenade quotidienne. Chaque jour, régulièrement, à trois heures,
sa voiture traversait le pont de L'École militaire el escaladait la rampe tic Passy, qu'elle redescendait à six heures, toujours accompagnée de Balliilde , que des chevaux de main attendaient à la Muette.
Or, depuis que mon élève fréquentait le petit manège de la rue de Sèvres, qui le fournissait de montures, il se promenait habituellement, l'après-midi, dans les longues allées du boulevard des Invalides, et surtout au champ de Mars. Il y était un jour, allant au petit trot, livré à ses pensées solitaires qu'il n'aurait guère pu définir, lorsqu'il vit passer au loin la voiture de Mme Rouillât. Il se mit machinalement à la suivre à distance ; puis l'ayant perdue de vue au milieu d'un nuage de poussière, il céda à cette ardeur instinctive de la jeunesse qui poursuit son but, poussa un peu son cheval, et se trouva bientôt, sans trop savoir comment, au milieu de l'allée sablonneuse qui a déjà figuré dans ce récit , et qui aurait pu lui rappeler une scène assez mortifiante. Il y songeait peut-être quand son cheval, encore d'assez belle apparence, mais au fond complètement ruiné , comme presque toutes ces bêtes de manège, dont la meilleure ne vaut pas le plus mince bidet normand de cent écus, manqua à la fois des deux pieds de devant. Le mal fut qu'Emmanuel, dont la jambe droite se trouvait engagée sous sa monture, fit un effort pour se tirer de là, et que le cheval, par suite de cet effort, voulant de son côté
se relever, donna si violemment de la tète contre la poitrine de son cavalier que celui-ci perdit connaissance et resta là côte à côte avec le malheureux locatis.
Presqu'au même instant, Bathilde suivie de son écuyer habituel, traversait la malencontreuse allée. En même temps qu'elle vit l'accident , elle en reconnut la victime; ce qui ne l'empêcha pas, bien entendu, de s'élancer, de descendre précipitamment de cheval , puis de chercher, tout émue , à se rendre compte de ce malheur.
Aidée du brave La Chambrière, et avec l'énergie un peu masculine qu'elle déployait fort utilement en pareille circonstance, elle arracha violemment la cravate d'Emmanuel, qui étouffait; il respira alors avec force , sans toutefois reprendre ses sens, et laissa retomber sur le sable sa tête , que Bathilde avait soulevée.
La jeune fille prit alors un parti désespéré, celui d'envoyer sur-le-champ son grave écuyer vers Mme Rouillât , qui devait être dans une avenue voisine , pour lui demander son flacon de sels , et la prier de venir avec la voiture dans cette allée solitaire, où l'on ne pouvait, en aucun cas, laisser Emmanuel ainsi abandonné.
En attendant elle se mit à explorer des yeux tous les environs, pour y chercher quelque peu d'eau, ce qui était alors d'une découverte assez difficile ;
aussi dut-elle y renoncer, et, reportant ses regards sur le jeune homme, elle vit avec surprise les deux grands yeux noirs de mon pauvre ami s'ouvrir et se fixer sur elle, sans qu'il proférât une parole. Elle se pencha pour lui parler; mais toutes les questions qu'elle put lui faire restèrent sans réponse ; et, malgré ce long regard obstiné, rien ne témoignait qu'il eût conscience de ce qui se passait autour de lui. Enfin, après quelques bien longues minutes d'attente, elle vit arriver l'écuyer avec le flacon. Soulevant de nouveau la tête du jeune homme, elle lui fit respirer les sels, dont l'action fut si soudaine qu'il reprit aussitôt , en môme temps que ses ' sens, l'intelligence de sa situation. Dégagé maintenant du poids du triste animal , que l'écuyer avait attaché à un arbre voisin, il voulut, par un brusque mouvement, se lever pour épargner à Bathilde des soins dont il semblait confus. Par malheur, la jambe qui était resté longtemps engagée à faux sous la déplorable monture , cause de tout le désordre, lui refusa tout à fait le service. Il retomba donc assez lourdement, de telle sorte que l'écuyer, après avoir palpé la partie souffrante , avoua qu'il craignait une fracture. Cette déclaration ne parut guère émouvoir Emmanuel, tout entier aux remercîments dont il accablait sa bienfaitrice inattendue.
Quant à celle-ci, elle conservait un sang-froid qui ne se démentit pas un moment, du moins jus-
qu'à ce que les valets de pied eussent placé tant bien que mal le blessé dans la calèche de Mme Rouillai, qui voulut reconduire elle-même son jeune voisin à l'hôtel. La tâche de la jeune fille, qui était d'ailleurs accoutumée, lorsqu'elle habitait la campagne , à intervenir avec un courage tout viril dans les accidents et môme dans les maladies les plus graves des paysans des environs, sa tâche, dis-je, semblait terminée en ce moment; elle acceptait toujours avec une sorte de froideur, les témoignages de reconnaissance qu'Emmanuel, dont les sens étaient entièrement remis, ne cessait de prodiguer aux deux dames, lorsque tout à coup, après quelques minutes d'un silence obstiné, cédant apparemment à un mouvement nerveux bien peu ordinaire chez elle, et serrant entre ses doigts visiblement contractés le flacon de sels qui avait rendu la connaissance au blessé, elle se prit à verser des larmes abondantes, en étouffant les sanglots précipités qui soulevaient sa poitrine.
Elle expliqua ce spasme subit par les émanations du flacon , antispasmodique pourtant , qu'elle avait entre les mains. Peut-être eùt-elle mieux fait de l'attribuer tout naturellement à rémotion d'une situation violente ; mais sa fierté ordinaire se fût bien gardée d'en convenir.
En approchant de l'hôtel , Mme Rouillât eut soin d'ordonner qu'on fermât la calèche, pour épargner
un spectacle inquiétant à M. Raymond; et, dus que la
voiture fut arrivée au perron, Emmanuel pria qu'on voulût bien me faire avertir. Quand j'eus appris ce qui était arrivé, et la première émotion passée, je priai à mon tour ees dames de faire transporter le jeune blessé cbez son père, que je me hâtai d'aller prévenir, en lui disant qu'il s'agissait probablement d'une entorse ou d'une simple foulure. En attendant l'arrivée d'un médecin du voisinage, requis en toute bâte, M. Raymond, qui cachait mal ses alarmes profondes, examina lui-même avec empressement l'état du cher malade, et sa première anxiété se calma un peu; la jambe, très-enflée par suite de la pression et des efforts énergiques qu'Emmanuel avait dû faire pour s'y soustraire, ne présentait décidément aucune fracture. Le docteur qui survint acheva de nous rassurer sur ce point. Un peu de fièvre se manifesta le soir; mais la respiration, parfaitement libre, prouvait assez que la poitrine n'était pas intéressée; et dès le lendemain matin, sauf l'immobilité absolue cà laquelle il était condamné, par l'importance et l'étendue de la foulure, mon jeune ami n'avait plus à redouter les suites d'un accident qui avait donné lieu à tant d'inquiétudes diverses.
Depuis que nous étions en contact avec les grandeurs, nous avions quelquefois abordé dans nos entretiens , Emmanuel et moi , un chapitre assez délicat : l'extrême parcimonie que l'on reprochait sourdement à son père, même en tenant compte de la modestie de ses revenus; parcimonie que nous ne cessions, quant à nous, d'attribuer, bien entendu, aux motifs les plus honorables. Aujourd'hui qu'on ne pouvait guère s'empêcher de rattacher, au moins de loin, à cette triste manie l'accident et l'humiliation d'Emmanuel, je craignais sur ce sujet les réflexions pénibles de mon élève; mais il chassait loin de lui ces pensées coupables ; tant d'autres d'ailleurs le préoccupaient.
Ce qu'on croira difficilement , c'est que , pendant qu'il était cloué dans son fauteuil par les suites d'un exercice au surplus assez étranger à ses habitudes , son désir le plus vif, le premier vœu qu'il formait avec ardeur, c'était.... de recommencer! Oui, de prendre sa revanche de la partie qu'il avait perdue, de reparaître aux yeux des témoins de sa honte dans une gloire complète d'écuyer! A coup sûr c'é-
lait là pour lui un conte de fée à réaliser. Comment, dans sa position, connaissant si bien, à ses dépens, les habitudes d'économie de son père, avec les quinze cents francs déjà écornés qui étaient sa seule richesse, pouvait-il concevoir l'espérance de se montrer dans un équipage qui, pour atteindre à la hauteur de nos voisins, ne demandait pas moins de huit à dix mille francs , au prix surtou des chevaux ayant cours dans ce monde où il voulait se produire, ne fût-ce qui une seule fois?
Cependant les courses et le fameux steeple-chase de la Croix de Berny devaient avoir lieu à quatre ou cinq jours de là. Ambroise, qui avait fait le voyage de Londres afin de préparer de longue main son triomphe aux courses d'Epsom, les premières du monde civilisé, était néanmoins attendu à Paris, pour la solennité hippique fondée avec succès depuis quelques aimées de ce côté du détroit. Dans les habitudes de l'hôtel de Chaltas , c'était une vraie fête à laquelle le jeune marquis ne pouvait manquer sous aucun prétexte, et dont chacun se préoccupait à l'avance. Aussi notre sage commentateur des doctrines de Socrate et de Platon , entraîné violemment hors de sa sphère , ne rêva-t-il toute la nuit, en dépit ou à cause de sa blessure, que gloire équestre, tournoi et parade chevaleresque devant les dames. Il était encore sous l'influence de ces idées, assez saugrenues pour lui, quand je
vins, le matin du jour suivant, m'informer de sa santé.
Je tombai de mon haut, quelque habitué que je fusse aux inconséquences de la jeunesse, lorsqu'il me fit à demi-voix ces confidences si nouvelles ; il ne m'avait guère plus surpris en me remettant, six mois auparavant, son Mémoire pour l'Académie. Mon amitié, cette fois, n'avait aucun moyen de lui être utile, si ce n'est par des conseils que je ne lui ménageai pas sans doute , mais qui ne purent l'empêcher de tourner sans cesse dans le même cercle, et de revenir toujours, avec sa ténacité si froide en apparence, à son extravagant projet de rétablir son honneur, lequel ne me paraissait pas le moins du monde intéressé dans la question.
Je laissai mon jeune philosophe en proie à sa monomanie, et ne songeai pas un seul instant à trahir sa confiance en faisant part à son père d'une rêverie qui , dans les idées de mon cher voisin , lui aurait paru le renversement du monde. Celui-ci était d'ailleurs occupé en ce moment à recevoir l'ambassade de M. Honoré, qui était venu lui apporter les compliments de Mme Piouillat et de Mme de Faverney sur l'heureuse tournure qu'avait prise l'accident d'Emmanuel, et demander, au nom de ces dames, la permission de visiter le convalescent et son père. Une si haute faveur ne parut pas étonner M. Raymond, qui fit
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reporter à l'hôtel les remercîments de son fils et les siens.
Dans l'après-midi, cependant, au lieu de la double visite annoncée, Mme de Favcrney seule, précédée du solennel Honoré, se présenta dans le modeste appartement de mes voisins, qui fut en quelque sorte illuminé par cette brillante apparition. Mme de Faverney expliqua d'abord comment Mme Rouillât, complètement absorbée par un message qu'elle venait de recevoir et dont on saura plus' tard l'importance, avait été forcée de renoncer pour le moment au projet formé en commun de visiter l'intéressant blessé. Comme on le devine de reste, M. Raymond se confondit en remercîments, et assura que, malgré son éloignement du monde , il n'irait pas moins dès le lendemain porter à ces dames l'expression de sa reconnaissance pour tant de bienveillance et d'attentions. Il pria surtout Mme de Faverney de témoigner toute sa gratitude à la jeune comtesse de Chaltas, pour un acte de courage et d'humanité qui révélait une trempe d'âme peu commune à son âge.
« Oh ! Bathilde , répondit Mme de Faverney, est parle fait, une véritable sœur de charité. C'est à la campagne, le vrai centre de sa vie, que l'on peut juger de son héroïsme. Comment appeler autrement ce dévouement qui brave tout, fatigues, dangers, distances, pour être secourable à ceux qui
souffrent et qui l'attendent , car ils la connaissent
bien! »
Et, comme M. Raymond exprimait son étonnement de ce qu'une jeune fille aussi merveilleusement belle que lui avait paru Mlle de Ghaltas, aussi entourée, aussi élégante, pût reconnaître un autre centre que Paris :
« Ne vous y trompez pas, reprit Mme de Faverney ; la beauté de Bathilde est ce qui la préoccupe le moins ; quant à son élégance, ce n'est à vrai dire, que l'œuvre de la comtesse , qui se plaît naturellement , en vraie mère parisienne , à ajouter aux charmes de sa fille tout ce qui peut les.relever encore ; c'est pour elle un vrai plaisir d'enfant. Mais , livrée à elle-même, pendant notre long séjour à la Roche, combien Mlle de Chaltas, si fière, si indépendante , se sent heureuse de n'être plus l'esclave de la mode, et de n'obéir qu'à ses goûts simples, à ses instincts d'activé bonté !
Lucile put s'étendre encore, sans être interrompue, sur le caractère,* charmant dans son étrangeté, de la belle fiancée d'Ambroise. Sa parole avait toujours tant d'attrait! Jamais Emmanuel n'avait trouvé la gracieuse amie de Mme Rouillât plus aimable! M. Raymond aussi dut lui rendre justice, et, quand elle prit congé de ses deux hôtes, la séduisante visiteuse, pareille aux immortelles de la fable, laissa dans le petit réduit comme un parfum de sa divinité.
Cependant les pensées d'Emmanuel gardèrent une vive empreinte des éloges de celle à qui il devait son salut. Pouvait-il détourner un instant les yeux de ce dévouement habituel qu'il venait d'entendre exalter, et dont elle lui avait donné tout récemment une preuve si particulière?
Mais comment voir sa bienfaitrice, comment lui témoigner sa gratitude, si les seules occasions qu'il pût imaginer pour se rapprocher d'elle lui échappaient, et s'il ne pouvait se présenter aux yeux de tous, aux siens, dans une situation qui le relevât un peu de l'état humiliant où il n'avait provoqué que sa pitié?
Cette idée vint le tourmenter sous toutes ses formes pendant la longue journée; et, en s'exaltant, elle ramena la lièvre la nuit suivante. Son sang était brûlé par l'insomnie, lorsque M. Raymond, sorti d'assez bon matin, le laissa seul, désespéré, la tête réellement en feu. Il n'entrevoyait guère qu'une seule lueur d'espoir pour sortir de sa triste situation : le paquet cacheté que son père lui avait remis était là, dans l'armoire, près de lui ! Ce souvenir s'était bien souvent, depuis deux jours, offert vaguement à son. esprit, comme une chance de salut; il avait beaucoup réfléchi à la manière expresse dont son père, qui pouvait garder ce dépôt, lui avait donné la liberté de l'ouvrir, dans des circonstances urgentes, il est vrai; mais quelle plus grande ur-
gence que le besoin de se réhabiliter de sa dégradation si publique?
Il avança donc la main vers l'armoire, ouvrit le tiroir, saisit le paquet, et, pour en finir avec toute hésitation, il brisa précipitamment le cachet.
Il trouva d'abord, avec quelques papiers, parmi lesquels était un acte de naissance, une inscription au porteur, en rente trois pour cent, de quinze mille francs, qui justifiait suffisamment celte note mise sur l'enveloppe :
* Valeurs appartenant à mon cher fils, que je lui remets aujourd'hui, 15 mars 18..., jourdesa majorité.
Mais il jeta tout de côté en apercevant une lettre de son père, qu'il ouvrit et lut en tremblant....
Après cette lecture, que les besoins de ma narration m'obligent de reporter à l'un des chapitres suivants, il retomba sur son fauteuil, en proie à une anxiété d'un autre ordre, mais non moins vive que celle qui l'agitait tout à l'heure.
Il est temps d'expliquer pourquoi Mme Rouillât avait renoncé à accompagner Mme de Faverney dans sa visite à Emmanuel et à M. Raymond.
Me Despréaux s'était présenté le matin chez elle,
à L'heure qu'elle consacrait ordinairement aux affaires. Gomme le brave notaire, dont la pesanteur augmentait avec les années, ne se déplaçait pas facilement, on pouvait toujours, nous l'avons dit, augurer de ses visites quelque événement ou quelque intérêt grave.
Il commença par communiquer à sa cliente l'intention où il était de céder bientôt son étude à son lils ; de là il s'étendit sur la difficulté de diriger sûrement les jeunes gens dans la vie, en se félicitant toutefois d'y avoir réussi pour sa part.
Ce préambule, qui le menait sans doute à son but, fut interrompu par la nouvelle que Mme Rouillât lui donna de l'accident survenu au fils de M. Raymond. A ce nom, le notaire hoeba un peu la tête; et comme la vieille dame l'interrogeait à ce sujet, il témoigna 'confidentiellement quelques inquiétudes sur le changement subit des dispositions de son client, qui lui avait donné ordre dernièrement de transformer en valeurs au porteur une assez forte partie des biens mobiliers de la famille de Vie; procédé au moins imprudent et assez étrange, qui pouvait compromettre, dans certains cas, et pour une fraction importante, la propriété nominale des patrons de M. Raymond. Il avait dû obéir; mais, à ce propos, il se prit à gémir sur la délicatesse des diverses situations où un notaire se trouvait quelquefois placé.
Après cette nouvelle transition, qui le ramenait adroitement à sa démarche actuelle, il demanda à Mme Rouillât si elle avait reçu des nouvelles récentes du jeune marquis.
Elle répondit négativement; mais, avant peu de jours, ajouta-t-elle, son petit- fils, qui n'aimait pas à écrire, viendrait en apporter lui-même.
« Je crains, madame, reprit alors Me Despréaux, que ce retour ne soit un peu différé. C'est même là, je dois vous l'avouer, le motif de ma visite. Le marquis a désiré, à cause delà vive tendresse que vous lui portez, et qu'il vous rend avec usure, que la lettre dont il m'a chargé pour vous....
— Une lettre d'Ambroise! Vous m'effrayez! s'écria-t-elle.
— Calmez-vous, madame; il a désiré, dis-je, que sa lettre ne vous parvînt que par mes mains, et, après quelques préparations.... que j'essaye en ce moment, comme vous le voyez ; quoique ses desseins, je vous l'atteste, n'aient rien qui doive vous alarmer, rien surtout qui ne soit honorable pour tous....
— Au nom du ciel, mon cher notaire, donnezmoi cette lettre! ou plutôt veuillez me la lire; car je me défie de mes yeux et de mon émotion.... Je tremble encore, malgré tout ce que vous dites pour me rassurer.... Ces fatales courses, que j'ai si souvent maudites en les admirant! Ces terribles acci-.
dents de chevaux! Ah! tenez, cette rrainle-là nie poursuit depuis l'adolescence d'Anibroisc! Mais, li- B6f, lisez donc vite, je vous en conjure, ou je fais faire prier Lucile de descendre et d'avoir la honte....
— Je dois vous dire, madame, répliqua le notaire, que Mme de Faverney ne saurait convenablement assister à cette lecture, qui d'ailleurs ne sera pas longue. »
Il déplia la lettre et lut, en soulignant chaque mot :
« Chère bonne maman, je ne veux plus vous tromper, ni tromper notre pauvre Bathilde. Je n'ai pas* l'intention de me marier. Je pars pour un voyage de sept à huit mille lieues, avec Gabriel. J'ai tant d'affaires que je charge Pierron d'écrire en détail à ce brave M. Despréaux, qui vous dira de quoi il s'agit. Si Mme de Faverney l'avait voulu, je ne serais pas allé si loin. Partout où je serai, je vous vénérerai, ma bonne grand'mère, et surtout je vous chérirai. — Adieu à tous! »
Voici maintenant les instructions transmises au notaire par le valet de chambre du marquis, son fidèle Pierron , telles qu'il en donna lecture à Mme Rouillât. Je n'y change que l'orthographe :
« Monsieur Despréaux, monsieur le marquis
m'ordonne de vous prier de remettre la lettre cijointe à madame, et de la préparer adroitement à son départ, qui aura lieu après-demain, sur les Rébus (ÏÉrèbus), pour le tour du monde directement. M. le marquis a rencontré ici un de ses amis du cercle, M. Gabriel des Pueux, un jeune homme bien raisonnable, qui est ruiné, dit-on, et qui, par sagesse, va accompagner un M. le capitaine Franklin dans une de ses expéditions de savants. M. le marquis dit que c'est superbe, et qu'ayant manqué à s'instruire quand il était petit (le fait est qu'avec sa fortune il n'en avait guère besoin), il ne veut pas perdre cette belle occasion de devenir savant, sans être obligé de lire ni d'étudier. Gela me va aussi, à moi. C'est une- affaire de six ans au plus, et nous saurons tout. M. le marquis et M. des Rieux pourront d'ailleurs s'amuser à jouer au lansquenet sur le vaisseau.
« D'ici là, monsieur Despréaux, priez bien madame d'attendre M. le marquis; car il reviendra, pour sûr, chercher la bénédiction de sa chère bonne maman, qu'il aime tant.
« Quoiqu'il ait gagné, cette année-ci, les enjeux à Epsom, et qu'une l'ois en pleine mer, à ce qu'on dit, on ne dépense pas beaucoup, il vous prie de lui envoyer du crédit sur le chemin du vaisseau, que vous trouverez imprimé sur tous les journaux.
« Monsieur Despréaux, je vous salue. *
Malgré sa fermeté habituelle, Mme Rouillât lut
atterrée par ce coup imprévu* Elle demeura longtemps sans force et sans voix.
Dès qu'elle eut commencé à reprendre quelque peu ses esprits, l'impassible M. Despréaux s'évertua à lui représenter que, tout bien considéré, l'étourdi semblait avoir choisi le parti le plus sage, et qu'aucun autre ne pouvait lui conserver la fortune de ses pères.
La pauvre dame poussa alors un profond soupir, . et se roidissant brusquement contre la douleur qui l'oppressait :
« C'est vrai, dit-elle, c'est vrai, monsieur. A présent ne nous occupons plus que de cette fortune, qui a perdu le malheureux enfant, comme elle perd, hélas! tous ceux qui sont riches trop tôt. Je n'attendrai pas, je le sens, ce cher ami pendant six ans.... »
Elle se recueillit un moment et continua :
« Préparez-moi donc un testament, par lequel je laisserai à mon petit- fils bien-aimé tout ce que je possède au monde, sans nulle restriction; mais à la charge, bien expressément stipulée, puisque la loi n'y a pas pourvu d'avance, qu'il n'en pourra jouir, jusqu'à ce qu'il soit père de famille, qu'avec l'approbation d'un conseil. »
Cela dit, et se levant avec autant de fermeté apparente que son émotion intérieure et sou grand
âge le lui permettaient, elle prit congé de l'excellent garde-note.
Celui-ci admira qu'avec la faiblesse aveugle dont elle avait toujours fait preuve vis-à-vis du dernier héritier des Chaltns, sa cliente eût conservé la netteté d'idées nécessaire pour apprécier le véritable point de la question, l'origine de tout le mal : c'està-dire cette nécessité légale de mettre de trop bonne heure, entre les mains des jeunes gens, les moyens de gâter, de perdre à jamais leur avenir. Quelques incidents de ce récit toucheront encore à cette question, peut-être insoluble, mais dont les philosophes et les légistes, sous peine d'abandonner définitivement la société aux hasards les plus tristes, me* semblent avoir mission de s'occuper sérieusement.
Comme les mauvaises nouvelles, par une sorte d'électricité inconnue, se répandent tout à coup d'elles-mêmes, témoin celle de la bataille de Waterloo, dès le soir du même jour, sans que Mme Rouillât eût fait à qui que ce fût la confidence directe ou indirecte du message qu'elle avait reçu, tout le monde savait dans la maison que le jeune marquis, malgré l'approche des fêtes équestres de la Croix de Berny, ne reviendrait pas chez sa grand'mère.
Le lendemain, Bathilde, arrivée de bonne heure à l'hôtel, fit demander à Mme de Faverncy un moment d'entretien particulier, et se présenta chez elle avec toutes les traces d'une émotion qui semblait la suite de violents chagrins intérieurs.
« Chère madame, lui dit-elle d'un accent dont la brièveté trahissait une résolution prise, j'ai su que vous aviez été dernièrement en rapport avec mon bien vénérable oncle, le Père Hugues, qui est même venu vous voir. Comme j'éprouve le besoin de le consulter le plus tôt possible, et que je ne sais comment arriver jusqu'à lui, je viens vous demander quelques renseignements à cet égard. »
Mme de Faverney fit un geste d'étonnement; mais Bathilde, sans lui laisser le temps de l'interrompre, continua :
a Vous avez toujours été si bonne pour moi, même quand je vous ai donné le droit de me trouver bien injuste , la confiance que vous m'inspirez depuis mon enfance est si complète, que je me suis décidée à vous entretenir la première, si vous le voulez bien, du sujet que je désire traiter avec le Père. »
Lucile lui prit la main.
« Ce ton et ce début m'inquiètent, mon enfant, lui dit-elle; il y a bien de l'agitation,' je le crains, sous cette fermeté apparente. De grâce, expliquezvous sur-le-champ.
— Eh bien! reprit Batbilde, me voilà libre maintenant des engagements que ma famille m'avait imposés; comme je l'avais deviné, comme je vous le disais naguère, ce brave Ambroise ne veut plus de moi; son absence prolongée, dans les circonstances où nous nous trouvions, suffirait bien, je pense, pour le prouver, quand je n'aurais pas déjà mille auires preuves de son abandon, plus concluantes encore pour une femme. C'est un bon ami; il a agi sincèrement, et je l'en remercie. Me voilà libre, dis-je ; je ne veux certainement pas abuser de ma liberté, ni la promener dans ce retonde, dans ces salons parisiens que j'ai en horreur. Non ; c'est la retraite que je veux, une retraite active, s'il est possible; l'occasion de pratiquer ce que l'on m'a appris de l'Évangile, quand j'étais enfant. Vous m'appeliez tous, par plaisanterie, à la Roche , la sœur Bathilde! N'y a-t-il donc pas moyen que je la sois en effet? Cette idée, je le sais, révoltera d'abord ma mère ; mais, si mon digne oncle consentait à lui faire entendre raison, s'il lui parlait avec force, au nom même de Dieu....
— N'allons pas plus loin, chère belle, interrompit
Mme de Faverney ; je vous arrête. Rien n'est bon, rien n'est honnête de la part d'un enfant, môme bien plus âgé que vous, sans le consentement, sans l'agrément complet de sa famille. Hélas! je vois parfois les principes opposés triompher de nouveau; je vois des établissements môme dont l'objet est pieux aider une fille, sous prétexte qu'elle est majeure, à se soustraire à la volonté paternelle! J'en rougis pour mon pays, pour ma religion. Si on prétend que c'est le désir de l'enfant, qu'elle est malheureuse chez ses parents, je répondrai qu'on abuse d'une révolte irréfléchie, inspirée par un sentiment d'égoïsme. Car, enfin, quelle est notre mission ici-bas? Souffrir, porter la croix en un mot. Eh bien! là où nous croyons souffrir, là où nous portons cette croix, n'est-ce pas là aussi que nous honorons le plus certainement Dieu? Allez, mon enfant, quand vous aurez accompli tous vos devoirs envers vos parents , quand vous aurez eu le malheur de les perdre, oh! alors, reposez-vous en Dieu, si Dieu vous appelle; jusque-là ne dites pas qu'il vous appelle, dites que vous êtes égoïste, et que méconnaissant ses premiers et ses plus saints préceptes, vous n'aspirez qu'à vous reposer en vous-même, suivant vos goûts et vos caprices. »
Bathilde n'insista pas; elle se borna à répondre tristement :
« Vous dites, madame, qu'avant tout il faut se
résigner à souffrir. Mais si cette souffrance excède nos forces ?
— A vous voir, chère enfant, on ne le croira pas. Cette fraîcheur, cette belle santé, dont l'éclat n'est jamais terni, ne rappellent guère le lis altéré, prêt à se dessécher, mais plutôt ce beau lis , si fier, qui devra faire la gloire de la vallée!... Le premier devoir d'une femme qui vous ressemble, sa première glorification devant Dieu, c'est d'être épouse, mère ; de continuer et d'élever une famille. Ce bon, ce pauvre Ambroise, dont l'existence est faussée, vientril à vous manquer? un autre, croyez-moi, aussi digne de vous par la naissance et par la fortune, se présentera bientôt pour le remplacer. »
Bathilde ne put s'empêcher de secouer la tête.
« Et quand même il tarderait! poursuivit Mme de Faverney, belle et riche comme vous voilà, votre route est facile. Si l'oisiveté vous pèse, le goût des beaux-arts, ces vrais consolateurs de la vie, vous viendra certainement comme vous est venu celui de l'étude et de la lecture. En attendant, tâchez de modifier ce que vos habitudes premières vous ont apporté de trop énergique ; mais gardez précieusement ce qu'il y a en vous de spontané, de généreux, de grand. Et tenez, ajouta-t-elle en riant, vous voyez que, dans le monde même, on trouve moyen d'exercer sa vocation secourable : ce jeune homme, notre voisin, que vous avez sauvé il y a peu de
jours, n'entend pas prononcer votre nom sans être ému.... comme vous l'êtes en ce moment vousmême au souvenir de votre bonne action. Ah ! ne rougissez pas de cette sensibilité généreustJ on s'attache par ses propres bienfaits; et, à présent que vous lui avez rendu service, je suis sûre que vous ne détestez plus autant mon humble protégé. C'est d'ailleurs, à ce qu'il paraît, un adepte de vos idées, oui, vraiment, un littérateur champêtre; son père assure qu'il manifeste des tendances d'agronome assez prononcées, et qu'il ferait volontiers des essais de culture dans son champ, s'il en avait jamais un, ou au pis aller, dans celui des autres. Un de ces jours, le poêle deviendra peut-être un fermier. Vous voyez qu'il ne faut pas juger les gens sans les connaître. Mais ce n'est pas de lui qu'il est question; ne parlons que de votre prétendue vocation. Si ma longue amitié m'a donné, en effet, quelque ascendant sur vous, promettez-moi, jurezmorici.... je me permets de l'exiger.... que vous ne donnerez pas déduite à vos projets mystiques, du moins avant la fin de la campagne. D'ici là vous réfléchirez; car on ne saurait trop réfléchir, croyezmoi, quand il s'agit de renoncer à son mandat icibas, et de quitter la voie facile et sûre de la famille, voie dans laquelle votre douce énergie trouvera assez d'occasions de se déployer.
Cathilde, pour toute réponse, prit la main de
Lucile et la lui serra fortement ; c'était un engagement tacite.
Au moment où elle quittait son amie, M. Raymond, suivant la permission qu'il en avait sollicitée, se présentait dans le salon d'attente. Il s'inclina devant la jeune fille, qui lui rendit assez gracieusement son salut, et il la suivit des yeux avec intérêt jusqu'à ce qu'elle eût disparu. ,
Puis il se fit annoncer à Mme de Faverney.
Nous avons laissé Emmanuel au moment où, en proie à son accès de fièvre, il avait décacheté le paquet tiré de l'armoire, et y avait trouvé la lettre de son père, qui lui avait causé une si vive agitation.
Voici ce qu'elle contenait :
« La grande question est aujourd'hui résolue, mon cher enfant! vous vivez ! vous avez vingt «t un ans. Je puis le dire avec fierté, comme avec bonheur: c'est grâce à mes soins de tous les instants que cette existence, qui vous échappait dès votre naissance même, s'est ranimée comme par miracle. Ce miracle
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est venu m'épargner un crime; car je n'aurais pu survivre à ce nouveau malheur, après la double perte de mon jeune frère, poussé au suicide par ma propre faute, et de cet ange qui fut votre mère, dont vous avez en naissant causé la mort.
« La mienne, ou au moins mon ensevelissement à la Trappe ou aux hospitaliers de Jérusalem, n'aurait été utile à personne.
« En me dévouant sans partage à vous, à votre santé si fragile au début de la vie, j'ai préparé avec recueillement une éducation telle qu'elle pût vous préserver des excès et des malheurs de mon jeune frère. Ainsi j'ai expié autant que possible mes torts envers sa mémoire, et j'ai satisfait dignement à celle de votre mère, dont vous êtes le portrait vivant, mon bien cher enfant.
« Votre oncle est mort victime de l'inconséquence humaine qui remet entre les mains des jeunes gens, à l'âge même des passions, une fortune aussi dangereuse que le serait une arme puissante confiée à un enfant.
« J'ai donc tenté, par un effort soutenu de vingt et un ans, par la simplicité d'un régime approprié à votre délicatesse, de vous refaire d'abord une santé que, grâce au ciel, je vois aujourd'hui généreuse et forte. Puis, par une éducation solide, j'ai fait de vous un homme indépendant des chances de la fortune.
« J'aurais voulu, je voudrais encore pendant quelques années au inoins, vous cacher à quel point cette fortune vous a favorisé.
« Malheureusement il faut ohéir à la loi ; et vous voilà majeur. Aujourd'hui je dois donc remettre entre vos mains la partie mobilière, au moins, du bien de votre tendre mère.
« C'est pour obéir à ses inspirations que j'ai continué mon œuvre le plus longtemps possible. C'est en son nom que je vous ai prié, dans votre intérêt même, de ne point ouvrir ce paquet avant l'heure que j'avais fixée.
« J'espère que vous aurez déféré à mon vœu.
« Me Avella, notaire de notre famille, qui ignore jusqu'à mon séjour en France, vous donnera, à Annecy, tous les renseignements nécessaires sur mes biens fonciers, et sur les vôtres que j'ai administrés, de loin, dans votre intérêt, le mieux que j'ai pu. Son confrère, Me Despréaux, qui ne ine connaît, comme vous, mon fils, que sous l'un de mes prénoms, celui de Raymond, le seul porté sur la procuration que j'ai déposée chez lui, trouvera dans le dossier de la famille de Tic, qui est toujours resté entre ses mains, tous les titres des acquisitions mobilières que j'ai faites en France depuis vingt ans, et dont l'inventaire est dans le petit meuble d'érable.
« Et maintenant, cher enfant, puisse le ciel vous