CONCLUSION
ou s voici au terme de notre étude, qui nécessite une conclusion.
« Le portrait d'Érasme n'est pas faisable, » a-t-on avancé.* C'est trop dire :1e portrait est faisable, mais difficile, inutile, d'ailleurs, quand on a sérieusement étudié sa vie et ses ouvrages. Si la peinture a été fidèle, le lecteur n'a pas besoin qu'on lui en donne une miniature, presque toujours incomplète ou fantaisiste : ce ne serait pour lui, comme pour le peintre, qu'une fatigue de plus. Cependant, avant d'abandonner l'original, il est bon que l'artiste jette un dernier coup d'œil, pour voir si les traits caractéristiques sont en place, et si l'effet est bien celui qu'il a cherché.
• NisJird, Ra'iie des Deux-Mondes, 1835, 535.
Voilà plusieurs années que nous avons caressé du regard cette grande figure du xvi^ siècle: c'est en l'étudiant sous toutes ses faces, du berceau à la tombe, que nous croyons être arrivé, après bien des efforts, à trouver ce qui en fait l'unité. Les jugements ont été divers sur son compte, et les biographes ont été rarement d'accord : catholiques ou réformés, ils n'ont guère envisagé Erasme qu'au point de vue de leurs idées dogmatiques. Us ne se sont pas aperçus qu'ils n'avaient pas simplement affaire à un humaniste indépendant, au maître incontesté de la Renaissance, mais aussi et surtout à un réformateur tempéré, mécontent de l'état social, religieux et littéraire de son époque; à un libre esprit qui veut éclairer et corriger, mais sans sedQusse, sans Soubresaut, à la façon de la Nature, qui n'agit jamais par saccades; D^tura non agit per saltus, comme dira Linné. Érasme n'a jamais eu la complexion, le tempérament d'un révolutionnaire, d'un radical, comme le moine de Wittemberg, corps robuste, âme de feu, comme il en faut pour remuer les masses. La nature ne l'a pas fait pour ce rôle : il est né et resté avec une santé délicate, une situation difficile, longtemps dépendante, toujours incertaine. Il a, de plus, marché seul, n'acceptant aucune livrée, aucune protection trop immédiate, malgré les offres les plus brillantes. Il a eu pour amis, pour Mécènes, des rois, des papes et des
ÉKASME
mmscr^ssr x ^ e!i Jesétères comme humaniste et xmii-rsnrài?! i c "a pis eu de parti comme Luther; ce t^uzbjz zl dais soo goàt, ni dans son génie. Il X CTL £ ime 9Ô£ce à pm pcès inconnue du Moyen- A^ir. £ Il Ifrcr^e i^eciiefche. au bon sens, à la raison, ju. pnrroŒT 3c 1a sôoice et de Téducation. Mais liSTfmr « les iii32> séculaires ne se déracinent p&f jn^oc 4%s sf^i;ks armes. \'oilà pourquoi, dans cane niiiete ^z^cirabse, chaotique du xvi*= siècle, sac ^^^csème de coescr^ et de conciliation est demnn^ TrT.r^ŒàsNaDi devant les intérêts et les passions àddiainés: T^oàlk pourquoi, plus grand, à luis yetciL |>£r 11 pensée, mais moins homme ^\acnnjk sxoŒns tribun que Luther, il lui a laissé le jucnner rJiJe dins cène Réforme qu'il avait TÉ^w it^'aTJi 1^, Ce n'était pas un savant souffretexTK et knmsaunt qull fallait pour enlever les peuplcSs ni^ iine grosse voiiu de larges épaules, xm iKyœme s'adiessmt aux foules dans la langue qm lecr oanvicnt. la seule qu'elles entendent, celle 3e lexir piys.
D'un an tie coté, si Luther est le plus en vue dans la lutîeeffeaive contre le passé, contre les papes et contre IlEgfee, en est-il de même dans le domaine des idées r En remontant au christianisme primiriii inème au Jéhovisme, a-t-il servi le progrès au mênie 3egîé qu'Erasme? Nous ne le pensons nas. Sans doure il a feit, lui aussi, appel au libre examen contre un culte et des pratiques qu'il
avait raison de condamner; mais il n'a pas tiré les conséquences naturelles de ce même examen, quand il a pris pour unique critérium les Saintes Écritures et déclaré que la vérité n'était que là. Il est resté chrétien, à coup sûr, mais à la manière de saint-Paul, et, qu'il le veuille ou non, il a reproduit le consummatum est de l'Eglise, posé la limite que l'esprit n'a pas le droit de franchir. Or, <L il n'y a pas de milieu : la Croix borne plus ou moins la vue libre de la Nature : le grand Pan n'a rien à faire avec le divin crucifié*. » Luther a raison d'accuser Erasme de manquer de foi, de reproduire et Lucien et Porphyre, de ne croire que du bout des lèvres et de trop sacrifier à sa sécurité. Il a raison de dire, dans ses Tropos de Table, que, pour Erasme : « il suflSt de se guider d'après le temps, de mettre son manteau d'après le vent qu'il fait. » Mais ce qu'il n'a pas vu, c'est qu'Erasme, attristé comme lui des abus de l'Eglise, ne pouvait pas immoler son repos à des doctrines qu'il ne partageait pas, s'exposer en gladiateur et descendre dans l'arène pour un idéal qui n'était pas le sien.
Quelle était donc la foi d'Érasme? Il est clair, nous estimons l'avoir démontré, que c'était un rationalisme confus encore, un doute comme celui de Montaigne, qui s'incline devant l'autorité
• Sainte-Beuve, Maurice de Guérin, i6.
de PFgiise par prudence, mais qui n'admet, au fimd^ que ce qui s'explique, ce que la conscience lient pour évident: c'est quelque chose comme le Jk^uu méthodique de Descartes avant la formule. Le miiade, par conséquent, le surnaturel, il en lit dans son fbr intérieur, ce Plût à Dieu, dit41 quelque part*, que saint-Paul nous eût montre plus daiiement comment les âmes vivent ^épatées du corps, où elles résident, si elles jouissent de rimmortadité; si celles des impies sont lounnentees aussitôt après la sortie du corps, et si nos prières leur viennent en aide. » Mais une cho$^ à laquelle il se cramponne, comme à la $eulc ancre de salut, c'est à ce qu'il appelle la philosophie chiéttenne, un composé de métaphysique et de morale, analogue au Sermon sur la montagne, à la Trofession de foi du vicaire saivvjtJ, au Dieu des bonnes Gens de Béranger, au dâsme philosophique, qui s'arrête devant Tadiéisme^ et qui convient à cet esprit de mesure> dont il n'est jamais sage de se départir. Erasme n'a rien du radical, pas plus dans sa doctrine religieuse que dans ses principes littéraires^ C*est en tout l'esprit de juste-milieu, un de ces politiques avant la lettre, qui, récusant> non sans raison, les partis extrêmes, se complaisent dans la mesure du pratique et du
possible. Si sa verve contre les moines, contre la Scholastique, contreFabsurde méthode des écoles, est intarissable, il n'est pas moins sévère pour les Évangélistes, comme il appelle les réformés, qui entravent le progrès des bonnes-lettres et même sont un nouveau danger pour elles : ce A Strasbourg, écrit-il à Mélancthon en i y' 24, et ailleurs, les Sacramentaires professent qu'il ne faut apprendre ni sciences, ni langues, sauf l'hébreu. » Il tonne contre ceux ce qui se marient pour mortifier la chair, » comme il le dit à propos d'Œcolampade, ou pour se partager les biens d'un clergé trop riche, pour nier le libre-arbitre et arriver à la prédestination de Calvin.
Il croit que c'est un pauvre moyen de ramener les peuples au christianisme que de persister d'un côté dans les errements d'un passé aveugle, de l'autre de se soustraire aii' joug de la papauté pour lâcher la bride aux passions mauvaises et amener ainsi la Guerre des Paysans. Il ne serait pas éloigné du mariage des prêtres, à certaines conditions toutefois sur lesquelles il est revenu à plusieurs reprises, notamment dans une lettre de If 24*.
ce Je n'improuverais pas le mariage des ecclésiastiques, s'il y a nécessité, si les supérieurs le permettent, si le mariage est sincère et s'effectue
* Lettre XXI, 768.
sans révolte, ahsque sedinone. J'ai toujours soutenu aux papistes qu'il ne fallait pas l'interdire aux prêtres à ordonner, s'ils ne peuvent observer la continence. »
Il est plus explicite dans sa Paraphrase sur saint Madiieu*: « Dans quelle classe ranger ceux qui sont poussés au célibat par ruse ou par crainte, qui peuvent avoir une maîtresse, scortari^ et point d'épouse? S'ils affichent cette maîtresse, ils sont catholiques; s'ils prennent femme, ils sont brûlés. A mon avis, ils élèveraient mieux leurs enfants avec une épouse légitime, que dans cet état de concubinage où on les jette malgré eux ou à leur insu. 3»
Mais, encore ici, Érasme se débattait en vain contre le non possumus de l'Église. Grégoire V 1 1 savait ce qu'il faisait en défendant le mariage aux prêtres, dontil voulait tirer des serviteurs dévoués et passifs, tanquam ac cadavera, comme dira tout à rheure saint-Ignace.
Érasme, il faut le reconnaître, accorde trop à rintervendon des princes et des savants : les conciles et les académies restent presque toujours impuissants devant les abus, et l'histoire ne prouve que trop que les révolutions deviennent quelquefois nécessaires. Il n'en reste pas moins établi que le système d'Érasme, celui que nous
avons appelé depuis ïévolurion, a une tout autre portée que celui de Luther et des révolutionnaires. L'avenir décidera; et si, comme il est au moins permis de l'espérer, l'avenir décide pour l'évolution, Érasme aura le mérite d'en avoir, le premier, posé les bases.
Jusqu'ici l'on n'a guère vu dans Érasme que le prince de la renaissance littéraire, le croyant douteux que les catholiques et les réformés se sont disputé tour à tour, le père de l'enseignement moderne, de ces humanités, aujourd'hui contestées, mais qui ont fait, on peut le dire, l'esprit Français. Nous avons vu en lui tout cela, nous aussi; mais nous y avons vu, de plus, un libre-penseur; et c'est ce qui fait, à nos yeux, l'unité de cette vie, consacrée tout entière à la science et au progrès de l'humanité. Tel est le but que nous nous sommes proposé; puissions-nous l'avoir atteint !