‹ Un lutrin canadien [microforme]Chapitre 4 sur 7 · A %# L P KA · texte numérisé non relu

A %# L P KA

L'heure de midi sonne. Au même instant, la cloche Commande que de table ensemble l’on s'approche, Le potage odorant console 1e CuTrÉ ; | De son trouble cruel il paraît délivré.

Pour ce repas exquis, proprement il s'arrange, Disant avec St Paul : ‘‘ Que l’on boive ou l’on mange, Il faut savoir le faire à La gloire de Dieu.

Surtout que l’on éloigne, à la bonne distance,

Ces mendiants importuns, quémandeurs de pitance, Adorateurs du ventre, ennemis du repos,

Dont on voit trop ici les profanes sabots.

Je veux également que les payeurs de messes (1) Attendent, au dehors, pour exhiber leurs pièces.”

Les yeux baissés, il dit le bexedicite Et part pour son nouveau voyage de santé, Non pas autour du monde, ainsi qu’il fit naguère, Mais autour de sa table, entre poulets et bière. Ainsi qu’il sied très bien aux gens de piété, Le discours fut brief, mais rempli de gaité.

Certain scrupule vain de dévots personnages Raconté finement dérida les visages.

Le repas consommé, chacun prend son élan, Rendant grâce au Seigneur, vers son soyeux divan. Aux vapeurs du dîner, s'ajoute le dictame D'un cigare embaumé pénétrant jusqu’à l'âme.

Succombant au plaisir, le curé s’assoupit, Heureux de rencontrer un bienfaisant répit.

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De ses rêves, d’abord, la couleur est en rose, Mais ils prennent bientôt une teinte morose. Des nuages blafards voltigent en tout sens,

Et des êtres bizards épouvantent ses sens.

De ces traits nébuleux, il se dégage, informe,

Ce qui d’une mégère a, vaguement, la forme.

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Les vapeurs s'écartant en refont les contours, Ft, d’une femme nue, il perçoit les atours.

C'est l'Envie. Eperdu, devant cette déesse,

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Pour en chasser la vue, il s’écrie, en détresse : Une femme, la peste,” a dit St. Augustin,

Sortez vite, ou j'appelle, ici, le sacristain.”’

La sueur, aussitôt, inondes n visage,

Il veut fuir, mais en vain, le séduisant mirage L'enchaîne à son divan. Fixant des yeux ardents, La déesse, en courroux, lance ces mots brûlants :

‘Tu voudrais être évêque, et tu dors, Lafortune !

‘ Et qui donc tente ainsi le sort de Ja fortune ? ‘ Ist-ce l’ordre reçu du chef épiscopal, * Quand, pour venir ici, tu quittas Mont -éal ?

‘ N'était-ce que jactance et frivole facoride,

* Quand tu disais : ‘Je viens civiliser le monde ? ”

Ces gestes-1à sont-ils l'œuvre d'un fainéant, ‘ Qui sait, pour tout travail, bailler dans le néant ?

Rien n'est fait tant qu'il reste encore un point à faire.

Ce proverbe, à tes yeux, est-il plein de mystère ? ”

Lafortune, alarmé, pour calmer son courroux, De Ta déesse Envie embrasse les genoux.

‘—— O vous, divinité, dont j'ignorais la force, Gémit-il, ** permettez qu'humblement je m’efforce

De me justifier. Puis-je savoir en quoi,

De mes graves devoirs, j’ai méconnu la loi ?

À mon sacré mandat, ne fus-je pas fidéle ?

Que puis-je avoir omis, pour détruire Labelle ?

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‘Franchement, je devrais laisser agir le sort, ‘S'il faut prendre cent aus pour tuer ce grand mort. ‘Ai-je rien négligé pour perdre sa mémoire ?

‘* Partout, en oripeaux, j'ai converti sa gloire. ‘" Ce que le peuple, en lui, voyait de grands instincts, ‘ Moi seul, je le traitais en vulgaires potins. ‘Tout ce qui, dans sa ville, eut part à son estime, ‘ De mon ressentiment fut la prompte victime. | ‘* Son fidèle Isidore et son ancien bedeau, ‘A la ruine, au chemin, j’en ai fait le cadeau. ‘ Mais, les vieux paroissiens, en ai-je montré crainte, ‘Et leur ai-je épargné le mensonge et la feinte ? ‘Ai-je donc tremblé quand, en chaire, je leur dis: (2) ‘* Votre temple a l'aspect du plus sale taudis ? ‘" De mon prédécesseur redoutais-je l'école, ‘En montrant de son règne un si patent symbole ? ‘" Les ai-je assez blagués, dans cet engagement, ‘ Que je pris, sur moi seul, de voir au monument, ‘* Gagnant par ce moyen, la bienfaisante trève, ‘" Qui, pendant si longtemps, paralysa leur rêve ? ‘Et n'a-t-on jamais vu, comme les citoyens, ‘* Plier au règlement concernant les chemins, ” Quand, la procession étendant sa cohue, ‘© Il me fallait nommer Labelle, nom de rue ? (3) ‘* J'ai combattu, partout, ses hommes et ses plans, ‘ Et cette mission a consumé mon temps.

‘" Ma conscience est en paix. Puis-je faire autre chose,

‘Et n'est-ce pas mon droit qu’enfin je me repose ? ”

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La déesse sourit à ce verbe éloquent, Puis, devenant plus grave, elle parle et reprend : — Si tu veux, sur ton front, que rayonne la mitre, Pourquoi laisser encore un Labelle au pupitre? (4) Tu crois avoir tout fait. Ouvre les yeux et vois.’?

La déesse, à ces mots, frappant du pied trois fois, Fait, par enchantement, s’'évanouir la scène,

*k En rêve, dans un parc, le curé se promène,

Au milieu d’une foule, à perte de regard.

À quel événement ce peuple prend-il part ?

Surpris de la clameur, il contemple une toile

Qui montre en s’abaissant un bronze qu’on dévoile.

O malédiction ! Voilà ce monument,

Qui de’son court bonheur ravit chaque moment.

Non, cela ne peut être. Il faut venger l'Eglise,

— Mes frères, clame-t-il, c’est ainsi qu’on méprise

D'un regretté prélat les désirs les plus chers ! ”

À ces mots il reçoit des sacarsmes amers, Les sifflets déchirants de la foule outragée. | Ils sent de son rival la mémoire vengée, La honte l’'envahit. Précipitant le pas | Il craint de voir venir le jour de son trépas. Après les vifs émois d’une course tortue,

Il tombe pantelant aux pieds de la statue.

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Prodige étrange ! Il voit le bronze se pencher

Et lui tendre la main, comme pour l’arracher

Au péril menaçant. Foudroyé, Lafortune, Croyant dégringoler d'aussi haut que Ia lune, S’éveille en saut de carpe et, blême et frissonnant, Appelle à son secours son fidèle Magnant.

Tel, agissant en songe, un maire entre À l'Eglise, Sans autre vêtement que ses pans de chemise, Déambulant ainsi jusqu’à son banc d'honneur,

Au milieu des éclats de la nef et du chœur.

Il s'étonne d’abord de ces rires étranges

Qui viennent profaner la demeure des anges, Mais les regards braqués sur son accoutrement Le font bientôt chercher un refuge à son banc.

Il espère un moment échapper à la vue,

Jetant un œil furtif du côté de la rue.

Mais, rage, désespoir ! Il voit l'officiant

Qui vient sur lui, la boîte à cueillette en avant. Pour la première fois, il oubliait sa bourse

Avec son pantalon. Il essaie une course

À travers le saint lieu. La pudeur le reprend, Perdant la tête, il fait un saut au firmament,

Et tombe, en Soubresaut, dans son bon lit de plume, Heureux que, là, sa femme admette son costume.

‘© — A moi, mon cher Magnant, ce sont les ennemis,” Soupire le curé, péniblement remis.

En même temps, sa main serre son front malade,

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‘© — Quel mal on prend, dit-il, en un songe maussade.” Mais, là-dessus, Magnant : — 4 Vous êtes souvent pris,

Fait-il sournoisement,”” du mal des grands esprits. ft C'était aussi le mal de Monsignor I,abelle,’” Lafortune bondit : — ‘“ Kh quoi, l’on se rebelle ‘Contre les stricts édits qui proscrivent ce noi ! ‘* Avec lui, je le veux, pas de comparaison. | ‘* De son génie, en vain, l’on m’accorde les notes, ‘Je ne le sens que trop, je me perds dans ses bottes. | ‘Je n'ai jamais compris son amour des colons, ‘Ni ce qui fit l’objet de ses ‘distractions. ‘ Mais, bien-aimé vicaire, excusez ma franchise, ‘* Venons, à cœur ouvert, aux choses de l’égiise. ‘© N'est-ce pas votre avis que le maître du chant ‘À, pour l’indiscipline, un coupable penchant ? ‘ Qu'il fait trop peu de cas de mes grandes réformes, ‘Et que, du vieux régime, il se cramponne aux formes ?

L'autre, aussitôt : —‘Souffrez que ma sincérité ‘Vous réponde que c'est l'entière vérité.

‘À vos ordres, jamais, il ne sait se soumettre. ‘ De la place il prétend, toujours rester le maître. ‘À vos chantres choisis, il oppose les siens, ‘Et les vôtres, souvent, sont tancés pour des riens. ‘* Les traitant de braillards, il leur fait la grimace, ‘ Et vos gens, en un mot, ne peuvent trouver grâce. ) ‘* Que dis-je ? Il fait chorus avec les dissidents, ‘Qui, contre le trésor, souvent, montrent les dents.

‘Et, pour vider mon cœur, conserver un Labelle,

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‘C’est couver, du désordre, une vive étincelle.

‘" — Que le ciel soit béni, mon songe est effacé, Exclame le curé, d’un poids débarrassé.

‘Ce vieux chantre et son nom me sont toujours à charge :

‘ Depuis longtemps, je veux les voir prendre le large.

‘* Aujourd'hui, je le sais, ce plan providentiel,

‘* À moi manifesté, c'est un ordre du ciel.

‘* Je ne puis résister aux effets de la grâce.

“Mais, n'est-ce pas braver le courroux de ia masse ?

— Vos chimériques peurs, ”’ lui riposte Magnant,

‘Ne semblent pas le fait d'un prêtre entreprenant.

‘ Je ne reconnais plus cette belle conduite,

‘Qui, naguère, tourna vos ennemis en fuite.

‘© Un louable artifice, un mensonge calin,

‘€ N'a-t-il pas ramené ce peuple peu malin ?

‘S'il faut tout avouer, mon maître en politique,

‘€ Jamais je n’oublirai cette fine tactique,

‘Qui, de vos ennemis, la rage désarma :

‘ Je veux remémorer ce cancer d'estomac, (5)

‘* Dont s’alarma, sans droit, notre bonne paroisse,

‘ Observant, dans vos traits, une mortelle angoisse.

‘ Ce mal, à l'ordinaire, obligeait au trépas :

‘€ Mais, en vous, il aidait au plaisir du repas.

‘© Ainsi, dans la tourmente, on voit les grands ministres

‘ Lancer, de leur santé, des nouvelles sinistres.

‘* Le peuple se repent et dit : Ce sont nos torts,

‘€ Et nos gais Talleyrands vont, de plus en plus forts.”’

‘© — J'avouerai franchement,” dit le vieux diplomate,

‘ Que ce doux souvenir me caresse et me flatte.

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(© Il me semble encor voir la congrégation

‘ M'offrir, de son amour, la protestation,

‘6 Et, pourrais-je oublier cette bourse garnie,

‘€ Qui, d’après eux, devait me ramener la vie ?

‘ Combien je l’ai béni, ce cancer sans douleur,

‘€ Quand, d'un tour en Europe, il me valut l’honneur ! ‘© Pourrais-je encor compter sur les congréganistes ?

‘€ Le chantre est officier en tête de leurs listes.

6 — Mais, oui,” répond Magnant, ‘‘ la noire trahison, ‘ Dans ces gens dévoués, est toujours de saison.

‘ Le président, fût-il faussaire ou polygame,

‘6 Pour venger votre nom, brocanterait son âme.

‘6 De les amadouer, je veux garder le soin,

‘ Et, de mes Forestiers, je ne serai pas loin.

‘6 Ils voudront, à l’envi, décapiter le traître,

‘6 Et ne reconnaîtront que vous seul pour leur maître.’’ $ — Fort bien,’’ dit le curé, ‘‘ mais ce grand comité, ‘ Qui, pour le monument, se prétend député,

6 S'il allait, par malheur, prendre les fait et cause

‘ De ce nom de Labelle, en éventant la chose ?...’

Le vicaire sourit. — ‘ Ce comité,” dit-il, ‘6 N'a fait, jusqu’à ce jour, qu’un travail puéril. ‘6 En toute vérité, je crains plus leur silence 66 Qu'en leurs réunions les assauts d’éloquence. ‘Tant qu’ils n’auront pas pris une ferme action, ‘ Ils seront impuissants, par leur division.?”

‘6 — Soyez béni, Magnant, de me venir en aide. ‘6 Mais, au chantre évincé, qui faut-il qu’il succède ? ?

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‘© — La sagesse,”’ dit l’autre, “ en peut venir à bout. ‘ La sainte Providence a su pourvoir à tout.

‘* N'avons-nous pas Lefebvre, enfant du presbytère, ‘# Qui devint, par vos soins, l’orgueil du séminaire ? ‘© Il possède, par cœur, le chant grégorien,

‘© Et, de la robe, il a l’angélique maintien.’

‘© — Bravo,” fait le curé, remué jusqu’en l’âme,

‘* Du zèle saint, en moi, vous rallumez la flamme.

‘ De votre candidat, je connais la vertu,

‘€ Et son chant, avec joie, est toujours entendu,

‘€ Cet imberbe ténor, comme un ange exécute,

‘© Et son timbre a, pour moi, la douceur de la flûte. ‘* Avec un soin jaloux, j'ai surveillé ses jours,

‘ Depuis qu’au séminaire il prépare son cours.

‘€ Et, pour lui subvenir, j’ai douce souvenance,

‘ Que, naguère, un vicaire usa de sainte science. ‘Un cadran fut raflé qui n’exista jamais,

‘€ Et le cours de Lefebvre assuré désormais,

‘ Le gagnant intrigué retourna, les mains nettes,

‘© Et fort peu s’expliquant les choses ainsi faites.

‘ Pour lui, s’il le fallait, je me battrais au sang,

‘€ Et je veux tout oser, pour élever son rang.

‘ Nouveau Joas, nourri des dons de la prière,

‘11 restera, pour nous, la fleur du sanctuaire.

‘€ Il sera donc nommé, le sort en est jeté.

‘ A d’autres qu’au curé, la peur du comité !

‘* Rédigez, sans retard, l’impérieuse lettre,

‘À Labelle intimant qu’il ait à se démettre.

‘€ S’il fallait qu’à l'encontre, un seul se révoltât,

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‘€ Te saurais bien ranger ces gens du tiers état.

‘€ La fabrique, c'est moi ! Je souffre qu'on in’avise, ‘ Mais je garde, à la main, les foudres de l'Eglise. ‘Il ne faut pas toujours agir avec la faux,

‘ Ainsi que Richelieu, dans les âges dévots,

‘ Mais je puis aisément agiter la faucille,

‘€ En haine d’un rival, abhorrer la famille,

‘ A ses anciens amis, opposer mon mépris,

‘Hit des vieux serviteurs méconnaître le prix.”

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