‹ Un Lamennais inconnuChapitre 110 sur 112 · Nom familier sous loque! on désignait Monlalembort · texte numérisé non relu

Nom familier sous loque! on désignait Monlalembort

'2. Knti'aîné par ses préventions contre lu royauté, Lamennais dé- ])asse ici, évidemmoul, les bornes de la vraisemblance et de In raison.

ne le verrai pas ; qu'importe ? D'autres le verront. Adieu, cher bon frère! je t'embrasse tendrement.

Copie de la lettre écrite par M. l'abbé de la Mennaip à 1 évèque d'Indiana.

CGXV

La Chênaie. 4 février 1836.

Monsieur l'évêque d'Indiana,

Vous êtes venu chez moi sans y être invité, ni souhaité. Je vous y ai reçu de mon mieux.

Le lendemain de votre arrivée, peu d'heures avant votre départ, vous entamâtes un sujet sur lequel je vous déclarai que je ne voulais pas m'expliquer avec vous, me bornant à vous dire, au sujet des deux encycliques auxquelles vous me pressiez de souscrire, que, n'étant pas juge des motifs qui détermineraient votre adhésion absolue à ces deux actes, je les respectais sans les discuter, mais que ma conscience ne me permettait pas de vous imiter en cela, ayant des sentiments qui différaient des vôtres touchant l'autorité ecclésiastique et particulièrement celle de Rome.

Là-dessus, sans autre transition, vous prétendîtes que j'étais sceptique à la manière de Hume, et qu'il était impossible que je crusse ù quoi que ce soit. Je vous répondis que je concevais bien que vous pussiez penser ■qu'en raisonnant juste selon vous je dusse être dans la situation d'esprit que vous souteniez être la mienne, mais que je ne concevais en aucune façon comment vous

pouviez me contester ma croyance intime, qui ne pouvait être connue que de moi seul.

Vous me répliquâtes en citant l'exemple de je ne sais quel Américain à qui vous aviez, dites-vous, fait avouer qu'il ne croyait pas ce qu'il croyait réellement croire. Je m'étonnai un peu et je me tus. N'était-ce pas assez de respect ?

De retour à Rennes, vous m'écrivîtes que vous vous sentiez obligé à détromper de moi les hommes, et à me décrier charitablement partout oîi votre zèle vous conduirait. J'apprends, de plusieurs côtés à la fois, qu'en elfet vous abusez de l'hospitalité reçue chez moi pour autoriser, je n'adoucirai pas le mot, les impostures qu'il vous plaît de répandre sur mon compte, pour la plus grande gloire de Celui qui est la vérité essentielle. Quelle que soit ma pensée à l'égard des différents points de religion sur lesquels vous me faites expliquer, vous ne la connaissez pas, cette pensée. J'ai constamment refusé de vous la dire, certain, par plusieurs de vos paroles, que vos vues et vos intentions, en cherchant à la pénétrer, n'étaient rien moins que bienveillantes.

Quelle que soit celle que vous me prêtez, vous mentez donc. L'expression est sévère, mais juste, et votre conscience vous l'a sûrement fait entendre avant moi.

Je suis, avec les sentiments que je vous dois, Monsieur l'évoque, votre serviteur.

CGXVI

La Chênaie, 5 avril 1836.

J'ai un peu tardé à t écrire, cher bon frère, parce que

tu me disais toi-même de ne pas répondre à ta dernière lettre. Aujourd'hui je t'annonce une chose qui te fera plaisir, parce qu'elle m'en fait. Tu as vu chez moi un excellent jeune homme et fort distingué à tous égards, Elie de Kertanguy. Il se marie à l'une de mes nièces, et son frère épouse l'autre. Ce double mariage se fera le même jour, le 19 de ce mois, à ce que je pense. Mon père et mon oncle avaient aussi épousé les deux sœurs. C'est une espèce de tradition de famille. S'il y avait du bonheur ici-bas, ces jeunes gens seraient sûrement heureux. Mais je ne crois pas au bonheur, je crois à la lutte contre toute espèce de mal, et c'est pourquoi aucun combat ne m'étonne ni ne m'effraie, quoique je ne laisse pourtant pas d'aspirer quelquefois à un peu de repos sur mes vieux jours.

Après trois mois de tempêtes presque continuelles, il en est venu une qui a causé de nombreux désastres : arbres abattus, brisés, toits fracassés, etc. Celles de mes plantations auxquelles je tenais le plus ont été ravagées. Je crois qu'il ne faut tenir à rien absolument. Cette pensée a fait renaître en moi le désir d'aller replanter ma vieille vie, mutilée aussi par les orages, dans une terre où, n'ayant aucuns souvenirs, je n'aie rien non plus qui m'attache K Mais il faudrait pour cela une fortune que je n'ai pas. La pauvreté est de toutes les racines

1. Séduit par certains récits de voyage de Lamartine, Lamennais avait formé le projet d'aller s'établir dans les montagnes du Liban! Renseignements pris, il dut reconnaître que les conditions les plus élémentaires de la vie matérielle faisaient absolument défaut dans ce merveilleux pays, et il renonça, non sans regret, à son rêve.

cellequi VOUS fixe leplusforlementau sol où vous êtes né. Lavégétationest relardée d'un mois. La terre regorge d'eau et rien ne pousse. Le même engourdissement semble avoir saisi la nature physique et la nature morale. Crois bien, cher frère, que jamais mon cœur ne s'engourdira pour toi.

Le 25 avril 1836.

Je pense, cher bon frère, que ma lettre aura le temps de te parvenir avant que tu aies quitté Paris. Alais \ c'est l'autre bout de la F'rance. Je m'aftlige de ce nouvel éloignement. Pourtant, si tu reviens l'hiver à Paris, comme tu l'espères, nous pourrons nous y rencontrer, car j'ai aussi le projet d'y faire un voyage l'automne prochain. Mes affaires m'y obligeront, je crois, et je ne serai pas fâché en outre de faire quelque trêve à la solitude absolue où je vais être habituellement désormais ; car Elie ne peut pas quitter sa femme pour longtemps, et la Chênaie serait aussi un séjour trop ennuyeux pour celle-ci.

Je me figure qu'une forge à conduire doit être une lourde charge. C'est, au surplus, outre les avantages matériels de 1 entreprise, une occasion unique d'acquérir des connaissances utiles et variées. La clause qui vous permet de résilier votre bail à volonté me paraît

1. Denis Beno't venait de se chai*f;-er de l'exploitation des forges d'Alais. Celte industrie devint plus tard très prospère entre ses muins.

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extrêmement sage, car personne ne saurait prévoir quel sera le sort de ce genre d'industrie dans l'avenir, et, à mon avis, il ne sera pas des plus brillants, si quelque jour l'intérêt général du pays l'emporte sur celui d'un petit nombre de monopoleurs privilégiés. Il est vrai qiie ceux-ci ont peu de chose à craindre, tant qu'il ne surviendra pas dans le régime politique de profonds changements, que rien n'annonce devoir être prochains.

Je reçus hier une lettre de Mme Gottu. Son mari s'est enfin décidé à revenir en France. Elle partira de Lausanne en juillet pour venir chercher à Versailles un logement qui lui convienne. Ils seront mieux là qu'en Suisse, et pour eux et pour leurs enfants. Versailles est un lieu tranquille, mais triste ; je ne m'y plairais pas. 11 faut, ce me semble, être à Paris, quand on ne peut être à la campagne. Partout, au reste, on est bien sûr de trouver peines, ennuis, souffrances : aussi je ne comprends rien aux lamentations sur la brièveté de la vie, mais il est dit qu'on se plaindra de tout.

On se plaint en ce moment du retard de la végétation. Il est vrai que jamais je n'ai vu la campagne moins avancée à la fin d'avril. Il y a quelque chose d'engourdi dans la nature comme dans les hommes. J'étais, dans ma vieillesse, destiné à vivre au milieu d'une sotte génération. Nos pères valaient mieux que nous ; je veux espérer, par compensation, que nos neveux vaudront mieux que nos pères. L'esprit est comme empâté dans la matière, et les âmes sont abâtardies. Le peu qu'on a % de pensée, on l'emploie à se persuader que le bien est impossible, afin d'en conclure qu il serait fou de tenter

de l'opérer. Jamais l'égoïsme ne fut si général ni si hideux. (^)uarid ou voudra faire l'épitaphe des hommes de notre temps, on crachera sur leur tombe.

Je suis très peiné que Mme Benoît soit de nouveau tourmentée par hi lièvr<' tierce. Ce n'est pas proprement une maladie, mais une fatigue. J'espère que, dans ta premièr<î lettre, tu m'apprendras sa guérison. Le changement d'air pourrait hi hâter. Tout à toi, cher bon frère, et de tout mon cœur.

CGXVIIl

Paris, l*»- octobre 1836.

Je n'ai point reçu, en effet, cher bon frère, les lettres que tu m'as adressées par des occasions, mais j'ai su de tes nouvelles par M. de Vitrolles, que je vois toutes les semaines. Du reste, j'ai réduit autant que possible mes relations, et je n'ai encore que trop d'importuns. Le goût de la solitude augmente en vieillissant, au moins est-ce ce que j'éprouve. Ce ne sera pas pour moi une petite affaire que d'aller à Versailles, quand Mme Cottu y sera établie; il faudra pourtant bien que je m'y décide. ïillle ne doit pas désormais tarder d'arriver. Dès qu'elle sera venue, je lui enverrai ta lettre.

Je ne suis pas surpris qne tes forges te donnent plus d'embarras que tu ne t'y attendais d'abord. On en prend son parti, quand le succès compense la peine. Tes vues sur l'avenir de tes enfants me paraissent fort sages. Apprendre à travailler, c'est apprendre à vivre, car l'oisiveté tue l'homme, et de plus d'une façon.

Sans être oisif, je ne fais pas grand'chose. Cependant je vais publier un nouveau volume assez insignifiant^; il paraîtra vers la fin du mois. Il termine une série d'écrits correspondant à une longue époque de ma vie. Les modifications qui se sont opérées dans mes idées en marquent une seconde époque que caractériseront mes travaux futurs, s'il me reste assez de temps et de santé pour accomplir mon œuvre personnelle. Il en sera ce que Dieu voudra. Je ne désire que le bien de l'humanité, qui n'abesoin de personne. En même temps qu'on imprime mon livre, on imprime aussi le catalogue de ma bibliothèque, qui sera vendue dans deux ou trois mois. J'ai été obligé de prendre ce parti pour achever de payer mes dettes. Ceci me conduit à te prier, quand tu m'écriras, d'affranchir tes lettres.

Une lettre venant d'Alais me coûte plus que je ne dépense et ne peux dépenser chaque jour pour ma nourriture.

C'est certainement un grand spectacle que celui que le monde nous offre aujourd'hui. Par malheur, la plupart des hommes y assistent sans rien y comprendre, et les plus hébétés sont ceux qui conduisent les autres, ou croient les conduire. Voilà six ans qu'ils travaillent sans relâche à arrêter le mouvement social, et partout ce mouvement se propage ; quand on croit l'avoir étouffé ici, il éclate là, et les possesseurs de la force, dans leur stupide ébahissement, ne sauraient concevoir qu'il y ait au fond delà nature humaine une puis-

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