‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 43 sur 45 · RETOUR — SON · texte numérisé non relu

RETOUR — SON

ous avons mentionné les ennuis qu'Érasme avait rencontrés à Fribourg, comme climat, cherté des subsistances et frais pour la maison qu'il avait achetée et réparée. Ajoutons-y une anecdote qui se trouve dans la Correspondance.

« Entre les inconvénients que me réservaient l'été et l'automne, je compte celui d'être dévoré, dans ma maison, d'une telle quantité de puces, que je ne peux ni dormir, ni lire, ni écrire. Je disais à mes amis, en plaisantant, que ce n'étaient pas des puces, mais des démons. L'expérience m'a appris que ce n'était pas une plaisanterie, niais une prophétie que j'avais faite. On a, ces

jours derniers, brûlé une femme qui, quoique mariée depuis dix-huit ans, vivait en concubinage avec un méchant démon. Elle a avoué, entre autres crimes, qu'elle avait envoyé dans cette ville, par l'entremise de son amant, plusieurs gros sacs de puces. Le nom de l'endroit où elle a été brûlée est Cylchore, à deux lieues d'ici. Je vous écris debout; eh bien, ces puces me piquent cruellement de tout côté, aux pieds et aux mains, et elles sont si petites qu'il est impossible de les prendre. »

« Plusieurs histoires semblables, dit Muller*, se rencontrent dans d'autres lettres, et prouvent la crédulité d'Erasme. » Tant pis pour MuUer, s'il a pris le conte au sérieux! Il va sans dire qu'Érasme ici n'a voulu que rire. Mais, comme certains biographes, en Allemagne, seraient bien aises de donner à notre savant le ridicule des superstitions du temps, voyons ce qu'il en est au juste.

Inutile d'insister, au xvi® siècle, sur des croyances puériles, qui n'ont pas encore complètement disparu au XIX®. Que pensait Érasme de Tastrologie judiciaire, si généralement acceptée de son temps ? Sa Correspondance nous édifie sur ce point: oc Que d'autres observent les astres, si cela leur convient; pour moi, j'estime que c'est sur la terre qu'il faut chercher ce qui peut nous

rendre heureux ou malheureux*. » Il y avait pourtant alors des esprits sërieux qui croyaient à ce genre de divination : a J'ai connu, dit Erasme*, quelques astrologues qui se sont distingués dans leur art. » 11 n'est pas aussi affirmatif ici, et l'on sent, dans cette lettre, un contemporain de Cardan. Toutefois, nous n'avons pas découvert où Burigny* a pris que oc Erasme recevait sans grand examen les histoires de sorcellerie. » Le bon académicien n'a pas toujours compris, je le crains, un esprit aussi fin, qui ne se gêne pas, dans ses lettres surtout, pour jeter une plaisanterie au milieu des sujets les plus graves. Au surplus, on peut lire dans Meiners* une anecdote qui nous fixera sur cette question.

ce Agrippa s'était attaché un prêtre français du nom d'Andrée, qui avait quitté son pays uniquement pour voir Érasme et le maître de la science secrète, comme jadis Pythagore, Platon, Apollonius avaient visité l'Egypte et la Chaldée pour consulter les sages de l'Orient. Le susdit prêtre commença par Érasme et lui posa diverses questions sur la magie naturelle et sur l'alchimie. Érasme lui déclara sincèrement, aufrichtig, que la magie n'était qu'une plaisanterie, un mot vide de

* Lettre xr, 387.

*** Biographie des homtii es célébra de la Renaissance, I, 344, Zurich,

sens; quant à ralchimie, elle ne lui paraissait pas aussi dénuée de fondement que la eaballe; mais il y avait tant de manières de Taborder, qu'il était extrêmement difficile de trouver la bonne. »

Érasme ne pouvait pas mieux répondre : l'alchimie de son temps est devenue la chimie du nôtre. Nous savons donc, à présent, ce qu'il faut penser de cette prétendue crédulité d'Érasme. Muller aurait dû se montrer plus indulgent, se rappeler que Mélancthon croyait aux songes et que, au château de Wartbourg, Luther avait jeté son encrier à la tête du Diable. Cela n'amoindrit pas ces deux hommes à nos yeux, et Érasme a pu faire, dans sa jeunesse, un vœu à Sainte-Geneviève, en restant, au fond et toujours, un esprit libre, dégagé de toute superstition. Et puis, quelle est la tête, même la plus forte, qui n'ait faibli quelquefois ?

Érasme ne s'était jamais plu à Fribourg, quoiqu'il y fut à peu près débarrassé des luttes religieuses. Il était non sans peine arrivé à cette sécurité qu'il devait à sa gloire sans doute, mais aussi au nombre, au rang de ses protecteurs. La plupart dp temps il restait enfermé, se produisait peu et ne recevait que de rares visites. Cette solitude qui ressemblait à de l'abandon, le cercle de plus en plus restreint de ses amis, le déterminèrent à quitter Fribourg. Il donna pouvoir à l'un de ses familiers de vendre sa maison et ses meubles, qu'il laissa à bas prix. Avant son départ, il lui

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arriva un bref de Paul III, successeur de Clément VII, où le pape l'assurait de sa bienveillance, l'engageait à défendre la foi devant le futur concile et à couronner sa carrière par une œuvre digne de sa piété. Le docteur Béer, chargé de ce bref, avait la mission de lui offrir la protection et l'appui de Sa Sainteté. D'après les lettres de l'époque, il ne semble pas qu'Érasme se soit rendu aux instances de ses amis. En août if3f> on lui offrait la cure de Déventer, avec quinze cents ducats de revenu, et la gouvernante des Pays-Bas était priée d'accorder ce bénéfice sans rien prélever sur le produit; on voulait ainsi lui faciliter les frais du manteau cardinalice. En même temps ses amis de Rome demandaient le chapeau pour lui. Outre que c'était aller directement contre les goûts d'Érasme, à qui l'on peut appliquer le mot de La Bruyère: oc II faut une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois*, » c'était un peu tard : il n'est pas rare que les honneurs vous viennent, quand il n'est plus temps d'en jouir. Le vieillard avait le pressentiment de sa fin : ses souffrances redoublaient; il riait des efforts tentés pour l'élever si haut : a C'est comme si on voulait enfermer un chat dans une souricière, » disait-il. Il refusa la prébende de Déventer.

* Du mérite personnel y 39, Cliarp., 1844.

La gouvernante des Pays-Bas le pressait de rentrer en Brabant, et lui avait même fait adresser, trois cents florins pour le défrayer de la route. Il fit semblant de se décider à ce voyage, au grand déplaisir des Fribourgeois. Dans l'été de i j'5^, il partit donc, mais pour Bâle d'abord, où il arriva en août, afin de voir encore une fois ses amis, avant son départ pour la Flandre et d'activer l'impression de l'Ecclésiaste. Il fut accueilli, est-il besoin de le dire? avec enthousiasme, et résolut de passer quelques jours à Bâle, parce que son état ne lui permettait pas de continuer sa route. Il accepta l'hospitalité de Jérôme Froben, dans la Baum-Gasse. Malgré la goutte dont il souffrait depuis l'automne et qui le força à passer l'hiver dans son lit, il travaillait toujours. En janvier 1 5^56, il dédia au receveur des douanes de Poparden, son hôte d'un moment, la Paraphrase du Psaume 14. Il s'occupait encore d'une édition d'Origène, lorsque, en mars, sa maladie dégénéra en diarrhée, et l'empêcha de terminer son œuvre, qu'il transmit inachevée à Rhénanus. On voit par une lettre du printemps de cette année, adressée à Goclen, qu'il eût été heureux de se retirer à Besançon, sur les terres de l'Empereur. A Bâle, cependant, on ne l'inquiétait plus, quoiqu'il ne souffrît pas de réformé chez lui. Quelques jours avant sa fin, il eut la visite de Pélican, un de ses ses anciens contradicteurs, et lui témoigna de

ramidé. Bullinger aussi, successeur de Xwingli à Zurich, se trouvant à Bâle pour affaires de sa confession, ne manqua pas de lui rendre ses devoirs, et fut reçu avec la même cordialité.

Dans ses douleurs si vives, qui Tépuisaient et lui permettaient à peine l'usage des béquilles, il songeait à une révision de sa Correspondance, dont il voulait refondre l'édition. A la vue des amis qu'il avait perdus : <c Plaise au Christ, s'écriait-il, que moi aussi je ne vive pas longtemps! » Sa diarrhée cependant devenait de la dyssenterie. Sa dernière lettre, écrite d'une main tremblante, fut pour un ami de Dantzick. Rhénanus raconte sa fin dans la dédicace des œuvres d'Origène. Érasme fut patient jusqu'au bout, « plein de soumission, dit-il, à la volonté de Dieu. » Il mettait toute son espérance dans le Christ. On l'entendait soupirer: « JésuS) aie pitié de moi ! Seigneur, délivrez-moi, mettei un terme à mes souffrances. » Quelques jours avant sa mort, Boniface Âmerbach, Jérôme Froben et Nicolas Êpiscopius étant entrés dans sa chambre pour le visiter comme d'habitude, Erasme songea aux trois amis de Job : ce Pourquoi ne déchirez-vous pas vos vêtements, leur dit-il en sotMTMtfH? Pourquoi ne couvrez-vous pas votre lete de cendres? » Il y avait longtemps qu'il parlait de sa fin, et il la prédit trois jours d'avance. Puis, dévoré par la fièvre et par les épreintes, il

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s'éteignit dans la nuit du ii au I2 juillet if^ô, avec le courage d'un philosophe et l'espérance d'une vie future, au milieu de ses amis; mais, remarquons-le, sans se confesser, sans recevoir les sacrements d'usage. Et cependant, si l'on s'en rapporte à M. Rottier*: « il mourut entre les bras de son secrétaire, Lambert Coomans de Tomhoens, qui était prêtre. » Il avait écrit à Béer, en I j'29, que : oc il n'oserait jamais sortir de cette vie sans avouer à un prêtre ce qui pesait sur sa conscience. » Donc, s'il osa franchir le pas sans se conformer à ce principe, il est sûr que ce n'était pas un croyant : à l'heure solennelle, à moins de n'avoir plus sa tête, on se montre tel qu'on est.

Bâle prit le deuil; chacun voulut contempler son cadavre, l'accompagner à sa dernière demeure. Ce furent les étudiants qui le portèrent * au tombeau. Le bourgmestre, une grande partie du Conseil, tous les professeurs, une foule recueillie suivirent le convoi. On sentait qu'un grand homme venait de disparaître. Érasme fut enseveli dans la cathédrale, à gauche, près du chœur, dans l'ancienne chapelle de la Vierge, avec toutes les marques d'honneur. Il semblait qu'on eût perdu un père, tant il était charitable envers les étudiants pauvres. Par ordre de l'auto-

rite, Guillaume Deiisle, prévôt d'Aix-la-Chapelle, Oswald Myconius, successeur d'OEcolampade, et Jean Hérold, celui-ci au nom de TUniversité, prononcèrent l'oraison funèbre.

Quelques mois avant sa mort, Érasme avait, déposé chez Froben son testament, scellé de son cachet, le Terminus. On y lit les dispositions suivantes :

ce Quoique je ne laisse point de patrimoine, j'institue Boniface Amerbach mon exécuteur testamentaire; il sera secondé par Jérôme Froben et Nicolas Èpiscopius. Le produit de la vente de ma bibliothèque au Polonais Lasco est à peu près tout mon avoir. Toutefois, mes livres ne lui seront remis que lorsqu'il aura compté à mon héritier les deux cents florins d'or convenus. Je lègue ma montre d'or à Louis Béer, un couvert d'or à Rhénanus ; cent vingt-cinq couronnes à maître Jean Vitrier, autant à Philippe Montan; deux cents florins d'or à mon domestique Lambert, si, à ma mort, il est encore à mon service, et au cas où je ne les lui aurais pas remis avant de décéder; mes coupes en argent à Jean Brisch; cent florins à Paul Vols; cent cinquante ducats à Sigismond Gélon ; à Jean Érasme Froben deux bagues, l'une avec, l'autre sans turquoise. Je laisse à Jérôme Froben mes habits et mes étoffes de laine et de soie, avec mes meubles en bois, comme aussi ma coupe aux armes du cardinal de Mayence; à son

épouse, mon anneau à figure de femme au dos ; à Nicolas Êpiscopius, ma coupe avec couvercle, qui a des vers gravés au pied ; à sa femme Justine, deux bagues, Tune avec diamant, l'autre avec une petite turquoise. Je donne à mon légataire universel tout ce qui reste de coupes et autres bijoux, mes monnaies, mes médailles, mes thalers de Portugal, mes pièces à l'effigie du roi de Pologne, tous mes doubles et quadruples ducats. J'ordonne à mon héritier de laisser à Eberhard Goclen la somme que j'ai déposée en Brabant.

Ce qui peut rester encore chez Érasme Chet, négociant à Antorf, à mon compte, il doit le lui réclamer et le donner avec le reste de mon argent comptant, et sur avis des exécuteurs testamentaires, aux vieillards pauvres ou infirmes, à des jeunes filles nécessiteuses pour les établir, à des jeunes gens qui promettent, à ceux, en un mot, qui méritent d'être soutenus. »

Nous avons cité ce testament à peu près inextenso, parce que nous y avons vu comme un portrait d'Érasme, de cet homme à l'esprit exact et pondéré, de l'ami des pauvres et de l'humanité, qui a démenti de cette manière ce désordre que quelques biographes ont cru découvrir dans la gestion de ses affaires, désordre qui ne fut, en tout cas, que passager. Il a laissé un avoir en bon état, à peu près sept mille ducats ou soixante-dix mille francs, et en a fait un noble

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usage. Son exécuteur testamentaire, Boniface Amerbach, usa de son legs avec générosité, en réparant quelques oublis d'Érasme : il distribua à des amis du mort non mentionnés, et sur sa part, un certain nombre de coupes et de bijoux, à Glaréanus, par exemple, et à Simon Grynéus, qui avaient servi la gloire du défunt. C'est lui et d'autres intimes qui ont fait élever à Érasme le monument funéraire, encore intact à Saint-Pierre de Bâle, avec le fameux Terminus et une inscription commémorative des services rendus à la science. Aujourd'hui, la maison et le cabinet où il mourut, que le bourgmestre acheta pour en faire don à l'Université, se voit à Bâle, avec son épée, son anneau, son cachet, son couteau et son testament olographe. On peut lire, dans l'édidon Leclerc, les épitaphes élogieuses que les savants du temps consacrèrent à la mémoire du sage de Rotterdam.

Rotterdam, à son tour, témoigna sa reconnaissance par l'érection du Collège d'Érasme, et fit mettre une inscription à l'entrée. En i ^'49, Philippe II, dans sa visite à la Hollande, fit élever une statue en bois où l'écrivain, en costume d'ecclésiastique, tend un rouleau au prince de la main gauche et tient une plume de la main droite. En iffy, cette statue fut remplacée par une statue en pierre, que les Espagnols renversèrent en I J'y!. Les habitants, délivrés, la remirent

sur pied. En 1622, enfin, le bourgmestre la fit couler en bronze sur la grande place du marché, au bord du canal, avec un piédestal et une grille en fer. En 1672, elle fut enlevée de rechef et remisée chez un particulier dans la tourmente d'un soulèvement populaire. Nombre de pasteurs, disons-le à leur honte, insistèrent pour qu'elle ne fut pas redressée, sous prétexte qu'elle allait rouvrir la porte à la superstition. Us insistèrent si bien que les autorités agitèrent la question de la faire fondre. C'est alors que Bâle, en souvenir du grand humaniste, fit au Conseil l'offre de l'acheter. L'affaire était sur le point de se conclure, lorsqu'un vote du Conseil, pris à deux voix de majorité, sauva définitivement la statue. Bâle, au moins, avait fait preuve de reconnaissance, et cette démarche était à son honneur. Ne pouvant avoir la statue, elle se rabattit sur son collège, auquel elle donna aussi le nom d'Érasme. Elle conserve religieusement quelques autographes et quelquesuns de ses meubles; on y contemple encore avec respect les illustrations d'Holbein, avec le portrait pareil à celui du Louvre.

On a deux éditions des œuvres d'Érasme, celle de Rhénanus de 1^40, que nous avons suivie, et celle de Leyde, par Leclerc, accompagnée d'un catalogue raisonné.

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