RÉGIME DU PACTE DE
L'orage passé, le canton de Vaud, rendu à luimême, put reprendre le cours de son développement intérieur. L'admission de trois cantons nouveaux, et d'une population presque tout entière de langue française , au centre de laquelle il se trouvait placé, avait accru son importance dans la Confédération, en même temps que, par la manière dont il avait lutté pour son indépendance, il avait ajouté à la considération dont il était l'objet.
Il n'avait, il est vrai, pas réussi à faire prévaloir ses idées avancées en matière de constitution fédérale, et à faire asseoir, tour à tour, comme il en avait exprimé le désir, des représentants de cantons divers auprès du Directoire ; il n'avait pas, non plus, conservé sa constitution cantonale, et avait été contraint d'en adopter une dont plusieurs dispositions lui étaient contraires ; toute-
fois il s'était exécuté, et, déjà dans le cours de novembre 1814, il avait mis en œuvre sa nouvelle organisation.
Cette loi allait mettre en présence, plus qu'elles ne l'avaient été jusqu'alors, les campagnes et les villes, le nombre et la capacité ; et la politique du Conseil d'Etat allait être de maintenir en équilibre ces deux éléments de la nation. Déjà l'on pouvait prévoir que, malgré les précautions prises, le jour viendrait où ces éléments entreraient en lutte; où le parti démocratique, qui déjà voyait les cités d'un œil presqu'aussi jaloux qu'il avait vu naguère l'aristocratie bernoise, suivrait, et bientôt devancerait le drapeau libéral en Suisse et en Europe ; où, non content de rejeter les exclusions établies par la constitution de 1815, il entrerait en plein dans la voie du suffrage universel ; mais le moment de cette réaction n'était pas venu. Comme sous l'Acte de médiation, le peuple se rangeait encore avec joie autour des hommes éminents qui venaient d'être ses guides dans des jours d'épreuve. Le Grand- Conseil continua de les porter successivement aux premières charges de l'Etat. Il avait nommé Pidou et Monod ses deux premiers landammanns. En 1816, Pidou fut remplacé dans cette charge par Muret, pour y être reporté en 1818 et la remplir jusqu'à sa mort.
Dès lors, sa vie fut tout entière consacrée au développement des institutions cantonales et aux soins de l'administration. Une seule fois il en sortit, et ce fut pour siéger, en 1817, dans la diète fédérale. Les temps n'étaient plus où le canton de Vaud avait à combattre pour son existence, mais ils n'en étaient pas moins difficiles encore. C'étaient toujours les mêmes accusations, le plus souvent calomnieuses. Le vieux levain, disait-on, fermentait toujours dans le canton; le cri de : vive Napoléon! s'y faisait encore entendre ; on y croyait au retour de l'empereur. Les vieilles accusations étant usées, on imagina un complot: de la poudre avait été saisie dans les flancs d'un arbre, sur la frontière, et l'on crut savoir qu'elle faisait partie d'un convoi de quatre-vingts ballots, destinés aux mécontents des départements voisins. Il fut facile de démontrer que cette poudre, de fabrique française, avait été placée en ce lieu pendant la guerre, pour servir à l'usage des corps-francs. Le comte Roger de Damas n'en invita pas moins le ministre du roi, M. de Richelieu, à prendre de sévères mesures contre un canton demeuré bonapartiste l.
* Le 14 mai 1816.
La presse était l'objet de vives récriminations. La publication du Manuscrit verni de Sainte-Hélène, œuvre remarquable de M. Lullin de Châteauvieux, fut invoquée comme preuve du mauvais esprit qui continuait d'animer la Suisse française. Les cantons de Vaud, du Valais et du Tessin furent accusés, sans que l'on pût, il est vrai, produire contre eux aucun fait, d'avoir fomenté les insurrections qui éclatèrent à la fin de l'année 1816 en France et en Italie. Constamment se renouvelaient des instances relatives aux proscrits, auxquels on avait interdit, par mesure européenne, de séjourner partout ailleurs qu'en Prusse, en Autriche et en Russie. Les regards s'arrêtaient particulièrement sur les membres de la famille Bonaparte et sur le canton de Vaud. Vainement cet état exprimait-il sa surprise d'accusations sans cesse renouvelées, sans que l'on pût jamais produire aucun fait à sa charge; ces accusations ne s'en reproduisaient pas moins toujours. Joseph Bonaparte inquiétait surtout la diplomatie; ce prince habitait depuis longtemps l'Amérique, que l'on dénonçait encore sa présence dans le château de Prangins ou dans ses alentours. On l'avait vu dans la France voisine, disait-on, déguisé en paysan, sous le costume d'un voiturier qui conduisait son char. On assura, une autre fois,
qu'il se tenait caché, avec des troupes, dans une caverne de la forêt de Prangins ; et l'examen des lieux prouva qu'il n'y avait, dans cette forêt, ni roches, ni cavernes. Le gouvernement vaudois n'en jugea pas moins devoir envoyer à Paris M. deLoys, combattre des bruits dangereux, généralement accrédités parmi les royalistes, et qui avaient trouvé foi chez M. de Richelieu luimême.
Le choix de Pidou pour représenter le canton de Vaud en Diète, dans ces circonstances, fut une heureuse inspiration. Non-seulement, demeuré dans les dernières années à la tête du gouvernement, il n'avait point pris part aux luttes des diètes précédentes, mais ferme, prudent et circonspect, il était de caractère à inspirer la confiance, à concilier et à ramener les esprits. Sa salutation fédérale, exprimée en peu de mots, ne le fut pas sans une certaine émotion qu'il éprouvait chaque fois qu'il parlait en public : « Veuillez, dit-il4, recevoir les députés du can-
* Le 8 juillet 1817. — Gazette de Lausanne, du 15 juillet. Le discours fut reproduit parle Journal des Débats. — Correspondance de Pidou avec le Conseil d'Etat. — Le collègue de Pidou était le colonel Monod, fils du landammann.
ton de Vaud avec bonté, et avec les mêmes sentiments qu'ils apportent auprès de vous. Une réunion de vues et de moyens est rendue plus aisée aujourd'hui que les différentes contrées de la Suisse, après tant de balancements, ont enfin respectivement atteint le gouvernement dont la disposition particulière se rapporte le mieux à la disposition des peuples pour lesquels il est établi. (Montesquieu, Esprit des lois, liv. Ier, chap.3.) Placés maintenant dans leur véritable assiette, les états de la Confédération peuvent (et ils en ont déjà donné la preuve) concourir au bien et à la défense de la commune patrie, avec une énergie tout autrement efficace qu'ils ne le pouvaient précédemment, tant, dans un corps politique, l'organisation saine et le libre jeu des parties influe sur la force de l'ensemble. »
Peu de jours après que ce discours eut été tenu, un troisième rapport, adressé à Monsieur, comte d'Artois, par un de ses agents en Suisse, tomba, nous ignorons par quelle voie, aux mains du gouvernement vaudois. Ce rapport roulait presque tout entier sur le canton de Vaud. L'agent du prince royal commençait par le féliciter d'avoir amené le roi à reconnaître que Lausanne, et le Conseil de Lausanne, étaient tels qu'il les avait dépeints. « Un gouvernement révolution-
naire ne pouvait aimer un gouvernement légitime; le feu et l'eau n'étaient pas moins ennemis. Une vaste conspiration avait été ourdie et les Yaudois étaient prêts à s'unir à Bonaparte, alors que la bataille de Waterloo avait ruiné leurs espérances. Les vociférations de La Harpe ne pouvaient rien contre cette assertion : La Harpe était un forcené, plus lâche encore que furieux, et dont le fanatisme était d'assez mauvaise foi. »
Passant ensuite aux faits récents, l'auteur du rapport faisait connaître le changement de la députation vaudoise en Diète. « Malgré son impudence, disait-il, Muret ayant éprouvé quelque honte de se retrouver à Berne, ses collègues ont eu l'esprit de s'en rendre compte et de l'envoyer en congé à Aix, où il est surveillé. Ils l'ont remplacé par Pidou, suffisamment connu de son Altesse, et qui a débuté à Berne avec un embarras visible, mal caché sous l'air de morgue qui lui est naturel. Son discours, lu en tremblant, est dans les principes de l'école de laquelle il est sorti. Une phrase de ce discours, sur les gouvernements, a paru si forte que le gazettier Miéville, après l'avoir donnée dans sa forme primitive, a du faire un erratum, pour en amender le sens trop révolutionnaire. Du reste, les formes du député sortent inoins des convenances
que celles de Muret, On l'attend au moment où il aura à voter sur les récompenses à accorder aux Suisses du 10 août, et sur le séjour en Suisse de la duchesse de Saint-Leu. »
C'était ainsi que les Vaudois étaient accusés de ne songer, à l'heure même où ils se montraient, par leur belle conduite et leur exacte discipline, l'honneur de l'armée fédérale, qu'à donner la main à Bonaparte ; que l'émotion de Pidou, à la lecture de son discours, émotion nerveuse qu'il éprouvait même alors que, dans son cercle de famille, il commençait la lecture d'une tragédie de Racine ou d'un sermon de Bossuet, était transformée en une preuve de faiblesse, en ce tremblement d'un orateur qui perd contenance, parce qu'il est sorti de la sphère qui lui est propre, et près de faire entendre des paroles maison nantes au sein d'une auguste assemblée; c'est encore ainsi que son discours était accusé d'un esprit révolutionnaire, auquel il était assurément bien étranger. La Gazette de Lausanne, en publiant l'allocution du député vaudois, avait négligé l'insertion d'une note, indiquant qu'une citation était empruntée à Montesquieu ; elle avait réparé cette omission à la demande de l'auteur du discours, qui tenait à ne pas paraître s'être approprié clandestinement les expressions d'un
grand écrivain, el à donner plus de poids à ridée, par la considération de celui à qui elle appartenait; et le correspondant de Monsieur portait la mauvaise foi jusqu'à affirmer qu'une phrase sur les gouvernements avait paru si forte que le gazettier, après l'avoir donnée dans sa forme primitive, avait dû faire un erratum, afin d'en amender le sens trop révolutionnaire, comme si rappeler, après coup, qu'une phrase se trouvait dans tel auteur, était changer la forme de cette phrase et en renverser le sens 4 !
Il n'eût pas été surprenant que, continuant d'être en butte, au dedans comme au dehors, à d'aussi perfides incriminations, le canton de Vaud n'eût pas reçu en Diète, dans la personne de ses députés, un accueil bienveillant de la part de ses Confédérés. Cependant il n'en fut rien, et, pendant tout le cours de la session, il n'eut à se plaindre d'aucun d'eux, en aucune chose. Aucun mot aigre, aucun de ces discours injurieux, communs dans les diètes précédentes. Si les relations
1 Lettre de Pidou à Muret, du 21 août 1817.
ne furent pas celles de l'amitié, il régna du moins dans les discussions un certain ensemble, acheminement à l'union, et un remaquable accord des vues sur la nécessité de s'en tenir aux actes du congrès de Vienne et de se soustraire, à l'avenir, à toute influence étrangère. Les représentants des puissances furent frappés de ce changement 1 . Ils le furent de la position nouvelle faite à la députation vaudoise, et des égards dont elle fut l'objet. Longtemps suspect et traité comme le paria de la Confédération, le canton de Vaud voyait enfin se lever de meilleurs jours. Les affections lui revenaient, et il se remettait en possession d'une considération , méritée sans doute, mais qu'il lui fallut cependant laborieusement reconquérir2.
La députation n'hésita pas à voter une médaille aux Suisses du 10 août. Le canton de Vaud n'ayant
1 Correspondance de M. de Krudener avec sa cour. « Oh ! le Léman, il est en grande faveur auprès de M. de Talleyrand, s'écria le député du Tessin, au sortir d'un dîner chez le ministre de France. — Eh! comment le savez-vous? lui demanda Pidou. — C'est qu'il nous a donné le canton de Vaud en exemple, nous invitant à imiter sa sagesse. » Correspondance de la députation vaudoise avec le Conseil d'Etat. Cette correspondance abonde en détails sur les invitations, les réceptions, assis ou debout, les conversations semi-officielles, auxquelles elle avait eu part. Si peu importants ces détails paraîtraient-ils aujourd'hui, ils étaient alors des signes du temps et témoignaient du retour des esprits.
* Instructions des députés et leur correspondance. — Mémoires inédits de Boisot.
pas cru que la prudence lui permît de donner un asile à Mme la duchesse de Saint-Leu, et cette princesse ayant fixé sa résidence sur les rives du lac de Constance, la députation vaudoise, tout en reconnaissant la compétence de Thurgovie, se prononça contre le domicile accordé , par crainte des dangers qui pouvaient en résulter pour la Confédération *. La question de la vallée des Dappes, destinée à reparaître tous les ans, fut traitée dans un tout autre esprit qu'elle ne l'avait été dans les années précédentes. Vaud demanda l'intervention formelle de la Diète, dans le but d'obtenir, conformément à l'article 2 de la déclaration du congrès de Vienne, la restitution de cette vallée. Vainement, pour l'en détourner, la diplomatie fit-elle jouer tour à tour les promesses et la menace ; à la menace, il répondit qu'il saurait en appeler des Césars mal informés aux Césars mieux renseignés ; à l'offre clandestine, et faite à mots couverts l, de l'abandon du village de Céligny, compensation prise sur un tiers, il opposa les dispositions positives de l'acte sur lequel reposait l'existence de la Suisse. La députation vaudoise avait reçu pour instruction de faire reposer toute la politique de
* Lettre de Pidou à Muret, du 18 juillet 1818.
son canton sur le respect de cet acte constitutif, de n'en dévier en aucun point, et de n'admettre aucune prétention qui ne découlât pas directement des clauses du congrès de Vienne ou de celles du pacte fédéral. Elle repoussait donc une offre contraire à ces clauses, et qu'elle considérait comme une perfidie envers l'état confédéré auquel on ravirait une partie de son territoire. Enfin, sachant que M. de Talleyrand cherchait à gagner la Diète en lui faisant entrevoir des concessions commerciales, elle protesta contre tout mélange de l'affaire de la vallée des Dappes avec aucune autre affaire.
Pidou s'exprima sur ce point avec toute sa franchise1 : « Il jugeait illibéral, et contraire au droit des gens, le trafic fait par un état de ses ressortissants et du sol qui les porte, l'acte de les vendre, de les échanger, de les abandonner à volonté, et surtout de le faire en pleine paix, et hors le cas de ces nécessités extrêmes où le salut public pouvait l'exiger 2. Il était de la dignité d'un gouvernement républicain, quelque petit qu'il fût, de ne coopérer, ni par des faits, ni par son adhésion, au maintien d'une pratique
4 Lettre de Pidou à Muret du 10 juillet 1818, et sa correspondance avec le Conseil d'Etat en 1817.
• Wattel, liv. I, chap. XXI, § 263.
subversive de tout pacte social et de se tenir collé strictement à ce qui est juste. L'intérêt concordait d'ailleurs avec le droit. On pouvait prévoir comme possible, comme probable même, tel événement politique où l'objet en litige deviendrait pour le canton et pour le corps helvétique, dont jamais le canton de Vaud ne se séparerait, d'une utilité si grande, quoique instantanée, qu'elle équivaudrait à cent fois le profit de l'indemnité reçue. Le bel avantage d'augmenter d'un village le nombre de ceux du canton, alors qu'on livrerait la porte où pourraient être arrêtés ceux qui viendraient les conquérir tous ! Le retard ne fût-il que de deux jours, il suffirait, dans tel cas donné, pour sauver le pays. »
M. de Talleyrand, de son côté, voyant ses offres repoussées, revint à la menace, et déclara hautement qu'il fallait cette route à la France pour ses communications avec Genève! — « Ce n'est pas autrement, lui répartit Pidou dans son indignation, ce n'est pas autrement que se serait exprimé celui que l'on est convenu de nommer le tyran. Il lui fallait aussi beaucoup de choses. Mais comment supposer que ce langage pût jamais devenir celui d'un prince signataire de la Sainte-Alliance, de cet acte annoncé comme devant restaurer en Europe la foi qui
fait observer les traités, la justice, qui est pour les petits comme pour les grands, la modération, qui enseigne à chacun à se contenter de ce qu'il a et à laisser en paix les autres 1 1 »
La Diète applaudit à ce langage. Elle témoigna prendre une vive part à l'affaire de la vallée des Dappes,et vouloir faire respecter les actes du congrès de Vienne, sans permettre qu'on les affaiblît, en les soumettant à aucunes conditions. Convaincu de l'importance politique et militaire d'un territoire à la concession duquel on paraissait mettre tant de prix, elle se déclara prête à faire tous ses efforts pour le conserver 2.
1 Lettres de Pidou à Muret, du 11 et du 18 juillet 1818. — Lettre au Conseil d'Etat, du 21 août 1817. — Dans cette dernière lettre, Pidou réclame contre l'indiscrétion des journaux, qui, tout censurés qu'ils étaient, ne laissaient pas de jouer de mauvais tours aux diplomates ; « comment, dit-il, la Gazette de Lausanne a-telle pu se permettre de dire que la vallée des Dappes avait été cédée au canton de Vaud, tandis qu'un des grands points de notre argumentation repose sur ce qu'elle nous a été rendue par le congrès de Vienne? Je me suis élevé fortement en Diète contre l'expression de M. de Talleyrand,qui parlait du congrès comme ayant disposé de cette vallée en faveur du canton de Vaud ; et voilà que, deux jours après, la Gazette de Lausanne vient me donner un démenti, en adoptant le langage de M. de Talleyrand, et en répandant dans le public l'opinion que c'est par une simple gracieuseté que les puissances ont bien voulu céder la vallée des Dappes au canton de Vaud. »
2 Rapport de la députation du canton de Vaud, présenté au Grand-Conseil le 28 mai 1818. — Recès de la Diète, juin 1817. — Notes de M. de Talleyrand, du 14 juin et du 8 août 1817. — Pendant ces débats, le canton de Vaud maintenait, autant qu'il le pou-
C'est ainsi que la députation vaudoise avait, par sa conduite ferme et circonspecte, contribué à diminuer les préventions dont son canton était l'objet. Elle avait, en même temps, évité tout ce qui pouvait blesser inutilement des collègues, et avait cru même devoir, en un point, s'écarter de ses instruc tions, persuadée que, l'objet de tant d'inimitiés, desquelles on commençait à revenir, le canton de Vaud devait se garder de leur prêter gratuitement un nouvel aliment Elle avait cultivé la société des députés des divers cantons, entretenu avec eux des rapports bienveillants et revint avec le sentiment d'avoir contribué à rendre à l'état qu'elle représentait une grande partie de la considération qui lui appartenait.
De retour à son foyer, Pidou se tourna vers un nouveau champ d'activité. Déjà le gouverne-
vait, sa possession de fait. Les habitants de la vallée des Dappes payaient l'impôt au canton, la plupart du moins, et les autres étaient prêts à le faire dès que la question territoriale serait réglée. Les délits forestiers étaient portés devant le juge de paix de Gingins. Enfin la route qui traverse la vallée était entretenue par le canton de Vaud, qui en faisait déblayer les neiges en hiver. * Lettre du 12 août, au Conseil d'Etat.
ment vaudois, depuis qu'il était en possession de la paix, avait commencé à porter vers le développement des institutions cantonales et vers les progrès d'une administration florissante, la vigueur qu'il avait déployée dans une lutte vive et prolongée. Déjà, s'appliquant à rendre la paix non moins fructueuse que n'avait été la guerre, il avait jeté les bases de caisses d'épargne, fondé un système d'assurance contre les incendies, et amélioré ses établissements de détention et de secours publics. Il avait fait ces choses grâce à un système de finances simple, intelligent; à un impôt foncier payé sans difficulté ; à des droits prélevés sur les mutations, les successions et le luxe ; à des revenus, provenant entre autres des salines et des forêts de l'état. Une sage administration avait accru le produit des salines et doublé celui des forêts.
Cependant aux charges ordinaires s'étaient joints les frais occasionnés par les derniers armements ; ils avaient coûté à la Suisse sept millions et demi, et 1 565 000 francs au canton de Vaud. A cette somme s'étaient ajoutés les 435 000 francs que le congrès de Vienne avait appelé le canton à payer aux Bernois propriétaires de lods et les 300 000 assignés aux Petits Cantons. Ce n'était pas tout, et le gouvernement n'avait pas craint
d'accroître par une charge nouvelle des charges aussi considérables. Jugeant que, s'il avait été équitable d'indemniser les feudataires bernois, il ne l'était pas moins d'indemniser les Vaudois propriétaires de fiefs, et ne voulant pas attendre que les réclamations des intéressés fissent intervenir l'étranger dans une question domestique, il avait, déjà en 1816, résolu d'accorder aux propriétaires vaudois une indemnité proportionnée à celle que les Bernois avaient reçue, et l'avait fixée à la somme de 450 000 francs de Suisse (783000 argent actuel). Cette mesure accomplie, le canton de Vaud allait être le seul état en Europe qui eût racheté pleinement ses droits féodaux, et il put se rendre le témoignage d'avoir été, à la fois, juste envers le passé et prudent en face de l'avenir.
Quel que fût le poids de ces charges accumulées, il ne s'en disposait pas moins à entreprendre de nouvelles améliorations sociales, quand les souffrances de deux années de disette le contraignirent à porter ailleurs sa sollicitude et sa préoccupation. Durant les années 1816 et 1817, les denrées de première nécessité atteignirent un prix excessif. Il fallut donc abandonner tout autre soin pour celui de pourvoir à l'alimentation publique. Aux dépenses des années
précédentes, il fallut ajouter de nouvelles dépenses. Les achats de blés s'élevèrent à 2376 mille francs, dont 1 654 000 restèrent à la charge de l'Etat4. Ce ne fut donc qu'en 1818, et après qu'il se fut relevé de cette nouvelle épreuve, que le canton put reprendre son allure régulière et marcher sérieusement vers des progrès nouveaux.
Parmi les objets sur lesquels se fixa l'attention du gouvernement, il en était deux auxquels Pidou portait un intérêt particulier : c'étaient l'instruction publique et l'amélioration de la législation cantonale. L'œuvre législative la plus considérable à laquelle il consacra ses soins, fut celle de la rédaction d'un code civil. Dès les premières années de notre existence cantonale, le besoin s'était fait sentir de substituer aux coutumes diverses et nombreuses, qui régissaient les différentes contrées du pays, un code unique, dans lequel ce qu'elles renfermaient de plus sain et de
1 Les achats s'élevèrent à 80,244 quintaux, le coût à 1,617,563 francs de Suisse, le transport à 67 600 francs. (Mémoires de Boisot.) Les communes, les sociétés de bienfaisance vinrent au secours de l'état.
plus conforme aux mœurs du peuple fût mis en accord avec les progrès de la législation civile. Cette œuvre, entravée longtemps par l'esprit de routine, puis interrompue par les événements politiques, fut enfin reprise avec vigueur, et pour être amenée à bon terme, sous la présidence et la ferme direction de Pidou. Faut-il le dire?... il ne lui fut pas indifférent de voir s'achever sous sa présidence une entreprise à laquelle il avait mis un haut intérêt ; eh ! ne serait-il pas permis à un magistrat républicain, après une aussi laborieuse et honorable carrière, d'éprouver un moment de satisfaction personnelle, à la pensée d'avoir attaché son nom à un monument législatif d'une réelle importance?
L'élaboration du code civil avait été , dès le principe , confiée à une commission de jurisconsultes , dont le gouvernement discuta et modifia plus ou moins les propositions. La partie technique du travail n'était pas proprement du ressort de Pidou ; mais il n'en fit pas moins du sujet une étude sérieuse, qui lui permît de peser les propositions des gens de l'art , et de n'en adopter aucune de confiance et à la légère. Il avait fait, entre autres, une étude attentive du code Napoléon et de ses commentateurs; il les avait comparés avec nos codes et les législations
étrangères : un exemplaire interfolié du code français, tout couvert de notes souvent très développées, porte la preuve de ce long travail. Puis Pidou soumit chacun des articles de notre code à un double examen, qui porta successivement sur le fond et sur la forme ; et, lorsqu'il eut apporté à ce labeur tout ce qu'il avait de zèle, de lumières et d'activité , lorsque le code eut été adopté et qu'on fut arrivé au moment d'en entreprendre l'impression, comme il s'aperçut que l'œuvre, tirée en partie du code Napoléon, en partie de nos anciennes lois , rédigée en temps diverse! par diverses personnes, remaniée à plusieurs reprises, présentait des vices de rédaction trop graves pour qu'on pût les passer sous silence, il fit surseoir à l'impression et soumettre à la sanction législative un errata de rédaction. Ce travail, à la fois juridique et grammatical, devait nécessairement incomber à celui qui l'avait demandé, et ce fut, en effet, Pidou qui en fut principalement chargé. Plus qu'aucun, il savait combien, dans une loi, la rédaction est chose importante. Le remarquable chapitre de Bentham sur le style des lois était continuellement présent à son esprit. Plus qu'aucun il était aussi pénétré de l'importance qu'il y avait à ce que notre code, tiré en grande partie du code français, ne fît
pas, par une rédaction négligée, impropre ou vicieuse, une disparate trop grande avec le style de cette belle œuvre législative. Sans doute, il n'ignorait pas que cette disparate était inévitable ; au moins voulait-il qu'elle fût le moins sensible qu'il se pourrait. Est quoddam prodire ternis , si non datur ultra 1 .
Mais l'œuvre du code civil était à peine terminée que déjà le gouvernement vaudois abordait de front une œuvre plus difficile encore, celle de la réforme de la législation pénale du canton. À l'entrée de ce champ nouveau se présentait une question, celle de la convenance d'introduire le jury, du moins dans les causes criminelles. Cette question, soulevée le 3 juillet 1849, développée par Pidou devant le Conseil d'Etat dans un rapport étendu, fut ensuite résumée par lui dans un programme que le Conseil d'Etat agréa le 10 août, en même temps qu'il ouvrit un concours sur l'utilité, pour le canton de Vaud, d'adopter le jury. Auteur du programme, et membre du corps qui devait juger les ouvrages envoyés au concours, Pidou ne pouvait songer à concourir luimême; mais il n'en fit pas moins de la question proposée une étude aussi approfondie que s'il
4 Lettre de Pidou au Département de justice et police, du 27 novembre 1819.
eût dû publier un écrit sur le sujet mis en discussion. Il le fit, soit afin d'être en état d'apprécier les mémoires que le concours ferait naître , soit afin de pouvoir prendre part aux débats législatifs qui allaient en surgir. Il fit venir d'Angleterre, d'Allemagne et de France les meilleurs écrits sur la matière, en fit d'amples extraits , et entra en correspondance avec Rossi, à Genève, avec Usteri, à Zurich, avec J. J. Secretan, en Angleterre, avec les hommes qui pouvaient lui fournir d'utiles renseignements. Déjà il avait recueilli , en deux volumes1, le fruit de ses recherches, et c'est ainsi préparé qu'il attendait le moment d'entrer dans la lice qui devait s'ouvrir.
En ces circonstances, un fait survint, sur les limites de l'ordre administratif et de l'ordre judiciaire, qui porta son attention sur un point nouveau. Un débat s'était engagé sur la nature des fonctions du ministère public. Un homme d'une position indépendante, d'un noble caractère et de beaucoup d'esprit, M. Alphonse Nicole, qui se trouvait revêtu de ces fonctions, estimait ne pouvoir porter devant les tribunaux des conclusions formulées par le pouvoir, lorsqu'elles
4 De ces volumes l'un était intitulé : Extraits relatifs au jury, et l'autre: Du jury, ou commentaire sur les questions proposées. avec cet épigraphe : Certant et adhuc subjudice lis est. [Horace),
étaient contraires à son for intérieur et à ses convictions personnelles. Destitué pour avoir soutenu cette manière de voir, il plaida sa cause dans des Lettres sur l'indépendance du ministère public, précédées d'un avant-propos, et accompagnées de notes vives et mordantes. C'était chose nouvelle parmi nous que la résistance au pouvoir, de fonctionnaires subordonnés ; nous n'avions pas la liberté de la presse ; l'opposition ne s'était guère encore manifestée que dans le sein du Grand Conseil, dont les séances n'étaient pas publiques. Les vieux chefs de la république étaient accoutumés, depuis seize ans, à lutter contre le reste de la Suisse et contre les puissances étrangères, mais rarement contre leurs administrés. On conçoit leur surprise et leur irritation. Cette colère du pouvoir, Pidou paraît l'avoir vivement ressentie. Il eut même, un moment, le projet de s'en rendre l'organe. Il écrivit des contre-notes sur la préface et les notes de M. Nicole, avec cette épigraphe, empruntée à Voltaire : « Sans la justesse d'esprit, il n'y a rien. » Très spirituelles, très piquantes, ces contre-notes étaient aussi très satyriques. Elles eussent envenimé l'affaire, sans éclairer la question en litige, ni populariser la thèse du Conseil d'Etat, déjà perdue dans l'opinion publique. Aussi croyons-nous heureux que
cet opuscule, écrit ab irato, n'ait pas vu le jour et n'ait pas même été achevé. On sait que depuis lors le sujet de cette discussion a été réglé par nos lois et l'a été dans le sens de l'indépendance du ministère public.
En même temps qu'il se livrait à ces travaux, Pidou continuait de se préoccuper avec une vive sollicitude de l'instruction publique. Il savait l'étroit lien qui unit l'instruction et la liberté. Un peuple, non plus qu'un homme, ne vit pas de pain seulement : le peuple vaudois venait d'en faire l'expérience. C'était à des hommes développés par les lettres, aussi bien que par la connaissance du monde, qu'il devait le bel état auquel il était parvenu et qu'il avait dû son salut, en de grands périls. C'était grâce à ces hommes, d'une remarquable culture, que le canton de Vaud avait lutté, à l'étranger, contre la défiance et la haine, en Suisse, contre des adversaires aussi habiles que nombreux. Aussi ses magistrats souhaitaientils de porter son instruction publique aussi haut qu'elle pouvait atteindre, et de le voir ne demeurer en arrière, ni de la Suisse allemande, ni
des cantons voisins, dans les domaines de l'intelligence.
Aucun degré n'était négligé. Au sortir même de ces années difficiles, qui avaient grevé le pays de charges considérables, le Grand Conseil assura aux maîtres et aux maîtresses d'école, après un certain nombre d'années de service , une pension modeste, il est vrai, mais qui ne devait pas laisser d'être pour eux une perspective encourageante, et dans la vieillesse un véritable bienfait ? . Placé, comme nous l'avons dit, à la tête du conseil académique depuis sa création en 4806, Pidou avait continué de présider ce corps , les temps seuls exceptés où ses fonctions de landammann en charge l'excluaient de la présidence d'un dicastère subordonné. Durant ces intervalles mêmes, il n'avait pas cessé de prendre aux travaux du Conseil un constant intérêt et d'être prié par lui de le seconder dans son œuvre2. Même l'absence et les préoccupations diplomatiques ne lui faisaient
* Discours de Pidou, landammann en charge, à la clôture du Grand-Conseil, le 8 juin 1816. — Gazette de Lausanne, du 11 juin.
2 Lettre du Conseil académique, du 13 juin 1818, dans laquelle il remercie Pidou de ce que, contraint à abandonner la présidence du Conseil, il veut bien se charger de mettre la dernière main au projet d'un règlement pour l'académie. Ce corps reconnaît que, « si ses travaux ont été couronnés de quelque succès, c'est aux lumières, à la sagesse et au zèle de son président qu'il en est redevable. *
pas perdre de vue les exigences de l'instruction, et, député en Diète, il s'occupe du titre d'une Chrestomathie latine, publiée à Lausanne jussu et sumptu publico ; il s'informe de Muret, si l'on procède aux examens pour une chaire d'anatomie et de chirurgie ; si l'on travaille au projet de règlement pour l'académie , et s'il ne serait pas bien de faire imprimer ce projet, pour en rendre la discussion en Conseil plus nette et plus facile : certes l'objet en valait la peine !.
Il eut la joie d'être appelé, dans le cours de l'année 1817, à installer dans l'enseignement supérieur deux hommes faits pour honorer cet enseignement et pour donner à l'académie un lustre nouveau , MM. Monnard et Gindroz. Jeune encore et n'ayant pas atteint sa vingt-septième année, Monnard avait fait preuve, dans un concours ouvert, de connaissances étendues, nonseulement dans la littérature française, mais dans celles de la Grèce et de Rome, de l'Allemagne, de l'Angleterre et de l'Italie ; et, par des rapprochements heureux entre les génies des peuples divers, il promettait un enseignement philosophique des littératures comparées *. Pidou releva ce mérite chez le jeune professeur:
1 Lettre à Muret, du 5 janvier 1812.
* Nous avons publié une courte notice sur Charles Monnard, dans Y Album de la Suisse romane, août 1844.
« L'étude des littératures étrangères produit deux effets, d'un avantage inappréciable, dit-il1. Le premier, qui tient à la langue seule, résulte, non-seulement de cette grande variété de mots, complexes et abstraits, propres et figurés, qu'une langue étrangère introduit dans la tête de celui qui l'apprend, mais encore de l'arrangement et de la syntaxe des mots, diverse dans les diverses langues. Les combinaisons sans nombre que l'esprit se voit obligé d'embrasser et de saisir, doivent nécessairement lui donner plus d'activité, plus de souplesse, et une facilité plus grande à apercevoir les nuances les plus délicates entre les idées. Le langage étant le grand instrument de notre esprit, plus les signes sont nombreux, plus les idées se multiplient, se subdivisent et deviennent aisées à distinguer. C'est ce qui a fait dire à une femme célèbre, qu'on fait plus utilement de bonnes lectures dans les langues étrangères que dans sa propre langue*.
» Le second effet, plus apparent, de l'étude des littératures étrangères consiste dans les connaissances positives dont elles sont la source. En
* Discours d'installation, du 10 janvier 1817. — Les notes qui accompagnent ce discours témoignent de la riche littérature de l'homme d'état.
8 Mme Necker, Mélanges, II, 13.
effet, cette étude, qu'est-elle qu'un voyage, sans cesse renouvelé, dans le monde intellectuel et moral de chacune des nations dont on étudie les écrits? Aussi ce qu'on dit de l'utilité des voyages s'applique, proportionnément, à cette étude. Pour celui qui s'y livre, quel spectacle s'ouvre ! Que de nouveaux objets viennent se présenter à lui ! Que de manières d'exister, d'agir, de voir, de sentir et de peindre, dont il n'aurait pas même eu l'idée, resserré qu'il était dans les limites de la langue et de la littérature nationale,
» Ne voyant qu'un feuillet du grand livre du monde1. »
Las de ce cercle étroit, il s'est embarqué, et bientôt il a découvert d'autres terres , d'autres climats, d'autres institutions, d'autres mœurs, d'autres esprits, et presque d'autres yeux et d'autres sens. Lui-même, à la longue , acquiert des formes plus aisées, des couleurs plus variées, une manière plus large, résultat combiné de ces impressions diverses.
« Un littérateur est même allé jusqu'à prétendre que, pour se former au grand art de l'éloquence ou de la poésie, ce n'est pas dans les orateurs ou les poètes de sa propre langue qu'il faut choisir principalement ses modèles,
* Delille, Epître sur les voyages.
mais dans les auteurs anciens ou étrangers 1 ; qu'il se formera ainsi une manière qui lui sera personnelle et originale ,
Rich with the treasures of each foreign tongue*.
En effet, quel ouvrage que celui où les idées, les sentiments et les tableaux, participeraient tour à tour de ce que l'anglais a de plus noble, de plus sérieux et de plus profond, le français de plus léger, de plus délicat et de plus fin, l'italien de plus gracieux, de plus brillant et de plus chaud ! Ainsi, sur la surface azurée d'un beau lac, on voit, çà et là, se réfléchir et la sombre verdure de la forêt, et les rochers des montagnes , et les vertes prairies et les nuées légères et les rayons enflammés du soleil. »
La présentation de Monnard avait eu lieu en janvier; et, le 3 novembre, Pidou présenta à l'académie André Gindroz, comme professeur de philosophie rationnelle 5. De trois ans plus âgé
1 L'abbé Auger, dans sa traduction de Démosthène, discours préliminaire, page XCIX.
*■ Pope, Imitations of Horace, Book H, Epist. Il, v. 173. s Discours d'installation, avec l'épigraphe : In te mânes, nos
que Monnard , Gindroz était un esprit réfléchi, scrutateur, judicieux et ferme, également propre aux études philosophiques , celles de sa préférence, et aux travaux de l'administration, auxquels il fut appelé plus tard. Pidou releva l'importance de l'enseignement qu'il lui confiait :
« C'est à l'école de la philosophie rationnelle, dit-il, que doivent se former de bonne heure des têtes actives, saines, claires, méthodiques, qui iront porter ces qualités, d'abord dans leurs études subséquentes , puis dans les divers états qui les mettront en contact avec la masse entière du peuple; les pasteurs, pour l'enseigner ; les avocats, pour le défendre; les magistrats, pour le juger. Gagnant de proche en proche, l'esprit philosophique s'insinue, par degrés, dans tous les esprits, devient plus ou moins commun à toutes les classes et finit par se manifester jusque dans la société générale et dans le cours ordinaire de la vie. Alors la nation elle-même peut prendre le titre de philosophique. Son caractère sera l'humeur sérieuse, la réserve, la fermeté, l'exactitude , la précision , l'ordre , l'activité, l'esprit de suite, le franc-parler et l'indépendance
auiem in experimentis volvimur. — Nous avons publié une notice sur André Gindroz, dans le journal de la Société d'utilité publique du canton de Vaud, année 1858.
des opinions, le respect pour la loi religieuse, politique ou civile, et la convergence de tous les efforts vers le bien et la gloire de l'ensemble.
» Et qu'on ne s'imagine pas que l'esprit philosophique n'opère ces prodiges que dans de grandes nations. Quelquefois il arrivera que la moindre peuplade, une simple cité, heureusement constituée, et chez qui de favorables circonstances auront amené cet esprit, présentera le même phénomène moral ; semblable à un point lumineux, vers lequel, comme involontairement, se tournent tous les regards , ou à un vase précieux, qui, dans ses dimensions étroites, renferme d'inépuisables parfums Nardiparvus
onyx*. »
Passant ensuite de la philosophie à la morale : « Une différence de ton, continua-t-il , se fera sans doute apercevoir dans vos leçons, lorsque des deux premières parties de votre enseignement, la métaphysique et la logique, vous arriverez à la troisième, la morale. Car, que serviraient l'art de penser et l'art de raisonner, si, selon le vœu de Socrate, ils ne se résolvaient définitivement en l'art de bien vivre? Ici, Monsieur, votre qualité d'ecclésiastique vous donnera une
« Odes d'Horace, lib. IV, ode XII, v. 17.
sorte d'avantage, par la connaissance qu'elle vous aura mis à portée d'acquérir des oracles du Maître par excellence, dont les paroles , quoique simples et sans apprêt, remuaient et embrasaient les cœurs.
» Que vos élèves frémissent à la peinture que vous leur ferez du vice et de son affreux cortège ; qu'ils s'enflamment, lorsque vous les entretiendrez des merveilles de l'infini, de la religion, qui en est, en même temps, la soif et l'avant-goût, de la liberté et de la dignité de l'homme, de la justice, sauvegarde des sociétés, de la sympathie, bien primitif de tous les êtres sensibles , de la famille, centre plus intime, autour duquel tant de douces relations s'enlacent et se serrent , de la cité, de la patrie, de l'honneur, père des grandes pensées, et de cet esprit public qui, planant une fois sur l'Etat, supplée à tout, triomphe de tout, anime tout. »
Puis, voyant parmi les personnes qui assistaient à la séance un vieillard blanchi dans l'enseignement, le père d'André Gindroz, Pidou la termina en disant le touchant intérêt qu'avait ajouté à la cérémonie la présence de ce citoyen respectable : « Après plus de trente années de travaux assidus, consacrés à l'instruction de notre jeunesse , il s'en voit dignement récom-
pensé dans votre personne et dans celle de trois autres fils, tous ministres des autels comme lui, tous, comme lui, jouissant de l'estime et de la considération publique. Heureux fruits de ses soins paternels I Heureux fruits de son exemple !.. In filiis suis agnoscitur vir1. Je fais des vœux et pour vous, et pour lui. »
Les concurrents qui s'étaient présentés aux deux concours ouverts pour repourvoir aux chaires de littérature et de philosophie étaient tous des fils du pays et de la génération nouvelle ; tous aussi s'étaient montrés de manière à prouver que le choix du Conseil d'Etat , en tombant sur l'un d'eux, ne pouvait que rendre justice à un vrai mérite. Ce fut pour Pidou le sujet d'une vive joie. Ses regards aimaient à s'arrêter sur ces hommes, nés avec le canton de Vaud, et qui paraissaient promettre à Lausanne une ère nouvelle. Déjà J. J. Porchat se disposait à publier, sous le pseudonyme de Valamont, sa traduction de Tibulle, et ses premières fables commençaient
1 Eccl. XI, 30
à circuler dans le public. Manuel portait dans la chaire une parole éloquente et dans les entretiens la richesse d'un esprit fin, original, toujours assaisonné de sel attique , et auquel rien, si ce n'est le calcul, n'était étranger. Mais les yeux de Pidou se reposaient avec une complaisance particulière sur un jeune homme, qu'un discours prononcé sur la tombe du professeur Durand avait fait connaître à ses concitoyens4. Il y avait dans ces premières paroles d'Alexandre Vinet la promesse de ce qu'il est devenu. On entrevoyait une sensibilité profonde, un sentiment littéraire exquis, une trempe d'âme peu commune, et Pidou , qui avait bientôt discerné ces promesses d'avenir, avait pris le jeune étudiant en théologie en singulière estime. Ce sentiment n'avait fait que s'accroître par la manière distinguée dont Vinet était intervenu dans la dispute académique, soutenue par Monnard en novembre 4816 2. Aussi, prié par la députation de Bâle à la Diète, de chercher, parmi les jeunes lettrés du canton de Vaud, un homme capable d'enseigner à Bâle la littérature française, Pidou n'hésita-t-il pas à
* Le 19 avril 1816. Ce discours portait pour épigraphe : Multis Me flebilis occidit.
* « Le proposant Vinet s'est avancé et a présenté ses objections d'une voix émue et tremblante ; il l'a fait extrêmement bien et à la satisfaction de l'assemblée. » Lettre de Pidou à son fils.
nommer Vinet, dont il apprit bientôt après les heureux débuts dans la carrière qu'il lui avait ouverte
Une des dernières occupations de Pidou, et peut-être son dernier acte public, eut pour objet un concours, que le gouvernement vaudois se proposait d'ouvrir, pour la composition d'un Livre élémentaire de lecture à l'usage des écoles primaires. Un projet de programme ayant été mis en circulation dans le Conseil d'Etat , Pidou le fit suivre d'observations peu favorables à l'idée du projet et qui trahissaient même le soupçon d'arrière-pensées chez ses auteurs. « L'étude du livre élémentaire, demandait-il , sera-t-elle facultative ou obligatoire? Dans cette dernière supposition, les deux sexes seront -ils également obligés à apprendre la partie politique, qui traitera des formes de gouvernement , de la liberté, de la loi, des différents rouages de la machine politique et de leur jeu? Et qui l'expliquera, ce
* « Le discours d'installation de Vinet m'a infiniment plu, ainsi qu'à tout l'auditoire. Sa méthode m'a paru bonne. Les étudiants l'écoutent avec plaisir et profit. Il prêche aussi, dans l'église française, et l'on est fort content de sa prédication. » Lettre de M. Ochs, ancien directeur de la république helvétique, à Pidou.
catéchisme nouveau? le régent? le pasteur? Le catéchisme usité dans nos écoles, en traitant des devoirs de l'homme, présente, avec les motifs religieux, des motifs humains ; le livre élémentaire adopté, ces considérations sublunaires serontelles retranchées du catéchisme actuel, renvoyé à se renfermer dans des conditions purement religieuses ? Ma se jactat in aula? Ou bien, le laissera-t-on subsister tel qu'il est, et les deux catéchismes moraux seront -ils enseignés de front?
» Je dis les deux catéchismes ; car, quoique ce terme ait été soigneusement évité, il n'en est pas moins vrai qu'en France, tous ceux qui se sont occupés d'un ouvrage pareil lui ont donné ce nom. Vous avez le Catéchisme universel de Saint-Lambert, le Catéchisme de Volney. L'Académie française, qui sait sans doute comment, en français, les choses se nomment, a semblablement donné le nom de catéchisme à un livre de cette espèce, pour la composition duquel elle proposait un prix ; le livre devait être fondé sur les seuls résultats de l'analyse, de la méthode, de l'art de diviser , de définir, de développer les idées et de les circonscrire. Ce fut justement révolté de ces efforts mesquins pour disséquer l'être vivant, créé à l'image de Dieu, que
M. Necker écrivit, pour réfuter des doctrines arides et superficielles, son livre sur l'importance des opinions religieuses. Avant donc de jeter au public le programme qui nous est proposé, décidons la question de savoir, non vaguement, mais d'une manière très précise, l'usage auquel le livre élémentaire est destiné. »
Ces considérations paraissent avoir été comprises; car le programme ne parut point, du moins du vivant de Pidou, et l'idée soumise à la délibération du Conseil ne reparut, quelques années plus tard, qu'avec de sensibles modifications ' .
Telle était cette activité, consacrée à la chose commune. Nourrie des bonnes études de la jeunesse, elle était constamment entretenue par les fortes études de l'âge mûr, continuées dans un âge avancé, même alors que les occupations publiques semblaient devoir absorber l'homme tout entier. On serait porté à croire que, chez un peuple démocratique , de nature mobile et gaie, facile à entraîner aux choses nouvelles, et prompt
1 Le concours fut ouvert en 1823 sans résultat ; repris en 1825, il aboutit au Père Thomas, du docteur Miéville.
à voir d'un œil jaloux toute supériorité morale et intellectuelle, un magistrat d'un caractère aussi austère que celui de Pidou n'eût pas dû facilement acquérir, ni conserver la popularité; et cependant, après l'avoir conquise, il en demeura en possession jusques à sa fin. Il ne le dut assurément, ni à l'intrigue, ni à des manières insinuantes ou flatteuses, ni même à l'affabilité; d'un système nerveux très irritable, et sujet à de fréquentes migraines, il était souvent d'un abord sec et difficile ; tous ne savaient pas que c'était le défaut de son tempérament, et non de son cœur; mais tous se reposaient sur son intégrité, ses lumières et son dévouement au bien public1. Celui qui sortait de son audience mécontent de l'accueil qu'il avait reçu, savait toutefois qu'il avait remis ses intérêts aux mains d'un homme juste ; seul peut-être, Pidou l'avait accueilli froidement en apparence, mais si la cause était bonne, il savait qu'il pouvait compter sur lui.
Tous étaient d'accord pour reconnaître que le canton ne possédait pas d'homme plus capable de le représenter avec dignité, plus soigneux d'éviter tout ce qui pouvait le compromettre. Où trouver, et c'était le langage de tous, un admi-
1 On eût pu ajouter son désintéressement. Sa modeste fortune s* trouva, à la fin de sa carrière, réduite d'un quart.
nistrateur plus scrupuleux, plus diligent, plus lucide dans toutes ses communications ? Où trouver un magistrat pénétré d'un respect plus sincère pour la religion, et qui sût donner plus de poids à l'autorité de la loi ? Pouvait-on citer un trait de sa vie privée qui ne fût en harmonie avec sa conduite publique ? N'avait-il pas toujours rempli sans reproche ses devoirs de fils, d'époux et de père ? N'avait-il pas été toujours fidèle et discret envers ses amis? N'était-il pas, dans le sens le plus vrai, l'homme de la confiance générale?
La vigueur de son caractère avait sauvé le pays et affermi le gouvernement dans les circonstances les plus difficiles. Sa vigilance n'avait pas peu contribué à faire régner l'ordre et la régularité dans les bureaux de l'administration; comment l'infidélité, comment la négligence eussent-elles osé soutenir la sévérité de ses regards scrutateurs? Aucune passion particulière, aucun intérêt privé, n'avaient altéré jamais la pureté de son zèle pour les intérêts de l'état, et, de cette multitude d'affaires qui lui avaient été confiées, on n'en pouvait citer aucune qu'il eût jamais traitée avec nonchalance. Jamais, non plus, il n'avait laissé imparfaite la tâche dont il s'était chargé. Si quelque reproche lui était fait, c'était celui de montrer une répugnance, que plusieurs jugeaient
excessive, contre les choses nouvelles ; mais il pensait ainsi, on le savait, parce que son expérience lui faisait entrevoir, par delà les innovations, les désordres, les révolutions, le relâchement des liens moraux, et un état d'anarchie duquel la société ne pourrait qu'à grand'peine se relever. La confiance qu'on avait en lui était donc entière, et l'idée même, la seule idée, d'écarter un homme tel que Pidou du timon des affaires, eût passé pour un attentat contre la république *.
Il était rare, au sortir des relations austères de la vie publique, que Pidou cherchât ses délassements dans le monde ; il lui préférait beaucoup les réunions moins nombreuses, les relations de l'amitié et surtout la vie de famille. Ce n'était pas qu'il ne trouvât du charme dans la société des hommes cultivés que possédait alors Lausanne, ou qu'il négligeât l'occasion de soutenir la cause du canton de Vaud auprès des étrangers
1 Notice sur A. Pidou, par l'un des hommes qui vécut avec lui dans la plus grande intimité, et qui fut le mieux à même de le juger (M. Philippe Secretan, président du Tribunal-d'appel), publiée dans la Feuille du canton de Vaud, année 1821, pag. 185.
de rang et de mérite que la beauté de nos rivages et la facilité de nos relations sociales avaient attirés dans nos murs. Il vit, en 1815, le prince Paul de Wurtemberg, le prince Wasa, prétendant au trône de Suède, les archiducs Ferdinand, Maximilien. et le prince impérial d'Autriche. En 4816, il fut présenté au prince royal de Wurtemberg et à la princesse, sœur de l'empereur Alexandre. Dans les années suivantes, il soutint des rapports fréquents avec lord Stratford-Canning, ministre d'Angleterre en Suisse, qui avait choisi pour sa résidence la campagne de la Chablière, près de Lausanne ; il fit les honneurs de son pays au duc de Glocester, neveu du roi d'Angleterre, au grand-duc Michel de Russie, au duc Guillaume de Wurtemberg et au duc de Brunswick.
Il mit un prix particulier à une relation formée dans les premiers jours qui suivirent la restauration en France : ce fut celle de Mme de Staëi qui fît, à cette époque, à Lausanne deux séjours de quelque durée. Commencée par un échange assez fréquent de visites, cette relation fut continuée par une correspondance entretenue durant la demeure de Mme de Staël à Goppet, poursuivie pendant le cours d'un voyage qu'elle fit en Italie, et ne finit qu'après son retour à Paris, d'où, peu
de temps encore avant sa mort, elle dicta, le 1er mai 1847, une dernière lettre à l'adresse de Pidou !. Toute cette correspondance témoigne la haute estime qu'avaient inspirée à la femme célèbre les hommes qui gouvernaient le canton de Vaud et la respectueuse amitié qu'elle portait à celui d'entre eux de la part duquel elle sollicite des visites ou des lettres fréquentes. Tarde-t-il à lui répondre ? <( Je ne sais si l'on vous a dit de moi, lui écrit-elle, que je suis une personne inaltérable dans ses affections; mais je vous le dis, quoiquepeut-être il fût mieux calculé en coquetterie de donner un peu d'inquiétude à ses amis, pour qu'ils s'occupassent davantage de vous. » Elle ne s'arrête dans aucune des grandes cités de l'Italie sans adresser quelques pages à celui dont la relation était devenue pour elle un besoin.1 De Bologne, elle lui dit la désolation des Romagnols, de n'être plus Autrichiens. De Pise, elle lui raconte le mariage du petit-fils du maréchal de Broglie avec la petite-fille de Necker, et il semble que ce ne soit pas sans un secret retour sur elle-même qu'elle parle d'une union formée, « non par la passion, mais par un doux
* « Ma mère, » écrit, le 3 septembre 1817, M. Auguste de Staël à Pidou, «ma mère a des droits particuliers à vos regrets. Elle avait su apprécier les rares qualités de votre esprit, et trouvait à vous communiquer ses pensées un plaisir que peu d'autres conversations lui causaient au môme degré. »
amour. Mon gendre, ajoute-t-elle, est très libéral, plus libéral que vous, parce que vous êtes un puissant, et que cela gâte toujours un peu. Je vous attends dans l'opposition. Maintenant je puis mourir, ma tâche est remplie. » Elle finit en annonçant son retour à Coppet, « sous la tyrannie des landammanns, la seule qui lui plaise. »
Dans la société, Pidou parlait peu , et préférait d'ordinaire le rôle d'auditeur. Mais dans les entretiens familiers, et lorsqu'il sortait de sa réserve accoutumée, la richesse de ses connaissances, la justesse de ses observations, ses reparties pleines de sel et le ton de bienséance qu'il ne quittait jamais, répandaient beaucoup d'agrément dans sa conversation. Ses muses étaient sérieuses; son badinage même n'était jamais léger et sans portée; mais il était toujours assaisonné de grâce, et comme la plus légère nuance de plaisir ou de peine, de répugnance ou d'approbation, se peignait sur ses traits d'une manière expressive, sa physionomie, presque toujours grave, avait un singulier attrait, et quand elle s'animait d'un léger sourire, elle avait un charme particulier.
Il s'enflammait surtout lorsque les nobles sentiments étaient en cause. « Tout est perdu, » disait-il un jour, dès qu'au sens prompt et naïf de la nature, on substitue beaucoup de discours
(Eccl. VII, 29); et toujours inépuisable en citations, il lui revint en mémoire le trait de ce Romain qui demandait à Agrippine s'il devait se rendre au théâtre avec Néron et danser avec lui. « — Va, lui répondit Agrippine. — Et toi, pourquoi n'y vas-tu pas aussi? — C'est, dit Agrippine, que je n'ai pas délibéré. Tacite l'a dit avec raison : Qui délibère est déjà vaincu, et le point de conduite qu'un éclair de l'âme eût décidé en un clin d'œil se confond, se brouille et périt misérablement au milieu des subtilités de l'esprit. »
Mais qui n'avait vu Pidou que dans les relations, toujours plus ou moins froides, de la société, ne l'avait que bien imparfaitement connu. C'est dans l'intérieur de sa famille qu'il était vraiment lui, et qu'il a laissé les plus chers souvenirs. Sévère pour lui-même, sans doute il l'était pour ses alentours ; il voulait que tout marchât droit dans sa maison ; mais aussi c'était tendrement qu'il aimait les siens, qu'il veillait à leur bonheur et qu'il s'associait à toutes leurs légitimes jouissances. C'est dans le sein de sa famille qu'il trouvait ses plus douces et presque ses seules récréa-
tions. Il était surtout heureux, aimable et gai, lorsqu'il faisait avec sa femme, son fils et sa fille, une course de campagne. Il s'épanchait, il répandait tout le charme de son cœur et de son esprit, dans les soirées passées dans son cabinet, entouré de sa belle bibliothèque, alors qu'assis au coin de sa cheminée, en robe de chambre et en bonnet de nuit, il lisait quelque chef-d'œuvre du théâtre français, quelque comédie ou quelque conte bleu, auprès de sa femme, qui travaillait à son côté, et de ses deux enfants, qui construisaient des châteaux de cartes.
Plus tard, lorsque son fils fut moins jeune, les sujets de ces lectures en famille devinrent plus sérieux. Pidou lut les vies de Plutarque, Homère, les Oraisons funèbres de Bossuet , des sermons choisis de Bourdaloue et de Massillon. Il excellait à lire à haute voix, surtout dans le genre dramatique; aussi son fils se souvient-il de lui avoir entendu lire, soit dans la famille, soit dans des réunions un peu plus nombreuses, tout Racine, presque tout Molière, les chefs-d'œuvre de Corneille, ceux de Voltaire, des comédies de Collin , d'Andrieux, de Piccard, sans parler d'opéras-comiques, de vaudevilles, et de bluettes du moment. Des amis qui venaient parfois s'unir au cercle de la famille, celui qui s'y montrait le plus souvent
était Philippe Secretan, ancien membre du Directoire helvétique et président du tribunal d'appel. Liés dès l'enfance, Secretan et Pidou s'étaient rencontrés en Allemagne, et, rentrés à leurs foyers, ils avaient mis l'un et l'autre leurs belles facultés au service de leur pays. Ils avaient même cœur, même amour de la patrie, même élévation d'âme, même droiture de caractère, même étendue de connaissances, même simplicité de mœurs. A ces dons se joignait, chez Secretan, une candeur confiante et pleine d'attrait. Rien ne troubla jamais leur intimité.
Cependant, des deux enfants, la joie de cet intérieur, l'un n'était plus. Pidou avait perdu, en 4809, sa fille bien-aimée. Souffrant d'une sciatique opiniâtre, il était aux bains d'Aix et au fort de sa cure, lorsqu'il fut subitement rappelé pour assister aux derniers moments de l'enfant. Ses larmes coulèrent avec abondance. Il pressa sur son cœur, avec un tremblement convulsif, son fils, sa dernière et chère espérance; et dès ce moment, ce fils devint l'objet de toute sa sollicitude, son éducation, son soin domestique le plus doux et
l'objet de sa constante préoccupation. Dès que le jeune François fut en état d'écrire un peu couramment, son père choisit et transcrivit lui-même les fragments qui devaient lui servir de modèles ; c'étaient des passages de la Bible, des vers de poètes latins ou français, de courtes notices historiques ou le récit d'une promenade qu'ils avaient faite ensemble. En 1813, ces soins furent remplacés par un soin nouveau ; Pidou se fit le maître d'anglais de son fils, et il le demeura pendant trois ans, au milieu des graves préoccupations de ces années orageuses. Souvent, pour trouver le temps nécessaire à la leçon, il était obligé de prendre l'heure de sa toilette; il dirigeait les travaux de l'enfant en se rasant, s'habillant et préparant ses papiers pour le Conseil. En 1816, ayant résolu d'envoyer son fils continuer ses études à Genève, ce fut encore lui qui l'y prépara, en lui faisant repasser sa rhétorique, son latin, et en faisant avec lui des lectures diverses, entre autres celles de Y Art d'écrire de Condillac, du Droit des gens de Vattel et des Offices de Cicéron.
Séparé de lui, Pidou ne se préoccupe pas moins de son fils et de son éducation. Soit à Genève, où le jeune homme acheva ses études générales, soit à Paris, où il fit son droit, il le suit dans ces études; il le dirige dans le choix de ses professeurs et de ses
relations. Ses lettres sont fréquentes, et les affaires, si pressées soient-elles, ne ralentissent point cette correspondance. Elles sont, du moins les premières années, écrites en anglais. Chacune renferme en post-scriptum quelque passage remarquable d'un poëte ou d'un prosateur célèbre. Le père se montre encore magistrat , mais magistrat tendre, affectionné, toujours vigilant, toujours attentif à mesurer son langage à l'âge et aux progrès de son fils, jusqu'à ce qu'il en vienne à le traiter sur le pied d'une certaine égalité et déjà comme un ami ; alors il lui ouvre tout son cœur ; il le met dans son intimité, et, fier de ses succès, heureux de sa confiance, il l'associe à ses pensées et à ses travaux. Il n'est pas un mot, dans cette correspondance, qui n'honore le père et le magistrat ; pas un mot qui ne soit écrit d'une main ferme et nette. Le père se respecte dans le fils. Tout ce qui vaut la peine d'être dit, lui paraît mériter d'être bien dit. Les nouvelles de la famille et des alentours s'entremêlent aux conseils paternels, les choses graves aux choses légères, la plaisanterie au sérieux. Essayons quelques citations :
« J'ai appris avec un plaisir particulier la bonne réception que vous ont faite le chevalier Portai, le comte Lanjuinais et M. Thurot, et j'espère que vous profiterez, autant que possible, de l'invitation
qu'ils vous ont faite, de les visiter. Le général de La Harpe m'apprend que vous aurez l'occasion de voir chez Mi Thurot bien des hommes distingués, entre autres, le comte Destutt deTracy. Avez-vous remis vos lettres à l'adresse de MM. Laromiguière, Dubroca, Degérando? Sans doute le plus important est l'assiduité aux leçons de vos professeurs et le soin de faire chez vous régulièrement des extraits de leurs leçons ; mais après cela se range le commerce familier d'hommes instruits, dans la société desquels on apprend mille choses utiles, sans le formulisme de la leçon et quasi ludendo. Je vous rappelle à la mémoire ce que dit Cicéron : « Est agitur adolescentis, majo- » res natu ver cri, exque his diligere opiimos et lpro- > batissirnos, quorum consilio et auctoritate nitanj> tur\ (De officiis, Lib. I, cap. 34.) »
« — Vous me dites : Je crois que, la première année, il n'y a que deux cours de droit obligatoires. J'aime à penser que, depuis que vous m'avez écrit, vous vous serez mieux informé sur ce point, et que vous n'en serez pas resté sur ce je crois, mais sur une certitude 2. »
« — Nous avons offert un dîner au duc de Glocester. M. le landammann Muret et moi som-
* Lettre du 8 novembre 1818.
9 Lettre du 1er novembre 1818.
mes allés complimenter îS. A. R. et l'inviter à la maison de l'Arc, que l'on nous a prêtée à cette occasion. Le prince a pris un plaisir particulier à entendre le ranz des vaches et Pair 0 ma patrie, qu'il a fait répéter, et dont il a fait prier M. Chavannes-Châtelain de lui donner les paroles. Le lendemain, M. le landammann Monod, M. le co lonel Guiguer et moi, avons dîné chez le prince avec M. Canning, et nous dînerons de nouveau à sa table à son retour d'une promenade sur le lac!. »
« — Nous avons une vingtaine de projets, tant grands que petits, à proposer au Grand Conseil, cette année. De ce nombre est celui de code civil, déjà rejeté quatre ou cinq fois. Il y a lieu d'espérer qu'au moyen de certaines modifications qui y ont été faites, il sera maintenant accepté. Dès qu'il le sera, nous nous occuperons d'un code de procédure civile, qui sera moins difficile à faire, puisqu'il n'y aura guère qu'à rédiger par écrit, et dans une forme méthodique, notre procédure actuelle, que tous les praticiens s'accordent à trouver très bonne et de beaucoup préférable à la procédure française. Ce serait un coup de hazard très heureux que celui qui, par suite
* Lettre du 18 novembre 1818.
de l'établissement d'un nouveau système dans l'école de droit, vous dispenserait de l'étude de cette procédure étrangère. Néanmoins, et de la manière dont les choses se passent en France, où souvent une affaire, d'abord entamée avec chaleur, languit ensuite dans l'exécution, il pourrait se faire que le nouvel ordre d'études ne fût pas introduit aussi promptement que vous et moi aimons à l'imaginer. J'apprends avec grand plaisir que M. Orfila donnera, à l'Ecole de médecine, un cours de médecine légale, et que vous vous proposez de le suivre régulièrement. Cela montre que vous êtes attentif à suivre les occasions de vous instruire dans les sciences auxiliaires de la jurisprudence, et la médecine légale en est une, quoique, je ne sais comment, j'eusse oublié de vous en faire mention1. »
Dans l'été de l'an 1819, l'Ecole de droit fut, à la suite de troubles, suspendue pour trois mois. « Cette suspension, et le retard qui en résultera pour vos études scolaires, sont, sans doute, un
1 Lettre du 2 mai 1819.
contre-temps, écrivit Pidou à son fils ; mais il faut s'attendre à en rencontrer dans la vie, et je vois avec plaisir que vous avez pris la chose comme elle doit être prise, et qu'avec Horace, vous avez dit : Durum , sed levius fit patientia quidquid corrigere est nefas (Liv. I, Ode 25.) Ainsi que vous l'observez fort bien, vous pouvez vous arranger de manière que ce temps ne sera pas perdu. La fréquentation plus assidue du Palais, et la lecture d'ouvrages de jurisprudence, seront deux bons
moyens de le remplir Je vous approuve très
fort de n'être parti, ni pour Dijon, ni pour Gaen, ni pour aucune université, pour y prendre votre quatrième inscription et y passer votre premier examen. Je vous saurais, au contraire, très mauvais gré d'en agir autrement, et d'avoir usé d'un pareil stratagème ; car enfin, entre nous, c'en est un, que de décamper ainsi d'une université pour s'en aller passer un examen sous d'autres professeurs que ceux dont on a suivi les leçons. Et puis, il ne faut pas lâcher pied au moindre contretemps qu'on éprouve. Tenacem propositi virum, voilà ce qu'il faut faire dire de soi. D'ailleurs, l'autorité supérieure ayant jugé à propos de rattacher cette affaire à la masse entière des étudiants, puisque elle a fermé pour tous, indistinctement, l'Ecole de droit, et que les tribunaux
sont saisis du procès , il semble qu'il y ait un point d'honneur qui doive empêcher tout étudiant délicat de s'absenter de Paris jusqu'à ce que le jugement définitif soit intervenu, ne fût-ce que pour montrer que, quanta lui. il ne craint aucune recherche1. »
« J'ai appris, poursuit-il % la réception amicale faite, à Dijon, aux élèves de Paris, que l'on y traite comme d'illustres victimes , et l'assurance que leur a donnée le doyen, d'être traités comme des amis, à la position malheureuse desquels on aurait, dans leurs épreuves, le plus grand égard. Cela signifie, en bon français, que voilà des examens qui ne seront plus qu'une formalité, convenue et réglée d'avance entre les illustres victimes et Messieurs les professeurs de Dijon, qui, apparemment, ne demandent pas mieux, d'un côté, que de faire une niche à l'Ecole de droit de Paris, et, de l'autre, que de palper la finance de toutes ces inscriptions qui leur tombent du ciel. Je suis de plus en plus charmé que vous soyez bravement resté à votre poste. Je n'aimerais pas que l'on pût dire de l'examen de mon fils, qu'on a eu, non seulement le plus grand, mais le plus petit égard à quoi que ce soit qu'à l'examen même. Le pire qui puisse
* Lettres du 11 et du 20 juillet 1819.
* Lettre du 27 juillet 1819.
arriver de tout ceci, c'est qu'il vous faille rester trois mois de plus à Paris, et s'il ne vous arrive jamais, en votre vie, de plus grand malheur, vous ne serez pas bien à plaindre. »
Lorsque la question du jury fut soulevée dans le canton de Vaud, Pidou demanda à son fils de lui procurer une vingtaine d'ouvrages sur cette matière, parmi lesquels plusieurs, déjà anciens, devaient être difficiles à trouver. Puis : « Nous avons eu le 1er de ce mois, lui dit-il1, une petite soirée de lecture, composée de Mmes Frey et Dapples-Carrard, de votre cousin Adrien (Pischard)2 et du professeur Gindroz. Je lus V Irrésolu. Gomment cette pièce fait-elle au théâtre ? A la lecture, elle est charmante. Je lus aussi le joli vaudeville Voltaire, ou une journée de Ferney. Vous me demanderez peut-être par quel hazard le professeur Gindroz était de cette soirée ; voici comment :
1 Lettre du 10 octobre 1819.
2 Adrien Pischard, plus tard ingénieur en chef du canton de Vaud, était fils de Gabriel Pischard, dont Pidou, son beau-frère, nous a laissé un portrait, tracé de main de maître, dans un discours prononcé le 30 juin 1810, à. l'occasion de l'installation du professeur Levade.
Adrien, qui s'est fort lié avec lui, lui avait beaucoup vanté ma manière de lire les pièces de théâtre, et lui avait, par là, inspiré le désir de m'en entendre lire une; ce fut pour satisfaire à cette envie que la soirée eut lieu, non sans quelque regret de ma part que votre cousin m'ait mis en avant, mais je ne sus comment me refuser à sa demande. Cette mention de nos lectures provinciales vous paraîtra plaisante, à vous qui êtes, dans ce moment, au milieu des Talma, des Mars, des Georges, des Paradol. Mais patience, Monsieur, un jour viendra que vous serez aussi en province, et alors, nous vous ferons lire vousmême, pourvoir ce que vous avez retenu de l'art et de la manière de tous ces grands modèles. »
En octobre , Pidou envoya son portrait à son fils. « Je viens de donner à un de nos compatriotes, lui écrit-il1, un compagnon de voyage que je charge de vous dire mille choses tendres et affectueuses de ma part, mais qui, peu exercé à la parole, vous laissera probablement le soin de les démêler dans ses regards... Si, chaque fois que vous le regarderez, il a l'air de vous dire : Bonjour, mon ami, il ne vous trompera point; c'est pour cela qu'il a été fait. L'idée m'en vint au mois
4 Le 12 octobre et 14 novembre 1820.
de mars dernier, sur la réflexion que je fis que, au 31 de ce mois, j'aurai 65 ans, et que, par conséquent, si je veux laisser, à votre mère et à vous, une image de ma personne, il était temps d'y songer. Je m'adressai à Arlaud, d'Orbe; il a fait un portrait à deux doubles, dont je vous ai envoyé l'un ; votre mère a placé l'autre dans son cabinet de toilette. »
La dernière lettre de Pidou est du 13 mai 1821; « Vous nous avez fort réjouis, dit-il, en nous apprenant le complet succès de votre examen. J'aurais bien voulu y assister, inaperçu, dans un coin de la salle.... M. de Bonstetten m'a envoyé aujourd'hui un exemplaire d'un ouvrage qu'il vient de publier, et qui a pour titre, Etudes sur l'homme. Je suis trop occupé à ce moment pour en entreprendre la lecture suivie; mais, tout en le coupant, je suis tombé sur un chapitre où l'auteur traite de la crainte de la mort et des fausses idées que Von se fait de la vieillesse, et ce chapitre m'a fait plaisir. On ne croirait pas qu'un Suisse octogénaire pût écrire avec tant de vivacité. Votre maman trouva qu'il y manquait le mot sandis! qui, de temps en temps, ferait bien. »
Cette lettre écrite, d'une main aussi ferme que jamais, en ces caractères nets, bien alignés, dont il avait l'habitude, Pidou passa fort gaîment la soirée dans un petit cercle, composé de personnes de sa société la plus intime. Il dormit, comme toujours , d'un sommeil tranquille. Le lendemain, lundi 14 mai, il monta au château, assista à une séance du Conseil d'Etat, puis il ouvrit, comme premier landammann, la séance du Grand- Conseil. Aucune trace de faiblesse. Il avait conservé, à un âge avancé, sa taille haute, sa gravité, la dignité de son maintien, sa voix pleine et sonore, une vigilance soutenue, mais toujours calme, le talent de saisir le véritable sens d'une proposition, d'en présenter les parties avec ordre et clarté, un langage pur, un ton et des mouvements justes, une impartialité parfaite, toutes les qualités qu'on pouvait désirer dans le président d'une assemblée. Un député, récemment élu, prêta serment entre ses mains, et l'on fit remarquer que Pidou donnait à cet acte solennel un intérêt toujours nouveau par la manière pleine de dignité et l'expression religieuse avec laquelle il s'en acquittait. Puis, pendant une heure ou deux, il dirigea la délibération, sans que rien indiquât chez lui le moindre malaise, lorsqu'on le vit tout à coup s'incliner, atteint d'une attaque d'apoplexie
foudroyante. Sa parole s'embarrassa. Tout secours fut inutile. Cependant il put dire encore à ceux qui accoururent à lui : « Mes amis, je meurs au lit d'honneur. » Ce furent ses dernières paroles. Il parut cependant avoir conservé assez de présence d'esprit pour n'être pas insensible à l'impression que ce funeste accident avait produite sur l'assemblée. Transporté chez lui, son état ne tarda pas à s'aggraver, et, le soir, il rendit le dernier soupir4.
Ses funérailles eurent lieu le vendredi 18 mai. Le cercueil, couvert d'une couronne de chêne, fut porté à pas ralentis, vers le cimetière de Saint- Laurent. Les huissiers du Conseil précédaient. Le Grand-Conseil, le Conseil d'Etat, le Tribunal d'appel, toutes les autorités constituées etun long cortège de citoyens s'avancèrent au milieu d'une foule innombrable de spectateurs silencieux et recueillis. On eût dit nos rues et nos places transformées en l'intérieur d'un temple. Ce jour, les enfants mêmes des écoles interrompirent leurs jeux, s'associant à leur manière à la douleur
* Secretan. — Mémoires de Boisot. — Gazette de Lausanne.
commune. Jamais peut-être l'affliction publique ne s'était montrée plus unanime. Non-seulement on déplorait la perte du chef de la république, du magistrat intègre, de l'homme d'état ferme, loyal, riche en connaissances, et qui toujours partait de principes vrais et solides, mais on se rappelait avec émotion tant de services éminents rendus à sa patrie et l'on rattachait à son souvenir ceux des jours d'orage dans lesquels il avait si fort contribué au salut du pays1.
Quelques semaines plus tard, la veuve et le fils de Pidou firent placer sur sa tombe une modeste pierre, portant pour toute inscription son nom et la date de sa mort: Auguste Pidou, i82P.
C'est ainsi qu'a disparu du milieu de nous ce représentant d'une génération qui aura bientôt vécu tout entière. « Il appartenait à une classe d'hommes qui va s'éclaircissant et dont les traditions se perdent, » disait déjà il y a vingt ans, Alexandre Vinet5. Il ajoutait : « Eclairé de toutes les lumières modernes, homme de progrès, Pi-
1 Curtat, dans la dédicace de sa première brochure sur les conventicules. — Nos propres souvenirs et ceux de plusieurs contemporains.
2 Quand le cimetière a été abandonné, les pierres ont été enlevées, et celle qui couvrait les restes du landammann Pidou a disparu avec les autres.
3 Revue suisse, tom. II, pag. 134 .
dou était un ancien par le cœur. L'idéal du sénateur antique se lisait sur sa figure imposante, et mieux encore dans ses discours et dans ses actions. A le voir et à l'entendre, le Vaudois se faisait illusion et croyait appartenir à une grande patrie ; c'est qu'un tel caractère eût honoré la chaise curule, et soutenu, dans les beaux jours de Rome, la majesté de la république. L'idée grave qui fait de la magistrature un sacerdoce vivait dans son cœur, respirait dans ses actes, et grâce à lui et à quelques autres hommes, se conservait dans les esprits. Une religion sérieuse, abreuvée à des sources pures, complétait en lui l'idéal de l'ancien magistrat. Littérateur consommé, riche d'une lecture vaste et pourtant choisie, cultivant, sans l'intermédiaire des traductions, les chefs-d'œuvre des principales langues de l'Europe, il se rattachait, par ses préférences les plus intimes et par la pureté de son goût, à la littérature du siècle de Louis XIV : dernier trait, qui achevait l'unité, de cet éminent personnage. Mais ce qui le rend particulièrement cher à notre mémoire, c'est qu'il nous a laissé l'idée d'une liberté pleine de moralité et d'une politique pleine de générosité. Rien de vulgaire et de superficiel dans la première. Rien de craintif et d'étroit dans la seconde. Tout ce qui était grand, tout ce qui
était bon, convenait à cette âme simple, droite et élevée. Il est mort au lit d'honneur, comme il l'a dit lui-même, laissant le nom le plus pur et le plus honoré, le souvenir le plus digne de rester gravé en traits distincts dans la mémoire du pays, et l'image la mieux faite pour être souvent présente à la conscience de nos hommes d'état. »
Avec Pidou finit une première période de l'histoire du canton de Vaud. De 1803 à 1821, au travers même de la crise et du changement constitutionnel de 1814, les traditions et les allures de 1803 avaient persisté. Les hommes qui, durant cette période, avaient marché à la tête de la nation, possédaient encore sa confiance tout entière. La patrie vaudoise était encore l'objet d'un culte universel et même assez exclusif. C'étaient les mêmes sentiments, c'étaient les mêmes chants. Unité politique, unité religieuse, tout était encore intact. Mais tout change en 1821. La dissidence religieuse, dont Pidou n'avait fait qu'entrevoir les premières lueurs, prend une consistance et un développement inattendus. La liberté de la presse s'introduit dans notre droit public. Un réfugié, M. Charles Comte, prend place dans l'académie. Les élections de 1824 commencent à justifier les craintes qu'avait inspirées le nouveau système électoral : seulement, les grands propriétaires se
trouvent être les paysans, et non d'anciens feudataires. Une opposition se constitue ; elle se manifeste par des motions, des brochures et un journal. Enfin la croix fédérale se dessine plus nettement sur notre horizon. Le droit public fédéral est enseigné dans nos chaires avec le droit public du canton de Vaud. La société de Zoffingen rapproche les jeunes gens des cantons divers, et, bientôt après, des associations de tout genre étendent parmi nous leurs nombreuses ramifications. On était entré dans un nouvel âge.