‹ Un ladreChapitre 2 sur 3 · LADRE · texte numérisé non relu

LADRE

bénir comme il m'a béni jusqu'ici dans mes efforts pour faire de vous un honnête homme, digne, c'est tout dire, de votre mère bien-aimée.

« Félix-Raymond-Yictor-Amédée, « Comte de Yic. ■

Cette lecture fut le premier châtiment de ce fils ingrat. Qu'importaient les détails de fortune et le nom retrouvé'!* Ce qui le frappait, c'était ce mot écrit à toutes les lignes : dévouement! Il ne voyait qu'une abnégation sans exemple peut-être de la part d'un père, qu'un sacrifice de toute la vie, si indignement méconnu par lui! Ce papier lui brûlait les mains... Il n'aspirait plus qu'au moment de revoir ce père qui l'avait béni, et qui allait peutêtre le maudire!...

Dès qu'il l'entendit rentrer, il s'écria de sa place, qu'il s'efforçait vainement de quitter, en lui tendant le fatal papier :

<* Mon père, je sais tout! Par une trahison odieuse, j'ai surpris votre secret, ce secret, preuve nouvelle de votre bonté! Mais, recevez-en ici le serment : jamais, entendez -le bien, jamais je ne porterai votre nom , jusqu'à ce que j'aie expié ma faute , jusqu'à ce que vous m'ayez vous-même déclaré digne de le prendre ! »

Cela dit, il se leva de nouveau et voulut se jeter

aux pieds de M. Raymond; mais ses forces le trahirent et il tomba sur le parquet.

M. Raymond l'ayant replacé sur le fauteuil, lui dit :

« Emmanuel, calmez-vous. Depuis votre plus tendre enfance vous ne m'avez pas donné un seul sujet de mécontentement; vous avez toujours répondu, par le respect le plus soumis, par le dévouement le plus tendre , à ce que j'ai cru devoir entreprendre pour votre bonheur. Aujourd'hui apparemment je vous ai imposé un sacrifice trop difficile, et dans tous les cas assez injuste; c'est donc moi seul qui suis coupable....

— - Non, mon père, non, vous saurez tout! s'écria le jeune homme. Vous apprendrez une fascination à laquelle tous mes efforts n'ont punie soustraire, et qui seule m'a rendu criminel. Ah! je vous en supplie, quittons cet hôtel, ces lieux maudits où j'ai subi les mépris d'une femme et mérité celui de mon pèrel

— Croyez- vous donc, Emmanuel, reprit gravement M. Raymond, que moi, qui depuis tant d'années ai vécu les yeux fixés sur vous , je n'aie pas su lire dans votre cœur ? Voilà précisément pourquoi je me reproche de vous avoir mis à une épreuve au-dessus de vos forces. Vous apprendrez bientôt peut-être comment je m'en suis puni.... ou, si vous avez eu quelque tort, comment je m'en suis vengé d'avance.

Ému de cette bonté, Emmanuel renouvela la promesse de ne rien faire que d'après les conseils de son père, et de se laisser guider par lui aussi longtemps que M. Raymond voudrait bien en prendre la peine.

Je dois iei compléter pour le lecteur les explications succinctes données par le père à son fils, et faire connaître en peu de mots, maintenant qu'il Ta trahi lui-même par nécessité, le secret gardé vingt ans et plus par M. Raymond de Aie.

Le comte Amédée de Vie, d'une famille considérable de Savoie , dont les aïeux, de temps immémorial, avaient habité le riche domaine du Yico, village assez isolé, se livra tout entier aux soins de la haute agriculture, et maria son fils aîné, Félix- Amédée de Vie, à une cousine, sa pupille, élevée aussi dans le même domaine. Il envoya son second fils, jeune homme de la plus haute espérance, à l'Université de Pavie, où de grands succès l'attendaient. En mourant, le comte Amédée recommanda expressément son jeune fils au frère aîné , qui promit de lui tenir lieu de père; tâche aisée, croyait-il, car Félix adorait ce jeune frère, mais cette tendresse même était un danger : elle devait dégénérer en faiblesse. Le jeune homme, maître de sa fortune, abandonné sans frein à ses désordres* les couronna par un coup de désespoir.... il se tua

pour une cantatrice de Chambéry. Félix, foudroyé par cette catastrophe, qu'il se reprochait de n'avoir pas prévenue, dut croire à un châtiment du ciel lorsqu'il perdit, presqu'à la même époque, sa jeune femme en couches d'un enfant né peu viable, qu'il regarda aussi comme perdu. Désespéré, se voyant, lui et les siens , poursuivi par une sorte de fatalité, il allait imiter la fin tragique de son frère; mais la religion l'arrêta; il résolut d'entrer à la Trappe, puis enfin de faire le voyage de Jérusalem....

Cependant l'existence de l'enfant se prolongeait, quoique toujours condamnée. Le père crut devoir l'emmener d'abord à Chambéry, pour consulter la Faculté, en même temps qu'il y réglerait les tristes affaires de son frère. Cette fois il ne voulut rien avoir à se reprocher. Après les soins donnés à la résurrection inespérée de l'enfant , il se transporta avec lui à Paris, où seulement il pouvait achever de le sauver, au moyen des ressources les plus puissantes de la science. Il y réussit; mais toujours sous le coup de ses malheurs>, il ne voulut voir personne, excepté les médecins qui lui étaient utiles , se retira dans un quartier isolé près des Invalides , ne porta que le nom de Raymond, et finit par concevoir dans sa solitude le projet qu'il exécuta en venant se loger rue de Yaugirard, à la portée des Écoles, pour faire à sa manière l'éducation de son fils.

Connu seulement dans son pays natal sous le nom de de Vie, il hésitait à le reprendre depuis la malheureuse lin de son frère. De longtemps il n'écrivit à

personne, et l'on ne s'informait guère eu Savoie de ce qu'il était devenu ; on en était encore à son projet de voyage à Jérusalem. Plus tard , au moyen d'une procuration qu'il s'était donnée à lui-même sous un de ses nombreux prénoms, il correspondait par le notaire de Paris avec celui d'Annecy. On voit quel intérêt il avait à éviter, ainsi que je l'ai lait remarquer, de paraître dans aucune réunion ni dans aucun lieu public , de peur d'être reconnu par un hasard quelconque.

En retournant à notre récit, on se rappellera que M. Raymond s'était présenté le jour même chez Mme de Faverney.

Après les premiers compliments, il lui expliqua que, s'il avait commencé par elle les visites qu'il devait à l'hôtel, c'était dans l'espoir qu'elle serait assez bonne pour l'accompagner chez Mme Rouillât, et le présenter elle-même à celte dame. Puis il offrit son bras à Lucile ; et tous deux descendirent dans l'appartement de la douairière, qui, gardant au fond du cœur le trait mortel qu'elle avait reçu la veille, n'en avait pas moins repris déjà son calme apparent

M. Raymond pria Mme Rouillât de permettre que

son amie demeurât en tiers dans cette visite, parce qu'indépendamment des remercîments qu'il devait aux deux dames , il aurait peut-être besoin de l'obligeante intervention de Mme de Faverney dans une démarche importante qu'il venait faire auprès de sa respectable voisine.

Car il savait , dit-il , que Mme de Faverney avait connu plus ou moins directement la famille de Vie, dont il était en ce moment le représentant à Paris.

Lucile expliqua alors qu'en effet son mari avait été lié intimement, dans un collège de Paris , avec un élève nommé de Vie, fils d'un grand propriétaire de la Maurienne, dont la famille des plus honorables habitait le Vico , village de cette province. M. de Faverney était même resté en correspondance toute sa vie avec ce M. de Vie, père apparemment des propriétaires actuels.

« Vous* allez voir, madame, dit M. Raymond, combien ces renseignements étaient essentiels; car c'est M. de Vie lui-même, fils de l'ami de M. de Faverney, qui demande par ma voix , pour son fils à Mme la comtesse de Ghaltas , la main de Mlle Bathilde de Chaltas; et je viens supplier Mme Rouillât, chef de la famille, d'avoir la bonté d'appuyer celte demande en faveur d'un jeune homme qu'elle connaît d'ailleurs et qu'elle a bien voulu recevoir chez elle. »

El sans paraître remarquer rétonnement des deux dames, M. Raymond continua :

n Par suite de la retraite profonde dans laquelle a vécu'M, de Vie, sa fortune patrimoniale, déjà assez considérable, est aujourd'hui plus que doublée. On la cite maintenant comme une des plus importantes de la Savoie. Le jeune homme, de bonne heure isolé du monde, a toujours manifesté, comme ses pères , le désir de vivre sur ses domaines et de se livrer aux grandes exploitations agricoles ; c'est peutêtre aux yeux des parents , la meilleure garantie de la sagesse de celui qui sollicite leur alliance. Quant à la nationalité, elle ne saurait, je pense, être un obstacle ; car la Savoie , quoi qu'il arrive , restera toujours plus ou moins française de cœur. »

Puis il s'inclina et attendit la réponse de Mme Rouillât.

« Je vous remercie d'abord, monsieur, lui dit* elle, de vos bonnes démarches au sujet d'une personne de ma famille. Je ne vous cacherai pas que, par suite de circonstances qu'on ne parvient jamais tout à fait à dérober au public, à plus forte raison à ceux qui vivent aussi près de nous, je désirerais vivement que ma petite-nièce pût trouver le plus tôt possible un établissement digne d'elle.... Mais pardon, vous avez avancé que le jeune homme dont vous parlez m'était connu , qu'il était venu chez moi....

— J'aurais pu ajouter, madame, reprit M. Raymond, qu'il habite depuis onze ans une partie bien humble de l'enceinte de votre hôtel; car il ne m'a pas quitté un seul jour de sa vie. Enfin, madame, c'est ce jeune Emmanuel que Mlle Bathilde a en quelque sorte sauvé dernièrement. t

— ? Ah! s'écria Mme Rouillât, vous, monsieur, vous seriez donc?...

— M. deYic, qui attend de votre famille, madame, le couronnement des espérances de toute sa vie consacrée au bonheur de son fils. »

Il expliqua alors aux deux dames profondément surprises ce que je viens d'apprendre au lecteur; comment, accablé de chagrin et de remords, il avait voulu renoncer à la vie ou au monde; comment il s'était rattaché à l'existence en voyant se ranimer celle de son enfant; comment il s'était voué avec une énergie soutenue au salut" et à Féducation de ce fils qui, Dieu merci, avait réalisé toutes ses espérances et payé largement ses sacrifices.

« Quels sacrifices , en effet , monsieur ! dit Mme Rouillât; ainsi, vous avez donné vingt-deux ans, votre existence tout entière, à votre fils!... Et si, par impossible, il eût été ingrat!...

— Qu'importe, madame? il n'aurait pu m'ôter en tous cas les délicieux instants que je lui ai consacrés, où, préoccupé sans cesse de lui, de lui seul, je l'ai vu successivement, avec une douce et conti-

miellé émotion, renaître, croître et se développe pour le bien. L'erreur humaine est de croire que le bonheur toujours passager de ce monde consiste à.... recevoir, à.... être aimé; le bonheur réel, au contraire, est de.... donner et.... d'aimer.

— Ali! monsieur, reprit Mme Rouillât, tout attendrie par un retour sur sa propre situation, combien votre idée est consolante! Oui, pour ma part, j'ai été longtemps aussi fort heureuse ; et je l<1 sens, en vous écoulant, ce souvenir que je redoutais pourra seul répandre encore quelque charme sur ma triste vie. Mais revenons, je vous prie, à votre bonne position; votre fils....

— Ce n'est pas, madame, dit M. Raymond, un Grandisson que je vous offre en lui, ce n'est qu'un homme; mais , s'il a les passions d'un homme, il a aussi , grâce à une éducation sévère , la force et le courage d'en combattre les excès. Il fut déjà l'heureux protégé de Mme de Faverney; puisse-t-il aussi devenir le vôtre! Je sais, dit-il en terminant, de quel prix est le bien qu'il sollicite. La jeune fille dont il demande la main, et qu'il a commencé par admirer avec tout le monde, possède au fond du cœur mille vertus dont tant d'autres n'ont que l'apparence ; mais la reconnaissance de mon fils et la mienne tâcheront d'être égales au bienfait. »

Je n'ai pas besoin de dire à quel point Mme Rouillât et Mme de Faverney furent émues de tant de

circonstances qui se rattachaient aux sentiments les plus intimes du cœur, aux douleurs et aux joies de la famille : ces sources d'attendrissement les plus vives de toutes ; et enfin à l'amour qui, lorsqu'il est sincère, est )a première, l'unique condition du plus grand bonheur; car toutes les autres sont secondaires et s'y rapportent d'ailleurs de près ou de loin.

Mme Rouillât convint d'aborder, de concert avec Lucile, la question auprès de la comtesse de Chaltas, sans cacher à M. de Yic que les idées particulières de sa nièce au sujet de la noblesse aussi bien que de la vie parisienne, la laissaient elle-même dans l'incertitude du résultat.

« Quant aux démarches à faire vis-à-vis de Mme de Chaltas, dit-elle pour conclure, je vous invite à vous inscrire d'abord chez elle; ou, mieux encore, je prendrai moi-même ce soin; et, après avoir sondé le terrain, je vous ferai rendre une réponse, préalable au moins, qui réglera votre conduite. »

La semaine suivante, trois dames envahirent la modeste demeure de mon pauvre élève, obligé encore de garder son fauteuil. Gomme M. Raymond m'avait mis secrètement au fait de tout, je me levai avec discrétion dès que M. Honoré, de plus en plus stupéfait, eut annoncé la glorieuse s l'incroyable

visite; et je me retirai, en m' effaçant, sur le passage de Mme de Faverney et de Bathilde elle-même conduite par son auguste mère. Dès son entrée, tout en faisant sans aucun doute ses réserves mentales au sujet de l'escalier et des détails mobiliers de l'appartement, Mme la comtesse de Chaltas ne s'en récria pas moins sur la joie qu'elle éprouvait que sa fille eût été assez heureuse pour rendre service à un de Vie, de l'ancienne famille des Vico , dont un des ancêtres, malgré quelque différence d'orthographe dans le nom, avait certainement eu l'honneur de figurer au siège de Rhodes, à côté des Ligerolles, dont elle était issue. Elle avait voulu commencer par rendre à M. de Yic sa visite, afin de lui témoigner, dans tous les cas, combien elle était sensible aux intentions honorables que Mme Rouillât lui avait manifestées de sa part.

Il est plus aisé de se figurer que de décrire la surprise d'Emmanuel, dont les regards erraient de Bathilde à son père, avec une expression de trouble indicible.

La comtesse, qui avait des explications indispensables à demander avant tout à M. de Yic, pria Mme de Faverney de permettre qu'elle passât avec lui pour quelques instants dans la pièce voisine, et Lucile demeura seule avec les deux jeunes gens....

Dès que la porte fut refermée, ils se regardèrent quelque temps en silence. Puis Bathilde se leva, et,

avec une sorte de dignité solennelle, s'approchant d'Emmanuel, devant qui elle se tint debout quelques instants, elle dit doucement et posément en s'adressant à Lucile :

«< J'ai désiré, madame, vous accompagner aujourd'hui, ainsi que ma mère, parce que j'avais un devoir à remplir ici.... un devoir qui me pesait.... Madame de Faverney, vous qui me reprochiez ma fierté, ma dureté même, je vous prends en ce moment à témoin que, quoi qu'il arrive, et avant qu'il ait été dit un mot entre lui et moi, je viens prier M. Emmanuel de Vie de me pardonner tous les torts que j'ai eus envers lui au début de notre connaissance. Je l'ai fait souffrir; mais je souffrais moimême d'une situation fausse. Tout ce que je puis dire, c'est qu'à compter de ce jour je ferai tous mes efforts pour racheter une injustice que je déplore.»

Notre jeune lauréat m'a souvent raconté qu'il resta longtemps stupéfait, comme frappé de la foudre , et sans pouvoir trouver une seule parole pour répondre à une démarche si inattendue et si simplement faite. Il avança le bras, et, sans qu'il fût besoin de grands efforts dans un appartement si peu étendu, il saisit la main de Bathilde, sur laquelle il répandit plus de larmes qu'il n'en avait versé pendant toute sa vie.

Cet attendrissement, plus éloquent que des paroles, était sans doute contagieux; car il gagna

Mlle de Chaltas, qui cacha son visage dans ses belles mains. C'était la seconde fois qu'Emmanuel la voyait ainsi; et il se rappela avec reconnaissance les sanglots qu'elle n'avait pu maîtriser quand elle le ramenait blessé dans la voiture.

Mme de Faverney découvrit doucement la figure de Bathilde, inondée de pleurs; et, l'embrassant avec tendresse :

« Enfant! lui dit-elle, voilà donc cette haine qui éclatait si haut, et cette fierté si obstinément déployée! Je vous comprends à présent : vous aviez peur d'aimer! Quand ces deux grands yeux noirs vous poursuivaient, comme vous le disiez, vous cherchiez un refuge dans la colère, dans le dédain! Voilà le secret de vos injustes et adorables dépits, de vos dégoûts du monde et de vos vœux de retraite! Vous vouliez fuir l'amour, et vous aviez raison : tout alors vous le commandait; tout vous séparait de celui qui vous aime. La société a des lois qu'on ne peut braver impunément. Remerciez Dieu qui a permis que votre amour ne fût pas étouffé comme le sont tant d'autres dans des cœurs condamnés à se replier sur eux-mêmes ! Combien, hélas! d'affections aussi pures que les vôtres sont brisées en secret par le devoir, par le monde, et resteront éternellement ignorées! Mais vous, enfants, vous pourrez bientôt, je l'espère, appeler ce monde à être témoin d'un

bonheur.... que l'on se prépare, je crois, à vous annoncer. »

La porte s'ouvrait en ce moment. M. de Yic et xMme de Chai tas étaient visiblement contents l'un de l'autre. Aussi Emmanuel tendit les bras à son père. Il eût cherché vainement à lui exprimer ses transports de reconnaissance et de joie.... Cette joie, il ne l'éprouvait pas seul; car elle ne semblait guère moins contagieuse que ses larmes de tout à l'heure.

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