CONCLUSION
Après moi, qui, durant le cours de ma longue vie, n'ai jamais rien deviné de ce qu'on a voulu me cacher, ou, mieux encore, de ce qu'on ne m'a pas fait toucher du doigt, la personne la plus étonnée de toutes les révolutions intérieures résultant de ce récit, fut sans contredit mon propriétaire, ce digne M. Honoré. Il ouvrait de grands yeux en voyant M. Raymond et le petit Emmanuel dans leur nouvelle condition. Il soulevait son tricorne presque jusqu'au ciel à l'approche du vieux et du jeune gentilhomme, lui qui les saluait autrefois plus que lé-
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gèremcnt. Seul je restai pour lui Gros-Jean comme devant. Mais, comme j'ai toujours trouvé plus commode d'être protégé que protecteur, j'étais décidé à rester éternellement son locataire.
M. de Vie devait, aussitôt après le mariage, aller s'établir au Vico avec ses enfants. Jamais il ne m'avait consulté sur mes projets ultérieurs, 'lorsqu'un soir, en rentrant chez moi, je trouvai, au beau milieu du petit bureau de noyer près duquel je passais ma vie, un assez grand pli cacheté aux armes de mes voisins. Je l'ouvris, et j'en tirai l'expédition sur parchemin d'un acte que je m'apprêtais à déchiffrer avec effort, comme tout autre griffonnage sortant de l'étude d'un praticien quelconque; mais celui-là, au contraire, était écrit en grosse ronde parfaitement lisible.
Il portait dans son intitulé la cession d'un domaine contenant une maison autrefois curiale, sise auYico, soixante-dix-sept arpents en bonnes terres, bois, prés et vignes, à moi transportés par M. de Vie le père. Le préambule du contrat, mieux écrit encore que tout le reste, relatait que j'avais été, pendant huit ans, le professeur assidu de M. Emmanuel de Vie, sans rien toucher des honoraires qui me revenaient légitimement et qui ne pouvaient être évalués à moins de six mille francs par an; qu'en conséquence M. de Vie père, pour éviter entre lui et moi tout décompte d'argent et d'intérêts, me
transportait par les présentes ladite maison et dépendances, ayant appartenu, en dernier lieu, à un vieil oncle de Vie, chanoine de Chambéry, et communiquant au corps de logis principal du château; le tout avec ses tenants et aboutissants, estimé par inventaire cinquante mille francs.
Le petit billet suivant était joint au contrat : « J'ai l'espoir, mon cher voisin, que, pour éviter toute discussion, vous voudrez bien aller dès demain signer chez M. Despréaux la minute du contrat ci-joint ; sinon je tiendrai les cinquante mille francs à votre disposition, et vous en ferai, au besoin, signifier l'offre réelle. M. Raymond pouvait s'accommoder de vos bienfaits; lf. de Yic ne le peut sous aucun prétexte. Une circonstance décisive vous engagera, je l'espère, à accepter mon arrangement : c'est que nos deux propriétés sont tellement réunies qu'une fois installé vous ne sauriez guère songer à avoir une autre table que la nôtre, et qu'ainsi vous ne quitterez pas un seul jour votre élève bien-aimé, qui se croira encore rue de Vaugirard. Quoi que vous décidiez, mon cher voisin, je resterai éternellement votre obligé et dévoué, « Félix- Amédée, comte de Vie. »
J'ai accepté l'offre de mon voisin le ladre, qui se trouve être par sa générosité la providence de tout un pays et la mienne. J'ai été signer chez M. Des-
préaux, et me voilà aujourd'hui.... rentré dans le professorat. Au moment où je me mets en tète, un peu tard, d'écrire ce récit, j'ai quatre élèves, dont le plus âgé a neuf ans. Mine Emmanuel, plus belle encore depuis qu'elle respire l'air des montagnes qui nous environnent, ne p, irait pas devoir s'arrêter en si beau chemin. J'espère bien rivaliser avec le collège d'Annecy.
Pour en finir au sujet de la ladrerie de M. Raymond, qui, à d'autres points de vue, n'est guère moins paradoxal que moi, je veux citer ce qu'il me disait hier encore. C'était à l'occasion d'une des rares visites que nous recevons, et de quelques belles dames de Chambéry qui se félicitaient, dans la conversation, de ce que, le printemps revenu, elles ne seraient plus fatiguées à chaque instant par les innombrables quêtes de l'hiver. Car Chambéry s'est mis, sous le rapport de la bienfaisance, disaient-elles, tout à fait à ï instar de Paris. Aussi assure-t-on que la charité y atteint.... les dernières limites.
« Jugez, mon cher professeur, de ce qu'est, en définitive, cette bienfaisance qu'on dit si onéreuse. Voilà des dames qui ont bien de quarante à cinquante mille francs de revenu, sans enfants, sans charges d'ailleurs. Elles passent pour éminemment charitables. Elles devraient, en conséquence, se re-
garder comme heureuses de toutes les occasions qui se présentent de faire le bien; et parce qu'elles ont échangé cet hiver avec d'autres femmes du monde, pour obéir à la mode, quelques pièces d'or, les plus petites possible, soit cent écus au plus chacune, leur budget est épuisé, et elles se disent fatiguées! Mais si, d'après l'opinion unanime, Dieu demande à chacun la dîme, le dixième de ses biens, il doit certainement attendre du riche le quart au moins (au-dessus des dépenses vraiment nécessaires) de cette fortune dont il lui laisse la dispensation. Le riche devrait même, en présence des misères qui l'entourenl et dont le contraste le saisit plus qu'un autre, aller plus loin encore, et cela pour son propre bonheur; car l'homme qui descend en lui-même et s'isole de l'égoïsme général trouve, à la fin de sa vie surtout, qu'il n'a eu pendant le cours de cette vie de vrais moments de félicité suprême, ineffable, que lorsqu'il a donné, et en proportion de ses dons; et quand je dis donné, je n'entends pas jeté, répandu au hasard;- il faut prendre la peine de donner avec prudence, après examen, pour ne pas créer autour de soi la plus grande des misères, la paresse. Dans ces conditions, celui qui donne est le seul vraiment heureux; la satisfaction se peint sur ses traits. L'avare, lui, est toujours et comme spécialement triste et morose..., tandis que je vous vois, vous, toujours gai.
— Comment? loi dis-je.
— Gela s'explique, cher professeur. Notre bon doyen, qui est un peu indiscret, dit partout que vous êtes un vrai saint, et qu'il reçoit de vous, en détail, pour les pauvres, plus de quatre cents francs chaque année. Or, quoique je n'aie pas compté avec vous, je ne crois pas que vous ayez cinquante mille livres de rentes. »
Je demeurai tout étonné. Ainsi, par l'indiscrétion de mon curé, je me voyais menacé.... d'être canonisé. J'avoue que je n'y avais pas songé.
« Allons, allons! ajouta M. Raymond, vous êtes un ladre aussi. Tachons tous deux de mériter ce titre que le monde donne volontiers à ceux qui, pour un motif quelconque, ne dépensent pas leur bien.. .. à son gré, à sa fantaisie, en frivolités et sans réflexion. *
Au surplus, ce n'est pas le quart du revenu de M. de Yic, c'est la moitié, c'est tout ce dont il peut disposer qui revient de droit aux pauvres si nombreux de la Maurienne.
Chose assez rare! il en est adoré. Cela le fait vivre; et sous son apparence chétive, M. de Vie jusqu'ici, grâce à Dieu, se porte toujours bien.
Emmanuel, son digne fils, son ouvrage à tous les titres, est destiné à m'étonner jusqu'à la fin. C'est vraiment une Encyclopédie complète, dans
laquelle l'article Agriculture, cette science primitive et finale, occupe pourtant la première place. Il s'est réservé au Yico un domaine particulier qu'il exploite d'après ses études, ses idées spéciales, et qui est à la fois un objet d'admiration pour toute la province et un modèle pour ses fermiers. Ce qui ne l'empêche pas de relire avec moi quelquefois, Homère et Platon, et.... toujours La Fontaine, pour nous le plus grand des poètes : car, à la fois naïf et sublime, il présente l'essence de tous les genres de poésie; puis, le plus grand des philosophes : car sa philosopbie prend l'homme tel qu'il est, dans toute sa faiblesse, et ne rêve pas pour lui, sur cette terre, l'infini, domaine du ciel; le plus grand des auteurs comiques enfin (j'en demande pardon à Molière) : car son drame, toujours noué et dénoué avec-un art et une simplicité admirables, offre sans cesse deux personnages complexes, soutenus de front avec un égal bonheur : l'homme et l'animal ; et ses moralités sont universelles.
Je ferai en sorte que les fils de mon élève soient dignes de leurs ascendants. Chers enfants! ils sont aussi beaux que leur mère.
La pauvre Mme Rouillât n'a pu survivre longtemps au départ définitif de son cher petit-fils, dont on n'a toujours aucune nouvelle, non plus que de l'illustre capitaine dont l'Angleterre, avec une per-
sérérance qui l'honore aux yeux du monde, a poursuivi si longtemps, si héroïquement la recherche, couronnée enfin aujourd'hui d'un si triste succès.
Mme de Chaltas consent bien rarement à quitter Paris et sa gloire pour l'humble Savoie.
L'iiùtcl de la rue de Vaugirard a été absorbé par les établissements pieux qui commencent maintenant à s'étendre aussi de ce côté de la ville sainte.
Mme de Faverney, qui me semble suivre avec beaucoup d'intérêt, dans les journaux et dans les Revues étrangères, les récits des voyages de longs cours, complète une réunion dont elle est toujours le charme. C'est une femme qui ne vieillit pas.... qui ne vieillira jamais. Nous débattons ensemble assez souvent des thèses philosophiques : moi, avec la science des livres; elle, avec la science du monde; lutte courtoise où, je dois en convenir, l'Université n'a pas toujours le dessus.
Quant au Père Hugues, il garde, m'a-t-on dit, dans un âge avancé, sa figure noble et austère, avec les convictions inflexibles de toute sa vie. Il se félicite sans doute de voir les mœurs et les idées de la France se mettre chaque jour de plus en plus à la hauteur de celles de l'Espagne ; mais il ne sera tout à fait heureux et ne dira sou Nunc dimille/ que
lorsque l'évèque de Rome, le suprême régulateur de ses coreligionnaires dans l'univers entier, possédera en outre le plus beau royaume de ce inonde, et pourra se dire le souverain absolu des souverains de la terre.
C'est au lecteur à tirer de ce récit, notamment à propos d'éducation, telle ou telle morale à son usage. Ce que je voudrais enseigner à tous, c'est le bonheur. Or j'estime encore avec Horace, après deux mille ans, qu'il réside dans la médiocrité. Oui, quant à moi, resté si longtemps en dehors des embarras et des dangers de la richesse, je m'étais toujours trouvé plus heureux que les plus heureux de mes voisins. Mais à présent que, grâce à M. de Vie, me voilà gros propriétaire, je tremble de laisser trop tôt ma fortune à mes petits-neveux de Chàteau-Chinon. C'est ce qui m'excuse à mes propres yeux de prolonger une existence encore assez douce, mais qui doit leur paraître déjà raisonnablement longue, j'en conviens.
Quant à mes opinions littéraires et artistiques, elles n'ont pas changé d'un iota; je mourrai comme j'ai vécu : carrément et obstinément classique.
Je continue surtout à trouver que, si nous avons tort , nous Français, si puissants et si colossalement riches sous le rapport intellectuel, de détester nos voisins, de leur envier la puissance maritime et la
richesse matérielle, conséquences forcées de leur position insulaire, nous sommes bien autrement fous, en adoucissant le terme, de leur prêter gratuitement la vraie richesse : le génie, le sentiment, l'instinct du beau qu'ils n'ont point, qu'ils n'auront jamais, qui échappe à leur nature épaisse et guindée, et dont, en littérature, Tom Joncs et le premier volume du Ministre de Wakefield offriraient seuls peut-être quelques indices. Tout le reste de leurs œuvres, je dis les meilleures, prose, vers, histoire, roman, etc., étant toujours, plus ou moins, à mes yeux, fatras, incohérence, et surtout.... preuve évidente d'une absence complète de goût ! de ce goût à qui le monde doit Raphaël, Virgile, Racine, et toute cette pléiade de grands génies à qui nous devons, nous, notre suprématie universelle et incontestable.
Que restc-t-il des Romains, ces conquérants, ces maîtres du monde? Que reste-t-il de leur puissance et de leurs richesses?
Horace, Virgile, Gicéron, etc., qui régnent encore aujourd'hui partout.... excepté dans les écoles libres.
Comme ceux de nos grands hommes qui ont suivi leurs traces continueront de régner et de nous faire régner jusqu'à la chute des mondes.
ï-EST-M
PARIS. — IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET O Rues de Fleurus, 9, et de l'Ouest, 21
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