‹ Un Lamennais inconnuChapitre 55 sur 112 · Mme de Lacan · texte numérisé non relu

Mme de Lacan

siii' la Ici r<; pai' (^clui (|iii descendait du ciel jxmr la sauver.

Je conçois ce que tu nie dis, mon frère, mais songe à la dif(i('ulté de ma position. Je ne puis pas llatter une imagination qui s'égare. Le sen Ument qu'on inede- // flij mande, je devrais l'étouffer si je l'avais. Qu'est-ce ' ^

qu'une amitié sans partage, et en qui veut-on la trouver ? Je lui ai dit <|ue l'attachement que j'avais pour elle était entier, comme celui qu(; j'avais pour toi ; ({ue puis-je dire de plus ? Encore ces deux attachements ne sauraient-ils être de même nature, et j'ai dû le dire aussi. Est-il possible de ne pas comprendre combien le premier exige de réserve, combien l'expression même en doit être différente, combien il doit être modifié par ce respect délicat qui interdit presque tout ce qui ressemblerait à l'abandon ? Je me le représente comme quelque chose de doux, à la vérité, mais en même temps de "grave et de saint. Si ce n'est pas cela, tout est fini ; et je romprais plutôt mille fois que de dépasser ces limites. Mais il ne sera pas nécessaire d'en venir là. J'espère que peu à peu, le calme renaissant, cette sensibilité ombrageuse qui nous peine prendra un caractère plus religieux, plus élevé, et dès lors moins exclusif. 11 me tarde de causer avec toi de tout

cela.

L'ami, l'enfant que j'ai perdu n'est pas ce missionnaire d'Aniéri(pie dont tu parles^. Je ne t'avais dit qu un mot du premiel*. Je te raconterai un jour son

1. Mgr Brillé, un ami de jeuncBsc do Lamonnals, dont il sera question j)lus loin.

histoire. Pauvre enfant ! tu l'aurais aimé : il était si bon, si tendre, si plein d'innocence et de candeur ! 11 a porté trois ans une croix bien rude ^ : aussi Dieu a-t-il abrégé l'épreuve. Mon frère, nous le rejoindrons : He is gone a Utile hefore us.

Mon frère, il faut que la foi retrempe nos âmes, elles sont trop faibles. Le trouble ne devrait jamais atteindre le chrétien. jNIourons à nous-mêmes, et nous goûterons la paix. Qui cherche son âme la perdra. Dieu seul ! Dieu seul !

Paris, H février 1819.

Prends courage, mon pauvre frère, ne te dépite point contre toi-même ; si nos misères sont grandes, la miséricorde de Dieu l'est encore plus. Il faut apprendre à s^e supporter avec patience, et ne pas s'observer trop curieusement ; fixons nos regards sur Dieu plus que sur nous. Regardons le but où nous tendons, sans trop nous embarrasser de ce qui se passe à nos pieds ; c'est le moyen d'avancer plus vite. Il peut y avoir un certain désir de perfection qui est inquiet et dont la source est moins dans la grâce que dans la nature. Ao/j in coinmotione Dominas^ . Le Seigneur est dans la paix, parce qu'il est lui-même cette paix ; et quand nous la trouvons en nous, elle est le signe de sa présence; elle accompagne presque toujours ses secrètes opérations. — Nous

1. Les parents de Henry Moorman s'étaient opposés avec obstination à sa conversion au catholicisme.

2. Le Seigneur n est pas dans le trouble. (III, Rois, XIX, 11.)

aimerions ù nous voir l)i<;n haut ])our nous admirer, pour nous reposer ennous-mômes ; et, tout au ecjntraire, il n'y a de repos que dans le sentiment de notre bassesse, dans une conviction profonde de notre impuissance, et dans un lmml)le abandon entre les mains de Celui de qui nous attendons tout, et qui ne nous refusera rien de ce qui nous est nécessaire. Allons à lui avec la confiance et l'ingénuité de l'amour, comme de petits enfants se jettent dans le sein de leur mère, sans trouble pour le passé, sans défiance pour l'avenir, avec une humilité calme et douce. Sinite parvulos vcnire ad mc\ Je dis ces choses pour moi, mon frère, autant que pour toi. Si tu savais comme je suis faible et comme tes louanges m'humilient! J'y vois ce que je devrais être et ce que je ne suis pas. Cher Denis, que Dieu ait pitié de ton pauvre frère! Je me joindrai à toi dans les vœux que tu lui adresses pour Samuel ^.

J'aime tous tes amis, et d'autant plus que tu les aimes et qu'ils t'aiment davantage. Mon bonheur sur la terre n'est pas en moi, il est en ceux qui me sont chers. Je ne voudrais point ne pas souffrir ; mais, quand mes amis souffrent, je n'ai pas de force pour me consoler. Mme de L...-^est mieux. Ecris-lui, je suis persuadé que tes lettres la toucheront. Je ne concevrais pas le contraire. Que de choses nous aurions ta nous dire sur cela! Si la Providence permettait que je te revisse au commencement du mois prochain, ce serait un grand

1. Laissez los potils enranls venir à moi. (Marc, X, 1'».) •2. Il s agit de Samuel Daiiiierv. lami de Denis Heiioit. 3. Mme de Lacan.

soulagement pour moi ; mais il ne faut rien désirer avec trop d'ardeur, pas même ce qui uous paraît un bien, à moins que ce ne soit le souverain bien, qui est Dieu. Mon âme languit dans une sorte d'abattement dont elle devrait peut-être s'efforcer davantage de sortir. Tout ce que je vois me semble un rêve triste ; j'attends le réveil. Cependant le temps passe, ce temps qui ne nous est pas donné en vain. A des années coupables se vont joindre des jours stériles, dont il me sera demandé compte, et bientôt peut-être'... Mon Dieu, ne m'abandonnez pas! Mon Dieu, ayez pitié de votre pauvre créature !

Ecris-moi le plus que tu pourras. Des lettres supprimées, l'une me concernait, tu l'as reçue depuis. Il valait mieux, je crois, ne pas t'envoyer l'autre. Sois bien sûr que je n'ai rien, rien au monde de caché pour toi ; et où le cacherais-je ? Quel est le coin de mon cœur où tu ne sois pas ?

Adieu, mon frère.

Paris, samedi.

Je ne t'ai pas écrit hier, et je ne t'écrirai aujourd'hui que bien peu de lignes. Je viens de recevoir une lettre de Londres, où Ion me donne quelques détails sur la mort de Henry. Je l'ai lue avec assez de calme. La plaie

1. Co langage, que l'on pourrait rapprocher do certains aveux laits à M. Carron et à l'abbé Tevsserre, indicjue assez tlairenient que la jeunesse de Lamennais n'avait pas été sans orages.

était déjà faite ; elle ne saurait non plus se fermer jamais. Je bénis Dieu d'avoir enlevé de ee monde ce ch<'r enfant. Il méritait sans doute que son épreuve fût abrégée. Quebpies jours de larmes, et le voilà qui repose à jamais sur le sein de son Père. Pour moi, je traîne ici-bas une vie mutilée. Qu'importf?? fta, Pater, (luoniam sic fiât placituw antc te^ . Prie pour ton frère, il en a besoin. Il y a sur son âme comme un poids de douleur, qu'elle cherche à soulever et qui retombe toujours. C'est la croix qu'il faut porter à la suite de Jésus. Je m'unis à son agonie, à ses inexprimables angoisses, à cette tristesse de mort qui précéda sa passion et qui la contenait tout entière : Tristis est anima mea usque admortem'^. Adieu, Denis; adieu, mon frère !

Paris, l'i février.

Tu as dû recevoir, il y a quelques jours, une lettre de Mme de L... Réponds-lui, situ ne l'as déjà fait. Je suis beaucoup plus content d'elle ; son esprit se calme peu à peu. Elle ne tardera pas à redevenir ce qu'elle était pour toi. Il reste encore quelques légers nuages ; le temps les dissipera bientôt, et je n'aurai plus la douleur de vous causer involontairement de la peine à tous deux. Les chagrins de divers genres que j'ai éprouvés

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