Voici que je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté
(Ps. xxxix, 8, y.).
en ce moment, car la crise peut venir tous les jours. Il faut bien être ici quand elle aura lieu, afin de ne pas manquer, si elle s'offrait, l'occasion d'être utile ; il faut y être encore à cause de M. Garron, qui peut alors avoir besoin de moi. Si le mouvement s'arrêtait un peu, et que l'époque décisive parût s'éloigner de quelques mois, j'aurais envie d'aller eu Bretagne. Je prendrais la route d'Angers, où je passerais avec toi un certain temps. Peut-être, à ton tour, j^ourrais-tu venir me rejoindre chez moi à la campagne. Pour le moment, je sens très bien que tu ne peux pas quitter ta pauvre tante. Je suis moi-même embarrassé comment quitter Mme de L... Dans les circonstances où elle se trouve, elle a une sorte de besoin de moi. Sa destinée est en suspens, et je puis contribuer peut-être à la fixer de la seule manière que la raison approuve. Le devoir me retient donc, et ce devoir-là, tu peux être sûr que je le remplirai. Sur l'objet dont tu me parles, j'ai dit, je crois, tout ce que je pouvais te dire. J'ai cherché à dissiper tout ce qui n'était qu'illusion, et elle n'en doit que plus compter sur l'attachement réel qu'en toute occasion elle trouvera en moi. Mais tu sens bien que, même en lui donnant cette assurance, le passé m'obligeait de prévoir l'avenir. Je ne puis pas m'expliquer davantage; tu me comprendras, cela suffit.
La nouvelle et longue séparation qui semblait se préparer à ton retour ici devient chaque j<Hir plus improbable. Nous en avons pourtant souffert d'avance. L'homme ne sait ici-bas ni ce qu'il doit craindre ni ce qu'il doit espérer. Tout mon bonheur sur la terre
serait d'y passer près de toi les jours (|ije Dieu nrv d(;stiiie encore; mais cela n'ari'ivera pas. Celte vie serait trop douce. Que deviendrait la croix ? Je t'avais écrit quelques lign<îs de consolation pour Mme de C... ; tu me redemandes autre chose. Je ferai tout ce (pu- tu voudras; dis-moi seulement ce que tu désires, je ne le vois pas bien. Adieu, mon Denis, mon tendi'e frère; je SUIS épuisé de lassitude; adieu, je. t'emhi'asse de tout mon cœur. Je vais me coucher ; mais auparavant je prierai pour loi; mon sommeil en sera plus doux.
Paris, 21 février, 11 heures du soir.
Ma journée a été bien fatigante, mon pauvre frère, toute pleine de visites depuis 8 heures du matin ; et puis, j'ai été obligé d'aller dîner dehors; et voilà que je rentre sans avoir pu encore dire mon bréviaire : ma Bi.'^.-^santé souffre de ce genre de vie; j'aurais vraiment besoin de repos. En attendant que Dieu m'en donne, il me ménage dans tes lettres une consolatio.i bien douce. Je reçois en ce moment le numéro 7, écrit à 2 heures de la nuit; c'est trop aussi, mon frère; je veux absolument que tu renonces à ces longues veilles, qui finiraient certainement par altérer ta santé. Tu dois sentir combien cette inquiétude est cruelle pour moi. Mon cœur (traint tout, en même temps que ma volonté se résigne à tout. Aie soin de ce qui m'est si cher, conserve-moi l'ami que le ciel m'a donné. Et quant à ce ((ui me re-
garde, sois tranquille ; mon temps n'est pas venu. Lorsqu'il viendra, tu recevras d'en haut la force qui te sera nécessaire.
Je souffre beaucoup, cela est vrai ; mais il est si bon de souffrir! Je ne demande à Dieu que la croix avec la grâce de la bien porter, car jusqu'ici je la traîne plutôt que je ne la porte, et c'est pour moi un grand sujet de m'humilier et de trembler. Que je mérite peu, mon Denis, d'être aimé comme tu m'aimes ! N'oublie pas au moins à quelle pauvre et misérable créature tu prodigues ton affection, et par ce que tu lui accordes, juge de l'amour que tu dois à Dieu. Ce qui me touche le plus en toi, c'est de te voir t'élever vers lui, t'occuper de lui plaire, et consacrer à son service cette vie qui lui appartient. Que ton âme tout entière, que tout ton être soit à Jésus, comme il a voulu être tout à toi ; entre avec lui dans cette union intime, inénarrable, qui faisait dire à l'Epouse, figure du vrai chrétien : Dilectfts meus inilu, et ego illi ^ . Va le trouver, ce Sauveur, ce divin Epoux, ce bien-aimé, à la table sainte, où son amour nous appelle d'une voix si puissante et si tendre : Desidcrio dcsideravi hoc Pascha Dianducarc vobiscum ^. Oh ! quand pourrons-nous parler de lui ensemble, nous exciter mutuellement à l'aimer? Quand il voudra. Il sait mieux que nous ce qui nous convient.
Je n'ose former aucun projet ni embrasser aucune espérance ; celle que tu m'offres en perspective serait