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Un lys au ruisseau

On n'y trouvera que l'histoire rigoureusement exacte d'une vie de sacrifices, d'une de ces existences comme il s'en écoule obscurément des milliers, holocaustes de la province pauvre et laborieuse à ce monstre qui s'appelle Paris et dévore plus de vierges que son précurseur, le Mmotaure fabuleux de Tantiquité.

Il y a cinq à six ans, un peintre qui cherchait la célébrité trouvée depuis et n'était déjà plus à cette époque l'homme de l'avenir, mais du présent, Paul Rolland — nous ne pouvons donner son vrai nom, parce qu'il fut trop mêlé aux événements bien simples de ce récit — était allé demander aux côtes de

la Bretagne et à ses solitudes l'inspiration et le repos dont il avait le plus grand besoin après un an de fièvre parisienne et de travaux acharnés.

Arrivé aux limites du Finistère et des Côtes-du- Nord, il s'arrêta chez son meilleur ami, propriétaire, dans ces cantons dont la sauvagerie est si pittoresque, d'un manoir très ancien, bâti au milieu d'un petit parc formant une verte oasis dans les steppes de landes et de labours arides et rocheux qui l'entourent.

Ce heu s'appelle Trégastel.

Il est situé à la pointe extrême d'un cap qui s'avance dans la Manche comme une corne et domine de ses falaises de granit une immense étendue de mer parsemée d'innombrables îlots pareils à d'énormes dos de marsouins et qui rendent ces parages dangereux pour les misérables pêcheurs condamnés par le sort à les exploiter.

Le manoir de l'ami de Paul Rolland se cache dans un pli de terrain peu profond où coule un ruisseau de quinze pieds de large qui va se jeter à la mer, un quart de Ueue plus loin, avec des prétentions de fleuve.

La maison en elle-même n'a rien de remarquable.

C'est un bâtiment carré, solidement assis sur ses bases, élevé d'un seul étage, avec des toits de grosses ardoises bleues cimentées, épaisses et lourdes comme des pavés, assez fortes pour résis-

UN LYS AU ruissi:au

ter aux coups de vent terribles qui les assaillent rhiver et parfois l'été. Deux tours en poivrière, coiffées à la mal content, lui donnent un petit aspect seigneurial assez flatteur et les trois arpents de bois rachitiques, sans cesse battus par la brise de mer, qui lui forment une verdoyante ceinture, font l'admiration des pauvres gens des villages voisins dont la plupart ne sont jamais allés au delà de Lannion ou de Tréguier, c'est-à-dire à quinze ou vingt kilomètres de leurs masures.

Il était huit heures du soir.

Une lourde chaleur d'août rayonnait dans Tair, montant des plaines rocailleuses et des champs de genêts et d'ajoncs, où les grillons se livraient à un concert étourdissant.

Paul Rolland avait dîné seul au manoir, son hôte ayant été appelé dans la journée auprès d'une de ses parentes, malade, aux environs de Paimpol.

Cet hôte était un Parisien philosophe, atteint d'un commencement d'hypocondrie, modeste dans ses goûts, célibataire et qui consacrait quatre ou cinq mois de Tannée à cette propriété dont dépendent de maigres métairies espacées en arrière des côtes, dans la direction de Lannion et d'un bourg charmant que les Anglais envahissent, comme des criquets d'x\lgérie, et qui se nomme Perros-Guirec.

Après le dîner servi par deux vieux serviteurs du pays, chargés de l'entretien et de la gestion du

domaine, Paul Rolland sortit dans la campagne, le cigare aux lèvres, et se dirigea vers la mer.

C'était alors un beau garçon de trente-neuf ans, grand, bien taillé, brun, avec d'abondants cheveux, des yeux noirs très pénétrants, le front haut déjà, ridé par l'habitude de la pensée et un teint de chasseur d'Afrique bronzé par le soleil.

Très instruit, ce qui est plus rare qu'on ne pense dans la carrière qu'il suit avec tant de succès, très sceptique à force de voir ce qui se passe autour de lui, blasé par les charges d'atelier et les hasards de la vie parisienne, il gardait néanmoins au fond de l'âme un fonds de probité et de droiture dû à l'éducation reçue au sein d'une famille de cette bonne vieille roche battue en brèche par l'artillerie désastreuse des doctrines nouvelles.

Il allait devant lui, ne pensant à rien, si ce n^est au soleil qui se couchait dans une irradiation d'incendie, lorsqu'il découvrit sur sa gauche, à la pointe extrême du cap, l'étrange perspective des falaises de Ploumanach, si justement appelée le Chaos.

Qu'on se figure un enchevêtrement extraordinaire de rochers roulés par quelque cataclysme les uns sur les autres comme les cailloux d'un ruisseau, entassés pêle-mêle avec des miracles d'équilibre, formant des gorges profondes à travers lesquelles l'eau d'une mer toujours furieuse se précipite en cascades pour s'apaiser seulement à l'heure

OÙ la marée indécise ne sait plus si elle doit monter ou descendre.

Et du côté de la terre, dans une sorte d'anse où quelques misérables barques viennent s'abriter par on ne sait quels chemins, adossées aux falaises, entre un lac intérieur d'où la mer se retire à marée basse et cet amas grandiose de granits à peine couvert d'une poussière fine où poussent des fleurettes grêles, quelques bicoques branlantes où logent en commun des familles de pauvres pêcheurs dignes du pinceau de Puvis de Chavannes, et les animaux faméhques qui partagent leur triste destinée.

Le jour baissait lorsque Paul Rolland parvint au sommet le plus élevé de ces falaises.

Une solitude complète régnait sur ces hauteurs, d'où on découvre un point de vue vraiment merveilleux.

Aussi loin que ses yeux pouvaient distinguer l'horizon devant lui, c'était un immense désert où quelques goélands erraient d'un vol lent et mou, en poussant ces cris aigus qui, dans l'ombre, inquiètent et surprennent.

Pas une voile sur cette surface à peine ridée et d'un vert d'émeraude.

Les chaluts des ports voisins n'osent s'aventurer dans ces passes périlleuses signajées h chaque coup de vent par quelque sinistre bientôt oublié.

Seules, les barques des pêcheurs de Ploumanach

s'y hasardent pour tendre leurs paniers à langoustes et à homards, ou traîner leurs filets primitifs entre deux marées.

Ces barques étaient sorties, disparues derrière les îlots de la côte.

C^était le moment où la mer est étale, suivant l'expression des marins, c'est-à-dire immobile, en attendant qu'elle se décide à descendre.

Le peintre, tout entier à sa rêverie, s'étendit sur la mousse d'un rocher.

A cent pieds au-dessous de lui, le flot expirait au pied des falaises, dans une gorge profonde qui plus loin contourne d'autres amas de récifs.

A quelque distance en arrière, du côté du village, dans un cirque alors inondé par la marée, un bizarre monument émergeait des eaux.

C'est un autel dont l'origine se perd dans la nuit' des temps et qui abrite, sous un dais de granit soutenu par quatre colonnettes frustes, rongées par l'âpre vent du large, une statuette en bois devenue aussi dure que la pierre et dont le ventre est troué d'une infinité de piqûres.

Cette statuette est celle de saint Guirec; les piqûres proviennent des épingles que les filles du pays enfoncent dans le nombril de l'apôtre Breton, pour se conformer à un usage antique.

Si l'épingle reste fichée dans le bois, elles se marient dans l'année.

Si elle tombe aux pieds du saint, les malheureuses sont vouées au célibat.

Des milliers d'épingles s'entassent en pyramide sur l'autel. Le bois pétrifié les repousse.

Pauvres filles !

Paul Rolland songeait. A quoi ? A l'avenir, à ce besoin de gloire qui le travaillait, dans cette mêlée d'artistes où chacun veut faire sa trouée comme un boulet. Autrefois, en vivant moins vite, avec plus d'insouciance de l'argent, les nerfs moins agités par la névrose du siècle, on pensait à l'amour.

Paul Rolland le méprisait comme une faiblesse. Le plaisir, les rencontres sans engagement, sans obligation; le prix payé, une poignée de main froidement échangée, c'était tout ce qu'il en pouvait admettre. Dans la rue, plus tard, l'imperceptible salut de connaissance, le signe de tête et le clignement d'yeux qui sont comme un ralliement maçonnique, il n'en voulait pas plus.

Depuis quelque temps, toutefois, il se laissait glisser dans une liaison enveloppante qui, peu à peu, s'emparait de lui, le gagnait à force de douceurs et de caresses, d'autant plus dangereuse qu'à trente-deux ans, dans la plénitude de sa beauté, riche de soixante mille francs de rentes, très spirituelle et très astucieuse, la femme dans les filets de laquelle il tombait s'était juré à elle-

même de le conquérir à tout prix et de le garder.

Cependant, ce n'était pas à elle qu'il songeait.

C'était à son art, au prochain Salon, à son grand tableau dont il cherchait vainement l'idée.

Des succès très grands déjà affirmaient sa valeur. Une première médaille, après d'autres distinctions inférieures, avait récompensé sa toile trop académique, mais réussie, le Jugement de Paris.

Très rococo le sujet, véritable thèse de concours et d'école, mais si joliment, si lestement troussé, avec tant d'élégance et pour ainsi dire de modernité!

Le public avait applaudi des deux mains, et si la critique s'était permis de railler, non sans justesse, le thème choisi par l'artiste, elle en avait unanimement vanté l'exécution.

Décidément, Paul Rolland s'affirmait un maître dans l'art de traiter le nu.

Qu'avait-il encore à escalader dans sa carrière? Quels sommets? La décoration? La médaille d'honneur?

Tout arriverait en son temps, bientôt, à ce qu'il lui semblait, et, avec la gloire, l'argent qui la suit de près.

Mais il lui fallait un dernier coup d'éclat, une œuvre étincelante!

L'obscurité du soir commençait à s'épaissir, cou-

vrant d'un voile de brumes le mystérieux paysage que sa seule présence animait.

L'eau verte devint presque noire dans le chenal où un léger remous indiquait les premières ondes de la marée descendante.

Au ciel, les étoiles perçaient de leurs pointes diamantées les profondeurs de l'azur.

Les roches, violacées encore à leur faîte par un reste de clarté venu du couchant, étaient brunes à la sortie du flot qui baignait leurs assises.

Tout à coup, les yeux du peintre s'agrandirent en se fixant sur une apparition étrange.

En bas, au détour de la gorge, vers la mer, entre les deux haies de falaises qui tracent la route des misérables barques de Ploumanach, Paul Rolland venait d'apercevoir une silhouette de femme nue, plongée dans Témeraude liquide du courant auquel elle s'abandonnait.

Était-ce une femme? Non, plutôt une enfant, tout au plus une jeune fille de seize à dix-huit ans, mais svelte, blanche comme un lys, aux cheveux jaunes, noués en tresses serrées sur sa lêle, à la poitrine nettement dessinée, à la taille svelte et souple, élégamment étendue, au corps jeune et fin, d'une exquise pui'eté de lignes, dont il distinguait tous les détails sur le lit sombre où elle se maintenait sans effort.

Morte ou vivante? Il ne le reconnut pas d'abord.

Elle ne faisait aucun mouvement. Ses yeux semblaient fermés. Paul Rolland voulut crier; mais il se dit que morte il ne pouvait la sauver et que vivante elle s'effaroucherait en lui enlevant sa vision.

Il se tut donc et se contenta de la suivre, le cœur serré, non d'amour mais de curiosité.

Au moment où elle allait disparaître au détour du canal, cette ondine moderne, qui n'avait rien de fantastique, s'aperçut sans doute du chemin qu'elle avait fait, entraînée par le courant qui devenait plus fort de minute en minute.

L'artiste, qui ne perdait pas un seul de ses mouvements, la vit relever la tête.

Elle étendit les bras, plongea un instant avec une vigueur extrême, et bientôt elle remonta à la surface et reprit sa position première, à quelques brasses de lui.

Émerveillé de sa grâce, Paul Rolland demeurait immobile au faîte de son rocher, en retenant son souffle.

D'où sortait cette intrépide nageuse?

A quelle âme appartenait ce corps si élégant, si frais, si harmonieux et si fort que, dans cette mer sauvage et tourmentée, il semblait aussi à Taise qu'un aigle dans les profondeurs du ciel?

L'artislc ne tarda pas à le savoir.

Sous la double clarté du soir qui finissait et de la lune dont le disque sanglant s'élevait au-dessus des taillis qui couronnent les côtes aux environs de Perros, il vit celte tardive nageuse, amie de l'ombre et du mvstère, sortir de l'eau dans une petite anse, entre deux amas de pierres giganlesques où elle devait avoir caché ses vêtements.

Paul Rolland ne pouvait que le supposer, car à ce moment il la perdit de vue.

Ce ne fut que quelques minutes plus tard qu'elle reparut dans le cirque de granit au milieu duquel se dresse la petite chapelle ou plutôt l'autel de Saint- Guirec.

Mais elle était métamorphosée.

La fée aux souples mouvements, à la peau de lys rosée, aux cheveux blonds couronnant une tête à faire rêver un poète, n'était plus qu'une

simple paysanne bretonne, une pauvre fille, vêtue d'une jupe sombre et courte, pieds nus, avec un fichu de laine claire sur le bras, défigurée par la coiffe blanche à larges ailes, toujours un peu fripées, dont les femmes du pays se couvrent la tête.

Des hauteurs d'où il contemplait cette scène dont son imagination était frappée, elle lui sembla petite. L'exquise finesse de sa taille, la forme de sa poitrine, ses contours délicats qu'il aurait voulu pouvoir reproduire d'un trait de crayon, n'existaient plus sous l'odieux corsage de bure qui les recouvrait.

Elle s'avança, en passant légèrement d'une pointe de roche à l'autre vers Saint-Guirec, et lorsqu'elle fut auprès du petit temple, elle prit une épingle sur sa manche et la piqua avec soin dans le ventre de la statue.

L'épingle retomba dans le tas des condamnées.

La jeune fille leva vers le ciel ses bras désespérés et s'éloigna dans la direction du village.

Aussitôt le peintre dégringola de son côté les pentes de la falaise et, à l'aide d'un mouvement tournant indiqué par les sinuosités du terrain, il parvint à couper la retraite de l'inconnue.

Il voulait contempler de près celle à laquelle il devait une de ses plus heureuses inspirations.

En un clin d'œil il venait de concevoir le sujet de cet admirable tableau de baigneuse, imprégné

d'une si âpre poésie, qui fut le triomphe du Salon de Tannée suivante.

En marchant d'un véritable pas de course, il se trouva bientôt en face de la jeune fille, à laquelle il barra le passage au détour du sentier qu'elle suivait.

A son aspect, elle manifesta une instinctive frayeur et s'arrêta.

La lune, à ce moment, l'éclairait assez vivement pour qu'on pût distinguer ses traits baignés dans une clarté blanche.

— Je vous épouvante, mon enfant? dit Paul Rolland d'une voix douce. Ce n'est pas mon intention.

Elle sourit et répondit en bon français, fait assez rare dans ces contrées où le breton seul reste la langue usuelle des indigènes :

— Pardon, monsieur. Je vous prenais pour... Elle hésita une seconde.

— Pour quelqu'un qui vous fait peur? acheva Tartiste.

Elle haussa les épaules, et, avec un soupir :

— C'est vrai, dit-elle; pour quelqu'un que je craignais de rencontrer.

Le sentier s'élargissait. Ils pouvaient cheminer l'un auprès de l'autre.

Le jeune homme examina sa compagne à loisir. Sous l'espèce de capeline de toile blanche qui

li VICES DU JOUR

cachait ses abondants cheveux d'un jaune pâle, elle perdait le prestige de sa beauté d'ondine.

Cependant elle attirait par un charrne indéniable.

Sa tête, dont Tovale n'était pas parfait, un peu carrée, manquait de distinction; elle possédait deux qualités supérieures déparées par deux défauts singuliers.

Le front était ridé comme un front de vieille, peut-être par l'effet d'une souffrance continue ; les lèvres plissées manquaient de fraîcheur.

Mais deux grands yeux vraiment magnifiques forçaient l'admiration , changeants et glauques, avec des reflets lumineux, des lueurs de phosphore dans la nuit. Du moins, ce fut l'impression du peintre. Ce regard, à la fois vague et caressant, avec une sorte d'égarement, le frappa à tel point qu'il ne devait plus Toublier.

11 a déclaré cent fois à ses intimes que ces yeux bizarres le poursuivraient jusqu'à sa dernière heure.

Très doux d'ailleurs, avec une prière qui implorait la pitié et comme un regret de vivre, où l'on devinait les souffrances d'une pauvre àme malade et blessée.

L'autre beauté de l'inconnue, c'étaient des dents superbes, de ces dents merveilleuses qu'une bourgeoise millionnaire et coquette eût payées d'une somme énorme ; des dents éblouissantes qui éclai-

raient ce sourire d'ange comme la lune illuminait ce paysage nocturne.

— Je suis depuis quelque temps en Bretagne, mon enfant, reprit Paul Rolland, afin d'inspirer confiance à cette paysanne qui l'intéressait plus qu'il n'aurait voulu, et je ne vous ai pas encore vue. Je demeure chez mon ami, Yves Trémel, là, tout près dans la campagne, et je viens souvent à Ploumanach...

— M. Trémel? Je le connais pour en entendre parler et l'avoir vu souvent chez ma mère. C'est un bon homme et il est riche !

Elle prononça ces mots avec une nuance d'envie et d'admiration.

■— Très riche, reprit-elle, en aspirant l'air, en agrandissant ses yeux, redressée sur ses petits pieds cambrés comme pour atteindre et caresser un rêve impossible.

— Aimeriez-vous l'argent? demanda l'artiste étonné de ce mouvement trop vif pour lui échapper.

— Oh! oui, fit-elle les dents serrées; oui, car ce serait la liberté. Les riches ne font que ce qu'ils veulent.

Paul Rolland demeura étourdi de l'accent avec lequel elle s'exprimait et de la vue de ce corps frémissant et secoué par une véritable convulsion.

— N'êtes-vous pas hbre? demanda-t-il.

— Comment le serais-je? Il faut vivre.

— C'est facile dans ce pays où on a besoin de si peu de ctiose.

— Vous croyez? Nous sommes trois enfants. Notre père est mort il y a sept ans. Nous n'avons que notre mère qui travaille jour et nuit, la pauvre femme ! Alors, moi qui suis l'aînée, on m'a placée dans le voisinage, chez un maître, et il faut bien que j'y reste et que j'obéisse.

Elle s'arrêta.

Le jeune homme vit une grosse larme rouler sur ses joues blanches.

— Vous pleurez ? dit-il en essayant de lui prendre la main.

Elle se raidit et le regarda en face, ce qu'elle n'avait pas osé faire encore depuis leur rencontre.

— Pourquoi me parlez-vous ainsi? demanda-telle. Dites-moi donc comme tout le monde : — Tu pleures? — Est-ce qu'on se gêne avec nous? Et puis, moi, voyez-vous, monsieur, ça m'intimide.

Il fut attendri de l'humilité si simple de ces paroles.

Tout en l'écoulant, il pressait la main dont il s'était emparé.

C'était une petite main d'enfant, un peu rude, mais moins qu'on n'aurait pu le supposer et dont il admirait le poignet très fin, comme l'attache des pieds nus. La peau du bras, à demi sorti d'une

UN LYS AU RUISSKAU n

manche trop courte, était satinée et vraiment éblouissante, comme celle des rousses.

— Je te parlerai donc comme tu veux, reprit-il. Comment t'appelles-tu ?

— Marie-Josèphe Lebrec.

Les Bretonnes ont presque toutes deux noms accolés ensemble : Anne-Yvonne ou Jeanne-Marie ! . . . toutes les saintes du calendrier réunies en couples.

— Mais, ajouta-t-elle aussitôt, on dit : Mar- Josèphe.

— Et tu es de Ploumanach ?

— Non; de Saint- Michel-en-Grève, à trois lieues d'ici. C'est là que demeure ma mère.

— Qu'est-ce qu'elle fait, ta mère ?

— Anne-Yvonne est boulangère. Par ici on dit fournière.

— Eli bien ! c'est un bon métier.

La jeune fille secoua la tête.

— Pas chez nous, monsieur. Ma mère possède le four. C'est tout ce qu'elle a. Les gens du bourg viennent cuire leur pain chez elle; Anne-Yvonne a deux sous par tourte — des tourtes avec lesquelles on assommerait un homme. Elle fournit les landes pour chauffer le four et son temps. C'est dur, allez. Et il faut passer les nuits pour sécher l'avoine.

— L'avoine ? répéta le peintre, ne comprenant pas.

— Oui, l'avoine pour la bouillie. Le monde s'en

nourrit chez nous. C'est très bon. Anne-Yvonne fait aussi du pain qu'elle vend; mais souvent on ne la paye pas et sa farine est perdue. Elle a bien du mal et n'est pas riche. Et trois enfants qui crient la faim, sans me compter!

— Mais toi, tu es placée, dis-tu ?

Les traits de Marie-Josèphe devinrent durs. Les rides de son front vieilli, ces rides précoces qui avaient frappé Paul Rolland et qui Tétonnaient tant dans ce visage jeunC; se froncèrent. Une sorte de haine se refléta dans ses yeux, et ce fut en baissant la voix qu'elle répondit avec une rage concentrée :

— Oui, je suis placée. Quand on m'a envoyée chez un maître, je n'avais que treize ans.

. — Et maintenant?

— J'en ai dix-huit, monsieur.

— Où demeure ce maître dont tu parles?

— Au manoir de Saint-Efflam, près de la grève, à une demi lieue du four de ma mère et du bourg de Saint-Michel.

— Tues donc en congé chez des amis, aujourd'hui ?

— Je n'ai pas de congé, monsieur, jamais.

— Mais alors ?...

Elle reprit le même ton haineux et dur qu'elle avait une minute plus tôt et dit :

— Je devrais me taire; mais bah! autant parler.

Je n'en serai pas plus malheureuse. Je n'ai pas de permission. Non. Je me suis sauvée.

Et brusquement :

— Mais ces choses -là ne vous intéressent guère, vous, monsieur, un Parisien. C'est toujours pour moi une soirée de passée ! Je suis venue chez ma tante, la veuve Louannic, de Ploumanach, une brave femme, mais si pauvrequ'elle a bien delà peine à se suffire. Si vous saviez à quoi je pensais dans l'eau, tout à l'heure?

— A quoi pensais-tu, ma pauvre petite ?

— Je pensais, monsieur, que j'aurais été bienheureuse de dormir au fond, là, dans les goémons; et j'ai été sur le point de me laisser aller vers la mer, dans les roches, au tournant. Je nage comme un poisson. Ce n'est pas étonnant. Dès six ans, mon père me jetait à la grève quand la marée venait battre le seuil du four. Mais j'ai eu peur et je suis revenue. Maintenant, je le regrette.

— Il ne faut pas te désoler... L'avenir...

Elle fit un geste d'indifférence, à peu près pareil à celui d'un chien mouillé qui secoue la pluie et tout son corps frissonna.

— Et ton épingle à saint Guirec?

Elle sourit d'un sourire angélique qui découvrit ses belles dents.

— C'était pour voir, dit-elle. Elle est tombée. Je

sais bien que les filles comme moi ne peuvent pas se marier.

— Pourquoi?

— Une idée!

Ils arrivaient au village, au bord de la mare servant de port, d'où le flot se retirait. Quelques masures se montraient basses, chancelantes, en pierres brutes, où des lueurs jaunes vacillaient à des fenêtres de deux pieds carrés.

— La bonne nuit, monsieur, fit Marie-Josèphe avec une révérence. Me voilà arrivée.

— Mais nous nous reverrons?

— Peut-être oui; peut-être non.

~ Si.

— Comme vous voudrez. Bonsoir, monsieur.

— Bonsoir, l'enfant.

En traversant les champs qui séparent les côtes de Ploumanach — cet extraordinaire village qui donne l'impression d'un coin de terre après les convulsions du déluge — du manoir de son ami^ Paul Rolland était à la fois content et troublé, content parce qu'il venait de trouver une idée, cet oiseau rare et précieux après lequel soupirent tous les amants de l'art; troublé par ces yeux dont il emportait le regard, non dans le coeur — l'artiste ne Pavait pas si facile à pénétrer — mais dans l'esprit.

C'était comme une flèche entrée dans ses chairs et qu'il était contraint de traîner avec lui.

Il revoyait sans cesse ce beau corps mollement ballotté par les eaux, comme une mouette flottant dans la brise, éclairé d'une lumière fantastique, éblouissant sur son lit d'émeraude, et qui lui rappelait ces fées du Nord endormies dans les plis va-

poreux de leurs voiles et célébrées par les ballades Scandinaves.

Quelle métamorphose!

Cette fois, c'était le papillon étincelant qui redevenait chrysalide.

La fée se changeait en paysanne rustique. La reine des eaux se ravalait au rang de servante.

Il alluma un cigare et le jeta aussitôt.

Cette fille l'intéressait ; il y songeait malgré lui et en .éprouvait des mouvements d'impalience.

Après tout, qu'y avait-il de surprenant à ce qu'une villageoise dont la cabane était baignée par la mer sût nager comme un triton? Cette enfant blonde, aux traits à la fois fins et fatigués, avait un corps merveilleux ; il était forcé d'en convenir. Beauté de jeunesse, pensa-t-il, beauté du diable, que l'aspect féerique sous lequel il l'avait découverte devait singulièrement exagérer.

Il n'y avait pas jusqu'à ses paroles si simples pourtant, jusqu'à ses réticences si naturelles vis-àvis d'un étranger qu'elle rencontrait pour la première fois dont sa curiosité ne fût violemment surexcitée.

Il essaya de réagir contre cette obsession.

— Bah ! je la reverrai demain, se dit-il.

A quelque distance, dans un vallon peu profond, le petit manoir de son hôte se dessina, dé-

coupé en noir sur le fond du ciel, aveô ses fenêtres où des lumières couraient.

Il pressa le pas.

Peut-être son ami était de retour et pourrait déjà lui donner quelques renseignements.

En effet, au moment où Paul Rolland, après avoir tourné dans une allée circulaire taillée au milieu d'un bois de coudriers, de chênes et de bouleaux, arrivait au perron de la maison, il aperçut le domestique qui rentrait le cheval du maître à Técurie.

La servante se montra à la lenêtre de la cuisine, dans un encadrement de roses et de capucines.

— Yves est là, Souazic? demanda-t-il.

Souazic, en breton des confins du Finistère, veut

dire Françoise.

— Oui, monsieur. 11 descend.

La lumière que l'artiste voyait monter les escaliers refit son chemin en sens inverse, et les deux amis se croisèrent sur le perron.

Le maître du logis posa son bougeoir dans le vestibule et entraîna Paul Rolland sur un banc placé devant les fenêtres des cuisines.

— La belle soirée! dit-il en offrant des cigares à son ami.

— Superbe.

— D'où viens-tu?

— D'errer aux bords de la mer, du côté de Plounianach.

— Une horreur sublime, hein !

— Et ta parente?

— Elle va mieux. Elle est remise... pour quelque temps.

La conversation tomba.

Paul Rolland avait allumé son cigare et fumait silencieusement, contre son habitude.

Il aimait d'ordinaire à se lancer à fond dans ces discussions à bâtons ron;ipus où l'on traite les sujets les plus divers et surtout ceux qui touchent aux arts.

L'autre fut frappé de son silence.

Cet Yves Trémel, originaire de Paimpol d'où il était parti à l'âge des études, est un type de Parisien comme il s'en rencontre plus d'un entre la Madeleine et la rue Laffitte.

Il n'aimait guère à descendre au delà.

Riche d'une quarantaine de mille francs de rentes, très instruit, ayant étudié à la fois assez de droit pour devenir un avocat de mérite, assez de médecine pour s'installer dans une préfecture ou même à Paris s'il lui avait plu d'exercer cet art lucratif pour ceux qui exploitent les misères et les faiblesses de notre nature humaine, il vit en philosophe dans un entresol de la rue Cambon, à deux pas du boulevard, et se contente d'assister en curieux au spectacle que lui donnent ses contemporains.

Il faut dire qu'ils ne lui laissent pas le temps de s'ennuyer.

Inscrit au barreau de Paris, il appartient à cette catégorie d'avocats qui n'ont de leur vie feuilleté un dossier et qu'on n'a jamais entendus au Palais, mais qui n'en tiennent que plus énergiquement à leur titre.

Ses amis ne lui étaient en aucun cas plus agréables que lorsqu'ils l'appelaient l'avocat et lui demandaient son avis qui en vaut d'autres.

On a ses faiblesses.

A quarante-deux ans, vigoureux et rustique, court et trapu, taillé en paysan et vêtu en gentilhomme campagnard, barbu jusqu'aux yeux, roux comme un ours des Pyrénées, brusque et bon, loyal et droit dans sa rudesse, indulgent pour les autres et sévère pour lui-même, il est en somme un des types les mieux conservés de notre vieille race française, économe sans lésinerie, honnête foncièrement, et pleine de cette raison droite et simple que les sangmêlés du cosmopolitisme futur lui envieront.

— Qu'est-ce que tu as? dit-il en dardant son regard clair sur le visage de son compagnon. Tu es tout drôle.

— Une rencontre que j'ai faite.

— Dans ce pays? C'est surprenant!

— Aussi en suis-je étourdi*

En quelques mots, l'artiste narra tout : l'appari-

tion des falaises de Ploumanach, Tépingle de saint Guirec, son entretien avec la jeune fille. Le front du Breton se rembrunit.

— Je sais ce que c'est, dit-il; il s'agit de la petite Mar-Josèphe...

— Lebrec ou Lebrez, je crois.

— Lebrec, l'aînée d'une famille de pauvres gens battus par la misère qui demeurent dans le vieux bourg en ruines du fond de la baie de Saint-Michel. La mère est restée seule avec trois enfants, une fillette en bas âge et deux grandes, Marie-Josèphe que tu connais, à ce que je vois, et Perrine, la cadette, qui doit avoir quatorze à quinze ans; une couvée terriblement difficile à garder.

Il s'interrompit et poussa un juron destiné à soulager une colère secrète :

— Sacrebleu !

— Qu'est-ce qui te prend? dit Paul Rolland. Les deux hommes s'adoraient, quoique d'une nature fort différente.

Ils s'étaient liés au cercle dix à douze ans plus tôt et depuis ils passaient ensemble la moitié de leur temps, tantôt dans l'atelier du peintre à la rue de Prony, tantôt au Sport dont ils faisaient partie l'un et l'autre.

Paul Rolland appréciait la justesse de coup d'œil du Breton, suivait ses conseils même en art, et s'en trouvait bien.

UN LYS AU RUISSr:AU 27

— Ah ! le misérable, reprit Yves en se parlant à lui-même. Le gars qui lui tordrait le cou mériterait de fiers remerciements.

— De qui parles-tu?

— D'un homme qui est venu s'établir il y a une dizaine d'années dans le pays, un de ces fils de famille qui ne sont bons qu'à mal faire et qui, ayant dépensé en orgies au quartier Latin une partie de son patrimoine, a pris le parti de se retirer dans notre pauvre Bretagne où il peut faire figure encore avec les dix à douze mille francs de rentes qui lui restent. Tu comprends qu'avec un pareil revenu il est roi au milieu de pauvres diables qui vivent du produit de leur pêche et se livrent à des orgies de bouillie d'avoine aux fêtes carillonnées. Ce viveur s'est arrangé une habitation assez belle en comparaison des taudis délabrés de ses voisins, du côté de Saint- Efflam; et sa femme étant morte à la peine, du désespoir de se voir accolée à un mari doué de tous les vices, ivrogne, libertin et brutal,, il est devenu la terreur des familles et le séducteur de toutes les filles. Du reste, beau garçon, hardiment découplé, cavalier élégant, d'une force au-dessus de la moyenne, riche dans un pays où on ne peut guère dépenser plus de trois à quatre mille francs par an, à moins d'être tourmenté du démon des voyages, il ne lui est pas difficile d'éblouir les jeunesses et de fermer les yeux des malheureuses

mères avec deux ou trois écus de cent sous adroitement glissés à des misérables qui n'en connaissent pas la couleur.

— Mais Marie-Josèphe ?...

— Mar-Josèphe passait pour une petite merveille il y a quelques années. A treize ans, il était impossible de voir une plus adorable enfant. J'avais eu ridée de te mener chez elle. Son portrait en haillons aurait produit sensation partout. Au moment où j'allais t'en parler, j'appris que sa mère l'avait placée comme servante chez ce Maurice des Breux — des Breux en deux mots. — J'entrai à cette nouvelle dans une vaine colère. Le mal était fait.

Depuis cette époque, elle a gagné d'un certain côté en apprenant le français, qu'elle ne savait pas, grâce à la pauvre madame des Breux qui vivait encore et n'a pas tarSé à quitter un monde où elle recevait plus de taloches et de bourrades qu'elle n'a vu luire de jours heureux.

Marie-Josèphe a perdu sa fraîcheur, sa gaieté, son insouciance, et il n'est pas malaisé de deviner ce qui s'est passé à SaintEfflam aux environs du jour où elle y est entrée.

Ce Maurice des Breux n'a pas même respecté sa jeunesse. C'était facile à voir aux larmes qu'elle versait en cachette. Plus d'une fois elle a pris la fuite et s'est retirée chez sa mère pour échapper aux

scènes horribles dont elle était le témoin ou la victime, surtout aux heures d'ivresse de ce bandit.

La mère la rendait à son tyran, aveuglée peutêtre par ses promesses et poussée par le besoin, afin de conserver les douze ou quinze francs par mois que son aînée gagne dans cette affreuse maison. C'est le prix le plus élevé qu'on donne aux servantes chez nous.

Ne comptant plus sur sa mère, lorsque la vie lui devient trop insupportable, Mar-Josèphe se réfugie chez sa tante, la veuve Louannic, à Ploumanach. C'est sans doute à cette cause que tu dois son excursion dans les Meux pittoresques où tu Tas trouvée.

— Pourquoi, puisque tu t'y intéresses, ne facilitestu pas son départ en lui procurant une place ailleurs?

L'avocat hocha la tête et fit claquer ses lèvres.

— J'y ai pensé plus d'une fois, dit-il, mais c'est scabreux. D'abord ce brigand la tient par quelque vice ou ce qu'on appelait autrefois un sortilège. Elle se sauve de sa maison, miais elle y retourne. Ensuite, quand elle est entrée à son service — tu m'entends? — elle avait treize ans et même moins. Elle en a dix-huit aujourd'hui. Sa mauvaise éducation est donc complète. Déjà flétrie avant Tàge, comme une fleur ou un fruit sur lequel une bête venimeuse s'est traînée, oserais-tu la prendre chez toi, si tu avais une famille, ou la donner à quelqu'un de tes amis

dont tu respecterais la maison? C'est un point délicat et qui m'a rendu perplexe. Tu le serais à ma place. Je ne la blâme pas, la pauvre enfant. — Ah! Dieu, non ! — et je la voudrais tirée de là; mais comment faire?

La nuit devenait plus profonde.

A la campagne, il est rare qu'on veille tard. D'ailleurs, Yves Tréniel était fatigué de sa longue course de la journée.

Il posa sa large main sur Tépaule de son ami qui rêvait, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains.

— Allons dormir, dit-il en se levant.

— Tu as raison, répéta Paul Rolland , rêveur, allons dormir.

Il suivit d'un pas machinal le Breton dans le vestibule peint en marbre jaune du modeste logis, monta derrière lui l'escalier de chêne à balustreset gagna sa chambre où il s'enferma après avoir serré la main de son hôte.

Et là, en quelques coups de crayon, il reproduisit dans un croquis mouvementé la scène dont son imagination était pleine, esquissa de mémoire un portrait ressemblant de la baigneuse de Ploumanach et se mit au lit en se répétant ce qu'il s'était dit au seuil de la veuve Louannic, en voyant disparaître sa vision :

— Je la retrouverai demain.

La masure de la veuve Louannic mesurait environ vingt pieds de long sur une douzaine de large.

Nous ne savons si elle existe encore.

Elle a pu être jetée bas par un ouragan, mais les touristes qui fréquentent les côtes bretonnes peuvent en voir une quinzaine de ce modèle autour d'une vaste excavation, port naturel que la mer remplit à chaque marée, en y pénétrant avec fracas par un chemin tortueux.

C'est le triste village de Ploumanach.

A marée basse, il ne reste que quelques flaques d'eau dans cette mare, et les barques des pêcheurs du lieu, ou plutôt leurs canots non pontés et garnis d'une mauvaise loque qui sert de voile, s'y reposent, la quille sur les cailloux qui garnissent le fond de ce havre.

La maison de la vieille femme était bâtie en quartiers de granit de toutes les formes, ajustés à peu près les uns aux autres et reliés entre eux

par un mortier blanc, dessinant sur ce fond noirâtre d'informes arabesques.

Le toit d'ardoises du pays, très lourdes et de dimensions énormes, s'il existe encore, est percé d'une lucarne par où s'éclaire le grenier.

C'est là que les enfants de la veuve dormaient au temps où elle en avait.

Ils sont morts.

La plupart des enfants meurent en bas âge dans ces tristes contrées. Qu'on entre aux cimetières et qu'on lise les inscriptions des croix de bois noir qui recouvrent les tombes!

Dans le creux du bas qui sert de logement à la veuve et à son bien mort et vif, un grand coffre bas et large sert de couchette et contient une paillasse de toile à voile remplie de varech.-

Une sorte de commode renferme le linge, et sur des planches clouées au mur quelques assiettes de terre et des plats, près d'un quartier de lard qui sèche et de bottes de haricots suspendues à des crochets, prouvent qu'on dîne quelquefois dans ce logis, tandis qu'une chèvre s'y prélasse sur un tas de fougères et d'herbes fanées.

C'est l'être le plus heureux de la maison.

Elle a pour elle l'espace, une demi-liberté et les plantes aromatiques des falaises.

On monte au grenier par une échelle de sept à huit échelons appliquée à la pointe de cette bicoque

dont un fermier de la Brie ne voudrait pas pour ses chiens de berger.

Le lendemain du jour où Paul Rolland avait rencontré Marie-Josèphe Lebrec, le jour se leva radieux.

Sans un rayon de soleil, ce village de Ploumanach serait un enfer de désespérés.

Avec ce rayon, il devient, à certains mois de l'année, un paradis pour les vieilles femmes qui se réchauffent à ses feux et pour les enfants qui se roulent sur Therbe courte des talus.

La porte du grenier s'ouvrit — deux bouts de planches cloués sur des traverses — et dans l'ouverture une tête blonde se montra.

C'était bien celle que l'artiste avait vue la veille dans l'ombre du soir avec ses cheveux roux clair très abondants et très longs qui devaient former un manteau à la jeune fille quand ils étaient dénoués, le front plissé et la bouche presque flétrie mais meublée des dents sans rivales qui l'avaient tant frappé.

Elle avança le cou dans l'attitude d'un fugitif qui craint les gendarmes et tendit l'oreille pour écouter les bruits lointains.

Ce jeune visage, grimaçant de haine et de peur, était à la fois charmant et horrible, charmant avec sa blancheur ambrée, avec ses grands yeux glauques et sa couronne de cheveux magnifiques; dou-

loureux avec son expression de crainte et de dégoût. Deux seins éblouissants, fermes, roses et veinés de bleu, sortaient d'une chemise de grosse toile rabattue sur un jupon court, gris ardoise, noué à la taille par un cordon noir; les bras blancs comme du lait jusqu'aux poignets minces s'appuyaient l'un à la porte et l'autre au mur pour soutenir le corps penché sur le vide.

Ah! si Paul Rolland avait été là!

Quel joli tableau! quel succès! quelle inspiration!

Mais l'enfant était seule.

Dans le village, quelques portes s'ouvraient; des femmes allaient et venaient de la mare où eïles puisaient de l'eau saumâtre, à leurs logis, mais en silence.

Des poules picoraient ; deux ou trois porcs rôdaient en grognant autour des femmes.

Point d'hommes.

Ils étaient au travail. Le travail est pour eux de deux sortes. D'abord la pêche, les nasses tendues autour des îles du large, les filets traînés aux environs du rivage, les crevettes traquées dans les trous, à marée basse, et ensuite le transport du poisson pris à l'aide de moyens sommaires, comme aux siècles passés, jusqu'à la ville, à deux ou trois lieues de là et la vente à bas prix presque toujours du produit de ce labeur ingrat.

Enfin l'ivresse au retour, mais l'ivresse morne.

sans joie, l'ivresse lourde qui les assomme, l'ivresse des poisons qu'on leur verse à deux sous le verre, sousToeil paternel du gouvernement et à son profit.

C'est leur vie.

Le tableau est flatté.

Marie-Josèphe était encore aux aguets quand une voix aigre s'éleva du bas de la masure!

— Petite!

La blonde se rejeta dans son grenier, pendant que la vieille tante avançait la tête par la porte entre-bâillée.

La veuve semblait avoir soixante ans.

Ses cheveux gris étaient cachés sous une coiffe enfumée. Une brassière jaunie, ou plutôt incolore, serrait son torse maigre, et une jupe rousse laissait à découvert le bas de ses jambes, où des loques de laine s'enroulaient en retombant sur des sabots égueulés comme une écuelle échancrée par de nombreux accidents.

La peau ridée et terreuse du visage, durcie par les vents de mer, était piquée de poils blancs et ne gardait plus rien de vivant que deux yeux noirs, à demi éteints et noyés, pour ainsi dire, dans une résignation aux plus dures privations et à la nécessité d'achever la carrière commencée.

Elle avança de nouveau la tête au dehors au bout d'une minute et répéta son appel d'une voix cassée:

— Petite]

Une voix jeune et douce répondit :

— Je descends.

En effet, Marie-Josèphe, en deux bonds, sauta de l'éctielle à terre et arriva sur le seuil.

Elle tenait sa coiffe à la main. A part ce détail, sa toilette était terminée.

— Eh bien! ma pauvre fille, commença la vieille, que veux-tu faire?

— M'en aller.

— Où?

— Devant moi.

— Et de l'argent?

— On ne meurt pas de faim en route.

— Morlaix ou Saint-Brieuc, c'est bien loin ! Huit ou dix lieues, c'est l'infini en effet pour des

gens qui ne sortent jamais de leur paroisse, y naissent et y meurent.

— J'irai plus loin que cela, dit Marie-Josèphe, si loin qu'on ne me retrouvera pas.

Elle ajouta d'un ton farouche :

— Ces pays-là, vois-tu ma tante, c'est trop près de Saint-Efflam! Et puis on n'y voudrait sans doute pas de moi, ni chez les bourgeois ni chez les fermiers.

La vieille hocha la tête.

— La maison de Saint-Efflam n'a point bonne réputation, dit-elle, et ce qui en sort n'inspire pas confiance. On raconte que la dame des Breux n'a pas eu de bon temps, la pauvre ! malgré sa fortune,

et qu'elle a bien fait de mourir pour ne pas voir ce qui se passe chez elle. C'est donc le démon, cet homme !

— Le démon vaut mieux.

— Alors Anne-Yvonne a eu tort de te placer là. Elle devait savoir...

— Il fallait vivre ! On manquait de tout à la maison. Et vous savez, matante, quand il veut, il tromperait le bon Dieu avec ses façons. Il n'est pas toujours ivre. En ce temps-là surtout, il avait encore de bons moments. Ma mère a cru bien faire. Elle ne pouvait pas se douter... Elle était bien aise de recevoir quelques sous par mois...

— Tu es une bonne fille de ne pas Taccuser, dit la veuve avec une arrière-pensée, mais elle a toujours aimé l'argent, ma sœur! Moi j'aurais plutôt jeté ma fille à Teau !

Et changeant brusquement d'entretien :

— Tu as faim? dit-elle.

Elle alluma dans la cheminée une poignée de brindilles de bois mort et de gazons desséchés.

La chèvre la regardait de ses grands yeux de bête intelligente, en ruminant sur son lit de fougère.

— Laissez-moi faire, ma tante, dit vivement Marie- Josèphe.

Et s'emparant d'un plat qu'en deux tours demain elle lava à grande eau — c'est ce qui manque le

38 VICES DU JOLIl

moins dans ces cabanes — elle s'accroupit auprès de la chèvre pour la traire.

Ce ne fut pas long. Dans une poêle elle fit bouillir le lait, y jeta une poignée de sel et le versa dans le plat sur quelques tranches de pain noir.

C'était le déjeuner du matin.

La chèvre, qui avait attendu le moment de sa délivrance, sortit sans qu'on s'occupât d'elle pour aller paître sur les roches auxquelles la pauvre masure s'adosse.

— Bonne bête! murmura la veuve; sans elle, il nous manquerait bien des douceurs.

La jeune fille déployait dans ses mouvements une grâce facile, l'aisance qui prouve l'harmonie parfaite des formes. Elle mettait la main à Touvrage sans répugnance, sans bruit, sans fracas.

— Et la pêche, ma tante? demanda-t-elle.

— Ça donne par moments... 11 y a des jours. Le coquillage est abondant et quand je ne fais rien pour moi, je porte le poisson du grand Joson et celui de Trélan à Lannion ou à Perros. On trouve que je vends bien. Je gagne aisément ce qu'il me faut. Ça ne me coûte que de la peine, car des souhers, tu sais bien que je n'en use pas. Je ne pourrais pas les payer. Du temps de Louannic, nous étions mieuX; mais quand le malheur est sur une famille, Mar-Josèphe, il n'y a pas à se débattre. Il faut se soumettre. Et enfin, ma bonne, la vie n'est

pas si longue... la fin arrive pour les riches comme pour les pauvres.

La vieille parlait lentement, d'une voix tranquille, sans révolte contre le sort, courbée sous la nécessité comme les arbres de la côte par le vent du large.

— Et quand te mettras-tu en route? demanda-telle.

Marie-Josèptie qui s'était assise sur un escabeau et mangeait sa soupe, presque délicatement, comme un oiseau qui picore dans un champ du bout de son bec rose, releva la tête.

— Dès que j'aurai déjeuné, dit-elle.

— Sitôt?

— Je voudrais déjà être en route, quoique j'aie du chagrin de vous quitter, car vous avez toujours été douce pour moi, ma tante, mais il le faut. A Rennes, si je peux arriver jusque-là, je tâcherai de me placer et je trouverai peut-être de l'ouvrage, quand ce ne serait que dans une ferme pour soigner les bêtes.

Elle jeta un coup d'œil au dehors du côté de la route qui suit la mer et va de Perros à ^Plestin et tendit l'oreille comme elle avait fait à la porte du grenier.

Rassurée, elle retirait la cuiller de bois de son écuelle quand tout à coup elle la laissa suspendue.

40 VICES DU JOLR

La main qui la tenait fut agitée d'un tremblement convulsif.

Ses pauvres lèvres se crispèrent et les plis de son front se creusèrent plus profondément.

— Qu'est-ce que tu as? demanda la vieille.

— Vous n'entendez pas? Écoutez.

Le roulement d'une voiture qui s'approchait d'un train rapide s'entendait très nettement à peu de distance. On distinguait même le battement des fers du cheval, un bon trotteur, sur le sol durci de la route.

— C'est lui, lui encore, murmura Marie-Josèphe blêmissante. Pourquoi suis-je restée?

Ses grands yeux se fixèrent à terre avec l'obstination du désespoir.

Ehe ne se trompait pas.

Une carriole plus élégante que les véhicules du pays et attelée d'un robuste bidet breton tourna autour du petit port et vint s'arrêter auprès de la maison de la veuve.

Un grand et vigoureux personnage en descendit prestement en jetant les rênes du bidet à un petit domestique en vareuse de matelot, assis sur le siège, à sa gauche.

Le moral du nouveau venu dont l'approche trou-

blait si visiblement Marie-Josèphe pouvait être douteux, et si on en croyait les confidences du châtelain de Trégastel à son ami Paul Rolland et les réticences delà veuve Louannic, il laissait énormément à désirer.

Mais au physique la critique était difficile.

Rarement un gentilhomme campagnard fut aussi lestement tourné, de proportions mieux prises. Grand, mince, les traits sympathiques, le nez droit, le regard franc, trop hardi avec les hommes comme avec les femmes, les yeux et les cheveux noirs comme une aile de corbeau, la moustache finement retroussée, il n'avait rien de ce qu'on appelle un coq de village et réunissait au contraire la plupart des qualités extérieures d'un gentleman.

Son teint trop coloré, la vivacité de ses yeux et les veines gonflées de son cou et de son front indiquaient un tempérament sanguin, impétueux et la violence d'indomptables passions.

Mais pour qui n'eût connu quB cette silhouette cavalière et hautaine, l'homme était séduisant comme tout ce qui est beau, non d'une beauté maniérée et mièvre, mais réelle, vraie, riche d'harmonie et de force.

En somme, pour employer une expression qui

rende nettement les qualités du sujet, c'était un mâle.

Son histoire était simple.

Fils dïin riche avoué du Mans, héritier de bonne heure, désespoir de son père et de sa mère, Maurice des Breux avait mené jusqu'à trente-deux ans la vie désordonnée des étudiants de dixième année au quartier Latin.

Ses prodigalités sont restées célèbres parmi les hétaïres de Bullier ou de la Closerie des Lilas, et les vieilles gardes du boulevard Saint-Michel n'ont pas oublié son entrain, ses allures de viveur à outrance et les pointes de ses moustaches victorieuses.

Le beau Manceau est resté un type presque classique aux environs du Luxembourg, chez Foyot et Lapérouse, les restaurants qu'il fréquentait d'ordinaire.

Quand il avait sablé quatre ou cinq bouteilles de Champagne — et c'était sa mesure ordinaire — ses prodigalités ne connaissaient plus de bornes ; il entretenait pour une soirée toutes les filles de bonne volonté qui se trouvaient sous sa main.

A ce jeu, les cinquante mille francs de rentes de l'avoué défunt furent promptement ébréchées.

Arrivé aux bords de la ruine, Maurice des Breux s'arrêta net, comme un cheval qui renâcle devant le trou béant.

Il réunit les débris de son million, alla liquider ses dettes dans les études du Mans et y rencontra

une orpheline qui possédait à peu près une somme égale à ce qui lui restait à lui-même.

Il l'épousa, en ayant soin de se faire donner par contrat la fortune de sa femme pour le cas où elle décéderait sans enfants.

La clause était d'ailleurs réciproque.

Avec les douze mille francs de revenus qu'ils réunissaient, outre la somme nécessaire pour une installation assez confortable, il choisit comme retraite définitive le lieu du monde où la vie large et sans épargne lui paraissait plus facile avec ses ressources.

Quinze ans plus tôt, il s'était donc abattu, comme un oiseau de passage, sur le territoire désolé de Saint-Michel-en-Grève, un des lieux les plus pauvres des Côtes-du -Nord et de la Bretagne entière.

Mais l'oiseau de passage ne devait phis s'envoler.

Le pays lui offrait les inestimables avantages d'une pêche admirable, d'une chasse libre et de la vie pour rien.

L'ancien étudiant prit donc racine au manoir de Saint-Elflam qu'il eut la chance d'acheter pour une faible somme et dont le goût de sa femme fit une agréable résidence qui ne manquait même pas de cachet.

Mais les habitudes du viveur et ses vices, en s'abaissant par degrés, s'accentuèrent bientôt de

telle façon que l'existence de la malheureuse femme devint un martyre. La mort seule y mit fin après dix ans de supplice.

Le châtelain de Saint-Efflam partageait ses loisu^s entre la chasse, la pêche, les filles dont il était sans cesse occupé, et l'ivresse qui ne tarda pas à devenir sa maîtresse passion.

Fléau du pays, il y répandait néanmoins une certaine aisance, car il avait gardé en même temps que ses vices un reste de sa prodigalité d'autrefois, et il était plus riche en réalité à Saint-Efflam avec mille francs par mois que dans ses beaux jours avec le quadruple à Paris.

Lorsqu'il sauta de sa carriole, la veuve Louannic se tenait devant sa porte dont elle semblait vouloir lui barrer l'entrée.

Maurice des Breux jeta un regard perçant autour de la cabane.

— Mar-Josèphe est là? dit-il.

— Que lui voulez-vous?

— Parbleu, l'emmener.

Et comme la vieille ne se rangeait pas, il la prit brusquement par la taille, l'enleva sans effort, la déposa de l'autre côté du seuil, et passa.

Marie-Josèphe s'était assise sur un escabeau.

— Ah ! je savais bien que je te trouverais encore chez ta sorcière de tante, dit-il; allons, lèvetoi et viens.

La jeune fille secoua la tête.

— Non, fit-elle résolument.

— Qu'est-ce que c'est? Un caprice?

— Pas un caprice... C'est fini.

Il se mit à rire de bon cœur.

— Fini ! Quelle histoire ! Tu en serais plus punie que moi, Mar-Josèphe. Et qu'y gagnerais-tu, je te le demande? Là ou ailleurs, ce sera toujours la même chose.

Un pli se creusa entre les yeux de la Bretonne.

— Je. ne crois pas, dit-elle, ou le monde ne serait pas beau, non, en vérité.

Maurice des Breux prit un autre escabeau et s'assit auprès de la servante.

Et jetant sur la table boiteuse deux pièces de cent sous :

— Toi, la vieille, dit-il, va chercher de quoi nous faire quelques tasses de café.

Les yeux de la pauvre femme s'allumèrent à la vue de l'argent.

— Tu garderas le reste, reprit le tentateur, pour la peine que cette folle te donne.

Et doucement :

— Va, ma bonne, dit-il.

Elle obéit.

En vérité, ce monstre était parfois séduisant. Sa voix avait des inflexions caressantes... Si ses ivre§-

ses étaient terribles, il parlait avec douceur quand il savait garder sa raison.

Lorsqu'il fut seul avec Marie-Josèphe :

— Tu es fâchée, dit-il, en lui saisissant le poignet, et je ne t'en veux pas. J'ai eu tort. Je me suis emporté comme une brute et je t'ai frappée. C'est lâche et stupide, mais tu sais que j'étais ivre. Aussi, pourquoi me résister...?

Elle leva sur lui ses yeux agrandis par la colère, et répondit d'une voix sourde :

— Je vous ai trop cédé. Je vous le jure, c'est fini. Je pars. Làchez-moi.

— Tu ne penses pas ce que tu dis.

— Si.

— C'est impossible.

— Vous verrez.

— Tu me quitterais ?

— Pourquoi pas?

— Depuis si longtemps que!...

— Oui, depuis si longtemps !... Parce que je suis dans la^boue, dois-je y rester toujours! Quand je passe dans le pays, on se détourne de moi. — On dit : Voilà la traînée de Saint-Efflam... la... Je n'ose pas répéter les mots que j'entends. Je n'entre plus dans les églises. Les recteurs m'en chasseraient comme une pestiférée. On me regarde comme la dernière des dernières et les filles mêmes qui ne valent pas mieux que moi ne voudraient pas me

donner la main devant le monde. Ce n'est pom^tant pas ma faute, ce qui est arrivé. Je suis entrée chez vous sans savoir, confiante, à douze ans et demi. J'en avais treize quand vous m'avez prise de force un jour que votre pauvre femme était à la messe. Et depuis il faut que je me soumette à vos volontés. Et encore vous me battez... A dixhuit ans j'ai un visage de vieille, tant je souffre par moments dans votre enfer. Laissez-moi! laissez-moi !

Elle frappa du pied avec colère.

— Mais je t'aime, moi, Mar-Josèphe ; et si tu me quittes, qu'est-ce que je deviendrai ?

— Vous m'aimez !... de l'amour qui frappe et qui tuerait, dans un accès de rage, si on ne se défendait.

— L'avenir...

— Oh! l'avenir ! un mot qui vous revient chaque fois que vous vous réveillez la tête lourde, las de vos orgies ! Allez-vous-en ! Avec votre argent, vous en trouverez d'autres.

Il se pencha près de son oreille :

— Pas qui te ressemblent, dit-il. Je m'y connais; tu es une merveille, Mar-Josèphe, et tu ne partiras pas.

~ Si.

— Tu es bien décidée ?

— Oui.

UN LYS AU RUISSRAU iO

Il recula son escabeau, alluma négligemment une pipe qu'il lira de sa poche, et dit d'un ton devenu tout à coup indifférent et dédaigneux :

— A ton aise !

Au lieu d'être satisfaite de ce consentement, elle se leva, inquiète, et lui posa la main sur l'épaule.

— Pourquoi dites-vous : — A votre aise?

— Moi? Comme je dirais autre chose. Tu es libre !

— Libre! Quelle nouvelle méchanceté avez-vous encore imaginée?

— Oh ! rien.

— Vous mentez !

— Anne-Yvonne doit de la farine à son meunier, une petite somme, cent cinquante francs. Elle ne l'a pas. Elle me l'a demandée. Je la lui ai promise. Tu sais que je ne lui refuse rien. Mais si tu me quittes, je la laisserai s'arranger avec Vincent, qui n'est pas commode. Il aime l'argent, le meunier. 11 est féroce, le meunier, et le four que j'ai sauve tant de fois pourrait bien s'en aller aux enchères.

Marie- Josèphe se rongeait les doigts de dépit.

— Que décides-tu? reprit des Breux.

— Tant pis. Ma mère m'a jetée dans votre maison! C'est sa faute. Pour quelques complaisances que vous aviez et que je paye, elle m'a vendue, Anne- Yvonne. Elle fera comme les autres, comme ma tante Louannic... Elle ira ramasser des coques dans

m VîCES DU JOUî\

la grève ! On ne meurt pas de faim au bord de la mer... Elle est bonne, la mer, et donne du pain à ceux qui n'en ont pas. Moi, je serai libre. J'irai loin... très loin ! J'enverrai ce que je gagnerai pour les petites. C'est tout ce que je peux faire. J'en ai assez de vos horreurs. Si vous saviez comme je me méprise! ,

Elle s'arrêta.

Des Breux la couvait des yeux. Elle était belle d'animation, de regret, de hontes dévorées avec le sentiment de son infamie. Une rougeur violente envahissait son visage d'une pâleur de rousse, sans un défaut dans la blancheur chaude de la peau.

Tous les désirs de cet ancien jouisseur du quartier Latin, abruti par la boisson, comme cespauvres êtres mal nourris et misérables auxquels il s'amusait à payer, dans les cabarets des alentours, une détestable ivresse en s'enivrant avec eux, tous ses souvenirs de possession de cet être jeune et vibrant dont il avait fait son jouet, toutes ses ardeurs bestiales se ravivaient à la pensée qu'elle pouvait lui échapper.

— Eh bien ! soit, adieu, dit-il, et bonne chance. J'aurais voulu te garder; mais puisqu'il le faut, séparons-nous. Par bonheur, Anne-Yvonne a d'autres filles et on peut s'entendre avec elle.

— D'autres filles !

— Sans doute, Perrine, par exemple...

UiN LYS AU RUISSEAU

— Perrine, fit-elle blême de colère. Vous oseriez!...

— Ah ! parbleu ! que de bruit pour rien ! Est-ce que Perrine ne fera pas aussi une excellente servante? Quatorze ans à la fête patronale ! Une date, ça? Une éducation ii faire... histoire de passer le temps. J'aime à former les jeunesses, tu le sais bien, Mar-Josèphe.

— Ah ! cria-t-ellc, décidément tous êtes un monstre !

Il sourit.

La tante Louannic revenait avec un paquet de provisions.

Les deux pièces de cent sous du bourgeois de Saint-Efflam représentaient pour elle une si grosse somme de bien-être qu'elle en oubHait tout le reste.

Elle se mit à préparer le feu, plaça Teau sur les charbons, indifférente à ce qui se discutait autour d'elle.

— Vous voulez me contraindre à rester chez vous, reprit Marie-Josèphe en s'adressant à des Breux; mais vous ne feriez pas ce dont vous me menacez... Perrine est une enfant...

— Qui permet de se passer des autres... Très jolie, avec un peu de soins, elle deviendra une perle, une vraie perle...!

— Je vous défends d'y toucher, s'écria-t-elle tremblante d'indignation, entendez- vous? Ou aussi vrai que j'existe, je vous tuerai...

— Avec quoi ? clit-H, très railleur.

— Anne-Yvonne ne vous la donnerait pas...

— Anne-Yvonne doit cinquante écus au meunier ; et cinquante écus, dans ton diable de pays, c'est une somme!

Marie-Josèplie menaça du poing un être invisible... sa mère peut-être. Elle sentait que des Breux disait vrai. Sa propre expérience n'était-elle pas là pour le prouver?

Et cette tante Louannic qui, maintenant, ne s'occupait plus que des délices de son café et la laissait aux prises avec son tyran qui venait de la corrompre, elle aussi !

— Le seul moyen que tu aies d'arranger tout, déclara-t-il très tranquillement, c'est de revenir avec moi. Alors tout est réglé; le meunier sera payé et Perrine restera sous l'aile de sa mère.

Perrine était une adorable enfant, blonde comme sa sœur, et qui lui était liée par une affection toute particulière. Depuis quelques mois déjà, l'aînée devinait les projets de son maître et s'en irritait, non par jalousie, car elle haïssait son séducteur à l'égal d'un bourreau, mais par horreur de ce sort qui avait été le sien et qu'elle voulait épargner à sa jeune sœur.

— Soit donc! dit-elle sans réfléchir même un instant, emmenez-moi!

— A la bonne heure, te voilà raisonnable. Partons!

— Si vous voulez! fit-elle d'un ton de lassitude profonde.

Maurice des Breux l'enleva dans ses bras nerveux dont les muscles se tendaient comme des cordes d'arc, et la porta dans sa carriole où il monta luimême derrière elle.

Le cheval piaffait dans les brancards. Le maître sauta dans la voiture, prit les rênes des mains de son domestique et fila en criant :

— A la revue, mère Louannic!

— Et le café? demanda-t-elle.

— Gardez-le.

— C^est vrai qu'il est tout de même généreux, pensa la bonne femme, en dégustant cette ambroisie des jours de fête.

Au moment où la carriole allait prendre, au sortir des chemins de Ploumanach, la route de Plestin pour gagner Saint-Efflam, Paul Rolland, aux bras de son ami, Yves Trémel, passa auprès d'elle.

Marie-Josèphe qui le reconnut, échangea avec lui un regard désespéré.

— La voilà retombée sous le joug, dit l'avocat, et ce sera ainsi jusqu'à la fin.

— Trop tard! pensa Paul Rolland, mais nous nous reverrons.

La carriole s'en allait bon train à travers un pays aussi curieux que sauvage, et on peut le dire sans lui manquer de respect, aride et désolé à l'égal des pires.

C'est une campagne nue et sans cesse battue par les vents de mer qui courbent ou brisent les quelques arbres que les oiseaux y sèment.

De loin en loin quelque clocher — tous élégants, avec leurs flèches de granit qui se donnent des airs de clochers de cathédrales — se dresse fièrement comme un défi aux ouragans qui l'assaillent et ne l'abattent point, ~ ,

Des fermes se groupent autour du chef incontesté de ces campagnes aux mœurs primitives.

C'est Pleumeur, Trébeurden, Kerduel; puis après le Léguer, la grande rivière, le fleuve qu'il faut traverser, d'autres hameaux, tous pareils à s'y méprendre, Plouleh, Tredrez et enfin Saint-Michel

qu'on apercevait du haut des côtes étendu 'au bord de la grève, le but de ce voyage.

En somme, une bonne trotte de trois lieues pendant laquelle la carriole ne perdait guère de vue la suprême beauté de cette province de granit : la mer, la mer avec ses eaux claires comme celles de la Méditerranée, mais vertes quand les autres sont bleues; la mer aux innombrables îlots qui ressemblent à des monstres marins se chauffant le dos au soleil; la mer qui séduit les pauvres diables de ce quartier sans rival pour la misère, la mer qui les console de leur vie maigre comme ces champs maudits qui ne poussent que des genêts, des cépées de taihis rabougris et des cailloux où pullulent les vipères.

Marie-Josèphe ne desserrait pas les lèvres.

Assise sur sa banquette, auprès du maître — c'était bien un maître qui l'enlevait comme ces reîtres qui, dans leur butin, emportaient une fille après le sac d'un bourg ou d'une ville — les bras tombant à ses côtés, le front plissé de ces rides que le chagrin y avait creusées et qui étonnaient tant dans ce visage de dix-huit ans, elle regardait, aussi souvent que les plis du terrain le permettaient, la verte et mouvante étendue qui miroitait au soleil.

C'était son amour à elle, sa consolation, son refuge.

Elle ne se trouvait bien que là, bercée dans le

flot avec lequel elle jouait sans effort, qui baisait son beau corps et lui donnait les seules caresses dont il ne fût pas froissé.

C'était la mer qui l'avait retenue jusque-là dans ce pays que tant de fois elle aurait voulu fuir, à la suite de scènes qui lui soulevaient le cœur de dégoût et imprimaient à ses nerfs ébranlés les vibrations de la colère et de la liaine.

— Tu es fâchée, Mar-Josèphe ? dit Maurice pendant que son cheval se ralentissait en escaladant un raidillon de côte.

Elle haussa les épaules.

— A quoi ça te sert-il de faire ta tête et de te sauver comme un lièvre devant les chiens? Tu sais pourtant qu'on te rattrape toujours.

Elle garda un silence farouche.

— Il n'y aurait pour toi qu'un moyen de t'en aller au diable, si tu jpouvais, ce serait de prendre le train ; mais sans le sou, ce n'est pas facile, et tu ne serais pas seulement à Guingamp qu'on te mettrait au clou faute de monnaie...

Il n'en tira pas une parole.

— Caboche bretonne! fit-il désappointé en allongeant un coup de fouet à son bidet.

Le cheval s'était remis à une bonne allure et descendait une longue butte au fond de laquelle on apercevait un amas de maisons donnant l'idée d'un gros bourg. A l'extrémité, un clocher pointu

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comme les autres semble planté dans la mer qui vient lui lécher les pieds. La marée était haute.

De loin, ce Saint-Michel prend des apparences de petite ville.

De près il faut en rabattre.

L'endroit choisi parl'ex boute-en-train du quartier Latin pour sa résidence est bien déchu de son antique importance, qui, d'ailleurs, n'est sans doute qu'une légende.

Des deux côtés de la route, des maisons s'étagent dans la côte, mais ces maisons sont des ruines inhabitables. On croit trouver des corps; on ne voit que des squelettes. Les fenêtres sont défoncées, les toits effondrés, les murs rongés par le sel depuis des siècles. Aux corniches, des gargouilles surplomblent par un miracle inexplicable.

Un cataclysme a passé par là, un déluge sans doute pareil à celui qui a séparé les îles normandes de la France, le même peut-être en exerçant ses ravages en deux endroits au lieu d'un.

Depuis, les naturels de Saint Michel ont acquis une triste réputation de brigandage.

Les chaises de poste qui emportaient chez eux de riches voyageurs se faisaient escorter de la maréchaussée. La lieue dégrève, cettelieuedegranderoute royale qui longe la mer, conserve encore sa sinistre réputation, et parmi les familles de journaliers et de pêcheurs qui logent dans ces débris, il n'en est

guère qui ne comptent dans leurs aïeux de la fin du dernier siècle quelque grand-père pendu pour avoir assassiné des passants, pillé la malle et jeté ses débris à la grève où la mer les balayait.

Tout est changé.

On ne pille plus, on végète. On ne tue personne, on s'enivre. On n'arrête plus de malle-poste, on traîne le filet dans la grève, on y pêche les grosses crevettes rouges si chères à Paris, si bon marché làbas, les turbots, les saumons et les coquillages que chaque marée y ramène.

Pendant douze heures sur vingt-quatre, en face de ces ruines mornes, c'est mie interminable plaine de sable d'où émergent çà et là des pans de mur, restes de bâtiments engloutis et des têtes d'arbres ensevelis dans l'effondrement du sol et l'envahissement des eaux.

Ce désert borné de hautes falaises nues, pleines de renards et de reptiles, va de Locquirecd'un côté à Locquêmo de l'autre.

Pendant douze heures il se transforme en une mer souvent furieuse qui bat les murs du cimetière dont le joli clocher est entouré, et les bateaux de Roscoff et de Morlaix viennent arracher avec leurs impitoyables chaluts les filets fixes, attachés à des pieux enfoncés dans le sable par de pauvres pêcheurs impuissants à poursuivre ces forbans plus riches qu'eux, puisqu'ils n'ont pas même de quoi se payer

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un canot ni un abri pour le préserver du soleil ou de la tempête.

On pense si Maurice des Breux, avec ses douze mille francs de rentes, dut être considéré là comme un prince, quand il daigna s'y montrer et surtout s'y fixer.

Ses façons de grand seigneur ayant la pièce de quarante sous facile éblouirent les hommes avec lesquels il vidait volontiers un verre dans les cabarets, s'amusant au triste plaisir d'abrutir ces êtres mal nourris et défaits, dans la détresse de leurs bourses vides.

Son œil vif, ses allures de matamore bon enfant, ses beaux cheveux noirs et ses traits affmés séduisaient les femmes et rendaient les filles folles de leur corps.

Pendant ses premières années de séjour à son manoir de Saint-Efflam, il resta à peu près ce qu'il était à Paris : soigné, s'enivrant avec quelque réserve, s'adonnant surtout avec fureur à la chasse et à la pêche, des plaisirs nouveaux pour lui mais dont il ne tarda pas à se blaser, comme de tous ceux dont il abusait.

Alors l'ennui, le désœuvrement, l'avaient jeté dans un abrutissement graduel que l'ivresse bestiale; l'ivresse ignoble du pêcheur roulant dans les fossés, cuvant son alcool dans l'ordure, compléta et rendit définitivement odieux.

Ce fut à ce moment que Marie-Josèphe entra à son service et, protégée quelques jours, quelques semaines seulement, par la présence de sa maitresse mourant à la fin de dégoût et de honte, tomba entre ses mains et devint la victime étonnée d'abord, inconsciente et par instant fascinée, et enfin quand la raison Téclaira, honteuse et indignée de sa dépravation.

Mais comment s'y soustraire?

Lorsque la carriole eut descendu la côte et traversé le bourg dans presque toute sa longueur, elle tourna sur une espèce de friche en pente comme les abreuvoirs de village et s'arrêta quelques pas plus loin devant une bâtisse basse et fruste, d'une forme primitive, élevée sur un monticule de cinq à six pieds de haut dont la marée venait lécher 4a base.

Maurice des Breux se leva debout dans la carriole et appela d'une voix forte :

— Anne- Yvonne !

Il se fit un bruit de sabots sur l'aire, une toux enrouée sortit d'une poitrine sonore et une femme de cinquante ans environ arriva au seuil de la bicoque. -

— C'est vous, monsieur Maurice ? dit-elle.

— Oui.

— Vous venez?...

— De chez la veuve Louannic.

— Vous êtes parti de bonne heure.

— Je n'aime pas les affaires qui traînent. Mar- Josèphe s'est sauvée hier matin comme un hèvre, pour des riens. Je voulais savoir si elle reviendrait.

-T Eh bien! la voilà! Vous n'êtes pas toujours raisonnable, non plus, monsieur Maurice.

— Moi ! Le cœur sur la main. Mais on a ses moments, et, avec un coup de trop, la tête se monte...

11 sauta à terre en donnant les rênes à son domestique.

La femme poussa un soupir de soulagement.

C'était la providence qui entrait chez elle.

Elle n'était pas riche, la pauvre Anne- Yvonne. Elle élevait les deux enfants qui lui restaient du produit de son travail, travail opiniâtre et ingrat s'il en fut.

C'est une excuse à bien des fautes qui peutêtra n'étaient que des ignorances.

Elle ne possédait que sa maison avec le four banal où les gens du bourg et des environs, jusqu'à Tredrez d'un côté, Saint-Efflam de l'autre et plus loin, venaient cuire leur pain.

Elle possédait aussi le tas de genêts, de menus bois et d'ajoncs secs qui s'appuyait à la pointe du four et avec lequel elle le chauffait.

Le tout était à peu près payé.

Grâce à quelles économies prodigieuses, Dieu seul pourrait le dire, s'il s'occupe de ces détails pour régler nos comptes dans l'autre monde.

Quant à son labeur, voici ce qu'il était.

Il fallait passer la moitié des nuits, tenir sa porte ouverte et recevoir la pâte des fermiers et des pêcheurs, la cuire, et retirer de l'ouverture brûlante du four les pains lourds à écraser une bête de somme, qu'elle y entassait.

Moyennant quoi elle recevait deux sous par tourte, si énorme qu'elle fût.

C'est la règle.

A cette industrie elle en adjoignait une autre. Elle séchait Favoine pour la transformer ensuite en farine et vendait quelques pains à crédit ou au comptant.

Mais le prix était aléatoire, car les indigents seuls recouraient à son crédit.

. Telle était sa vie.

Il y en a de pires dont le monde élégant, riche et frivole ne se doute pas.

Anne-Yvonne Lebrec, veuve comme sa sœur de Ploumanach, tirait pourtant avec courage et presque avec belle humeur la rude charrette que le ciel inclément lui donnait à traîner.

C'était une femme fraîche et forte, large et grasse — par quel miracle encore? — aux cheveux noirs, à la face empourprée et franche, aux yeux

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vifs et à tournure de matrone robuste et virile.

— Descends-tu? cria-t-elle à sa fille qui gardait son attitude contrainte et fronçait son pauvre front fatigué.

Marie-Josèplie ne répondit pas; elle se leva paresseusement et obéit.

Maurice des Breux, déjà dans la maison, était allé tout droit à une jeune fille qui se tenait dans un coin obscur, et, lui caressant le menton :

— Viens donc, sauvage, dit-il, en la tirant brusquement dans la lumière d'une fenêtre ouverte.

Le châtelain de Saint-Efflam put alors admirer à son aise une figure vraiment ravissante, blanche et rose, couronnée de cheveux d'or, plus beaux que ceux de Marie-Josèphe et aussi abondants, des traits d'une délicatesse exquise, et toujours ces dents admirables, comme celles de l'autre, qu'il la forçait de montrer en lui ouvrant la bouche, ainsi qu'un maquignon lait du cheval mené au champ de foire.

— En voilà une qui sera tapée, dit-il, en s'adressant à la mère. Quand Marie-Josèphe recommencera ses frasques, je ne courrai pas après elle. Perrine peut la remplacer.

La boulangère fit un mouvement des épaules, comme s'il venait de lui tomber dessus une poutre du plafond, mais elle n'osa contredire des Breux. Elle avait besoin de lui.

-— Marie-Josèplie est une fille tranquille, dit-elle d'un ton placide. Si vous n'êtes pas content d'elle, il y a sûrement de votre faute autant que de la sienne. Il faut vous amender tous les deux. Elle est travailleuse comme pas une, et autrefois, avant d'aller chez vous, il n'y en avait pas dans tout le pays de gaie comme elle.

11 lâcha Perrinequi, sans bruit/gagna la porte sur un signe de sa sœur aînée.

La veuve, qui voulait parler affaires, s'adressa à la petite, la dernière, accroupie dans les cendres de la cheminée devant une écuelle de bouillie, de cette délicieuse bouillie d'avoine qu'elle avait le privilège de partager avec le porc efflanqué nourri des débris du pétrin.

— à la grève, la marmaille, ordonna-t-elle; allez voir au soleil si j'y suis.

Il n'y avait rien à répliquer.

La petite s'esquiva en jetant un coup d'œil de regret à son écuelle.

Éveillée et jolie aussi comme un ange dans ses haillons!

Que de mères millionnaires auraient envié ces pauvres créatures!

Marie- Josèphe s'en allait au bord de la mer, un bras passé autour du cou de sa sœur cadette.

— Tu sais, lui dit-elle, je ne veux pas que tu entres jamais à Saint-Efflam.

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