‹ Un Lamennais inconnuChapitre 54 sur 112 · Si tu connaissais le don de Dieu ! (Saint Jean, IV · texte numérisé non relu

Si tu connaissais le don de Dieu ! (Saint Jean, IV

Du T), à 10 licui-os (lu soir.

J'avais formé rna lottro, n'espérant plus en recevoir (le loi aujourdlmi. Que la Providence est bonne, mon frère, et qu'elle me le fait bien sentir en toi ! Voilà celte lettre que je n'attendais plus ;je l'ai relue deux fois ; je la relirais sans cesse, qu'elle me toucherait toujours davantage : elle a remué tout mon cœur, ce pauvre cœur épuisé de souffrances, et qui ne se ranime sur la terre que près du tien.

Mon frère, tu me crois meilleur et plus fort que je ne le suis ; il y a des douleurs qui m'abattent toujours. Juges-en par la lettres que voilà : c'est une de celles que j'avais supprimées. Je l'écrivais le même jour, et peut-être à la même heure que tu m'écrivais la tienne. Je te l'envoie, mon frère, pour te désabuser de l'idée que tu te fais de mon courage contre les peines de cette vie. Je te le dis dans toute la sincérité de mon àme, ma misère est si grande, je me sens si vide de tout bien, que je m'étonne qu'on puisse s'attacher à moi. Je pense que Dieu le permet pour ménager des secours à ma faiblesse. Aidons-nous l'un l'autre

à aller à lui. Que notre amitié n'ait rien d'humain, qu'elle ressemble dès ici-bas à cet amour inénarrable qui, à jamais, unira les élus du Seigneur dans son royaume éternel.

Je reverrai bientôt tes bons parents, nous parlerons de toi, et cela nous fera du bien à tous. Ton

projet pour cet été est charmant, mais il faut bénir d'avance la volonté du bon Dieu, s'il venait à échouer. Ne comptons pas sur la terre, elle n'est pas pour nous. Ma position pourra devenir un peu embarrassante ce printemps. J'aurai besoin de tes conseils sur un point fort délicat, et sur lequel je ne puis consulter que toi. Espérons que la Providence m'éclairera quand il en sera temps. Adieu, mon frère, mon bien-aimé ; oui, je me repose doucement sur l'amitié de mon frère, et tous deux ensemble nous nous reposerons sur le sein de notre bon Maître, au pied de sa croix qui nous a sauvés.

Paris, 7 février.

Oh ! oui, mon frère, nous ne pouvons plus être heureux ou malheureux isolément : tout est désormais commun entre nous ; nos cœurs se touchent par tous les points ; douleur ou joie, ce qui entre dans l'un passe dans l'autre aussitôt, ou pour mieux dire est senti de chacun de la même manière et au même instant. Ne sois pas inquiet de ma santé ; l'instant seul de la crise est dangereux^. Cet instant passé, ilne reste qu'une souffrance paisible, une certaine langueur triste, qui détache de cette vie et élève vers l'autre tous les désirs. Je ne saurais me plaire ici-bas ; je m'y trouve comme un étranger, mon âme aspire vers d'autres régions. Seulement, je demande à Dieu de me laisser reposer un

1. Lanicnnuis était sujet alors à des accès de fièvre "nerveuse.

peu sur \() cœur de luori lrèr<;, avaul (juo jo parlo : Diinillr inild, ut rcfri^vrcr prinsqnani (ihcain., et anipliiis non cro ^. Que sa volonté s'accomplisse néanmoins, et non pas la mienne !

Cher Denis, tu te trompes, la paix est de la terre aussi, pourvu ([u'on sache où la placer, l'écoute l'auteur du l Imitation : Tota pax nostra, in /i a c misera vita, potins in linmili su/fcrcntia poncncla qiiam in non sonticndo contraria -. La nature sent ce qui la i)lesse, elle le sentira toujours, l'ordre même l'exige ainsi ; mais, quand on se soumet pleinement, sans hésitation et sans réserve, quand on ne veut que ce que Dieu veut, où peut être le trouble ? Voilà le but où nous devons tendre, sans nous décourager, sans nous lasser jamais. Hélas ! ma plus grande peine est de m'en trouver encore si éloigné !

Mon frère, tu as prié pour moi, et ta prière aura sûrement attiré sur ton pauvre ami quelqu'une des grâces dont il a tant besoin. Ainsi se secourent et s'appuient deux chrétiens séparés l'un de l'autre. Sans doute ta présence m'eût bien consolé, mais celui qui sait bien mieux que nous ce qui nous est bon m'en a privé : Ita, Pater, quoniam sic fuit placitum antc tc'^.

Que te dirai-je de Mme de L... ? 11 y a en elle quelque chose d'incompréhensible pour moi. Prions pour cette pauvre âme ; elle a de belles et nobles quali-

1. Donnoz-inoi quelque relâche, afin que je reprenne des forces, avant que je m'en aille et ne sois plus. (Ps. XXXVIIl. l't.)

'2. Tonte notre paix, en cette misérable vie. doit consister plutôt à souH'rir humblement qu'à ne sentir rien de contraire.

3. Oui, mon Père, parce qu il vous a plu ainsi. (Matth., XI, 2(».)

tés. Que lui manque-t-il ? Ce que Dieu lui donnera, si elle sait le désirer, et si elle le demande comme il faut demander pour obtenir.

Mon frère, que j'aime à répéter ce nom! mon bon frère, nous nous reverrons, ici premièrement, et puis toujours, toujours dans un monde meilleur. Ménagetoi, je t'en conjure; tu es plus moi-même que moi. Surtout fais chaque jour quelque progrès dans la piété, dans l'amour de notre divin Maître. Je te le demande en son nom. Adieu, mon frère.

Paris, 8 février.

Mon frère, je ne sais pas encore ce que Dieu veut me faire entendre, mais sans doute il a des desseins cachés. Il enlève les uns, il afflige les autres. Il sort de moi quelque chose qui fait mal à tous mes amis. Je sens ce que tu as souffert, je sens qu'elle ' souffre. Pourquoi ne suis-je pas le seul à souffrir ? Je serais heureux alors ; car la souffrance m'est bonne quand elle ne tombe que sur moi.

— L'homme, né de la femme, vit peu de jours, et il est rassasié d'angoisses, — disait Job il y a quatre raille ans : cela n'a pas cessé d'être vrai depuis ce temps-là. Mais ensuite il est venu, le véritable Homme de douleurs, dont Job n'était que la figure ; il est venu, (ït il a dit : Heureux ceux qui pleurent ! Que nous fautil de plus ? Toute consolation est dans ce mot prononcé

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