‹ Un lys au ruisseauChapitre 2 sur 2 · ST · texte numérisé non relu

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UN LYS AU RUrSSEVU (>>

La jeune la regarda sans comprendre.

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

Et avec une sorte de convoitise et d'envie :

— Tu y es bien, toi !

— C'est justement pour ça, répliqua brutalement l'aînée. C'est assez que je sois perdue !

— J'irai si ma mère m'y envoie, Mar-Josèplie. Les doigts de l'aînée se crispèrent de dépit.

— Je ne peux pourtant pas lui dire... murmurat-elle; mais je saurai... je veillerai.

— C'est beau à Saint Efflam, reprit Perrine, et on y est mieux que dans le grenier du four, sous la tuile, que la mer emportera une nuit et nous avec ! Et il est bon, M. Maurice !

Elle prêta l'oreille du côté de la maison.

— Entends-tu ? dit-elle.

En effet, on comptait de l'argent sur la table de la veuve.

— Qu'est-ce qu'il vous faut, Anne-Yvonne? disait le tentateur.

— Le mémoire deCadiou... si voulez m'obliger, monsieur Maurice.

— Sans doute, je le veux. Est-ce que je vous ai jamais laissée dans l'embarras, Anne-Yvonne ? Combien ?

La boulangère tira un papier crasseux de son buffet et le donna au bourgeois de Saint-Efflam.

Il y jeta un coup d'œil négligent et alla tout droit au total.

— Cent soixante-trois francs cinquante centimes, dit-il. C'est une somme, Anne-Yvonne.

La large poitrine de la veuve s'enfla comme un soufflet.

— Je le sais trop, gémit-elle, et c'est abuser de votre complaisance.

— L'huissier de Plestin m'a prévenu que, faute de payement dmianche, il allait mettre les fers au feu. Il est venu déjeuner à Saint-Efflam hier...,

— Oui, vous êtes une paire d'amis.

— Un bon diable dans ma sorte, qui aime à rire, à boire et à cotillonner, le drôle, et pas de venin pour un sou ! Seulement son client n'est pas doux. Une mauvaise teigne, le meunier!

— J'en sais quelque chose; mais vous pensez, quand le crédit manque, monsieur Maurice, on ne va pas où on veut.

— Et il vous écorche, ce Cadiou ! Il vend sa farine poil et bourre. Après lui pas moyen de gratter un liard.

— On espère toujours... Si encore les pratiques payaient à peu près !

-— Mais elles ne payent pas. Tous vos clients smit de la descendance de Job !

Il se prit à rire.

Le retour de Marie- Josèphe le mettait en gaieté.

En débitant ses balivernes à la pauvre veuve, il pensait à la revanche qu'il allait prendre sur la malheureuse fille de sa tentative de révolte.

— Enfin, il vous faut cent soixante-trois francs cinquante, Anne-Yvonne ?

— Je n'ose pas vous les demander; non, en vérité, c'est trop.

— Allons, vous me faites de la peine. Est-ce que nous ne sommes pas faits pour nous obliger ?

Il tira de son gousset une demi-douzaine de louis et compléta la^omrne avec de belles pièces de cent sous qui firent sur le bois de la table la musique que Perrine entendait de la grève et qui fit monter le rouge de la honte au visage de sa sœur aînée.

— Voulez-vous un billet? demanda timidement la boulangère.

— Un billet! Vous moquez- vous? Est-ce que votre parole ne me suffit pas, Anne-Yvonne ? Si vous en avez besoin d'autres, je suis là. Je ne lâche pas les' amis, moi!

— C'est vrai, monsieur Maurice.

— J'ai mes défauts et ne suis pas de la race de Tartufe, mais je ne me crois pas plus mauvais qu'un autre. Ne vous gênez pas surtout. Vous me fâcheriez. Est-ce que je me gêne, moi !

Il donna une forte poignée de main à la veuve, remise de ses inquiétudes.

L'huissier de Plestin la menaçait de poursuites pour sa dette, et les poursuites, c'étaient des frais, la ruine, le misérable four vendu et les enfants dans la rue!

Maurice des Breux venait une fois de plus de la tirer de peine.

— Allons, oust! dit-il en appelant Marie-Josèphe, en route et promptement. Il faut déjeuner. Et toi, ajouta-t-ilen reprenant le menton de la cadette, tu peux venir quand tu voudras te promener à la maison; il y aura toujours pour toi une place à la cuisine.

Les yeux bleus de Tenfant s'allumèrent.

Elle aspira de ses narines frémissantes les bonnes odeurs des fourneaux qui ressemblaient si peu à celles du foyer de la veuve.

Et comme il sautait dans sa carriole, après y avoir poussé Marie-Josèphe, il parut se souvenir, tira de sa poche un sac de pralines et le jeta dans le tablier de Perrine en criant :

— Au revoir, vous autres !

La carriole roula dans un nuage de poussière. Les enfants la suivirent du regard en jalousant le bonheur de l'aînée qui s'en allait vers ce mirage de bonnes nourritures, de jardins pleins de fleurs et de fruits, d'une maison à tourelles qui, pour n'être pas d'une beauté rare, ne ressemblait guère au taudis branlant de leur mère, et en compagnie

d'un monsieur bien tourné, fort et hardi, qui avait dans ses poches tant de pièces d'or et d'argent qu'elles en restaient éblouies comme d'un rayon de soleil qui les aurait frappées en plein, dans les yeux.

De Saint-Michel à Saint-Efflam la distance n'est pas longue.

C'est la lieue de grève sinistrement célèbre autrefois qui longe la plaine de sable que chaque marée recouvre.

La route s'adosse à de hautes falaises, en pente raide, partie en terre argileuse, partie en roches enchevêtrées les unes sur les autres et couvertes de hchens et de mousses.

A l'extrémité de cette courbe, une étroite vallée s'ouvre et forme un entonnoir au fond duquel, dans la partie la plus large, on voit une maison plus grande et plus ornée que celles du bourg de Saint-Michel. Des bouquets de pins et de châtaigniers l'accompagnent à droite et à gauche.

C'est Saint-Efflam.

Entre la route et la grève, dans un triangle de terrain, une petite chapelle basse, surmontée d'un clocher microscopique, attire les gens crédules à certaines époques de Tannée et se mire dans une fontaine dont l'eau merveilleuse passe pour guérir toutes sortes de maux.

Le lieu est assez pittoresque et surtout très sauvage.

De l'esplanade du manoir, on jouit d'une vue féerique sur la grève qui se découvre tout entière, de Ploumanach à Locquirec.

Pour Maurice des Breux, ce logis possédait un attrait particulier.

A la condition de se montrer hospitalier pour les gendarmes en tournée et les douaniers de la côte, le châtelain pouvait s'y permettre toutes les atrocités que son imagination de viveur blasé enfantait.

Il était bien le maitre de ces pauvres êtres qu'il faisait vivre et des filles qui consentaient à le servir dans cette maison damnée où l'ivresse régnait en souveraine cinq jours sur sept.

Aussi Marie-Josèphe devenait-elle plus sombre à mesure qu'on s'en approchait.

Lorsque la carriole se dirigea vers les écuries, emmenée par le domestique, et que la Bretonne entra dans le vestibule, seule avec le maître, il se tourna brusquement de son côté et lui saisit le poignet. Sa figure, lasse de la contrainte qu'il s'imposait depuis le matin, changea tout à coup, et d'une voix rude :

— Tu sais, dit-il, te voilà reprise. Assez de manières. Il faut charrier droit, ou du rotin !

Elle ne répliqua pas un mot, se dégagea d'un geste et, lui tournant le dos, gagna la cuisine.

vu

Paul Rolland avait été <lésagréablement surpris du départ de sa petite fée des gorges de Ploumanach.

Certes, l'amour ne se mêlait pas de son affaire.

Mais l'artiste s'intéressait malgré lui à cette existence de victime condamnée par ce que les anciens appelaient le Destin au joug d'un despotisme presque impossible à secouer.

11 se souvenait du ton résigné dont elle s'exprimait, du sourire vague et triste, plus navrant qu'une plainte, errant sur ses lèvres, de son aspiration pour ainsi dire visible vers une condition meilleure, et enfin de la poésie qui s'exhalait de cet être astreint par la nécessité aux travaux les plus pénibles et les plus bas.

Quelques semaines s'étaient passées.

Le Parisien avait en vain essayé de ctiasser cette image obsédante.

Mais les raisonnements les plus sérieux, les plus serrés de son ami n'y pouvaient rien.

— Tu as bien tort de te tourmenter au sujet de cette fille, lui disait son hôte. Il y en a des milliers sur nos côtes qui sônt dans le même cas. Parcours Saint-Michel, Locquêmo, Locquirec et les villages, de Perros jusqu'à Paimpol d'un côté et Lanmeur de l'autre, pour ne pas dire jusqu'à Brest, qu'y verras-tu? Des familles de pauvres gens où il n'y a que des vieux : ni un jeune garçon, ni une jeune fille. Les jeunes hommes sont embarqués. C'est de la nourriture pour les poissons. Les uns sombrent à Terre-Neuve ou en Islande ; d'autres sont balayés par un coup de vent, fracassés sur la côte de granit qui les a vus naître. Il en est qui vont expirer au Tonkin, périr de maladie plutôt que par le feu. De beaux gars pourtant, solides et vaillants. Les autres, leur temps de service fait, s'engagent au Havre ou à Dunkerque sur des bateaux de commerce et ne reviennent guère au pays, qui ne peut pas les nourrir. Les filles, c'est encore pis. Après avoir couru pieds nus dans la grève ou sur les falaises, pendant leurs premières années — et beaucoup meurent de misère toutes petites, les plus heureuses! — vivant de rien et prenant dans leurs yeux ce reflet de la mer qu'elles adorent et que tu as admiré dans ceux de ton idole, elles entrent en service pour huit à dix francs par mois chez des maîtres qui ne sont guère plus riches qu'elles, de tristes fermiers qui végètent dans des bouges à porcs, en cultivant à

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la houe des terres de deux à trois cents écus de rentes rarement payées. Elles y restent] usqu'à vingt ans, harcelées par les garçons en congé au pays, venant de la flotte ou de Tannée, qui les ont dégourdis, souvent par leurs maîtres, sans instruction et sans défense. Si elles résistent, on les rudoie; si elles succombent, ce qui est la règle, on leur jette la pierre; le recteur les signale au mépris public, et, un beau Jour, harassées, à bout de patience, elles prennent le train. Si elles ont peu d'argent, elles vont jusqu'à Rennes ou au Mans; si elles en ont assez pour achever le voyage, elles débarquent à Paris où elles ont toujours des amies qui les ont précédées et les pilotent. Regarde dans les rues toutes ces bonnes qui trottent avec une boîte au lait, dès sept heures, et demande-leur d'où elles viennent. Dix sur vingt te répondront : « Je suis Rretonne. » Ronnes à loiit faire, logées dans des soupentes, asphyxiées par l'air de cuisines qui toisent quinze pieds carrés, si el!es sont laides, leur sort est tout tracé. Elles se traînent blêmes, émaciées, sans air, rongées par l'ennui jusqu'au jour où la maladie les emporte et les jette à la fosse commune. Jolies — et il y en a beaucoup — leur sort n'est pas meilleur. Sans expérience, incapables de se délendre, elles sont livrées aux entreprises du premi(-r goujat venu qui exploite leur solitude, et après quelques années de travail et de laiblesses chère-

ment payées, elles arrivent à l'hôpital, à Beaujon ou à la Pitié, pour se faire disséquer par le scalpel des carabins; ou, gangrenées par d'ignobles conseils, elles en sortent avec la volonté de franchir le dernier obstacle, tombent, tête basse, dans cet abîme de fange où la femme n'est plus un être humain, mais une marchandise estampillée par la police, et finissent dans la pourriture physique, qui ne tarde pas à se joindre, en la complétant, à leur abjection morale.

L'avocat, un matin, animé par cette charge à fond de train, s'était emporté.

Il marchait de long en large dans son salon, une grande pièce qu'éclairent trois hautes fenêtres par où pénétraient les rayons d'un soleil resplendissant.

Septembre commençait.

Les jardins qui entourent le petit castel étaient brûlés par les ardeurs de l'été. Le parc étroit se desséchait comme une savane où le feu a passé.

— Ma Bretagne est pauvre, reprit Trémel, elle est misérable, mais elle est forte et courageuse. Ces filles dont je te parle, ces jeunes hommes condamnés en naissant, meurent sans une plainte et n'invoquent la pitié de personne. Ils souffrent leur destin, le cœur haut; et loin de leurs familles, sans amis, sans soutiens, en butte à toutes les privations et à toutes les douleurs, chair à canon, chair à labeur

OU chair à plaisir, ils tombent sans un cri mais non sans un regret.

Et il conclut en frappant du pied avec rage :

— Le monde est mal fait et pour tout dire, si je ne me marie pas, c'est que je ne veux pas d'enfants qui voient ce que je vois. Le spectacle m'écœure.

— Oh!

— C'est la vérité! Pour en revenir à ta vision, cette pauvre Mar-Josèphe est plus à plaindre qu'à blâmer. Tu vois l'enchaînement des choses. Une famille manquant de tout, comme les autres. La mère avec trois enfants. Le monsieur qui a fait la fête à Paris et qui est venu apporter ici ses habitudes de jouisseur et ses douze mille Uvres de rentes, un Pactole inconnu dans le quartier. C'est le seigneur féodal de l'endroit. Le droit de jambage n'a jamais eu d'autre origine et il faut une dose énorme de naïveté pour soutenir qu'il est aboli. La magie de son or lui rend tout possible. Il a vu la blonde Marie-Josèphe. Elle vaut, après tout, les filles du quartier Latin qu'il fréquentait,mieux certainement, avec sa fraîcheur et sa jeunesse. Il l'a achetée à sa mère ou plutôt il l'a prise, en l'en débarrassant. Ah ! le marché n'était ni difficile ni onéreux et la pauvre femme n'en est guère coupable. Quinze francs par mois sans doute. C'est le prix des étoiles du service dans le pays. A la tirer de là, quel bénéfice, même pour cette malheureuse enfant, trouverais-tu? Elle

donne tout ce qu'elle gagne à sa mère. Aurat-elle seulement, d'ici à dix ans, jusqu'à ce que ses sœurs soient élevées, l'argent nécessaire pour prendre un billet et s'en aller à Paris? Et là que deviendrait-elle ? Autant vaut pour elle la vie déplorable qu'elle mène que celle qui l'attendrait là-bas. Ici, du moins, elle a l'air qu'elle respire, ses sœurs auxquelles elle se sacrifie et la mer où tu l'as vue, qu'elles aiment toutes, qui les console de bien des déboires et des dégoûts et dont la nostalgie la tuera le jour où elle l'aura quittée. J'ai dit. Paul Rolland restait soucieux, immobile.

— A quoi penses-tu? lui demanda son ami.

— Je pense que je voudrais faire une bonne action dans ma vie.

— Laquelle?

— L'arracher à cette vie !

— Es-tu sûr de ton désintéressement?

Paul Rolland rougit, mais il répliqua :

— Je le crois.

— Soit. Où la mettrais-tu?

L'artiste tortilla sa moustache avec embarras. La chasse était ouverte depuis quelques jours.

— Si nous allions tirer un coup de fusil du côté de Saint-Efflam, dit-il.

— Gomme tu voudras, fit l'autre avec indifférence. Et appelant :

— Souazic !

La servante accourut.

— Dis à Pierre d'atteler.

Dans ces contrées peu habitées, semées de landes, où les falaises arides et rocheuses occupent de vastes espaces et dont la terre cullivable se divise en une inlinité de petites fermes difficiles à garder, à part de rares exceptions, le parcours est libre. Chasseurs et braconniers peuvent y donner carrière à leur passion, sans redouter les gardes champêtres absents et les gardes particuliers qui n'existent pas.

C'était là une des conditions qui avaient séduit Maurice des Breux dans le choix de sa retraite.

Quelques instants après, une carriole à peu près pareille à celle dans laquelle il était venu enlever sa fufj^itive chez la veuve Louannic, attelée d'un excellent cheval de service, emportait Yves Trémel et son ami, avec deux épagneuls et des fusils, sur la route de Saint-Michel-en-Grève.

A deux heures, la carriole était remisée à l'auberge du Coq-Roiige, et les deux amis, chasseurs peu dilig<mts, trop philosophes et surtout trop préoccupés pour se livrer avec ardeur au plaisir qui leur servait de prétexte plutôt que de but, descendaient vers la grève, Jeurs chiens dans les talons et le fusil au dos.

— Où allons-nous? demanda Paul Rolland.

— Voir le berceau de l'enlant. Je veux te prouver mon dire.

En effet, les deux amis arrivaient en face de la maison d'Anne-Yvonne.

La marée était basse.

La mer s'était retirée à une lieue de là. A peine voyait-on ses dernières vagues moutonner à l'horizon, vers Locqiiirec. Sur ces grèves, comme auprès du mont Saint-Michel qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme des Côtes-du-Nord, elle s'avance avec une incroyable rapidité, dangereuse pour les imprudents qui ne sont pas au courant de ses habitudes, et se retire de même.

Des bandes de goélands et de mouettes s'abattaient sur le sable humide encore, et les pêcheuses de crevettes, de coques et de moules, s'en allaient, leur panier sur le dos et le lilet à l'épaule, explorer les mares et recueillir le butin dont elles attendent l'obole nécessaire à leur pain quotidien.

On ne compte pas par francs dans le canton.

La dernière fillette du four, à demi nue, se^oulait dans la grève, à cinquante pas de la masure dont la cheminée basse et trapue envoyait une colonne de fumée claire dans le ciel bleu.

La petite avait sept ans environ.

— Une bouche à nourrir, dit l'avocat.

— Une jolie bouche, fit l'artiste émerveillé.

— Mais qui crie la faim quelquefois.

L'avocat entra sans façon.

La mère, en jupe courte, sa brassière de grosse toile grise débraillée dans Tactivité de sa besogne, jetait des bourrées de genêts et d'ajoncs dans la gueule embrasée du four qui les dévorait en un instant.

Sur une table immense, des miches de diverses grandeurs, d'une farine grise qui devait produire un pain très noir, s'alignaient prêtes à enfourner, ce qui eût été une rude tâche, même pour un homme.

Perrine, la sœur cadette, apportait les bourrées qu'elle allait prendre à la meule avec une fourche.

Le peintre demeura saisi, frappé de stupeur en face de ce tableau.

Forte comme un lutteur, ardente au travail, tout entière à son labeur, la mère ne s'apercevait pas de la présence des deux visiteurs.

Perrine, timide et sauvage, cessait d'apporter les bourrées et n'osait plus entrer.

— Eh bien! dit la boulangère, qu'est-ce que tu deviens ?

El, se retournant, elle vit les étrangers.

Sa large figure s'épanouit.

Le châtelain de Trégastel était connu à trois lieues à la ronde comme le loup blanc.

En sa qualité d'avocat et de médecin, il donnait pour rien tous les avis qu'on voulait.

Rien ne flatte davantage les villageois.

80 VICES DU JOLR

Elle n'éprouva aucun embarras, passa seulement son bras sur son front pour l'essuyer et dit :

— Ah! c'est vous, monsieur Trémel! C'est bon de vous voir. Ça fait plaisir. Vous ne venez pas souvent de nos côtés.

— Toujours à l'œuvre ?

— Vous pensez. Il le faut. Encore si on gagnait quelque chose.

— Vous vivez! Et les petites aussi.

— Oui. Je n'ai pas trop à me plaindre. Il en a de plus mallieureux que nous.

— Et les enfants? Ils poussent?

Elle secoua la tête.

— Hélas! fit-elle. C'est là le mauvais côté de l'affaire. Voyez-vous, tant que c'est jeune, on les garde ; mais un jour vient où il faut s'en séparer, et ça coûte.

Sa voix s'était altérée subitement.

Perrine entrait avec une bourrée.

La mère la prit par la tète et l'embrassa presque furieusement, comme si on allait la lui arracher. Et la timant toujours :

— C'est une damnation, voyez-vous, de les élever pour les autres.

— Et Mar-Josèphe? demanda Trémel.

Les gros sourcils noirs d'Anne-Yvonne se froncèrent :

— Pauvre malheureuse ! dit-elle.

Ce mot fit courir un frisson dans les veines de Tartisle.

L'avocat poussa le coude de son compagnon.

Rolland était très ému de cette douleur si peu bruyante et cependant si profonde.

— J'ai vu votre fille, dit-il, l'autre soir.

— A Ploumanach, peul-êtr-e, chez ma sœur, une pauvre veuve qui a bien du mal à vivre... Mais elle est seule et ne craint rien pour ses marmots... Ce n'est pas comme moi. La couvée me tourmente...

Le four était chaud à point.

Avec une raclette de fer emmanchée au bout d'une perche, Anne-Yvonne attira la braise qui tomba dans le foyer, et ensuite elle se njit à balayer les cendres.

Ce n'était pas le plus pénible de sa tâche.

Armée d'une pelle de bois, elle enleva les pains et les mit au four.

Il y en avait qui pesaient plus de vingt livres, des galettes lourdes comme des pavés, mal levées et pour lesquelles il faut des estomacs d'autruche.

Cambrée sur ses hanches, arc-boutée solidement, ruisselante de sueur à cause de la chaleur et de l'effort auquel il fallait se livrer, elle était à la fois horrible et sublime, sublime de dévouement et de courage.

Les deux amis ne se lassaient pas de la regarder.

Ce n'était plus une femme, mais un journalier,

82 VICES DU JOim

un paysan dans toute la fièvre d'un travail de force.

Pourtant, en y faisant attention, on découvrait encore en elle des traces d'une beauté de jeunesse maintenant disparue.

Les yeux noirs étaient superbes. La peau avait dû être d'une coloration chaude et d'un tissu très fin; les dents restaient magnifiques comme celles de ses enfants.

Elle passait, vingt ans plus tôt, pour la plus belle fille du pays; mais tout s'en était allé dans le tracas des petites à élever et ensuite, quand elle avait perdu son homme, par Texcès de la peine et du mal qu'elle se donnait pour nourrir les enfants et leur gagner la pâtée.

En un quart d'heure, elle expédia les pains, et reprenant sa conversation :

— Oui, dit-elle, cette pauvre Mar-Josèphe n'a pas toujours du bon temps. Son maître a le cœur sur la main mais de mauvaises habitudes.

— Un ivrogne !

— Ça se conçoit pour des malheureux qui n'ont rien et qui oublient leurs misères un moment, mais 'un homme si riche ! Quand il a bu, il est terrible. J'aimerais mieux que mon aînée soit ailleurs, mais où la mettre? Et les quinze francs qu'elle gagne nous sont bien utiles... sans compter le reste. Si on a besoin d'une obligeance, M. Maurice est toujours là.

Elle soupira avec effort.

— Vous allez vous reposer un moment? dit Paul Rolland.

— Une bonne heure, oui. La besogne se fait toute seule au four.

Elle sortit et alla prendre dans sa cuisine, en poussant le cochon dehors, un gros paquet dehnge.

— Viens, ordonna-t-elle à la cadette.

La blonde, un peu farouche, salua gauchement les deux étrangers en les regardant de ses yeux obliques et suivit Anne- Yvonne qui faisait mine de se diriger vers la fontaine, sous l'éghse, où d'autres femmes étaient en train de laver à grands coups de battoir.

— Bien le bonjour, monsieur Trémel, dit la mère. Si vous avez jamais besoin de servantes,, c'est de bonne race, et ce serait une bénédiction de les voir entrer chez vous.

— A bientôt, Anne-Yvonne. J'y penserai. Du courage, ma bonne.

— Vous allez chercher du gibier? Il n'en manque pas dans la côte au-dessus de Saint-Efflam, à ce qu'on dit.

— Merci.

Les chasseurs s'éloignèrent, mais auparavant ils virent la veuve agenouillée au lavoir, près de sa fille, et toutes les deux s'étaient mises à battre leur linge activement, comme les autres.

84 VICtS DU JOUR

La dernière se roulait toujours dans le sable, avec ses cheveux jaunes et sa tête hilée où des yeux bleus languissaient sous de pâles sourcils.

— Eli bien ! demanda Trémel, as-tu compris ? L'ar'tiste inclina la tête en silence.

— Et maintenant Taccuserais-tu ?

— Cette pauvre femme est tout simplement admirable, dit l'autre.

Ils poursuivirent leur chemin sans se parler. Tous deux songeaient; et entre l'existence de certaines privilégiées du sort, nées avec des chàleaux, des hôtels et des rentes, élevées dans la soie et les dentelles et ces graines de misère, comme disait l'avocat en montrant les enfants blondes, si jolies pourtant dans leurs guenilles, vivant de rien, d'un peu d'air, de farine et de soleil, le contraste était tellement saisissant qu'il les rendait muets de stupeur.

Bientôt ils quittèrent la grève et s'engagèrent dans un chemin de traverse qui contourne une falaise très élevée, appelée la roche aux Goémons, d'oii on découvre, en arrière, Saint-Efflam et sa chapelle dans une vallée sinueuse, étroite et verte qui se perd entre deux côtes abruptes, et en avant l'immensité de la grève au fond de laquelle la marée moutonnait au-desspus des falaises de Locquirec.

Ils en avaient à peine gravi la moitié, lorsque la voiture de l'habitant du manoir sortit d'une cour

d'un arpent environ, plantée de quelques massifs d'arbi'es, et vint passer à cent pas des chasseurs.

Du point où ils se trouvaient, ils purent voir que cette voiture, une sorte de tilbury de campagne, ne contenait que le maitre du logis, son domestique assis auprès de lui et son cliicn couché à ses pieds.

I! partait de son côté pour la chasse et enfila d'un trot rapide la route de Plestin, dans laquelle il ne tarda pas à disparaître.

Son teint enluminé de rougeurs violentes attestait un déjeuner solide arrosé de copieuses liqueurs.

Paul Rolland éprouva une sorte de soulagement de ce dé[)art.

La place était libre.

La roche aux Goémons domine le pays comme un phare. Du sommet, le manoir de Saint-Ehlam semblait étendu à ses pieds avec les jardins, les champs et les pâtures qui en dépendent. On en disting jait toutes les sinuosités aussi nettement que si elles avaient été dessinées par le pinceau d'un aquarelliste, à vol d'oiseau.

Les servantes allaient et venaient aux communs cachés derrière des bosquets d'arbustes, portant des seaux pleins de vivres pour les animnux de la basse-cour. C'étaient des filles du pays, courtaudes

et réjouies, au teint couleur brique, avec des coiffes mal blanchies et fripées.

Dans le potager, un Breton en casaque grise, couleur poussière, bêchait les plates-bandes; un autre rebinait les pommes de terre et les enterrait entre deux sillons relevés en dos de mulet. Des poules picoraient sur les fumiers des écuries et des étables, et dans les pâtis^ qui dévalent jusqu'au bord d'un petit ruisseau, trois vaches bretonnes, aux cornes fines, au poil noir et blanc, légères comme des biches, paissaient l'herbe rafraîchie par les sources qui l'arrosent de leurs rigoles sinueuses, du haut au bas.

La maison avec ses toits blanchis par les brouillards chargés de sel ressemble à un presbytère de village plus grand que les autres.

Le paysage était calme, et un philosophe ami des rêveuses méditations aurait pu trouver des charmes à cette demeure isolée, en possession du spectacle toujours mobile et changeant de la mer.

Mais l'artiste y cherchait autre chose.

C'était la fée de Ploumanach qui l'attirait, elle qu'il aurait voulu retrouver.

Pourquoi? Il était difficile d'analyser le sentiment qui le poussait de son côté. Peut-être voulaitil fixer dans sa mémoire le type qui Pavait si puissamment inspiré. C'était là le prétexte qu'il se donnait à lui-même et qu'il avait mis en avant

pour entraîner son hôte à cette promenade lointaine.

Les deux amis s'étaient séparés.

L'avocat, à la suite de son épagneul, descendait le versant delà roche aux Goémons, du côté opposé au manoir de Saint-Efflam.

L'autre demeurait en observation au point d'où il découvrait le petit château.

Tout à coup, deux coups de feu sagement tirés, avec cette lenteur qui dénote un chasseur exercé, retentirent à quelques centaines de pas, et un vol de perdrix passa en tourbillon au-dessus de la tête de l'artiste qui lâcha ses deux coups au hasard.

Les perdrix continuèrent leur chemin sans encombre ; mais cette décharge eut un effet sur lequel Paul Rolland avait peut-être compté.

Une jeune fille, attirée par le bruit, apparut aux fenêtres du manoir, dans un pavillon carré qui devait contenir l'escalier, et regarda au dehors.

Aperçut-elle le peintre en arrêt devant elle sur une sorte d'excroissance de granit moussue qui perçait le sol aride et maigre ?

C'est ce qu'on ne saurait dire ; mais presque aussitôt la tète, sans coiffe, couronnée seulement de sa forêt de cheveux, se retira de l'étroite embrasure pour reparaître bientôt au seuil de la maison.

Paul Rolland avait reconnu son ondine du premier coup d'oeil.

Elle hésita une minute, immobile, laissant errer ses yeux vagues autour d'elle.

Le jeune homme ne faisait pas un mouvement.

Il attendait, le cœur serré, comme un braconnier à Taflut, embusqué la nuit, qui voit un chevreuil dans la lumière blanche de la lune et se demande s'il va venir de son côté.

Du: perron, la servante ne pouvait l'apercevoir.

Après quelque hésitation, elle descendit les deux marches de granit, les mains dans les poches de son tablier de toile bise, et se dirigea à travers les massifs de verdure vers la roche aux Goémons.

Sortie du petit parc, elle entra dans une mauvaise prairie enclose d'un mur en pierres sèches où percent des broussailles, et vint à pas lents s'asseoir sur ce mur du côté des chasseurs.

Ce devait être la limite de la propriété de Saint- Efflam.

Paul Rolland descendait rapidement les pentes de la roche.

Marie-Josèphe rêveuse tourna la tête au moment où le chien du jeune homme arrivait auprès d'elle.

Le chien, un beau braque au poil fin, blanc et orangé, ne précédait son maitre que de quelques pas.

UN LYS AU RUiSSF.AU 89

— Vous! fit- elle, en reconnaissant le promeneur de Ploumanach.

— Oui, nioi qui viens admirer ce pays avec mon aiïii.

— C'est vous qui avez tiré des coups de fusil à la roche.

— Moi-même.

— Vous avez tué quelque chose?

— Hélas! non. Votre maître est absent?

— Pour deux jours. Il va chez des amis en parlie de chasse, à trois lieues d'ici. Vous avez vu ma mère?

— Oui.

— M. Trémel ne vient jamais à Saint-Michel sans entrer chez nous. Il connaît aussi ma tante Louannic, de Ploumanach.

Elle ajouta avec un sourire résigné :

— Tout cela, voyez-vous, monsieur, ça n'est pas du monde riche, mais M. Trémel est un brave homme et leur parle tout de même. Il a tué des perdrix, M. Trémel ?

— Je ne sais pas; il y a un instant que nous sommes séparés.

— Un bon chasseur, comme monsieur autrefois?

— Pourquoi ^dites-vous auti^efois?

— Parce qu'il s'occupait beaucoup de chasse et de pêche, tandis que maintenant...

Elle hésita.

— Après tout, ajouta4-elIe, ce n'est pas un secret. Je peux donc bien vous le dire. Monsieur aime mieux boire, et c'est ce qui nous perd ici.

— Je ne vous demande pas pourquoi vous restez à son service. Je le sais.

— Ah! fit-elle en devenant rouge comme une cerise.

L'artiste s'empressa de la rassurer.

— C'est que vous y gagnez quelque chose et que vous donnez votre salaire à votre mère.

— C'est juste, n'est-ce pas? Puisqu'elle a eu le mal de m'élever! Et encore elle n'en a pas de trop, la pauvre femme!

— A Paris, vous gagneriez davantage; et puisque vous aimez votre mère, vous pourriez lui envoyer une partie de vos gages, la moitié, par exemple.

Elle soupira.

— Oui, mais Paris c'est loin et ça coûte gros pour y aller. Sans compter que je n'ai pas même de quoi m'habiller. Et puis, voyez-vous, monsieur, ici, c'est le pays. C'est la mer !

Elle prononça ces mots avec un frémissement de plaisir.

Ses narines roses aspirèrent avec force la brise qui fraîchissait.

— Tenez, fit-elle, regardez, monsieur, et ditesmoi si ce n'est pas beau !

Le flot avait franchi le Yaudet qui forme une

barre dans la grève entre Sainte-Barbe et Locquêmo, et maintenant il se précipitait vers Saint-Michel et Saint-Efflam avec la fougue d'une cavale sauvage lancée à toute vitesse, la crinière au vent.

Elle baissa la voix et ajouta comme se parlant à elle-même :

— Je resterai tant que je pourrai. Oui. Je ne m'en irai que si le malheur me chasse ; mais il viendra, je le sens, et il faudra tout quitter.

Ses yeux restèrent secs.

Cependant on devinait qu'elle était en proie à un secret désespoir.

Paul Rolland la regardait avec une curiosité attendrie.

Telle il l'avait vue à Ploumanach, étendue sur les eaux vertes, dans la poésie du soir et du site romantique qui l'encadrait, telle il la retrouvait sous ses rustiques habits, avec un effort de mémoire et d'imagination, car de près on ne pouvait voir en elle qu'une paysanne à peu près pareille aux autres, n'eût été la délicatesse de sa peau et la douceur troublante de ses grands yeux changeant comme la mer.

— Voulez-vous me permettre une question? lui demanda-t-il avec un visible intérêt.

— Dites.

— Si jamais vous quittez ce pays, c'est bien à Paris que vous irez!

^2 VICRS DU JOLR

— Si je peux.

— Mais puisque vous donnez tout votre argent à votre mère, vous ne posséderez jamais la somme qu'il laut pour payer le voyage?

— C'est vrai.

— En supposant que vous y arriviez, que ferezvous?

— Comme les autres. Je chercherai une place.

— On n'en trouve pas toujours.

— Je tâcherai.

. — Ici, quel est votre emploi?

Elle rougit de nouveau, plus violemment que la première fjis.

— Je fais ce qu'on me commande : la cuisine, le ménage... Je lave le linge... Je couds quelquefois, pas souvent; je n'y suis pas adroite... Je tricote l'hiver...

— Vous savez lire, Mar-Josèphe?

— Ah ! fit-elle avec un sourire qui éclaira son visage, vous vous souvenez de mon nom?

— Oui, je m'en souvieiis.

— Je lis à peu près couramment et j'écris assez vite. Mais je ne suis guère restée à l'école; comme j'étais prompte et complaisante, la maîtresse m'employait à son ménage, au lieu de me laisser en classe.

Et vivement :

— Comment se fait-il que vous ayez pensé à moi?

Ut\ LYS AU RUISSEAU ^3

— Parce que vous m'intéressez. Je vous ai rencontrée dans une si étrange situation que j'en suis frappé encore, et je voudrais vous prouver l'amitié que vous m'inspirez.

Elte ouvrit ses yeux tout grands et les releva sur le visage du peintre.

— Promettez-moi, reprit-il, si jamais vous venez là-bas, de vous adresser à moi. Il m'en coûterait de savoir que vous êtes perdue dans la foule, sans protection et sans guide. Je ne puis pas grand'chose pour vous, mais ce que je pourrai, je le lerai. Voulez-vous?

Elle haussa les épaules sans répondre.

— Je pense que vous ne resterez pas longtemps ici, conclut-il.

— Pourquoi? fit-elle d'une voix altérée.

— C'est un pressentiment que j'ai. D'ailleurs, toutes vos compagnes s'en vont dès qu elles sont grandes.

— C'est vrai!

— Je veux que vous soyez libre de partir ou de rester selon votre volonté. Je m'appelle Paul Rolland. Je suis peintre. Vous m'avez donné une inspiration que je ne saurais payer trop cher. Voici ma carte et cinq louis pour vous, pour vous seule. Je veux que vous les gardiez. Si jamais vous quittez votre pays, venez à moi, je vous aiderai de toutes mes forces.

— Eh! que pouvez-vous pour nous? dit-elle avec un sourire triste.

— Je peux être votre ami, vous soutenir, vous donner quelques conseils même, quoique ce mot de conseils soit mal venu dans la bouche d'un homme jeune encore qui parle à une fille de votre âge...

Il lui tendit la main et ajouta :

— Acceptez toujours! Ce que je vous donne n'est rien pour moi, quoique je ne sois pas mihionnaire, et peut vous servir. C'est le prêt d'un ami. Vous me le rendrez plus tard, si vous pouvez.

— Nous reverrons-nous jamais! fit-elle d'un air de doute.

— Oui, j'en suis sûr.

— Au revoir donc, monsieur.

Rien ne peut rendre la douceur du regard dont elle le remercia.

Vraiment, à cette minute elle était extrêmement jolie. Ses belles dents blanches admirablement rangées illuminaient son visage résigné; les rides de son front avaient disparu.

Elle allait s'éloigner quand l'artiste lui dit d'un accent de prière en lui prenant la main :

— Restez une seconde seulement. Ne bougez pas.

Il tira de sa poche un carnet, et rapidement il esquissa les traits de cette figure angélique.

— J'ai déjà votre portrait, dit-il, fait de mémoire. Celui-ci sera plus complet.

Elle se tint devant lui immobile pendant quelques minutes.

Lorsqu'il eut fini, elle se pencha pour voir, et fut émerveillée.

C'était bien son visage rendu avec une vérité frappante.

— 11 ne manque pas de filles chez nous qui vaillent mieux que moi, reprit-elle. Ma sœur Perrine, par exemple.

— Votre sœur est encore une enfant et vous êtes femme, Marie-Josèphe.

Il échangea avec elle une dernière poignée de main, remit son carnet dans sa poche, reprit son fusil appuyé au mur de pierres sèches, siffla son chien couché à Pombre d'une épine et s'en alla avec un soupir de regret.

Cette fille l'attirait par quelque charme secret.

Il lui en coûtait de la laisser dans ce petit manoir que son ami Trémel appelait une infâme maison sans en soupçonner pourtant les plus odieux mystères.

Il aurait voulu l'arracher à ce maître pour lequel elle semblait ressentir une aversion profonde, et l'emmener avec lui.

Pourquoi?

Il ne se le demandait même pas. C'était chez lui

un désir vague, mal raisonné, une sorte de jalousie contre l'homme qui la possédait, qui pouvait la voir tous les jours aller et venir, avec ses mouvements gracieux, souples, et qui avait le droit — puisqu'il en faisait un instrument de plaisir, une esclave soumise à ses caprices — de contempler, sans voile, ce corps merveilleux qu'il n'avait aperçu lui-même que dans l'ombre du soir, baigné par le tlot d'émeraude qui en dessinait les juvéniles contours.

Envie d'artiste, distraction d'oisif perdu dans une contrée sauvage, qui découvre une tleur précieuse et rare sur un sol aride au milieu de touffes de genêts, de broussailles et d'ajoncs épineux!

Elle le vit s'éloigner, derrière son braque qui quêtait dans les maigres taillis de la roche aux Goémons et disparaître au tournant du sentier en lacet tracé par les chasseurs sur ses flancs abrupts.

Elle jeta un long coup d'œil aux cinq pièces d'or restées dans sa main. Jamais elle n'avait possédé une pareille somme.

Paris est loin de la Bretagne.

Pour exprimer la distance en argent, on peut dire que pour les pauvres filles comme elle, il en est à cinquante francs; et cinquante francs, c'est plus de quatre mois d'économies nnpossibles, sans compter les vêtements, si humbles qu'ils soient, indispensables pour y paraître décemment.

On ne peut pas se présenter dans un bureau de

placement avec une jupe délavée par les pluies- et une brassière de toile à voiles.

Les cinq louis de Tartiste, c'était donc la permission de quitter le pays et de marcher vers ce mirage lointain, si décevant pour les malheureuses qui n'en voient que l'éclat sans en connaître les hideuses déceptions.

Elle épela la carte eL lut :

Paul Rollandj rue de Prony,

Puis elle enveloppa l'or dans la carte, noua le tout dans un coin de son mouchoir et se dirigea, à travers la pâture, vers le petit parc qui environne le manoir de Saint-Eftlam.

Elle marchait à pas lents.

Les vaches pies vinrent flâner autour d'elle en avançant leurs mufles baveux qu'elle caressa de la main.

Paris !

Elle songeait à Paris! Maintenant qu'elle avait de l'argent pour s'y rendre, cette idée lui venait qu'elle n'avait jamais eue jusque-là.

C'était pour elle dans le lointain comme la vision d'une chose énorme, d'un pays de féerie dans lequel on éprouvait des éblouissements, tant l'éclat en était prodigieux et les richesses immenses.

Les gens du pays qui avaient eu le privilège de

^8 VICKS DU JOUR

le voir seulement un jour en rapportaient des récits fabuleux.

Les filles qui en revenaient par moments, si maltraitées qu'elles fussent par la fortune, parlaient de ses plaisirs avec des éloges à encourager les autres, et, de Lannion à Plestin, il ne manque pas de domestiques retirés, anciens concierges ou maîtres d'hôtel, avec des rentes qui en font les rois du pays.

Mais elle secoua la tête.

Non, ce n'était pas ce qu'elle voulait.

Elle se cramponnait au sol natal.

Elle aimait cette terre dure et ingrate qui nourrit si mal ses enfants.

La marée, maintenant, arrivait furieuse, à la base de la roche; elle jetait à ses pieds des tas d'herbes vertes, d'algues, de varechs, des plantes grasses arrachées aux abîmes, impuissante à franchir ce terme de granit contre lequel elle se brisait.

Les mouettes flottaient au-dessus du pàtis aux petites vaches bretonnes avec des cris joyeux.

C'était là ce qu'elle aimait.

Sa nature rêveuse, contemplative, se plaisait à ces spectacles, toujours les mêmes et toujours divers.

Pour qu'elle s'en exilât, il faudrait des catastrophes telles qu'elle ne pût y résister.

Au moment où elle franchissait la clôture du

parc, elle se trouva en face d'un rustre, appuyé sur une bêche, qui lui barrait le chemin.

Cet homme pouvait avoir trente-sept à trente-huit ans. Il était maigre, osseux et de petite taille. Son visage terreux, luisant de sueur, s'encadrait de minces favoris noirs et bourrus. Sa moustache et son menton mal rasés bleuissaient sa peau.

Il était laid et sale dans sa veste rapiécée, souillée de poussière; le bas de ses jambes nues, sortant d'un côté de sabots cassés raccommodés avec une lame de fer -blanc et de l'autre des loques d'un pantalon frangé et trop court, avaient la couleur de l'argile du potager.

C'était le jardinier de la maison, Jean Pordic.

— Eh ! eh ! flt-il en grimaçant, on a des connaissances, et de soignées, la belle blonde ! Des bourgeois qui viennent faire des bouts de causette et qu'on écoute avec complaisance ! Si le maître le savait, qui est-ce qui recevrait une bonne correction? Mar-Josèphe! Il est jaloux, le patron! Et il a la main leste et sèche! Mais on ne lui contera rien^ soyez tranquille. Jean Pordic ne vous veut pas de mal, petite.

— Jean Pordic ne me veut pas de bien, puisqu'il est toujours après moi, à me tourmenter.

— C'est que Jean Pordic a du goût pour toi, dit le jardinier en changeant de ton. Mais tu fais la sourde oreille ; tu es fière et tu le méprises. Tu as

100 VICES DU Joun

tort en vérité, Mar-Josèphe. Nous poumons nous arranger et gagner une belle somme.

— Oui, je connais vos projets. Vous m'épouseriez et nous resterions à Saint Efflam. Vous devriez avoir honte, Pordic. Vous savez bien ce qui se passe et comme je suis malheureuse dans cette maison!

Pordic ne rougit point.

Il aimait l'argent avant tout; s'il eût vécu à la cour du grand roi et que le hasard Teùt mis en possession d'une jolie femme, il aurait agi en parfait courtisan.

— Tu ne seras jamais raisonnable, Mar-Josèphe, reprit-il, et il t'en cuira. Le patron est veuf, il n'a pas d'enfants et sa fortune est ronde.

— Taisez-vous.

— Avec ses habitudes, il ne fera pas de vieux os. Ceux qui sei'ont là au bon moment n'auront pas à s'en repentir.

Jean Pordic s'exprimait avec une tranquillité parfaite.

Les choses qu'il débitait ne lui semblaient pas extraordinaires, mais naturelles.

Les Bretons de sa trempe sont rares, mais on en trouve.

— Penses-y, Mar-Josèphe, repril-il. Avec des économies, on vivrait à l'aise aux environs, un temps qui vient ; et si lu avais pour deux sous de ruse, tu tirerais du bourgeois tout ce que tu voudrais. Au-

trement une autre en profitera et tu n'auras eu que les coups, qui ne valent rien, enlends-tu?

Elle entendait parfaitement.

Lelangnge de Pordic n'avait rien d'obscur.

Elle iiaussa les épaules etp()ursuivit son chemin, écœurée, rouge de honte, mais sans répliquer, tandis que le jar'dinier toujours à la mênie place, les mains croisées sur le manche de sa pelle, grommelait entre ses dents :

— Bégueule ! Sotte! Quand tu crèverais à la peine, sans rien demander, en seras-tu moins une traînée, une (ille perdue !

Elle n'avait pas fait quatre pas qu'il la rappela. Elle n'osa le fâcher et attendit au pied d'un châtaignier.

— Qu'est-ce que vous me voulez encore? demandât-elle.

— Rien. Le monsieur te parlait de près, sais-tu, Mar-Josèphe. Faut dire la vérité. Il te contait fleurette, hein? C'est un Parisien, pour sûr. Il veut remmener là-bas ?

— Et quand cela serait? fit-elle. Est-ce que je ne suis pas libre ?

Pordic se rapprocha d'un pas.

— C'est ton denier à Dieu qu'il te mettait dans la main, avant de te quitter, Mar-Josèf)he ?

La pauvi'e fille rougit jusqu'à la racine de ses beaux cheveux.

— Ah! VOUS m'espionnez, Jean, dit-elle suffoquée. C'est un joli métier que vous faites. Qu'est-ce que monsieur vous donne pour me surveiller? On peut tout obtenir de vous avec de l'argent et vous vendriez votre père et ses os pour une pièce de cent sous. Tenez, vous êtes un vilain homme et je vous défends de me parler.

Pordic ne s'émut point.

— Des paroles, dit-il. Tu sais bien, Mar-Josèphe, qu'on ne peut pas vivre- l'un près de l'autre; bouche cousue. Tu l'as vu à Ploumanach, le Parisien, chez M. Trémel, un bien brave homme et riche. Je Tai reconnu, le maître de Trégastel, sur le haut de la roche; il a de la bonté de venir tuer notre gibier. 11 n'en manque pourtant pas chez lui. C'est qu'il te cherchait pour t'endoctriner, et tu l'écoutés au lieu de me croire. Ah! malheur! Du propre, leur Paris. Quand tu y seras, il t'arrivera des histoires comme à la petite Catherine Trozec, qui a déjà envoyé deux bâtards à sa mère ; ou à Jeanne- Marie, de Plouech, qui vient de mourir à l'hôpital, perdue à ce qu'on raconte, de mauvaises maladies. Pas sain, l'air de Paris, ma petite, pour nos filles! Celui de Saint-Michel vaut mieux, et celui de Locquirec aussi, et même de Ploumanach, quoiqu'il soit rude par moments et qu'on mange dans le canton plus de coques et de moules crues que de gigots de mouton et de poulets rôtis.

UN LYS AU RUISSEAU lOa

Et plus près encore :

— On n'en peut pas dire autant de Saint-Efflam. La cuisine est bonne; et si tu voulais, Mar-Josèplie, on y arrondirait une bonne pelote...

— Avec quinze francs par mois que je suis obligée de donner à ma mère.

— Bête! Tu ne sais pas jouer dubourgeois !... Il y aurait moyen. Il tient à toi... plus que tu ne penses... J'aide bons yeux... Et si nous étions une fois mariés, on le mènerait par les petits chemins.

Jean Pordic était laid d'ordinaire autant qu'il est permis à un chrétien de Pêtre, sans dépasser la mesure; mais en ce moment, avec ses sous-entendus repoussants et ses plans de souteneur rural, il devenait hideux.

Marie-Josèphe s'était remise du coup qu'il lui avait porté.

— Vous vous trompez, Jean, dit-elle, je ne pense pas à m'en aller et ne le ferai que si on m'y contraint.

— Ainsi, tu ne veux pas, Mar-Josèphe?

— Me marier ?

— Oui.

— Je n'y pense pas, non. Qui donc voudrait de moi?

— Qui? Jean Pordic.

Elle secoua la tête.

104 VIGF.S DU JOUR

— Laissons ça, dit-elle. Je sais bien que je ne peux pas épouser un honnête homme !

— Pourquoi donc? demanda-t-il.

Elle lit un pas en avant, et le touchant presque, les yeux dans ses yeux, révoltée de son cynisme ignoble :

^ — Parce que je ne suis pas une honnête fille, dit-elle.

Et sans attendre sa réponse, elle lui tourna le dos et gagna le seuil de la maison tandis qu'il demeurait là, immobile, sa bêche à la main et ne comprenant pas.

Au bout d'une minute, il se décida à quitter la place.

Sa figure hâve et rugueuse s'anima. On y aurait pu voir l'éclosion d'une idée. Ses yeux s'écarquillèrent et s'arrondirent.

— Tiens! tiens! fit-il, puisqu'elle ne veut pas, il faut voir d'un autre côté. Le bourgeois aime le fruit nouveau (*t Perrine...!

Il jeta sa bêche sur son épaule et se dirigea vers son jardin en se disant :

— Eh! eh ! on verra, on verra.

Jean Pordic avait depuis longtemps aligné ses projets dans sa cervelle, comme il alignait au cordeau ses salades et ses plants de petits pois dans son potager.

C'était un de ces paysans madrés qui pensent au solide et n'ont point de scrupules sur les moyens à l'aide desquels on peut arrondir un pécule.

On a fort calomnié les champs et ceux qui les habitent dans ces dernières années; les types qu'on a dépeints sont des exceptions et non des généralités.

Jean Pordic était une exception, et des pires.

Il aurait, sous un autre costume, brillamment tenu sa place à la Villette ou à Montmarlre, aux environs des bals publics, avec cette réserve toutefois qu'il était pour les voies douces et ne donnait pas dans les batailles et les coups de couteau.

Jean Pordic était une canaille pacifique.

Lorsqu'il eut compris, ce qui fut long, qu'il n'avait

lOÔ VICES DU JOUR

rien à espérer de Marie-Josèphe dont la douceur molle lui opposait une résistance aussi énergique que celle de la roche aux Goémons aux envahissements de la marée, il tourna ses vues d'un autre côté.

Le patron n'était pas fier. Il causait souvent avec son jardinier. Que faire d'ailleurs dans cette thébaïde où, à part quelques pêcheurs qui venaient offrir leur poisson et des mendiants qui cherchaient du pain, il ne s'égarait personne, excepté les jours d'orgie, où les amis arrivaient de tous côtés : douaniers pour qui c'était l'occasion rare d'un bon dîner, voisins célibataires qui ne redoutaient pas les propos libres et les excès de table?

Maurice des Breux s'entretenait familièrement avec ses vachères, avec Jean Pordic, avec les pêcheurs et les mendiants.

C'était du temps de passé.

On arrivait à la fin de septembre. Déjà les premiers emportements du début de la chasse étaient calmés.

Le châtelain de Saint-Efflam restait chez lui des journées entières, assez pourvu de bon sens le matin, déjà plus échauffé après son déjeuner, et le soir, vers les cinq à six heures, la tête perdue, surtout quand il était allé à Saint-Michel ou à Plestin taire une tournée dans les cabarets où il s'amusait à payer à boire aux pauvres diables de pêcheurs et de paysans qu'il rencontrait.

Ces largesses ne le ruinaient pas.

Une consommation dans le pays coûte deux sous et les cabareliers jouissent, moyennant patente, du privilège d'empoisonner leur clientèle à ce prix.

Ils en abusent.

Nous n'exagérons rien. Que ceux qui doutent prennent un ticket à la gare Montparnasse et vérifient les faits.

Par malheur, en s'offrant, dans les prix doux, la réjouissance de voir ses victimes rouler dans les fossés pour y cuver les affreux breuvages qu'il leur versait, le seigneur de Saint-Efflam avait pris peu à peu l'habitude de les imiter.

Une après-midi, après avoir arrêté à temps ses pernicieuses libations, étourdi seulement mais non tué par cet odieux alcool qui fait chez nous plus de ravages que les pestes du moyen âge et les choléras modernes, il s'affala sur un banc devant un carré de céleri que Jean Pordicrenchaussait.

Depuis quelques jours, Marie-Josèphe, à bout de patience, se montrait plus sauvage, plus rebelle qu'à l'ordinaire.

Elle avait des mouvements de révolte. L'esclave résistait au maitre.

Jean Pordic était allé souvent au bourg de Saint- Michel et s'empressait autour de Perrine qui se développait rapidement, malgré les privations de sa vie.

Il lui dépeignait les délices de Saint-Efflam, une maison où la besogne était douce, où on ne man-

quait de rien, et tâchait de faire naîlre en elle, grâce à son ignorance, une jalousie du sort de sa sœur.

Ce n'était pas difficile.

Le germe existait déjà. Il n'y avait qu'à le cultiver et Jean Pordic s'y entendait.

— Si tu voulais, Perrine ! disait-il.

La grimace expressive de son odieux visage laissait entendre, avec une dangereuse éloquence, ce qu'il n'osait dire, malgré son audace.

Du côté de la pauvre fille, le jardinier jugeait que tout allait bien.

Le maître était plus tenace.

Marie-Josèphe lui plaisait. Elle lui plaisait d'autant mieux que ses résistances lui prêtaient du piquant et que jamais elle n'était plus belle que dans ses colères.

Et si désintéressée ! Si peu cupide! Si étrangère à tout calcul !

Malgré l'obscurcissement graduel de son intelligence, dans l'affaissement de son existence d'ivrogne s'enfonçant de plus en plus dans son vice, Maurice des Breux comprenait, surtout à ses heures de lucidité et de calme, toute la valeur de cette perle cachée sous la grossière enveloppe de ses haillons.

Mais le persévérant travail de Jean Pordic produisait son effet, lentement, comme ces machines qui

entament le roc à petits coups et finissent par y percer un tunnel de cinquante kilonriètres.

— Vous arrivez de Saint-Michel, le maître? dit-il en le voyant devant lui, étendu comme un lézard au soleil et cuvant son vin, la peau cramoisie et les veux troubles.

— Oui... mon ami... balbutia des Breux, la langue épaisse.

— Vous avez donné à boire à une bande de soiffards ?

— Oui..., à Guizenec, à Raulic, à une demi-douzaine d'autres qui n'ont pas le sou. Ils se croient riches maintenant... Ils ronflent sur la route... ils sont heureux !

Une joie intense anima sa face autrefois intelligente et qui devenait de jour en jour plus bestiale et plus éteinte.

— Ça vous amuse donc bien d'abrutir les autres, patron ?

Des Breux haussâtes épaules.

— Il faut tuer le temps, dit-il.

— Je connais de meilleures distractions, insinua le jardinier.

— Dis-les.

— Autrefois, vous ne détestiez pas les belles filles.

— Les bellesfilles! balbutia le maître. En connais tu, Pordic?

— Plus d'une.

tlO VICES DU JOUR

— Ça donne du mal. Elles deviennent farouches, les belles filles. Autrefois, c'était bon.

— Oh! si vous vouliez bien!... fit Pordic, avec une moue qui en disait long.

— Et puis il y a Mar-Josèphe, objecta des Breux. Pordic s'appuya sur sa bêche avec une franche

expression de pitié.

— Mar-Josèphe est bien, dit-il, mais il y a mieux. D'ailleurs Mar-Josèphe ne fera pas long feu chez vous.

— Bah !

— Non. Elle n'y mangera pas un boisseau de sel, vous y pouvez compter.

Ce fut au tour du maître de hausser les épaules.

— Tu ne sais ce que tu dis, Pordic, grommela-t-il. Où irait-elle, Mar-Josèphe?

— Où ? A Paris donc, comme les autres.

Des Breux se leva en sursaut et fit deux pas vers le jardinier, mais il avait de la peine à conserver son équilibre.

— Gomment le sais-tu ? cria-t-il.

— Je le sais. Ça suffit.

— Tu mens.

Pordic eut un geste de commisération profonde.

— Asseyez-vous, dit-il. Vous voyez bien que vous allez écraser mon céleri. Si on peut se mettre dans des états pareils !

Des Breux obéit.

ir^^'-^

UiN LYS AU RUISSEAU 111

Le jardinier avait suspendu sa besogne et se campa devant lui.

— Vous seriez fâché si Mar-Josèphe partait? reprit-il.

— Je ne le cache pas.

— Où serait le mal, si vous en aviez une autre, plus jeune, plus jolie et de meilleur caractère, car elle n'est pas bonne tous les jours...

— Mais l'autre ?

— Vous la connaissez bien.

— Perrine ?

— Oui, Perrine. Elle en a assez du four, et des bourrées, et des corvées, et de la bouillie d'avoine, et de tout le tremblement. Et après, il y aura la petite qui grandit et devient un amour. La graine ne manque pas !

Des Breux fronça le sourcil.

— Vous n'avez qu'un mot à dire...

— Tu en es sûr ?

— Qu'un signe à faire...

L'ivrogne eut un hoquet de dégoût.

— Laisse-moi tranquille, dit-il.

— A votre aise ! fit Pordic qui se remit à son travaih

Un instant après l'autre ronflait sur son banc, comme les pêcheurs, Guizenec, Raulic et les pauvres diables qu'il avait semés dans les lossés de la route.

Mais dans son sommeil et les nuits suivantes il rêva des cheveux d'or et des quinze ans de Perrine, à laquelle il n'avait — selon l'expression de Pordic — qu'un signe à faire.

La semence du jardinier levait rapidement dans le mauvais terrain où il l'avait jelée.

Novembre!

La canipagne avait brusquement changé d'aspect. Les pommes de terre arrachées des sillons laissaient les mottes durcies levées comme des galets au hasard dans les champs. Les chaumes de blé piquaient le sol de leurs aiguilles brunies; plus une feuille aux arbres. Le vent d'octobre, âpre et dur, les avait balayées en tourbillons.

Les voiles des pêcheurs de Locquirec ou de Roscoiï qui s'aventuraient dans la grève, à mer haute, filaient rapidement, enflées par des soufiQes d'ouragan en permanence sur ces côtes dangereuses.

Point de végétation, si ce n'est quelques parcelles de blés formant des tapis verts sur les pentes lointaines .

Depuis longtemps les deux amis de Trégastel avaient regagné Paris; le peintre d'abord, repris de la fièvre des luttes artistiques, rentré dans son luxueux atelier de la rue de Prony , engagé de nouveau

dans les mille rets de la vie mondaine et distrait, par les séductions d'une liaison captivante, de ses souvenirs de Ploumanach; l'avocat ensuite, plus las du bruit et des agitations dans lesquelles il était ballotté depuis sa jeunesse, aspirant aux douceurs de la retraite, quittant à regret ce vieux sol natal qui nous retient par de secrètes attaches et où l'on revient à la fin pour mourir ou du moins pour dormir avec les anciens quand la mort nous a surpris ailleurs.

k Saint-Efflam on était plus tranquille.

Il y régnait une sorte d'accalmie comme entre deux tempêtes.

Le maître semblait apaisé, revenu à la sagesse. On aurait pu croire qu'il se rangeait.

Marie-Josèphe en était tout heureuse.

Elle vaquait à sa besogne avec courage, silencieuse, agile, mettant les choses en ordre, frottant les meubles, raccommodant le linge, faisant reluire les dressoirs, ne laissant pas un grain de poussière ou une toile d'araignée dans les coins.

Depuis une semaine entière on n'avait pas vu le châtelain ivre une seule minute, en gaieté seulement, à deux ou trois reprises, mais sans excès, comme il arrive après un repas trop prolongé arrosé de Champagne.

Le matin il sifflait ses chiens et, le fusil au bras, gagnait Saint-Michel à travers champs, s'arrêtait un

m LYS AU RUISSEAU 115

moment au four et revenait pour le déjeuner. Le soir, il recommençait sa course ou s'en allait surveiller les pêcheurs qui relevaient leurs filets à la marée descendante.

C'est toujours un passe-temps agréable.

Et presque jamais il ne disait rien à Marie-Josèphe, la laissant en repos et n'ayant pas l'air de s'occuper d'elle plus que des vachères de la basse-cour.

Elle respirait.

Les promenades si fréquentes du côté du four l'inquiétaient bien un peu par intervalles; elle pensait à Perrine qui se formait avec une extrême rapidité et prenait tournure, on ne pouvait le nier, a^i point d'être presque métamorphosée.

Mais la mère n'était-elle pas là pour veiller sur elle? Jamais^ d'ailleurs, Maurice des Breux n'en ouvrait la bouche. Marie-Josèphe le connaissait assez pour savoir à quel point il lui était difficile de cacher ses sentiments qu'il laissait éclater la plupart du temps avec une brutale violence. Comment donc aurait-il appris si vite à se contraindre, et pourquoi?

Jean Pordic affectait bien avec elle des airs mystérieux et railleurs, mais elle était accoutumée à ses façons sournoises et ne s'en étonnait pas.

Elle acceptait donc l'oubli dans lequel on la laissait comme une délivrance.

^ Du reste rien de changé au four.

Toujours le môme train : la mère s'exténuant le corps et l'âme au travail, s' usant à ses corvées de cyclope dans une fournaise, la petite allant à l'école rouverte après les vacances et s'élevant au hasard, comme un poussin sur un fumier, et enfin Perrine aidant Anne-Yvonne, portant les bourrées au bout de sa fourche ou rangeant les pains sur la longue table et battant le linge au lavoir.

Nul doute n'entrait dans l'âme de la servante.

Elle se répétait souvent que ce serait une fière chance si cette paix pouvait durer.

Qu'espérait-elle pour Tavenir? Rien. Ses ambitions n'allaient pas au delà des travaux auxquels elle était condamnée, des soins du ménage et de l'existence uniforme, monotone qu'elle acceptait sans se plaindre et dont les distractions consistaient dans les mille détails des champs et delà mer, une pêche miraculeuse ou quelque naissance aux étables de la maison.

Parfois il lui arrivait de se souvenir de sa rencontre de Tété, mais comme d'un événement lointain et presque fabuleux.

Son âme endolorie, malade, ilétrie, n'avait plus la force de ressentir vivement les impressions ou d'aspirer à un changement de situation.

Depuis cinq ans qu'elle était soumise aux caprices, aux volontés d'un maître et à cette secrète tyrannie dont la chaîne était si étroitement rivée à son bras

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qu'elle n'osait essayer de la rompre, elle se repliait sur elle-même, résignée à son sort et mettait avec sa grâce triste et sa jeunesse profanée une élégance . étrange et un charme poétique dans ce manoir souillé d'orgies et de vices.

C'est à peine si elle aurait pu reconnaître les traits de son ami d'un jour, Paul Rolland. Ils ne lui apparaissaient qu'effacés et vagues, perdus dans les brumes de sa mémoire.

Cependant, la carte, du peintre était toujours là avec ses cinq pièces d'or, les seules que la pauvre fille eût jamais possédées, son trésor de, guerre, sa liberté possible.

Eh bien ! cette liberté ne la tentait pas.

Paris l'effravait, au contraire.

Dans son ignorance de tout, elle se disait que Paris ne pouvait pas plus lui assurer ce qui lui manquait, la sécurité de l'avenir, le repos de l'âme, qu'il ne lui rendrait ce qu'elle avait perdu, sa dignité, la pureté de sa conscience et le droit de marcher la tête haute au milieu de ses compagnes qui la méprisaient et valaient cent fois moins qu'elle.

Un dimanche arriva, triste comme un jour des morts, sec mais sombre et froid.

, Le maître, après déjeuner, était parti pour la chasse, seul avec un chien d'arrêt.

Marie-Josèphe, qui aidait la cuisinière à remettre

tout en ordre, ne savait quelle direction il avait suivie .

Lorsqu'elle fut libre, elle mit sa coiffe aux ailes blanches, brossa sa pauvre robe noire mal taillée, mais impuissante à Tenlaidir, et se dirigea vers le bourg.

Les cloches sonnaient à toute volée.

C'était l'heure des vêpres.

Les vachères avaient quitté Saint-Efflam; Pordic fumait sa pipe sur un banc devant la maison .

Il eut un mauvais sourire en la voyant passer devant lui.

— Où vas-tu, Mar-Josèphe?lui demanda-t-il d'un ton gouailleur.

— A l'église.

— Deviendrais-tu dévote? Le recteur serait content. Une jolie brebis de retour au bercail !

Elle ne répondit pas et continua son chemin.

En route, elle croisa des filles du bourg qui allaient se promener. Elles tournèrent la tête avec affectation pour ne pas la saluer.

Une malheureuse à qui le recteur refusait l'absolution et qui ne faisait plus ses Pâques!

Elle marchait assez vite, en serrant ses jupes, parce que le vent s'était élevé et soufflait en bourrasque, en chassant devant lui des masses de poussière.

La mer était haute et venait expirer au bord de cette fameuse lieue de grève dont le flot a si sou- ^

vent emporté la route à ses jours de lâcheuse humeur.

Elle ressemblait à un lac immense emprisonné de trois côtés par de hautes falaises rocheuses plantées de pins.

A deux kilomètres, le clocher de Saint-Michel dressait sa flèche de granit, très élancée, et la grande rue du bourg bordée de masures délabrées s'allongeait, avec un fourmillement d'habitants, auprès du cimetière.

A mesure que la jeune fille s'approchait, la foute diminuait et lorsqu'elle arriva à cent pas de l'église, la place était déserte.

L'office commençait.

Marie-Josèphe suivit les autres, mais timidement et se tintpendant deux psaumes auprès dubénitier, debout, comme une indigne.

L'église ne manque pas de caractère. En Bretagne presque tous les villages, même les plus pauvres, possèdent leur petit monument.

Deux basses nefs accompagnent la grande.

Les hommes étaient d'un côté, les femmes de l'autre, chantant les versets h pleine voix à tour de rôle.

Marie-Josèphe aperçut sa mère aux premiers rangs, dans le haut, vers l'autel, et auprès d'elle la fillette, le dos tourné et ne pouvant la voir ellemême.

Elle s'étonna de l'absence de Perrine, la cadette.

Où était -elle?

A la maison, sans doute.

Elle s'agenouilla, balbutia une prière et se releva pour sortir.

Quelques hommes causaient assis sur le mur du cimetière, auprès de l'ossuaire où l'on voit, à travers la dentelle du granit, des centaines de crânes amoncelés pêle-mêle et des tas d'ossements relevés des fosses pour faire place aux morts plus récents.

Marie-Josèphe enjamba la pierre plate qui sert d'échalier et se trouva dans un étroit sentier, entre la grève et l'église, par où elle pouvait se rendre à la maison de sa mère.

Ce sentier était désert et jusqu'au four on n'apercevait pas une âme.

Bientôt elle vit la maison basse à la pointe de laquelle les bourrées d'ajoncs et d'épines s'appuyaient, et tout à coup elle s'arrêta.

Ses jambes se dérobaient sous elle. Une sueur lui monta au front.

La porte était fermée.

Sur le seuil, le chien de Maurice des Breux, couché dans Fattitude des sphinx, le museau en arrêt sur le logis, semblait posté comme une sentinelle aux aguets..

D'un trait, Marie-Josèphe devina tout.

Ses grands yeux fixes s'emplirent d'une colère

UiN LYS AU RUISSEAU Ii21

soudaine et ses lèvres pâlies se crispèrent de dégoût pendant que tout son pauvre corps tressaillait sous les mille lanières d'une déchirante douleur.

La honte nouvelle qu'elle voulait éviter à sa mère s'abattait sur sa pauvre maison.

Elle essaya de douter encore et s'approcha sans bruit d'une fenêtre étroite et basse qui donne sur la mer.

Le chien du châtelain de Saint-Efflam la connaissait et n'aboya pas.

Elle se traîna sur les genoux et parvint à la croisée, et en se redressant, elle put distinguer, à l'intérieur de la maison, la scène odieuse qui s'y passait.

Perrine, les cheveux défaits, à demi nue, les bras sortant de sa chemise, les yeux noyés, troubles, dans une ivresse des sens, s'abandonnait aux caresses du beau Maurice, comme autrefois les filles dç brasseries du quartier Latin, le théâtre de ses triomphes.

C'était un hideux spectacle.

Ce séducteur campagnard vêtu de velours, le chapeau de feutre sur l'oreille, le regard allumé de tous les feux de la lubricité, abusant de l'ignorance et de la faiblesse d'une enfant, au milieu de cette pauvreté, dans cette cuisine misérable, meublée de deux ou trois chaises défoncées, d'une table noire et boiteuse et de pots en terre, les seuls objets que

122 VICES tu JOUR .

possédait cette famille aux abois, eût inspiré à tous un sentiment de répulsion et d'horreur.

Marie-Josèphe voulut crier, mais la voix s'étrangla dans sa gorge.

Et à quoi bon ?

Quel remède à ce mal ?

Elle se laissa retomber à terre, désespérée, anéantie, non pas jalouse, non pas irritée contre sa sœur, mais frappée au cœur, assommée par celte révélation qui l'écrasait au moment où elle s'y attendait le moins.

Cette Perrine, cette enfant qu'elle aimait, dont elle se faisait une idole, qu'elle aurait voulu préserver au péril de sa vie, était flétrie à son tour.

C'était comme un typhus qui les atteignait les unes après les autres.

Au bout d'une minute, elle se redressa, l'œil sec, le rouge de la honte au front, et refit le même chemin sans bruit.

Elle s'assit un moment, la tête entre ses mains, sur l'herbe d'un talus, au-dessous des murs du cimetière, puis elle se releva.

Son parti était pris.

Les cloches sonnaient de nouveau.

C'était rissue des vêpres.

Elle arriva au cimetière au moment où -la foule sortait de l'église et attendit Anne- Yvonne qui tenait la petite par la main. ,

— Tu étais là? lui dit la mère.

— Oui.

— Depuis longtemps ?

— Un instant seulement.

— Perrine est malade et garde la maison.

— Ah ?

Elle parut surprise, fil quelques pas avec sa sœur et sa mère et tout à coup parut se souvenir d'un oubli, d'un ordre reçu.

— Je suis en retard, dit-elle, il faut que je retourne...

Elle se jeta au cou de sa mère et Tembrassa à plusieurs reprises, et aussi sa petite sœur qui marchait à la file dans le sable, étrange avec son bonnet à trois pièces et sa robe mal ajustée sur son pauvre petit corps.

Et s'arrachant à leurs étreintes, elle tourna le dos au moment où on distinguait, à cent pas devant elle, la maison du four.

Le chien n'était plus sur le seuil; le maître de Saint-Elflam avait disparu.

En chemin, dans le brouillard du soir qui tombe de bonne heure aux environs de la Toussaint, dans l'humidité froide qui baignait son pâle visage et fripait les ailes de sa coiffe, la pauvre fille eut le temps de se remettre.

Lorsqu'elle arriva à Saint-Efflam, ses traits reposés avaient repris leur gravité triste et soumise.

Jean Pordic lui-même, installé aux cuisines, les sabots dans les cendres, ne lui trouva rien de changé.

Elle allait et venait comme à l'ordinaire, silencieuse, adroite à tout, -préparant le feu dans les fourneaux, rangeant la vaisselle en un tour de main, dressant le couvert, cuisinant au besoin mieux que la grosse Françoise, le chef du manoir, et ne laissant pas trace de poussière où elle passait.

Très complaisante aussi, n'attendant jamais qu'on lui demandât un service, allant au contraire audevant des désirs de ses camarades et les devinant

dïin coup d'œil, sans bouder devant la besogne.

Jean Pordic enrageait de cette sérénité.

Il avait une revanche à prendre sur cette fille insensible à ses propositions et avec laquelle il y avait un si bon gain à réaliser.

Perrine n'aurait jamais ces qualités, cette séduction toute-puissante sur les hommes!

Elle était mieux peut-être, Perrine, avec sa figure de vierge blonde, très douce, très distinguée, mais très nonchalante aussi, avec un laisser-aller et une paresse qui ne plairaient pas longtemps à la fougue du maître.

Des yeux éteints déjà, mourants, une langueur de mauvais augure qui la rendait très capable de recevoir et non de 'donner ! Une tille, en un mot, faite pour être séduite plutôt que pour séduire, passive et sans résistance.

Tandis que Marie-Josèphe, quelle différence! Que de feu dans ces yeux pénétrants qui lançaient des flèches dans les chairs, les flèches du désir sans cesse renaissant! Que de souplesse dans ses mouvements serpentins ! Que d'esprit jusque dans son silence et de finesse dans le moindre de ses gestes. Et forte ! Et courageuse, vaillante !

Jean Pordic y songeait en la voyant tourner autour de lui en préparant tout pour la cuisinière qui ne lui avait pourtant rien demandé.

Et il se mordait les lèvres de dépit.

C'était elle qu'il aurait voulu gagner. Et ses rêves allaient leur train.

Le patron ne tenait à rien. Depuis la mor^t de sa femme, il ne recevait point de parents, presque pas de lettres. Il était comme un naufragé séparé du monde et perdu dans une île déserte, échoué sur un rocher.

En flattant ses vices, rien de plus facile que d'accaparer ses bonnes grâces et ensuite son bien.

Pour Jean Pordic, la fortune de Maurice des Breux représentait les richesses les plus fabuleuses.

Et le patron n'irait pas loin.

Pordic entendait ses amis le morigéner, l'avertir charitablement. M. Maugars surtout, le docteur de Plestin, l'engageait chaque fois qu'ils dînaient ensemble à changer d'habitudes.

Mais c'est plus facile à conseiller qu'à faire, et Pordic riait dans sa barbe de sauvage en se disant que M. Maugars, le conseilleur, perdait son temps et n'était pas plus sobre que l'autre; que plus d'une fois il avait feUu venir à la rescousse et le hisser dans son cabriolet en sortant de Saint- Efflam.

L'ivresse est un vice breton.

Ces idées d'ambition et d'autres encore travaillaient le jardinier.

Marie-Josèphe lui donnait des éblouissements avec sa chair pâle et sa peau satinée.

— Dis donc, flt-il en la tirant par le bas de sa jupe, au moment où elle passait à sa portée, tu as bien réfléchi ?

— A quoi? demanda-t-elle surprise, arrachée aux pensées qui l'absorbaient.

— A ce que j'aurais voulu et que tu ne veux pas, Marie- Josèphe?

— Oui.

— Et tu es toujours du même avis ?

— Toujours.

— Tant pis. C'est ton bonheur que tu refuses, et le mien avec.

-- Mon bonheur, murmura-t-elle tristement, est-ce qu'il y en a pour nous, Jean ?

— Si tu voulais.

— Eh bien, fit-elle avec indifférence, pour se débarrasser de lui, on verra. Laissez-moi. J'y songerai.

— A la bonne heure, dit le jardinier ; tu deviens raisonnable.

Les vachères rentraient des vêpres au bras de voisins qui les reconduisaient.

Marie-Josèphe prit un carafon au dressoir, leur mit des verres sur la table et versa à chacun un doigt d'eau-de-vie.

— Prenez, dit-elle, ça vous réchauffera. La brume est glacée.

Ils trinquèrent sans façon.

— A votre santé, vous autres !

On ne venait point à la maison de Saint-Efflam sans boire ni manger. Table ouverte, pour les pêcheurs et les paysans ! C'était une des fortes causes de la popularité de l'ex-roi des brasseries du quartier Latin.

— Et vous, Pordic? dit-elle en offrant' un verre au jardinier qui ne bougeait pas de sa place.

Il ne l'avait pas encore trouvée si avenante.

— C'est gentil de ta part, Marie-Josèphe, fit-il en lui rendant le verre. Nous finirons par nous entendre.

— Qui sait ! répliqua-t-elle avec un coquet mouvement des épaules.

Toute la soirée, elle se montra presque gaie.

Maurice des Breux dînait seul dans la grande salle à manger, servi par elle.

Elle fut pour lui ce qu'elle avait été pour les autres, très gracieuse.

Eut-il un remords de ce qui s'était passé au four, ou ses désirs se ravivèrent-ils par la comparaison, au souvenir de ce trésor d'amour et de désintéressement qu'il avait possédé et qu'il aurait eu bien à lui, s'il l'eût voulu, avec quelques égards et des soins faciles envers une créature si peu exigeante?

Il lui parla avec une amitié à laquelle elle n'était pas accoutumée, et à la fin, les portes

fermées, il voulut s'émanciper et la prendre, pour s'en amuser comme d'un jouet.

Elle se dégagea sans effort, se prétendit souffrante et lui demanda la permission de se retirer sans souper.

D'ordinaire, elle en eût entendu de dures, mais le tyran se montra plein de mansuétude.

Il lui rendit sa liberté et demeura seul, étendu près de sa cheminée, en contemplation devant les nuages de fumée qui sortaient du fourneau de son énorme pipe.

Marie-Josèplie repassa par les cuisines, souhaita le bonsoir à ses camarades, sans affectation, alluma une chandelle et monta à sa mansarde.

C'était une de ces étroites chambrettes de bonnes, sous les toits, telles qu'il s'en trouve dans toutes les vieilles maisons de campagne.

Un lit de bois brut, deux chaises, une commode grossière en chêne et une petite table avec un plat et une cruche de grès en composaient l'ameublement.

Une vierge enluminée de sainte Anne d'Auray autour de laquelle s'enroulait un chapelet en était le seul objet d'art.

Des larmes vinrent aux yeux de la pauvre fille, mais elle les réprima aussitôt et se mit à sa toilette, comme un matin de jour de fête.

Ce fut bientôt prêt.

Ses gros souliers mis, sa chemise blanche passée, sa jupe de drap et son corsage lacés sur sa taille, ses cheveux soigneusement tordus et sa coiffe attachée avec des épingles, elle noua un petit paquet de hardes dans son tablier de soie noire, l'orgueil des paysannes des Côtes-du-Nord, l'objet de leurs désirs, leur suprême coquetterie; jeta un autre tablier de laine sur ses épaules, comme une pelisse, et sans bruit, pendant que les autres domestiques étaient en train de souper et que le maître, ennuyé, s'absorbait au coin du feu entre sa pipe et un flacon d'eau-de-vie aux trois quarts vide, elle se glissa au dehors.

Elle emportait dans les deux poches de sa jupe, d'un côté sa petite vierge et son chapelet, souvenirs d'enfance, de l'autre la carte de Paul Rolland, et ses cinq louis noués dans un coin de mouchoir.

Elle avait été malheureuse dans cette maison; elle y vivait dans l'abjection et les douleurs de l'esclavage, humihée par tous, flétrie par un seul, déshonorée par un maître qui, à ses heures d'abrutissement et d'ivresse, la traitait devant ses amis, ses convives, ses pareils, comme les filles des bals publics, de Bullier ou des brasseries, théâtres de ses exploits ; mais sa jeunesse s'était écoulée là; elle y était entourée d'objets familiers; le châtelain lui-même avait des heures lucides où d'un geste il lui demandait pardon de ses lâche-

tés et de ses infamies; elle jeta un regard attendri aux fenêtres éclairées de cette demeure où elle était du moins abritée contre le froid et la faim ; elle passa ses petites mains sur la tête des chiens qui l'accompagnaient en sautant autour d'elle.

Et lorsqu'elle franchit la grille, sa poitrine se souleva dans un sanglot étouffé.

Où allait-elle?

Elle se sentait seule, ballottée comme les feuilles sèches que le vent balayait ou les grains de sable dont il lui fouettait le visage.

Pour gagner la gare la plus prochaine, elle avait trois lieues à faire, dans la nuit, et c'est à peine si elle savait par quel chemin se diriger.

La plupart des filles de ces villages situés aux contins de la terre de France, dans ces parages où les bruits du monde meurent et n'arrivent que confus et incompris, ne sont jamais allées au delà du bourg voisin et ne perdent guère de vue le clocher de leur hameau jusqu'au jour où elles partent pour l'inconnu.

Les hirondelles en savent plus long, et du moins elles ont leurs devancières pour les guider et leur tracer la route à suivre.

Hormis Ploumanach où demeurait sa tante et Plestin où elle allait parfois aux provisions, Marie- Josèphe ignorait tout de son pays.

Elle se mit néanmoins bravement en chemin,

ayant vu le courrier s'engager dans la grande route qui suit le pied des falaises, traverser Saint-Michel et remonter les côtes pour arriver à Plouaret, où elle devait prendre le train.

Il était neuf heures du soir quand elle passa devant la maison de sa mère.

La masure, noire, sans la moindre clarté tremblotant aux croisées à quatre carreaux en fonds de bouteilles, était plongée dans le sommeil.

Marie-Josèphe entendit seulement l'âne hennir dans sa crèche. Sans doute l'animal, un vieux serviteur de cette misérable famille, la reconnaissait.

Elle repartit, le cœur gros, après avoir ramassé près du seuil un bâton dans lequel elle passa le nœud de la toile qui enveloppait son paquet.

Si léger qu'il fût, il lui pesait déjà.

Au sommet des côtes, elle s'arrêta pour se reposer.

C'était le dernier point d'où elle pouvait apercevoir son pays natal et lui envoyer un suprême adieu.

La lune se levait sanglante au-dessus des roches de Ploumanach et la mer miroitait sous la lumière rouge, loin, très loin, dans les basses de Locquémo et du Yaudet, la grande rivière de Lannion, qui se jette dans la baie en y creusant son lit.

Elle envoya un dernier baiser à cette mer b la-

quelle elle avait si souvent livré son corps de jeune fille et dont elle avait reçu tant de caresses.

De tous ses souvenirs, c'était le plus vivace; de ses regrets, c'était le plus amer.

Elle n'était pas à Ploumilliau que la pluie se mit à tomber lentement d'abord, ensuite par rafales qui l'inondaient, et pour comble d'ennui, à une bifurcation de routes, elle se trouva dans un cruel embarras.

De quel côté se diriger ?

Heureusement, un passant attardé vint à la croiser et elle lui demanda de sa voix la plus douce, très émue :

— Plouaret, s'il vous plait, monsieur ?

— Tout droit.

Elle était sauvée.

A minuit, transie de froid, mouillée jusqu'aux os, malgré son tablier étendu sur sa tête, elle aperçut les lanternes de la gare.

Une voiture stationnait devant la porte.

Elle entra.

Un employé qui dormait sur un banc raccueillit avec un sourire de pitié.

— Pas de train avant demain dix heures.

Elle se mit à trembler de tous ses membres. Sans doute on allait la chercher, courir après elle, la reprendre même !

— Si Pierre Yves veut vous emmener à Guin-

gamp, reprit l'employé frappé de son angoisse, vous serez en route à cinq heures du matin.

Elle tourna du côté du courrier deux yeux qui Fimploraient.

Pierre Yves n'était pas un méchant homme, et il est toujours agréable pour un conducteur d'avoir pour compagne de voiture une jolie fille, même quand elle est trempée comme une soupe.

A trois heures, elle était installée galamment dans le salon des premières de Guingamp où un employé compatissant, séduit par sa grâce, alluma un grand feu pour la sécher, et à avant le jour, sur les banc d'un wagon de troisième, elle roulait vers Paris.

Paul Rolland était un peintre arrivé. Or, en ce temps de bénédiction pour les artistes — nous entendons les peintres, badigeonneurs de portraits, polisseurs de tableaux de genre, décorateurs de monuments publics et de plafonds d'hôtels riches — un peintre arrivé est un peintre millionnaire ou en passe de le devenir, au moins par ses rentes, sinon par le capital.

Nous n'ignorons pas que Tarmée du pinceau et de la palette gémit d'une baisse momentanée, mais son sort reste enviable et nous sommes loin des jours où Rousseau et Troyon donnaient pour mille écus des chefs-d'œuvre.

Paul Rolland, sans rouler sur Tor, vivait dans une large aisance du prix de ses toiles.

Son atelier de la rue de Prony n'avait rien de commun avec celui d'un débutant.

Situé au cinquième d'une de ces luxueuses maisons que notre époque a inventées, il s'ouvre sur

une terrasse d'où on jouit d'une vue superbe sur le parc Monceau, le plus splendide jardin de Paris.

Célibataire, l'artiste possédait à côté de cet atelier sa chambre, une salle à manger et une demidouzaine de pièces plus que suffisantes pour lui et l'unique domestique qui le servait.

D'ailleurs, très piocheur, levé dès l'aube, toujours occupé d'études, d'esquisses, de compositions, de portraits pour lesquels sa réputation est solidement établie, il passait presque tout son temps dans son atelier.

Les heures passées ailleurs lui semblaient des heures perdues.

Trois jours après la scène du dimanche à Saint- Michel-en-Grève, vers quatre heures du soir, il venait de suspendre un travail dont il s'occupait depuis une quinzaine, le portrait d'une Américaine célèbre par sa beauté et ses dollars; le modèle s'enveloppait dans sa pelisse de fourrures pour prendre congé du peintre et regagner son coupé stationnant à la porte, lorsque le valet de chambre de l'artiste entra.

— On demande monsieur, dit-il.

— Bien. Tout à l'heure.

Et l'Américaine disparue :

— Qui ça?

— Une petite Bretonne à laquelle monsieur a donné sa carte.

Paul Rolland se gratta le front et une ombre de contrariété passa sur ses traits.

En un instant, sa mémoire lui rappela une aventure oubliée dans le tracas de Paris, dans le souci des affaires dont on y est accablé.

— Faites entrer, ordonna4-il d'un ton sec.

Peut-être la visiteuse fut elle frappée de l'accent presque irrité avec lequel cet ordre fut donné, car elle se présenta toute décontenancée et s'arrêta au seuil, sous la tenture de vieilles tapisseries qui sépare le petit salon où elle attendait de l'immense atelier du peintre.

Elle resta saisie à la vue de ce curieux appartement qu'elle n'avait certes pas deviné dans ses rêves de Bretagne.

C'est une sorte de galerie oblongue qui s'éclaire d'une vaste baie à demi fermée par un vélum de soie grise.

Aux m.urs badigeonnés d'une teinte neutre, violacée, une infinité d'ébauches, d'études, démasques de plâtre et de panoplies, s'accrochent dans un désordre pittoresque, tandis que sur des meubles de prix des étoffes rares, à reflets chatoyants, sont jetées au hasard. Des toiles de toutes dimensions étaient retournées contre le lambris à hauteur d'appui, courant autour de la pièce, tandis que sur leurs chevalets, deux œuvres en cours d'exécution frappaient dès l'abord les yeux des visiteurs.

L'une, presque achevée, était le portrait de TAméricaine, d'une beauté magistrale, saisissante, dans sa toilette de bal, les épaules nues, la gorge à l'air, la tête fièrement posée sur un cou aux lignes superbes.

L'autre, à peine commencée, esquissée au fusain dans presque toutes ses parties, avec des tâtonnements qu'expliquait la difficulté du sujet pour lequel les modèles devaient être rares sinon introuvables, était une vaste composition inspirée par la scène des gorges de Ploumanacti.

L'ensemble était enlevé par l'artiste de main de maître.

C'était bien là l'endroit où s'était produite cette apparition étrange dont son imagination avait été si vivement surexcitée, la mer bouillonnant entre ses murailles de roches; mais l'ondine elle-même n'existait qu'à l'état informe d'ébauche.

Le pinceau du peintre hésitait en face de Tobstacle, de la nudité de cette fée des eaux dont la pose était si difficile à retracer.

C'était une bonne fortune pour Paul Rolland que l'arrivée imprévue de celle dont il s'était enthousiasmé dans la nouveauté de sa romanesque rencontre.

Et cependant il ne l'accueillait qu'avec un ennui dont il n'était pas le maître.

Cette petite sauvage avait donc pris à la lettre les

marques d'intérêt données dans un moment de surprise ?

Il avait réfléchi depuis, et son ami Trémel, plus raisonnable, n'avait pas eu de peine à lui démontrer victorieusement l'inanité des services qu'il pouvait attendre de la pauvre fille ou qu'il lui rendrait de son côté.

Remarquable là-bas, dans son cadre rustique, au milieu des types rudes et mal taillés de son village, elle serait ridicule à Paris, dépaysée, perdue dans la foule sans nombre de ses pareilles.

Et comme c'était vrai! Que ce Trémel voyait juste!

La pauvre fille lui donnait cent fois raison avec son accoutrement misérable et grotesque!

Rouge de honte, les yeux baissés, odieusement fagotée dans sa robe noire, en fourreau, n'ayant même plus le cachet de son pittoresque costume, car elle avait été contrainte d'échanger sa coiffe fripée par la pluie contre un bonnet qu'elle ne savait pas mettre, elle n'osait ni reculer ni avancer.

L'artiste, assis, les jambes croisées, la toisait avec une sévérité de juge, d'un œil désenchanté.

Si c'était là ce qu'il avait vu à Ploumanach, la fée des eaux vertes !

Mais alors toutes ses qualités, ses perfections, n'existaient donc que dans son imagination!

Après une pénible attente, elle leva sur lui des

yeux suppliants, et il s'en voulut de sa rudesse et de son injustice.

Fétait-ce pas lui qui était allé au-devant d'elle, en lui imposant, pour ainsi dire, sa protection?

— Approche, dit-il, d'une voix plus douce.

Elle obéit, lentement, avec la timidité d'un chien qui craint d'être battu.

La magnificence du lieu, les tapis d'Orient dont il était couvert, la beauté écrasante de l'Américaine du portrait qui semblait vivre devant elle et la regarder comme un autre juge, lui imposaient un respect énorme.

Elle se sentait petite, déplacée, dans ce milieu si différent de la rusticité de Saint-Elïlam.

Paul Rolland se grattait le menton comme il s'était gratté le front l'instant avant, avec embarras.

Il s'en voulait de s'être emballé, qu'on nous passe l'expression, pour une créat^are aussi paysanne, aussi effacée, dans laquelle il ne retrouvait, malgré un examen attentif, aucune des qualités qui Pavaient frappé dans le chenal de Ploumanach.

Toutefois, ce silence, cette gêne mutuelle qui retombait sur la tête de la pauvre fille comme une masse de plomb, ne pouvait se prolonger.

A la fin, l'artiste prit son parti en brave.

— Depuis quand es-tu à Paris? demanda-t-il.

— Depuis deux jours.

— Ton nom? fit-il en cherchant dans sa mémoire.

UN LYS AU RUISSEAU lil

— Marie-Josèphe Lebrec, vous savez bien, de Saint-Michel-en-Grève..., la nièce delà veuve Louannic...

— Oui, oui. Je sais. Pardon. Mais dans cette vie de Paris on est si tourmenté, si harcelé, et de tant décotes!...

Il fut ému du son de voix de la Bretonne, plus encore du regard qu'elle venait de lever sur lui.

— Tu as donc quitté ton pays, Marie-Josèphe? reprit-il avec intérêt.

— Oui, monsieur, il le fallait.

— Et pourquoi le fallait-il?

— Oh ! pour des choses !.. .

— Que tu ne veux pas dire... Enfin te voilà. Et que prétends-tu faire?

— Gagner ma vie, si je peuX; en travaillant.

— A quoi?

— A ce qu'an voudra.

— Où as-tu couché ces deux nuits?

— Dans une auberge près de la gare, d'abord. On voulait m'y garder le lendemain matin.

— Et tu as refusé ?

Elle inclina la tête.

— C'est un pays qui me Tavait indiquée; il était avec moi dans le train... un maquignon des environs de Lamballe. Je ne savais où aller. Il était minuit... quand nous sommes arrivés.

Paul Rolland lui évita la honte d'achever son récit.

— C'était une triste maison, n'est-ce pas? Elle inclina la tête.

— Et l'homme avait ses vues ?

— J'ai été forcée de fermer la porte comme j'ai pu et de rester debout toute la nuit. Au jour, je me suis échappée avec mon paquet. Jusqu'au soir j'ai couru pour chercher une place. A la nuit je suis entrée dans un hôtel. Ce matin j'ai recommencé, mais sans rien trouver. Je ne voulais pas vous ennuyer ; mais après avoir erré de tous côtés, je me suis décidée à venir. C'est un gardien qui m'a indiqué votre demeure.

— Et que veux-tu que je fasse? demanda l'artiste.

— Je ne sais pas. Me dire à qui je peux m'adresser pour trouver quelque chose. Oh ! je ne suis pas difficile.

Paul Rolland, peu à peu gagné par cette soumission, par cette grâce de jeunesse, lui avait pris une main et la gardait dans les siennes :

Encouragée, elle se ranima.

— Il me faut bien peu, je vous assure, repritelle. Pensez-donc! Nous n'étions pas gâtées là-bas. Avec un morceau de pain et de l'eau, on peut vivre. Je sais faire la cuisine, le ménage, cirer, frotter... L'ouvrage ne me fait pas peur. Et si j'étais ici, vous ne m'entendriez pas plus qu'une souris. Je ne peux pas y rester... c'est trop beau.

Vous n'avez pas besoin de moi. Mais d'autres cherchant des servantes, puisque toutes les filles de chez nous viennent à Paris.

Elle ferma à demi les yeux.

— On ne peut pas me prendre partout !... murmura-t-elie. A Saint-Michel, il y en avait qui se détournaient quand je passais, pour me faire honte... Pourtant je vous assure que je ne suis pas mauvaise, et si on veut de moi, je ferai en sorte qu'on n'ait pas à se plaindre.

Paul Rolland reportait ses regards de son grand tableau vide à la petite main qu'il tenait. Il en admirait le poignet très fin. En y regardant de près et longtemps, le cou aussi était d'une admirable pureté de lignes, un peu fort vers la base et promettant, avec les muscles puissants qui s'avançaient, fièrement tendus, une gorge d'une extrême solidité.

Et cette pauvre figure chiffonnée, ces grands yeux glauques, changeants, à reflets verts, qui le sollicitaient, allait-il les renvoyer, les jeter à la voirie?

En effet, il lui fallait bien peu de chose.pour vivre, ce qu'on donne à un oiseau en cage...

Et l'idée lui vint de la garder, ne fût-ce que quelques jours, pour l'habituer à ce Paris dévorant où elle était perdue comme une épave sur l'immensité des océans.

11 était touché de nouveau, comme le soir où il

144 YICES DU JOUR

l'avait vue dans la clarté rouge du couchant mêlée à celle des étoiles qui se levaient.

11 se prit de compassion pour cette enfant sur le visage de laquelle, malgré les hontes de sa jeunesse, perçait un désir, une promesse d'honnêteté, comme une rose de Noël sous la neige.

— Combien gagnais-tu àSaint-Efflam?demandat-il brusquement?

. — Quinze francs, monsieur.

— Que veux-tu gagner ici?

— Je ne sais pas.

Elle répéta son mot de tout à Theure :

— Ce qu'on voudra.

— Et si je te gardais?

~ Chez vous ? fit-elle, prise d'un tremblement de joie.

— Oui, chez moi, en attendant mieux.

— Je vous servirais comme un chien.

— Eh bien ! c'est dit. Je te donnerai trente francs pour commencer.

— Ah! monsieur... balbutia- t-elle, étourdie de bonheur.

Paul Rolland appela :

- — Simon !

Le valet de chambre arriva aussitôt.

— Cette petite reste ici, dit le peintre. Elle est grotesque dans son accoutrement. Vous allez la conduire dans un magasin et lui acheter tout ce

f!^^.:sr-j

dont elle a besoin; transformez-la en une bonne toute simple. Vous lui dresserez un petit lit dans la chambre jaune, à l'extrémité de l'appartement. Je suis las des cercles et des restaurants Elle fera la cuisine ; et si ça ne peut pas aller, on verra.

Marie-Josèphe était transfigurée.

Un rayon de soleil passa sur ses traits charmants.

Et quand elle disparut à la suite du valet de chambre :

— Ma foi ! pensa le peintre, l'avocat a raison. La forme n'est rien. La lumière est tout. Voilà deux fois que je la trouve jolie.

Il répéta :

— Oui, jolie à ravir.

Et reportant ses regards à sa toile :

— Si elle voulait! pensa-t-il.

Simon, le valet de cliambre de Paul Rolland, était un brave homme.

L'ordre du maître ne l'étonna ni ne le contraria. Son âme ne contenait pas le moindre grain de fiel. Il ne vit point d'un mauvais œil l'intrusion de cette petite sauvage des confms du Morbihan dans son intérieur et s'acquitta de la commission en conscience.

Du reste, aux approches de la soixantaine, après avoir roulé, depuis l'âge de vingt ans, au service des céhbataires, d'abord en quahté d'ordonnance d'un capitaine de hussards, très fantasque et très volontaire, il obéissait et ne discutait pas.

A cinq heures, il ramena à la rue de Prony une petite soubrette très simple, mais très propre, que l'artiste lui-même eut quelque peine à reconnaître-

Elle rapportait avec elle un trousseau complet, six chemises, un corset, des jupes et ce qui convenait à sa nouvelle condition.

Le tout ne coûtait pas plus de soixante-dix francs.

Simon avait ménagé la bourse de son maître et cependant la pauvre fille était radieuse. Elle n'avait pas rêvé de si hautes fortunes.

Après les trois horribles jours qu'elle venait de passer, son cœur s'ouvrit à l'espérance. Elle avait un gîte, un coin pour dormir, et la figure du valet de chambre affectait en la regardant des attendrissements paternels.

Au fond, il n'était pas fâché d'avoir auprès de lui,

pour lui tenir compagnie dans les longues heures

de solitude que lui laissait son service, un minois

aussi réjouissant à voir que celui de la nouvelle

venue.

Elle semblait si facile, si humble, si heureuse de Taccueil qu'elle recevait, que le brave Simon, un Alsacien très flegmatique, en éprouvait des palpitations de contentement.

Seulement c'était trop beau. L'avenir inquiétait ce sage. Très fougueux, très changeant, très lancé dans le monde où l'on s'amuse, Paul Rolland ne passait pas pour constant dans ses affections.

Pour le moment, il était au mieux avec une femme d'une beauté réelle et d'un esprit très vif dont il avait exposé, au dernier Salon, le portrait .à sensation sous ce titre : La Femme en rose.

Riche, par suite du testament du marquis de Saint-

Hérais qui avait conçu pour elle une véritable passion, Madeleine Chambày, libre désormais, s'attachait à Paul Rolland en lui jurant qu'il serait son dernier et son seul amour.

Le peintre se laissait aller à la dérive de cette liaison, alors dans tout le feu de sa nouveauté, et €n vérité il faut convenir que la séduction était puissante et faite pour captiver un amant du beau sous toutes ses formes.

Le petit ho tel de Madeleine, à la place Malesherbes , €st un modèle d'élégance et de confortable. Cette gracieuse pécheresse, ardente au plaisir, flatteuse pour les sens et la vanité d'un homme, maîtresse de maison accomplie, enveloppait son cher artiste du satin de ses prévenances; elle le roulait dans les délices de ses petits soins et dans toutes les délicatesses et les raffinements du luxe moderne.

Il vivait là, sa journée de travail terminée, au miUeu des fleurs, des sourires et des lumières.

La brillante blonde, dans la plénitude de sa forme et l'épanouissement de sa beauté, se faisait un point d'honneur d'épuiser, au profit de son amant, toutes les jouissances de la vie, à ce point qu'il ne lui restât rien à désirer et qu'il dût traverser Paris avec le calme d'un assouvi sur lequel les tentations n'ont plus de prise.

Trémel s'effrayait de cette absorbante domination et s'était hasardé plus d'une fois à des re-

présentations qui n'avaient obtenu aucun succès.

Il en résultait quelque gêne entre les deux intimes.

— Prends garde, disait le Breton, cette femme te dévorera.

L'autre souriait.

— Jalousie pure! objectait-il en plaisantant.

Pendant trois semaines, Paul Rolland ne parla ni à sa maîtresse ni à son ami de l'entrée de la jeune fille à son service.

D'ailleurs on ne la voyait pas à Tatelier.

Elle s'occupait de tout, excepté de ce sanctuaire dont le valet de chambre restait seul chargé, et elle était si peu bruyante qu'on ne pouvait se douter qu'il y eût une femme dans la maison.

L'artiste n'eut qu'à se louer de son acquisition.

Adroite et parfaitement dressée, Marie-Josèphe lui préparait des déjeuners exquis. Tout était Tangé, soigné, reluisant. Elle jouait dans ce logis de garçon le rôle d'une fée invisible ; et quand par hasard le maître apercevait cette physionomie rayonnante, dans l'entre-bâillement des portes ou lorsqu'elle le servait à table, en l'absence de Simon, envoyé en course, il était sous le coup d'une idée fixe qui bientôt devint pour lui une véritable obsession.

Sous le regard perçant, obstiné, qui la scru-

tait, la déstiabillait, pour ainsi dire, la Bretonne baissait les yeux et rougissait.

Mais le peintre n'osait exprimer sa pensée.

La pauvre fille devinait bien qu'il avait quelque chose à lui demander. Elle aurait voulu connaître ce secret qu'on ne lui disait pas, mais une timimidité la retenait et lui fermait la bouche.

Et le grand tableau demeurait inachevé.

La nuit, en songeant, elle était prise de peurs.

Est-ce que Paul Rolland, ce dieu qu'elle adorait, mais à genoux, comme un objet sacré dont la majesté vous écrase, voudrait faire d'elle ce que làbas, dans les misères de sa Bretagne, au vieux manoir de Saint-Efflam, Maurice des Breux en avait fait : une servante dont on abuse, une chose profanée et flétrie, un jouet dont on se sert pour le rejeter ensuite avec le mépris dont l'autre l'accablait ?

C'était impossible.

Et cependant ces regards, ces sortes d'extases, pendant lesquels l'artiste lui disait parfois brusquement :— Ne bouge pas!... que sîgnifiaient-ils, si ce n'est un désir qui le tenait, une fièvre qui lui montait au cerveau ?

Elle se sentait à la fois humiliée et triste de cette idée.

Elle était si tranquille dans cette maison où jamais elle n'entendait une parole blessante, où

tout se faisait en silence, avec des façons polies, moelleuses comme les tapis sur lesquels on marchait et qui étouffaient jusqu'au glissement des pas et au murmure des voix !

Ses nuits étaient si paisibles dans sa petite chambre propre et rangée comme celle des filles du monde, sur son lit blanc où personne ne se penchait pour troubler son sommeil!

Elle aurait voulu que cette vie ^délicieuse n'eût pas de fin !

Elle ne désirait rien au delà, et par moments elle sentait que ce mirage s'évanouirait et que le songe était trop beau pour elle.

Vers la fin de décembre, le caractère de Paul Rolland lui sembla changé.

11 devenait taciturne; c'est à peine s'il lui adressait la parole, ou le ton était bref, plein de brusquerie.

— Je ne sais ce qu'a le patron, disait souvent l'Alsacien ; il y a du grabuge dans l'air. L'orage chauffe !

Et d'un ton maternel il ajoutait :

— Qu'est-ce que vous lui avez donc fait, Marie- Joseph e?

La pauvre fille n'avait rien à répondre.

Une après-midi, alors que le valet de chambre était sorti pour une longue course, un coup de sonnette retentit aux oreilles de la Bretonne, mais

un de ces coups de sonnette impérieux qui ne présagent rien de bon.

Tremblante, Marie-Josèphe accourut à l'atelier.

Paul Rolland était seul.

Assis sur un large divan, il tortillait une cigarette entre ses doiats.

— C'est toi? dit-il durement.

— Oui, monsieur.

— Simon n'est pas là?

— Il est sorti.

— Ah! c'est vrai! je l'avais oublié. Je Fai envoyé du côté du Panthéon. 11 ne rentrera pas de bonne heure.

Il y eut un silence.

Marie-Josèphe se tenait debout devant le divan, très gênée, le cœur palpiîant.

Uartiste la resjarda, mais de travers, d'un regard obhque et fuyant, et tout à coup :

— Es-tu heureuse ici, Mar-Josèphe?

— Oh! monsieur!... Je le serais...

— Tu ne l'es donc pas?...

— Si je croyais que monsieur fût satisfait de mon service, mais...

— Je ne suis pas mécontent... Seulement j'ai un ennui... une contrariété...

— Vous?

— Oui, moi,unegrosse. Etsi parfois je te parais bizarre, d'humeur sombre, il ne faut pas m'en vouloir.

La Bretonne ouvrit de grands yeux et les leva sur lui avec une expression si soumise, si caressante, qu'il en fut éuiu.

— Si j'osais, je te dirais d'où vient cet ennui, reprit-il, pénétré parce regard comme par une chaleur vivifiante. Tu peux me rendre un grand service...

— Oh!

— Un service immense; m.ais tu refuserais, peut-être...

— Moi! s'écria-t-elle, comme si ce refus avait dû être impossible.

— Te souviens-tu de notre première rencontre? dit-il en lui saisissant les deux mains et en l'attirant à lui.

— Oh ! oui.

— Ce jour-là j'ai eu une inspiration. Tu vois ce que j'en ai fait.

Il lui montra le tableau commencé.

— Vingt femmes ont posé pour cette nageuse à laquelle je voulais donner tes traits, ton mouvement, ton attitude... Tu sais, Marie-Josèphe, de ces femmes dont c'est le métier... aucune ne peut rendre l'impression juste... Ce n'est pas ça, fit-il en frappant du pied avec colère. Et pourtant, je sens que ce serait un succès... éclatant... Et pas moyen de réussir. J'en sèche...

Elle ne prononça pas un mot, mais ses yeux Tinterrogèrent avec une sorte d'avidité.

— Tu te rappelles ta position dans l'eau, poursuivit-il, cette aisance incomparable qui m'a saisi, ton abandon, la nuit, quand tu te supposais seule, sans témoins, dans cette eau verte et transparente où je te voyais, frappé de mon idée... Tu étais là, gracieuse, blanche, comme dans une féerie, et si tu voulais...

Elle le fixait toujours et commençait à comprendre.

— Tu me sauverais de mon impuissance et d'une agitation qui me rend incapable de tout travail et de tout effort... Mais tu vois, c'est une prière que je t'adresse... et si tu ne peux pas...

Elle s'éloigna de quelques pas, dénoua ses cheveux jaunes qui se répandirent sur ses épaules, ■dégrafa la robe de cachemire noir qui moulait sa poitrine, ôta son corset et ses bas et d'un geste résigné;, en baissant les yeux, rougissante, une larme aux cils de ses paupières, elle laissa gUsser sa ■chemise à ses pieds.

Paul Rolland poussa un cri de joie.

C'était bien là son apparition des roches de Plounianach, telle qu'il la revoyait dans ses souvenirs, avec sa fraîcheur, sa jeunesse, la transparence de sa peau veinée de bleu et la grâce enchanteresse de :ses dix-huit ans.

UiN LYS AU RUISSEAU loo

Elle se coucha sur le divan dans sa pose élégante de nageuse, les bras étendus, la taille cambrée, souple et forte, abandonnée au courant imaginaire qui remportait.

En deux heures, l'artiste enthousiasmé composa cette baigneuse si admirée qui devait mettre, quelques mois plus tard, le sceau à sa réputation.

.Et lorsqu'il eut fini son ébauche, en la fixant définitivement, dans un élan de reconnaissance, il enleva dans ses bras son modèle et lui appliqua un ardent baiser sur les lèvres.

— Et maintenant, habille-toi, dit-il, et retourne à ton fourneau. Simon va rentrer... je ne veux pas qu'on sache...

Elle obéit et s'en alla, en emportant comme un stigmate ce baiser qui la brûlait.

A dater de cette soirée, cette scène se renouvela souvent, et aux premiers jours du mois de février, le tableau achevé trônait dans l'atelier du peintre et soulevait les acclamations des amis qui le visitaient.

Marie-Josèphe était rentrée dans la modestie de ses fonctions et continuait sa vie effacée en compagnie de l'Alsacien qui s'était pris pour elle d'une vive amitié.

Paul Rolland l'oubliait dans son obscurité et ne songeait guère au service rendu de si bonne grâce, lorsqu'un jour on sonna à la porte d'entrée.

La Bretonne était seule.

Elle courut et se trouva face à face avec un personnage qui, à sa vue, laissa échapper cette exclamation :

— Mar-Josèphe!

C'était le propriétaire du manoir de Trégastel, Pavocat de la rue Cambon.

Il recula d'un pas pour mieux l'examiner.

— Mais je ne me trompe pas, c'est bien toi, la petite Lebrec.

— Oui, monsieur Trémel.

— Tu es là depuis longtemps?

— Depuis le mois de novembre.

— Oh ! mais conte-moi ça! dil-iL

Et, la repoussant dans le vestibule, il la força de s'asseoir auprès de lui.

Elle lui dit tout : la persécution dont elle était victime au manoir de Saint-Eiflam, sa honte dévorée sans plainte depuis des années, dans la nécessité où elle était d'aider sa mère; ses fuites, par moments, quand, à bout de force et de patience, elle vouJait s'arracher à celte servitude trop lourde; ses écœurements de se donner, sans amour, sans plaisir, comme une chose inerte, comme une bête de somme à laquelle on impose une corvée et qui la subit, sous le touet, en brute qu'elle est, habituée au mors et à l'éperon. Elle lui raconta les menaces de Maurice des Breux, plus claires à mesure que sa sœur Per-

UN LYS AU RUISSEAU lô7

rine grandissait auprès de sa mère, belle malgré tout, malgré la misère et les privations, la mauvaise nourriture et la saleté du logis, mais soutenue par l'air vif, par les fortes émanations de la grève, par les saines odeurs de la mer.

On aurait dit à l'entendre prononcer ce mot avec passion qu'elle en aspirait à pleins poumons les vivifiantes brises.

— Tu peux t'en aller quand tu voudras, lui disait le maître à ses heures de colère. Je sais comment le remplacer!

Elle aurait voulu épargner à sa sœur les profanations qu'elle avait subies. Elle restait pour la défendre et puis, un soir, elle avait vu qu'il était trop tard.

Elle expliqua le hasard qui l'avait amenée un dimanche au four, pendant les vêpres, et ce qu'elle avait surpris.

Alors, la tête perdue, elle voulait se jeter à l'eau, dans cette grève où la marée l'aurait balayée comme un brin de paille et emportée au loin dans les profondeurs des gouffres, du côté de Locquirec, où on ne l'aurait jamais retrouvée,

Et puis elle avait été prise de peur. Cela lui coûtait de mourir.

Elle s'était souvenue de Paul Rolland, de la carte qu'il lui avait donnée avec les cinq louis, et tout de suite elle s'était décidée.

C'était une grave affaire de partir, de quitter le

158 VICES DU JOUU

pays, surtout pour une fille qui ne connaissait rien au delà du petit bourg de Plestin ou de Perros.

Le monde finissait là pour elle.

Heureusement, Paul Rolland avait eu pitié et Pavait gardée quand elle était venue lui demander conseil.

Et depuis, elle était heureuse, comme engourdie dans un bien-être inconnu.

— Et tu ne désires rien de plus, Mar-Josèphe? demanda l'avocat.

— Non, rien, dit-elle.

Et se reprenant :

— Ah! si, parfois le pays, la mer surtout; c'était si beau dans les jours d'été et l'hiver quand elle nous revenait, furieuse. Auprès d'elle, on ne s'ennuie jamais ! jamais ! Mais, ajouta-t-elle, je suis tranquille comme je ne l'ai été de ma vie.

— Et ta mère?

— Elle m'écrit. Elle a bien du mal, la pauvre femme! Perrine l'a laissée seule. Ma sœur est maintenant à Saint-Efflam. Elle me remplace.

Elle dit en baissant la voix :

— Il m'en avait menacée. Il a tenu parole. Pour moi, je ne veux pas qu'on sache où je suis. J'ai peur qu'on ne vienne m'y chercher.

— Tu le hais, cet homme !

^— Non. Je ne hais personne; je le crains, voilà tout.

UW tYS AU RUISSEAU 159-

Un nouveau coup de sonnette retentit.

Trémel se leva et passa au salon pendant que la Bretonne ouvrait la porte.

Une grande et belle femme, jeune encore, entra en tourbillon.

— Paul est là? dit-elle, sans voir d'abord la personne qui ouvrait, dans la demi-obscurité du vestibule, éclairé seulement par une large fenêtre à vitraux coloriés.

— Non, madame, répondit la Bretonne.

Au son de cette voix, la visiteuse s'arrêta.

Elle prit un lorgnon d'écaillé et d'or suspendu par une petite chaîne à son corsage et le braqua sur Marie-Josèphe avec une impertinence familière.

Elle la considérait à peu près comme une bête curieuse, en ayant l'air de se demander d'où elle sortait.

— Tiens, une bonne, fit-elle.

Et comme Trémel :

— Il y a longtemps que vous êtes ici?

— Quelques jours, en effet, madame.

— Je ne savais pas... j'ignorais... C'est bien, poursuivit-elle; ouvrez-moi l'atelier... j'attendrai.

En passant par le salon, elle tomba sur l'avocat, qui lui tendit la main.

— Hé! reprit-elle, vous êtes là, vous aussi? C'est un rendez-vous de noble compagnie. D'ail-

leurs, maison agréable, maison montée, à ce que je YOis!

Elle lorgna de nouveau Marie-Josèphe qui soulevait les portières de l'atelier.

— Bien tournée, ma foi! cette jeunesse... Bon choix! N'est-ce pas votre avis, cher monsieur !

— Tout à fait !

— Du galbe, un peu frêle... c'est la jeunesse! Figure chiffonnée... pas laide... pas laide du tout... en vérité... pour une bonne!...

Et tout à coup :

— Ah! mon Dieu! fit-elle... mais c'est étonnant de ressemblance... frappant... Restez-là un moment, petite...

Et s'adressant à Trémel :

— Vous ne trouvez pas, vous ?

— Quoi donc ?

— Mais l'ondine... la fameuse ondine... du célèbre tableau...

— Eh bien?

— C'est tout à fait ça... on ne peut pas s'y méprendre... Et je suis sûre que, déshabillée....

Trémel se toucha le front :

— Mais c'est pardieu vrai!... Vous avez raison. Ses regards, comme ceux de la dame, allaient du

tableau à la servante.

La dame, c'était Madeleine Chambay, l'ancienne favorite du marquis de Saint-Hérais, la maîtresse de

Paul Rolland, magnifique de fraîcheur, d'élégance et de tenue, écrasant de sa carrure de femme faite, de sa tournure de reine, de sa toilette, — une robe noire de cent louis en velours souple comme du satin, écliancrée au dos et à la poitrine et montrant la naissance d'une gorge incomparable soutenue d'ailleurs par tous les artifices d'une corsetière hors ligne — la gracilité et la pâleur fatiguée delà petite Bretonne éclipsée comme une nébuleuse par cette étoile de première grandeur.

— Et le site, le paysage des Côtes- du-Nord ou du Finistère !... C'est toute une révélation. Vous étiez du complot, vous?

— Ma foi, non!

Elle saisit la servante par la main et la retourna en pleine lumière.

— Jusqu'à la tête qui ressemble, fit-elle. Plus de doute... C'est complet.

Elle lâcha Marie- Josèphe en lui disant :

— Vous pouvez aller, ma belle. Je ne vous retiens pas.

La pauvre fille sorti l, rouge de dépit.

Elle ne comprenait rien à la scène qui venait de se passer, si ce n'est qu'un malheur se préparait pour elle.

Elle ne se trompait pas.

Le malheur était là, menaçant, imminent.

Comment viendrait-il? Elle ne le savait pas,

mais elle était sûre qu'il planait sur sa tête.

En rentrant dans sa cuisine, elle trouva Simon de retour de sa course.

Le valet de chambre, à son visage bouleversé, comprit qu'il venait d'arriver quelque chose.

Elle lui raconta l'entrée de M. Trémel, et il se contenta de hausser les épaules.

Celui-là, c'était un ami dont on n'avait rien à craindre, à l'épreuve et, Dieu merci ! incapable d'une méchanceté ou d'un mauvais conseil ; mais quand elle parla de la dame à la robe de velours, il eut tout de suite sur les lèvres un nom :

— Madame Chambay !

Et il grommela en serrant les poings et en fronçant le sourcil :

— Ah! diable! ah! diable!

C'était là le désastre.

Pas bonne Madeleine Chambay, très jalouse de son peintre et capable de tout pour le conserver.

Elle avait trente ans passés, peut-être plus, on ne savait pas au juste, et à cet âge-là les femmes se cramponnent.

Si par hasard elle prenait ombrage de la petite Bretonne qu'on lui cachait — c'était le tort de monsieur — la malheureuse ne pèserait pas lourd dans la maison!

L'Alsacien en était fâché.

UN LYS AU RUISSIlAU 163

Il s'habituait à cette physionomie si résignée, à ces allures souples et silencieuses, à la complaisance sans bornes de la pauvre fille.

Maintenant, il lui en coûterait de rester seul des journées entières comme autrefois.

— Si on te renvoyait, qu'est-ce que tu deviendrais, ma petite Marie-Josèphe?

Elle fit un geste désespéré et trembla de tous ses membreS; mais ses yeux restèrent secs.

Elle avait tant souffert jadis, elle s'était vue si tourmentée, traitée avec tant de dureté par le sort, que les coups les plus rudes devenaient pour elle comme ces pluies torrentielles qui tombent sur un toit de plomb et glissent sans l'entamer.

Elle ferma les veux comme une victime attendant le coup qui va l'atteindre, courbant la tête sous la tourmente, ainsi qu'autrefois quand elle suivait la grève battue par les terribles vents d'hiver, et une voix intérieure lui murmurait :

— C'était trop beau !

Ce qui était trop beau, c'était la sécurité dont elle avait joui chez Paul Rolland.

A part le service demandé et le baiser ardent dont il avait payé sa complaisance, jamais depuis il ne s'occupait d'elle.

Elle vaquait à sa besogne, levée dès l'aube, s'estimant logée comme une princesse dans son réduit bien humble pourtant, réconfortée par la bonne

ligure de l'Alsacien qui ne lui disait en aucun cas une parole plus haute que l'autre.

Son tableau terminé, le peintre avait repris son train de vie ordinaire et semblait Tavoir oubliée. Rarement il sortait de son atelier, si ce n'est pour dîner en ville, le plus souvent chez Madeleine Chambay qui mettait tous ses soins à flatter ses goûts et son orgueil.

Dans cette liaison absorbante, son talent, sans s'effacer — car il était doué d'une incroyable habileté de main, d'une rare élégance de goût, d'une souplesse très mondaine — inclinait vers les œuvres faciles et productives.

Content de sa grande toile, qui, au dire des plus jaloux de ses rivaux, lui assurait un triomphe au prochain Salon, il se complaisait aux portraits réussis et chèrement payés, une spécialité dans laquelle il devenait l'émule de Carolus-Duran et de Cabanel, arec une partie de la fougue du premier et du stvle de l'autre.

Comme Marie- Josèphe allait répondre au valet de chambre, elle entendit un tour de clef à la porte du vestibule et bientôt des éclats de voix dans l'atelier.

C'était le patron qui naîtrait.

L'Alsacien alla, sur la pointe du pied, écouter ce qui se disait, là-bas, entre ces trois personnes qui décidaient comme des juges du sort de sa pauvre petite compagne.

Quelques minutes après, il revint rassuré.

Madeleine Chambay se montrait bonne fille.

Elle riait de sa découverte et raillait son amant! Quelle idée d'avoir fait venir de Bretagne une Cendrillon comme celle dont il faisait mystère et de la tenir sous clef! Est-ce donc un crime de se donner un peu de luxe d'intérieur et d'adjoindre une petite, très gentille, on ne pouvait le nier, quoiqu'un peu fatiguée, les traits tirés et défraîchis, au valet de chambre correct et sérieux qui tenait la maison !

Était-ce un attentat pour s'en cacher ?

Pas une allusion au tableau!

Madeleine se bornait à des plaisanteries fort inofîensives.

A la fin, elle dit aux deux amis :

— Vous savez, je vous enlève. Vous dînez chez moi.

Ils partirent tous les trois, Yves Trémel à pied, Paul Rolland et sa rïiaîtn^sse serrés dans le petit coupé bleu de la demi-mondaine en retraite, un cadeau du vieux marquis de Saint-Hérais, comme tout le reste.

On en était donc quitte pour la peur.

L'Alsacien le dit à Mai'ie-Josèphe, sans toutefois parvenir à la dérider.

On a des pressentiments.

Les chagrins sont connue la pluie que les nuages ou le vent annoncent.

16J VICES DU JUUll

Le lendemain matin, l'artiste rentra chez lui fatigué, mécontent, après une nuit de ces voluptés énervantes qui usent comme les nuits d'orgie et mettent des rides sur les visages les plus jeunes.

Et à midi, au moment où Simon lui servait le café, dans l'atelier même, en face de son chefd'œuvre, devant l'image de la pauvre fille qui lui valait son plus grand triomphe, il dit, en mâchonnant les mots qui avaient peine à sortir, comme une honteuse confession!

— Il faut prévenir Marie- Josèphe. Je ne peux pas la garder. Que je ne la retrouve pas ici en rentrant! Voilà deux cents francs de gratification pour elle, et son mois.

Et en enfonçant son chapeau sur sa tête, d'un geste furieux, il sortit à grands pas.

Anne-Yvorine Lebrec à sa fille Marie-Josèphe LebreCj hôtel du Plat, rue Saint- Ferdinand, aux Ternes.

« Ma pauvre fille,

« Je t'écris pour te donner de nos nouvelles qui ne sont pas bonnes.

« Depuis ton départ, tout a mal tourné pour nous.

« J'ai fait de grosses pertes d'argent qui nous mettent dans l'embarras.

« M. des Breux est venu à notre secours et m'a prêté jusqu'à trois cents francs, mais il n'est pas content.

« Ta sœur Perrine est loin d'être aussi adroite que toi et ne te remplace pas à Saint-Efflam. Le maître est d'une humeur terrible contre elle et déjà elle est revenue bien des fois en larmes à la maison. Elle voudrait ne pas l'avoir quittée, à ce qu'elle dit. Ce pauvre M. Maurice s'enfonce de plus en plus dans la boisson, ce qui est bien surprenant pour un homme de son rang. Il y a des scènes affreu-

168 VICKS Dt) JOUU

ses chez lui, à ce que me raconte Besnard, le brigadier de la douane, qui a été obligé d'y entrer plusieurs fois pour rétablir la paix. Il a des accès qui sont épouvantables, et le docteur de Plestin, qui est son ami, dit qu'il ne durera pas longtemps, s'il continue son train.

« Je te remercie, ma bonne Marie, de l'argent que tu nous as envoyé. Il fallait en garder pour toi, ma pauvre fille, au lieu de nous tout donner. Hélas! il ne nous a pas servi longtemps ! Quand le malheur est sur une maison, on ne Ten chasse pas comme on veut. Jean Tréneuc est parti pour Brest avec sa femme et ses deux petits. Il nous devait cent douze francs de pain. On espérait toujours en tirer quelque chose et que sa tante de Lanmeur, qui a de bons biens au soleil, finirait par mourir. Elle est vieille comme- le monde et avare comme une fourmi. Elle les a laissés s'en aller sans seulement leur donner un liard pour le voyage.

« C'était pitié de les voir se mettre en route à pied, malades comme ils sont. Ils espèrent trouver de l'ouvrage à Morlaix ou à Brest, mais ce n'est pas sûr et l'avenir m'inquiète pour eux. Il y a aussi Noël Bihor qui est repris des fièvres qui courent dans le pays ; il n'a pas gagné un sou depuis six mois. C'est de la Toussaint dernière que ça le tient. On ne pouvait pourtant pas le laisser crier la faim avec sa femme et la petite Jeanne-Yvonne qui est ma filleule.

C'est encore un prêt qui passe les cent francs, mais ils sont honnêtes et nous payeront plus tard, s'ils peuvent.

« Il y en a d'autres, sans compter que j'ai été obligée de faire réparer le four qui menaçait de tomber. Il y avait une crevasse longue de plus de six pieds et qui s'agrandissait tous les jours. Ça nous a coûté gros, mais c'est notre gagne-pain et on Ta remis en état.

« Gilles Dreniou, de Plestin, a fait les travaux. Ils sont bien, mais les cent cinquante francs que tu nous as envoyés, il y a six semaines, y ont passé et plus. C'est cher les maçonneries dans le pays.

« Ta sœur Perrine est venue nous voir dimanche après les vêpres.

c( Cette pauvre fille est bien changée ! Tu ne la reconnaîtrais pas. Elle n'a plus que le souffle. C'est trop jeune pour des tourments pareils et on craint que la poitrine ne soit attaquée. Si tu voyais comme elle est pale et amaigrie, malgré la bonne cuisine de Saint-EfUam, elle te ferait pitié. Elle m'en tirait les larmes des yeux.

« Ah ! ma bonne Marie, notre existence n'est pas gaie, mais il faut la souffrir tout de même et je fais €e que je peux pour travailler le plus possible. Dieu merci ! je suis forte, mais par moments, j'en ai plus que je n'en peux porter et je me dis, en regardant l'ossuaire auprès de notre église, que les anciens

qui dorment là sont hors de peine et ont fini leur tâche.

(( Si encore je vous savais heureuses, rien ne me coûterait ; mais, mes pauvres filles, je pense sans cesse à vous, les grandes et la petite, et je me demande ce que toute cette couvée deviendra. N'estce point un mal d'en avoir tant mis au monde pour ce qu'elles ont à y faire, les douces créatures !

« Adieu, Marie-Josèphe, tu étais bonne, courageuse, et ne te plaignais jamais. Pourtant je savais que ta vie n'était pas belle et j'ai souvent pleuré en pensant à toi.

« Tâche de retrouver une place convenable. Comment cela se fait-il qu'on ne veuille pas de toi?

(( Où trouvera-t-on une fille qui vaille mieux, mon Dieu !

« Je t'embrasse en finissant de t'écrire et non de t'aimer.

< Ta mère, « Anne-Yvonnk Lebrec.

a Saint-Michel-en-Grève, le 12 juin 1884.

oiP, S. — Jean Lecoz, le douanier, sort d'ici. Il nous apprend de bien fâcheuses nouvelles. Il parait qu'il y a des épidémies terribles du côté de Concarneau et de Douarnenez. Les gens meurent à maisonnées et on ne porte plus les défunts à l'église. C'est comme une peste. Ça vient des bateaux qui

arrivent du Tonkin et des malheureux soldats qu'on renvoie. Si la maladie se répand chez nous, qu'estce que nous deviendrons? Nous avons pourtant assez de notre pauvreté, sans qu'on nous apporte le mal des autres:

c( Le recteur dit qu'il faut prendre ses précautions et aller à confesse d'avance. En quelques heures, c'est fini. Il avait l'air tout bouleversé. Il est entré chez nous pendant que Lecoz était là et ils se jetaient tous deux des regards qui ne signifiaient rien de bon. Ce qu'ils ne voulaient pas nous apprendre, c'est qu'il y a déjà des cas dans le pays. Il est mort deux femmes à Guimaëc; on dit que c'est de ces mauvaises fièvres, et aussi au village de Plougasnou qui n'est pas loin. Voici la peur qui commence à se répandre.

(( Que le bon Dieu ait pitié de nous !

« Heureusement encore que tu n'es pas là, ma pauvre fille ! Toi, du moins, tu es à l'abri !

« Du courage ! »

Maurice des Breux à Marie-Josèphe Lebrec,

c( Ma chère Marie, « J'ai pu me procurer ton adresse, non sans peine, et je t'écris.

« Je ne veux pas t'en dire long.

« Tu m'as quitté, et peut-être tu as eu raison, a Je suis une brute.

« Je t'ai violentée, maltraitée, humiliée. Je t'ai frappée. J'ai abusé de ta jeunesse et n'ai pas su comprendre ce qu'il y avait en toi de grâce, de fierté, de véritable bonté et de courage.

« Qu'est-ce que tu veux ! C'est une fatalité ! On ne sait jamais la valeur du bien qu'on a entre les mains qu'après l'avoir perdu !

« Depuis que tu n'es plus là, il me semble que la Bretagne est déserte et que j'y vis seul comme un loup dans une caverne.

« Pendant cinq ans, tu en as été pour moi toute la joie. Je n'ose te dire de revenir.

c( Pourtant, c'est mon seul espoir de salut, mais tu as trop de motifs de me haïr pour que je ne me croie pas certain d'un refus.

(( Quelles promesses te ferai-je pour t'engager à ce retour qui me rattacherait à la vie que je prends en aversion de plus en plus, en méprisant chaque jour davantage les autres et moi-même !

« Je sais à quel point tu es désintéressée et combien peu la cupidité a de prise sur toi.

« Mais je sais aussi combien tu es bonne pour les tiens et ce que tu souffres des privations que les rigueurs de la pauvreté leur imposent.

^( Je n'ai que des parents éloignés et peux disposer de ma fortune. Je te la donnerai, et, s'il le faut, pour t'en assurer la possession, je suis prêt à t'épouser.

<( 11 n'est rien que je ne fasse pour le reprendre.

« Je m'en veux mortellement de l'avoir perdue par ma faute, et il ne se passe pas de minute sans que ta pensée me revienne et me tourmente.

« Dis-moi ce que lu décides et je prendrai mon parti en brave.

(( J'ai eu bien des torts dans ma vie. Mes plus graves sont envers toi.

(( Que m'a-t-il manqué pour devenir un honnête homme, utile à moi et aux autres?

« L'amitié sincère et dévouée d'une bonne et vaillante iemme. Je t'ai méconnue, et il faut du courage pour entreprendre ma conversion; mais si tu veux l'y consacrer, il en est peut-être temps encore.

« Je l'aime ardemment, et je me tuerai sans hésiter si tu me dis non.

(( Maurice des Breux. »

Marie-Josèphe Lebrec à Anne-Yvonne Lebrec, à Saint' Michel-en-Grève.

K Ma pauvre mère,

« Si les nouvelles ne sont pas bonnes, les miennes ne sont guère meilleures.

« Depuis deux mois que je suis sortie de la maison de M. Rolland, je n'ai rien gagné.

« Je suis occupée à courir les bureaux de place-

174 VICES DU JOUU

ment, des maisons où Ton paye pour obtenir une place.

(( J'en ai déjà trouvé trois, et j'ai été contrainte de les quitter les unes après les autres.

(( Ce n'est pas ma faute, je t'assure.

« Tu me connais.

(( J'en sais plus qu'il n'est nécessaire dans de petits ménages et le travail ne me coûte pas.

« Les premiers jours, tout va bien et les maîtres sont enchantés de mes services.

« Ma cuisine leur plaît. A Saint-Efflam, on ne se refusait rien et j'ai appris là tout ce qu'il faut pour des maisons ordinaires.

« Mais au bout d'une semaine ou deux, le malheur s'en mêle.

(( La dame me remercie sans me donner de raisons, et je les comprends trop, sans qu'on s'en exphque.

« De la sorte, mes gages, qui ne sont pas lourds, passent en frais et en dépenses dans les hôtels où il faut que je me loge en attendant que je puisse me replacer ailleurs.

c( J'étais si bien à la rue de Prony !

c( Si tu savais quelle différence avec les autres maisons où je suis entrée, avec ces cuisines étroites, sans air, où l'on étouffe en toute saison et surtout pendant ces jours d'été où Paris brûle ! Et les chambres où l'on couche, des trous qu'une lucarne éclaire,

par où on ne voit que les étoiles la nuit et le jour un petit carré de ciel large comme un mouchoir ! Qu'elle était jolie, là-bas, à Saint-Efflam, ma mansarde, avec sa grande fenêtre d'où je voyais toute la grève et l'immensité de la mer jusqu'à Locquirec et plus loin !

« Et le bon air, l'espace, les champs, les bois !

« J'y pense sans cesse, et c'est mon grand chagrin au milieu des autres ! Je n'en manque pas, pourtant, ma mère, et seule, dans cetle foule qui nous écrase du pied comme des grains de poussière, j'ai souvent des envies de pleurer qui me viennent et que je chasse comme je peux.

« J'espère que tu as eu peur sans raison de cette épidémie dont tu me parles. Vous avez assez à souffrir sans que cette calamité vienne se joindre aux autres. Écris-moi pour me dire ce qui se passe. Je regrette bien de ne pouvoir l'envoyer d'argent pour toi et la petite; mais il ne me reste que quelques francs et je n'ai pas de place en vue. Cela se trouvera.

« Ne te désole pas.

« J'ai été un peu gâtée à mon arrivée. C'est ce qui me rend plus dures les épreuves par lesquelles je suis obligée de passer, mais elles finiront, je l'espère, et alors tout ira bien.

« J'ai eu des nouvelles de ma tante Louannic; elle est toujours de même, et je pense souvent, depuis

176 VIGIlS du jour

quelque temps, que ceux-là doivent être contents qui ont un toit pour les abriter, un peu de pain pour se soutenir et la liberté pour passer les quelques années qu'on est forcé de vivre.

« Tu sais que le recteur nous le répétait souvent.

« Comme il avait raison !

« Et cependant, ma pauvre mère, si tu savais comme il y a de belles choses dans ce Paris, de belles maisons et de beaux équipages où passent étendues des femmes riches comme des reines !

« Qu'est-ce que nous avons donc fait au bon Dieu, nous autres, pour qu'il nous refuse le nécessaire, quand il en est qui ont tout et bien au delà du besoin ?

c( Mais il faut se soumettre.

« Embrasse pour moi la petite. C'est son bon temps maintenant, si elle ne doit pas avoir plus de chance que ses aînées et que toi, ma bonne mère.

« Ne donne mon adresse à personne et garde ma lettre pour toi, pour toi seule.

<( Je ne veux pas que d'autres m'écrivent et surtout qu'on vienne me voir. Tu entends ?

« Adieu et crois à ma constante et entière affection .

« Ta fille,

ft Marie-Josèphe Lebreg. *

UN LYS AU RUISSr.AU 177

Marie- Josèphe Lebrec à Maurice des Breux, au manoir de Saiiit-Efflam,

« Monsieur,.

« Ce n'est pas sans surprise que j'ai reçu votre lettre. J'avais le désir de ne plus entendre parler du passé. Il m'a été assez pénible et assez dur pour que je tâche de l'oublier.

(( Je ne vous en veux pas.

« Tout ignorante que je suis, je comprends que c'est aux filles à se défendre, et je serais mal venue à vous reprocher ce que j'ai fait, sinon le premier jour, du moins après.

« Vous auriez pu me mieux traiter et, après m'avoir, alors que j'étais presque une enfant, déshonorée de force et ensuite façonnée à toutes vos infamies, en me menaçant de réclamer à ma mère les sommes qu'elle vous devait, m'épargner les hontes auxquelles vous me soumettiez devant les compagnons de vos plaisirs.

« Mais, je vous le répète, je ne vous accuse pas et ne vous désire point de mal.

« Au contraire.

« Si je suis partie, c'est que depuis longtemps ma conscience me le conseillait, et j'avais la lâcheté de ne pas l'écouter.

« Il me fallait une douleur plus grande que les autres pour m'y contraindre.

c< Elle est venue et c'est encore à vous que je l'ai due.

« Sa cause est tellement honteuse que je croirais souiller mes lèvres en l'expliquant.

« J'ai pris la fuite, en marchant devant moi à l'aventure, chassée de mon pays que j'aimais, jetée comme une feuille aux boues du chemin, loin de tout ce qui pouvait me plaire et mettre un peu de douceur dans mon cœur malade et brisé.

« C'est fini.

c( J'espère que nous ne nous reverrons plus.

a Je vous pardonne, mais vous m'offririez dix fortunes comme la vôtre que je ne me laisserais pas tenter.

« Je n'étais pas exigeante. Je ne demandais qu'un coin pour vivre, ou plutôt pour végéter, en face de cette grève près de laquelle je suis née.

« Les hasards de ma vie me l'ont refusé.

« J'ignore ce que je deviendrai. Mon sort ne tenterait personne et l'avenir qui m'attend est bien sombre.

« J'irai jusqu'au bout de mes forces, et quand elles seront épuisées, je tomberai dans la fosse.

« Ainsi, monsieur, ne m'écrivez pas ; je ne vous répondrais plus. JN'essayez pas de me chercher. Vous ne me retrouverez pas. Dès ce soir, je vais quitter

la maison où je suis et m'en aller assez loin pour ne pas laisser de traces et vous empêcher de me suivre.

« J'emporte avec moi le remords de ma honte passée, et ce souvenir empoisonne mes jours.

« Marie-Josèphe. »

La pauvre fille n'avait pas hésité à écrire ce refus.

Elle avait d'autant plus de courage à rejeter cette offre que sa situation était plus précaire et désespérée.

Ce que les joueurs appellent la veine lui manquait radicalement.

Après avoir été chassée par Paul Rolland qui obéissait aux ordres de sa maîtresse avec la lâcheté des hommes tenus en laisse et soumis aux caprices d'une femme, elle s'était trouvée seule, à l'abandon dans ce grand Paris, si dur aux isolés et aux faibles.

Elle ne possédait presque rien.

Chaque mois, à part quelques objets de nécessite première dont elle augmentait son modeste trousseau, elle se faisait un devoir d'envoyer ses gages à sa mère.

Ce renvoi si brusque l'avait donc prise au dépourvu, et dans son inexpérience, elle n'avait même

pas conservé la somme que le peintre lui avait fait remettre au moment de son départ.

Cette somme avait suivi le même chemin que ses gages.

Elle aurait pu s'adresser à M. Trémel et peut-être obtenir par son intermédiaire une petite place.

Il y avait toujours dans le ton avec lequel il lui parlait une compassion presque tendre, un visible intérêt, une sorte d'amitié secrète qui n'éclatait pas, le Breton de Trégastel manquant d'expansion et ne se dépensant pas en protestations.

Marie-Josèphe, toutefois, devinait l'intérêt loyal, la pitié indulgente qu'elle inspirait à son compatriote.

Mais écrasée par le sentiment de son indignité, elle n'avait pas osé le prier de la faire entrer dans quelque honnête famille, elle, la fille perdue de Saint-Etflam, à laquelle le recteur avait plus d'une fois fait allusion en chaire, en la menaçant des foudres du ciel.

De son côté, Simon, le valet de chambre de Paul Rolland, avait cherché mais sans succès un emploi dans le quartier pour la camarade qu'il regrettait au fond du cœur.

Le brave Alsacien échouait partout.

La saison était mauvaise. On partait pour la campagne et, jusqu'à l'automne, il devenait difficile de se caser.

Marie-Josèphe s'était donc vue forcée de recourir, comme elle le disait à sa mère, aux bureaux de placement.

Là, c'est une loterie perpétuelle.

Plus de mauvais numéros que de bons.

A trois reprises différentes, elle était entrée chez des maîtres dont le plus à Taise était professeur de cinquième dans un lycée des Batignolles.

L'infortuné eut la fâcheuse idée de faire devant son épouse, acariâtre et jalouse, le panégyrique des qualités qu'il trouvait à la nouvelle bonne et peut-être de lui glisser une œillade sentimentale.

L'effet fut prompt.

Dès le lendemain, Marie-Josèphe paya cet accès de lyrisme en recevant ses huit jours, sans savoir pourquoi, du reste.

La femme de TenthoHsiaste, pour se mieux venger, lui lança même cette flèche de Parthe, en la mettant à la porte :

— Vous trouverez peut-être des places, ma fille, mais vous aurez de la peine à les garder chez d'honnêtes gens.

C'était sévère, mais juste.

La Bretonne, son paquet à la main, alla méditer celte bonne parole au bureau de placement, d'où on l'expédia chez un de ces célibataires, rentiers médiocres, à demi besogneux, chez qui ses^ pareilles

tombent comme la rosée de l'amour dans un brûlant désert.

La directrice, affreuse mégère, sentencieuse et solennelle, une de ces vieilles sans préjugés mais à lormes polies et douceâtres qui ont Pair d'exercer un sacerdoce en trafiquant de chair humaine, recevait des honoraires doubles pour ces fournitures.

— Allez de ma part chez M. Honoré, dit-elle à Marie-Josèphe... un bien brave homme... cinquantedeux ans environ, employé dans une grande administration. Bonne maison, service facile. Vous serez très bien. Voyez, mon enfant.

C'était on ne peut plus maternel.

Avec l'instinct de la défiance naturel aux filles que quelques aventures ont prémunies contre une confiance aveugle, la Bretonne se méfiait.

Elle avait raison.

Trois jours plus tard, M. Honoré, à qui la duègne avait retiré pour le moins dix longues années de son extrait de naissance, M. Honoré, facile à servir, comme elle l'avait dit, chef de bureau dans une compagnie importante, avait apprécié toutes les qualités de sa bonne.

Électrisé par l'éclat et la fraîcheur de cette jeunesse, il tenta sur les minuit le siège en règle de sa chambre et la trouva soigneusement barricadée.

L'obstacle amena un sourire de pitié sur ses lèvres.

II en connaissait la valeur.

La bonne couchait dans l'appartement et le verrou î^^avait qu'un but : lui donner confiance.

Au premier effort, il tomba sur le parquet. Le respectableM. Honoré, en déshabillé galant, s'avança d'un air vainqueur, le jarret tendu, l'œil brillant, la lace allumée.

Marie-Josèphe n'était surprise qu'à demi.

Elle sauta du ht avec une agilité de nature à déconcerter son nocturne séducteur.

Elle s'était couchée à demi vêtue par précaution et mit d'abord entre elle et l'entreprenant chef de bureau son étroite couchette de fer.

Ce fut une banquette irlandaise pénible pour un sauteur raide sur ses boulets.

Mais il n'était pas venu si tard dans cette chambre, son gynécée ordinaire, pour reculer.

La lutte commença, lutte grotesque autant qu'odieuse.

Marie-Josèphe était vigoureuse et décidée ; le chef de bureau puissamment excité. A vrai dire, il n'eut pas l'avantage de faire trembler la jeune fille une seconde.

Il ne réussit à lui inspirer que du dégoût.

Le ridicule vieillard ne ressemblait en rien à Maurice des Breux, terrible dans ses colères, dans ses ivresses et dans ses sauvages amours.

Il la trouvait donc aguerrie et prête à la résistance.

A une heure du matin, il dut lâcher prise et s'avouer vaincu, après avoir subi le choc des impedimenta que la pauvre fille lui jeta dans les jambes. En sueur, défait, la perruque de travers, la couleur de ses moustaches fondue et coulant dans le creux de ses rides, haletant comme un phoque hors de l'eau depuis vingt-quatre heures, il battit en retraite, type hideux de la débauche décrépite et plâtrée qui s'attaque à l'enfance et corrompt les mansardes.

Marie- Josèphe coucha sur le champ de bataille et garda ses positions.

Elle passa le reste de la nuit complètement vêtue, sa fenêtre ouverte, prête à la défense, si Tennemi renouvelait ses tentatives.

Elle en fut quitte pour la peur.

Dès le matin, elle se disposait à quitter la place, lorsque le chef de bureau, remis de ses fatigues, très correct dans sa redingote, sa perruque restaurée, calme comme un bon bourgeois qui va prendre l'air, se présenta à sa porte.

— Vous partez ? dit-il.

— Oui, monsieur.

— Vous êtes bien décidée ?

~ Oui, monsieur.

Le chef de bureau fit un haut-le-corps comme s'il eût avalé une couleuvre.

Évidemment le morceau le tentait; ce départ lui causait une véritable déception.

— Vous vous repentirez peut-être de ce que vous faites?

— Non, monsieur.

— J'aurais bien volontiers augmenté vos gages.

— C'est inutile.

Cette décision sèche et nette arrêta sans doute sur sa bouche les offres qui allaient en sortir. Le tartufe changea de ton.

— Pai fait une sottise, reprit-il, mais vous en êtes cause. Vous avez l'œil trop vif, ma fille, et on peut se tromper à vos avances. Je tiens à ma réputation et ne veux pas être ridicule. Ayez soin de vous taire. Pas un mot sur ce qui s'est passé entre nous, ou...

Il hésita de nouveau et, avec un effort au cou, comme s'il eût avalé un second reptile, plus venimeux que le premier, il acheva :

— Ou je vous fais arrêter comme voleuse. Vous entendez ?

Marie-Josèphe poussa un soupir. Cette grandeur dans l'hypocrisie produisait sur elle l'effet d'un poison stupéfiant.

— Oui, monsieur, dit-elle, écrasée, vaincue à son tour et n'ayant qu'une idée : s'enfuir au plus vite.

Elle sortit, ne demandant rien, pas de compte, abandonnant ses huit jours, trop heureuse de s'éloigner de cette ignoble maison, pendant que M. Ho-

noré, salué très bas par son concierge, la canne à la main, fleuri et grave, s'en allait faire de son pied une courte promenade et respirer l'air aux Champs-Elysées avant de se livrer aux loisirs de l'administration.

Dans la rue, son paquet à la main, la pauvre fille réfléchissait.

De quel côté se tourner?

Il fallait vivre.

Elle fit de nouvelles démarches.

Une autre placeuse du faubourg Saint-Honoré — elles pullulent — lui posa des questions à n'en plus finir.

— D'où sortez-vous?

— Vos certificats?

— Que savez- vous faire ?

— Vour n'avez pas de casier judiciaire?

Un casier judiciaire ! La pauvre enfant ne savait même pas ce que c'était.

A la fin, éclairée sur la moralité de sa cliente, la matrone l'expédia chez un marchand de vin qui réclamait une fille avenante.

Marie-Josèphe n'était pas de celles qu'une parole épouvante. Elle savait au besoin fermer les oreilles, et certains soirs, à Saint-Efflam, elle en avait entendu de raides, de cruelles.

Mais, au bout de trois semaines, n'y pouvant plus tenir, obligée de se défendre contre des en-

treprises de toute sorte, n'ayant ni repos ni sommeil, elle résolut de tenter de nouveau la fortune et prévint le débitant de liquides d'avoir à se procurer une remplaçante, le mois terminé.

Ses débuts lui semblaient durs et ses premiers essais n'étaient pas pour l'encourager.

C'est alors qu'elle reçut la lettre de Maurice des Breux.

Il lui restait treize francs.

C'est une somme avec laquelle on ne va loin nulle part, si économe qu'on puisse être.

A moins d'un hasard inespéré, il fallait se résoudre aux plus dures expériences.

Chaque jour la chambre, cette chambre désolante et désolée qu'il faut payer si cher, entamait ses dernières ressources.

C'est à peine si elle mangeait assez de pain pour se soutenir, de ce pain trempé d'eau qui trompe la faim et ne l'éteint pas.

Et partout où elle se présentait on lui donnait cette réponse uniforme et navrante :

— Rien !

Elle devait être sauvée encore, si ce qui lui arriva peut s'appeler le salut.

Au moment où elle entamait sa dernière pièce de quarante sous, le hasard, sous les espèces d'une fruitière de la rue de Castellane, près de laquelle elle s'était réfugiée dans un hôtel douteux, lui in-

diqua un sellier qui avait besoin d'une bonne à tout faire.

D'ordinaire, les filles qui entraient chez lui n'y faisaient pas de longs stages.

Au bout d'une quinzaine, elles aspiraient à un meilleur sort. Les plus résistantes ne dépassaient jamais le premier mois.

La fruitière ne farda pas la vérité.

Au fond, c'était une brave femme et véridique ; mais connaissant la détresse de la pauvre fille dont l'air souffrant et doux l'intéressait; elle lui dit:

— Vous pouvez toujours y aller en attendant! On vous cherchera quelque chose pendant que vous y serez. Vous trouverez les autres places excellentes en quittant celle-là.

La réalité était pire que les apparences.

Le sellier, qui ne manquait ni d'argent ni de clientèle, était d'une avarice sordide qui ne pouvait être dépassée que par celle de sa femme.

Il est difficile d'imaginer un type de maîtresse de maison aussi rapace.

Le sellier n'a pour logement qu'un entresol dont on peut toucher lés plafonds avec la main.

Le magasin et les ateliers sont en revanche spacieux et presque magnifiques.

La femme y trône au comptoir.

Le mari, très renommé parmi ses confrères, ne

rentre guère à son entresol que pour manger et dormir.

La servante, reléguée dans une cuisine obscure et d'une invraisemblable dimension, près de laquelle son lit moisit dans un étroit cabinet noir, n'est pas surchargée de besogne.

Rien de plus sommaire que la nourriture de ce couple rapace.

Le charcutier en fournit les principaux éléments.

On économise ainsi le feu.

Les hôtes des maisons de détention sont mieux traités que les patrons qui se rattrapent le dimanche dans quelque restaurant médiocre où ils s'offrent un festin hebdomadaire à bon compte.

Marie-Josèphe vivait des reliefs de cette table austère, à peu près comme les rats des miettes tombées à terre ou des débris jetés aux ordures.

Le seul moment de la journée où elle respirait était celui où elle sortait pour les provisions. Rien de plus léger.

Mais alors, du moins, elle renaissait dans l'activité de la rue; elle aspirait l'air sous les grands arbres du boulevard Haussmann; elle courait chez la fruitière qui, à sa muette question, répondait toujours de même :

— Attendez.

Et les lettres se succédaient à de courts intervalles lui apportant les nouvelles du pays.

L'épidémie s'était installée à Saint-Michel-en- Grève comme dans les bourgades des environs.

C'était un désastre! Dans chacune de ses lettres, sans phrases, sa mère lui donnait le nom des morts. Toutes ses amies s'en allaient les unes après les autres, atteintes par ce redoutable fléau, la peste du moyen âge, la variole noire.

La terreur régnait partout.

Les jeunes étaient plus tôt frappés que les vieux. Des maisons entières se vidaient. On n'entrait plus à l'église. On allait tout droit au cimetière où le curé jetait de l'eau bénite sur la fosse commune sans cesse béante.

Et c'était fini.

Marie-Josèphe tremblait de tous ses membres en recevant ces navrantes correspondances. Elle s'at-, tendait toujours à y trouver cette ligne terrible :

(( La maladie est entrée chez nous. »

Elle pensait à sa jeune sœur, si blonde, si insouciante, si rieuse, avec, par moments, une certaine gravité précoce pUssant son petit front, comme si une vision de l'avenir l'avait frappée.

Il lui prenait des envies de s'échapper de cette sombre prison où elle était enfermée et de courir au pays pour partager les dangers des autres et du moins être là pour les soutenir et les embrasser, s'il leur arrivait malheur.

Mais elle n'avait même pas le moyen de s'enfuir.

C'est loin la Bretagne et ce qu'elle gagnait ne pesait pas lourd. Trente-cinq francs par mois dont encore il lui fallait dépenser quelques sous chaque jour pour ne pas tomber en défaillance, et ce n'était qu'à la fin du mois qu'elle les toucherait.

D'ici là, le malheur pouvait être arrivé.

Il arriva en effet.

Un matin, le concierge l'appela au moment où elle descendait, vers neuf heures.

— Mademoiselle! une lettre pour vous.

La lettre était bordée de noir. Marie-Josèphe l'ouvrit avec un tremblement des doigts. En la touchant, elle fut prise de frissons comme si la maladie la touchait de son aile.

L'écriture n'était pas de sa mère.

Elle ne put lire d'abord. Ses yeux se brouillaient. Elle ne déchiffra que la signature : Gildas Le Bihan, curé de Saint-Michel.

(( Ma chère fille,

« J'ai une bien affreuse nouvelle à vous apprendre. La mort est entrée dans votre maison. Ce matin, on a mis en terre votre pauvre petite sœur, un ange. Je n'essaye pas d'adoucir votre chagrin. Cependant il faut penser qu'en la reprenant Dieu lui épargne de grandes épreuves. Nous devons le bénir quoi qu'il ordonne. Elle dort maintenant à l'abri de toutes les peines réservées aux vivants, dans la

terre sainte qui entoure Téglise où vous avez reçu les premiers sacrements, le baptême d'abord et ensuite cette communion que vous avez trop oubliée. C'est une leçon pour vous, ma pauvre enfant. Vous voyez combien peu de chose est cette triste vie, passage de ce monde à l'éternité.

« Votre mère est dans la désolation la plus profonde, mais vous connaissez son courage. Elle ne se laisse pas abattre. Si du moins vous étiez auprès d'elle! Que ne revenez-vous dans notre pays! On vous trouverait aisément une place à quelque distance de Saint-Michel et vous pourriez réparer, en donnant le bon exemple, les misères d'une jeunesse trop abandonnée. Je vous parle en ami, Marie- Josèphe, et en père qui voudrait le bonheur et le salut de ses enfants.

« Votre sœur Perrine est bien triste. Elle a sans doute aussi quelques fautes à se reprocher et sa conscience s'en alarme. Il est à craindre que sa santé ne soit sérieusement altérée.

« Voilà bien des malheurs, ma chère fille. Puissent-ils, en vous frappant, vous inspirer au moins cette pensée que Dieu ne châtie ceux qu'il aime que pour les ramener à lui.

« Votre pasteur dévoué, « GiLDAS Le Bihan. »

Marie- Josèphe s'abattit foudroyée sur l'unique chaise de son taudis.

Ses bras tombèrent à ses côtés.

La lettre glissa sur le carreau.

Lorsque, trois heures plus tard, sa maîtresse, étonnée de ne pas entendre annoncer le frugal déjeuner qu'elle avait commandé, monta à Tentresol pour connaître la cause de ce retard, elle trouva la malheureuse fille toujours étendue sur cette chaise, la tête appuyée à l'angle du mur et frappée à son tour d'un mal inconnu.

Quand on lui parla, on s'aperçut qu'elle délirait. Elle prononçait des paroles vagues dans le murmure confus desquelles on distinguait des souvenirs de son pays. La mer, la grève, les barques, revenaient sans cesse dans ces propos obscurs, écho d'une imagination enfiévrée et affaibhe par de longues souffrances dévorées en secret.

Le sellier éprouva un violent accès de contrariété.

— On n'a donc plus le droit de vivre en paix? dit-il.

— Sans compter que le mal peut se gagner.

Les journaux parlaient depuis quelque temps, mais en l'atténuant, du typhus qui ravageait les côtes bretonnes.

La maîtresse de la maison prit la lettre tombée à terre, la lut, poussa un cri et brûla le papier avec une allumette.

Le feu purifie; mais elle constata avec de grands

gestes de désespoir que le mal était fait et que le remède venait trop tard.

Le fléau s'était glissé perfidement chez elle, avec cette triste correspondance.

Elle devait en être quitte pour la peur, mais il fallait se débarrasser au plus vite de la malade.

Elle prit une voiture, au compte delà pauvre fille, et la conduisit directement à Beaujon, où elle eut la chance de la faire admettre sans difficultés.

Marie- Josèphe était atteinte d'une fièvre typhoïde des plus dangereuses.

Pendant quinze jours, elle hésita entre la vie et la mort.

Lorsqu'enfin elle s'éveilla du sommeil de plomb dans lequel elle était plongée et qui, grâce à la force de sa jeunesse et à la pureté de son sang que la vie de Paris et les miasmes délétères des soupentes n'avaient pas réussi à corrompre, elle se vit couchée dans une immense salle aux murs blanchis à la chaux, aux deux côtés de laquelle étaient rangées deux files interminables de lits à rideaux de cretonne blanche.

Il y régnait une violente odeur de phénol et de pharmacie, et, près d'elle, une fille de salle se tenait debout, une potion à la main.

— Tenez, buvez, fit-elle, la petite Bretonne; vous pouvez vous vanter de revenir de loin. Vous vivrez longtemps. Vous êtes à l'épreuve.

C'était la première fois que Marie-Josèphe comprenait une parole depuis son entrée à Beaujon.

Elle laissa errer - son regard autour d'elle et ne reconnut rien.

Jamais elle ne s'était trouvée dans un endroit pareil.

— Où suis-je ? balbutia-t-elle.

— A Thospice, donc! Et vous en êtes bien heureuse. Vous avez été soignée comme une duchesse, ma bonne. Je ne sais pas ce que tout le monde a pour vous ici. Vous les avez ensorcelés.

— Qui donc?

— Qui? Ces messieurs, les médecins, les internes; et jusqu'à moi... une payse à vous.

— Vous êtes Bretonne?

— Oui; je m'appelle Gillette Briet, de Guéméné, en Morbihan. Et vous ?

— Je suis de Saint-Michel-en-Grève.

— C'est bon. Ne parlez pas et tâchez de dormir, quand vous aurez pris votre tisane.

Marie-Josèphe obéit.

Elle était brisée, les membres rompus, la tête lourde comme un pavé; les os lui faisaient mal, et ce qu'elle éprouvait surtout, c'était une pesanteur au cerveau, et des cauchemars où elle s'enfonçait dans des abîmes sans fond, pleins de ténèbres, mais doucement et sans secousses.

Les grandes douleurs qui lui martelaient les

tempes et battaient dans ses veines à les faire éclater avaient disparu.

Elle s'endormit dans mie faiblesse extrême, mais avec une sensation de bien-être à laquelle elle n'était pas habituée depuis longtemps.

La fille de salle n'avait pas bougé. Elle la vit fermer ses yeux, ses beaux yeux bleuâtres à reflets verts ; ses lèvres blêmies s'entr'ouvrirent, laissant à découvert ses dents d'une blancheur de lait, rangées comme par un artiste; dans un geste inconscient, la malade sortit du lit un de ses bras d'une exquise pureté de dessin et retendit sur les draps de toile bise.

La finesse de la peau et son éclat tranchaient sur le gris des couvertures.

Gillette Briet grimaça un sourire de satisfaction.

— C'est tout à fait ça, pensa-t-elle. Elle vaut son prix. C'était dommage de disséquer cette créaturelà si tôt.

Cette Bretonne de Guéméné n'était point une Vénus. Loin de là ! 11 est difficile d'imaginer un type plus repoussant, plus antipathique, plus vicieux.

Il est des apparences qui trompent. Celle-là ne trompait pas.

Le moral chez Gillette était plus laid que le physique.

Un interne vint à passer et s'approcha du lit de Marie-Josèphe.

C'était un jeune homme à figure intelligente et grave.

— Eh bien? demanda-t-il en s'adressant à la gardienne.

— Elle va mieux.

— Plus de délire?

— Pas maintenant. Elle dort.

L'interne prit le bras de la malade :

— La fièvre tombe, dit-il. Elle est tirée d'affaire. Tant mieux.

Il serra les lèvres et haussa les épaules.

— Pourtant, morte, reprit-il, elle serait presque aussi bien.

— A peu près.

— Personne n'est venu la voir ?

— Personne.

— Pauvre fille! murmura-t-il en s'éloignant. Et intérieurement il songea :

— Drôle de partage en ce monde ! Tout aux uns ; rien aux autres. Un bijou perdu dans le fumier! Qui le ramassera ?

C'était un jeudi, le jour des visites. Les portes des hôpitaux s'ouvrent à deux battants aux amis et aux parents. D'une heure à trois, liberté complète.

Un monsieur, très bien mis, entra dans la salle, et en abordant la Bretonne de Guéméné :

— Marie-Josèphe Lebrec? dit-il.

Le deux amis, Yves Trémel et Paul Rolland, n'étaient pas brouillés, mais un vent froid soufflait entre eux.

Le tableau de l'artiste obtenait au Salon le succès que ses amis et les visiteurs de l'atelier lui avaient prédit à Tunanimité.

Le site romantique et pourtant si vrai des gorges de Ploumanach, la poésie de cette nageuse perdue dans le crépuscule au milieu des rochers, bercée par les vagues vertes et transparentes, les séductions d'un corps frais et jeune rendu avec une vérité de tons et une sûreté de dessin merveilleuses, enlevaient tous les suffrages.

Paul Rolland n'obtint pas la médaille d'honneur, mais sa jeunesse seule retarda cette récompense que la voix d'un public impartial lui décernait.

L'avocat était resté plus d'une fois en extase devant cette œuvre en y retrouvant les grâces et la

forme idéale de sa compatriote surprise à la rue de Prony.

Intérieurement le silence gardé par le peintre et le mystère dont il entourait ce fait si simple pourtant de l'entrée de Marie-Josèplie à son service l'avaient blessé.

Pourquoi cette réserve? Avait-il peur qu'on ne lui enlevât sa trouvaille? Qu'au fond, connaissant des beautés qu'un hasard l'avait mis à même d'apprécier, il fût jaloux de ses confrères toujours en quête de modèles difficiles à rencontrer ; qu'il essayât de leur dérober celle qui était en réalité la cause secrète de son succès, c'était assez logique ! Que, d'un autre côté, il ne voulût pas laisser soupçonner à sa maîtresse, Madeleine Ghambay, pour éviter des scènes, la présence de la Bretonne, on pouvait le comprendre. Mais qu'il eût évité de lui raconter à lui, Trémel, chez qui, pour ainsi dire, il l'avait connue, l'arrivée à Paris de la pauvre fille, c'était en vérité inexplicable.

Était-ce donc un trésor, et le prenait-il, pour un voleur?

Le peintre pressentit sans peine le froissement de son ami et lui jeta dès la première minute cette excuse banale, d'un air dégagé :

— Tu sais... une surprise que je te ménageais. Je voulais savoir si tu la reconnaîtrais!

Et il n'en parla plus.

Au dîner de Madeleine Chambay qui suivit cette découverte, il n'en fut même pas question. Quelques allusions seulement hasardées par l'ancienne maîtresse du marquis de Saint-Hérais, mais sans fiel, avec d'ingénieux aperçus sur la somme de beautés dont les connaisseurs ne se doutent pas et qui sont livrées aux profanations des mansardes et des antichambres.

Et pour conclusion, au café, cette phrase jetée comme un souvenir qui revient à l'impromptu :

— Elle est tout bonnement merveilleuse, cette petite.

Madeleine Chambay ne livra bataihe à son amant que dans la soHtude de sa chambre à coucher, et là, sur ce terrain propice, il ne lui fut pas difficile d'arracher à l'ennemi vaincu, épuisé par une nuit de plaisirs raffinés, toutes les concessions qu'elle exigeait de sa faiblesse.

Dans la mollesse de cet intérieur déhcieux, capitonné de lampas à fleurs éteintes, couvert de tapis épais où flottait l'imperceptible parfum préféré, elle lui dit seulement, la main dans les siennes, au moment de la séparation, les seins appuyés contre la poitrine de son amant, ses yeux de saphir pénétrant au fond de ses yeux noirs, toute moite encore des dernières étreintes :

— Cette fille est au moins inutile chez toi. Tu vas la renvoyer.

Et comme, honteux de sa lâcheté, il balbutiait une timide et incertaine objection, elle ajouta :

— Je le veux !

L'avocat ignora longtemps cette exécution.

Rentré à son entresol de la rue Gambon, il y était poursuivi par la pensée de la pauvre fille.

Comme elle était changée à son avantage!

Sans doute, c'était encore la paysanne inculte des grèves bretonnes. Elle avait toujours les mêmes traits chiffonnés, fatigués, flétris par une sorte de peine incessante et lourde. On aurait dit qu'un poids lui pesait sur le front, y imprimait des rides précoces et crispait ses lèvres d'une fatigue, d'un dégoût de la tâche à subir. Mais elle gardait aussi sa même grâce, son harmonieuse souplesse de mouvements. Son sourire empreint d'une tristesse résignée, ce rare sourire qui parfois éclairait ses traits, comme par exemple lorsqu'il était entré à l'improviste, lui, son voisin, un pays, et qu'elle l'avait reconnu, exerçait sur lui une véritable fascination.

Malgré ses efforts pour en écarter la pensée, il continuait à s'en occuper.

Il en arrivait à se dire que ce Paul Rolland n'était pas si mal inspiré en l'accaparant à son profit.

Elle exigeait si peu de chose! Elle était si facile à nourrir, à payer, et si sûre, si dévouée! Cela sa devinait à la soumission de ses gestes, à la douceur suppliante de son regard.

UN LYS AU RUISSlilÂU 203

N'était-ce pas comme un rayon de soleil dans une maison ?

L'image de la jeune fille revenait tourmenter le célibataire dans sa solitude; il la revoyait encore dans ses promenades ; il s'intéressait à ses moindres actions et s'amusait à pronostiquer son avenir.

Que deviendrait-elle dans ce Paris? Cette transplantation lui déplaisait d'instinct. Encore une fleur de sa Bretagne qui s'effeuillerait vite sur ce sol qui les brûle, au fond de cet enfer des misérables, écrasés et foulés aux pieds, dans la cohue des damnés de la vie.

A dater de la soirée où il l'avait rencontrée, elle devint pour lui une véritable obsession.

Mais il n'en ouvrait pas la bouche, quand il se trouvait en tête à tête avec Paul Rolland.

Il y avait entre eux la gêne d'une confidence évitée, d'un mystère réservé et d'un défaut de confiance.

D'un autre côté, Trémel, connaissant le passé de Marie-Josèphe à Saint-Efflam, se demandait ce qu'elle était venue faire chez l'artiste, en quels termes il l'avait reçue et quels rapports s'étaient établis entre eux, dans la liberté de cet atelier où elle avait consenti à poser, pareille à ces filles qui vendent leur pudeur et leur nudité à l'heure, comme une marchandise.

Cependant le Salon allait se fermer.

On était aux derniers jours de juin.

Le Breton, qui l'avait voulu revoir une dernière fois avant de regagner son manoir de Trégastel, le lieu du monde où il se sentait le plus à l'aise, attiré là par ses goûts et ses souvenirs d'enfance, entre Souazic, sa gouvernante, et son domestique Pierre, se trouva face à face avec Paul Rolland, devant la célèbre Baigneuse du peintre.

Les deux amis se prirent le bras et continuèrent leur promenade de concert.

Le départ du Breton était annoncé. Au moment de se quitter, et dans l'effusion des adieux, le philosophe de la rue Cambon laissa échapper une question qui lui brûlait les lèvres :

— Et Mar-Josèphe?

L'artiste rougit violemment.

— Marie-Josèphe? répéta-t-il avec embarras.

— Oui.

— La petite de Saint-Michel?

— Sans doute; à quoi penses-tu? Où est-elle? Toujours chez toi?

— Il y a longtemps qu'elle en est sortie. Trémel laissa échapper son juron :

— Sacrebleu !

Et regardant en face son ami :

— Volontairement?

— Pas tout à fait.

— Tu Tas mise à la porte?

— Mais...

— Quand ?

— Le lendemain...

— Du dîner chez ta maîtresse ! Imbécile que je suis ! J'aurais dû m'en douter. Cette femme-là te roule comme une chatte entre ses griffes! Elle te perdra. Elle a exigé le renvoi de cette enfant ?...

L'avocat s'exprimait avec une grande vivacité. L'artiste baissa la tête.

— Et tu as consenti? Mais alors, puisque tu ne voulais pas la garder, pourquoi la prenais-tu? Pour en user à ton gré. Ces malheureuses, on en tire le service qu'on veut, et ensuite on les chasse, on les jette à la rue en leur disant : — Tire-toi d'affaire, si tu peux. --'- Pauvre fille ! Qu'est-elle devenue?

— Je l'ignore.

— Tu ne t'en es pas informé ?

— Simon a dû prendre quelques renseignements. Ils étaient bien ensemble. Elle a quitté le quartier. Après tout, nous n'étions pas liés pour la vie... Je lui ai donné quelque argent et elle est partie... Il m'en coûtait de la renvoyer, mais Madeleine a parlé, et pour avoir la paix... Tu comprends !

— Oui... Elle exigera bien autre chose, Madeleine... Madeleine Ghambay... Prends garde, Paul! Mais Marie-Josèphe ?

— Il ne manque pas de places dans Paris... Si elle

n'est pas revenue, c'est qu'elle en a trouvé et n'a besoin de rien.

— Ah! mon cher, fit Trémel avec amertume, tu ne connais pas les Bretons. Ils ont leur fierté. On lui a donné son congé, après le service rendu, car je suis sûr que^ce qu'elle a fait pour toi, elle l'a fait sans calcul, par bonté d'âme, pour te faire plaisir. ..

— C'est vrai.

— Eh bien ! elle se jetterait plutôt à l'eau que de recourir à toi !

— Comme tu en parles avec feu !

— C'est une enfant de mon pays ; et si tu veux tout savoir, elle m'intéresse... à cause des accidents de sa jeunesse... c'est possible.

— Tu appelles ça des accidents ?

— Oui, des accidents et non des fautes.

— Tu es indulgent.

— Je voudrais voir tes filles du monde, ces demoiselles si bien gardées, si orgueilleuses, si vaines de leur vertu, aux prises avec les misères d'une pareille enfance...

— Voyons, dit le peintre étonné de tant de feu et remis de sa première gêne, serais-tu amoureux?...

— On l'est à moins. ..si ton portrait est exact... Mais tu me connais.... je ne me monte pas la tête si aisément. La vérité c'est que j'ai pitié de cette fille , et ne partirai pas sans savoir où elle est passée.

II voulut tenir parole.

Mais il n'est pas si aisé qu'on pourrait le croire de retrouver dans Paris la trace de ces malheureuses, isolées et sans attaches, qui vont d'un endroit à l'autre, chassées par la nécessité comme par un âpre vent d'hiver.

Après quelques jours de recherches infructueuses qui contribuèrent à exciter davantage l'intérêt qull portait à la disparue, l'avocat prit le parti le plus simple : celui de s'adresser à la mère de celle qu'il cherchait.

C'était le moment où l'épidémie sévissait dans toute sa violence à Saint-Michel-en-Grève.

Il reçut en réponse une lettre du recteur qui lui annonçait la mort de la jeune sœur de sa protégée et lui donnait l'adresse du sellier chez lequel on la croyait toujours.

C'est là qu'il apprit la maladie de la pauvre fille et son transfert à l'hôpital.

Ce fut la femme du sellier qui lui fournit ces renseignements.

Elle ignorait ce qui était arrivé depuis, et, à son estime, sa bonne devait être morte.

Au moment où on la recevait à Beaujon, les internes de service considéraient son état comme désespéré.

Au reste, la brave dame ne s'en inquiétait pas autrement ; et ce qui la préoccupait seulement,

c'était de savoir à qui elle verserait les douze francs cinquante qu'elle restait devoir à la Bretonne, ainsi qu'elle le déclarait loyalement, déduction faite du prix du fiacre qu'elle avait été forcée de prendre pour ce voyage...

— Fort ennuyeux, monsieur, déclara-t-elle. Des corvées dont on se passerait bien ! Mais on a toujours des embarras avec ces créatures!

Trémel salua, se jeta dans une voiture et courut à Beaujon en se demandant si la malheureuse était morte ou vivante.

Par bonheur, c'était le jeudi, vers une heure de l'après-midi, et il put entrer sans difficulté.

C'était lui qui s'adressait à la naturelle de Guéméné.

A sa question, Gillette Briet répondit d'un ton maussade, comme si ce visiteur lui disputait une proie :

— Là, dans ce lit. Vous ne la connaissez donc pas?

L'avocat toisa la gardienne d'un coup d'œil. Sans doute l'examen rapide auquel il se livra ne le satisfit point, car son visage s'assombrit tout à coup.

Cette fille ressemblait à un oiseau de mauvais augure. Les orfraies qui perchent aux ifs des cimetières sont moins sinistres.

Il se tourna vers le lit de la malade et -vit qu'elle dormait.

Gillette Briet, toujours debout à deux pas de lui, attendait, curieuse de savoir quel lien pouvait exister entre ce gentleman correct et cette pauvre abandonnée.

Force fut à l'avocat de recourir de nouveau à ses lumières.

— Seriez-vous assez bonne pour me dire ce qu'elle a?

— Vous vous y intéressez ?

— Je suis de son pays.

— Ah ! de là-bas. Moi aussi.

Trémel reçut une impression désagréable de ces deux mots si simples.

Il était fâché pour son pays de la coïncidence. 11 n'en pouvait, à son estime, résulter aucun honneur pour la Bretagne.

Cette Gillette était un triste échantillon à produire aux étrangers.

Mais il fallait causer, savoir ce qu'il désirait connaître et tuer le temps en attendant que la dormeuse s'éveillât.

— Ah! vous êtes Bretonne, fit-il.

— Oui, monsieur.

— De quel côté ?

— Du Morbihan.

— Et moi des Gôtes-du-Nord... Comme cette pjstite. Comment êtes-vous entrée ici !

— J'étais malade. On m'a soignée. Une fois guérie, je suis restée. Autant vivre là qu'ailleurs.

— Et cette enfant, qu'est-ce qu'elle a ?

— Une fièvre typhoïde... Vous savez... ça se gagne... Je ne vous conseille pas de rester longtemps.

— Vous y restez bien, vous ?

— Oh ! ma peau n'est pas chère...

Le châtelain de Trégastel pensa qu'elle se rendait justice, mais il ne le dit pas.

Il sourit seulement.

— Chacun tient à la sienne, déclara-t-il.

— Surtout quand on est riche.

— Riche ou pauvre, on ne meurt qu'une fois. Et revenant à sa question :

— Vous dites une fièvre typhoïde ?

— Des plus malignes.

— Ah!

— C'est la salle des condamnées, ici. Quand on y entre, on n'en sort que les pieds devant.

Trémel frissonna.

— Mais elle fera exception, ajouta-t-elle.

— Vous croyez ?

— Le chef affirme qu'elle est hors de danger... Elle a une de ces veines...

— Sauvée?

— Une rareté. C'est la première que je vois se tirer d'affaire en pareil cas.

— On va la laisser là ?

— Où voulez-vous qu'on la mette? Dans un salon?

Une malade appela d'une voix plaintive :

— A boire!

La fille de salle fit un geste de colère.

— Allez, dit doucement le Breton. Si cette pauvre femme souffre !

Gillette Besnou s'éloigna à regret.

Marie- Josèphe s'agitait sur son lit.

Trémel se pencha sur elle.

— Mon enfant, dit-il à demi-voix.

Elle ouvrit les yeux.

— Vous, fit-elle avec une expression de joie... Vous !

— Oui, moi qui viens savoir ce que vous devenez, vous dire que vous n'êtes pas délaissée, qu'on pense à vous!...

Elle secoua la tête d'un air de doute.

— Souffrez-vous? reprit-il.

— Pas maintenant. Toujours la tête lourde !

— Vous avez été bien malade; mais c'est fini. Gomment cela vous est-il venu?

Elle laissa errer ses yeux au plafond comme pour y chercher un souvenir qui la fuyait.

— Ah ! oui, je me rappelle : en recevant une lettre du recteur...

— De M. le Bihan?

— Justement.

— Il vous annonçait des malheurs !...

— La mort de ma petite sœur!... Alors j'ai perdu connaissance et je ne sais plus ce qui s'est passé.

— Vous aviez déjà des chagrins, peut-être?

— Des chagrins ! c'est possible, fit-elle avec une

sorte d'indifférence, mais je ne m'en souviens plus. Celui-là était plus grand que les autres !

Elle fondit en larmes tout à coup et murmura d'une voix étemte :

— Ma pauvre petite sœur ! Yvonne ! Mon ange ! Et au bout d'un instant :

— Après tout, reprit-elle avec une fièvre dans le regard, elle est bien heureuse, sans doute... Elle, du moins, n'endurera pas tant de misères.

Trémel lui prit la main.

— Ne parlez pas, dit-il, vous êtes bien faible encore.

— Oh ! oui, bien faible, mais je voudrais être sortie d'ici. Si vous saviez comme c'est horrible, ces cris, ces plaintes, ces gens qui meurent et qu'on emporte. Je vois tout dans mon sommeil, mais confusément...

— Où irez- vous, quand on vous renverra ?

— Je ne sais pas...

— Pourquoi n'êtes-vous pas retournée chez M. Rolland ?

— Il m'a renvoyée... il n'avait plus besoin de moi... C/était tout naturel... Pourquoi m'adresser à lui ? Il me connaît à peine et n'est pas forcé de s'occuperd'une fille comme moi... Je voyais bien que je le gênais...

Trémel éprouva un soulagement de cette explication si simple.

Pourquoi? Il eût été embarrassé de le dire. Mais évidemment son ami n'occupait qu'une place bien étroite dans la mémoire de la pauvre enfant.

Elle n'avait pour lui ni affection ni haine.

— Il ne vous reste pas d'argent? demanda doucement l'avocat.

— Non. Depuis que j'ai quitté la rue de Proîiy, j^âi eu bien du mal à me suffire.

Il se pencha plus près d'elle encore.

— Je dois partir pour Trégastel dans deux purs.

— Déjà?

— Vous n'êtes pas en état de quitter l'hôpital; il vous faudra quelques jours, quelques semaines peut-être de convalescence. Je veux que vous puissiez revenir au pays, si vous vous trouvez trop malheureuse à Paris. Voici cent cinquante francs dans cette petite bourse. Gardez-les en cas de nécessité. Si vous avez besoin de moi, écrivez deux lignes à Trégastel. Je vous aiderai. Ne vous découragez pas. Je donnerai de vos nouvelles à votre mère. Il faut s'entre-soutenir. Ne sommes-nous pas compatriotes? Vous n'avez pas d'amis à Paris?

— Aucun.

— Eh bien, pensez à moi...

— Ah ! vous êtes bon, vous ! murmura-t-elle.

— Comme les autres.

Il ajouta en souriant.

— Le monde est mêlé, ma pauvre enfant. Personne n'est tout à fait bon ni tout à fait méchant. Les meilleurs sont ceux chez qui les bonnes qualités remportent sur les mauvaises. La perfection n'existe pas.

Il demeura encore quelques minutes auprès d'elle^ lui parlant avec amitié, relevant son courage et la berçant de ses délicates consolations.

A la fin, elle s'endormit sous ses yeux d'un sommeil d'enfant heureux ; et quand il se décida à se retirer, il emportait avec lui la vision de Tangélique sourire aux dents blanches de cette tête pâle étendue sur la loile grossière d'un lit d'hôpital, au milieu des râles des moribonds et de Todeur empestée de ce foyer de pourriture et d'infection.

Au moment où il battait en retraite en jetant un dernier regard en arrière vers cette apparition suave, il se trouva nez à nez avec Gillette Briet et fit un pas en arrière.

— Ah! je vous effraie, dit-elle cyniquement. Ce n'est pas comme l'autre.

— Vous ne m'effrayez pas, répliqua-t-il. Pourquoi m'effrayeriez-vous? Rien ne m'effraie. J'ai été, moi aussi, étudiant en médecine, et j'en ai vu de toutes les couleurs. Seulement vous m'avez surpris. Je pensais à autre chose.

Il plaisantait en essayant de ménager Tamourpropre de cette larve hideuse.

— Tenez, dit-il en tirant un louis de son gousset, voilà un léger souvenir de mon passage dans votre domaine. Soignez bien cette petite.

Il s'en alla.

— Vieux singe, murmura- t-elle, si tu crois qu'on ne sait pas ce qui t'amène !

A ces misérables dont la pensée souille tout ce qu'elle touche, l'idée ne peut pas venir d'un sentiment désintéressé.

Elle se retourna vers le lit de Marie-Josèphe et ajouta entre ses dents :

- — Si tu la revois, ta payse, tu auras de la chance!

Le Breton descendait la rue du faubourg Saint- Honoré, et respirait enfin.

Le soleil était éclatant, un soleil des premiers jours de juillet, ardent à éblouir.

La chaleur fondait l'asphalte dans les coins sans air et montait en flèches invisibles des pavés chauffés à blanc.

L'avocat essayait de secouer l'odeur violente de phénol dont ses habits étaient imprégnés.

Il ouvrait son veston de drap bleu foncé pour lui donner de l'air et chasser cette pestilence attachée à lui.

Et il pensait à ses déserts de Ploumanach ou de Perros et aux émanations saines qui balaieraient si vite les typhus et les pourritures de Paris si on

pouvait le transporter comme par enchantement sur le granit des côtes bretonnes.

Il se grattait le menton en se demandant s'il ne lui serait pas possible d'y emporter seulement Marie- Josèphe, cette malheureuse dont la jeunesse triomphait pour l'instant d'un mal qui la reprendrait peut-être au milieu des microbes accumulés dans ces murailles putréfiées où les natures les plus réfractaires au mal finissent par s'empoisonner ellesmêmes.

Et puis, par un effort de sa robuste volonté, il se raisonna et se dit qu'il avait assez fait pour une fille qui, après tout, ne lui était de rien, suivant une expression populaire, et dont il finissait par s'occuper plus qu'il ne convenait.

Son devoir était accompli, si tant est qu'il en eût jamais eu à remplir vis-à-vis de cette enfant dont tout le mérite consistait à provenir du même terroir que lui.

Et pour en chasser tout à fait le souvenir, il se mit à songer à ses affaires.

Il devait partir pour Trégastel depuis quelques jours. S'il n'était déjà pas rendu à son manoir et à ses plaines rustiques, c'était grâce à cette Marie- Josèphe qu'il s'était mis en tête de retrouver.

A présent, rien ne l'empêchait de se mettre en route.

Au lieu de continuer son chemin vers la rue Cam-

218 YIGES DU JOUR

bon, il obliqua à gauche, remonta vers les hauteurs de la rue de Prony et sonna à la porte de l'atelier de Paul Rolland., L'artiste était sorti.

— Je crois bien que monsieur est chez madame, dit Simon, toujours à son poste.

— Ahl on appelle ici Madeleine Chambay madame maintenant, pensa l'avocat en descendant l'escalier. Il y a progrès.

Il pouvait faire d'une pierre deux coups et deux visites en une seule.

Il gagna la place Malesherbes et sonna de nouveau, mais cette fois à la porte du petit hôtel bâti jadis aux frais du marquis de Saint-Hérais.

— Madame est là, dit une soubrette d'une suprême élégance, mais d'une laideur suffisante pour servir de repoussoir à sa maîtresse.

— Visible?

— Toujours pour monsieur.

Et, avec un fin sourire, elle conclut en bégayant :

— Monsieur n'est-il pas le grand ami de monsieur ?

— Comme chez l'autre, pensa Trémel.

Et il entra derrière la femme de chambre, qui s'effaça en l'annonçant.

L'appartement où l'avocat fut introduit n'est pas un salon; c'est quelque chose de mieux; un réduit moelleux dans lequel la lumière du dehors se tamise à travers des dentelles doublées d'une soie transparente et légère comme une toile d'araignée.

La lumière y semblait d'azur comme le ciel et mystérieuse comme le demi-jour des temples.

La divinité trônait ou plutôt s'abandonnait aux fidèles sur un divan large et bas de couleurs suaves. Elle y reposait étendue comme une Orientale sur les coussins d'un harem.

L'artiste était étendu de son côté dans un large fauteuil et semblait dormir, alangui et rassasié d'énervantes jouissances.

Tout était là doux à l'œil et au toucher; pas d'angles auxquels on pût se froisser; pas de fausse note dans cette harmonie des couleurs ; un goût exquis avait présidé à l'arrangement de ce buen retiro où la maîtresse du lieu se plaisait.

Les tons de l'ensemble étaient destinés à relever son teint de blonde; des parfums de choix, excitants et cependant à peine perceptibles, restaient en suspension dans l'air.

Celui que le Breton apportait dans ses vêtements détonna dans ce concert de voluptés.

— Pouah ! fit en minaudant Madeleine Chambay au moment où il s'inclinait devant elle et lui baisait la main avec cette courtoisie qu'un galant homme n'abdique jamais auprès d'une femme. D'où sortez- vous, mon cher?

— Je viens de voir une malade à Thôpital.

— Ahî fi! c'est du dévouement, savez-vous!

— Un dévouement facile, répliqua-t-il en haussant les épaules.

— Et qu'est-ce qu'elle a, votre malade?

— Je ne vous le dirai pas, de peur de vous épouvanter.

— Son nom?

— Permettez-moi de le taire. D'ailleurs, il ne saurait vous intéresser.

Il rompit l'entrelien.

— Je viens vous faire mes adieux, dit-il. Je passais, je suis entré. Tout va bien puisque je vous rencontre tous les deux.

— Ainsi, tu pars ? demanda Paul Rolland.

— Demain, dès le matin. Viendras-tu cette année en Bretagne?

L'ancienne maîtresse du marquis de Saint-Hérais répondit vivement :

— Non. Je le garde.

— Vous restez à Paris?

— Pas du tout. Je l'emmène très loin, je ne sais où, aux Pyrénées, en Suisse, au Tyrol, au bout du monde. Je ne suis pas fixée encore.

Le Breton plongea ses yeux dans ceux de la belle blonde.

— C'est-à-dire que vous l'accaparez ?

— Et quand cela serait? fit-elle hardiment.

— Et la muse des couleurs à qui vous le disputez, et l'art, le grand art, que deviendront-ils? ajouta Trémel sans conviction.

Toutes ses croyances étaient ébranlées. Plus il vivait, plus il examinait le monde et l'étudiait, plus il devenait sceptique,

— Oh ! l'art, s'écria-t-elle très railleuse ; oh ! la muse, si vous saviez, mon cher, le cas que j'en fais, et comme je m'en moque, vous en seriez surpris !

— Pas du tout, riposta le Breton.

— Voyez-vous, mon ami, reprit Madeleine, je range les mortels en deux catégories : les heureux du jour et les autres. Pour être heureux, la condition essentielle, c'est d'être riche ; j'entend qu'ils faut posséder le nécessaire selon ses goûts, aisance pour les uns, opulence pour les ambitieux. Or, je suis riche, puisque j'ai ce qu'il me faut. De plus, je

222 VICF.S DU JOUR

veux être heureuse. J'aime Paul tel qu'il est; je l'aimerais sans talent autant qu'avec ce que j'appellerai sa gloire, mieux peut-être, parce que, obscur, je l'aurais plus entièrement à moi seule et sans discussion. Je ne cache pas mes désirs et moins à vous qu'à d'autres, parce que vous êtes son ami.

Elle ajouta avec une malicieuse finesse :

— Ce qui ne m'empêche pas de vous redouter, car je vous estime la raison même, et je n'ignore pas, croyez-le, toutes les objections qu'on peut faire à un amour comme le mien. J'espère qu'il sera assez fort pour en triompher; et si cela est, vous pouvez penser que je payerais cette victoire de la moitié du temps qui me reste à vivre. Mon amour, c'est tout pour moi! Je l'ai, je le garde, ou du moins je le défends. M'en voulez-vous?

Elle prononça ces derniers mots, les yeux au plafond, avec une mélancolie rêveuse et une intonation qu'une grande comédienne eût seule trouvées.

Son sein battait; son peignoir entr'ouvert laissait admirer les lignes de son cou et sa poitrine éblouissante dans la pénombre du boudoir.

Les pieds, cambrés comme ceux d'une A.ndalouse de race, sortaient à demi de ses pantoufles et découvraient les attaches d'une jambe moulée en perfection.

Tout en elle était séduisant et charmant, tout,

jusqu'au son de la voix, qui éveillait les désirs et allait au fond du cœur en faire vibrer les cordes sensibles.

Paul Rolland se taisait, magnétisé par cette grâce infinie et surtout par les gestes qui le désignaien comme la seule idole follement adorée à laquelle cette divine pécheresse voulût consacrer les restes d'une vie sacrifiée au plaisir et les trésors d'une expérience chèrement acquise.

Trémel réfléchissait, impressionné malgré lui par cette enchanteresse.

— J'estime l'amour le premier des biens quand l'argent nous faitUbres, reprit Madeleine. L'homme ou la femme qui trouvent la moitié de leur âme, celle dont la seule pensée nous fait vibrer comme des harpes, et ne s'y attachent pas sont des fous ou des imbéciles. On ne la rencontre qu'une fois. Moi j'embrasserais la mienne au fond d'un bourbier, en l'y découvrant. SU j'ai tort, dites-le-moi.

Avait-elle raison?

L'avocat, en tout autre temps, aurait entamé làdessus une interminable discussion, développé avec feu les plus sohdes arguments, ou du moins les plus variés. Il se serait armé de tous les lieux communs sur les convenances sociales et le respect des préjugés mondains.

Il se tut, comme son ami Paul Rolland.

11 était troublé lui-même par cette odeur d'hôpital

2i>4 VICES DU JOUR

qu'il entraînait avec lui, comme l'artiste par l'impalpable parfum de la temme adorée.

En un mot, il éprouvait le besoin de changer d'air — pour s'arracher à l'idée qui le poursuivait.

On voulut le retenir à dîner.

Il s'excusa et prit congé du peintre et de Madeleine Chambay sans se sentir aussi vigoureusement irrité qu'il l'aurait voulu de la faiblesse de son ami aux pieds de la gracieuse pécheresse.

C'était surtout contre lui-même qu'il se sentait saisi d'une véritable mauvaise humeur.

D'où lui venait depuis quelques jours ce trouble dans l'esprit? Lui qui jusque-là s'était arrangé une vie si paisible, si réglée, il se sentait tout désorienté.

Il se secoua dans la rue comme un chien qui veut se débarrasser de la pluie qui l'inonde, et s'efforça de trouver une diversion aux pensées dont il était assailli.

Après tout, que lui manquait-il pour être heureux?

Il était riche au delà de ses désirs; il ne devait rien à personne; sa fortune, solidement assise, en bonnes valeurs, était à l'abri des guerres et des éventualités; il ne se connaissait que des amis; sa réputation était intacte.

A qui bon se créer des soucis !

Il rentra chez lui, dans cet entresol de garçon si parfaitement aménagé, si confortable, où il avait ses aises, un excellent domestique qu'il laissait à

Paris et qui soignait son intérieur avec une sollicitude sans pareille, un Breton aussi qui avait été au service de son père et qui mourrait au sien, le type des anciens serviteurs qu'on estimait de la famille et qu'on traitait en conséquence.

Il se nommait François et ne regrettait qu'un point :

L'obligation de rester à Paris toute sa vie.

François adorait sa Bretagne, mais il se sacrifiait.

Il avait tellement Thabitude de vivre avec son maître qu'au moindre pli de son visage il devinait ses impressions.

Dès qu'il l'aperçut au retour de sa visite chez Madeleine Ctiambay, il comprit qu'une contrariété lui pesait sur Tesprit.

— Fais les malles, ordonna l'avocat.

— Monsieur part?

— Demain matin.

— Monsieur restera longtemps?

— Sans doute.

— Monsieur n'a pas l'air de bonne humeur. Le maître fut fâché de cette réflexion. Comment, jusqu'à son valet qui s'apercevait de ce

trouble, de ce malaise inexplicable, mais qu'il ne pouvait nier !

— Et pourquoi ne serais-jepas de bonne humeur, maître François? dit-il en se rebiffant.

— C'est ce que je pense! Pourquoi monsieur ne

serait-il pas de bonne humeur? Monsieur va revoir le pays! Monsieur passera deux ou trois mois au bord de la mer, de notre mer qui vaut bien les autres. Monsieur va pêcher, chasser et tuer le temps agréablement ! Je voudrais bien en taire autant.

^— Et qui est-ce qui garderait tout ce qu'il y a ici, la bibliothèque, les meubles, les valeurs, la maison enfin?

— On pourrait s'arranger!... Monsieur devrait m'accorder un congé!..

— On verra ! on verra !

Trémel faisait sa toilette avec soin, habit, cravate blanche.

— Monsieur dîne en ville ? demanda François.

— Au cercle.

— Avec M. Rolland?

— Non, M. Rolland dîne chez sa maîtresse.

— Une bien belle personne !

— Et dont il est tou ! Elle l'amènera à quelque sottise, j'en jurerais.

— Quelle sottise ?

— Mais celle de l'épouser, par exemple.

— Bédame! s'il l'aime, fit le valet de chambre; vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, vous, monsieur, parce que vous avez toujours été froid et raisonneur, je veux dire raisonnable; mais l'amour, c'est ce qu'il y a de plus fort... Et quand

on est pincé... Il est pincé, M. Rolland, au vif.-

— Je le crois! Et je le regrette pour lui.

— On a dit beaucoup de choses de iW^^Chambay?

— Justement.

L'avocat nouait sa cravate. François lui passa son habit en disant :

— Eh bien! rien n'y fera. Si M. Rolland aime véritablement M^^ Ghambay, elle serait la dernière des dernières qu'il la prendrait tout de même. Une femme, voyez-vous, monsieur, ferait commettre plus que des folies...

— Quoi donc, François ?

— Des crimes, monsieur! Des crimes ! Ça se voit tous les jours...

— Dans les romans dont vous faites votre indigeste pâture, monsieur François !

François sourit avec compassion.

— J'en demande pardon à monsieur, mais il se trompe. Je ne m'emballe pas, moi. Je lis avec soin, avec scrupule, j'ose le dire, les journaux de monsieur et les miens... C'est dans les faits divers que j'en vois des crimes, et de toutes les sortes ! El c'est l'amour...

François ne continua pas l'exposé de son intéressante théorie.

Il s'arrêta, bouche bée.

Le maître avait disparu, mis en fuite par son éloquence.

Le vieux serviteur entendit la porte qui se fermait sur le palier.

— N'empêche que c'est moi qui ai raison, dit-il tranquillement en se parlant à lui-même. Monsieur a quelque chose.

Il fit un geste pareil à celui de Tho^Time qui vien t de retrouver un objet perdu.

— Ah ! j'y suis, pensa-t-il. C'est cette petite, sans doute, Marie-Josèphe Lebrec dont il s'informe si souvent: Oh! ces Lebrec! Jolie race! J'ai connu la mère il y a trente ans...

Il compta sur ses doigts :

— Oui, trente ans... G était la plus belle fille de Lannion à Morlaix. Ah! si elle avait voulu! Mais elle m'a refusé ! Et je suis venu à Paris chez le père de monsieur pour me sauver. J'aurais commis un crime, si j'étais resté dans le pays... j'aurais assassiné Lebrec, un brave homme... Jetais fou!... Heureusement, je suis guéri... Monsieur ne peut pas penser à cette petite Mar-Josèphe. Pourtant, il a quelque chose !

François leva les bras au plafond et s'en alla préparer les malles de son maitre avec le soin méticuleux qu'il apportait à son service.

Et le lendemain, le châtelain de Trégastel, heureux de laisser en arrière ses préoccupations et de secouer la poussière de ses sandales, put se met- Ire en route pour aller passer l'été dans son ma-

noir, avec la satisfaction du devoir accompli.

Il avait recommandé en partant à son fidèle François de s'informer discrètement de la santé de Marie-Josèptie et de lui envoyer des nouvelles.

Les jours se succédèrent. Marie-Josèphe entra en convalescence. La jeunesse a des forces en réserve pour réparer ses blessures. Elle renaissait à la sauté avec la rapidité des plantes qui croissent ua jour d'orage dans une atmosphère chargée d'électricité.

Elle avait hâte de quitter cette salle d'hospice dontlavueseule lui faisait courir des frissons d'épouvante sous la peau.

Cependant, déjà la question fatale se posait pour elle.

L'heure venue où les médecins la jugeraient assez forte pour céder la place aux misérables qui se pressent aux portes de ces asiles de la souffrance, où irait-elle?

Elle allait donc recommencer ses courses à la recherche d'une place, ses démarches à ces odieuses officines qui tiennent lieu dans Paris de marchés de chair humaine des cités orientales, s'offrir pour un minime salaire et enfermer ses dix-neuf ans dans les soupentes infectes et au fond de ces obscurs laboratoires, cachots où des milliers de prisonnières sont aussi à Fétroit que le célèbre cardinal La Balue dans la cage de fer forgée par la royale colère de Louis XI !

Et puis on arrivait au milieu d'août.

Paris est vide à celte époque d'écrasantes chaleurs, et les quémandeurs de places sont accueillis invariablement par les clichés à Taide desquels on les éconduit en tout temps :

— Nous n'avons besoin de personne. Revenez plus tard. Vous savez, c'est la morte-saison.

Gillette Briet, l'odieuse fille de salle, veillait sur sa prisonnière. Elle gueUait le moment psychologique en redoublant d'attention et de petits soins.

Maintenant la jeune fille se levait des heures entières et travaillait au pied de son lit, sur la chaise de paille accordée aux malades, à cet ouvrage interminable des filles de la Bretagne : le tricot.

Gillette alors lui tenait compagnie.

Elle s'installait auprès du lit et les lamentations allaient leur train.

Si c'était une vie de se mettre au service de bourgeois avares et de végéter dans des trous, enfermée des heures, des jours et des mois !

Il lui faudrait des trente ans de peine pour amasser de quoi ne pas périr de faim dans son village à la fin de ses jours.

Par bonheur, à son métier de servante, on ne va pas loin et on n'a guère besoin de s'inquiéter de l'avenir.

Les plus fortes, à moins de tomber dans des maisons riches où on ne regarde pas à la dépense, sont flambées de bonne heure.

Gillette se rendait justice.

Ah ! si elle avait été tournée comme Marie- Josèphe, elle n'aurait pas pris ce chemin-là. Dame non! Mais avec son horrible figure, pas moyen de sortir d'embarras sans trimer. Et puis elle avait eu des malheurs. Une fichue rencontre qui l'avait jetée â l'hôpital, d'où elle n'était plus sortie. On n'est pas de bois, n'est-ce-pas? Le cocher de fiacre qui la courtisait était un bel homme et de bonnes manières, mais trompeur comme personne. Bref, pas de chance; mais ce qui lui était arrivé peut arriver à tout le monde. Les plus fins y sont pris. Et malgré tout, elle l'aimait, cet oiseau-là, et ne savait pas même ce qu'il était devenu.

Elle entrait dans des confidences minutieuses, sans s'excuser, avec un cynisme effroyable d'expressions.

— Je veux que vous sachiez tout, ma petite, disait-elle à Marie-Josèphe épouvantée. Vous êtes naïve et ne connaissez rien de rien. C'est ce qui fait qu'on est attrapé au moment où on y pense le moins. La misère, c'est comme un trou muré. Quand on est au fond, le diable ne nous en tirerait pas. Le mieux est de prendre son parti en brave et de faire le saut une bonne fois. Si on réussit, tant mieux;

sinon, il n'en est ni plus ni moins, et la fin ne change pas, c'est toujours l'hôpital, et au bout la table de dissection, les carabins et la fosse commune.

Et quand elle voyait sa convalescente, blême de peur, elle lui adressait avec un intérêt marqué cette petite question :

— Qu'est-ce que vous allez faire ?

Marie-Josèphe haussait les épaules et ouvrait de

grands yeux rêveurs.

— Je ne sais pas.

— Je le sais bien, moi. Retourner au pays peutêtre.

La Bretonne soupirait.

Certes, elle l'aurait voulu ! Revoir sa grève avec le flot qui s'y précipite, les pêcheurs relever leurs filets et les pêcheuses s'en aller, jambes nues, la jupe sur la tête, chercher des coquillages et des crevettes ou des moules sur les roches et dans les mares ; respirer l'air natal chargé de senteurs de varechs; se baigner dans la vague avec laquelle elle jouait comme une fée des eaux; prier, car il lui venait des idées de piété parfois, sur la tombe fraîche de sa petite sœur qu'elle n'avait pas embrassée; voilà ce qui lui faisait battre le cœur.

Mais elle ne pouvait pas.

Ce des Breux serait trop près d'elle ; depuis la scène du four il lui faisait horreur.

234 VICES DU JOLR

Et, de plus, il y avait l'agonie de sa sœur, de la dernière, de Perrine, à laquelle elle ne voulait pas assister.

Elle avait reçu depuis peu une lettre de sa mère, une lettre chargée de timbres et dont l'adresse était à peine lisible, tant elle avait couru les bureaux ; mais la poste, dont on médit souvent à tort, a des ruses extrêmes.

Cette lettre avait fini par la trouver à l'hôpital, et la malheureuse enfant avait vu que sa sœur, la cadette, celle qui était si fraîche, si jolie, si tentante pour un libertin las de tout, était atteinte d'un mal qui ne pardonnait pas.

Le médecin ne cachait pas à la mère qu'elle était perdue, phtisique au dernier degré.

Elle pouvait se traîner encore quelque temps, mais il n'y avait rien à en espérer.

Quand les filles des riches sont en cet état, on les envoie à Hyères ou à Cannes, ou quelque part aux bords de la Méditerranée, pour qu'elles puissent au moins expirer au soleil et prolonger une existence condamnée ; mais en vendant tout ce qu'Anne- Yvonne possédait, on n'aurait seulement pas eu de quoi payer le chemin de fer, et il fallait se résigner.

Perrine devait avoir attrapé un coup d'air malfaisant; la contrariété aussi pouvait entrer pour quelque chose dans sa maladie.

A Saint-Eftlam, c'était toujours le même train, des orgies de jour et de nuit qui n'en finissaient plus.

Le mal empirait, mais qu'y faire ?

Pour le surplus, Anne-Yvonne disait à sa fille qu'elle était navrée, que le pays ressemblait à un cimetière, que les maisons se vidaient, mais que pourtant le fléau diminuait et qu'on en serait bientôt débarrassé, à ce que le recteur lui avait affirmé la veille.

Les aff'aires, bien entendu, n'allaient pas, et c'était la désolation partout.

Il n'y avait que Saint-Efflam où la fête n'arrêtait point. C'était comme une folie qui soufflait de ce côté-là, mais personne n'en disait rien, et on était encore bien heureux de l'avoir dans le pays, car Perrine, toute faible qu'elle était, et Jean Pordic étaient occupés à porter du pain et des vivres aux pauvres qui en manquaient, et le maître avait vidé sa cave pour procurer du vin aux malades.

La charité rachète bien des fautes.

Des pareilles nouvelles n'étaient pas faites pour relever le courage de la convalescente.

Il ne fallait donc pas songer à retourner dans ce village dont la pensée lui remuait toujours quelque fibre du cœur.

Et que devenir ?

Sans comprendre les conseils de Gillette, qui n'osait aborder carrément son sujet, de peur d'ef-

faroucher la pauvre fille, elle se doutait que le chemin indiqué par cette Bretonne perfide n'était ni droit ni sûr et n'avait aucune ressemblance avec celui que le recteur appelait le sentier de la vertu ; mais elle la laissait dire et, dans sa droiture, ne récoutait que distraitement.

Parfois Gillette lui montrait des filles qui conservaient, sous les habits de Ph'ospice, cette tenue à demi élégante qui atteste des habitudes d'oisiveté, leurs mams blanches, les cheveux tordus d'une certaine façon, cette pâleur mate produite par le défaut d'air et qui est comme un vestige du fard disparu.

Elles riaient, insouciantes dans leur désastre, livrées au hasard, à la débandade de tout, les unes espérant un retour de santé, les autres prêtes à la mort comme à une fin quelconque, narguant l'inconnu de l'avenir qui ne pouvait être pire que le présent ou le passé, à peu près comme le cheval de fiacre éreinté et fourbu, tombé sur le pavé, les jambes rompues, attend sans se plaindre le coup de masse, sa délivrance.

— Elles ont vécu en riant, disait Gillette; elles meurent de même.

Elle employait des termes plus énergiques.

Elle ne disait pas rire, mais rigoler; pas mourir, mais crever.

C'est le naturalisme, génie facile dont Fessence

se résume dans le dictionnaire de la langue verte, le plus naturaliste des volumes.

Et chaque jour, à mesure que Marie-Josèphe se rétablissait dans celte atmosphère putride, fleur dans un cimetière, la fille de salle se rongeait les poings de jalousie en admirant sous la toile de la chemise les seins blancs, fermes et purs comme ceux d'une vierge, de l'ancienne maîtresse de Maurice des Breux, sa taille fine et souple comme un roseau, les hanches fortes et la ligne étonnante du cou, la merveille de ce corps sans défaut, dont le souvenir faisait monter à la tête du châtelain de Saint-Efflam des bouffées de désir, de colère, de regrets et de folie.

— Ah! si j'étais faite comme vous! répétait-elle vingt fois par jour.

Enfin il fallut quitter Beaujon.

Le médecin en chef donna la volée à sa captive avec un sourire.

— Vous êtes solide comme un pont, dit-il, et vous vivrez cent ans; allez et prospérez.

Gillette guettait l'occasion. Elle glissa à Marie- Josèphe une adresse.

— Si vous êtes dans l'embarras, voyez de ma part chez cette dame; vous serez contente, ma petite, vous verrez.

C'était le vingt août.

La Bretonne se retrouva sur le pavé de la rue du

Fauboiirg-Saint-Honoré, avec sa jupe infectée de phénol, une chemise blanche et un fichu de laine.

Elle n'avait même pas de bonnet et descendait le trottoir, les cheveux au vent.

Certes, aucun des passants qui la croisaient ne pouvait se douter qu'il avait devant lui l'original du célèbre tableau de la baigneuse de Rolland, acheté soixante mille francs par un marchand américain qui se flattait de le revendre le double à un amateur de Chicago.

Lorsqu'elle se présenta chez le sellier, elle lut reçue par la femme, qui s'écria dès qu'elle la vit sur le seuil de la maison :

— Ah ! mon Dieu! qu'est-ce que vous nous apportez là ! Voulez-vous bien vous en aller! Quelle odeur d'hôpital ! Une pourriture !

Elle se hâta de se débarrasser de sa présence en lui versant scrupuleusement ses douze francs cinquante centimes et en lui remettant son paquet, moisi dans la cave où on l'avait déposé.

La place était prise.

Marie-Josèphe ne la regretta pas.

Elle possédait à ce moment, en y comprenant Targent de M. Trémel, prudemment soustrait aux cupidités de la fille de salle, cent soixante-douze francs et la carte que Gillette lui avait remise et dont elle se défiait à ce point qu'elle ne la regardait même pas.

Pendant huit jours, elle erra de bureau en bureau, rebutée partout.

Les hôpitaux jouissent d'une médiocre réputation et on a des préjugés contre leurs pensionnaires.

Dès que Marie-Josèphe, pour expliquer la lacune des certificats nécessaires, exhibait son bulletin de sortie de Beaujon, les pourparlers étaient terminés et on employait les échappatoires ordinaires :

— Revenez plus tard. Vous aurez une réponse.

A bout de patience, décidée à une dernière tentative, un soir qu'elle était rentrée tristement, vers cinq heures, à la mansarde de l'hôtel où elle logeait, rue Saint-Lazare, elle songea à la carte de Gillette p osée sur la cheminée, et machinalement elle y jeta les yeux et lut :

Madame Sidonie

Rue de la Victoire.

Elle poussa un soupir, brossa ses pauvres habits et sortit.

La maison de cette dame Sidonie ne diffère de ses voisines par aucun détail essentiel, mais elle n'a point une honnête physionomie.

Du premier coup d'œil, on remarque dans ses fenêtres, dans l'attitude des persiennes closes, dans Tagencement du peu de rideaux qu'on y aperçoit, quelque chose de louche et qui donne à penser.

Il n'y a point de judas dans la porte vitrée qui ferme le vestibule, en retrait à six pieds du trottoir, et le passant s'en étonne à bon droit.

Le numéro ressemble aux autres, et sans savoir pourquoi, on le voudrait indiqué en majuscules.

C'est une impression que tout le monde ressent.

On en éprouve du même genre à l'aspect de certaines figures qu'on rencontre sur les boulevards ou sur un chemin de traverse en se disant : Voilà un particulier qui ne me revient pas.

Nous pouvons dire, sans diffamer personne, que la maison ne trompe pas son monde, et Sidonie, une

capitaliste connue qui en est la propriétaire et Texploite, lui a donné avec intention la physionomie qu'elle a.

Mais ce sont des nuances délicates qui devaient échapper à Tignorante naïveté d'une Bretonne native d'un bourg perdu comme Saint-Michel-en-Grève et dont l'éducation parisienne était fort incomplète.

Lorsque, sur les six heures du soir, Marie- Josèphe vint se présenter, la carte de la patronne à la main, elle fut accueillie par une bonne d'une quarantaine d'années, de tournure assez austère, qui la toisa d'un coup d'œil rapide et lui demanda d'un ton mielleux ce qu'elle voulait :

— Que désirez- vous, mon enfant?

On n'est pas plus maternel.

Cette bonne, qu'on pouvait aussi bien prendre pour une gouvernante de célibataire que pour une camériste de bonne maison, était vêtue d'une robe noire ajustée à sa taille plate, d'un tablier blanc d'une irréprochable pureté et d'un bonnet de linge à brides flottantes sur des épaules un peu maigres.

La figure était celle d'un prélat sans embonpoint, débonnaire et de mœurs faciles, nous voulons dire simples et indulgentes.

Marie-Josèphe, encouragée par la grâce de cette femme en vedette sous le porche, répondit sans embarras qu'elle voulait parler à la patronne,

^ii VICES DU JOUR

L'aspect convenable de la maison dissipait les défiances que lui inspirait la recommandation de i'honorable Gillette Briet.

Le vestibule était éclairé seulement parles vitraux obscurs de la porte d'entrée; il y régnait un silence de bon augure. Cette demeure était évidemment habitée par des gens paisibles. Un épais tapis garnissait l'escalier large et commode qui monte aux étages supérieurs. Auprès de la rampe, une statue blanche soutenait un lampadaire qui n'était pas encore allumé. Cette statue était nue, mais on en voit en plein jardin des Tuileries et sur les places pubhques qui ne sont pas mieux habillées, et dans le demi-jour religieux pareil à celui des basses nefs d'une cathédrale, cette nudité artistique ne pouvait choquer personne.

La bonne du vestibule était sans doute consignée à son poste, car au lieu de piloter la postulante, die appela de sa voix douce comme celle d'un chantre de la chapelle Sixtine :

— Mademoiselle Justine!

Une autre voix, mais plus nette et plus vive, répondit aussitôt de l'étage supérieur :

— Voilà.

En effet, immédiatement, Marie-Josèphe entendit un frou-frou d'étoffes sur le tapis de l'escalier, et une jeune femme, dans un déshabillé qui lui parut élégant, dégringola jusqu'au rez-de-chaussée en

fredonnant un air qui courait alors les beuglants et ne manque pas d'originalité.

Sur un signe de la bonne aux brides ballantes, qui lui montrait la nouvelle venue, elle s'arrêta brusquement.

L'art n'y perdit rien. La méthode de l'artiste ne lui aurait valu aucune récompense au concours de chant du Conservatoire.

— Qu'est-ce que c'est ? dit-elle.

Marie-Josèphe la considéra, de son côté, pendant

que la chanteuse l'étudiait du sien.

Les deux examens furent favorables, sans doute à cause de la pénombre adroitement ménagée dans le vestibule.

Le teint de Justine parut admirable à la Bretonne^ et malgré sa toilette excentrique qui consistait uniquement en un peignoir rose tendre qu'elle ramenait avec pudeur sur sa poitrine, elle la prit pour une jeune tille du meilleur monde et probablement pour la demoiselle de cette maison silencieuse.

— Conduisez cette petite chez madame! ordonna la bonne d'un ton caressant qu'on pouvait aussi bien prendre pour une prière.

Justine semblait bonne personne.

Elle dit simplement à Marie-Josèphe :

— Venez !

Le salon de la patronne était au premier.

A mesure que la Bretonne s'élevait dans l'escalier, il lui sembla qu'elle s'enfonçait dans un nuage d'odeurs qui lui troublaient le cerveau en lui affadissant le cœur.

Ce n'est pas au bord de ses grèves ni sur les falaises de Ploumanach qu'on en respire de semblables.

Justine ouvrit une porte donnant sur le premier palier et dit :

— Voilà.

Et sans attendre un mot, elle poussa, mais très doucement, Marie -Josèphe dans l'appartement, referma la porte et s'en alla.

La Bretonne avait à peine eu le temps d'entrevoir sur le carré deux ou trois salons dont les portes étaient ouvertes à deux battants et où régnaient ces mystérieuses ténèbres d'église qui l'avaient frappée dans le vestibule.

On nourrissait un goût prononcé pour les vitraux dans la maison.

Au reste, ces salons étaient complètement déserts.

Dans celui où elle venait d'être introduite, on y voyait un peu mieux.

Des rideaux de guipure très épaisse couvraient les fenêtres, et par dessus d'autres tentures de lourdes étoffes relevées à demi éteignaient la lumière trop vive du dehors.

Le salon était yide.

De lames divans très bas le garnissaient à droite et à gauche. Au fond, un petit bureau était ouvert auprès d'un vaste fauteuil. Une Diane chasseresse, nue, ornait la cheminée, et deux tableaux criards dont l'un devait représenter Samson et Dalila et l'autre Hercule aux pieds d'Omphale, couvraient les panneaux au-dessus des divans.

C'était tout l'ameublement que complétaient de très moelleux tapis et des peaux d'ours énormes, propres aux ébats amoureux.

Point de bibelots, point de livres dans cet étrange bureau.

Marie- Josèphe eut la curiosité de jeter un timide coup d'œil dans un réduit ouvert derrière le petit secrétaire, en attendant la patronne.

Des peignoirs et des chemises de soie de diverses couleurs pendaient aux murs et une toilette immense occupait le fond de ce cabinet.

Pour une paysanne des Côtes-du-Nord, le cas n'avait rien d'extraordinaire.

Une porte masquée dans le lambris s'ouvrit et une damed'un âge mûr, mais assez bien conservée, entra.

Une grande bonté inscrite sur sa figure à double menton, molle et grasse, avec des anglaises pendant aux deux côtés, prévenait d'abord en sa faveur.

Elle était vêtue de noir, d'une robe de soie serrée à éclater sur sa taille trop forte, et certainement elle sortait de table, car en se plongeant dans son fau-

2'45 VICi:S DU JOUR

teuil, elle ruminait, d'un machinal mouvement des mâchoires, quelque plat de son goût.

C'était Sidonie.

Le teint allumé indiquait une tendance aux plaisirs de la table, mais l'ensemble était très rassurant, avec une visible respectabilité.

Cela ne se niait pas. Il y avait dans son attitude une indulgence, une bonté plus maternelles encore que le ton de la bonne aux brides ballantes.

— Approchez, petite, dit-elle en tenant à la main un binocle d'écaillé suspendu à son cou par une chaîne d'or.

Elle poussa la complaisance jusqu'à se lever pour prendre derrière les rideaux de la fenêtre une chaise dorée qu'elle offrit à Marie-Josèphe, après avoir eu soin de la placer en pleine lumière,

— Vous étiez malade, il y a quelque temps ? reprit elle.

— Vous le savez ! s'écria la Bre|,onne surprise.

— Quoi d'étonnant? J'ai reçu un mot de recommandation qui vous concerne.

— De Gillette Briet?

— Justement. Une bien brave fille !

Et en pesant ses mots, tandis qu'elle braquait son binocle sur la figure de la Bretonne:

— Elle a dû vous informer... vous prévenir.-

— De quoi, madame ?

— De ce que vous auriez à faire...

UN LYS AU RUISSr.AU 247

— Mais... balbutia la jeune fille.

— Non ? Ah ! je croyais...

Elle ouvrit le secrétaire et en tira un bout de papier qu'elle relut avec attention :

(( Madame Sidonie,

« J'essaye de vous envoyer une de mes payses en convalescence ici d'une fièvre. Je ne sais si je réussirai. Elle ne veut pas comprendre. C'est dommage- Jamais vous ne trouverez mieux. C'est jeune, dixneuf ans, solide comme du roc et faite au moule. Elle se nomme Marie -Josèplie Lebrec. Elle est découragée, et je pense que vous la persuaderez. J'en aurais dit davantage, mais c'est une fille à ne pas brusquer. Pensez à ma petite commission. C'est cent cinquante francs, vous savez. Pour cette fois> ce ne serait pas cher si l'affaire aboutit.

« Gillette Briet. »

La patronne pinça les lèvres.

— J'avais mal lu, dit-elle. On me vante seulement vos qualités. Vous avez?...

— Dix-neuf ans, madame.

— Votre santé ?

— Très bonne. Jamais je n'avais été malade.

— D'où vous est venue cette fièvre ?

— On ne sait pas. D'un chagrin...

— D'amour?

— Non, madame. J'ai perdu une sœur que j'aimais bien.

— Vous êtes bonne.. T à tout faire?

— Oui, madame.

— Et vous voulez continuer ?

— Si je peux. Il faut que je gagne ma vie.

— Vous n'êtes pas riche ?

— Je n'ai rien.

— Pas d'économies?...

Instinctivement Marie-Josèphe sentit qu'il était prudent de taire ce qu'elle possédait.

— Aucune, dit-elle.

Le mensonge répugnait à sa franche nature, mais après tout c'était vrai.

L';argent de Trémel n'était qu'un prêt à conserver.

— Et du linge?

— J'ai le nécessaire.

— Oh ! fit Sidonie d'un air de doute, il faudrait voir.

Et aussitôt elle ajouta :

— On est très élégant ici. J'y tiens beaucoup. Même les bonnes ont un uniforme; mais je vous l'avancerai. Vous savez écrire?

— Oui, madame.

— C'est bien rare, en Bretagne... Vous me signerez un bon de reconnaissance pour la règle. Mais il faut se nipper... A Paris, c'est indispensable. Que gagniez-vous jusque-là?

— Quand je suis arrivée; trente francs par mois...

— Et ensuite?

— Trente-cinq.

— Je vous en donnerai soixante.

— Oh ! madame.

— C'est mon prix. Vous ne serez pas écrasée de besogne... Je veux que tout le monde soit heureux autour de moi... Dans les premiers jours, il y aura peut-être quelques sujets d'étonnement pour vous, mais vous vous y ferez... C'est un véritable pensionnat, et j'exige énormément de tenue... Voyons, est-ce dit?

— Je ne sais si je pourrai...

La directrtee dudit pensionnat la lorgna avec intérêt :

— Si, fit-elle, rapportez-vous-en à moi. Vous pourrez, et très bien... très bien... mon enfant. Je m'y connais...

— Mais, demanda timidement Marie-Josèphe, qu'^n^ai-je à faire?

Le coup était direct.

La matrone se mordit les lèvres, sembla ruminer sa réponse comme elle ruminait à son arrivée les reliefs de son dîner et répondit avec un sourire bienveillant :

— Mais ce que vous faisiez ailleurs, mon enfant ; au surplus, il faut d'abord vous habituer à la maison... On va vous donner une chambre près de la

mienne... je vous patronnerai... et c'est facile... vous verrez.

La Bretonne hésitait.

Cette maîtresse si accorte, si peu exigeante, si généreuse, lui paraissait... suspecte? nonl...mais extraordinaire.

Elle avait vu autrefois, il y avait longtemps, cliez le recteur de Saint-Michel, une dame qui lui rappelait ces manières onctueuses. C'était une supérieure de couvent, la sœur du curé. Seulement, les gestes de Sidonie étaient plus arrondis, plus moelleux, plus engageants. Ses mains grasses, chargées de bagues très brillantes, bénissaient sans effort, par habitude.

Et toujours cette odeur de patchouli et d'essences mêlées, suspendue dans l'air chaud de la maison, lui donnait des nausées et le vertige.

— Vous êtes fatiguée? demanda la patronne.

— Un peu... c'est vrai.

— Souffrante, peut-être?

— Non.

— Vous n'êtes pas complètement remise... Cela se voit, reprit la grosse dame. Il est heureux que vous sovez venue à moi. On vous soignera.

Et mettant fin à l'entretien qui avait assez duré :

— Ainsi, c'est entendu... Soixante francs par mois pour commencer.

La jeune fille restait indécise-

Sidonie posa le doigt sur un bouton de sonnette électrique.

Une grande femme taillée en carabinier, moustachue, solidement campée, son tablier marqueté de taclies, retroussé sur la ceinture, arriva au bout d'une minute.

Ce devait être la cuisinière.

— Prenez soin de cette petite, ordonna la maîtresse. Donnez-lui à dîner. Demain, vous irez avec elle, sur les neuf heures, chercher ses effets et payer l'hôtel. On fera un compte. Ce soir, gardez-la et préparez-lui la chambre bleue, vous savez, entre la mienne et la vôtre.

L'ordre fut accompagné d'un clignement d'yeux particulier qui en disait long.

Le carabinier femelle inclina la tête.

Le geste fut à peu près insaisissable, mais les deux femmes se comprirent,

La Bretonne augurait mal de cette réception. Mais elle n'eut ni le temps ni le moyen de se retirer.

Elle se sentit poussée du côté de la porte et emballée pour ainsi dire dans un escalier de service qui descend au rez-de-chaussée, sous la garde de la commère, à peu près comme un peloton de fantassins sous l'œil dun caporaL

Elle était de la maison.

La chambre bleue était certainement mieux que toutes celles où Marie-Josèphe avait jusque-là abrité son sommeil.

Aucune autre, à part la petite chambre qu*elle occupait chez Paul Rolland, à la rue de Prony, ne pouvait rivaliser avec celle qu'elle devait à la complaisance de Sidonie.

Le carabinier, son service fait dans la cuisine, située sur la cour, au rez-de-chaussée de Tétonnant immeuble, et d'où les plats montent dans un réfectoire établi au cinquième à l'aide d'un truc ingénieux, emmena sa pupille dans une sorte d'entresol, au-dessus d'une aile bornée par un immense mur aveugle, et l'enferma en lui souhaitant le bonsoir d'une voix d'homme, très amicale.

— N'ayez pas peur ; vous serez bien, lui dit-elle.

Marie-Josèphe, une fois seule, examina les lieux.

Elle était sous le coup d'une surprise extrême^ d'une gêne dont elle ne se rendait pas compte.

Tout ce qu'elle avait vu Tinquiétait et lui causait une indicible malaise.

Certainement on Taccueillait avec des prévenances qu'elle n'avait pas trouvées ailleurs.

Depuis l'obséquieuse bonne aux brides sur le dos jusqu'au carabinier inclusivement, toutes les figures étaient souriantes, Point de bruit. Personne ne parlait haut.

La demoiselle au peignoir rose elle-même ne fredonnait qu'à demi- voix, et pendant la conférence dans le petit bureau de la patronne, si quelques murmures étouftés étaient venus jusqu'à elle à travers les cloisons capitonnées et les portes drapées de grosses étoffes, c'étaient des éclats de gaieté contenue, les rires discrets d'une invisible jeunesse.

Marie-Josèphe n'était ni sotte ni naïve, mais dans son village elle ne voyait que des pêcheurs ou des fermiers courbés sur leur besogne, toujours la même, monotone et rude.

A Paris, à part son séjour chez le peintre à la mode, où dans l'atelier elle ne voyait que des tableaux qui ne lui apprenaient rien, elle avait vécu chez des boutiquiers qui ne liaient pas de longues conversations avec elle, et elle était restée trop peu de temps chez le chef de bureau entreprenant pour parfaire son éducation de Parisienne.

Gillette elle-même, Gillette Briet, cette plante empoisonnée de la flore séquanienne, n'avait pas

osé la compléter et s'expliquer nettement, malgré son désir de gagner l'honnête commission après laquelle elle aspirait comme un cerf altéré après l'eau des sources.

Elle ne savait donc pas en réalité où elle se trouvait, mais son imagination travaillait.

La cuisine, dont sa gardienne redoutable et complaisante ne l'avait pas laissée sortir, était abondamment pourvue de tout.

On y voyait les restes considérables d'un véritable festin qui avait dû être servi de bonne heure-

Il y avait loin de l'abondance de ces victuailles enlevées par le monte-charge dans un invisible réfectoire à la mesquinerie du sellier et de son avare moitié.

Marie-Josèphe avait été mise en face d'une table où rien ne manquait.

L'énorme cuisinière l'encourageait de ses paroles et lui montrait l'exemple. Mais la novice ne touchait à rien que du bout des dents.

Elle était dépaysée, souffrante.

L'autre, les manches retroussées sur ses bras velus, à l'aise au miheu du désordre des assiettes sales, des plats vides, des restes de ragoûts et de ratis, comme un brochet dans un étang vaseux, lui prêchait la résignation et la philosophie. /—Une fameuse boite ici, lui disait-elle, et l'ar-

gent y roule. Vous verrez. On gagne sa vie largement, et au bout de quelques années on peut se retirer dans son village sans crainte de mourir de faim.

C'était une Alsacienne, du côté de Strasbourg.

C'est là qu'elle voulait manger ses rentes quand elle aurait arrondi sa pelote.

La patronne n'était pas regardante, mais elle en avait le moyen. Elle gagnait assez de son côté.

Marie-Josèphe hasarda une question.

— Mais qu'est-ce qu'elle fait?

L'Alsacienne n'hésita pas.

— L'éducation des jeunes filles, dit-elle. Et avec un éclat de grosse gaieté :

— C'est comme un couvent ici, ajouta-t-elle, un couvent laïque, un couvent gai, où on n'engendre pas de mélancolie.

Pendant le dîner de la cuisine, deux ou trois têtes curieuses se montrèrent dans la porte entrebâillée, têtes d'espiègles en cheveux ou en bonnets de linge à rubans, très coquets, visages de jeunes soubrettes accortes et de belle humeur.

Elles quémandaient toutes quelque douceur, un verre de liqueur, du cassis ou des cerises à l'eaude-vie.

Le carabinier les expulsait sans pitié.

Il avait sa consigne et laissa échapper un mot malheureux.'

— Si on les écoutait, grommela-t-il, elles ne tiendraient pas debout !

A ce cri du cœur, la Bretonne eut une sorte de soubresaut.

Dans la solitude de la chambre bleue, ce qu'elle avait vu repassait dans l'esprit de la pauvre fille pendant qu'elle examinait ses meubles • un lit bas, large, drapé d'une tenture de damas rouge foncé ; deux chaises, des tapis épais comme partout, et une toilette entourée de moussehne blanche à lisérés ponceau.

Le lit emplissait les deux tiers de ce cabinet communjquant par une porte garnie d'étoffe avec la chambre de la maîtresse.

Le carabinier l'avait verrouillée avec soin en souhaitant le bonsoir à sa prisonnière et en lui disant :

— C'est pour attendre. On vous logera plus tard en haut avec les autres. Dormez bien. Demain je vous éveillerai quand il en sera temps. Ne bougez pas qu'on ne vous le dise !

Marie-Joseph se déshabilla lentement, comme à regret, et s'enfonça sous les couvertures avec inquiétude, comme si elle avait eu peur d'y être surprise.

Le lit était bon, très élastique, les draps fins et doux; cependant elle ne dormit point.

La prudence la tenait éveillée, et à mesure que la

soirée s'avançait, le sommeil lui devenait plus difficile.

La nuit était très sereine ; dans l'étroite cour sur laquelle donnait sa fenêtre, une clarté descendait, dessinant une partie blanche nettement coupée sur le mur qui se dressait en face d'elle.

Les bruits du dehors arrivaient à son réduit très étouffés; mais, malgré la distance qui la séparait du grand escalier et les cloisons rembourrées, à chaque instant elle entendait des coups de sonnette stridents, et du côté du vestibule des voix qui s'élevaient, des voix d'hommes, à ce qu'il lui semblait.

Un moment même, des fenêtres donnant sur la cour intérieure, aux étages d'en haut, de grands éclats de rire et des détonations, comme des bouchons de Champagne qui sautent, l'éveillèrent en sursaut de l'assoupissement dans lequel elle tombait.

Elle prêta l'oreille, mais vers trois heures tout cessa.

Il y eut un bruit de portes qui se fermaient, des Irous-h^ous de jupes dans les corridors.

On piétina dans les chambres voisines.

La patronne évidemment rentrait chez elle, comptant de l'argent dont le cliquetis métallique résonnait dans le silence.

La cuisinière, de l'autre côté, regagnait son dortoir, où elle ne se gênait pas, faisant ses préparatifs

avec un bruit de chaises remuées, de faïence frappant le marbre de la toilette et des paroles qu'elle s'adressait à elle-même avant de se coucher.

Puis tout se tut enfin.

Plus tranquille, la Bretonne, après avoir essayé de lutter encore contre le sommeil, finit par s'engourdir dans une fatigue extrême ; ses yeux se fermèrent en dépit de ses efforts et elle perdit connaissance pendant que son esprit s'envolait vers le pays des songes.

Combien de temps resta-t-elle plongée en cet état ?

Elle n'aurait pu le dire; mais quand elle rouvrit les yeux, ce n'était plus la lune qui traçait sur le grand mur d'en face un carré de lumière, c'était le soleil, qui devait être haut déjà sur l'horizon pour pénétrer si profondément dans cette cour pareille à un puits.

Elle eut l'idée de se lever.

Mais l'Alsacienne devait l'avertir, et, en s'approchant à pas de loup delà porte, il lui sembla qu'elle entendait un ronflement sonore qui trahissait sa présence. Le carabinier reposait encore; la maison était muette comme une tombe.

On y dormait le jour mieux que la nuit.

C'était assez étrange, mais pas plus que tout ce qu'elle voyait depuis la veille.

Elle attendit donc, tapie sous ses couvertures, le réveil général qui ne tarda pas à s'opérer.

Peu à peu les portes s'ouvrirent l'une après l'autre.

Il se tint un conseil dans la chambre de la patronne, autour de son lit sans doute, mais à voix basse, comme on parle dans un confessional.

Il vint portant quelques mots aux oreilles de Marie-Josèphe, qui écoutait avec une extrêiTie avidité.

— Un bijou !

— Une taille à prendre entre dix doigts!

— Et le reste?

— On verra.

Cet on verra, gros de menaces et de promesses, était prononcé par Sidonie de sa voix éraillée et caressante.

Quelques minutes plus tard, la porte de la Bretonne s'ouvrit.

Ce iVétait pas l'Alsacienne qui venait l'éveiller, c'était la bonne au bonnet de mousseline du vestibule.

Dans la lumière du matin, elle parut à la jeune fille tout autre que la veille, couperosée, sèche, anguleuse, les traits contractés, avec quelque chose de bas, de vil et de mauvais dans sa face émaciée par les onguents, les fards et les poudres dont elle abusait.

— Levez- vous, ordonna-t-elle; madame vous demande.

La patronne, dont la poitrine n'était plus soutenue par l'armature du corset, s'étalait, masse informe, avachie dans la mollesse de ses oreillers et des matelas superposés où elle s'enfonçait béatement.

A l'aspect de Marie- Josèphe qui entrait en hésitant, conduite par la sous-maîtresse de l'établissement comme une élève dont on se défie, elle se souleva sur ses coudes et redressa son chef, en essayant de lui rendre un peu de la majesté que le débraillé du réveil lui faisait perdre.

— Ah! fit-elle amicalement, c'est vous, petite; approchez.

Et s'adressant à la sous-maîtresse :

— Il faudra vous charger de cette jeunesse, Lucienne.

— Bien, madame.

— Vous avez dormi?... Comment vous appellet-on déjà?

— Marie- Josèphe?

— Un nom original. Vous étiez bien?

— Oui, madame. Trop bien même.

— Vous n'êtes pas habituée à ces raffinements. Ici, j'entends qu'on ne manque de rien. C'est comme une famille à moi, tout ce personnel. Ces demoiselles Yous le diront. On est allé à Thôtel, Lucienne?

— Oui, madame. Les efîets sont là aYec la note acquittée.

— Parfait! Vous YOilà donc débarrassée de cet ennui... Oh! ce nom! Comment aYez-YOus dit?

— Marie- Josèphe, madame.

— C'est juste. Où ai-je la lête? Ici une bonne tenue est de rigueur..,

Elle se boucha le nez et poussa un cri :

— Ah ! mon Dieu! D'où Yient cette odeur? C'est comme un souYenir d'hôpital... du phénol, je crois. C'est horrible! Vous ferez prendre un bain à cette enfant, Lucienne, dès ce matin, aYant déjeuner. Elle me serYiraà table. C'est sa fonction... proYisoirement. Vous comprenez?

— Parfaitement, madame.

— Et YOUS lui donnerez du linge, des habits con- Yenables... très simples. Une femme de chambre de bonne maison. Elle sera jolie à raYir, métamorphosée. Vous lui apprendrez à arranger ses beaux che-

Ycux-là, à la paysanne, sans apprêt.

— Bien, madame.

— Ah! j'oubliais. Vous dresserez un petit compte de ce que vous fournirez et vous le ferez signer. Elle sait écrire... Vous savez écrire, Marie...?

— Josèphe, madame.

— Vous l'avez dit hier?

— En effet, madame.

— C'est pour la régularité, vous comprenez? On ne sait ni qui meurt ni qui vit. Nous retiendrons le prix sur vos gages. Il est indispensable d'être vêtue... Je ne parle pas d'élégance... du convenable seulement.

Et avec son geste plein de mollesse et d'onction, elle termina :

— Allez, mon enfant.

La Bretonne, assez effarouchée, craintive dans la nuit, était maintenant sous le coup d'une vive curiosité.

Sa peur se dissipait.

En plein jour, en pleine rue pour ainsi dire, du moins en plein Paris, elle n'était pas femme à se créer des terreurs chimériques. Elle avait entendu parler d'industries, de commerces ténébreux; elle avait, bien qu'en somme elle fût assez peu lettrée, lu, en y mettant le temps, une certaine quantité de feuilletons plus ou moins vraisemblables ou extravagants.

Or, depuis la veille, il lui semblait vivre en plein rêve, dans un monde extraordinaire, tout différent

de celui qu'elle avait vu ou dont on lui avait retracé la peinture.

Elle se demandait si elle était éveillée et ce qu'on allait exiger d'elle en échange de ces faveurs auxquelles rien ne l'avait préparée.

Elle se laissa guider, conduire, habiller comme on voulut.

A midi, lorsqu'en sortant des mains de Julienne elle descendit de la salle de bains pour servir le déjeuner de Sidonie, elle était transformée en une soubrette de convention qui, pour le costume, pouvait rivaliser avec celles des comédies de Molière et de Marivaux.'

Le sien était plus moderne, mais aussi élégant : cheveux retroussés en casque sous un petit bonnet à rubans bleus, robe noire courte, souliers cambrés, bas bien tirés gris de lin, taille fine et tablier blanc à pochettes où elle fourrait ses mains que le bain avait satinées ! C'était complet.

Ses traits chiffonnés valaient mieux que les lignes imposantes des figures académiques, et si les deux vieillards avaient eu le choix entre une majestueuse Suzanne et cette gentille servante mutine, ils n'auraient pas balancé une seconde.

Et toujours pas de contact entre elle et les pensionnaires de la maison.

Où étaient-elles donc pour que le silence, de règle apparemment, fût si complet ?

La salle à manger de la maîtresse est située au rez-de-chaussée, auprès d'un salon d'attente, à deux pas des cuisines.

Le monte-charge n'était pas fait pour la patronne, mais pour ses pensionnaires ou ses élèves, dont les appartements, comme dans toutes les grandes maisons destinées à un commerce quelconque, sont relégués dans les combles, loin des yeux des clients ou des profanes.

L'établissement de Sidonie n'était pas précisément celui d'une rentière.

On a compris qu'elle réalisait le difficile problème de se faire des revenus avec le capital des autres.

Le matin elle abandonnait volontiers la direction du personnel à Lucienne, sa suppléante, qui n'était pas indigne de cette marque d'estime.

Elle ne reprenait les rênes du gouvernement qu'aux approches du soir.

C'est l'heure des affaires, et Dieu sait avec quelle sûreté de main elle les conduisait.

MarieJosèphe trouva le couvert mis et n'eu't que la peine de servir le déjeuner.

C'était facile.

A Saint-Efflam et à la rue de Prony, elle avait appris le métier.

Sidonie attendait un convive, un seul, avec lequel elle semblait sur le pied d'une intimité ancienne.

Ce convive arriva.

C'était un vieux monsieur à peu près pareil à celui chez lequel la fille d'Anne-Yvonne n'avait fait qu'un stage des plus courts.

Mais la physionomie était moins fausse, le type plus ouvert et plus sympathique.

Avec lui, on se sentait tout de suite à l'aise. La physionomie était très digne, l'air noble. Seulement on aurait pu remarquer qu'il se gUssait dans la maison de Sidonie plutôt qu'il n'y entrait, et que sa rosette, lorsqu'il descendit de voiture à la porte, était soigneusement cachée dans sa poche et ne reparut à sa boutonnière que dans le vestibule aux vitraux obscurs.

Soixante ans, face rasée de vieux magistrat, nez imposant, favoris gris tirant sur le blanc, lèvres papelardes et dents trop fraîches pour être un pur don de la nature.

Les yeux, très vifs encore, témoignaient d'une certaine chaleur du sang et d'ardeurs survivant aux années.

Marie-Josèphe tournait autour de la table richement servie avec une légèreté silencieuse, obéissant aux coups d'œil rapides par lesquels la matrone lui indiquait ce qu'elle avait à faire.

Sidonie était certainement une maîtresse femme et savait diriger une maison.

Rien de plus correct, en somme, que ce déjeuner en tête à tête.

Il ne s'y tint pas un propos de nature à effaroucher l'ingénue la plus prude.

On parlait affaires.

Le vieux monsieur était un commanditaire peutêtre, un protecteur certainement, et tout-puissant.

— Vous savez, dit-il, vers le dessei't, ma toute belle, que j'ai eu beaucoup de peine à vous sortir d'embarras. Le nouveau préfet est une manière de puritain, une façon d'ordre moral qui arrive là avec des idées d'an autre monde. Croiriez-vous qu'il voulait vous fermer?

La patronne joignit les mains avec une douloureuse ferveur. *

— Fermer ! Mais où trouvera-t-il une maison mieux tenue, plus convenable?

— C'est ce que je lui ai fait remarquer avec 'quelque vivacité.

— J'ai horreur du scandale, du tapage. Tout se passe avec une régularité, un ordre, une décence, j'ose le dire, que je le défie de trouver ailleurs.

— Je m'en suis porté garant. Mais il voulait fermer quand même... Il est enragé, ce préfet. Il veut l'égalité, la justice pour tous... Imbécile! Il se déclare carrément l'ennemi de ces tolérances... particulières... qui sortent des règlements... Je crois qu'on vous dessert près de lui... Auriez-vous des ennemis dans son entourage?...

— Je ne le comprendrais pas, objecta Sidonie.

Le vieux monsieur, qui devait être un fonctionnaire de haut vol, eut un sourire libertin; ses yeux gris clignotèrent.

— Pour que les portes s'ouvrent, il faut les oindre, dit-il, lubrifier les serrures, graisser les fiches...

— Vous savez si j'oublie ce détail et à quelles complaisances je descends. Ces messieurs sont ici chez e'dx et en prennent à leur aise...

— Alors c'est parfait, déclara l'homme à la rosette, et je réponds de tout, en dépit du préfet.

Il savoura un verre depomard avec lenteur.

— Il est d'une bonne année. Vous avez toujours votre coin de vigne là-bas ?

— Toujours !

— Le magot s'engraisse ?

— A ce point que j'ai envie de passer la main !

— Ne faites pas ça, ma chère! Ne faites pas ça! Où trouverez-vous une industrie plus profitable ?

— C'est impossible, je le sais, mais on se fatigue et les exigences deviennent de plus en plus dures...

— Penh ! fit le fonctionnaire, pourvu que le bilan se solde en bénéfices à la Saint-Sylvestre!

Il s'absorba dans la dégustation du café que la Bretonne lui versait et qui répandait un arôme suave...

Marie-Josèphe écoutait de toutes ses oreilles cet entretien et n'en comprenait pas un traître mot.

La patronne était donc dans le commerce ?

Quel commerce ? Que Yendait-elle ? La marchandise, où la Yoyait-on ?

D'ailleurs, rien d'inquiétant.

Le protecteur s'exprimait avec une tranquillité imperturbable. C'est à peine si de temps à autre, quand elle avait le dos tourné, il lui lançait à la dérobée un regard paternel pour en échanger ensuite un autre avec Sidonie, regard discret par lequel il témoignait de toute sa satisfaction.

Et alors à demi-voix, ils se glissaient des mots expressifs :

— Une primeur?

— Exquise.

— On peut s'en rapporter à vous. Vous êtes connaisseuse. .

— Je m'en pique. L'expérience...

— Où les dénichez-vous?

— C'est mon secret.

— Et le caractère ?

— Excellent... Un peu de timidité, de gaucherie... C'est à former, à déniaiser..

— Charme de plus.

— Aussi je vous la réserve, cher ami ! Les Uqueurs étaient sur la table.

— Vous pouvez vous retirer, Marie, dit la dame ; allez déjeuner avec Palmyre — le carabinier s'appelait Palmyre — et ne vous éloignez pas. Quand j'aurai besoin de vous, je sonnerai.

— Eh bien ? demanda Sidonie quand ils furent seuls.

— Ravissante, ma chère.

— Vous souvenez- vous du tableau de Rolland?

— Où ça?

— Au dernier Salon...

— La baigneuse?...

— Oui.

— Quel rapport?

— On ne m'ôlera pas de l'idée qu'il y a une ressemblance... saisissante... énorme...

— Vous rêvez.

— C'est possible.

— Allons, là, franchement, ce que vous en dites, c'est pour me monter l'imagination. Je vous jure que c'est inutile... Ce que j'ai vu me suffit...

— Attendez.

Elle sonna.

Marie-Josèphe revint.

— Mon enfant, demanda Sidonie, vous êtes arrivée à Paris?...

— Il y a sept mois, madame.

— Où êtes-vous entrée d'abord ?

— Chez un peintre...

— M. Rolland?

— Oui, madame, rue de Prony.

— C'est bien. Allez.

— Que vous disais-je? demanda la patronne triomphante

Et, le fixant dans les yeux :

— Est-ce un cadeau que je vous fais, débauché? La baigneuse de Rolland, le triomphe de Tannée !

La sonnette ne s'agita pas tout de suite.

Le monsieur à la rosette sortit pour prendre l'air et digérer à son aise.

La Bretonne put déjeuner tranquille en compagnie de Palmyre et de la sous-maîtresse.

Lucienne leur fit l'honneur de sa compagnie, et Marie-Josèphe put s'apercevoir qu'ellejouissait d'une part d'autorité dans la maison, aux prévenances dont le carabinier l'environna.

Elle fut d'ailleurs très aimable et parut moins laide et moins désagréable à la jeune fille que le matin, lorsqu'elle était venue l'éveiller dans son lit.

Son visage était fait, poudré, réparé comme une vieille peinture remise à neuf et vernie de frais. D'autre part, on voyait qu'elle avait reçu une certaine éducation. Son langage était châtié, sa tenue très distinguée.

Elle savait une foule de choses et ne laissait échapper aucun mot malsonnant.

27â VICES DU JOUR

Elle raconta aux deux bonnes qu'elle avait été institutrice jadis dans un grand pensionnat aux environs de Paris. Puis un jour Tennui l'avait prise; elle s'était lancée comme tant d'autres, et après quelques années de prospérité qui n'avaient pas duré, les dettes, les huissiers. On avait tout vendu chez elle. Trop heureuse de trouver un emploi dans une aussi bonne maison, aussi comme il faut. Une femme de tête, Sidonie, et qui n'avait pas sa pareille dans tout Paris, elle pouvait s'en flatter. Là, elle était contente ; elle se retrouvait dans son ancienne profession, mais avec plus de distraction. Ce qu'on voyait de drôles de choses, ce qu'on entendait d'histoires!

Et toujours elle ne disait pas lesquelles !

— Est-ce que le monsieur de tantôt vous plaît? demanda- t-elle à Marie- Josèphe brusquement.

L'autre la regarda, ahurie.

Qu'est-ce que cela pouvait bien faire que le monsieur si convenable qu'elle avait servi lui plût ou non.

— J'entends si vous le trouvez à votre goût? reprit la sous-maîtresse.

La Bretonne s'excusa.

Elle ne Pavait pas regardé. Elle était occupée de son service. Les premiers temps, quand on entre quelque part, on craint toujours de manquer...

— Vous savez, ma petite, c'est un personnage

m LYS AU RUISSEAU 273

très influent, et la patronne tient beaucoup à ce qu'il soit content; elle a besoin de lui. Une protection ne nuit jamais.

Lucienne vit bien à l'air de la nouvelle qu'elle n'était pas au courant et battit en retraite.

Elle entendit un fracas de chaises cassées dans les hauteurs de Timmeuble, une dispute qui éclatait sous les combles et s'élança dans l'escalier.

— Une querelle, grommela-t-elle ! Il y en a toujours qui ne valent pas quatre sous là-dedans. Je vais les flanquer à l'amende !...

L'esj)rit de Marie-Josèphe travaillait.

— Qu'est-ce qu'elles font donc, ces demoiselles, qu'on ne voit personne ce matin? demanda-t-elle à l'Alsacienne qui lui inspirait plus de confiance que les autres.

Le carabinier avait sa consigne.

— Elles sont à l'étude, dit-elle en riant. Et changeant de sujet :

— On vous a fait signer un papier, hein ! la petite ?

— Oui.

— Qu'est-ce que vous devez !

— Cent cinquante francs pour des habits. C'est cher, mais puisqu'il le fallait !

— Vous avez bien lu ?

— Non, j'étais intimidée... mais je le crois. C'est ce qu'on m'a dit.

Les épaules osseuses de la cuisinière se soulevèrent.

— Pauvre poulette ! murmura-t-elle entre ses dents. Si ce n'est pas un péché!

Mais elle n'ajouta rien.

Elle se leva de table et se mit à laver sa vaisselle avec fureur.

— Vous pensez, je n'ai pas de temps à perdre, dit-elle. Elles sont là-haut treize pensionnaires, sans compter Lucienne.

— Voulez-vous que je vous aide? demanda doucement Marie-Josèphe.

— Non, pas besoin. Rangez seulement les assiettes sur le dressoir. Madame n'aime pas qu'on s'abîme les mains. Il n'y a que moi qui en ai la permission.

Et avec un air de pitié :

— Vous n'avez donc pas d'ouvrage que vous êtes venue ici?

— Pas moyen de trouver une place.

— Pourquoi?

— On ne veut pas de moi...

— A cause de votre figure... je comprends ça. Dans les ménages, les femmes jalouses...

— Je ne sais pas assez travailler pour être femme de chambre.

— Vous étiez cuisinière ? fit Palmyre incrédule.

— Bonne à tout faire.

Le carabinier quitta ses tordions et, saisissant le bras de la Bretonne :

— Avec ces pattes-là? dit-elle en montrant les mains de Marie-Josèphe, blanches comme de l'ivoire. A d'autres !

— C'est que, répliqua la jeune fille, les larmes aux yeux, en comprenant qu'on la soupçonnait de mensonge, je sors de Thôpital.

— Ah ! fit l'autre subitement apaisée. Et duquel?

— De Beaujon.

— Qu'est-ce que vous aviez ?

— Une mauvaise fièvre. Je venais d'apprendre que ma petite sœur était morte et ça m'avait frappée.

— Vous y êtes restée ?...

— Deux mois.

- Et depuis ?

— Je n'ai rien trouvé...

— Et pas d'argent ?

— Ma mère est en Bretagne, dans un village très pauvre et n'a rien. Alors, comme on m'avait donné l'adresse de madame, à Beaujon, je suis venue me présenter.

— Pourquoi faire? demanda l'Alsacienne, les yeux rivés au visage de la jeune fille.

— Pour être bonne, pour travailler...

Il n'y avait pas moyen de se tromper à Taccent de sincérité de Marie-Josèphe.

Le carabinier caressa sa moustache avec embar-

ras et se remit à sa besogne en grommelant un juron.

— Est-ce que vraiment elle ne saurait pas?... pensait-elle.

Il était trois heures lorsque le coup de sonnette retentit, et en même temps Palmyre entendit le sifflet de l'acoustique.

— Du Champagne au salon jaune pour monsieur. Envoyez-le par la nouvelle.

L'Alsacienne obéit, mais, en donnant la bouteille à Marie-Josèphe, elle lui glissa ce conseil très vite :

— Prenez garde; ne buvez pas et revenez me parler en sortant.

Le salon jaune était le boudoir de la patronne.

Elle s'y trouvait en conférence avec l'homme à la rosette, de retour de sa promenade hygiénique.

Capitonné de reps bouton d'or, avec des divans et un lit dans une alcôve, des peaux d'ours sur le tapis, peu éclairé par une fenêtre donnant sur la cour, il indiquait dès le seuil sa destination à un <Bil exercé.

L'étrange recommandation de la cuisinière bourdonnait encore aux oreilles de Marie-Josèphe lorsqu'elle entra, sa bouteihe à la main.

Elle fut accueillie par un double sourire de Sido- Bie et de son protecteur.

Le sourire de la maîtresse était encourageant. Celui de l'homme à la rosette très égrillard. Il s'affa-

lait mollement sur un des divans auprès d'un guéridon sur lequel il y avait deux verres.

La patronne déboucha elle-même le Champagne, le versa, et tout à coup elle poussa un cri :

— Ah ! mon Dieu, excusez-moi, je reviens dans un moment; une affaire que j'oublie !

Elle disparut.

Marie-Josèphe entendit la porte se fermer et resta seule en tête à tête avec Tinvité et les deux verres.

— Restez, dit-il, sur un mouvement qu'elle fit pour se retirer.

— Mais, monsieur!...

— Vous fais-je peur ?

Peur ! Non, elle en avait vu d'autres. Elle laissa échapper un soupir.

La scène se dessinait. Grâce à Tavis de l'Alsacienne, elle comprenait enfin où elle était tombée.

Ses lèvres se plissèrent de dégoût, mais elle eut le courage de dissimuler cette impression.

— Il y a peu de temps que vous êtes ici ? reprit-il.

— D'hier seulement.

— C'est une joyeuse maison où vous aurez du bon temps. Vous êtes de Bretagne ?

— Oui, monsieur.

— J'aime beaucoup vos compatriotes. Bonnes natures, courageuses et de belle humeur! Elles prennent le temps comme il vient. Faites à la misère, en général. C'est une bonne école*

— Vous trouvez ? fit-elle en souriant à son tour, mais amèrement.

Ce sourire découvrit ses dents.

— Quelle jolie bouche, murmura-t-il, un écrin ! Elle restait debout devant lui, très gracieuse dans

sa robe qui lui allait comme un gant.

— Voyons, dit-il, puisque nous sommes seuls, faites-moi le plaisir de trinquer avec moi.

— Mais...

— Pas de laçons.' Je viens souvent ici. Je suis un peu de la famille, et nous serons bons amis si vous voulez !

Il ajouta, en prenant son verre et en l'élevant pour engager la jeune fille à l'imiter.

— Si tu veux ! Comment t'appelles-tu ?

— Marie- Josèphe, monsieur.

Une curiosité lui vint de savoir jusqu'où il irait et comment les choses se passaient dans l'établissement de cette respectable personne dont Gillette Briet lui avait vanté les quahtés.

Elle prit son verre, le choqua contre celui du fonctionnaire et y trempa ses lèvres.

— A la bonne heure, fit-il, on s'humanise ! Voyons, mets4oi là, près de moi, et causons.

Elle examina d'un coup d'œil les traits de cet ami nouveau, si facile et dont les liaisons se nouaient si vite et balb'utia :

Je n'oserais... vraiment.

— Oh! oh! des façons! Serais-tu si naïve ou si ignorante qu'il faille des explications!

— A quel sujet? dit-elle.

Il s'incrusta un carreau dans Toeil gauche et la considéra une demi-minute.

— Très curieux, flt-il, excessivement curieux! En effet, c'est toute une éducation à entreprendre. Et, pour commencer, peux-tu me dire où tu es?

La réponse ne se fit pas attendre :

— Je n'en sais rien, dit-elle.

— Ah! celle-là est trop forte, par exemple.

— Non, en vérité, je ne le sais pas et je me le demande.

Le monsieur à la rosette était certainement dans un moment de gaieté.

Il se roula sur le divan comme un baudet dans une prairie et rit aux larmes.

Il se tordait.

— Explique-moi ça, reprit-il. C'est unique.

— Je suis entrée ici hier pour demander une place. On m'a accueillie tout de suite. J'ai entendu parler de pensionnaires, de sous-maîtresses, de leçons; d'affaires, de commerce, mais je ne devine pas de quoi il s'agit. S'il faut tout vous dire, je crois comprendre que je suis dans une mauvaise maison.

— Allons, ne fais pas Tingénue. En fait de leçons, tu répètes celle qu'on t'a apprise. Elle est diablement forte, Sidonie, avoue-le.

— Non, monsieur.

— Tu ne veux pas?

— Je dis la vérité.

— Allons, fit-il, je vois qu'il faut en finir. Peutêtre parleras-tu mieux ensuite !

Elle était à deux pas de lui.

D'un geste brusque, il lui saisit le bras et l'attira si vivement à lui qu'elle trébucha sur le divan.

— Laissez-moi, dit-elle.

— Pas de danger. Je te tiens.

Ses bras se nouèrent à la taille de Marie-Josèphe pendant qu'il lui murmurait à l'oreille ses propositions odieuses.

Ce fut un flot d'ordures qui coula de sa bouche pendant un instant.

Si elle avait eu des doutes sur le lieu où elle était, lorsqu'il se tut, il ne devait plus lui en rester.

Il serrait contre lui cette taille fine et souple, vibrante, qui lui donnait des tressaillements et enflammait ses yeux d'un feu de désir brutal.

Sans la lâcher, car il sentait sa résistance et craignait qu'elle ne lui échappât, il essayait de lui prendre un baiser, et son souffle haletant brûlait la peau du visage de la pauvre fille, envahie par toutes les rougeurs de la honte et de la colère.

A la fin, d'un effort désèSpéré, elle s'arracha de cet enlacement féroce et courut à la porte. Elle était fermée.

Alors elle revint à la table et, s^emparant de la bouteille, elle la leva comme une massue :

— Si vous approchez, dit-elle, je frappe!

Et comme, dans l'emportement du désir, il faisait un pas, les bras étendus, l'œil rouge, elle la lui jeta à la tête.

11 retomba sur le divan, le front ensanglanté, abattu comme par un coup de masse.

Une porte s'ouvrit derrière le lit.

Sidonie parut, blême de rage.

— Misérable, dit-elle, vous l'avez tué.

— Tant mieux, cria Marie-Josèphe exaspérée.

Et bousculant la patronne, elle s'enfuit par l'issue qu'on venait de lui ouvrir.

— Arrêtez-la, hurla Sidonie.

La sous-maitresse essaya de barrer le chemin.

Mais l'Alsacienne veillait de son côté.

Elle dégagea la voie, et, jetant à la fugitive son paquet, resté sur une chaise dans la cuisine depuis le matin :

— Sauve-toi, dit-elle. Tu es une brave fille! Et bonne chance!

6B New York.

Le bourg de Saint-Michel en grève n'avait jamais été gai.

Mais au mois d'août de cette année-là il était lugubre.

Le fléau, cependant, qui s'était abattu sur cette misérable contrée, apporté par les navires empestés de l'extrême Orient, avait cessé ou du moins était en train de décroître.

Mais le cimetière était comble, les maisons dépeuplées.

On ne voyait dans les rues que des robes noires et des mantes à capuchon. Pas de famille qui ne fût en deuil, ce qui redoublait la mortelle tristesse de ces ruines chancelantes, qu'on aurait dit hantées par des nuées de corbeaux.

Mais il fallait encore du pain pour les vivants.

Le four, planté sur sa roche basse au bord de la grève, avec ses ajoncs amassés au pignon, fonctionnait toujours.

Anne-Yvonne, en jupe noire, désespérée de la perte de son enfant, travaillait aussi âpremcnt qu'autrefois, avec une ardeur de révoltée.

Le sort se montrait trop rigoureux à la fin pour elle. Que lui avait-elle fait pour être si maltraitée? Isolée dans sa masure, en face de sa tâche à lasser deux hommes et qu'elle accomplissait de ses bras, elle se rappelait sa vie battue par la misère comme une falaise par le flot.

D'abord, elle avait eu quelques années de joie, car elle n'était pas difficile à contenter. Belle fille, qu'on se disputait aux pardons et que les garçons recherchaient en mariage, tous d'ailleurs aussi pauvres les uns que les autres, elle avait épousé à vingt ans un pêcheur fort et doux qui lui plaisait. Elle possédait le four banal, héritage de ses parents qu'il faisait vivre. Elle était restée dedans, aidée de son pêcheur, qui faisait la grosse besogne et ensuite s'en allait avec sa barque — une pauvre coquille qui n'était pas sûre — tendre ses filets au loin et poser ses paniers à écrevisses.

Les homards et les langoustes sont les écrevisses de la mer.

Trois filles étaient venues, bien accueillies malgré le surcroît de peine.

Elle les élevait toute seule; cela poussait sans frais, nourri par le lait de la mère, l'air du large et les champs d'avoine et de pommes de terre de la côte.

Point de querelles, car on s'aimait. C'est tout dire, et on vivait joyeusement, de rien, des moules des roches, des coquillages de la grève et des pommes de terre d'un petit champ que le pêcheur cultivait au printemps.

Puis une nuit, le mari était mort d'une fluxion de poitrine gagnée en sortant du four pour aller au loin lever ses nasses.

Tout avait changé.

Il ne restait que la mère et trois filles.

Point d'hommes, ni grands ni petits.

Elle avait eu du courage. Le four marchait comme à l'ordinaire, mais sa beauté dont elle était vaine ne pouvait résister à de si durs labeurs.

Plus de coquetteries, plus de coiffes blanches aux assemblées ou le dimanche à l'église. Rien que la mante à capuche noire des veuves.

Les enfants la consolaient.

Quand elle les voyait, éveillées comme des souris, se rouler dans le sable, elle était heureuse. Rien ne lui coûtait pour elles.

Elles avaient grandi, Marie-Josèphe la plus jolie des environs, les autres qui devaient rivaliser avec elle, Perrine surtout.

Et il avait fallu s'en défaire peu à peu, de Marie- Josèphe d'abord, l'aînée.

En y songeant, la mère s'écrasait la poitrine avec -ses poings. Elle était malheureuse, Marie-Josèphe ;

elle l'avait toujours été. Depuis son entrée au manoir de Saint-Efflam, son caractère s'était transformé tout à coup. Son front si pur, si blanc, s'était ridé; ses lèvres avaient perdu Thabitude du sourire.

L'expression en était amère. L'enfant ne se plaignait pas. Les Bretonnes sont courageuses, têtues et dures comme le granit ; elles gardent leurs douleurs pour elles. Mais on sentait qu'elle souffrait, elle se fanait comme le fruit rongé par un ver invisible.

Un soir, elle était partie sans rien dire, et depuis c'est à peine si on en recevait des nouvelles.

Deux lettres envoyées par le recteur et le maître d'école restaient sans réponse.

Qu'était-elle devenue ?

La plus jeune, la gaieté de cette masure, sur le seuil de laquelle la fournière se lamentait, sans cris, en elle-même, était morte. Elle dormait dans le cimetière, là, à cinquante pas, à l'ombre du clocher élancé, toujours debout, dans ce champ de mort, malgré les tempêtes et les bourrasques qui emportaient le reste.

Et Perrine, la blonde, aux yeux mélancoliques, s'en allait aussi, à grands pas, emportée par une maladie qu'elle avait contractée dans ce néfaste manoir de Saint-Efflam, où elle remplaçait son aînée.

11 était onze heures du matin. Le temps, très clair, égayait ce bourg morne et dépeuplé comme

s'il avait été pris d'assaut par une armée ennemie. Au loin, la mer moutonnait vers le lit du Yaudet, qu'elle franchissait au galop.

. Les pêcheurs, dans la grève, tendaient leurs seines pour la marée.

Anne-Yvonne, pendant que le pain cuisait au four, contemplait d'un œil vague ce spectacle si reposant pour les âmes heureuses, si âpre et si désolé pour les cœurs tristes.

Un homme vêtu d'un veston roux, des guêtres aux jambes, un feutre mou sur ses cheveux noirs, mêlés de fils neigeux, tourna au coin du cimetière et s'approcha rapidement.

C'était le châtelain de Saint-Efflam.

Il n'avait plus son air batailleur et hardi du printemps.

Ses traits étaient sombres.

— Eh bien ! Anne-Yvonne, dit-il en tendant la main à la fournière, rien de neuf ?

— Rien.

— Marie- Josèphe n'a pas donné de réponse?

— Non.

— Sait-on où elle est ? .

La fournière leva les bras d'un geste découragé.

— Et Perrine ? demanda-t-elle. Maurice des Breux secoua la tête.

— Mal! dit-il.

— Vous auriez dû me la ramener, monsieur Mau-

rice. Il vaut mieux qu'elle meure chez moi que chez vous.

— Mourir !

— Le médecin m'a prévenue.

Anne-Yvonne essuya avec sa manche de toile

grossière deux larmes qui lui roulaient des yeux.

— Il n'en attend rien, acheva-t-elle. C'est ma dernière !

— Et l'autre ? objecta des Breux.

— L'autre, ni vous ni moi ne la reverrons.

— Qui vous l'a dit?

— Je le sens.

— C'est absurde!

— Et quant à Perrine, elle est perdue, monsieur Maurice. J'en suis sûre; elle aura gagné son mal en sortant de ce four, demi-nue, comme son père, quand le froid nous saisit l'hiver. C'est la peine qui est sur nous.

L'ancien viveur du quartier Latin n'essaya pas de consoler la veuve.

A quoi bon ? Que peuvent les paroles contre ces afflictions muettes et résignées, plus poignantes que les douleurs à grandes clameurs et à crises de nerfs?

Anne-Yvonne envisageait les désastres qui l'accablaient comme le marin regarde la tempête qui va le briser et Tengloulir.

Sa puissante carrure, ses yeux fixes, ses poings convulsivement serrés semblaient braver le sort.

D'ailleurs, Maurice des Breux était abattu luimême.

— Ainsi, pas de nouvelles de l'autre? répéta-t-il d'un âir préoccupé.

— Non. Rien.

— Tant pis. Adieu, Anne-Yvonne. Venez voir votre fille, si vous avez le temps. Elle est trop taible pour se traîner jusqu'ici.

Il avait fait deux pas pour regagner Saint-Efflam . Il se ravisa.

— Ou plutôt, dit-il, j'y pense. J'ai des commissions à prendre au bourg. Je vais vous l'envoyer en voiture avec Pordic C'est une occasion. Vous pourrez la garder ce soir.

— Bien, monsieur Maurice.

Il s'en alla en sifflant un air de chasse, mais sans entrain.

La veuve le suivit des yeux.

— Un beau garçon et qui n'était pas tout mauvais, pensa-t-elle, mais la boisson l'a perdu.

Elle fit demi-tour pour rentrer dans sa maison, au moment où il disparaissait derrière les murs du cimetière.

Tout à coup ses yeux s'agrandirent.

Elle se redressa et demeura immobile, retenant son souffle.

Sa fille, Marie-Josèphe, un châle noir sur la tête, ce châle que toutes les Bretonnes des Côtes-du-Nord

et du Morbihan possèdent, même les plus indigentes, et qui est comme leur fond de toilette, sa jupe, noire aussi, relevée pour marcher plus à Taise, était à cent pas d'elle.

• Mais au lieu d'arriver par la rue du bourg, qui est la grande route de Paris à Brest, elle descendait la falaise rocheuse, en arrière des maisons, du côté de Tredrez et de Locquêmo.

Le premier moment de la stupeur passé, Anne- Yvonne courut au-devant d'elle et, Penlevant dans ses bras, la serra contre sa poitrine avec une joie furieuse.

— Enfin ! cria-t-elle, te voilà !

— Je viens te voir en passant.

— Gomment en passant?

— Je vais me placer quelque part, à Morlaix ou à Brest. J'en ai assez de Paris.

— Pourquoi viens-tu de ce côté?

— Je ne veux pas qu'on me voie.

— Entrons, dit la mère, qui la porta plutôt qu'elle ne l'entraînait chez elle.

Et là, dans sa maison, seule avec elle, elle la couvrait de baisers.

— Pense donc, lui murmurait-elle, je n'ai bientôt plus que toi, et je ne savais ce que tu étais devenue!

Elle recula pour la contempler plus à son aise.

— Comme tu as une pauvre figure, dit-elle. Tu viens d'être malade?

290 VICES DU JOLR

— Gui.

— D'une fièvre peut-être?...

. — En effet.

— Et qui t'a soignée ?

— Les gens qui soignent les pauvres, dit Marie- Josèphe. J étais à l'hôpital.

La mère poussa un cri de colère.

L'hôpital est un épouvantail pour les gens de province. Y entrer, c'est un stigmate de honte, une sorte de flétrissure comme celle qui s'attache aux bâtards, le dernier degré de la misère, celle des abandonnés qui n'ont ni un ami ni un parent pour les soigner.

Nous connaissons un père, habitant la Savoie, qui est mort foudroyé en recevant une leltre par laquelle on lui apprenait sans ménagement que sa fille, servante à Paris, était à la Pitié.

— Que ne me Técrivais-tu? reprit Anne-Yvonne, je serais allée te chercher et je t'aurais ramenée.

— Je ne pouvais pas.

Une odeur de brûlé se répandait dans la maison.

— Ah! mon Dieu, s'écria la boulangère, la fournée que j'oublie!

Elle se précipita, son fourgon à la m.ain, et retira à la hâte les pains énormes, massifs, qui en effet noircissaient, oubliés sous la voûte embrasée.

Et au milieu de ses efforts pour sauver cette fournée dont la perte eût été une calamité de plus pour

fi^^ '

Ux\ LYS AU RUISSEAU

elle, en nage comme le forgeron qui frappe à tour de bras le fer de l'enclume, elle questionnait Marie- Josèphe sur cette maladie, si elle avait souffert, pourquoi elle ne Tavertissait pas et comment elle était venue.

La jeune fille s'expliqua.

Elle était partie la veille au soir avec son petit paquet; toute la nuit elle avait voyagé et, arrivée à Plouaret, elle s'était mise en route à travers champs, au raccourci.

•— Et tu as faim peut-être? Attends, ce sera bientôt fini.

Le mal était moins grand qu'on n'avait cru.

En dix minutes, les tourtes rangées sur la grande table emplirent la maison d'une buée chaude. Elles avaient pris cette couleur d'acajou foncé qui indique une cuisson trop violente. Quelques-unes charbonnaient par places. Mais les clients du four banal n'étaient pas sensibles à ces nuances, et Anne-Yvonne pouvait attendre le monde de pied terme.

Maintenant elle ne s'occupait plus que de sa fille. Elle lui préparait du café. On en abuse de ces côtéslà. C'est le seul luxe de nourriture dont on ne se prive point.

Et les questions allaient leur train, quand Anne- Yvonne, dans un élan de tendresse maternelle, s'interrompit, se jeta sur sa fille, l'enveloppa dans ses

bras, la dévora de caresses et lui dit à l'oreille avec un accent qui lui pénétra le cœur :

— N'est-ce pas qu'on est encore mieux là qu'ailleurs, ensemble... quand on s'aime!

Puis, pendant deux heures, ce furent des allées et venues de ménagères, des comptes réglés, des disputes pour quelques sous d'erreur.

Marie-Josèphe, dès la première apparition d'une coiffe sur l'étroit communal qui s'étend entre le four et les maisons du bourg, s'était réfugiée dans son grenier d'autrefois.

Elle y retrouvait son mobilier de jeunesse, le grabat vermoulu sur lequel elle avait dormi, la cruche de grès où elle prenait de l'eau, la chaise défoncée où elle s'asseyait pour écrire devant la table aux planches mal jointes.

C'était navrant. Le vent et le soleil ou la pluie passaient entre les grosses ardoises massives tirées de la falaise.

Et cependant la pauvre fille éprouvait un bienêtre, une sensation de chaleur douce qui lui caressait le cœur dans cet asile de son enfance.

Par la lucarne dont elle avait poussé le volet, la longue perspective des côtes et de la grève jusqu'à Locquirec se déroulait devant elle.

Maintenant, la marée couvrait tout, le lit du Yaudet, les sables de Locquèmo. Elle jetait son écume jusque sur la route et, peu à peu, la minait à

petits coups, en en faisant tomber quelques lambeaux, de sorte que le talus était déchiqueté comme un bas de robe usé par les cailloux.

Marie-Josèphe était attirée par cette eau verte qui baignait presque le pied de la maison, comme par les voix du vertige qui nous sollicitent au bord des grands précipices.

Que pouvait-elle devenir, méprisée dans son pays, traitée ailleurs comme une chose à vendre, repoussée de partout? Comment tenir à une existence si douloureuse? Elle admirait sa mère qui acceptait sans blasphèmes sa vie de bête de somme; mais elle la sentait, elle aussi, découragée et à bout de forces.

Un bruit de voiture s'arrélant à la porte l'arracha à ces pensées.

Elle regarda du côté de Téglise et aperçut Jean Pordic qui sautait à terre et recevait dans ses bras Perrine, devenue l'ombre d'elle-même.

Sa figure amaigrie était livide. Ses grands yeux bleus, entourés d'un cercle noir, s'enfonçaient dans la cavité creusée par une souflrance lente et continue.

Ses mains appuyées aux épaules du jardinier semblaient transparentes, et sur ses lèvres décolorées un souffle passait, prêt à s'éteindre, haletant et irrégulier.

Quelques mois avaient suffi à la destruction de cette jeunesse florissante.

L'air de Saint-Eftlam l'avait flétrie craborcl et puis tuée!

Anne-Yvonne accourail pour recevoir sa fille dans ses bras.

— Vous vous en allez, Pordic ? demanda-t-elle.

— Oui. On attend à Saint-Efflam.

— Vous avez du monde ce soir?

— Des amis du patron. 'On n'engendre pas de mélancolie là dedans, et vous comprenez, Anne- Yvonne, c'est fatigant pour une malade.

Il remonta en voiture et fit un signe amical aux deux femmes.

— A la revue ! dit-il, et à demain!

Et quand il eut le dos tourné :

— D'ici à demain, grommela-t-il, qui sait ce qui se passera.

La pauvre fille était mise à peu près comme les autres servantes du pays.

Le châtelain de Saint-Efïlam ne gâtait pas ses maîtresses.

Seulement, elle était enveloppée dans un manteau chaud, de bon drap doublé de flanelle, un cadeau que le maître lui avait rapporté de Morlaix, le lieu civilisé des environs, avec Lannion.

Encore elle grelottait malgré le soleil d'août, et une toux sèche et convulsive la secouait à chaque instant.

Elle était si faible qu'elle s'évanouit une minute

UN LYS AU KÙISSRAU m^S

dès qu'elle fut entrée dans le four et assise sur une chaise.

En reprenant connaissance, elle se trouva couchée sur le lit de sa mère. Anne-Yvonne et Marie-Josèphe pressaient toutes deux une de ses mains dans les leurs.

Son premier mouvement fut de défiance et de honte.

La pauvre fille sentait qu'elle avait manqité de confiance envers son aînée. Cyniquement, le maître de Saint-Efflam lui en avait assez dit pour qu'elle devinât la vérité.

Il existait donc entre elles une odieuse rivalité.

Elle le croyait du moins.

Mais Marie-Josèphe, clans un élan du cœur, la serra si tendrement dans ses bras; il y eut au fond des regards qu'elle plongea dans ses grands yeux éteints tant de chaleur et de pitié que l'âme de la malade se fondit.

Leurs lèvres se joignirent dans un baiser de pardon.

Marie-Josèphe avait voulu sauver sa sœur, mais en vain, et la coupable, une enfant, expiait cruellement la faute arrachée à sa faiblesse et à son ignorance.

Restées seules un instant, les deux sœurs s'entretinrent à voix basse, cœur à cœur.

Ce fut la confession de Perrine.

Elle dit tout.

Elle était allée à cet homme qui lui semblait d'une autre race que ceux qui l'entouraient, sans réflexion comme sans effort. Elle était jalouse de l'aînée, qui le voyait chaque jour et vivait auprès de lui, comme les misérables privés de tout envient les habitants d'un palais dont l'entrée leur est interdite.

Elle l'aurait aimé avec toute son âme, de toutes ses forces s'il avait voulu; mais au bout de quelques jours, elle s'était bien aperçue qu'il ne la prenait que pour son amusement. Il pensait à l'autre et s'enivrait pour l'oublier, à ce qu'il lui disait. Et alors il la maltraitait, lui criant toutes les injures dont on peut écraser une femme.

Désespérée, elle avait résolu de se tuer.

En sueur, dans les chaudes nuits d'été, elle descendait sans bruit de sa mansarde, ou le jour quand elle était seule et que personne ne la voyait, elle s'allait baigner dans une fontaine d'eau de source au bas de la roche, au Goémon, et là elle restait des heures, grelottant, ca-chée dans les touffes de roseaux et de cresson.

Ou encore elle se mettait nue à sa fenêtre quand le vent soufflait du large.

P'ile avait voulu acheter du poison, mais elle n'osait le demander.

Un jour, elle était restée une demi-heure à la

porte du pharmacien de Plestin et s'en était retournée sans entrer.

En cherchant, elle avait trouvé un moyen de se tuer qui ne coûtait rien.

Ce n'était donc pas étonnant si elle était perdue.

En finissant, elle embrassa sa sœur qui pleurait, et lui dit :

— Pourquoi as-tu de la peine? Moi, je suis contente de mourir. Je ne souffrirai plus.

Et comme sa mère rentrait, elle mit un doigt sur ses lèvres et se tut.

Alors elle fut reprise d'une quinte de toux plus forte que les autres. Son corps frêle et brisé se renversa sur le lit, secoué par un spasme; ses mains serrèi ent celles de sa mère et de sa sœur en les attirant auprès d'elle, et de leurs lèvres jointes, elles recueillirent son dernier soupir.

Quand Anne-Yvonne se redressa, les yeux déjà vitreux de la morte la regardaient fixement.

La mère poussa un cri désespéré et s'abattit au pied du lit, sur les genoux, en murmurant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'est-ce que je vous ai donc fait pour me les prendre toutes, après que j'ai eu tant de peine à les élever!

Des femmes arrivaient avec leurs ânes ou en car* rioles, quelques-unes avec des paniers, apportant la farine; la fournière leur montra le cadavre de Perrine en leur disant, les yeux secs :

Allez-vous-en ; la mort est encore là. Je ferme la maison. Je ne veux plus travailler. Pour qui ?

Elle se révoltait à la fin, et voyant Marie-Josèphe à genoux au chevet du lit, elle lui dit :

— Lève-toi et va à Ploumanach prévenir ma sœur Louannic. Vous reviendrez demain matin ensemble. Après l'enterrement, je vendrai tout et j'irai demeurer avec elle. Nous ferons comme nous pourrons. Va !

Marie-Josèphe se jeta au cou de sa mère et l'embrassa. Elles mêlèrent leurs larmes.

Jamais elle n'avait mieux compris l'amour de cette rude femme que dans le cri qui venait de lui échapper sous les coups redoublés qui la martyrisaient.

Son embrassement fut d'autant plus tendre qu'elle pensait à la nouvelle douleur dont Anne-Yvonne serait frappée.

. Mais sa résolution était prise. Elle ne pouvait plus; vivre, et en passant à son village, elle ne voulait que dire adieu à tout c^ qu'elle aimait encore et disparaître.

Comme les voisines accouraient à la nouvelle qui venait de se répandre, elle s'échappa du côté des falaises, et au moment oii la soutane roussie du recteur se montra au détour de la rue, elle commençait à gravir les escarpements de la côte pour

gagner le sentier par lequel on se rend à Trégastel et Ploumanach.

Du sommet des roches brunes qui forment un cirque autour de cette grève conquise par la mer dans un cataclysme inconnu, elle s'arrêta pour contempler une dernière fois le panorama qu'elle avait si souvent admiré.

Elle revit la petite église gothique, assise au milieu des tombes, les murs qui la soutiennent. du côté de la grève et ressemblent à un bastion avancé pour défier les eaux, le clocher aigu qui domine tout, les maisons du bourg dévastées comme par lo sac et le pillage d'une guerre, et surtout la masure basse, plantée au bord des eaux, où sa sœur dormait sur un grabat en attendant qu'on lui creusât sa fosse à l'ombre de la flèche surmontée d'une croix d'or, seul luxe de cette indigente bourgade.

Elle revit aussi dans le lointain, au pied de la roche, au Goémon, qu'elle avait gravie tout enfant, nu-pieds, en haillons, mais souriante dans l'insouciance de la jeunesse, les toits pointus du manoir de Saint-Efflam.

Elle lui montra le poing dans un accès de rageuse douleur :

— Puisses-tu brûler avec ton maître, pensaitelle I

Les cloches de Saint-Michel se mirent à tinter

avec ces sons lugubres, espacés, pareils à des cris d'orfraie dans la nuit, et qui résonnent lamentablement comme un appel à la pitié.

C'était le glas de l'agonie de Perrine.

L'autre se mit à genoux, et dans une pensée d'oubli et de pardon, elle confondit tous ses souvenirs, mauvais et bons, riants et désolés.

Est-ce quand on va mourir qu'on peut proférer des paroles de haine et de colère!

Puis elle se releva plus tranquille et continua son chemin en évitant les villages que coupe le sentier.

La distance est longue de Saint-Michel à Ploumanach.

Marie-Josèphe était très faible encore, mal remise de sa dangereuse maladie, lasse de son voyage de la nuit et de sa course du matin.

Elle fut obligée de s'arrêter souvent pour reprendre des forces.

A chaque station, elle choisissait un point d'où elle dominait la mer, cette immense étendue verte qu'elle regrettait tant, alors qu'elle était perdue dans ce gouffre de Paris si brillant pour les riches et les forts, si cruel aux pauvres et aux faibles, écrasés dans la mêlée des intérêts, des ambitions et des appétits qui se croisent, s'entrechoquent et se brisent.

Elle souriait à cette mer qu'elle avait aimée par-

dessus tout, dans le sein de laquelle elle se berçait, heureuse comme les goélands dans la tourmente qui les ballotte ou les coquillages au creux des roches.

Elle arriva à la maison de sa tante au soleil couchant.

La soirée était d'une incomparable sérénité.

Il ne faisait pas un souffle d'air.

Dans le village désert, quelques enfants se roulaient à demi nus sur le devant des portes, au bord de la mare, où le flot battait son plein.

La sœur d'Anne-Yvonne était absente, à Lannion, sans doute, à porter le poisson, ou à Perros.

Mais la bonne femme ne craignait pas les voleurs.

Marie- Josèphe poussa le loquet et se trouva dans la maison.

Elle écrivit sur un morceau de papier deux lignes :

« Ma bonne tante,

« Perrine est morte. On l'enterre demain. Je venais vous le dire. Je vais mourir aussi, et je vous dis adieu en vous embrassant biea fort. Embrassez ma mère pour moi et consolez-la. C'est une bonne femme qui vous aime et qui a bien du chagrin de ses enfants.

« Qu'elle nous pardonne et pense à nous. Elle nous

reverra un jour. Moi, je vais rejoindre mes sœurs et vous attendre toutes les deux. Adieu.

(( Votre pauvre Marie- Josèplie. »

Elle mit le papier en évidence sur une table, plaça dessus deux louis et un peu de monnaie, reste de la somme que M. Trémel lui avait donnée, referma la porte et sortit.

L'avocat de la rue Cambon, le châtelain du manoir de Trégastel, était rentré chez lui, à sa vieille maison paternelle, dans un singulier état d'esprit.

Il était mécontent du monde en général. Tout allait mal à son gré. Lui qui se montrait si indulgent pour les faiblesses des autres, si plein d'une hautaine compassion pour les vices de ses contemporains; qui assistait avec tant de curiosité sereine au spectacle qu'ils lui donnaient gratis et dont il amusait son oisiveté, il se sentait déchu de cette paix orgueilleuse dans laquelle il se complaisait, et d'où il tirait une haute idée de sa force en comparant son repos et sa sécurité à Tagitation et à la fièvre des autres.

Rien n'allait à son gré.

N'était-il pas scandaleux de voir une Madeleine Chambay, qui, après tout, n'avait été qu'une pros-

30i VICES DU JOUR

tituée de haute volée, la maîtresse enrichie d'un vieillard dont elle flattait les vices et la décrépitude, une fille qui avait eu Tart de vendre 1res cher la fleur de sa jeunesse, jouir en paix du fruit de cette honte et trouver, en dépit de tout ce qui aurait dû l'éloigner, le moyen de s'attacher ce Paul Rolland et de le tenir à la chaîne comme un chien qui n'essaye même pas d'échapper à sa servitude?

Quelle est donc cette puissance de l'amour, puisqu'elle agit à ce point sur d'honnêtes natures qu elle leur met un bandeau sur les yeux et brouille les meilleures intelligences, qui ne savent plus distinguer ce que l'honneur prescrit ou défend.

En se promenant dans son potager, au milieu des allées bordées de thym, de fraisiers ou de rangs de dahlias et de juliennes, comme dans les jardins de curés auxquels Je sien ressemblait assez, il fulminait ses anathèmes contre les travers de la société moderne.

Jamais il ne s'était montré si éloquent dans ses indignations.

Sa bonne, Souazic, et Pierre, son domestique à tout faire, restaient pétrifiés en l'apercevant qui arpentait ses plates-bandes avec de grands gestes oratoires et des éclats de voix tonitruants dans le silence de cette placide campagne.

Rien ne trouvait grâce devant lui, ni la finance, ni l'administration, ni la politique.

Il dressait, par moments, d'étonnants réquisitoires contre sa propre conduite, et s'apostrophait avec des épithètes pour le quart desquelles, malgré son humeur pacifique, il aurait souffleté le meilleur de ses amis.

Avait-il assez mal mené sa vie! Était-on aussi imprévoyant, aussi stupide?

Que faisait-il depuis qu'il était sorti du collège et qu'il avait eu le malheur de perdre ses parents, son père d'abord et sa mère ensuite, à six mois de distance, — deux êtres qui s'adoraient de toutes leurs forces et qui, ne pouvant subsister l'un sans l'autre, dormaient au pied du clocher de Trégastel, en face de la mer, côte à côte, jusqu'au jour du réveil de leur poussière !

11 était allé à Paris, épris d'un vain renom de savant; il avait couru les écoles de droit et de médecine assez pour tout effleurer, pas assez pour devenir une gloire ou une utilité véritable; il passait son temps aux cercles, à d'oiseuses conversations, courait les boudoirs, sans s'attacher à rien, comptait quelques connaissances d'indifférents et pas une liaison sérieuse, très fler de ce qu'on admirait sa philosophie et se rengorgeant quand il entendait dire autour de lui :

— Oh ! ce Trémel, est-il fort ! A-t-il su s'arranger une existence de sage! Est-il assez à l'abri des folies, le gaillard !

Imbéciles!

Sans doute, il ne mangeait pas son bien. Son capital était intact. A son appartement de la rue Cambon, il avait tout ce qu'il faut à un homme du monde : inlérieur confortable, domestique correct; à Trégastel, tout ce que désire l'homme des champs, de goûts simples et tranquilles : beaux jardins, des fruits de choix, des fleurs pour charmer les yeivx, la mer à deux pas, la chasse à souhait, des ombrages suffisants et un couple de serviteurs modèles dont il n'avait pas à redouter quelque mauvais coup !

Et après ?

Est-ce que ça l'empêchait d'avoir le cœur vide comme une vieille coquille roulée sur le sable et de s'ennuyer de l'ennui le plus profond qui puisse décrocher les mâchoires d'un célibataire sur le retour ?

Il allait avoir quarante-trois ans... il ne s'en fallait que de quelques semaines, et ses cheveux grisonnaient à ce point que Souazic s'était écriée en le voyant arriver :

— Ah ! bon Dieu ! monsieur devient tout blanc !

C'était exagéré. Souazic était idiote... certainement... Mais, au fond, il commençait à décliner.

En supposant qu'il dût vivre quatre-vingts ans, ce qui est rare en Bretagne, il descendait le revers

de la montagne, et ces descentes-là ressemblent terriblement à des dégringolades.

Et vivre seul!... plus tard... entouré de mercenaires !...

Il aurait dû se marier. C'était facile dans le temps. Avec sa position, il n'aurait pas manqué d'héritières, quoiqu'il n'eût jamais eu de prétentions à la beauté ni à Télégance. Mais il était de ceux qui criblent le mariage de plaisanteries faciles et dont la vanité se plaît à décrier les ridicules chaînes de l'antique hyménée.

Désormais il était trop tard pour revenir sur cette erreur.

Si encore il avait pu garder seulement un intime, comme il s'en flattait !

Mais il comptait sur Paul Rolland, et l'artiste lui échappait.

11 était perdu, livré pieds et poings liés aux despotiques volontés de sa maîtresse.

Il l'épouserait, et ce serait un vrai scandale! Alors tout serait rompu entre eux.

Pourtant s'il l'aimait... Si cette femme était nécessaire à son bonheur, à son repos ?

L'amour n'excuse-t-il pas tout?

Au fond l'avocat gardait de l'indulgence pour son ami. N'était-ce pas parce que depuis quelque temps lui-même ae sentait atteint d'un mal qui ressemblait fort à celui du peintre ?

Ce qu'il lui pardonnait le moins, c'était sa dissimulation au sujet de cette Marie-Josèphe qui lui revenait sans cesse à Tesprit.

Sans doute Paul Rolland avait été frappé du charme indiscutable de cette jeunesse, et son intention était de la dérober aux autres en la gardant pour lui.

Madeleine Chambay s'était jetée au travers de cette intrigue en l'emportant comme une hirondelle une toile d'araignée.

Plus forte que le peintre, elle lui avait imposé sa volonté et, lâchement, il s'était exécuté en jetant cette malheureuse sur le pavé.

L'avocat ne lui pardonnait pas facilement cette indigne faiblesse, et cependant, — contradiction de l'esprit humain! — il se réjouissait de savoir la Bretonne loin de la rue de Prony.

Mais qu'était-elle devenue?

Depuis sa visite à l'hôpital, il avait perdu sa trace.

Simon, qui s'était informé, selon les instructions de son maître, avait su seulement qu'elle était sortie de l'hospice pour se placer.

Cette ignorance redoublait la mauvaise humeur de l'ermite de Trégastel.

Lui, qui chaque année passait avec tant de plaisir trois ou quatre mois dans sa soUtude égayée par

quelques réceptions d'amis, il ne tenait pas en place et formait les projets les plus absurdes.

Il voulait reprendre le train et retourner à Paris par une température tropicale.

Il ne cachait pas son ennui et désespérait Souazic par ses accès d'humeur.

La bonne femme disait à son compagnon :

— On nous a changé notre monsieur. Qu*est-ce qu'il a?

Pierre n'était pas de force à expliquer ce mystère, mais il déclara que certainement il y avait quelque chose et qu'on verrait du nouveau dans la maison.

Quoi ? Il ne le savait pas.

Le soir du jour où la pauvre Perrine était morte, au moment où la soupe fumait sur la nappe, dans la grande salle à manger de Trégastel, au lieu de se mettre à table, l'avocat prit son chapeau, sa canne et sortit.

Ce fut en vain que Souazic se précipita sur ses traces comme un basset sur le train d'un lièvre qui déboule et employa les raisonnements les plus sérieux pour le retenir.

Il répondit d'un ton sec :

— Je n'ai pas faim.

Et, un Uvre sous le bras, il se dirigea vers les rochers de Ploumanach.

Pourquoi allait-il de ce côté plutôt qu'ailleurs ?

Il évitait de s'en rendre compte; mais la vérité vraie, c'est qu'il aimait à se rappeler la scène que son ami Rolland lui avait racontée plus d'une fois et qu'il en visitait souvent le théâtre.

Il se plaisait à errer sur les hauteurs de ces étranges masses de granit entassées au hasard, en équilibre les unes sur les autres, comme Ossa sur Pélion, par des forces incalculables.

Ce lieu était devenu pour lui un but de promenade quotidien. 11 s'asseyait sur les sommets et demeurait des heures en contemplation devant l'imposant spectacle de ce bouleversement unique en France et peut-être au monde.

Il voyait dans l'ombre du soir les filles du village ou des fermes des environs se glisser à travers le dédale des rochers jusqu'au petit autel de Saint- Guirec pour piquer leurs épingles dans le nombril de l'apôtre.

Le soleil disparaissait derrière les falaises de Locquirec lorsqu'il arriva juste à l'endroit d'où Paul Rolland avait aperçu un an plus tôt la mystérieuse ondine de son célèbre tableau.

L'avocat promena ses regards sur le chenal, théâtre de cette apparition déjà lointaine, et ne vit rien.

Des mouettes aux larges ailes s'envolaient des cavités des falaises et effleuraient l'eau, qui sem^ blait immobile.

UxN LYS AU RUISSEAU 311

Pas un bruit dans les roches, pas un chant ni un aboi dans le lointain.

L'avocat s'étendit sur une étroite bande de gazon court et ras semé sur la poussière apportée par le vent et ouvrit son livre.

C'était un volume de Musset.

11 s'arrêta au hasard à ce passage célèbre : ce Sur trois marches de marbre rose ! » et séduit par le charme du poète, il s'absorba dans sa lecture.

Il récitait, en les savourant, ces vers délicieux :

Dites-nous, marches gracieuses, Les rois^ les princes, les prélats, Et les marquis à grand fracas Et les belles ambitieuses Dont vous avez compté les pas; Celles-là surtout, j imagine, En vous touchant ne pesaient pas, Lorsque le velours ou l'hermine Frôlaient vos contours délicats.

Laquelle était la plus légère?

Est-ce la reine Montespan?

Est-ce Hortense avec un roman, Maintenon avec son bréviaire, Ou Fontange avec son ruban ?

Un bruit de cailloux heurtés par le pied d'un passant vint le distraire.

Il leva la tête et ne vit rien.

Il crut s'être trompé et se remit à sa lecture :

Beau marbre, as-tu vu La Vallière?

De Parabère ou de Sabran, Laquelle savait mieux te plaire?

Entre Sabran et Parabère, Le régent même, après souper, Chavirait jusqu'à s'y tromper.

Le même bruit se fit entendre plus rapproché et plus distinct.

Le Breton ferma son livre et se pencha à plat ventre au bord de la falaise.

Alors voici ce qu'il aperçut à cinquante mètres au-dessous de lui :

Une jeune fille venait d'arriver dans une sorte d'anse entre deux têtes de roches.

Elle jeta autour d'elle un regard effaré^ tendit l'oreille pour épier les bruits des alentours, et rassurée, ne voyant et n'entendant rien, elle commença à se dévêtir.

Ce ne fut pas long.

Elle dénoua sa jupe noire et la laissa tomber à ses pieds.

Elle ôta ensuite le châle qui lui couvrait les épaules et le jeta sur la jupe.

La chemise eut le même sort.

Elle demeura complètement nue sur son piédestal, d'où elle dominait le chenal d'une vingtaine de pieds.

Trémel retenait son souffle.

Cette jeune fille lui semblait admirablement belle.

D'un geste coquet, elle dénoua sans se retourner ses cheveux jaunes qui se déroulèrent sur ses blanches épaules comme un manteau.

Une médaille était attachée à son cou par un cordon noir.

Elle la baisa à diverses reprises, parut hésiter un instant, et tout à coup, en faisant le signe de la croix, elle plongea dans le gouffre.

A la même heure, il y avait fête au manoir de Saint- Efflam.

La salle à manger ne resplendissait pas, mais elle était suffisamment éclairée par une demi-douzaine de bougies.

Les valets n'étaient pas velus de brocart et de damas, mais ils ne s'en agitaient pas moins autour d'une table environnée de convives.

L'orgie n'avait rien de vénitien, mais c'était tout de même une orgie dans laquelle on mangeait à éclater, en buvant sec.

On se divertit selon ses moyens.

Il y avait là toutes les connaissances de Maurice des Breux : des douaniers, l'huissier de Plestin, un notaire, une demi-douzaine de fermiers, la fleur des pois des environs, plus un gentleman du voisinage, lequel vivait à peu près de la même façon que son hôte, s'enivrant dans les cabarets, saoulant

les pauvres diables de matelots et caressant les filles et les femmes afin de se distraire un moment.

C'est le passe-temps des gens qui n'en ont pas d'autres pour occuper les loisirs de la campagne et embellir leurs jours.

Au dernier moment, le châtelain de Saint-Efflam avait eu une velléité de décommander la fête.

La nouvelle de la fin si rapide, presque foudroyante, de sa dernière maîtresse ou plutôt de sa dernière victime, Perrine Lebrec, s'était vivement répandue.

Jean Pordic l'avait rapportée de Saint-Michelen-Grève, et le soir même, pendant que les convives, très allumés, vidaient les dernières bouteilles, bouquet de l'ample feu d'artifice qu'on venait de tirer en leur honneur, les cloches sonnaient lugubrement au loin, envoyant leur glas funèbre aux fenêtres ouvertes et le mêlant aux rires du festin.

Et pourtant tout ce monde était gai, d'une grosse et lourde gaieté. Une pauvre servante compte si peu ! On parlait de la chasse , de l'ouverture qui avait lieu dans quelques jours, des couvées de perdreaux, nombreuses à cause de l'année sèche, des lièvres qui abondaient sur les côtes et dans les taillis.

Les douaniers disaient où ils en avaient vu dans leurs tournées, heureux de penser qu'ils mangeraient leur part de plus d'un.

L'huissier, très paterne, brave homme, expliquait l'ennui qu'il éprouvait quand son métier l'obligeait à des saisies de pauvres, diables.

Ainsi, la semaine dernière, il avait vendu le mobilier d'un misérable fermier du côté de Lanmeur, deux vaches maigres dont les os perçaient la peau, et une charrue qui ne tenait ni à clou ni à cheville. Il ne restait pas une sacquetée de grain dans la ferme. Ça tirait les larmes des yeux. Et à chaque instant c'est à recommencer.

Pour se consoler, il vidait son verre, que Pordic remplissait aussitôt.

C'était la consigne.

Le maître seul paraissait sombre. Il y avait en lui quelque chose de détraqué. Sa belle humeur, qui mettait les autres en train, n'éclatait pas comme à l'ordinaire.

Pendant qu'on prenait le café, renforcé d'une demi-douzaine de liqueurs variées, il s'absorbait dans ses réflexions.

Il songeait à la morte, cette pauvre petite étendue sur son grabat et qu'on clouerait le lendemain dans sa boîte de sapin pour la mettre en terre, où elle avait voulu aller.

Il lui était revenu des histoires sur son compte, des mots échappés ; un douanier l'avait aperçue un soir, vers onze heures, au clair de lune, sortant de

la fontaine, toute transie et grelottante, et elle lui avait dit :

— N'en parlez pas. Je veux rejoindre ma petite sœur. Je suis trop malheureuse.

Elle s'était mise à ses genoux et l'avait tant prié qu'il s'était vu forcé de céder.

D'ailleurs, le mal était fait.

Ainsi elle voulait mourir, et il en était cause. Elle le détestait donc bien, ou elle avait une grande honte de sa chute, de sa lâcheté.

Dans les deux cas, il la tuait. Son bourreau, c'était lui.

Et pourtant, ce n'était pas celle-là qui le rendait si sombre, celle pour qui les cloches sonnaient. Il en aurait pris son parti. Elle n'avait été qu'un accident dans sa vie, une distraction d'une heure, un amusement, comme elle le disait dans sa suprême et navrante confession.

Il en avait vu plus d'une comme elle et dont il ne s'inquiétait pas. De sa foUe, il ne se croyait pas responsable.

Ces têtes de filles sont si extraordinaires !

L'autre seule l'occupait, la vivante, celle qui restait, la dernière de cette couvée du four, la grande, l'aînée, son esclave de cinq ans, celle qui lui était restée si longtemps qu'elle était devenue son habitude, une chose qu'il voulait et dont il ne pouvait plus se passer.

C'était elle qui le tenait, lui qui ne s'était jamais attaché à rien, qui passait au quartier Latin d'une orgie à l'autre, au hasard de rencontres sans lendemain, fougueux et méprisant, traitant les femmes, même la sienne, la légitime, comme des esclaves et des êtres inférieurs, et comptant bien les trouver jusqu'à la fin soumises à ses caprices et à sa tyrannie.

Le matin où, Marie- Josèphe n'ayant pas répondu à son appel, il était allé la chercher à sa mansarde, dont la porte était ouverte et le lit vide, il en était sorti dans une furieuse colère.

Il avait eu un véritable accès de rage dont la maison tremblait encore , et depuis son humeur tournait à l'hypocondrie. L'arrivée de Perrine remplaçant sa sœur lui avait donné quelques jours de distraction, mais le souvenir de l'autre nuisait à la malheureuse fille, et ce fut elle qui supporta le contre-coup du départ de la fugitive.

Plus tard, quand le châtelain de Saint-Efflam reçut la réponse de Marie-Josèphe à ses propositions, sa rage ne connut plus de bornes.

Elle était bien perdue pour lui. Il connaissait la ténacité de cette tête bretonne et n'essaya pas de la faire revenir sur sa volonté de le fuir.

Ce fut alors que, dans son aveugle injustice, il maltraita Perrine et lui rendit Texistence si pénible qu'elle résolut de s'en débarrasser.

C'était fait.

Il avait perdu Paînée et n'avait pas gardé l'autre.

Il ne lui restait donc rien, et il se rendait enfin justice à lui-même.

La folie et Tindignité de sa conduite étaient abjectes et viles !

A cette table où il était, il se souvenait qu'une nuit d'ivresse, entouré d'amis à peu près aussi exaltés que lui, il avait voulu forcer Marie- Josèphe à les servir presque nue, en la violant pour ainsi dire une seconde fois dans sa pudeur de femme.

Elle avait résisté, cravachée jusqu'au sang, devant une partie de ceux qui assistaient à cette nouvelle fête où elle n'était plus.

Et par un retour des choses humaines, c'était elle, absente, qui le torturait au point de lui rendre la vie insupportable.

Certes, il ne manquait pas de filles dans le pays pour prendre sa place.

La misère longtemps soufferte, avec ses privations incessantes, la faim, le froid et toutes ses hontes, abaisse les caractères, les avilit et trouble les intelligences ; mais toutes les femmes disparaissaient aux yeux de Tancien viveur devant le souvenir de Marie-Josèphe.

Il revoyait à chaque seconde, sans un intervalle de repos, ses dents merveilleuses dans un sourire qui le raillait, comme celui de l'esclave qui nargue

son maître. Il aurait voulu fouiller encore de ses doigts nerveux ces cheveux magnifiques, ravagés tant de fois dans ses fureurs de brute, couvrir d'odieux baisers cette peau éclatante, cette chair fraîche et ferme dont il était si fier qu'il la vantait insolemment aux compagnons de ses plaisirs et que son orgueil eût été de la leur montrer comme un sculpteur découvre la statue qu'il vient d'enfanter et dont il espère un triomphe.

Mais où était-elle? Plus rien.

Sans doute elle passait à d'autres mains. Il lui semblait impossible, à lui qui en connaissait la valeur, qu'elle ne fût pas disputée à prix d'or sur ce grand marché d'esclaves blanches qui s'appelle Paris et qu'un amateur du beau ne se fût pas jeté sur cet objet d'art si rare et si vibrant.

Ah! s'il avait su qu'elle était près de lui! Si quelqu'un lui eût soufflé à l'oreille que le jour même elle était revenue chez sa mère, qu'elle avait assisté aux derniers moments de sa sœur, il aurait fouillé le pays pendant des jours pour savoir où elle était passée ! Il n'aurait pas laissé un recoin de bois, pas une chaumière sans l'y traquer.

Mais personne ne l'avait aperçue. Sa mère seule connaissait son retour, et absorbée dans sa douleur, farouche, assise au chevet de la morte, Anne-Yvonne ne desserrait pas les lèvres.

La soirée s'avançait.

A la table de Saint-Efflam, tout le monde parlait à la fois.

Maurice des Breux sortit un instant et monta à sa chambre.

Là, il écrivit quelques lignes, les glissa dans une enveloppe qu'il mit dans sa poche. Puis il se regarda dans une glace et se trouva pâle et défait.

Alors il eut un mouvement de colère contre luimême.

— Serais-tu donc lâche, bandit? se dit-il.

Il boutonna son veston de velours noir, donna un coup à ses cheveux toujours abondants et soignés, rabattus en mèches sombres sur son front, ûf en deux temps une toilette sommaire et redescendit au milieu de ses convives.

Le notaire avait à peu près seul gardé son sangfroid.

— Maître, lui dit l'amphitryon, je vous fais mes adieux; je dois partir pour un voyage de quelque durée.

— Et vous ne nous avez pas prévenus!

— J'ai besoin de distraction. Ce qui se passe me bouleverse. La mort de cette pauvre Perrine, la perte de Marie-Josèphe me donnent des idées noires... je ne le cache pas. Voici un papier. S'il m'arrive malheur, vous l'ouvrirez.

— Malheur! objecta le notaire.

— On ne sait jamais... Les précautions sont bon-

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nés. C'est un service que je vous demande, en ami ?

— Soit!

— Je peux compter sur vous?

— Absolument.

L'ancien viveur eut un accès de gaieté fébrile. Son visage s'illumina.

— Allons, s'écria-t-il, les braves, buvons un dernier coup avant de nous quitter.

D'un coup de poing formidable dont la table tressauta, il éveilla ceux qui dormaient, la tête appuyée à la nappe.

L'huissier, oubliant ses exploits, ronflait, la tête renversée sur le dossier de sa chaise, étayé par un douanier complaisant.

— Lève-toi donc, vile canaille, mon ami, lui cria son hôte.

Pordic fit une dernière tournée.

Maurice des Breux remplit lui-même son verre^ un hanap énorme, de rhum d'une force extrême et d'alcool mélangés avec lesquels il s'amusait, dans de joyeux accès, à saouler les pêcheurs.

Les têtes étaient embrouillées. Personne, excepté le notaire, ne remarqua ce détail.

Et tout d'un coup, le triste châtelain avala d'un trait le poison.

L'effet fut foudroyant.

Il resta debout une seconde, chancelant comme im arbre sapé dans ses racines et qui ne sait de quel

côté tomber, et brusquement il s'abattit, râlant, l'écume à la bouche.

Pordic se précipita.

Son maître expirait.

Il eut à peine quelques convulsions, un hoquet final, et tout fut dit.

L*alcool qui l'avait enivré tant de fois venait d'achever son œuvre.

Alors, devant le cadavre chaud et presque palpitant, le notaire ouvrit l'enveloppe dans laquelle était le précieux papier et lut ce qui suit :

« Ceci est mon testament.

« Je suis un grand coupable.

« Pour réparer autant que possible le mal que j'ai fait, n'ayant pas de parents au monde, je donne tous mes biens par moitié à Anne-Yvonne Lebrec, du bourg de Saint-Michel, et à sa fille Marie- Josèphe Lebrec, les seules survivantes de cette malheureuse famille.

« Fait en pleine connaissance, à Saint-Efflam, le vingt-sept août mil huit cent quatre-vingt-quatre.

« Je confie l'exécution de mes volontés à maître Pléneuc, mon ami, et je lui alloue dix mille francs pour ses honoraires.

« Maurice-Albert des Breux. »

— C'est parfaitement en règle, dit froidement le notaire.

op New York

Au moment où Marie-Josèphe se jetait à la mer, Pavocat la reconnut.

Il crut d'abord qu'il assistait à une répétition de la scène dont l'esprit du peintre avait été si vigoureusement frappé.

La jeune fille, après avoir plongé un instant, reparut à la surface.

Pendant quelques minutes, Trémel la vit flotter sur Teau dans cette pose abandonnée qui avait fait le succès de la fameuse ondine du Salon.

Mais bientôt, comme si elle refusait de lutter plus longtemps pour la vie, ou comme si volontairement elle y renonçait, elle s'enfonça par degrés et disparut dans l'abîme.

Le Breton était un puissant nageur.

Épouvanté, ne sachant au juste où cette vision s'était engloutie, il jeta à la hâte ses vêtements sur le rocher, se laissa glisser jusqu'aux

bords du chenal d'où la mer commençait à se retirer et se précipita à son tour à la recherche de la noyée.

Par trois 'fQis il plongea^ sans succès et remonta désespéré à la surface.

Enfin, il fut plus heureux.

11 atteignit la jeune fille; ce fut une lutte acharnée entre cette victime, qui ne voulait pas de salut et son sauveur.

L'homme triompha.

11 parvint à s'emparer d'elle, à paralyser ses mouvements et la ramena au rivage, mais inanimée, sans mouvement et sans vie.

A cette minute suprême, il reconnut que le sentiment qui le poussait vers elle, ce n'était pas seulement l'intérêt, une amitié de voisinage, une pitié pour ses souffrances et son délaissement, mais un amour véritable, Tamour passionné qu'il voulait méconnaître et qu'elle lui avait inspiré dès le premier jour.

11 la serrait dans ses bras avec un frémissement de regret douloureux ; il caressait de ses regards ce beau corps inerte où la mort commençait son œuvre ; il essayait de la ranimer sous ses baisers qu'elle ne sentait pas.

: Elle respirait encore cependant.

Au bout d'un instant, il eut la joie délirante de sentir le cœur battre et la vie rentrer avec l'air pur

dans cette poitrine que Tasphyxie eût étouffée sans lui.

Marie-Josèphe, en rouvrant les yeux, vit à genoux auprès d'elle l'ami à qui elle devait la vie.

— Pourquoi ne pas me laisser mourir? lui ditelle avec un accent de doux reproche.

La nuit tombait, une nuit étoilée, tiède comme un jour de printemps, sereine et pure comme les belles nuits du Midi.

L'avocat enveloppa celle qu'il venait de sauver dans ses habits, la chargea sur ses épaules et remporta comme il aurait fait d'un enfant endormi jusqu'à son manoir.

Là, il l'enferma dans une chambre, la coucha sur un lit et s'assit auprès d'elle.

— Tu es à moi, dit-il, et je ne te quitte plus. Lorsqu'elle eut repris ses sens et qu'elle fut en

pleine connaissance, il la confessa comme eût fait un recteur, et, avec une simplicité touchante, sans rien omettre et sans s'excuser ou accuser les autres, elle lui raconta sa vie, ses hontes et ses chagrins.

Le sceptique fut remué jusqu'au fond des entrailles; le sage réfléchit; l'homme était vaincu.

Il appela Souazic et la chargea de veiller sur la jeune fille.

Pendant quelques jours il découvrit de véritables trésors de bonté, de vaillance et d'esprit chez sa protégée.

Et lorsqu'elle voulut le quitter pour reprendre sa vie ordinaire, car elle ignorait ce qui s'était passé à Saint-Elflam, il lui sembla que la joie de sa maison allait disparaître et qu'il retomberait, dès qu'elle serait hors du petit parc, dans son ennui et son découragement.

Pourtant il ne pouvait la conserver éternellement sans qu'on dût croire dans le pays qu'elle était devenue sa maîtresse et sans raviver les mauvais propos qui avaient couru sur son compte et flétri sa réputation pendant ses années de jeunesse.

Elle le comprenait et le lui dit.

— Laissez-moi m'éloigner, supplia-t-elle. D'ailleurs, que puis-je être pour vous?

Ce qu'elle pouvait être!

L'avocat se le demandait depuis qu'elle était entrée à Trégastel, en luttant de toutes ses forces contre la passion qui l'envahissait de plus en plus.

Le cœur en lui combattait la raison.

La raison lui disait qu'il lui faudrait rompre avec le monde, renoncer à Paris; que mille critiques Taccableraient s'il avait l'audace d'élever jusqu'à lui une simple servante dont le passé n'était pas sans reproches.

Le cœur répondait que cette servante n'était que la victime de son dévouement et de la misère de ses jeunes années ; que des milliers d'autres n'auraient eu ni sa vaillance ni son désintéressement ;

qu'elle possédait toutes les distinctions naturelles, la beauté, le charme et la grâce; qu'il façonnerait son esprit en y imprimant son empreinte.

Enfin, une voix secrète ravertissait qu'il tenait son bonheur entre ses mains et que, s'il le laissait échapper, il ne le retrouverait plus.

Et les paroles de Madeleine Chambay lui revenaient à l'esprit : L'amour est tout dans la vie, et on ne le rencontre qu'une fois.

Cette fille n'avait-elle pas raison, toute vile qu'elle fût?

Souazic et Pierre s'apercevaient aisément de la perplexité de leur maître.

La vieille servante décida la victoire de Marie- Josèphe, seule peut-être à ne pas se douter du combat qui se livrait en sa faveur.

— Si elle vous plaît ! lui dit- elle simplement. Trois semaines après son entrée au manoir de

Trégastel, où son sauveur l'avait retenue, en qualité de docteur, sous prétexte de sa faiblesse et pour l'empêcher de renouveler sa funeste tentative, il l'aborda sous une tonnelle du jardin où elle se tenait à l'ombre, dans la chaleur des derniers jours de l'été. Elle lui inspirait un tel respect qu'il n'aurait pas même osé lui adresser une parole légère.

— Marie-Josèphe, lui dit-il, le moment est venu de nous séparer.

Elle eut un tressaillement douloureux.

Elle était si bien dans cette maison honnête et tranquille, et cependant elle comprenait que ce bonheur ne pouvait durer.

— N'en aurez-vous pas du chagrin ? reprit-il.

— Si.

— Pourquoi ?

— Ce senties seuls jours heureux que j'aie passés dans ma vie. Mais je savais bien qu'ils finiraient.

— Vous serez riche désormais.

— Moi !

— Oui, vous !

— Comment ?

— M. des Breux est mort et vous laisse sa fortune.

— Il est mort ? dit-elle sans s'émouvoir. Que Dieu lui pardonne, mais je ne veux rien de lui.

— Cependant...

— On dirait que c'est le prix de la honte, et il faut au moins qu'on sache que je n'ai rien reçu ! Ma pauvreté me défendra mieux que toutes mes protestations.

Elle s'exprimait simplement, sans emphase.

— Vous reviendrez sur cette résolution, dit l'avocat pour réprouver.

— Non, déclara Marie-Josèphe, je vous le jure, quand je devrais mendier mon pain par les chemins !

— Soit. Je ne saurais vous en blâmer. Ainsi vous êtes bien résolue à me quitter?...

— Puisqu'il le faut, soupira-t-elle.

— Vous pourriez rester ici si vous vouliez. Elle secoua la tête tristement.

— C'est impossible, dit-elle, et c'est une grande peine pour moi.

— Vrai ?

— Hélas !

— Et si je vous en priais?

— Vous?

— Si je vous disais que je ne puis plus me passer de vous voir depuis que je vous ai tenue dans mes bras, si je vous jurais de vous aimer toujours, de faire tout ce que je pourrai pour vous rendre heureuse ! Si, en un mot, je vous suppliais de consentir à me donner votre main et à porter mon nom !

— Oh ! taisez- vous, murmura-t-elle, ce serait trop de bonheur, mais vous n'y songez pas !

— Pourquoi?

— Une fille comme moi épouser un homme comme vous!

— Mar-Josèphe, dit l'avocat en lui prenant une main qu'elle ne retira pas, je ne suis plus jeune, et le sacrifice sera pour vous. Je n'agis pas à la légère. J'ai apprécié votre caractère. Beaucoup de femmes qui n'ont jamais failli sont moins pures et moins vertueuses que vous. Je vous aime et je vous le dis. Voulez-vous?

La pauvre fille fondit en larmes.

— Mais je vous aime, monsieur Trémel, dit-elle,

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et c'est le paradis que vous m'ouvrez. Oui, je le veux, et je vous jure d'être une honnête femme.

Anne-Yvonne n'a point hérité de la fortune du châtelain de Saint-Efflam.

M. Trémel l'a distribuée aux pauvres gens de Saint-Michel, et comme ils étaient nombreux, la part de chacun n'a pas été lourde.

Les uns l'ont dissipée; les autres en ont profité et prospèrent depuis ce temps-là.

La fournière a cédé son four à d'autres et demeure avec sa sœur, la veuve Louannic, dans une bonne maison que son gendre lui a achetée et où elle jouit d'une petite rente qu'elle n'avait assurément pas rêvée dans ses plus heureux songes.

Deux mois après son union, célébrée sans bruit à la petite église et à la mairie de Trégastel, et dont il n'avait fait confidence à aucun de ses amis, l'avocat reçut une lettre de Paul Rolland qui lui annonçait son mariage avec Madeleine Chambay et lui demandait grâce pour son bonheur qu'il déclarait complet.

Trémel hocha la tête et se contenta de murmurer :

— Après tout, c'est possible.

Il pensait pourtant, comme tout le monde, qu'en cette affaire la fortune du marquis de Saint-Hérais était de trop.

Ceci se passait en 1884.

L'an dernier, pour la première fois depuis son

mariage avec Marie- Josèphe, Trémel s'est décidé à passer à Paris quelque temps à l'entresol de la rue Cambon qu'il a toujours conservé.

Le seize mars, un mercredi, il était à l'Opéra, où l'on donnait Sigiird.

Au deuxième entr'acte, il se promenait au foyer avec Marie-Josèphe au bras.

Resplendissante de fraîcheur et de jeunesse dans sa robe de velours bleu, modestement décolletée, ses admirables cheveux roulés en casque, son joli visage rafraîchi par trois années de bonheur parfait et illuminé de son sourire aux belles dents, mignonne et délicate, souple et gracieuse, l'ancienne servante, métamorphosée comme une chrysalide devenue papillon, attirait tous les regards.

Paul Rolland vint à passer avec Madeleine Chambay rayonnante et bravant dans sa gloire les critiques du monde.

L'artiste prit à part son ancien ami et lui demanda à voix basse :

— Quelle est cette admirable personne que tu promènes ?

— C'est ma folie, dit le Breton souriant.

— Ta maîtresse ?

— Ma femme.

Paul Rolland la fixa une seconde et tressailht sans répondre.

Il venait de reconnaître son adorable modèle.

L'insensé des deux n'était pas le Breton.

L'artiste commençait à sentir le poids de la chaîne qu'il s'était rivée et que la mort devait rompre six mois plus tard en emportant h Timproviste Pancienne maîtresse du marquis de Saint-Hérais.

Elle mourut heureuse parce qu'elle put se croire aimée jusqu'à la lin.

Le châtelain de Trégastel l'est toujours et sans réserve.

Et chaque fois que dans ses jardins de Bretagne ou sur les falaises témoins des scènes que nous venons de raconter, il se promène en couvant de ses regards le trésor d'amour qu'il possède, il bénit le hasard qui le lui a fait découvrir au fond des eaux vertes de Ploumanach, comme ces perles précieuses que les pêcheurs de Ceylan ramassent au fond des mers.

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