‹ Un Lamennais inconnuChapitre 109 sur 112 · Lamennais rôpMe ailleurs ce qu'il dit ici de son calme · texte numérisé non relu

Lamennais rôpMe ailleurs ce qu'il dit ici de son calme

, après les condamnations qui l'ont frappé, et ceux qui ont vécu

avec lui à cette époque en témoig-nent pareillement. Ce calme, s'il

était réel, comme on peut le croire, prouve que, dès lors, la foi

catholique était éteinte chez lui.

qui m'arrive habituellement, je lis, et ce sont encore des heures délicieuses. Les journaux m'apprennent ce qui se passe au dehors de mon calme empire. Je suis avec intérêt les événements. Gomme l'emphysiologiste observe les progrès du fœtus dans le sein de la mère, j'observe dans le sein de la société le développement graduel de l'avenir dont l'enfantement se prépare. Les idées me paraissent s'améliorer de jour en jour. Les peuples croissent dans leur jeune vigueur, tandis que partout leurs tyrans déclinent dans leur vieillesse pourrie. Ils se traînent, en grimaçant d'idiotisme et de rage, sur des baïonnettes dont ils ont fait les dangereuses béquilles de leur caducité. Le fossoyeur les attend quelques pas plus loin ^.

Je n(î sais si vous avez eu dans le Nivernais une sécheresse aussi opiniâtre que la nôtre, qui dure encore. La dyssenterie a fait quelques ravages dans nos campagnes, parmi les enfants surtout. Le choléra s'est montré à Rennes ; ailleurs ce n'a été qu'une cholérine assez bénigne. Si tu n'as plus besoin des livres que je t'ai prêtés, envoie-les rue de Vaugirard, numéro 108, d'où on me les fera passer. Parmi les nombreux mémoires qu'on publie de tous côtés, il en est d'assez curieux, et qui auraient pu te distraire dans l'ennui de ton « confinement», comme disent les Anglais. Jembrasse tes petits enfants. Adieu, cher bon frère, pense à moi quelquefois, et aime-moi toujours comme je t'aime.

1. Sans le vouloir, peut-être, Lamenuiiis revient ronstanimcnt alors aux épithèles un peu criardes et aux métaphores heurtées des Paroles d'un Croyant.

CGIX

La Chênaie, 15 décembre 183'*.

Je prends part, cher bon frère, et de tout mon cœur, H la perte douloureuse que tu viens de faire. Klle n'a pas été sans consolation, puisque Dieu a permis que tes désirs s'accomplissent à l'égard de ton pauvre père, et qu'il reçût, pendant que cela lui était encore possible, les secours de la religion. J'ai prié et je prierai pour lui. A cette occasion, remercie pour moi Prosper de son souvenir. La fin arrive pour tous, et, à quelques égards, moins elle est sentie, plus elle est douce. Lorsque notre chétive existence a perdu ce qui en fit le charme, lorsqu'elle n'est plus que la vie du corps, il n'est certainement pas à souhaiter qu'elle se prolonge. Il y a, sous ce rapport, quelque- chose de pis qu'un simple affaiblissement, et c'est ce qui arrive à M. de Montbel. On me mande qu'il est fou irrémédiablement ^.11 finit comme la monarchie. Celle de Louis- Philippe offre déjà des signes non équivoques de décadence.

Son lit est entouré de médecins, c'est-à-dire d'avocats qui se disputent le malade et lui vantent leurs drogues. C'est un spectacle hideux.

On les voyait tous trois se hâter sous un maître, Qui, chargé d'un long iige, a peu de temps à l'être, Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dévorerait ce règne d'un moment.

L II est inutile de prévenir le lecteur contre la risible exagération qui caractérise, à cette époque, les jugements de Lamennais sur ses adversaires politiques et autres.

Je ne sais quelle malédiction de bassesse et de sottise pèse sur cette race bavarde du Palais. Elle a des sentiers à elle, des sentiers secrets, des sentiers sûrs, pour fuir tout ce qui est noble, élevé, généreux, ainsi que tout ce qui ressemble au bon sens. Attirée par l'odeur de l'or, elle se glisse au sein de tous les partis, pour y trafiquer de sophismes, comme les juifs trafiquent de haillons. Sa langue infâme lèche tous les crimes, et la vérité pour elle n'est qu'un oui ou un non à vendre, une parole vide à adjuger au dernier enchérisseur. De l'extrême droite à l'extrême gauche de la Chambre, en passant par toutes les nuances, ces genslà jouent le même rôle. Egalement au service des opi» nions les plus opposées sans en avoir aucune, où ne vont-ils pas ? On en a coiffé la France, comme d'un pot de nuit renversé K

Tu sais que Rubichon devait fonder à Rome une espèce de banque. J'ignore ce qu'on lui a fait, mais il s'est brouillé avec ses patrons, à ce qu'on me mande. 11 sera curieux à entendre sur ce pays-là.

Adieu, cher bon frère ! donne-moi ton adresse exacte, et aime-moi toujours comme je t'aime.

La Chcnaie, 12 février 1835.

Je commence, cher bon frère, à m'inquiéter de ton

silence. Je répondis vers la fin de décembre à ta dernière

1. Lamennais affectionne ces comparaisons triviales et abjectes, qui seules lui permettent d'exprimer à son gré l'excès de son mépris.

lettre, et depuis ce temps-là nulle nouvelle de toi. Je n'ai aucun motif de te croire malade, et cependant je ne suis pas en repos. D'après ce que tu m'avais mandé, je te suppose établi pour l'hiver à Paris, mais j'ignore ton adresse, et, pour comble de disgrâce, je ne suis pas même sûr de ton numéro rue Saint-Dominique. N'oublie donc pas, en me répondant, de me donner une indication exacte pour l'avenir. J'ai été pendant six semaines assez souffrant pour que tout travail me fût impossible. Depuis quelques semaines je suis mieux ; cependant ce mieux pourrait bien être le pis d'un autre qui aurait seulement une santé ordinaire. Au reste, l'année dernière et le commencement de celle-ci ont été mauvais pour tout le monde, en ce pays au moins; des dyssenteries, des cholérines, des gastrites, et toute une kyrielle de petits agréments de ce genre, voilà tout ce que nous avons pour nous réjouir depuis six mois; à quoi il faut cependant ajouter les incendies qui recommencent. Le feu fut mis, il y a trois jours, dans le bourg de Plouer, au milieu de la nuit, en plusieurs endroits à la fois. Une vingtaine de maisons ont été brûlées. Toutes { les conjectures sont à bout sur ces crimes mystérieux qui jettent l'épouvante dans les campagnes^.

Si tu n'as plus besoin de JMichelet ni de Rome soutet'" raine, fais-moi le plaisir de les faire remettre rue de Vaugirard, numéro 108, d'où on me les enverra ici par occasion.

1. On sait que les incendies de ce genre furent nombreux à cette époque, non seulement en Bretagne, mais en Normandie et dans d'autres provinces.

J'ai reçu dernièrement une lettre de Mme Gottu. Son état est toujours le même, c'est-à-dire désolant. Ces douleurs qui semblent n'admettre ni consolation ni adoucissement m'efifraient comme quelque chose en dehors de la nature. Je voudrais que cette pauvre femme revînt en France, mais son mari n'y songe pas du tout ; il attend je ne sais quoi. Pour celui-là, ce n'est pas son ami qui le tourmente ' .

Tout à toi, cher bon frère, ex intimo corde.

GGXI

La Chênaie, 28 février 1835.

Je comprends, cher bon frère, tout ce que la maladie de tes petits enfants a dû te causer d'inquiétude, à quoi ajoutant l'ennui de ce procès, le tout ensemble t'a fait un triste commencement d'année. On ne gagne pas à vieillir, j'en sais quelque chose, et la Providence est bien douce pour nous d'abréger ce temps de souffrance et de défaillance : Quoniani supcrwcnit mansuetudo et corripictnur .

Je ne t'ai point parlé de ce volume-, parce qu'en vérité c'est si peu de chose, que je n'aurais su que t'en dire, et je n'y ai pas même pensé. Quant à ce que tu n'approuves point dans la préface, cela tient généralement à la différence des points de vue sous lesquels

1. Cette phrase est assez peu intelligible. Il est possible qu'il se soit glissé une faute de copiste dans le manuscrit quejai sous les yeux.

2. Les Troisièmes mélanges. Ce recueil, publié en 1835, était précédé d'une préface très étendue.

nous considérons les choses. Je comprends toutes les opinions; aucune; no nie choque en tant qu'opinion; mais je ne saurais les avoir toutes ensemble, de sorte qu'il faut bien que je me résigne à (Hre en désaccord avec beaucoup de monde, et chacun en est là. Qu'en i devrait-on conclure ? Ce qu'on n'en conclut certes pas : une large tolérance mutuelle, large comme cette parole de l'Evangile, qui, bien entendue et bien sentie, terminerait à jamais, non les discussions, mais les querelles : Pa.v /lo/ninibds honro voliintatis ! Je suis ravi que mes frères en république entrent dans cet ordre de pensées. C'est pour moi un nouveau symptôme précurseur de ce que j'attends et que je ne verrai pas, du moins sur la terre.

Au reste, j'ai vu qu'il était, sous plusieurs rapports, très important de poser avec netteté certaines questions, qui, ainsi que je l'ai dit, préoccupent vaguement tous les esprits et les inquiètent avec raison. Lorsque nombre d'hommes s'en seront occupés en silence, et ils s'en occuperont sans aucun doute, une solution quelconque viendra éclairer et tranquilliser la raison humaine, et c'est à quoi je tends. Les questions politiques sont, à mon avis, plus avancées ; on les entend mieux, et c'est pourquoi je suis aussi plus explicite sur ce point. D'ici à peu d'années, vous autres légitimistes, vous serez républicains, et vous l'êtes dt^à bien plus que vous ne pensez. On ne se persuade avoir vieilli que lorsque l'on compte son âge.

Parmi les livres que j'ai laissés à Paris, je sais qu'il y a, comme ici même, des volumes dépareillés de Mas-

sillon, etc. Cependant je n'ai point de souvenir que tu m'aies emprunté aucun de ces ouvrages. Je ne connais point la brochure des disciples de M. Bautain, ni n'en ai entendu parler. Je la lirai avec intérêt, si je la rencontre, d'après ce que tu me dis.

Des travaux champêtres que je suis obligé de diriger moi-même me prennent presque tout mon temps, de sorte que je n'aurai, ou à peu près, rien écrit cet hiver. Je ne m'en soucie guère, et c'est une partie de ma paix. A mesure que je vais, je m'intéresse vivement à moins de choses. Hors les intérêts généraux de l'humanité, et particulièrement tout ce qui regarde le sort du pauvre peuple, j'acquiesce cordialement à la philosophie de Salomon : Omnia vonitas, ou mieux, selon la force du mot hébreu, inanùas, vacuum, nihil. J'excepte encore pourtant mon amitié pour toi, cher bon frère, et la tienne pour moi, qui m'est et si bonne et si douce.

GGXII

La Chênaie. 40 août 1835.

Je savais déjà par mon frère que toi et lui vous vous étiez rencontrés dans une voiture publique. Il a été comme toi, mon Denis, charmé de cet heureux hasard, et, pour ma part, je souhaiterais bien qu'il m'en échût un semblable. Je connais le jeune homme dont il t'a parlé, et je crois que tu en serais content. Je n'ai que du bien, et beaucoup de bien, à en dire sous tous les rapports. Tu auras, à mon sens, grande raison de n'envoyer Paul au collège que le plus tard possible; et

quand il n'y iriottrait jamais le pied, où serait le mal ? Qui peut élever ou faire élever ses enfants chez soi prend de tous les partis le meilleur, sans comparaison, aujourd'hui du moins.

Je m'afllige de te savoir encore malade. Quoique cette petite fièvre d'accès n'ait aucun danger, c'est toujours une gêne et une souffrance dont on n'a que faire. Nous sommes ici dans l'appréhension que des épidémies ne se déclarent vers l'automne. Jamais, de mémoire d'homme, on n'avait vu pareille sécheresse. Les arbres meurent, on ne sait comment abreuver les bestiaux, et, faute de nourriture, on ne trouve à les vendre à aucun prix, ce qui, après l'abondance extraordinaire des deux dernières récoltes, achève de ruiner les fermiers, et par conséquent les propriétaires. Nous n'avons pourtant pas trop lieu de nous plaindre, en comparant nos maux à ceux qu'ont éprouvés et qu'éprouvent encore beaucoup de parties de la France par les inondations, la grêle et le choléra ^ .

Je te remercie de tes bons conseils, et j'en profiterai de mon mieux. Ma position n'est pourtant pas exactement telle que tu te la représentes. On me laisse fort tranquille, et dans tout ce que je fais, je ne suis que mes propres inspirations, sans que qui que ce soit cherche à exercer sur moi une influence quelconque. Malgré la faiblesse de ma santé, j'ai travaillé un peu ; ce que je

1. Les accidents physiques tiennent une grande place dans lu correspondance de Lamennais, au point de donner parfois à ses lettres une tournure banale. Il ne s'en préoccupe toutefois que dans leurs rapports avec les intérêts du peuple.

voulais faire, je l'ai fait. Mais tous les moments ne sont pas également propres pour se faire entendre du public, et j'attendrai celui qui me paraîtra le plus favorable.

En exploitant si brutalement le crime atroce du boulevard du Temple \ le gouvernement, à mon avis, commet une faute énorme. La présentation des lois contre la presse lui a déjà fait perdre les avantages qu'il voulait et pouvait tirer de l'indignation publique. Il est écrit que tous les pouvoirs se perdront par les mêmes fautes, et se tueront avec la même arme. Tant pis pour eux; c'est leur affaire et non la mienne, et dans tout cela notre pauvre pays est tout ce qui m'occupe. Je t'embrasse tendrement.

CCXÏII

La Chênaie, 26 octobre 1835.

Je suis charmé, cher bon frère, des nouvelles que tu me donnes de ta santé, et de celles de Mme Benoît et dr tes petits enfants. Je rends grâces à l'air des montagnes, à qui vous devez les uns et les autres votre rétablissement, jusqu'à la troisième génération. L'air de Bretagne n'a pas produit le même effet «sur moi. Je suis faible et

1. L'attentat de Fieschi, Pour réprimer de nouvelles tentatives de ce genre, on crut devoir corriger l'insuffisance de la législation antérieure. Le Ministère proposa trois projets de loi, Tun modifiant les conditions de vote du jury, l'autre armant la justice contre les actes de rébellion des accusés et abrégeant la procédure en pareil cas ; le troisième sur la presse, déclarant attentat la provocation à l'insurrection, l'excitation à la haine et au mépris du Roi, à la destruction et au changement du gouvernement, et imposant à tous les abus comme aux crimes de la presse des pénalités sévères.

souffrant, plus faible et plus souffrant môme qu'à mon départ de Paris, et c'est que je suis plus vieux aussi, et <|ii(3 chaque jour apporte désormais pour moi son contingent de misères. Je ne sais toutefois lequel est le plus rude de monter ou de descendre l'âpre et stérile colline de la vie.

Il te S(;ra, j(; ci'ois, jjien difficile de trouver un précepteur tel que tu le voudrais. J)u reste, je partage ton sentiment sur l'éducation de collège, et je suis persuadé que tes enfants n'en auront jamais ni de meilleure ni d'aussi bonne que celle qu'ils reçoivent de toi. Plus tard, ils suivront les cours publics, et le commerce du inonde achèvera de les former. Les programmes vulgaires d'instruction ne signifient rien. N'importe d'oij elle vienne et comment elle vienne, pourvu qu'elle arrive, c'est tout, et je ne vois pas qu'elle se complaise beaucoup à suivre la route qu'on lui trace officiellement^. J'aurais été extrêmement surpris que le jeune G..., en sortant de la maison où on l'a mis, eût été autre que tu ne l'as trouvé. Je n'ai guère vu sortir de là que de pauvres hères, ou de mauvais sujets, et souvent l'un et l'autre ensemble. Mais il est convenu que c'est la perfection. Si i\I. et Mme Cottu exécutent leur projet de revenir en France, ils feront assurément ce qu'à tous égards il y a de mieux à faire dans leur position. Je les crois un pou fatigués de leur long tête-à-tête. Leur

1. Lamoimais, qui n'avait jamais suivi de cours rég'uliei's, se souvient sans doute ici de sa jeunesse, mais il va sans dire qu'on ferait fausse route en appliquant à tous les jeunes gens la méthode qui lui avait jusqu'à un certaiu point réussi.

caractère est si différent ! L'un veut de la joie à tout prix, l'autre à toute force de la douleur. Quant aux idées, elles sont les mêmes, du moins sur la politique. J'évite autant que je peux d'en parler dans les rares lettres que nous nous écrivons. La vieille affection demeure en partie, mais on a bien de la peine à tolérer à quelque degré mes convictions présentes. On s'étonne, on gémit, on me plaint. C'est une manière de se féliciter soi-même.

Je compte passer l'hiver ici. Ainsi, à mon grand regret, je n'espère pas te revoir prochainement. J'ai avec moi un jeune médecin nommé Richard, que tu as pu rencontrer à la maison. Il est instruit et d'un commerce fort doux. Elie de Kertanguy^ que tu connais, ce me semble, est aussi à la Chênaie avec son neveu, enfant de quinze ans, dont il fait l'éducation. Je ne suis donc pas seul. Mon frère ne vient que rarement, à cause de ses occupations. Ce qui me manque le plus, c'est la force nécessaire pour travailler, et aussi le courage : écrire est pour moi un supplice que je fuis tant qu'il m'est possible. Et puis, il faut que je veille à des ouvriers assez nombreux. Le temps se passe comme cela et, à tout prendre, je ne vois pas ce que je pourrais souhaiter de mieux. Adieu, cher bon frère! tu sais avec quelle tendresse je te suis et te serai toujours dévoué.

1. Ancien élovc de la Chênaie, qui devait devenir neveu par alliance de Lamennais.

GGXIV

La Cheiiaif, 15 février 1836.

Il y a en effet bien longtemps, cher bon frère, que je n'avais reçu de tes nouvelles, et j'en attendais tous les jours. Je t'aurais rnoi-môme écrit plus tôt, si je n'avais pas oublié ton adresse. Au reste, je connais par expérience cette presse de Paris, et cette multitude d'occupations oisives, de distractions inévitables, de devoirs de société, comme on les appelle, qui ne laissent pas un moment de loisir ; aussi ton silence ne m'a-t-il pas le moins du monde étonné. Un précepteur tel que tu le voudrais me semble prodigieusement difficile à trouver. Je doute que Miesk?^ t'eût convenu. Il est poète, et grand poète, un peu inégal de caractère, et j'aurais de la peine à comprendre qu'il pût se plier aux monotones et pénibles fonctions d'instituteur, surtout près d'enfants encore très jeunes.

Je n'augure pas mieux que toi de l'avenir de cette pauvre Mme d'A... C'est une âme épuisée, éteinte à un degré effrayant. Il n'est pas probable que j'aie désormais la moindre relation avec elle, mais je dois dire que la personne dont tu m'avais parlé aussi a employé tous ses efforts pour l'empêcher de se jeter dans l'abîme, et qu'elle ne s'est décidée à la suivre que par une funeste idée de je ne sais quel faux honneur, et par la même crainte que celle qui le préoccupe.

1. Il s'agit poiil-ètrc de Mickiewicz. Cependant on a peine à comprendre que Denis Henoit ait jeté les yeux, pour <'es hunibles fonctions, sur un homme qui jouissjiit, dès lors, d'une célébrité voisine de la gloire.

M. de Vitrolles se loue beaucoup de Taide que tu lui prêtes. Je souhaite vraiment le succès de son affaire, mais je l'espère moins que lui. Et supposé même qu'en théorie son entreprise ne soit sujette à aucune objection solide, qu'elle offre à tout le monde les avantages qu'il s'en promet, il n'est pas aussi aisé qu'il s'en flatte de changer des habitudes générales. Enfin une réussite partielle serait déjà beaucoup, et, s'il l'obtient, j'en serai charmé.

Cet évêque de Vincennes ou d'Indiana était autrefois extrêmement lié avec mon frère et moi. Il se nomme Brute et il est de Rennes. Compris sous Bonaparte dans les affaires du pape, il fut obligé de quitter la France, et il s'en alla comme missionnaire en Amérique, d'où il m'écrivait de temps en temps, et toujours pour blâmer mes actes et mes paroles, car, ancien sulpicien, il ne jurait que parles hommes de sa congrégation. Avec un esprit inquiet, ardent jusqu'au fanatisme, je n'ai jamais connu personne qui fût plus dénué de raison. J'aurais bien désiré éviter sa visite, mais il ne m'a pas été possible. Sa conduite à mon égard est celle du dernier des misérables^. Prévenu par Montalembert des propos qu'il se permettait sur mon compte, je lui écrivis

1. Cette appréciation est aussi injuste que possible. Ami de jeunesse des deux frères Lamennais, Mgr Brute pouvait manquer de réserve et de discrétion dans les manifestations de son zèle, mais il porta jusqu'à la fin à Lamennais le plus véritable et le plus tendre intérêt. Celui-ci commet une autre erreur en disant que Mgr Brûlé avait été dans sa jeunesse obligé de quitter la France. Le saint missionnaire était parti très volontairement pour 1 Amérique.

la lettre dont jo joins ici copie, et je l'envoyai à MontaP, pour qu'il la lui fît remettre après l'avoir lue. Il Ta trouvée trop âpre et me l'a renvoyée. Elle contient en peu de mots le récit exact de ce qui s'est passé entre nous. Eussé-je dit ce qu'il me fait dire faussement, il serait encore infâme d'abuser de ma confiance pour me nuire et me décrier. Mais je me suis bien gardé, le connaissant, de lui donner cet avantage sur moi.

Ihest certain que mes convictions ont changé sur plusieurs points ; toutefois nul ne sait sur quels points ni à ({uel degré. Je ne dois compte à qui que ce soit de mes pensées internes, et nul n'a le droit de mettre ses conjectures à la place de mes aveux. Mais il ne faut demander ni vérité, ni charité, ni probité à la plupart des hommes, ni aux prêtres surtout, je m'en aperçois tous les jours plus.

J'attache assez peu d'importance au changement de ministère, s'il change en effet. Quels que soient les successeurs de ces gens-là, le système de gouvernement restera le même, parce que le système c'est le roi, et mieux encore la royauté. Qu'Henri V régnât demain, demain il ferait ce que fait Louis-Philippe. C'est une nécessité de position^. Je ne laisse pas toujours de croire à un meilleur avenir, à un véritable progrès social, amené lentement et à l'insu même de ceux qui y coopèrent, par le développement naturel des lois invincibles de l'humanité. Je

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