‹ Un Lamennais inconnuChapitre 71 sur 112 · Apprenez-uous à prier. (Luc, XI · texte numérisé non relu

Apprenez-uous à prier. (Luc, XI

aggrave nos fautes et ne les répare pas. Le désir de la perfection, pour être parfait lui-même, doit être paisible. Placés au pied de la montagne qu'il nous est ordonné de gravir, nous levons les yeux et nous nous effrayons d'être encore si loin du sommet, mais nous dit-on de l'atteindre sur-le-champ? Tout ce qu'on nous demande, c'est un premier pas; et après celui-ci, un second; et encore nous promet-on qu'une main toute-puissante nous soutiendi'a....

Paris, 13 mars»

Chacune de mes journées, mon bon frère, est comme un naufrage, d'où je puis à peine sauver quelques débris. Il me tarde bien que nous sachions à quoi nous en tenir sur les événements politiques, pour me faire, s'il est possible, un genre de vie qui me laisse au moins quelques heures de travail. On m'engage en ce moment à réimprimer mes Réflexions sur l'état de l'Eglise \ suivies de Mélanges qui se composeraient d'anciens articles fournis aux journaux, des articles insérés dans le Conservateur, et de quelques pensées détachées qu'on ne juge pas tout à fait dépourvues d'agrément et d'utilité. Le tout formerait un volume d'environ quatre cents pages. Il me faudrait trois ou quatre semaines pour mettre ce fatras en ordre et pré-

1. Il s'agit des Réflexions sur Vélat de V Eglise en France pendant le dix-huilième siècle el sur sa situation actuelle, opuscule composé avec la collaboration do l'abbé Jean-Mario do la Mennais, et publié pour la première l'ois eu 1808.

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parer ce (jue je serais obligé d'y ajoiitei-. J«- voudrais bien être à mAme de te consulter sur tout cela.

Cher ami, si ce n'était le peu de bien qu'ont pu pi'oduire mes ouvrages, qu<; je serais JK.'ureux d(î n'avoir jamais écrit! Au moins ne me suis-je pas abusé sur cela. La célébrité mepai'iil toujours ce qu'elle est réellement, un fardeau, et non pas seulement une chose vaine. Que de fois, en lisant les moralistes et les poètes, jeune encore, je me suis applaudi de ma douce obscurité ! J'éprouvais un vrai bonheur de me savoir inconnu, je me trouvais comme plus k l'aise dans la vie. Seul, au milieu de nos forêts, mon imagination les peuplait d'êtres fantastiques ; elle animait cette agreste et sauvage nature et se créait un monde à son gré. Heureux temps, il n'est plus, il ne saurait plus être jamais ! Pour jamais, j'ai quitté ce sentier que Virgile me faisait aimer, et après lequel je soupire encore : At secretum itcr et ncscia fallere vita ^ .

La Providence a eu d'autres desseins, et maintenant je ne dois plus que fermer les yeux et marcher dans la route si différente qu'elle ouvre devant moi. Dieu seul! Pardonne-moi ce verbiage, mon frère ; ce n'est qu'à toi que je parle ainsi ; et quel autre que toi me comprendrait ?

Adieu, prie pour ton pauvre frère.

Paris, i5 mars.

Je reçois, mon frère, ta lettre de jeudi, nuniér(^ 21. J'ai

1. J'aime les sentiers cachés et une vie éloignée de tout mensonge. C^-h^,-^ j.^'c- A, WW..»t. . jU A.,.4^ K^C '

VU ce matin tes bons parents; cela, m'a fait du bien, je suis revenu moins triste. Prosper '' m'a fait espérer que tu reviendras bientôt, d'où j'infère que les arrangements dont il s'agissait s'avancent; je n'ai pas voulu en parler, de peur d'être indiscret. Les gens qui ouvrent nos lettres le sont beaucoup plus, ce me semble, et bien en pure perte. Que peuvent-ils apprendre? Nous parlons une langue qu'ils n'entendent pas. Dieu, religion, conscience, amitié, délicatesse, tous ces mots-là ne leur sontils pas inconnus?

Messieurs les espions, de grâce, ne dérangez pas notre correspondance ; je vais vous dire une bonne fois tout ce que aous y trouverez : que j'aime mon frère de tout mon cœur, qu'il mainie de même, que nous désirons vivement nous revoir, pour oublier ensemble ce triste monde et travailler à nous rejoindre en celui où il n'y a ni police ni révolutions. Vous voyez bien, j'espère, que ce n'est pas là conspirer, et celui qui vous paie n'a sûrement pas de prétentions sur le ciel, unique objet de notre ambition. Cette ambition vous paraît bien ridicule, n'est-ce pas? Eh bien, peu nous inqDorte ! Nous mettons nos lettres sous la protection de votre mépris.

Je t'écris ce mot à la hâte. Je fais de

mon temps ce que fit le chien du dîner de son maître : le voyant pillé, il en prit sa part. La mienne est bien petite. On ne me laisse que mon coeur, et il est à toi.

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