L'abbô ,I(îiin-Mari
86 UiN LAMENNAIS iNCOiNNlJ
Elle n'a rien de fixe, elle peut te manquer demain, et certainement il viendra un jour où elle ne sera plus qu'un souvenir de la terre, c'est-à-dire moins que rien. Tout ce qui ne passe pas au delà du tombeau n'est que vanité, tout ce qui finit n'est qu'un songe rapide. Approche-toi donc de Dieu par ta pensée, par ton amour, par l'usage des sacrements, qui te donneront la force d'être heureux ici-bas, sans danger pour ton bonheur à venir, qui doit toujours être le but principal de ta vie, et l'âme, pour ainsi dire, de ta félicité présente.
Je te prie de me faire venir de Francfort trente livres (, U^ de graines d'épicéas et cinq livres de graines de mélè-
t^ zes. Ce sont de beaux arbres, et qui réussissent
j^^9* très bien dans nos pays. Adieu, cher bon frère, je
^ *^ q t'aime et t'embrasse avec une tendresse qui ne s'affai-
• , (î( il blira jamais.
V A la Chênaie, le 17 décembre, l {) » l
Nous voilà donc, mon frère, encore plus séparés. L'absence de ceux qu'on aime forme une portion de ce grand sacrifice qu'on appelle la vie. On voudrait se reposer l'un sur l'autre, à cause de la douceur qu'on y^ trouve. Dieu nous ôte cet appui ; il blesse notre cœur, afin qu'il aille chercher en lui sa consolation. Il prend à tâche, en quelque sorte, de nous dégoûter de la terre, où nos désirs tendent à se fixer. C'est un des soins les plus touchants de son admirable Providence, et je ne reconnais nulle part plus clairement la boulé de notre
Père céleste, que dans les peines et épreuves qu'il nous envoie ! C'est sa main miséricordieuse qui te conduit en ce moment à l'extrémité de l'Italie'; c'est elle qui me ramène dans ma solitude, loin de ce qui m'est cher, pour accomplir en silence et non sans beaucoup d'angoisses l'œuvre dont je suis chargé. Reconnaissons la croix, et sachons la porter. Nous ne le pourrions pas de nous-mêmes, mais nous pouvons tout en celui qui nous fortifie.
Je ne sais combien il te faudra de temps pour te rendre à Naples. Ce doit être, en cette saison surtout, un voyage fatigant. Je suis fâché de ne t'avoir pas remis deux ou trois exemplaires de V Essai ; tu aurais pu les donner. Au reste, les Italiens en ont une traduction, et même deux, s'il est vrai qu'il en ait paru une à Rome, outre celle de Milan. J'ai cette dernière ; si l'autre existe, tu me feras plaisir de me l'envoyer.
Profite avec soin de l'occasion qui t'est offerte pour observer l'état de la société dans les différentes contrées de l'Italie. Tout le monde y va voir des monuments ; regarde les hommes, cela a bien autrement d'intérêt. Marque-moi quelles sont tes occupations, et ce que tu peux présumer sur la durée de ton séjour à Naples. Ah ! queje voudrais y être avec toi ! Inconnu dans ce pays lointain, j'y trouverais le loisir qu'il m'est si difficile de me procurer dans le mien ; et, après mon travail, le déyassement le plus doux, la société du meilleur et du plus tendre ami. Un climat chaud conviendriiit,
1. Denis licMoît vciiail d'être nommé seeréluii-e d'ambassade à Naples, où il Cul renii)lacé plus lard par Lamartine.
^8 UN' laMl^xxAis i.NdoN'M'
je crois, à ma santé. Aous ferions de longues promenades, des espèces de petits voyages, qui doivent être agréables dans ce beau pays. Nous verrions la Sicile, la Grande-Grèce, la Grèce elle-même, peut-être. INIais à quoi bon s'abandonner à ces vaines pensées ? Xous sommes toujours dans les illusions. Dieu, Dieu seul et sa volonté ! Il n'y a que cela de vrai, et la vie est trop sérieuse pour la livrer aux chimères.
Adieu, mon bien cher, mon tendre ami ; adieu, mon frère bien-aimé! Eloignés l'un de l'autre, nous nous retrouverons chaque jour près de Celui qui éternellement sera le lien de notre union.
LU
Abi Chcnaic, le 9 février 1820.
J'ai été bien occupé tous ces jours-ci, mon bon frère. On me demandait pour la Collection'^ des choses qui devaient être à Paris le 20. J'en ai envoyé une partie, et j'espère que le reste sera prêt à temps. Tout cela me détourne beaucoup de mon deuxième volume. Je n'y ai pas travaillé quinze jours depuis mon départ de Paris.
11 est donc question maintenant de t'cnvoyer à Francfort^. Je ne serais pas surpris qu'il en fût comme de Naples. Au reste, c'est toujours quelque chose que d'être moins loin. J'en l)énis la Providence; elle fait
1. Lainoiiiiuis publiait alors niio collection d Ojjiisculos des Pères de lEg-lisc et de divers auteurs ascétiques.
2. Lamartine avait sollicité le ])osle de secrétaire de lég"ation à Xaples, en allég'uant sa santé et les avantag'es du climat.
tN LAMtNNAlS INCONNU Hi)
tlos allan'cs hicii iiiiciiv (jnc nous ne les feriolis lioijsiriêiiios.
J'ai écrit à M. O... * poui' le délourncr drcrinî sur la V... '^. Jo ne crois pas qu'il y soiinre en rr. inornent.
I/aili(l<; dr' ton père est foil beau. C'est le nieilliMir qu'il nous ail donnr. On y reconnaît l'homme de bien et un excellent espi'il. Il y a jxmi de morceaux aussi bons dans /<' Consi'i'Vdtviir. C]ela me parait hicn au-dessus, à tous é<^ards, et l)ien plus utile que toute cette petite polilique du moment. Il paraît qu'on est fort occupé de l;i loi attendue sur les élections. C'est la pièce nouvelle. La laissera-t-on jouer? l^remière queslion (pii n(î m intéresse guère, mais qui intéresse beaucoup de gens, parce qu'enfin on peut parler là-dessus. Second<' queslion : A quel genre appartient la ])ièce ? Est-ce une tragédie, une comédie, xxwn farce ? La farce est plus probable , mais, fût-ce une iragédie, elb; ne restera certainement pas plus (pie sa sœur aînée au répertoire. Tout cela est bien misérable, et je ne sais pas ])our(|uoi je t'en parle ; d'autant plus que me voilà oblig*'» de linir sul)ito, comme la monarchie finira infailliblemenl un de ces jours. Adieu, je ne linirai jamais d«; t aimer.
1. M. Gonon, qui se fit donner pins (artl le nom de Af . Genoude, puis relui de M. de Genoude. H était encore jeune alors et ne faisait giu^'re que débuter dans la carrière de puhliciste. Il avait connu Lamennais à Sainl-Sulpice, et, après avoir collaboré ave»' lui au Conservateur, il créa, en 18'2(), pour remplacer ce recueil (pii disparaissait, le Défenseur, où il eut égalemcMit pour associé 1 iuitenr de VEssai sur V Indifférence. Devenu prêtre, il ne cessa pas de s'occuper de poIiti(pie. Il a laiss»' de très nombreux écrits: mais son o'uvre la ])lus durable a été la ioiulalion. ou plutôt la résurrection de la Ga:jettc de France.
'1. I^robablement la Vendée.
LUI A la Chênaie, le 20 février 1820.
Je t'écris de rnon lit, mon pauvre frère ; il y a huit jours que je le garde ; c'est une bien triste santé que la mienne. Mille occupations diverses, indépendamment de la principale, m'ont suivi dans la Bretagne ; j'ai voulu satisfaire à tout, mais je vois que mes forces n'y sauraient suffire. Au reste, voici le beau temps, je me porterai mieux, et puis qu'importe qu'on se porte bien ou mal ?
Je te remercie des détails que tu as bien voulu m écrire sur l'effroyable attentat qui nous a tous consternés^. Mon frère, Dieu est là, il faut se prosterner. La société, ou ce qu'on appelle aujourd'hui de ce nom, n'appartient plus aux hommes. Ils ne peuvent rien désormais, ni pour elle ni contre elle. Les yeux bandés, ils exécutent des jugements qu'ils ne connaissent même pas, et la puissance qui les emploie, pour mieux montrer son indépendance, se sert indifféremment de la raison et de la folie pour détruire, de la vertu et du crime pour châtier. Que c'est une ridicule chose et effrayante, que tous ces petits hommes rassemblés, prononçant leurs petits discours, et fabriquant leurs petites lois, et, a chaque sottise qu'ils débitent s'iniaginant que c'est l'ordre tout entier qui sort à l'instant même de leur petite cervelle, pour se manifester au monde et le renouveler ! Et puis les journaux de s'extasier sur la profon-