‹ Un magistrat suisse;Chapitre 1 sur 10 · ORIGINE, ÉTUDES ET VOYAGES · texte numérisé non relu

ORIGINE, ÉTUDES ET VOYAGES

Derrière les coteaux qui, s'élevant en amphithéâtre, dominent le golfe de Morges et le miroir du Léman , se cache un vallon accidenté où se dessinent, chacune avec son verger, les habitations dont se compose le beau village de Grancy. C'est dans la paix de ce riant séjour qu'Auguste Pidou naquit, le 31 mars 1754. Son père était pasteur du village. Sa mère, sœur du célèbre médecin Tissot, l'emportait sur son frère lui-même par la vigueur de l'âme et l'énergie

d'un caractère qui, dans des circonstances difficiles, fut toujours plus fort que l'adversité. Dès le berceau, l'enfant fut destiné à la carrière ecclésiastique , qui semblait héréditaire dans sa famille paternelle, comme dans plusieurs autres familles du Pays de Vaud.

Il passa ses premières années , les plus heureuses de sa vie, dans ce village de Grancy dont il garda toujours un cher souvenir. A l'entrée du village, à main droite, était le domaine patrimonial des Tissot, et dans ce domaine une éminence, le Mont, d'où la vue s'étendait au loin sur un riche paysage. C'est vers les gazons de ce monticule que l'enfant aimait à porter ses pas. Quand il devint, pour la première fois, possesseur d'une montre, celle de sa grand 'mère, c'est dans ce lieu qu'il alla , seul , passer trois heures à contempler le jeu des aiguilles . C'est à Grancy qu'il commença ses études, sous les soins de son père, et que, parvenu à l'âge de huit ans , il signa de ce vers une lettre en langue latine adressée à son oncle, le docteur Tissot :

c Haec scripsit Augustus, non Caesar, preesto videbis, »

jeu de mot bien légitime, nous écrit M. Charles Eynard, à qui nous devons communication de cette lettre ; je n'en ferais aucun cas, ajoute-t-il,

si Fenfant avait dit plus correctement, mais d'une manière moins naïve :

« Augustus, non Cœsar scripsit, praesto videbis. »

Plus tard, ce fut à Grancy que l'homme d'Etat vint, chaque année, se délasser des fatigues de la vie publique. C'est en ces lieux qu'on le voyait le plus ouvert aux beautés de la nature et qu'il se livrait avec le plus d'abandon aux joies de la vie privée. C'est à ces vergers, témoins de ses premiers ébats, que, s'appropriant des vers adressés par Jeanne d'Arc aux champs de Vaucouleurs, il envoyait encore, peu avant sa mort, cet adieu suprême:

« 0 bosquets de Grancy ! ô berceau de mes jours ! Puissent mes tristes yeux se fermer pour toujours Avant que de mon cœur votre image effacée Cesse, pour un moment, d'occuper ma pensée. »

Auguste Pidou fit à Lausanne ses humanités et y commença la théologie, qu'il alla continuer à Genève. Sans fortune1, il s'empressa d'accepter

* Sa famille était si peu fortunée qu'il n'en eut , pour tout patrimoine , que 3,046 livres : 660 de son père et 2,386 du côté maternel.

une place de précepteur dans la maison Diodati et de saisir la facilité qu'elle lui donnait de poursuivre ses études sous les Vernes, les Vernet, les Claparède , les Bertrand et les de Saussure. « Quelles traces profondes , disait-il encore trente ans après avoir quitté Genève, ces hommes laissaient dans l'esprit de ceux qui avaient eu le bonheur de les entendre! Quelle urbanité de mœurs ! Quelle douceur ! Quelle modestie ! Quelle condescendance pour leurs disciples ! Quel art de faire aimer la science et d'inspirer le désir d'apprendre ! Comme nous sortions de leurs leçons agités de curiosité, impatients de la leçon suivante ! Tout , tout est encore présent à mon esprit, et le son même de leur voix frappe encore mon oreille1. »

Mais s'il aimait Genève, Pidou n'aimait pas les études auxquelles il se livrait par condescendance pour son père. Né pour être jurisconsulte et homme d'Etat, il ne l'était pas pour être théologien. D'ailleurs la théologie ne s'était pas présentée à lui sous les aspects sous lesquels elle parle à l'âme humaine : « J'y perds mon juge-

1 Discours prononcé le 26 mars 1807 par le citoyen Pidou en installant M. Manget comme professeur de littérature dans l'académie de Lausanne. — Pidou avait pour condisciple Cellérier, l'excellent pasteur de Satigny, vaudois comme lui.

ment, ma gaîté, disait-il. Je ne suis plus celui qui ne voulais admettre rien que de clair et de juste. Je me laisse prendre à des raisonnements faux et à des subtilités minutieuses. Plutôt apprendre un métier ! 1 » Et cependant il apportait d'autant plus de zèle à ces études, contraires à ses goûts, qu'il était plus impatient de les achever. Grâce à l'ardeur qu'il y mit, il obtint à l'âge de 21 ans, par une faveur spéciale, sa licence et la consécration au ministère 2. Ce titre obtenu, il chercha un emploi de ses forces plus conforme à ce qu'il savait être sa vocation.

En un temps où le Pays de Vaud était sous la domination de Berne , de jeunes Vaudois en grand nombre cherchaient une carrière à l'étranger, ou dans le service militaire, ou dans l'enseignement. Pidou s'ouvrit cette dernière voie. Chargé de l'éducation d'un jeune Belge, le prince

1 Lettre à G. Pischard, de l'an 1773.

2 Cette faveur est accordée à Pidou à raison du témoignage rendu à la maturité de ses études, du tendre intérêt que lui porte l'académie de Lausanne, et des raisons majeures qu'il a de presser sa réception au saint ministère. (Protocole de la vénérable compagnie.)

— iode Gavre, il conduisit son élève à Strasbourg, où la réputation de Schoepflin attirait des étudiants de tous les pays de l'Europe , et qu'illustrait encore la présence d'Oberlin. Il s'assit avec le jeune prince sur les bancs de l'université , refit avec lui ses études classiques et en fit de sérieuses de jurisprudence. Cette éducation achevée, la nécessité le contraignit d'accepter une place en Allemagne , dans le collège philanthropin de Dessau.

Ce collège, fondé par Basedow dans l'esprit de J.-J. Rousseau, était le seul dans toute l'Allemagne où les professeurs eussent la liberté de poursuivre des plans personnels et de procéder par expérimentation. Il se glorifia d'instituteurs tels que Salzman , Campe , Mathisson , et Olivier de Lausanne. L'instruction était donnée sous des formes divertissantes. Les élèves portaient habit bleu, boutons d'argent, parements, collet bleu clair, veste comme le collet et culottes comme l'habit. Le tambour appelait aux repas. Mais le bruit, ni les distractions, ni la nouveauté des méthodes n'empêchèrent l'ennui de s'emparer de l'instituteur, qui s'empressa de quitter Dessau pour se rendre à Paris, où l'appelait son oncle, le docteur Tissot.

Le voyage se faisait alors en vingt jours ; Pidou

dut y mettre trente jours, dans une saison pluvieuse. A Paris, il suivit des cours de science et de lettres, se prit d'admiration pour le poëte Delille et suivit entre autres avec un vif intérêt le cours de minéralogie de Daubenton. Il eût volontiers prolongé son séjour en France, mais toujours sous le joug de la nécessité, il résolut d'aller tenter la fortune en Angleterre.

Quoiqu'il fût recommandé par Tissot, il passa, sans pouvoir trouver une position, deux années de privations, d'inquiétudes et d'angoisses. Condamné à se justifier devant sa famille : « Aucune place ne s'offre, lui écrit-il, pas même la plus modeste ; et ne croyez pas que je sois difficile : j'ai souri à l'espoir d'une misérable place en Hollande ; j'ai embrassé avec empressement la lueur d'un établissement qu'on m'a fait entrevoir dans les glaces de Saint-Pétersbourg. Enfin, ne me suis-je pas mis à prêcher?... On dit que le moyen de réussir est de faire la cour au maître de danse. Je ne doute pas qu'il n'y ait des raisons péremptoires d'adopter cette maxime, mais je vous prie de croire que je n'en userai pas. Ah t qu'il est cruel pour un malheureux d'avoir à se justifier de son malheur même M »

* Lettre à sa sœur du 12 avril 1782 et lettre à M. Marc Oapples du 15 novembre 1781.

Réfugié dans un village, à Hundslow, où la vie était moins chère qu'à Londres , Pidou se vit réduit à donner des leçons dans une école et à rechercher de chétives fonctions ecclésiastiques. La maladie vint encore ajouter à la tristesse de sa situation. Il dut recueillir toutes les forces de son âme pour ne pas tomber dans le désespoir et pour savoir tirer de cette position même de nouveaux moyens de développement. Il apprit l'anglais ; il pénétra dans les beautés d'une littérature qu'il a cultivée jusqu'à la fin de ses jours. En même temps il s'essaya dans des genres divers en prose et en poésie. Déjà précédemment il avait fait, et répandu dans les recueils littéraires du temps S des pièces de vers en grand nombre. A ces essais il ajouta des cahiers de pensées , la plupart marquées au coin de la misanthropie et de la satyre, et il songea à les publier sous le titre : Moins que rien , par un Allobroge. Il crut toutefois devoir consulter sur son dessein son oncle le docteur Tissot.

« Des singularités de titre, lui répondit l'illustre écrivain , n'ont jamais été de bon goût et ne sont pas de mode actuellement. Il faut de l'honnêteté avec le public comme avec les particuliers

1 Le Mercure, YAlmanach des Muses, les Etrenncs du Parnasse,

et ne pas lui offrir moins que rien. En général, il ne faut rien publier, à moins que Ton ne soit appelé à traiter de matières relatives au gouvernement, à quoi l'on ne puisse hardiment mettre son nom, et je ne crois pas, mon cher neveu, que vous voulussiez mettre le vôtre à la tête de cette brochure, parce que, quoiqu'il y ait plusieurs idées très vraies , plusieurs très heureuses, quelques jolies épigrammes, l'ensemble de l'ouvrage n'est point généralement bon. Demandezvous à vous-même si votre manuscrit serait, à vos yeux, une recommandation pour la vocation à laquelle vous vous destinez. Il me paraît qu'il est de la plus grande importance de ne s'annoncer que par une œuvre qui prouve, non-seulement le talent et les connaissances , mais aussi des vues utiles, un jugement très droit et un goût sûr. J'ai cru vous devoir ces avis, quelque durs qu'ils puissent vous paraître en ce moment.

« Non dicam, cur ego amicum Offendam in nugis? Hae nugœ séria ducent In mala. »

Accoutumé dès l'enfance à suivre les conseils de son oncle, Auguste Pidou se garda de publier ses opuscules de jeunesse, où se trouvaient cependant des pensées qui mériteraient d'être conservées. Il disait entre autres :

« Quand le malheur est parvenu à un certain point, nous en devenons en quelque sorte jaloux, et nous trouvons mauvais que quelqu'un prétende être plus malheureux que nous. »

« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement , disait M. de la Rochefoucauld. Et la vie? »

« Nos passions nous plaisent tant qu'elles nous subjuguent ; nous ne commençons à en apercevoir les inconvéniens que lorsque le temps ou les circonstances nous ont délivré d'elles ; et c'est une ressemblance de plus qu'elles ont avec les tyrans, dont le peuple chérit le joug aussi longtemps qu'il en est écrasé , prêt à le maudire dè& qu'une main hardie aura su l'y soustraire :

« Ils le détestent mort et l'adorent vivant. » (Corneille.)

« Le langage hyperbolique, compatible avec l'esprit, ne l'est jamais avec l'esprit juste. Si quelquefois il se rencontre avec la justesse, il la pervertit bientôt. A force de nous servir d'expressions exagérées, nous oublions insensiblement qu'elles le sont. D'abord nous les employons seulement pour jeter plus de piquant sur les objets ; elles finissent par nous en paraître les véritables signes; l'esprit devient ainsi la dupe de lui-

même, et l'on se trouve penser faux sans s'en douter. »

« Louis XI s'adressant à un seigneur de sa cour et lui parlant du supplice que Ton apprêtait à un criminel, nomma ces préparatifs ceux des noces du galant. Historiens, ne m'en dites pas davantage : je connais Louis XL »

« Il a pris une terrible tâche celui qui s'est prescrit de ne jamais rien dire que de saillant. Foin de la vie s'il n'était pas permis quelquefois d'être bête ! »

Parmi les pièces devers, plusieurs épigrammes ne mériteraient pas moins d'être citées, celle-ci, par exemple :

« Doris, d'un ton de complaisance»

Dit que jamais elle ne sent De l'ennui la triste influence.

J'ignore quelle conséquence Elle en tire secrètement ; Pour moi j'en conclus seulement Qu'il faut pour s'ennuyer plus d'esprit qu'on ne pense. »

La pièce suivante n'était pas moins digne de la place qu'elle a trouvée dans YAlmanach des Muses1 :

« Dans ses discours il s'embarrasse , Cherche les mots, puis mal les place , A chaque pas est arrêté ; L'écouter est un vrai martyre :

Vous , son voisin, par charité !

Dites-lui donc ce qu'il veut dire. »

* Année 1791, pag. 223.

Une pièce de théâtre , le Paresseux , est demeurée à l'état d'ébauche. Des fragments sur le divorce révélaient un sens ferme et pratique. Un sermon, le seul de Pidou que nous possédions, avait pour sujet la prière : « Jamais, disait le jeune orateur , il n'y eut de grande vertu sans le secours de Dieu. Raisonneur insensé qui dédaignes la prière, tu ne considères pas qu'ici-bas , pour une circonstance qui encourage la vertu dans nos cœurs, il en est vingt qui l'y glacent ; veux-tu l'y faire brûler d'un feu réel, inextinguible?.... Monte au soleil et ravis un rayon. »

Enfin se terminèrent ces longues années d'attente et d'épreuve, stoïquement supportées, et le printemps de l'an 1782 fut pour Pidou le commencement d'une existence nouvelle. « Je suis placé, écrivit-il à sa mère dans la joie de son cœur ; je suis chargé par lady Downe d'accompagner son fils, d'abord à Brunswick, où nous séjournerons un an, puis pendant trois ans de voyages. J'ai demandé 200 louis. — C'est bien, m'a répondu lady Downe, vous aurez 200 louis la première année et 400 chacune des suivantes. » Ils

partirent donc. Un journal , dans lequel Pidou retraçait presque journellement ses observations sur les hommes et les choses , nous permet de le suivre dans ses voyages. Ces notes, rédigées en anglais, portent le caractère de celui qui les a écrites. Point de vaines paroles, point d'observation sans portée. Quelques traits suffisent à l'écrivain pour dessiner un portrait, rendre une situation ou esquisser un tableau de mœurs.

A Brunswick régnait encore Ferdinand, le compagnon d'armes du grand Frédéric. Ferdinand n'était pas seulement l'un des généraux les plus illustres de son siècle , mais aussi l'un des hommes les meilleurs et les plus aimables de l'Allemagne. Deux fois par semaine, nos jeunes étrangers dînaient à sa table. Sa cour n'était pas soumise à l'étiquette de la plupart des cours allemandes, et cependant l'amusement y ressemblait encore beaucoup à l'ennui. Les distractions de Pidou étaient la foire, l'opéra italien et parfois l'arrivée d'hommes remarquables ou de têtes couronnées. Un jour l'on vit se montrer , dans son costume national , Gustave , roi de Suède. « On eût dit un personnage de tragédie, et toujours il me semblait, écrit Pidou, devoir lui parler en vers. ïl a une facilité extrême à s'exprimer, dont il abuse ; il ne déparle pas. Au sur-

plus, Sa Majesté suédoise ne paie pas de figure : une moitié de son visage n'est pas semblable à l'autre. »

Le 12 avril 4784, nos voyageurs quittèrent Brunswick pourfaireleur grand tour. Ils commencèrent par visiter, dans sa résidence de Wabern, le landgrave de Hesse-Cassel, qui, élevé en Suisse , sous les soins du professeur de Crousaz , de Lausanne, aimait à renouveler ses souvenirs des rives du Léman. De Wabern ils se rendirent à Neu-Wied, où les institutions desFrères-Moraves attirèrent leur attention. Les frères non mariés vivaient d'une vie commune. Chacun d'eux avait, il est vrai, son appartement pour l'exercice de sa profession, ensorte que Ton visitait successivement, chacun chez eux, le potier, l'épinglier, le tailleur, l'horloger, le graveur, mais tous se réunissaient, pour le repas, à des tables autour desquelles ils se rangeaient de manière à ce que chacun pût proportionner sa dépense à son gain; le prix le plus élevé était d'un louis par mois et le plus bas de la moitié. Les dortoirs, bien aérés, étaient d'une propreté splendide. Auprès de chaque lit se trouvait une planche sur laquelle chacun des membres de la communauté écrivait, le soir, l'heure à laquelle il voulait être éveillé le lendemain. On respirait le contentement et l'honnêteté.

Ayant franchi le Rhin et pénétré en Hollande, le jeune lord et Pidou trouvèrent à Mœstricht les Etats réunis, qui les invitèrent à souper. Députés tous les ans par le conseil de Hollande , les Etats avaient une mission tour à tour politique et militaire, ensorte que la députation devait être toujours composée, une année d'hommes de guerre, et l'autre d'hommes politiques. On leur rendait les mêmes honneurs qu'au souverain ; on les qualifiait de Hauts et Puissants Seigneurs, et les tambours battaient aux champs quand ils venaient à passer.

A Bruxelles, les deux voyageurs furent invités par l'archiduc , gouverneur des Pays-Bas , à prendre part aux fêtes qu'il préparait pour le passage du comte d'Artois. Sur le chemin, leur attention s'arrêta sur l'un de ces chariots à deux roues, couverts d'une toile blanche comme la neige, souvent représentés dans les peintures flamandes. Un mari et sa femme, cossûment vêtus et commodément assis l'un auprès de l'autre, s'y donnaient leurs aises, le bonheur et la santé peints sur le visage. Derrière eux nichaient leurs enfants. Sous le char pendait le panier aux fruits et aux légumes. Le tout était traîné par un cheval vigoureux qui, par sa belle apparence, semblait être un membre de la famille.

A Dordrecht , la grande église est remplie de monuments funéraires. Un de ces monuments, d'un marbre noir et blanc 3 portait autour de la cotte de mailles du personnage qu'il recouvrait, trente-deux cottes de mailles , répondant aux trente-deux quartiers de noblesse du défunt. Comment , se demanda Pidou , des protestants peuvent -ils justifier l'interdiction dans leurs églises de peintures qui parlent à l'âme lorsqu'ils les remplissent de cette adoration de nos misères?

Arrivés à Rotterdam, nos voyageurs admiraient la prospérité de cette ville , plus florissante que de nos jours, lorsqu'ils virent flotter sur la Meuse le pavillon américain et les sept étoiles sur un champ d'azur. Le navire était Y Océan, frégate anglaise coulée à fond par les Yankee, et qu'ils avaient retirée de l'eau pour en faire un bâtiment de transport. Il venait chercher des émigrants des bords du Rhin. Dans le nombre on voyait des femmes allaitant leurs enfants , et des vieillards , qui ne pouvaient, en passant la mer, songer qu'à aller mourir sur un continent différent de celui qui les avait vu naître ; mais le départ des membres vigoureux entraînait celui de la famille entière. Le passage était réputé gratuit; mais les émigrants s'engageaient, arrivés en Amérique, à prélever sur leurs premiers gains 420 florins par

personne pour payer le secours reçu. Beaucoup étaient malades. Une jeune fille, de forte stature, gisait dévorée par le mal du pays, et sa famille l'entourait, consternée, sans pouvoir comprendre la violence du mal. Chose singulière, le capitaine était français et l'équipage tout entier anglais : un seul matelot était américain.

De Hollande, les voyageurs rentrèrent en Allemagne et visitèrent à Ludwigsbourg le duc de Mecklembourg , qui pressa Pidou de questions sur la Suisse, où il avait été élevé et qu'il aimait passionnément. « Mes fils, lui dit-il, l'aîné du moins, prendront à leur tour le chemin de votre patrie, car il est bon pour un prince d'être élevé dans des lieux où son rang ne soit pas mis à trop haute valeur. »

A Berlin régnait encore le grand Frédéric. Pidou le vit dans son costume bien connu. Du tabac était répandu avec profusion sur tout le vêtement. Sous le bras, Frédéric portait un vieux chapeau à plumet, et sa main, gantée de peau de chien, s'appuyait sur une canne à crosse, bleu et or. Il parlait bas, lentement, et paraissait vieilli.

« Savez-vous, dit mystérieusement, le soir, l'hôtelier aux voyageurs, que le vieux camarade s'est couché tôt ; il s'en va. — Quel camarade? — Le roi; ne comprenez-vous pas? » Le lendemain, le vieux camarade chevauchait à quatre heures et demie du matin sous les fenêtres de l'hôtel, et à huit heures il passait ses troupes en revue , éveillé comme un jeune gars. Toujours de grands desseins; toujours la même activité. Chaque année le roi faisait construire un certain nombre de maisons, dont le front s'élevait à ses frais, et qu'il laissait achever par les particuliers. Aussi demandait-on à Berlin : « De quel côté construit-on, cette année ? » comme on dit en Suisse : « De quel côté seront , cette année , les avoines ?

« M. de la Grange, continue Pidou , nous déconseillait de prendre les chemins du Harz, parce que nous ne sommes pas minéralogistes. Vrai conseil de géomètre. Je devrais donc , parce que je ne suis pas astronome , ne jamais contempler le ciel par le clair de lune. Il serait plus vrai de dire, que les objets perdent pour nous en sublimité dans la proportion de la connaissance que nous en acquérons. Mesurez le sublime, il s'évanouit. Nous nous engageâmes donc dans les aspérités des montagnes. Entre Gozlar et Wernigerode, nous arrivâmes pour dîner dans une auberge

de peu d'apparence. Dans la salle commune se trouvait une harpe. Une guitare pendait au mur. Un enfant de douze ans copiait de la musique tout en se disputant avec un autre enfant sur le sujet d une polonaise. Déjà j'avais vu, en montant les degrés, des trompettes, des flûtes, des violons et des cors de chasse. Pendant que j'écris, la fille aînée chante en s'accompagnant de la harpe ; son vieux père l'écoute , appuyé contre le mur ; sa mère file auprès du poêle , et moi , j'interromps mon dîner pour être tout entier à cette scène intéressante. »

« Sur la voie de Dresde, ainsi poursuit-il, nous fûmes frappés de la sombre apparence des maisons, ou plutôt des huttes d'un village construit en argile d'une couleur si cadavéreuse que l'on se fût cru dans le séjour des morts. Il me semblait toujours que, de ces portes poudreuses, j'allais voir sortir les ancêtres du lieu, un clepsydre à la main. »

À Vienne , il saisit l'occasion d'apprendre à connaître la scène allemande. Elle était loin d'être alors ce qu'elle est devenue. « Combien, dit-il, les Allemands comprennent peu ces sentiments, ces nuances délicates, ces finesses de caractère et de mœurs dont se compose ce qu'on nomme le bon ton. Ils marchent d'un pas lourd dans un che-

min large. Malgré les efforts qu'ils font, dans leur maladresse, pour déguiser leur naturel, ils restent bouchers, tailleurs, cordonniers ; ils ne sont pas comédiens. Un des traits de leur théâtre qui me révolte le plus est le baisement perpétuel : baiser au visage, baiser sur les lèvres, baiser sur la poitrine, aux mains, aux manches, à l'habit... Si la pièce tourne au tendre , c'est un baiser général. Le nombre des titres dont leur conversation s'embarrasse prive le dialogue de toute vivacité. Si l'on retranchait de leurs pièces les Gestrenger Herr, Gnœdiger Herr, Euer Gnaden, Euer Exeellenz, Frau Militer, Frau Schivester, Herr Hofrath, et le reste, on en réduirait de beaucoup l'ampleur ; et si l'on en retranchait encore trois choses , les lettres, les narrations et les repas, je ne sais, en vérité, ce qui resterait. Dans la tragédie, même vulgarité innée. Les gestes des acteurs sont des contorsions d'épileptiques , et leur jeu le meilleur , dans les situations agonisantes, fait encore songer à des chevaux emportés. »

A Munich, lord Downe et Pidou assistèrent, avec le ministre britannique, à des manœuvres d'artillerie. L'électeur de Bavière contemplait ces exercices assis sous une tente de parade, devant un copieux déjeûner. « Voilà, se dirent nos voya-

geurs, ce que nous n'avons vu ni à Berlin, ni à Vienne ; mais c'est sans doute un grand encouragement pour ces braves de voir, pendant qu'ils essuient la sueur de leur front, leur souverain manger une tartine et déguster une tasse de café. »

D'Allemagne, Pidou se dirigea vers l'Italie. Doué pour les arts d'un sentiment vif et profond, il ne tarda pas à se sentir sous leur charme. Il entre, à Vérone, dans l'église de St. Athanase. Elle était remplie de femmes, et d'hommes plus nombreux que les femmes, tous assis comme à un concert, et ce fut , en effet, un admirable concert qui se fit entendre. La multitude des assistants, le clair obscur de l'église, la mélodie des voix et la perfection de la musique, composaient un ensemble d'une inexprimable beauté. L'étranger est saisi ; il s'émeut, il se sent élevé au-dessus de luimême; ses yeux se remplissent de larmes et peu s'en faut qu'il ne s'écrie avec le peuple : « Une harpe! Une harpe ! Et moi aussi, je veux chanter les louanges de l'Eternel! »

Mais ?ussi que de contrastes sur cette terre privilégiée ! Auprès des palais sont des ruines, des

déserts, des maisons restées inachevées, des bandits, des mendiants, et, tandis que vos regards s'arrêtent à contempler un chef-d'œuvre d'architecture, un malheureux vous prend par la manche, en même temps qu'un autre, tremblant de fièvre, secoue sur votre extase sa poussière et sa vermine.

A Florence, le portrait de Raphaël peint par luimême, le dernier ouvrage du grand artiste, parut à Pidou de tous le plus admirable et peut-être ce que jamais la main de l'homme a fait de plus parfait. Il s'arrêta longtemps devant ce tableau, qui réunit les perfections de toutes les écoles, et, les yeux en pleurs, il finit par laisser échapper un cri, l'expression de son ravissement.

A Rome, nos voyageurs s'arrêtèrent plusieurs mois et furent présentés au pape. On ne leur fit pas déposer leurs épées : il leur suffit de laisser leurs chapeaux en entrant. «ATous fléchirez trois fois le genou, leur dit-on, la dernière fois lorsque vous approcherez de Sa Sainteté, dont vous paraîtrez vouloir baiser le pied, qu'elle retirera en arrière. » Pie YI venait de quitter sa table à écrire. Il reçut les étrangers debout, couvert d'une calotte et d'une simarre blanche, en plein négligé. Ses mules, de couleur rouge, étaient brodées d'or. Le mauvais gant qui couvrait sa main avait deux

ouvertures, au pouce et à l'index , pour qu'il pût écrire et prendre du tabac. Les traits du souverain pontife étaient beaux et ses manières celles d'un gentilhomme. Son accueil fut plein de condescendance, et remerciant les étrangers de leur visite, il les assura qu'il leur en était fort obligé, molio obligato.

Les jours suivants, ils visitèrent Canova, qu'ils trouvèrent occupé d'achever un groupe d'une simplicité rustique, figurant Thésée assis sur le Minotaure après l'avoir immolé. Puis ils passèrent de l'atelier du sculpteur dans celui du peintre Ducros, compatriote de Pidou. Ducros travaillait à un paysage, que lui avait demandé le duc de Bristol et qui représentait Gicéron, procurateur en Sicile, au moment où il s'incline vers la tombe d'Archimède, après avoir fait abattre la forêt où se trouvaient les restes de ce grand homme. L'anecdote est racontée par Cicéron lui-même. Les deux étrangers virent aussi d'autres paysages du peintre suisse, et ils admirèrent, entre autres, la manière dont il avait rendu les cascades de Tivoli, le rebondissement de leurs flots et la tiède vapeur répandue dans la contrée environnante.

D'Italie nos voyageurs se rendirent en Suisse, s'arrêtant, comme nous l'apprend le journal de Pidou, à recueillir tout ce qui avait trait aux mœurs et à l'histoire des Confédérés. « C'est ici, purent-ils dire avec Tacite 1 , qu'habite un peuple sans cupidité, comme sans impuissance ; qui ne s'enrichit point par le rapt ou le brigandage, et qui, tranquille et retiré, ne provoque la guerre, ni ne la craint : car tous ont les armes en main, et, si les circonstances l'ordonnaient, ils montreraient que la paix dont ils jouissent ne leur a pas fait perdre leur vertu guerrière. » Rien dans le langage, rien dans les formes, de cette servilité que l'on trouve partout ailleurs chez des peuples assujettis. On ne connaît, en Suisse, ni le Votre Grâce des Allemands, ni le Votre Honneur des Anglais, ni le Votre Excellence des Italiens. Le Mein Herr même (Monsieur) est inconnu du paysan suisse, qui se sert du simple Herr, expression de l'égalité.

Le canton d'Appenzell charma particulièrement nos voyageurs. « Nous n'avons plus sous les yeux,

* De moribus Germaniœ, chap. XXXV.

écrit Pidou, les Alpes sauvages et rocheuses de Glaris ou d'Uri ; bien moins les luxuriants vergers de Schwytz, de Zug, de Lucerne, ou les riants vignobles des bords du lac de Zurich ; ce sont de larges montagnes, couvertes, de leur cimes jusques à leurs derniers vallons, des plus riches pâturages, coupées çà et là de petites forêts et de frais bosquets de sapins, l'ornement du paysage. Partout la verdure des gazons s'unit avec grâce à l'azur des cieux. Rien n'étonne, ne transporte, n'écrase ; tout repose ; tout contribue à ramener l'âme dans un monde de paix et de simplicité ; tout éveille des sensations harmonieuses et douces. Nulle part mes impressions ne m'ont laissé plus de calme et de fraîcheur. »

Ce fut arrivé sur la limite du Pays de Vaud, qu'il sentit se réveiller en lui tout l'amour qu'il portait à la patrie dont l'image ne l'avait jamais abandonné. A Brunswick, au milieu des sables du nord, l'automne lui avait rappelé les vendanges des bords du Léman. Dans le Harz, son cœur s'était ému à la vue des grands troupeaux de vaches, toutes portant leurs cloches, et s'avançant processionnellement, précédées du berger que son chien suivait à distance. Marbourg l'avait fait ressouvenir des villes suisses, auxquelles il trouvait qu'elle ressemblait. A Hanau le culte, la

liturgie, étaient les mêmes que ceux des églises du Pays de Vaud. Jusqu'aux navettes de Giessen avaient réveillé chez lui les souvenirs de Lausanne. Et quand ces lieux aimés reparurent à ses yeux, il eût voulu ne plus jamais les quitter; car il venait de se convaincre, en parcourant les pays les plus beaux et les plus florissants de l'Europe, que le sien était encore le plus beau, comme le plus heureux de tous.

Mais le devoir rappelait à poursuivre sa route. Il parcourut donc encore, avec lord Downe, la plupart des provinces de la France, et passa l'hiver à Paris. Il assista à une séance de l'Académie, dans laquelle une allusion du comte Guibert à M. Necker fut vivement applaudie et fit couler les larmes de Mme de Staël. Il fut témoin du bruit soulevé par un mémoire de du Paty, président au parlement de Bordeaux, en faveur de trois infortunés, injustement condamnés à la roue. Il vit l'acharnement avec lequel la foule ne cessait de se porter aux représentations du Mariage de Figaro. C'étaient les préludes de la révolution française. Au printemps de l'an 1786, il ramena en Angleterre le jeune lord, l'orgueil et la joie de sa mère ; et, devenu l'ami d'une famille qui lui portait une affection reconnaissante, il vécut chez lady Dov/ne

jusqu'au moment où, par son entremise, il contracta de nouveaux engagements.

Vers la fin de l'année, le comte de Stamford lui ayant confié son fils aîné, mylord Grey, pour l'accompagner sur le continent, Pidou parcourut, mais dans un ordre différent, et dans un voyage de deux ans et demi, les mêmes contrées qu'il se trouvait avoir déjà visitées. Même confiance du jeune lord dans son guide, mêmes témoignages d'estime de la part de sa famille. Enfin Pidou fit un troisième voyage comme gouverneur du jeune duc de Manchester. Puis il rentra dans sa patrie l'un des premiers jours de l'an 1793.

Son projet était de continuer à voyager quelques années encore ; non qu'il ne soupirât fréquemment après les paisibles joies du foyer domestique 1 ; mais il savait aussi, après dix ans passés au milieu des peuples les plus cultivés de l'Europe, le prix de jours remplis comme avaient été les siens. 11 avait suivi les cours d'hommes distingués et visité les principaux établissements d'instruction publique. Il était entré en relation avec des hommes éminents. Il s'était familiarisé

i «Un voyageur est un homme qui a existé successivement dans différentes parties du globe, un peu moins agréablement qu'il n'eût fait au coin de son feu. Quiconque a un feu, est donc, à mon sens, insensé de ne pas s'y tenir. » Lettre à sa sœur, du 2 janvier

avec les chefs-d'œuvre des arts. Il avait développé ces habitudes de bienséance, ces sentiments de dignité, ce tact des convenances et cette justesse d'esprit, qui étaient devenus chez lui comme une seconde nature, et qu'il devait porter plus tard dans les fonctions dont il allait être revêtu dans sa patrie. Il se proposait donc de passer encore quelque temps à l'étranger, lorsque les circonstances politiques changèrent cette résolution. La révolution française, se répandant de contrée en contrée, mettait obstacle aux voyages des Anglais sur le continent, et Yalien MU, voté par le parlement, avait rendu plus difficile le séjour d'étrangers en Angleterre.

A ces empêchements se joignirent les instances d'une mère et d'une sœur, auxquelles Pidou portait un tendre attachement 1 . Il venait de rentrer dans son pays avec une fortune modeste sans

1 La correspondance de Pidou avec sa mère, sa sœur et quelques amis, eût pu nous offrir plus d'un trait, propre à le caractériser sous des rapports nouveaux. C'est ainsi que, répondant à une lettre dans laquelle on lui avait transmis des bruits de ville, invention de la malignité : « Je connais trop, répond-il, tout ce que le désœuvrement, la jalousie et le comérage sont capables de produire, pour prêter l'oreille à un langage qui en porterait l'empreinte. Je suis même assez malin pour vous faire observer que, quoique ce fussent des ouï-dire que vous me rapportiez, vous y ajoutiez cependant l'expression d'un jugement sévère, qui semblait exiger une occasion mieux fondée de le justifier. Pour moi, on ne m'abuse pas si aisément sur le compte de ceux que j'estime et que j'aime. » Lettre du 26 mars 4786.

doute, mais qui suffisait à la simplicité de ses goûts. Il jouissait d'ailleurs d'une rente viagère, dont lord Stamford l'avait gratifié spontanément, en témoignage de sa reconnaissance. Il ne lui eût pas été difficile d'amasser un capital plus considérable ; mais libéral, et doué d'un sentiment exquis des convenances, il avait toujours satisfait largement à ce que sa position auprès de pupilles tels que les siens exigeait. Sa passion pour les livres et pour les belles gravures avait aussi réduit ses bénéfices. Telle qu'était sa fortune, elle lui avait permis de faire à sa mère une pension annuelle. Elle lui permit aussi d'acquérir, à Lausanne, la maison qui porte son nom.

Il ne lui restait, pour remplir ses vœux, que de rencontrer une compagne selon son cœur, lorsqu'il fit la relation de Mlle Aubert, fille aînée du pasteur de l'église d'Apples. Elle avait vingt ans de moins que lui, mais cette différence d'âge ne devait point être un obstacle à leur bonheur domestique. Leur union fut consacrée le 18 novembre 1793. Fixé dès ce jour, Pidou commença le cours de paisibles années, partagées entre les plaisirs du foyer, les soins de la famille, l'étude et la conversation de ses amis. Quelques années plus tard, la naissance d'un fils et d'une fille accrut encore les joies de ce tran-

quille intérieur. Ainsi s'écoulaient les jours d'Auguste Pidou, quand la révolution française se répandit sur la Suisse et le porta, du sein de sa retraite et de philosophiques loisirs, sur la scène agitée de la vie politique.

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