Notre convorsation est dans le ciel. (Philipp
2. 11 s'agit de riiistallation à Angers de rétablissement de l'abbé Garron. Lamennais se proposait d'y suivre le vénérable ecclésiastique, ce qui l'aurait rapproché de Denis Benoit.
c'est toujours un bien d'espérer. J'en puis jouir demain, et quelques jours encore; et si la réalité nous échappe, il nous restera la résignation et quelque nouvelle espérance, ou en tout cas la dernière et la plus douce de toutes, parce qu'elle est la seule qui ne trompe pas.
J'ai vu tes bons parents cet après-midi, mais seulement quelques minutes : ils sortaient pour dîner en ville. Ta sœur m'a fait des reproches très aimables sur mon absence, dont elle a bien voulu s'apercevoir. M. Benoît doit venir chez moi vendredi matin avec un protestant qui paraît être dans un état de doute et chercher de bonne foi la vérité. Prie pour lui ; car la prière est la meilleure des controverses. Petite et accipietis ; pulsate et aperietur vohis ',
Je crois déjà t'avoir dit que ce n'est pas à Gernay que j'ai passé trois jours, mais au Val-aux-Loups ^, ancienne maison de campagne de Chateaubriand, qui appartient aujourd'hui au vicomte de Montmorency. J'y ai eu bien froid, je t'assure, quoique je fusse presque toujours au coin du feu. J'aimerais à me promener avec toi ; seul, je ne me promène guère, je n'en ai pas le temps. J'étais là pour faire un article qu'on me demandait depuis longtemps. Dieu merci, j'en suis
1. Demandez et vous recevrez ; frappez et il vous sera ouvert. (Matth., Yll, 7.)
2. Cernay est une localité située à peu de distance de Paris, dans laquelle Mme de Lacan possédait une maison de campag^ne. Le Val-aux-Loups, belle propriété située à deux kilomètres de Sceaux, appartient aujourd'hui à M, le duc de La Rochefoucauld. On voit encore, au milieu dun parc superbe, la petite maison qui fut habitée, pendant plusieurs années, par Chateaubriand, et dans laquelle il com])osa, dit-on, plusieurs de ses ouvrages, en particulier les Martyrs.
quitte ; mais ce sera pour recommencer. Il n'y a (|ue l'éternité qui ne recommence pas, et c'est parce qu'eUe ne finit ])()iiit ; vaste présent, dont nul jamais ne trouvera les limites. Or donc, j'ai écrit, tellement quellement, cincj ou six pauvres pages sur les missions. Si tu avais par hasard quelque curiosité de les lire, elles seront, je pense, dans la vingt-quatrième livraison du Conservateur. Je partage la peine que te causera ta séparation de Mme de G... Je te plains et je la plains. Tu me parleras d'elle ; mais parler d'elle, ce n'est pas lui parler ; et la réponse te manquera toujours. Cher ami, que je voudrais rassembler autour de toi tout ce que tu aimes ! Près de toi, loin de toi, je serais heureux si tu l'étais. Je ne puis l'être que comme cela ; tu le sais bien, n'est-ce pas ? Adieu, mon Denis, mon frère bienaimé, je prierai demain pour toi au saint autel comme tu me le recommandes. Hélas ! il n'était pas nécessaire de me le recommander.
Paris, 10 mars.
Je te crois de retour du voyage que tu as fait à la Motte, mon hjilojfrère; que ne puis-je en dire autant du ^ voyage que tu fais à Angers ! Gela viendra, il faut l'espérer. En attendant, voici une nouvelle qui te fera plaisir, je crois, mais qui doit, comme tu le verras, rester entre nous. Samuel m'a fait demander par Mme de L... la permission de me venir voir. Prie le bon Dieu de donner quelque eflicacité à mes paroles.
Nous ne pouvons compter que sur lui. L'homme ne peut rien, absolument rien, et il y a tant à faire encore !
Ce pauvre jeune homme disait : (( Il ne me fera pas de sermons, au moins. » Hélas! si, je lui en ferai, mais avec tant de ménagement, de douceur et de discrétion, qu'il ne s'en offensera pas, j'espère. Ce qui ne produirait rien dans le moment peut plus tard porter ses fruits. Nous ne devons rien négliger ; un seul mot resté dans le cœur peut y devenir un germe de salut.
A quelle distance d'Angers est ton vieux couvent de la Beaumette ? Quelqu'un l'habite-t-il encore ? De quel ordre étaient les religieux ? Partout en Europe autrefois on trouvait de ces lieux d'asile, de ces oasis de la société, où les cœurs faibles, les âmes fatiguées venaient goûter un peu de repos ^. Aujourd'hui on leur dit : « Le désert est devant vous, marchez; « et cela s'appelle, je crois, de la philanthropie.
Les affaires qui t'occupent sont, en effet, bien fastidieuses. Je te plaindrais de t'y appliquer, si ce n'était pas un devoir pour toi. Le reste, après tout, est-il moins vain ? Omnia vanitas, oui, tout ; prœter amare Deuni et un soli servire"^. Je conçois l'impression que font sur toi ces pensées, ces prévoyances, ces espérances et ces craintes de toute ta vie, qui passent sous tes yeux comme des ombres et comme le simulacre de
1, C'est lu l'idée que les g-ens du monde se font de la population des couvents. Lamennais, alors prêtre fidèle, aurait dû savoir que les cloîtres n'abritent pas seulement des « cœurs faibles et des âines fatiguées ».
2. Tout est vanité.... excepté aimer Dieu et le servir lui seul. {Imitation de Jésus-Christ.)
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colto vie même qui n'est plus. Joies, soucis, plaisirs, peines, que clemeure-t-il de tout cela ? Rien. Ce <jui est de la terre s'évanouit à l'entrée du tombeau : Vapor ad modicum parcns K Cet homme s'en est allé seul avec sa conscien(;<; : où ? Voilà toute la question.
Je verrai vendredi M. Benoît. Peut-être saurai-je ce jour-là où en sont nos espérances et l'épocjue présumée de ton retour. Pour me distraire de mes désirs, je te transcrirai ici une petite prière à l'ange gardien, que je fV, J~ ils en Angleterre, n'ayant point de livres où il s'en trouvât :
Ciistos tnei cœlestis, an^cle queni loties peccatis contristavi, loties fu^avi sceleribus, ne me, quœso, descras in periculis, ne sinas me inermem liiœqne protcctionis nudatum auxilio adversiis versutum œqae ac ferocçm inimicum luctari. Sed mihisemper beni^nus attende : meam luis menlem, suavissime susurrans, robora consiliis, cor meiim languens et prœ amoris defectii pxne jam cmor~ luum refocilla, et igné qiio tu ardes dulciler accende, ut, cum ex hac tœdiosa vila brevimigraçero, vitam œternam merear consequi, et in tua omniumque angelorum socielaie gloriosa, Jesum perenniler videre, amare, laudarc, bcnedicere. Amen ~.
Adieu, mon frère chéri.
1. C'est une vapeur qui parait pour peu de temps. (Jaccpies, IV, 15.)
2. « O auge, uioii gardien céleste, que mes péchés ont tant de fois centriste, que mes crimes ont tant de lois mis en fuite, je vous en supplie, ne m'abandonnez pas dans le péril : ne me prive/ pas de votre protection et de votre secours pendant que je combats contre leiuiemi astucieux et cruel. Mais assistez-moi toujours avec bonté ; parlez suavement à mon âme. fortifiez-la par vos conseils ; relevez et guérissez nuui r<rur languissant et déjà proche de la mort faute d'amour ; allumez-y doucement le
Paris, 1819.
Je sors, mon ami, de chez M. de la Bouillerie ^ , où j'ai dîné avec ton bon père ; nous nous sommes rapprochés quelques moments à plusieurs fois, mais on nous
feu dont vous brûlez, afin qu'au sortir de cette vie courte et misérable je mérite d'obtenir la vie éternelle, afin de voir, d'aimer, de louer et de bénir à jamais Jésus-Christ avec vous et avec tous les chœurs glorieux des esprits célestes. »
A la suite de ces lignes, d'une si douce et pénétrante piété, on lira avec intérêt une autre prière inédile, composée par Lamennais en 1820, et que j'ai trouvée dans les archives des Frères de Ploërmel. Il l'avait intitulée : Prière à Jésus-Christ dans le Très Saint-Sacrement :
« Me voici, jnon Dieu, devant le tabernacle où est enfermé le mystère divin de votre corps et de votre sang, dans l'adorable Sacrement de votre amour. Quand je pense, ô mon bon Jésus, ô mon Sauveur, ô mon Maître, à l'incompréhensible bonté qui vous a fait descendre du ciel, et voiler sous les apparences méprisables d'un peu de pain l'éclat de votre majesté souveraine, pour vous rapprocher de votre pauvre créature, je succombe sous les sentiments qui se pressent en foule dans mon ànie. Je voudrais vous louer, ô mon Dieu, et je ne trouve point de paroles pour vous louer dignement ; je voudrais vous aimer d'un amour proportionné à votre amour ; et après s'être épuisé en inutiles efforts, mon cœur ne fait qu'avouer son impuissance. Que feraije donc, ô mou Seigneur .' Ah ! voici ce que je ferai :
Je dirai à mon Jésus, à mon bien-aimé : « Vous voyez ma faiblesse, mais vous voyez aussi nion désir : que l'un supplée à l'autre. Je ne puis rien vous offrir de moi-même : mais je vous offre les hommages des saints ; je vous offre l'amour des anges et l'inexprimable dilection de votre divine Mère : je vous offre vous-même à vous-même : je m'unis aux sentiments infinis, éternels, qui lient le Père au Fils, le Fils à lEsprit dans une indissoluble unité. Seigneur, Seigneur ! Recevez dans votre miséricorde cette offrande de votre pauvre créature, .\insi soit-il ! »
1. Lamennais eut plus tard de pénibles démêlés avec ce personnage, à propos d affaires de librairie.
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a toujours s<''j)ar(';s. 11 ma dit qiH'l((iif'S mots ilr. co <jui io rco^ardo. Jo regrott(; do n avoir ])ii lui dcrriafidcr ({uaud il présumait (juo ton retour pourrait avoir lieu; peut-être l'ignorc-l-il encore. <^)ue tu dois de grâees à Dieu, mon frère, de t'avoir donné de si bons parents! Unissons-nous pour les bien aimer, car les parents de n)on frère sont sûrement aussi mes parents.
J'irai demain jeudi au Val-aux-Loups, ancienne campagne de Chateaubriand, et n'en reviendrai que samedi, ce qui me forcera de passer trois grands jours sans l'écrire, mais non pas sans penser à toi, sans prier pour toi. J'ai besoin de cette petite retraite pour faire un article qu'on me demande depuis longtemps au Conservateur. Ici on ne me laisse pas une minute. M. de Bonald me R àj grondait ce soir de ce que je ne travaillais pas à mon deuxième volume, mais qu'y puis-je ? Ce sont d'autres devoirs c{ui m'en empêchent. Quelque inutile que soit ma vie, je ne la perds pas en amusements.
Dieu soit loué de l'effet qu'a produit ma lettre à Mme de G... ! Cet effet vient de Lui seul, car il n'y a que Lui qui console et calme notre pauvre cœur. Ne doute pas que je n'aime tout ce qui t'est cher. J'aime ta sœur d'adoption, j'aime ton Samuel, et je partage la peine que te cause son éloignement des })remiers devoirs ({ui nous sont imposés. Espérons qu'il reviendra. Quel- (juefois je voudrais l'aller voir; et puis je pense que ' cela produirait peut-être un mauvais effet, à cause de ses dispositions peu favorables à mon égard. Un peu de zèle ne suffit pas, et le bien même, pour être vraiment l)ien, doit être fait avec discrétion. Sois tranquille sur
tes lettres, rien ne sera su de ce que tu me marques; c'est comme si nous causions, et nous ne causons pas pour les autres.
Je te remercie d'aimer mon Henry ; voilà que mon cœur se trouble d'avoir seulement prononcé son nom. Il ne reste donc que cela de lui sur la terre ! Aimable jeune homme! Au moins tant que je serai sur cette terre, ce nom qui me rappelle tant de doux et tristes souvenirs vivra au fond d'un cœur qui te fut si tendrement dévoué. J'espérais, je devais le précéder ; Dieu ne l'a pas voulu : « Ita, Pater, quia sic fuit placitum ante te ^ . )) Mon frère, mon second Henry, je neveux pas t'affliger, mais laisse-moi croire, laisse-moi me flatter que l'ordre de la nature ne sera pas troublé une seconde fois.
Je me réjouis de tout ce qu'il y a de défiance de toimême etd'humilité dans tes sentiments. Toute notre force est de nous sentir faibles ; seulement je te voudrais un peu plus de confiance en Dieu, d'abandon filial, de repos, d'amour et d'espérance. S'il nous fallait compter sur nous-mêmes, nous ne pourrions jamais être assez inquiets. Mais nous avons un bon père; il ne nous délaissera pas: (i. Non relinquam vos orphanos ; veniaui advos'^. y> Je te laisse goûter ces paroles divines. Ouvre ton cœur à la paix, à cette humble et ravissante paix, dernier don du Sauveur Jésus. « Pacem rclinquo i'ohis, paccin meam do vobis; non quomodo mundus dat, ego do
1. Oui, mon Père, parce qu'il vous a plu qu'il en fût ainsi. (Matth. XI, 26.)
2. Je ne vous laisserai point orphelins; je viendrai à vous. (Jean, XIV, 18.)
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vohis. Xon liirhftiir cor K'cslrinn, ikuikc j'ovniiilcl^ . s) Mon frèro, (jirajoiitor à fola'.' Adieu, Donis, adioji ! Jo mets ici tout iriori cd'iir.
XXVIT
Je n'ai pas reçu de l<'s nouvelles iiier ni aujourd'hui, mon l)on frère, et j'en suis tout triste. J'ai peur que ta santé ne souffre de l'excès de travail et de la continuité des veilles. Tu es encore dans l'Age où Ton a besoin d(; plus de ménagements. Quand on a forcé la nature, elle prend sa revanche et nous condamne, ainsi que je l'ai moi-même éprouvé, à une longue et triste inaction. Ne (juid nimis^, c'est le conseil de la sagesse et la recommandation de l'amitié.
Je vis hier ton pauvre Samuel ; Mme de Lacan me l'amena. Ils ne restèrent qu'une demi-heure, et l'on ne parla que de choses indifférentes, du froid et du chaud, de littérature; pas un mot de ce qui nous intéresse si vivement. J'étais, je t'assure, bien distrait, et il dut y paraître. Ma pensée n'était guère à ce que je disais ni à ce qu'on me disait. Cette contrainte est à la fois fâcheuse et pénible, mais on n'est point maître de ne pas l'éprouver. Espérons que ce ne sera pas un obstacle aux desseins de la Providence.
Si les projets de ton bon père se réalisaient, le moment 011 nous nous reverrons devrait être bien près. Oh ! si h's
1. Je vous laisso la paix, jo V(his doiiiio ma paix ; je ne vour. la donne pas comme le monde la donne. Que voire cu-ui' ne se Irouhle pas cl ne eraig-ne jxtint. (.Jean, .\1\', '11.)