LES ANNÉES 1814 ET
A peine le canton de Vaud venait-il de renaître à l'espérance que déjà de nouveaux orages se levaient à son horizon. On avait, il est vrai, jeté, à Zurich, les bases d'une nouvelle alliance des dixneuf cantons ; mais Berne travaillait à renverser ce dessein, et l'on ne tarda pas à apprendre qu'il avait gagné à sa cause Soleure et Fribourg ; qu'il encourageait les Petits-Cantons à demander un dédommagement de la perte de leurs pays sujets; que Zug, changeant de langage, requerrait cette indemnité aux dépens d'Argovie ; qu'à Schwytz, Réding, qui d'abord avait partagé l'indignation générale soulevée par la conduite de Berne, se renfermait maintenant dans le silence, et que Ruttimann, à Lucerne, passait insensiblement dans un camp nouveau. Zurich avait repris son ancienne position, comme Vorort, il jetait un œil de convoitise sur la partie limitrophe de l'Argovie.
Les nouveaux cantons eux-mêmes se montraient la plupart indifférents. On pouvait donc s'attendre à voir, d'un jour à l'autre, s'assembler une diète des treize cantons ; et qui savait si ce retour à l'ancien ordre de choses n'obtiendrait point l'assentiment de l'Europe?
L'espoir du canton de Vaud ne reposait plus que sur l'empereur de Russie. Mais le représentant de ce prince, Capo d'Istria lui-même, pressé de côtés divers, flottait, louvoyait, évitait de se prononcer, et ne parlait que de compromis et de conciliation. Il vivait dans la société d'hommes de l'ancien régime. Bientôt on crut s'apercevoir que, né dans le pays d'Ulysse, il préférait aux moyens simples et directs les ressources qu'il trouvait dans un esprit souple et délié ; que parfois il lui arrivait, croyant jouer le rôle d'Ulysse, d'être la dupe d'hommes qui, sous une apparence grossière, cachaient la finesse et le sang-froid. Dans ses entretiens avec Monod, c'était en riant qu'il lui parlait des prétentions de Berne. Les Bernois y mettaient de la maladresse et de la précipitation, disait-il ; les moyens conciliatoires étaient les seuls qui fussent de saison. Monod, de son côté, repoussait vivement l'emploi de ces moyens. La moindre hésitation pouvait avoir les plus funestes conséquences. Il y allait de l'intérêt et de
l'honneur des puissances alliées, et particulièrement de la Russie. L'empereur ne pouvait désirer d'avoir, sur les derrières de son armée, un pays en feu. Il importait à la gloire du nouvel Alexandre que la postérité ne pût lui faire le reproche d'avoir remis la patrie de son instituteur sous le joug que La Harpe avait brisé ; ainsi du moins n'en avait pas agi l'Alexandre des anciens âges.
Capo d'Istria parut se rendre à ces raisons, et cependant il n'en publia pas moins, le 6 février, de concert avec son collègue, une note par laquelle ils promettaient, à la ( paix générale, une rectification de limites, dans le but d'indemniser les cantons qui avaient perdu, durant la période révolutionnaire, des parties de leur territoire. Puis les deux envoyés quittèrent brusquement la Suisse, pour rejoindre en France les empereurs, leurs maîtres, en laissant à Zurich, comme ministre ordinaire d'Autriche, M. de Schraut.
La déclaration des deux envoyés des puissances et leur prompt départ jetèrent la consternation dans le canton de Vaud. Bientôt le bruit courut que Berne armait secrètement. A cette nouvelle, le gouvernement vaudois n'hésita pas à se préparer à repousser la force par la force. En même temps, il fit connaître les motifs de sa conduite, soit au comte de Bubna, soit à Paris, au général
de la Harpe. Mais, dès qu'on eut vent à Berne des préparatifs du canton de Vaud, une vive agitation se répandit dans la ville ; déjà Ton y croyait les Vaudois en marche et près d'arriver sous les murs. L'inquiétude gagna Zurich, et le Vorort s'empressa de s'adresser à M. de Schraut. Valétudinaire, asthmatique, au visage allongé, le ministre d'Autriche était un homme à bons mots, qui allait toujours riant ou se fâchant, s'emportant un jour, et, le lendemain, multipliant les caresses; au fond, le meilleur homme du monde; mais qui, vivant dans la société habituelle d'adversaires du canton de Vaud, n'avait pas tardé à partager leurs préventions. Il se hâta de s'adresser au gouvernement de ce canton en termes menaçants: « Les puissances, dit-il, ne pouvaient permettre des préparatifs militaires que rien ne justifiait, ni laisser les Suisses, pour des démêlés domestiques, prendre les uns vis-à-vis des autres une attitude hostile 4. »
Le Petit-Conseil lui répondit2 : « Berne exprime hautement la prétention de ramener nos ressortissants au rang de ses sujets. Loin de se rendre aux pressantes invitations, soit de la Diète, soit des envoyés des hautes puissances, il persiste et
1 Lettre du 26 février 1814.
2 Lettre du 28 février 1814.
demande l'assemblée des treize cantons. Cependant la Diète s'ajourne, les envoyés des puissances alliées abandonnent la Suisse, et nous apprenons la convocation de cette diète des treize états, jusqu'ici rejetée par les hautes puissances. En même temps, Berne met des troupes sur pied ; nous en avons mis aussi. Il en lève un nombre plus considérable ; et nous l'avons fait aussi. Notre conduite est commandée par celle de Berne à notre égard. Nous le demandons à tout homme impartial, et nous ne craignons pas de le demander à Votre Excellence, aujourd'hui sans doute mieux informée: Que devait faire le canton de Vaud, menacé par la déclaration de Berne, sans que jusqu'à maintenant les invitations, peut-être même les injonctions des ministres des hautes puissances alliées, aient fait changer en rien son attitude et son langage? La réponse ne nous paraît pas douteuse et elle nous est dictée par notre conscience : Nous devions nous mettre en mesure de ne pas voir la menace se transformer en surprise. Agir autrement, c'eût été tromper la confiance du peuple que nous sommes appelés à gouverner. C'eût été nous rendre, aux yeux mêmes des puissances alliées, indignes des places que nous occupons. Premiers magistrats d'un peuple petit et faible, mais indépendant, nous saurons, dans
tous les moments, concilier notre devoir avec la déférence que nous leur devons, et nous sommes certains de n'y avoir jamais manqué. » Ce ne fut que sur l'assurance positive donnée par M. de Schraut, que Berne avait mis fin à ses armements, que Vaud désarma de son côté 1 .
Pendant ces débats , la guerre continuait en France, et les armées alliées pénétraient dans ce pays sur des points nouveaux. Une de leurs divisions prit son chemin parle Valais. Arrivée à Villeneuve, son chef demanda instamment au gouvernement vaudois un renfort de trois bataillons de milices et un corps d'artillerie. Les Français occupaient encore la Savoie. Il sembla que les rives du Léman fussent près de devenir le théâtre de la guerre. En ce péril nouveau, le gouvernement vaudois prit une position nette et décidée. Résolu, soit à maintenir la neutralité , soit à couvrir le pays , il refusa les troupes demandées, et mit en hâte quelques bataillons sur pied pour protéger
4 Lettre de M. de Schraut, du 6 mars, et réponse du Petit-Conseil du 7 mars 1814.
ses ressortissants. Le danger passa sur ses frontières > mais ce fut pour renaître ailleurs.
Berne avait réussi à rallier huit cantons à l'idée d'une diète de l'ancienne Confédération. L'assentiment des cinq cantons restants dépendait de celui de Zurich. Cependant Zurich hésitait encore, quand les comtes de Lebzeltern et de Capo-d'Istria revinrent en Suisse, accompagnés de M. de Chambrier, envoyé du roi de Prusse. Ces délégués commencèrent par essayer de nouveau l'emploi de la conciliation. Suivant leurs instructions, ils devaient appuyer la diète des dix-neuf cantons ; mais leur accueil et leurs politesses étaient toutes pour les hommes de l'ancien régime. Ils prodiguaient à ceux-ci les invitations et se contentaient de donner aux hommes nouveaux de vagues promesses. Vainement les députés vaudois s'efforçaient-ils de persuader Capo-d'Istria que, d'un mot, il pouvait faire tomber les prétentions de Berne, rendre à la Suisse unie, indépendante et libre, sa place honorable au milieu des nations, et lui permettre d'attendre, dans une attitude sage et mesurée, les bienfaits de la paix ; l'envoyé de la Russie s'ingéniait à dénouer les nœuds que l'on ourdissait autour de lui, estimant que l'on arriverait à meilleure fin par des compromis que par des
décisions tranchées ; et que, si les voies de conciliation échouaient, il serait toujours à temps d'user de la contrainte.
Cependant les ménagements n'avaient pour effet que d'encourager les résistances et d'accroître l'anarchie. Il en fut ainsi jusqu'à ce que la députation vaudoise, voyant l'inutilité de ses efforts pour faire cesser une lutte qui devenait tous les jours plus sérieuse, crut devoir tenter deux démarches nouvelles. D'un côté, elle s'adressa au Petit-Conseil du canton de Vaud, pour lui faire sentir la nécessité de se tenir prêt à tout événement, et pour l'inviter à faire parvenir un message au général de La Harpe, et à obtenir de lui qu'il se rendît, s'il était possible, auprès de l'empereur de Russie. D'un autre côté, les députés s'adressèrent aux représentants des puissances alliées, et, dans un langage clair et pressant, ils insistèrent sur l'urgence d'une manifestation positive, par laquelle les puissances déclarassent ne reconnaître que les cantons qui se rallieraient au pouvoir né du vœu de la nation.
Cette fois, ils furent écoutés, et les deux démarches furent couronnées de succès. Le général de La Harpe reçut à Paris le message qui lui était adressé, et l'on ne tarda pas à apprendre qu'il avait rejoint à Chaumont l'empereur de Russie.
En même temps, les représentants des puissances en Suisse, se rendant aux vœux exprimés par la députation vaudoise, se prononcèrent ouvertement en faveur de la diète des dix-neuf cantons. Il suffit de cette déclaration, non sans doute pour faire tomber les prétentions qui s'étaient manifestées, mais du moins pour arrêter dans son cours un mouvement qui menaçait d'allumer en Suisse le feu de la guerre civile. Berne ne reconnut, il est vrai, que provisoirement la diète née de l'Acte de médiation ; mais il modifia son langage, et, commençant à croire qu'il lui serait difficile de réduire le canton de Vaud, il se préoccupa surtout, depuis ce moment, de la pensée de faire rentrer au moins l'Argovie sous sa domination.
Ce fut dans ces circonstances qu'un noble étranger, depuis plusieurs années domicilié à Lausanne, le comte de Golowkin, en relation avec l'avoyer de Mullinen, et peut-être agissant à son instigation, fit au président du Petit-Conseil du canton de Vaud l'offre d'un moyen de concilier avec le droit les intérêts du pays dont il goûtait l'hospitalité. « Vous vous êtes soustraits au pou-
voir de Berne, lui écrivit-il. Ce pouvoir légitime était sanctionné par une longue possession et par de nombreux bienfaits. Mais deux motifs plaident pour votre ferme résolution de conserver votre indépendance : l'amour de la liberté, naturel à tous les peuples, et le fait accompli. Passons donc aux formes. Voici celle que je vous propose d'adopter. Que le Petit-Conseil du canton de Vaud demande à celui de Berne l'émancipation légale, et que le gouvernement de Berne lui en expédie, pour réponse, l'acte en bonne forme. Il n'est pas probable que Berne s'y refuse. S'il accepte, toute querelle est terminée. S'il ne le fait pas, le gouvernement vaudois aura mis sa conduite sous le plus beau jour. Il aura affranchi sa politique de la politique générale de l'Europe, et, ne tenant plus son indépendance que de lui-même et de la sagesse de ses magistrats , il aura donné un exemple de dignité nationale qui méritera longtemps d être cité en exemple aux peuples. »
Pidou, après avoir conféré avec ses collègues, remercia l'ingénieux étranger d'avoir bien voulu consacrer quelques moments à servir le pays où il avait choisi sa retraite, mais il lui déclara en même temps qu'il ne pouvait en aucune manière se ranger à sa proposition. La démarche conseillée ne pouvait qu'affaiblir une position excellente
en tous points. Le droit du canton de Vaud était le droit inhérent à tout état, une fois constitué. Il reposait sur une possession d'indépendance plus que décennale, reconnue et confirmée par cent actes publics, par cent serments solennels, reçus de ceux-mêmes qui voulaient maintenant l'attaquer. Bien différent était le cas des princes qu'on remettait à ce moment sur le trône. Ils n'avaient, eux, dans cet intervalle, ni correspondu, ni contracté avec les gouvernements qui leur avaient succédé. Ils n'en avaient, par conséquent, ni directement ni indirectement, reconnu la légitimité. Ici, au contraire, chaque traité fait entre les deux cantons, chaque diète où ils avaient siégé ensemble, chaque lettre qu'ils s'étaient réciproquement écrite, en s'appelant du beau nom de Confédérés, étaient des titres après lesquels ils ne pouvaient plus, s'il était quelque foi publique, être l'un à l'autre que ce qu'ils étaient devenus. Le droit du canton de Vaud reposait sur la volonté de ses co-états, auxquels il ne convenait pas de laisser rompre l'équilibre intérieur de la Suisse, pour voir s'élever au-dessus d'eux, comme naguère, une sorte de canton-roi, capable à lui seul de défier toute ia Confédération. Enfin il s'appuyait sur les déclarations formelles et réitérées des hautes puissances alliées, décla-
rations dont il était au moins surprenant que Ton tînt si peu de compte. « Nous pourrions ajouter encore, dit en terminant le président du Petit- Conseil, que notre droit repose, ce qui vaut bien aussi son prix, sur notre propre et ferme résolution. Dans un état de choses si simple et si évident, tout ce qui donnerait un biais à cette affaire ne pourrait qu'y préjudicier. La diète des dix-neuf cantons est convoquée à Zurich pour le 21 mars, et auprès d'elle les hautes puissances alliées ont leurs ministres accrédités. Voilà, Monsieur le comte, le lieu où tous les cantons, partant chacun de chez eux, doivent naturellement se rencontrer, sans qu'il soit nécessaire que l'un aille au-devant de l'autre 4 . »
Tandis que ces choses se passaient, les armées alliées poursuivaient leurs succès, et le jour vint où l'empereur de Russie, suivant les conseils de La Harpe, laissa Napoléon sur ses derrières, et, par une marche hardie, se présenta sous les murs de Paris. Bientôt on apprit qu'il y avait fait son
4 Correspondance de Pidou avec le comte de Golowkin en mars
entrée et que les puissances s'étaient réunies pour porter le roi Louis XVIII sur le trône de France. Les espérances de Berne s'en accrurent, sinon en ce qui touchait le canton de Vaud, du moins en ce qui concernait l'Argovie; et jugeant devoir mettre à l'abandon d'une de ses provinces la condition du retour de l'autre sous sa domination, il chargea un Vaudois, M. Crud, d'en faire la proposition au gouvernement de son canton. La réponse fut simple et catégorique : « Si le canton d'Argovie désire se réunir à Berne, c'est son affaire ; mais s'il ne le veut non plus que nous, sa cause est la nôtre ; un même intérêt nous lie, et la bonne foi ne nous permet pas de le jeter dans l'abîme pour nous en tirer 1 . »
Le Diète venait de s'assembler. Elle avait commencé l'élaboration d'un nouveau pacte fédéral, œuvre difficile, alors que tous les liens s'étaient relâchés et que les intérêts privés l'emportaient chez la plupart sur l'intérêt commun. Berne prenait tout ad référendum. Zurich s'efforçait de relever des pouvoirs publics, mais pour les conserver en sa main. Les nouveaux cantons réussissaient rarement à se faire écouter. Cependant la Diète ayant résolu d'envoyer une ambassade à Paris, complimenter le roi Louis XVIII sur son
1 Mémoires inédits du landammann Monod, pag. 52.
avènement, ils réussirent à faire nommer un de leurs députés membre de cette ambassade, qui fut composée de l'avoyer de Mullinen, représentant des cantons aristocratiques, d'Aloys de Réding, représentant des petits cantons, et de Monod, délégué de la Suisse nouvelle.
Aussi simple dans ses formes qu'il était ferme dans son attachement pour son pays, Monod partit sans crainte pour se rendre dans un monde nouveau, au milieu d'hommes dont les pensées n'étaient pas les siennes et dont l'orgueil était exalté par le succès. A Fontainebleau, il passa devant la vieille garde de Napoléon, à laquelle on n'avait pas encore osé proposer un changement de cocarde. Il pénétra dans la chambre que l'empereur venait de quitter et sur les murs de laquelle semblaient écrits les mots : Vanité des vanités. Puis il entra dans Paris, que Ton eût cru n'être plus la capitale de la France, mais celle de l'Europe. On y rencontrait moins de soldats français que de soldats d'autres nations, et moins de bourgeois que de militaires. Chaque souverain avait son palais et sa garde : mais Alexandre Ier était considéré comme l'Agamemnon et comme le roi de tant de rois. Tous les regards se portaient sur lui. Ce fut un motif de confiance pour l'envoyé du canton de Vaud.
La députation fut présentée au roi de France. Monod l'avait été successivement au Directoire, à Bonaparte consul et à Bonaparte empereur. Il avait pu juger du progrès de cette pompe des cours destinée à en imposer aux peuples. Celle de la cour de Louis XVIII n'était pas à ces commencements ce qu'elle devint plus tard. La santé du roi l'obligeant à demeurer assis, les personnes présentées passèrent l'une après l'autre devant son fauteuil, en même temps que le gentilhomme de la chambre les nommait à haute voix : on eût dit des écoliers venant recevoir leurs prix de collège. Ce n'était pas Napoléon, faisant le tour de sa cour nombreuse, courbée en sa présence, tandis qu'il marchait seul la tête haute, spectacle assurément plus imposant, mais aussi plus affligeant pour la dignité humaine.
Après cette présentation officielle, la députation suisse reçut son audience particulière. Le roi rappela les plaines de Meaux et le sang répandu, le 10 août, sur les marches des Tuileries. Monsieur ne se montra pas. Parmi les courtisans figuraient des hommes qui, naguère émigrés, avaient reçu sur notre rivage un accueil hospitalier, et qui la plupart, après la restauration , étaient devenus nos ennemis. Le prince de Talleyrand, ministre des affaires étrangères, pa-
rut se rappeler très bien M. de Mullinen, et fort peu le député vaudois, qu'il avait cependant vu dans mainte occasion.
La mission officielle de l'ambassade se trouvant ainsi remplie, les députés ne songèrent plus qu'à plaider chacun la cause du parti qu'il représentait; et Pavoyer de Mullinen sollicitant la réunion de PArgovie au canton de Berne, Monod ne s'employa pas moins activement à l'empêcher. Il fut , un moment, près de croire sa cause perdue ; le bruit courait que de Mullinen était arrivé à ses fins. Capo d'Istria lui-même, accouru à Paris, avait, disait-on , persuadé son maître que le seul moyen de rendre la paix à la Suisse était de restituer à Berne la partie de PArgovie qui lui avait appartenu ; il ne réservait que les villes d'Arbourg et d'Arau, la première pour en faire l'arsenal, et la seconde le siège des diètes de la Confédération. L'Autriche, assurait-il, exigeait ce sacrifice, et ne consentirait qu'à ce prix à laisser à la Suisse le Frickthal, qui lui avait naguère appartenu. On ne doutait plus de l'assentiment de l'empereur de Russie, et, sa parole donnée, il ne devrait plus être possible de revenir en arrière. Ainsi se décide le sort des peuples. Mais Monod n'eût pas plutôt eu vent de ce qui se passait qu'il courut en informer La Harpe.
Il lui rappela, en même temps, l'intention manifestée par les Alliés, de donner à la Suisse des limites qui lui permissent de défendre mieux sa neutralité, et le pressa de faire ce qui dépendrait de lui pour obtenir le recul de ces limites jusqu'à la chaîne des monts qui forment le bassin du Léman. Déjà les puissances avaient résolu la réunion à la Confédération du Valais, de Genève et de Neuchàtel. Mais il importait à la sûreté de Genève et à celle de la Suisse romane, il n'importait pas moins à l'Europe , de neutraliser , en le donnant à la Suisse, tout le bassin du Rhône, les portes de l'Italie, si souvent franchies dans les dernières guerres par les armées belligérantes. Les limites naturelles de la Suisse étaient le Jura, jusqu'au fort l'Ecluse, leVuache,leMont-de-Sion, le wSalève, et la chaîne des Alpes qui, après avoir séparé le Faucigny du Génevois, se perd dans les glaces éternelles que domine le Mont- Blanc. Le canton de Yaud verrait sans déplaisir un canton de Genève agrandi partager avec lui tout le bassin du lac. Il ne demandait pour lui-même que le village de Céligny, enclavé dans son territoire, et en échange duquel il abandonnerait au besoin à la France la vallée des Dappes, gorge du Jura, par laquelle ce royaume se rallie au Pays de Gex. Le moment était unique ; jamais
probablement ne reviendrait celui de pouvoir procurer à la Confédération ces limites tracées par la nature.
La Harpe n'avait pas attendu ce jour pour comprendre la valeur de la demande que lui adressait son ami, et pour faire ressortir auprès des puissances alliées l'intérêt qu'elles avaient à comprendre la vallée du Rhône dans la neutralité de la Suisse. On l'avait écouté ; l'intention avait même été manifestée de répondre à son vœu ; mais ce vœu n'avait pas tardé à rencontrer de l'opposition, soit de la part de la France, soit de la part de la Suisse elle-même et surtout de Genève. Les Génevois craignaient de se voir absorbés dans un grand canton catholique, et la Suisse repoussait l'agrandissement qui lui était offert, à la fois, comme un danger et comme une infidélité aux relations bienveillantes qui l'unissaient depuis des siècles à ses puissants voisins. Le seul accroissement qu'il lui parût sage d'accepter était celui du territoire nécessaire à désenclaver Genève et à assurer ses approvisionnements. Ayant donc rencontré chez ses concitoyens des pensées si différentes des siennes, La Harpe s'était lassé. Il avait d'ailleurs été absorbé par le nombre de ses occupations. Chargé par l'empereur de Russie d'apostiller la foule des pétitions adressées jour-
nellement à ce monarque de toutes les parties de la France1, et d'y formuler une réponse, ce long et fastidieux labeur l'avait détourné des affaires de sa patrie. Mais il les ressaisit vivement à la voix de Monod et courut les reporter sous les yeux d'Alexandre Ier.
L'empereur accueillit l'une et l'autre des demandes qui lui furentsoumises.il suffit de lui rappeler, en ce qui concernait l'Argovie, sa parole donnée, cette parole à laquelle on cherchait, sous de faux prétextes, à le rendre infidèle , pour qu'il en renouvelât l'assurance en termes clairs, positifs, l'expression de sa ferme volonté. Il ne jugea pas moins légitime le vœu qui lui était exprimé, de voir les frontières de la Confédération reculées, de manière à lui permettre de défendre sa neutralité et de devenir la gardienne de la vallée du Rhône. Toutefois il se présentait un obstacle à la réalisation de ce dessein : les puissances alliées avaient paru l'abandonner, et elles étaient au moment de signer un traité qui laissait à la France une partie de la Savoie et reconnaissait tacitement le retour du reste de cette province à la maison de Sardaigne. Cependant Alexandre n'en reporta pas moins devant le congrès la ques-
* Le nombre de ces pétitions dépassait huit mille au moment de la visite de Monod.
tion pour laquelle son intérêt venait de se réveiller. Cette question fut reprise, et trois jours durant elle fut discutée de nouveau. Trois jours durant les puissances alliées insistèrent sur l'abandon à la Suisse du Pays de Gex et de la rive méridionale du lac de Genève. Mais il était trop tard, M. de Talleyrand se plaignit de ce que, au moment de rendre la paix à l'Europe > on revînt sur le passé et remît tout en question. Les Alliés finirent par se lasser et par signer , le 30 mai, le traité de Paris , sans qu'il eût été fait droit au vœu, l'objet des dernières discussions du Congrès1.
Le gouvernement vaudois, fidèle à son usage de tenir le peuple au courant de tout ce qui le touchait , s'empressa de lui faire part, dans deux circulaires2, des bonnes dispositions des puissances envers la Suisse, en même temps qu'il
1 On sait que, sur le refus de Genève, le Pays de Gex fut, à diverses fois, offert au canton de Vaud;mais le canton n'était point en position de pouvoir songer à un agrandissement aux dépends de la France. — Mémoires inédits du landammann Monod. Correspondance de Monod avec Pidou, et spécialement les lettres du 28 mai et du 3 juin.
2 Juin 1814.
l'invitait à accueillir cordialement les bataillons qui allaient traverser le pays pour prendre possession des trois états nouveaux réunis au territoire de la Confédération. Bientôt après, le comte de Capo d'Istria, chargé par son maître d'aller achever la pacification de la Suisse, passa par Lausanne et s'y arrêta quelques; jours. Il vit de ses yeux la force que le Petit-Conseil du canton de Vaud puisait dans la confiance du peuple et l'affection reconnaissante que ce peuple témoignait envers l'empereur de Russie ; aussi, rendant justice au peuple et au gouvernement, il exprima hautement son déplaisir de la conduite de Berne et son estime pour la sagesse et la fermeté du gouvernement vaudois.
Toujours cependant il existait dans le canton un parti de mécontents. Les chefs de cette minorité peu considérable exprimèrent le désir d'avoir, en présence du ministre russe, une conférence avec le président du Petit-Conseil. Mais Pidou s'y refusa, « Chef du gouvernement légitime du pays, je ne puis, dit-il, considérer l'ouverture qui m'est faite que comme provenant d'une opposition coupable au pouvoir légalement établi. Je ne puis admettre qu'un pouvoir quelconque , bien moins une petite coterie , se pose en face de moi, et sur la même ligne que moi, devant la di-
plomatie européenne. « On objectait, il est vrai, que le gouvernement issu de l'Acte de médiation n'avait plus qu'un caractère provisoire et ne pouvait, en tout cas , s'arroger à lui seul le pouvoir constituant. « Si le gouvernement n'a qu'une légalité provisoire, répondit Pidou, la coterie de quelques grands propriétaires, ci-devant nobles, ou se disant tels, n'a aucun caractère légal quelconque, et si, se plaçant au point de vue de la démocratie pure, et de la souveraineté du peuple , auquel paraissent s'être mis leurs pétitionnaires, le gouvernement n'a pas le droit formel de faire une constitution nouvelle, on ne voit pas de quelle valeur juridique pourrait être l'intervention d'un certain nombre de citoyens. »
Cette réponse était dictée par les circonstances. Elles commandaient une réforme dans la constitution du canton de Vaud, en même temps qu'elles excluaient toute idée d'assemblée constituante et de vote national ; et comme il existait un gouvernement d'origine populaire, investi de la confiance du pays, et dont la diplomatie européenne consentait à reconnaître la légalité, il appartenait à ce gouvernement d'exercer les pouvoirs constituants pour sauver l'existence même du canton. Son œuvre, illégale peut-être , n'en devait pas moins être patriotique. A supposer que les prétentions
des grands propriétaires fussent aussi patriotiques , elles étaient assurément plus illégales encore ; et si le gouvernement reconnu par la grande majorité des citoyens n'était pas pleinement compétent pour modifier la Constitution, bien moins Tétait une faible minorité.
Aussi Gapo d'Istria ne prêta-t-il point l'oreille à la requête qui lui avait été adressée. Il se contenta d'insister auprès de Pidou sur la prompte révision de la constitution vaudoise, comme il avait mission de presser, d'une manière générale, la reconstitution de la Suisse. Il conseilla de donner au pouvoir plus de stabilité, d'éviter les changements trop fréquents de magistrature, d'exiger quelque propriété des députés directs au Grand- Conseil, de réduire le nombre des tribunaux, et d'agir de manière, non-seulement à avoir pour soi la raison, mais à ne pas nous mettre trop en désaccord avec ceux de nos confédérés avec lesquels nous soutenions les relations les plus ordinaires. Il finit en priant le gouvernement du canton de Vaud de se souvenir qu'il s'agissait pour lui d'être ou de n'être pas.
Le Petit-Conseil n'avait pas attendu de recevoir ces avis pour se mettre à l'œuvre. Déjà dans le commencement de l'année, il avait nommé une commission chargée de revoir la constitution can-
tonale et l'avait composée de trois conseillers d'état, MM. Monod, Pidou et Muret, de trois membres du Grand-Conseil , MM. Secretan-Carrard, Couvreu et Briod, et de trois anciens propriétaires de fiefs, MM. de Loys, Henri Poliez et Ch. Guiguer. Nous ne tarderons pas à dire quel avait été l'ouvrage de cette commission constituante.
Cependant l'état de la Confédération continuait à être plein d'alarmes. Non-seulement le langage sévère que le comte Capo d'Istria, poursuivant son chemin, fit entendre à Fribourg et à Berne , n'y calma point les esprits , mais il accrut encore leur irritation. Vainement l'envoyé d'Alexandre pressa les Bernois de se rallier franchement à la diète des vingt-deux cantons ; sans doute ils avaient reconnu l'impossibilité de faire rentrer sous leur obéissance le canton de Vaud, le joyau de leur couronne, comme ils le nommaient, mais ils estimaient ne pouvoir y renoncer sans une juste indemnité, et ils persévéraient à maintenir leurs droits sur l'Argovie. La révolution helvétique, affirmaient-ils , n'avait été qu'une interruption de l'ordre, la médiation qu'un régime imposé
par la force ; le désordre fini, la force brisée, on rentrait dans la légalité. Ils ne pouvaient méconnaître, il est vrai, que les Vaudois n'eussent justifié leurs droits à une existence nationale ; seize années de liberté avaient développé les qualités généreuses de la population ; elles avaient transformé en passion l'amour de l'indépendance ; l'organisation du pays et son excellente administration l'avaient promptement placé aux premiers rangs parmi les états de la commune patrie ; la fierté que le peuple en avait conçue s'appuyait sur son esprit militaire ; pour rentrer en possession d'un sol sur lequel se manifestaient de pareilles dispositions, il eût fallu pouvoir le reconquérir , et Berne n'en avait plus la puissance. Mais, si le gouvernement bernois reconnaissait enfin devoir renoncer à recouvrer le canton de Vaud , encore réclamait-il de lui le prix de son émancipation, et il l'évaluait à 4672000 livres de Suisse ; c'était, assurait-il, compte exactement fait, ce qu'il lui avait coûté.
Le gouvernement vaudois répondit à ces prétentions, par la bouche de Pidou : « Le canton de Vaud, soumis autrefois par les armes, a été depuis affranchi par les armes : voilà ses lettres d'émancipation, et il n'en désire point d'autres. Quant à l'Argovie, on ne mettait autrefois nulle
différence entre les deux pays, entre lesquels on juge maintenant à propos d'en faire une ; mais, indépendamment des sentiments fraternels qui lient les deux cantons, la seule circonstance que le canton de Vaud a vu les mêmes prétentions absolues dirigées autrefois contre Argovie et contre lui, le met avec ce canton dans une société nécessaire d'honneur et d'intérêt, pour ne point parler des garanties réciproques résultant delà convention du 29 décembre 1813. Que Berne veuille donc renoncer franchement à l'un et à l'autre de ces deux cantons, et celui de Vaud, déposant tout souvenir du passé, libre de tout fiel, lui tendra de nouveau la main fédérale. »
Puis se tournant vers ses concitoyens et leur faisant part de cette réponse : « Nous l'avons composée, leur dit le président du Petit-Conseil, de vos , pensées, de vos sentiments, que depuis quelques mois vous nous avez manifestés avec énergie, par mille canaux divers. Heureux un gouvernement, quand, pour parler le langage de l'honneur, il n'a qu'à être le fidèle interprête du peuple auquel il appartient. Espérons que cette indissoluble union des braves Vaudois ouvrira enfin les yeux de nos adversaires, et que Berne
1 Circulaire du 24 juillet 4 814.
finira par ranger la perte qu'il a faite du canton de Vaud parmi ces nécessités politiques que se plaît à semer, dans l'espace du temps, comme des signes de son autorité suprême, la main toutepuissante du Très-Haut. »
Berne n'en continua pas moins de marcher à ses fins, en sorte que la lutte se poursuivit au dedans comme au dehors. M. de Freudenreich plaidait la cause du patriciat bernois à Londres, M. de Murait à Paris, et M. deMullinen à Zurich1. De son côté, le canton de Vaud ne négligeait aucune occasion de faire valoir son droit auprès des puissances. Il envoya Pidou présenter des hommages au roi de Prusse, lorsque ce prince vint, en juillet, prendre possession de Neuchâtel ; il le chargea, en septembre, d'une mission pareille auprès du comte d'Artois, en passage à Lyon ; et, vers le même temps, Pidou eut une entrevue avec lord Castlereagh, qui traversa rapidement Lausanne, en se rendant au congrès de Vienne. A l'intérieur, les pamphlets succédaient aux pamphlets, à l'attaque la riposte. La polémique devenait tous les jours plus incisive et plus violente. Des deux parts aussi, les armements continuaient, et Vaud, dans la persuasion que si des
1 Morning Chronicle du 25 juillet. — Lettres de la Harpe à Pidou en juin et juillet. — Mémoires de Monod.
démonstrations menaçaient sa frontière, il valait mieux attaquer que rester sur la défensive, avait consulté sur un plan de campagne le général Desaix, de Thonon. Des relations avaient été nouées avec les patriotes de Fribourg et de l'Oberland. Enfin la fermentation ayant gagné tous les esprits, les jeunes gens des collèges s'étaient euxmêmes organisés en un corps de volontaires, et ils chantaient, dans leur enthousiasme, ces vers de leur condisciple, Alexandre Vinet :
Liberté, liberté chérie, Soutiens nos cœurs, guide nos pas !
Oui, c'est pour toi, pour la patrie, Que nous volerons aux combats.
Des tyrans l'impuissante rage En vain voudrait nous asservir ; Pourrait-on craindre l'esclavage, Lorsqu'on t'aime et qu'on sait mourir !
VU
C'était au milieu de ces vifs débats que Ton s'occupait de la réforme des constitutions cantonales et du nouveau pacte fédéral. Le canton de Vaud n'avait pas renoncé sans douleur à une constitution qu'il aimait, pour en élaborer une nouvelle ; mais reconnaissant la nécessité de céder à
l'entraînement général, il ne s'en était pas moins mis résolument à l'œuvre. Les discussions de la commission avaient été sérieuses et approfondies. Des vues bien divergentes s'y étaient manifestées. 11 fut proposé de faire nommer le Grand-Conseil par une chambre élective, composée des quarante plus grands propriétaires du canton, et de quarante personnes prises parmi les premiers fonctionnaires ecclésiastiques, civils et militaires; on n'eût pu mieux organiser une aristocratie vaudoise ; mais il est vrai de dire que cette proposition ne tarda pas à être abandonnée par ceux qui l'avaient mise en avant, lorsqu'on leur en eut montré le danger. On chercha donc à se rapprocher des constitutions des cantons aristocratiques, sans aspirer à les devancer dans leur voie. On éleva le cens électoral. On laissa le peuple nommer directement le tiers des membres du Grand- Conseil, sans autre condition d'éligibilité que celle d'avoir atteint l'âge de trente ans. Les deux autres tiers de la représentation cantonale devaient être tirés au sort sur un nombre de cent quatrevingts candidats, élus par les assemblées de district parmi les citoyens propriétaires de 42 000 francs en immeubles ou de 24000 francs en créances hypothécaires. Ce projet, légèrementmodifié par le Petit, puis par le Grand-Conseil, fut en-
voyé à Zurich dans le courant du mois de mars. De tous les cantons chargés de présenter leur nouvelle constitution, Vaud s'était exécuté le premier.
Cependant plusieurs mois se passèrent, et ce ne fut que le 28 juin que le projet fut renvoyé à Lausanne avec les observations des ministres d'Autriche et de Russie. Des explications de MM. Monod et Muret accompagnaient cet envoi. La constitution du canton de Vaud avait été discutée chez le bourgmestre Reinhard, en présence de MM. de Schraut et Capo d'Istria. Le chancelier Mousson assistait aux séances comme secrétaire, mais qui ne se contentait pas d'un office de simple rédacteur. Les députés vaudois n'avaient pas tardé à se persuader que la plupart des observations des ministres étrangers leur avaient été dictées par le bourgmestre de Zurich et par le chancelier de la Confédération. Ces observations n'en étaient pas moins présentées comme le vœu des puissances. Elles méritent d'être ici reproduites avec quelque détail.
Les ministres commençaient par exprimer leur satisfaction de ce que, par son projet constitutionnel, le canton de Vaud modifiât ses institutions, de manière à se rapprocher de ses co-états et à faciliter ses relations avec eux. C'était dans ce
même but, d'établir plus de concordance de principes entre les grands états de la Suisse, que, tout en rendant justice aux lumières des députés du canton de Vaud, ils lui exprimaient le désir de voir apporter encore à cet acte constitutionnel quelques modifications, propres à concilier les convenances d'une réforme avec les véritables intérêts du pays et les principes d'une bonne administration.
Le nombre des cercles et des districts était trop considérable ; il convenait de diminuer celui des cercles d'un tiers et celui des justices de paix de moitié. Il importait de rétablir les privilèges des bourgeois dans la commune *. Le syndic devait être désigné par le Petit-Conseil. Le nombre des membres du Conseil-d'Etat devait être porté de neuf à quinze, pour que ce corps ne parût pas trop semblable à ce qu'il était sous l'Acte de médiation, et que ses rangs pussent s'ouvrir à des hommes du parli mécontent. Le cens devait être élevé. Les domestiques devaient être exclus des listes électorales. Le point sur lequel l'insistance avait été la plus vive, était celui de la com-
1 Les conseils de commune devaient se composer de bourgeois au moins dans la proportion des deux tiers, et les municipalités des trois quarts. — Article évidemment dicté par Reinhard et par Mousson.
position du Grand-Conseil. On voulait qu'il ne fût composé que de cent cinquante membres, au lieu décent quatre-vingts; qu'il en fût nommé une partie par les assemblées de cercle entre les propriétaires de 40 000 francs en fonds ou de 20 000 m créances ; qu'une autre partie le fût par les assemblées de district, en accordant à Lausanne six voix, dont cinq du chef-lieu, à Vevey, à Morges, à Yverdon et à Moudon quatre voix, dont deux de la ville ; et que le reste de la représentation nationale fût élu par le Grand-Conseil, la moitié entre les cent vingt propriétaires les plus imposés, l'autre moitié entre tous les citoyens, sans condition. Les chefs de l'état devaient porter le nom d'avoyers ou de bourgmestres. Enfin les puissances désiraient qu'une loi organique réglât la surveillance des mœurs, en faisant intervenir l'influence des ministres de la religion, et que l'autorité législative examinât jusqu'à quel point le jugement des causes matrimoniales exigeait d'autres tribunaux que les tribunaux purement civils.
Après avoir exposé ces vœux, MM. de Schraut et Capo d'Istria se montrèrent prêts à écouter les réponses des députés du canton de Vaud. Ceuxci prirent donc la parole et s'attachèrent à combattre surtout les propositions qui leur parais-
saient les plus inconciliables avec les habitudes et les vœux de leurs concitoyens. Ils partageaient l'opinion des ministres étrangers relative au trop grand nombre des cercles et des districts ; ils eussent désiré voir réduire le nombre des tribunaux, et n'ignoraient pas que le rapprochement du juge et des parties nuisait souvent à l'impartialité de la justice ; mais ils savaient aussi la puissance de l'esprit de localité, qui l'emportait sur les raisons les mieux fondées en expérience; le peuple vaudois était accoutumé à trouver la justice à sa porte, et la réduction proposée serait bien difficile, si ce n'est impossible à obtenir. Ils s'opposèrent fortement à l'introduction de consistoires dans la constitution, et finirent par obtenir le renvoi à la loi, avec recommandadation, de ce qui concernait les affaires de mœurs.
Ils durent faire quelques concessions en ce qui touchait aux privilèges des bourgeois et aux diverses conditions d'éligibilité. Le droit électoral, dans la commune, fut conféré au tiers des citoyens les plus imposés, bourgeois de l'une des communes du canton, chefs de famille et âgés de plus de vingt-cinq ans. Les discussions les plus vives portèrent sur la composition du Grand- Conseil et du Conseil-d'Etat. Muret y déploya la
sagacité d'un esprit de premier ordre. Il montra combien étaient dangereux pour les villes ellesmêmes les privilèges qu'on voulait leur donner, et quelle était l'injustice de refuser à Orbe, à Payerne, à d'autres villes encore, ce que l'on accordait à quelques-unes seulement.
Ce langage fut compris, et le maintien du nombre existant des cercles et des districts entraînant la conservation d'un Grand-Conseil de cent quatre-vingts membres, il fut convenu que chaque cercle nommerait un député ; qu'en raison de sa population, la ville de Lausanne en élirait quatre ; que l'âge d'éligibilité serait trente ans, le cens de 2500 francs en immeubles, ou de 5000 en créances hypothécaires ; que chacun des soixante cercles élirait, en outre, hors de son sein, deux candidats à la représentation nationale, et chacun des districts quatre, dont deux seraient pris hors de ses limites ; que ces candidats, choisis parmi les citoyens propriétaires d'au moins 10 000 francs en terres ou 20 000 en créances, nommeraient encore soixante-trois députés au Grand-Conseil ; et qu'enfin une commission, composée du Conseil-d'Etat, du Tribunal-d'appel et de vingt-six membres du Grand-Conseil, compléterait la représentation nationale par l'élection de trente-six membres, pris entre les citoyens
âgés de quarante ans, propriétaires de 10000 francs en immeubles, ou 20 000 en créances, et par celle de dix-huit membres, élus entre tous les citoyens âgés de plus de vingt-cinq ans, sans condition de propriété.
Le Conseil-d'Etat fut composé de treize membres, élus pour douze ans. Enfin, la charge de présider les autorités supérieures fut confiée à deux landammans, nommés pour quatre ans et alternant d'année en année \
Le résultat de ces discussions fut adopté, le 4 août, par le Grand-Conseil. On se rangea : il s'agissait d'être ou de n'être pas. Les puissances ne voulaient admettre la Suisse que constituée, au congrès de Vienne qui allait s'ouvrir. On se soumit, mais avec regret. Aussi la constitution de 1814, née sous la pression d'événements douloureux, n'a-t-elle jamais été populaire parmi nous. Cette action de l'étranger laissa dans les esprits un levain qui devait, tôt ou tard, éclater en une réaction. Elle n'a pas peu contribué à jeter le canton de Vaud plus avant qu'il ne fût
1 Notes et observations des ministres d'Autriche et de Russie sur le projet de constitution du canton de Vaud, 28 juin (10 juillet) 1814. — Lettre de Muret à Pidou, président du Grand-Conseil, du 8 juillet 1814. — Projets de constitutions pour le canton de Vaud , et entre autres celui présenté au Grand-Conseil le 28 juillet. — Mémoires inédits de Monod.
allé, sans cette pression extérieure, dans les voies démocratiques. On peut dire, en ce sens, que ceux qui nous ont imposé la constitution de 4814, ont été les premiers auteurs des révolutions de 1830 et de 1845: révolutions populaires, qui ont agité, sans toutefois le précipiter dans de grands désordres, un peuple de mœurs douces et d'instincts profondément conservateurs.
Terminée sur ce point, la discussion se porta sur le terrain fédéral et aborda la question du pacte qui devait unir les cantons. Elle s'y trouva en présence de difficultés toujours renaissantes. Berne n'avait abandonné aucune de ses prétentions, et toujours le bruit courait qu'il se disposait à les soutenir par les armes. Argovie et Vaud s'étaient, de leur côté, donné la main, et les colonels Schmiel et Guiguer s'étaient réunis à Arau pour concerter un plan de campagne. La violation du secret des lettres avait révélé à Berne ces préparatifs militaires de nature défensive, mais qui n'en firent pas moins accuser les deux cantons d'avoir attenté à la paix publique. Berne essaya aussi la voie des négociations. Une confé-
rence eut lieu, le 14 août, à Morat, dans laquelle il fit entendre aux Vaudois que, s'ils détachaient leur cause de celle de l'Argovie, ils auraient bon marché des réclamations élevées contre eux. Mais les envoyés du canton de Vaud refusèrent de prêter l'oreille à toute proposition qui ne serait pas faite aux deux cantons simultanément, en sorte que la conférence n'eut d'autre résultat que d'avoir prouvé la fidèle et cordiale amitié de Vaud pour Argovie. Vainement demanda-t-on à ses députés s'ils pensaient qu'en un cas pareil Argovie en agirait envers eux comme ils en agissaient envers lui : « Il ne s'agit pas , répondirent les Vaudois, de savoir comment d'autres se conduiraient envers nous, mais de ce que l'honneur nous ordonne et de léguer à nos successeurs un bon exemple et une bonne renommée * .
C'était au milieu de ces négociations et de ces bruits que se discutait le Pacte fédéral. On s'était trouvé arrêté dès le premier article, qui traitait du territoire. Au lieu de décider le maintien des limites existantes, on écouta la proposition de soumettre à un arbitrage les questions qui s'y rapportaient, et les treize anciens cantons, les uns après les autres, votèrent en ce sens. C'était re-
* Mémoires inédits de Boisot. — Mémoires inédits de Monod.
mettre tout en question. Pour le canton de Vaud, c'était voir son existence soumise au sort de cinq arbitres, qui savait? du surarbitre peut-être. Plutôt rappeler ses députés 1 Aussi le gouvernement prit-il le peuple à témoin de la position qui leur était faite: «On nous accuse, dit-il S de repousser l'arbitrage fédéral et de préparer contre Berne une guerre offensive. Ces deux accusations sont également fausses. Plusieurs cantons ont adopté sous ratification la mesure d'un arbitrage ; le canton de Vaud l'a prise ad référendum. Il ne saurait reconnaître un arrêté (Beschluss) dans un acte qui ne peut être obligatoire pour les cantons qui n'y auront pas adhéré, puisque la Diète ne pouvait le porter que dans sa compétence, et que, cette compétence, elle ne pouvait la tenir que d'un pacte fédéral unanimementaccepté,quin'existe pas. Nous ne pouvons considérer cet acte que comme un compromis, Co?npromissuni, hoc est, conventio liligantium de decisione litis tertio committenda. Ce principe posé, le canton de Vaud déclare qu'il ne peut ni accepter, ni refuser le compromis, jusqu'à ce qu'il lui ait été donné connaissance précise des prétentions que l'on élève contre lui, de leur nature et de leur valeur. Il pourra aussi, le cas
1 Circulaire du 10 août 1814. 11 n'est pas difficile, au ton de cette circulaire, de reconnaître Pidou.
advenant, fournir un état de ses contre-prétentions. Jusqu'alors il ne saurait, dans l'obscurité où on le laisse, ni admettre, ni rejeter l'arbitrage proposé.
» Quant aux préparatifs d'une guerre offensive contre Berne, il est faux qu'il s'en fasse ou qu'il s'en soit jamais fait dans le canton. Le canton de Vaud ne veut attaquer personne. Il demande seulement que l'on n'entreprenne pas sur son indépendance et sur celle d'un confédéré auquel l'unit un lien de garantie réciproque. Mais attaqué, il l'a dit et le répète encore, il saura se défendre, et, tout comme Berne, il rend d'avance responsables ceux qui auront les premiers allumé le flambeau de la guerre civile. »
Cependant l'ouverture du congrès de Vienne approchait, et il importait à la Suisse d'être représentée, de peur que, si elle ne l'était pas, elle ne fût, selon l'expression d'un homme d'état, considérée comme une marchandise dont pouvaient disposer les dominateurs du temps. On poursuivit donc la discussion du Pacte et l'ensemble en fut mis aux voix. Il transformait un état fédératif en une confédération d'états. Des points essentiels restaient indéterminés. Il ne satisfaisait pas même ceux qui y avaient coopéré. On l'accepta néanmoins, les députés vaudois en
maintenant la réserve qu'ils avaient faite. Il leur restait à en obtenir la ratification du Grand-Conseil ; ce fut le sujet de nouveaux débats. L'homme le plus influent parmi les députés de la campagne, M. Potterat, proposait le rejet. L'assemblée était ébranlée. Enfin, cependant, la considération que de la décision que Ton allait prendre pouvait dépendre le sort de la Suisse et celui du canton fit voter l'acceptation.
Mais, comme les cantons n'avaient pas tous ratifié la convention qui soumettait à l'arbitrage les points en litige, une opposition subsistait. Les envoyés des puissances en témoignèrent un vif mécontentement ; et sachant qu'aucun canton n'avait montré dans sa défense autant de fermeté que celui de Vaud, ils se persuadèrent qu'en le faisant céder ils feraient céder tous les autres. L'envoyé d'Angleterre, Stratford-Canning, qui, malgré sa jeunesse, déployait non moins de talent que de mesure et de dignité, se chargea d'y parvenir. Il menaça ; ce fut inutilement. Il allait, disait-il, inviter les treize anciens cantons à se constituer, et les puissances s'uniraient pour les reconnaître. Capo-d'Istria lui-même appuyait ce langage. Mais Vaud croyait à son droit et ne fléchit point. Alors Canning proposa d'en finir avec la Suisse, de la partager ou de lui donner un
prince, si dans quinze jours les cantons ne s'étaient pas mis d'accord. On disait que, à Berne entre autres, ridée d'un prince et d'une cour souriait à plus d'un patricien. A cette fois, les cantons qui avaient fait cause commune avec celui de Vaud s'effrayèrent et l'abandonnèrent tous. Ils allèrent même jusqu'à le menacer de le laisser hors de la Confédération. Alors Monod donna essor à son indignation, et Muret, conservant le calme d'un homme toujours maître de lui, déclara que, « si l'on croyait que, pour être abandonnés de tous, les Vaudois s'abandonneraient eux-mêmes, on se trompait, et que Vaud n'en existerait pas moins. »
Tant de calme et de fermeté ramena les esprits. Reconnaissant l'impossibilité de réussir par la menace, et le danger d'une scission manifeste, on revint de la décision prise et l'on renvoya la question à un nouvel examen. Alors le canton de Vaud crut devoir donner une nouvelle preuve de son dévouement à la commune patrie et contribuer, autant qu'il lui était possible, au retour de l'union. Il ratifia le Pacte, mais en expliquant en ce sens l'article concernant l'arbitrage, qu'on ne l'appliquerait qu'aux différends qui pourraient survenir et nullement aux réclamations soutenues jusqu'alors par quelques cantons. Il ne pouvait
agir autrement. Telle était la disposition des esprits que, si les prétentions de Berne, si exagérées que ses amis eux-mêmes en faisaient l'objet de leurs plaisanteries, eussent été à ce moment mises aux voix en Diète, elles eussent été reconnues par une majorité. Six mois auparavant, elles eussent été éconduites ; c'était cependant la môme question, c'étaient les mêmes juges ; mais la situation avait changé.
La Diète avait donc achevé son œuvre. Un Pacte, fruit d'expédients, et dans lequel on avait tenu compte de bien des préjugés et de bien des passions, était, de guerre lasse, accepté par tous les cantons. Mais la lutte était loin d'être terminée. Déjà tous les regards se tournaient du côté de Vienne, où s'assemblait un nouveau congrès. Déjà les partis, mal instruits de la folie des petits peuples qui mettent leur espérance en l'appui des grands, se disposaient à aller soutenir chacun leur cause dans cette nouvelle assemblée* En cet état de choses, on ajourna la prestation du serment fédéral. C'était donc une trêve qu'on venait de conclure, et non une paix l,
Néanmoins le canton de Vaud put se réjouir
4 Mémoires inédits de Monod. — Notes relatives à la carrière de Jules Muret. — Recès de la Diète. — Correspondance des députés du canton de Vaud avec leur gouvernement.
d'avoir, grâce à l'habile énergie de ses magistrats, et au bon esprit de sa population, surmonté de nouveaux dangers. Il avait fait son entrée dans la Suisse nouvelle. Il avait affermi son indépendance et développé son esprit public. Aussi Pidou crut-il pouvoir, en terminant la session d'hiver du Grand-Conseil, jeter avec quelque satisfaction ses regards sur ces douze mois traversés comme en une forêt sombre et sous un ciel obscurci : « Que de périls vaincus, dit-il ; que de mauvais pas évités ! Rien n'a pu, non-seulement vous intimider : il ne fallait pour cela que du courage, et, pour des cœurs suisses, c'est toujours le plus aisé, mais rien n'a pu même vous émouvoir, ni vous faire dévier un moment de cette marche prudente, calme et tranquille, que, d'entrée, vous vous étiez prescrite; provocations, exemples, tout a échoué contre votre sagesse et votre sang-froid. Par cette conduite simple et grave, le canton de Vaud s'est montré digne de partager la protection que les grandes puissances de l'Europe ont fait éprouver, d'une manière admirable, à toutes les parties de la Suisse. Qu'elles en soient éternellement bénies t Puisse la nouvelle constitution décrétée par nous, sous leurs auspices, consolider le bonheur de ce fortuné canton! Puisse cette salle, où régna pendant onze ans
tant d'union et tant d'ordre, où tant d'hommages furent tour à tour rendus à la religion, à la liberté civile et à l'indépendance nationale, demeurer à jamais parmi nous le sanctuaire du patriotisme et de la vertu ! Puisse reposer sur elle, ainsi que sur tout le peuple, la bénédiction de Celui que les nations, comme les particuliers, doivent considérer dans toutes leurs voies *, et sans l'aide duquel vainement elles s'appuient sur leur prudence 2! »
Déjà, de toutes les contrées de l'Europe, les souverains et leurs ministres avaient pris le chemin de Vienne ; déjà se rencontraient dans cette ville, avec les princes et les diplomates, les femmes les plus distinguées par le rang, l'esprit et la beauté, lorsqu'y arrivèrent les députés de la Confédération, Reinhard, de Zurich, Montenach, de Fribourg, et Wieland, de Baie. Sur leurs pas se pressèrent les représentants des intérêts divers qui s'agitaient en Suisse, fidèle image des divisions de notre patrie. Zeerleder avait été
4 In omnibus viis tuis cogita illum. (Prov. III. 6.) 2 Ne initaris prudentioe tuœ. Ibid., vers. 5.
chargé de défendre la cause de Berne, Rengger et La Harpe celle des nouveaux cantons. Les Grisons, Genève, Bienne, le Val d'Ajoie, la Valteline, avaient envoyé leurs députés. La délégation fédérale devait demander la réintégration des pays détachés de la Suisse, et des frontières qui facilitassent la défense de sa neutralité. Il était question de Constance pour la Thurgovie, de la Valteline pour les Grisons. Monod avait insisté en Diète, comme à Paris, sur l'annexion de tout le bassin du Léman. On commençait aussi à songer à l'évêché de Baie, comme moyen d'indemniser Berne de la perte de FÀrgovie et du pays de Vaud. Mais qui savait si le pacte lui-même ne serait pas mis en cause? Vainement avait-il été accepté par tous les cantons ; les réserves que nous y avions apportées l'avaient laissé à l'état d'un acte imparfait. La Diète même en avait jugé ainsi, puisqu'elle n'avait pas cru qu'il pût devenir l'objet d'un serment. Elle avait, non sans péril, prolongé une situation provisoire, cause d'espérance pour les uns, de crainte pour d'autres, d'inquiétude pour tous.
es sujets de discussion nombreux et délicats allaient donc être soumis au congrès, en ce qui concernait la Suisse elle seule. On les confia à l'examen d un comité spécial, composé de lord
Stewart, du baron de Wessenberg, de M. de Humboldt, du baron de Stein et du duc de Dalberg. MM. Stratford-Canning et Capo-d'Istria dévaient remplir auprès de ce comité l'office de rapporteurs. Admis, dans la quatrième séance, à faire valoir leurs réclamations, de La Harpe et Rengger déclarèrent que, n'ayant aucune demande à formuler, ils ne se présentaient que pour s'opposer aux prétentions élevées contre leurs cantons. Rengger, en particulier, fit connaître la ferme résolution d'Argovie, de ne céder qu'à la force, et La Harpe proposa, mais de son chef, l'abandon à Berne des sommes que l'ancien canton avait placées en Angleterre, à la condition que la part de Vaud et d'Argovie à ce prêt servît à indemniser les propriétaires lésés par l'abolition des lods 4.
Mais ces conférences étaient à peine commencées, que le cours en fut troublé par des rumeurs étranges. Il s'agissait du canton de Vaud. Nonseulement il avait continué de soutenir contre Berne une vive guerre de pamphlets, mais, s'il en fallait croire les bruits publics, et tous les bruits paraissaient croyables quand il s'agissait de ce foyer révolutionnaire, il faisait, avec grand
1 Mémoires inédits de Monod.
secret, d'immenses préparatifs militaires. On parlait d'un train de trente pièces d'artillerie, de canons dirigés sur des points divers, d'ordres en vertu desquels des troupes considérables pouvaient être mises sur pied dans les vingt-quatre heures. Fribourg avait sonné le premier l'alarme. Berne l'avait répandue à Zurich, où le bruit avait couru que les Yaudois s'étaient emparés de la ville des Zaehringen. Même des hommes jusqu'alors bienveillants pour le canton de Yaud finirent par se persuader que ce canton était en Suisse un ferment continuel d'agitation. Mais on allait plus loin encore : notre petit pays remuait, disait-on, la France, l'Italie, tous les pays voisins. On assurait avoir vu en Lombardie des armes de fabrique vaudoise, et, tandis qu'il reposait calme et tranquille, on accusait le canton de Yaud de mettre l'Europe en combustion et de se tenir prêt à faire marcher des soldats sur tous les points.
Le ministre de France, M. de Talleyrand, témoigna le premier au gouvernement vaudois sa surprise d'armements que rien ne justifiait, kses plaintes se joignirent bientôt celles des autorités fédérales. La réponse fut prompte et fière : « Nous n'avons donné aucun ordre de lever des troupes; deux compagnies seules sont sur pied; neuf pièces d'artillerie ont, il est vrai, été réparties sur
les frontières, mais comme simple disposition de précaution. Le canton ne demande rien à personne. S'il nourrit quelque défiance, il faut l'attribuer au redoublement d'activité dans l'arsenal d'un canton voisin et aux achats d'armes considérables qu'il a faits dernièrement. Un peu de défiance devrait être permise à un état qui, circonscrit dans ses ressources, voit violer journellement envers lui les règles les plus communes du droit des gens, et contre lequel, tout récemment encore, ont été employés des moyens odieux et perfides 4 . »
Berne, Fribourg et Soleure, d'une part, Argovie et Vaud, de l'autre, n'en continuèrent pas moins, tout en donnant des assurances pacifiques, de se tenir prêts à tout événement. Quatre officiers supérieurs vaudois, en habits bourgeois et sans appareil militaire, se tenaient en observation sur quatre points de la frontière 2. On possédait 1 100 000 cartouches, on se hâtait d'en fabriquer 400 000 encore. Sur l'avis que des offi-
4 Lettre de Fribourg, du 11 février; de M. de Talleyraad et du président de la Diète, du même jour. Les réponses sont de Pidou. Le trait qui les termine fait probablement allusion à la violation du secret des lettres.
a Le colonel Alric, à Yverdun , le chef de bataillon Givel, à
Payerne, à Château-d'Oex, et Blanchenay à (Lettre de
Pidou à Muret, du 16 lévrier 1815, écrite en encre sympathique et presque illisible.)
ciers bernois s'étaient montrés dans l'Oberland, cinq compagnies reçurent Tordre de se mettre en marche *. Nouvelle invitation de la Diète : « Quoique ordonnées dans un but définitif, les mesures prises n'en étaient pas moins de nature à jeter le trouble dans la Confédération et à lui susciter de graves embarras ; aussi, résolue à maintenir avec énergie toutes les garanties du pacte fédéral, et à faire respecter, non-seulement l'existence de chacun des dix-neuf cantons, mais leur indépendance, leurs droits, l'ordre et la tranquillité dans leur intérieur, la Diète n'hésitaitelle pas à déclarer que le gouvernement qui voudrait y porter atteinte verrait se réunir contre lui les forces de la Confédération entière 2. »
Vaud témoigna sa surprise de ce langage : « On lui demandait de renvoyer ses troupes à leurs foyers d'où elles n'étaient pas sorties ; de retirer l'ordre de se tenir prêtes, qu'elles n'avaient pas reçu ; d'arrêter une fabrication extraordinaire d'armes, qui n'avait jamais eu lieu. Que si le réquisitoire de la Diète portait sur les neuf pièces d'artillerie, réparties sur la frontière en simple dépôt, Vaud était prêt à les faire rentrer dans l'intérieur, bien entendu que Berne aurait
* Circulaire du 20 février.
2 Lettre du 18 février 1815.
la même déférence pour le vœu de ses Confédérés. Du reste, le gouvernement vaudois prenait acte de la déclaration formelle de garantie qui venait de lui être donnée, et de l'assurance que le canton qui porterait atteinte à l'indépendance de ses co-états, verrait se tourner contre lui toutes les forces de la Confédération 4 . »
Mais ce n'était pas seulement à l'intérieur de la Confédération que le gouvernement du canton de Vaud avait d'actifs adversaires ; Berne lui en avait créé au dehors de non moins redoutables. 11 avait gagné à sa cause le comte d'Artois, chef du pouvoir occulte, plus puissant en France à ce moment que n'était le roi lui-même, et l'avait persuadé que, dévoués à Bonaparte, les Vaudois faisaient une guerre sourde et persévérante au nouveau gouvernement de la France. Une circonstance avait encore servi à nourrir les défiances dont le canton de Vaud était l'objet; c'était la résidence de l'ancien roi d'Espagne, de Joseph Bonaparte dans le château de Prangins. Trois
1 Lettre du 22 février.
frères de Napoléon s'étaient successivement montrés sur nos rivages, le prince de Canino, qui n'avait fait que passer, le comte de Saint-Leu, qui avait séjourné quelques mois à Lausanne, dans une paisible retraite1, et le comte de Survilliers, c'est le nom que portait le roi d'Espagne, qui avait fixé sa demeure à Prangins et que l'on soupçonnait de conspirer contre les Bourbon \
Le gouvernement vaudois n'avait pas vu sans crainte ce prince établir son domicile sur un sol, l'objet d'autant d'inimitiés ; mais il n'avait pas cru que l'honneur lui permît de refuser un asile au frère de l'homme auquel le canton devait son indépendance. Joseph correspondait-il avec l'île d'Elbe, comme il en était accusé? Le gouvernement l'ignorait. Il ne connaissait avec certitude que le fait suivant : Le général Filangieri, allant de Paris à Naples, et passant à Coppet, avait informé Mme de Staël d'un complot, tramé par des
1 Tout étranger à la politique que l'on crût l'ancien roi de Hollande, il n'en fit pas moins, le 21 décembre 1813, aussitôt après son arrivée à Lausanne, quérir un Hollandais, Moilérus, en séjour dans cette ville, pour lui faire écrire, sous sa dictée, une proclamation au peuple des Pays-Bas , dans laquelle il l'invitait à se garder de l'Angleterre , à n'écouter que le vœu national, et à lui manifester ce vœu, s'il était pour son retour.
2 Le comte de Survilliers était arrivé en Suisse le 20 avril. Mémoires de Boisot.
assassins contre la vie de l'empereur Napoléon ; et Mme de Staël, sitôt cette information reçue, s'était empressée d'aller à Prangins, la porter au comte de Survilliers. Joseph déjeunait avec Talma ; elle lui offrit de partir elle-même pour aller déjouer le complot. Mais Joseph n'accepta pas cette offre généreuse, et jeta les yeux, pour lui confier cette mission délicate, sur un Vaudois, ancien officier de la république française, le général Boinod, d'Aubonne. Boinod, que son inflexible probité avait fait nommer le Quaker par Napoléon, et qui vivait retiré dans sa patrie depuis le jour où Bonaparte avait mis sur son front la couronne impériale, n'hésita point à partir pour prévenir un crime, et arriva à temps pour empêcher qu'il ne s'accomplît 1 .
Mais la nouvelle de son départ n'avait pas tardé à se répandre et à se mêler à bien d'autres rumeurs, qui toutes accusaient le canton de Vaud. Alors se passa un fait singulier. Le comte de Survilliers était arrivé en Suisse avec des passeports en règle, l'un russe et l'autre français 2 ;
4 Mémoires inédits de Monod. — Le gouvernement vaudois apprit ces faits parle colonel Guiguer de Prangins, qui se trouvait chez Mme de Staël au moment de la visite de Filangieri. — Confrontez le Courrier français du 22 ou 23 novembre 1833, et les Mémoires du roi Joseph , tom. X, pag. 278.
2 Mémoires de Boisot. — Archives cantonales.
la légation française en Suisse n'en demanda pas moins son expulsion. M. de Talleyrand insistait; d'une autre part Joseph présentait des lettres du général Desolles , ministre de l'intérieur en France , qui témoignaient la surprise qu'avait éprouvée le roi des démarches de la légation. M. de Jaucour, chargé du portefeuille des affaires étrangères en l'absence du prince de Bénévent, qui se trouvait à Vienne, s'exprimait comme le ministre de l'intérieur.
Le gouvernement du roi semblait comprendre qu'une relation naturelle unirait toujours le canton de Vaud à la France. Dernièrement encore, des difficultés s'étant opposées à la conclusion de nouvelles capitulations militaires, c'était le canton qui les avait levées, et il n'avait voulu en conclure qu'avec la France, tandis que d'autres cantons suisses en renouaient avec les Pays-Bas. Mais, tandis que ces dispositions étaient jugées favorablement par le roi, les injonctions de son ministre auprès des Confédérés partaient d'un tout autre point de vue. Comment expliquer ces contradictions?
On ignorait encore ce que l'on apprit plus tard, c'est qu'il existait en France deux gouvernements, l'un avoué, qui paraissait régir le royaume, et l'autre occulte, activement occupé à ra-
mener l'ancien régime, avec tous ses abus, nonseulement dans ce pays, mais aussi partout ailleurs, et principalement en Suisse. De là des instances contraires, et, pour le gouvernement vaudois, une position qui ne pouvait que fournir des armes contre lui. En expulsant Joseph Bonaparte, il se montrait lâche et ingrat ; en refusant son expulsion, il s'exposait à être accusé d'agir par attachement à la dynastie déchue, et par haine des Bourbon. Il prit ce dernier parti ; mais il ne tarda pas à voir s'en dérouler les conséquences. Des avis sûrs et secrets lui apprirent que des troupes filaient vers la Franche-Comté ; qu'un plan de campagne avait été tracé par le chef de l'état-major du général deBourmont', et que trois colonnes s'avançaient vers le Val d'Ajoie, Pontarlier et le fort Les Cluses. On ignorait que ces mouvements s'opérassent à l'insu du ministère de la guerre. En même temps, les journaux légitimistes se livraient à de violentes et journalières attaques contre un petit pays désigné comme un foyer de bonapartisme et comme menaçant l'Europe de nouveaux orages révolutionnaires.
Ce fut en ces circonstances que deux jeunes
* M. de Préchamp, le 17 avril. — Mémoires inédits de Monod,
Vaudois, étudiants en médecine à Paris, se jouèrent à adresser au Journal royal, la plus ardente des publications hostiles à leur pays, un certain nombre de lettres, qu'ils supposaient arrivées de Berne, et qui furent avidement accueillies. On lisait 1 : « La guerre civile a éclaté en Suisse. Les Vaudois, un ex-souverain à leur tête, ont marché, répandant partout la dévastation. Non contents d'avoir fomenté des troubles à Venise, à Milan, dans la Haute -Engadine, ils ont pris possession de Vivistatt et de Péterling (Payerne et Vevey). Leur but était de s'emparer du château de Dummelskofs, où se trouvent déposées les archives bernoises, et de livrer au pillage, en se portant sur Berne, le beau faubourg de la Matte, où la plupart de nos sénateurs ont leurs maisons de campagne. Enfin Vaudois et Bernois se sont rencontrés au pont de Puplisberg, à deux lieues de la dent de Jaman, non loin de Morat, et les Bernois ont fait jouer leur grosse artillerie avec un tel succès que l'avant-garde vaudoise a dû se replier sur la dent de Mordes. Toutes les cloches du Schallenwerk (maison des forçats) se sont fait entendre à Berne, pour célébrer cette victoire ; et la plume achevant ce qu'avait com-
1 Journal royal du 23 février et jours suivants.
mencé le canon, le chevalier Lichterlœscher (l'Eteignoir) vient de publier, sur l'abus des idées libérales, un écrit qui fait grande sensation. »
Tel était l'état des esprits que la mystification se prolongea plusieurs jours durant, et jusqu'à ce qu'une autre feuille royaliste, la Quotidienne, fit remarquer que Morat était situé à vingt lieues de la dent de Jaman ; que cette montagne était inaccessible pour une armée, et que son confrère avait certainement été pris pour dupe alors qu'il avait enregistré l'effet produit par la brochure du chevalier de l'Eteignoir.
Alors le gouvernement vaudois, jaloux de saisir les occasions qui pouvaient s'offrir de combattre les calomnies dont il ne cessait d'être l'objet, ne négligea pas de s'emparer de celle que lui avait offerte le Journal royal, et s'adressant à son tour à M. de Talleyrand, il lui signala cette feuille, qui semblait avoir pris tellement à tâche de décrier le canton de Vaud, qu'on eût dit qu'elle avait été fondée pour ce but spécial. La petitesse du pays eût dû lui assurer l'avantage d'être ignoré. Mais non, on le traduisait sur la scène politique, avec un appareil qui eût excité le sourire, s'il ne soulevait plus encore l'indignation. Et le Journal royal osait se couvrir des livrées de la France ! Le gouvernement vaudois dénonçait avec
confiance à l'attention du gouvernement du roi un usage de la presse aussi scandaleux; et déjà il avait interdit, sous peine de 200 fr. d'amende, l'entrée de la feuille incriminée, en même temps qu'il avait promis une récompense de 200 louis d'or à qui lui fournirait des renseignements sur l'auteur des lettres, datées de Lausanne, dans lesquelles il avait été bassement calomnié 4.
Chaque jour cependant s'aggravait la position du canton de Vaud. Il lui restait, il est vrai, l'appui de l'empereur de Russie ; mais cet appui même n'était plus ce qu'il avait été, comme aussi le spectacle qu'offrait le congrès de Vienne n'était pas celui qu'avait présenté le congrès de Paris. Aux sentiments élevés d'union et de philanthropie avaient succédé des pensées d'un ordre bien différent. Les craintes avaient cessé, les intérêts s'étaient fait jour. Alexandre lui-même, depuis qu'il avait manifesté la volonté de conserver la Pologne, et qu'il avait réclamé la Saxe pour le roi de Prusse, n'apparaissait plus comme
4 Lettre à M. de Talleyrand du 26 février. — Circulaire du 12 mars 1815 ; je la crois l'œuvre du chancelier Boisot.
ce prince, le chef de la ligue européenne, et qui ne voulait avoir pris les armes que pour des idées libérales et pour la gloire d'avoir brisé le joug de l'Europe.
L'Angleterre, l'Autriche et la France avaient pris ombrage de sa grandeur et s'étaient secrètement alliées pour en arrêter les progrès 1 . Au milieu de ces rivalités, les grands se distribuaient les âmes, comme une marchandise. La Suisse même avait été l'objet de ces calculs; il avait été question de lui donner un prince ; toutefois il avait été plus facile de soulever cette question que de se rencontrer dans le choix du souverain, et elle était tombée devant le désaccord de l'Autriche et de l'Angleterre.
Il avait été moins difficile à ces puissances de s'entendre sur la restitution à Berne de l'Argovie et du Pays de Vaud. La France y donnait le mains et se montrait même disposée à céder à la Suisse, à cette condition, une partie du Pays de Gex2. Le canton de Vaud passait pour être habité par le peuple le plus inquiet qui fût sur
1 La pièce attestant cette alliance secrète fut trouvée au ministère des affaires étrangères et communiquée à Alexandre par Napoléon. Il faut y chercher la principale cause de la disgrâce de Talleyrand et de l'entrée au ministère de M. de Richelieu, sous la seconde restauration. — Mémoires inédits de Monod.
• Une note, de la main du roi, attestant son consentement, fut trouvée aux Tuileries, au retour de Bonaparte. Ibid.
le continent et pour être gouverné par les plus forcenés des anarchistes. L'empereur de Russie paraissait lui-même ébranlé. L'accueil qu'il avait fait à La Harpe et à Rengger, à leur arrivée, avait été bienveillant, mais sérieux, et de nature à trahir un certain mécontentement1. Tant de bruits répandus, tant de pamphlets échangés entre Berne et Vaud, tant d'accusations portées contre la patrie de La Harpe, n'avaient pas été sans agir sur l'imagination flexible d'Alexandre, qui déjà commençait à subir de nouvelles influences. La Harpe avait eu une grande part à la polémique soutenue par le canton de Vaud. Infatigable, il n'avait laissé aucune attaque sans réponse. Ses Lettres à Helvétus, se succédant de semaine en semaine, ou même plus pressées, toujours caustiques et toujours incisives, n'avaient pas cessé de tenir les adversaires de son pays en éveil. En même temps, il avait constamment stimulé le gouvernement vaudois, qu'il eût voulu voir multiplier ses coups, comme il le faisait lui-même. Le silence lui paraissait faiblesse, la lenteur lâcheté. De son côté, le Conseil d'Etat avait fait publier, par des hommes distingués, des écrits forts de style et de choses, et il avait donné à
* Lettre de Muret au Conseil-d'Etat du 3 novembre 1814. — Lettre de Muret à Pidou, du 22 avril 1815. — Mémoires de Monod.
cette guerre de plume un chef en la personne du docteur Miéville, journaliste de verve et de talent 1 ; mais il ne croyait pas sans danger la vivacité mise à ces débats ; Muret et Pidou crai-
1 « Le Conseil d'Etat a adopté votre proposition , de donner un chef à cette guerre de plume. Le docteur Miéville mettra des articles dans son propre journal et en enverra à ceux de Paris. Les Bernois n'ont donc qu'à se bien tenir. S'ils nous poussent une botte aujourd'hui, ils en recevront une demain. Ainsi se rétablira peu à peu la concorde en Suisse. Cela me rappelle une assez jolie épigramme de Cailly :
« Sur son cheval Jean se ruait, Contre Jean le cheval ruait , Et tous deux écumaient de rage.
Mathurin, qui pour lors passait , Dit à l'homme, qu'il connaissait :
Eh ! Jean, montrez-vous le plus sage. »
Lettre de Pidou à Monod, du 4 mars 1815.
Trois jours après, le 7 mars 1815 , Pidou écrivait à Monod : « Nous n'avons que trop écrit. Pour s'en convaincre, il suffit de remarquer combien nos actions ont rapidement baissé depuis la publication des Lettres de Helvétus et de la Correspondance secrète. Nous avons dès lors décliné à vue d'oeil. Il aurait fallu se tenir coi, ne pas souffler, tâcher de n'être pas même aperçus. Au lieu de cela, nous avons cru faire merveille de sonner à tous moments l'alarme et le tocsin , d'aller continuellement rompre des lances , non-seulement pour nous, mais encore pour tout l'univers, et souvent pour les plus sots magots du monde ; sans réfléchir que, par là, nous donnions à nos adversaires une anse, sinon légitime, du moins plausible, pour nous continuer cette réputation de brouillons à laquelle nous sommes exposés depuis longtemps, et que, déjà en 1778, le célèbre Jean de Muller consignait dans ses lettres à Bonstetten : « Je crois, disait-il, que la liberté est une chose » divine, mais que les libertés en sont une très mauvaise ; que le » peuple vaudois est grand raisonneur, grand ami des nouveautés » et ennemi de la subordination. » Il faut que nos ennemis n'aient pas déniché ce passage ; ils n'auraient pas manqué de nous le jeter à la tête. Nous n'en devons pas moins, nous , en profiter, et tâcher, par nos faits, de le démentir. Fas est etab hoste doceri. •
gnaient, non sans raison, que les Vaudois ne compromissent leur cause en la servant avec trop de zèle et d'emportement. Déjà, en effet, les nombreux ennemis de La Harpe n'avaient pas manqué de se faire de ses publications une arme contre lui. Ne pouvant accuser ni sa loyauté, ni son désintéressement, ils avaient tiré parti de sa vivacité de propos, pour le travestir en un fougueux jacobin. Inflexible, étranger à l'art des cours, incapable de ployer sa politique aux circonstances, et de descendre à de bas ménagements, il leur prêtait, tous les jours, le moyen de lui nuire, et même il accroissait encore leur nombre par la hardiesse avec laquelle il soutenait en tous lieux, d'une voix articulée, ses principes sur les devoirs des souverains et des peuples. Assurément ils n'avaient pas réussi à le priver de l'estime et de l'affection d'Alexandre ; mais ils étaient parvenus à le lui rendre moins nécessaire et à réduire, par la méfiance qu'ils avaient fait naître, l'influence qu'il avait naguère exercée.
Le canton de Vaud se croyait donc menacé de perdre le dernier appui sur lequel il avait cru pouvoir se reposer, alors qu'une armée française s'échelonnait sur ses frontières, en tendant la main, dans le Val d'Ajoie, à l'armée bernoise, et
que trois grandes puissances s'étaient entendues pour rétablir la domination de Berne sur la rive du Léman. Abandonné de l'Europe, il n'osait compter ni sur la Confédération, ni sur les députés qu'elle avait envoyés au congrès. En Suisse, les nouveaux cantons eux-mêmes le défendaient faiblement. A Vienne, on savait que Reinhard convoitait pour Zurich un démembrement de l'Argovie ; que Montenach, patricien fribourgeois, tour à tour homme du pouvoir ou de l'opposition, voguait alors dans le flot dominant, et que Wieland, de principes libéraux et modérés, n'avait pas la fermeté nécessaire pour résister à ses collègues. La position du canton de Vaud paraissait donc désespérée, quand éclata, comme la foudre, la nouvelle du débarquement de Bonaparte sur la rive de Provence.
Désastreux pour la France, le retour de Napoléon fut le salut du canton de Vaud et le tira du plus grand péril où il se soit peut-être jamais trouvé. Comme des moissonneurs, voyant tout à coup la flamme éclater à l'horizon, abandonnent brusquement leur tâche commencée, les alliés
tournèrent d'un commun accord leurs regards vers les lieux où venait de reparaître l'incendie, et ils se hâtèrent de terminer leurs différends, pour n'avoir plus à songer qu'aux préparatifs d'une nouvelle campagne. Le comité suisse, de son côté, qui, de lassitude, avait suspendu ses séances, puis les avait recommencées sans pouvoir arriver à des conclusions, reprit avec précipitation l'œuvre interrompue.
On reconnut les vingt-deux cantons ; mais la rectification des frontières de la Suisse , réclamée par la Diète et promise par les puissances, fut abandonnée. On ne rendit pas même à la Confédération ses anciennes limites. La cause en doit être attribuée, il est vrai, en grande partie aux Suisses eux-mêmes. Vainement La Harpe avait insisté sur l'érection de l'ancien évêché de Baie en un vingt-troisième canton; vainement la grande majorité du peuple de ces vallées appuyait-elle ce vœu et Bienne manifesta-t-elle celui de demeurer ville alliée de la Confédération ; Bienne et l'Evêché furent donnés à Berne, en compensation des pertes qu'il avait faites. L'Autriche conserva la Valteline, que les Grisons avaient mis de l'hésitation à s'incorporer sur le pied de l'égalité. Constance fut perdue pour la Thurgovie. A l'ouest, l'échange de Céligny contre la Vallée-des-Dappes,
proposé par le duc de Dalberg et d'abord appuyé par lord Stewart, échoua par l'opposition de Genève. On ne donna pas, non plus, de suite à la proposition du duc de réunir à Fribourg les enclaves vaudoises de Payerne et d'Avenches, et de céder à Berne le district de Morat. La France conserva le pays de Gex, et il ne fut pas même question de l'annexion du Chablais et du Faucigny, quoique ces provinces eussent adressé à la Diète un mémoire dans lequel elles exprimaient vivement le vœu de devenir un canton suisse. On se contenta, essayant une idée nouvelle dans le droit européen, de comprendre la rive méridionale du Léman dans la neutralité suisse, après en avoir détaché quelques villages, dans le but de désenclaver Genève.
Il restait la question des réclamations de Berne contre les cantons de Vaud et d'Argovie. Prise et reprise à diverses fois, elle le fut de nouveau, au dernier moment, pour être tranchée dans l'esprit qui prévalait. On commença par débouter Vaud et Argovie des prétentions qu'ils avaient élevées sur les sommes placées en Angleterre par l'ancien gouvernement de Berne. Puis on passa aux réclamations des Bernois propriétaires de lods dans le pays de Vaud. On avait essayé des solutions diverses d'une question peu
comprise; on avait voulu d'abord la renvoyer au droit fédéral ; puis on avait proposé de fixer à un lod et demi l'indemnité à payer aux propriétaires de fiefs, ce qui eût fait peser sur le canton de Vaud une charge de 8 à 9 millions de Suisse 1 ; enfin le comité décida, de guerre lasse, et pressé d'en finir, le payement par le canton de Vaud de 300 000 francs, que le gouvernement de Berne se chargerait de répartir entre les feudataires intéressés2.
La justice exigeait une indemnité. Les lods, pour avoir été un droit féodal, n'en étaient pas moins une propriété légitime. Aussi le canton de Vaud ne se plaignit-il pas de la décision en ellemême, mais de ce qu'elle n'eût été prise qu'en ce qui le concernait, et n'eût pas revêtu un caractère général. Il demanda avec raison comment ce qu'on déclarait juste chez lui ne l'était pas ailleurs ; comment on pouvait lui imposer le rachat de ses lods, alors que, dans le même acte, on proclamait l'abolition des lods sans rachat dans l'évêché de Bàle en annexant ce pays à Berne; comment enfin l'on n'appliquait pas à Zurich, en Thurgovie et ailleurs, où les lods n'a-
4 Environ treize millions de France.
* Les archives de Vaud renferment un mémoire de Rengger sur ce sujet, très bien fait, et qui ne se trouve pas dans Schœll.
vaient pas été rachetés, le principe que l'on faisait valoir contre lui seul. Pourquoi cette manière d'agir exceptionnelle ? Pourquoi, tandis que les nouveaux cantons n'étaient, en général, appelés qu'à de faibles sacrifices, obliger le nôtre à faire expiation pour tous, et placer par là son gouvernement dans une position où il eût besoin de toute sa popularité et de toute sa force pour surmonter le mécontentement public?
Mais ce n'était pas là tout ce qu'emportait la décision des puissances en cette matière. Les propriétaires de lods dans le canton de Vaud n'étaient pas tous Bernois ; le plus grand nombre se composait de ressortissants du canton; or comment contester aux uns ce qui était proclamé le droit des autres? Comment refuser à des concitoyens l'indemnité demandée pour des étrangers ? La cause des propriétaires vaudois n'avait, il est vrai, pas été portée devant le congrès, mais elle ressortait de ses décisions, et, tout en évitant de paraître s'immiscer dans des affaires purement cantonales, et dans des droits souverains, les représentants des puissances n'avaient pas négligé de faire précéder leur sentence d'une clause qui lui prêtait, dans son application, un caractère général. Pressés par Rengger et La Harpe de se prononcer plus clairement, ils se je-
tèrent dans de vagues explications, que les deux représentants du canton de Vaud interprétèrent dans des sens divers. Aux yeux de Rengger, le canton pouvait se considérer comme affranchi de toute obligation nouvelle, et comme libre de faire ce qu'il jugerait bon, tandis que La Harpe insistait sur un dernier devoir à remplir, et ne doutait pas que le canton de Vaud, même à le supposer livré à sa propre détermination, ne la prît en équité, certain qu'un peuple qui veut être libre, doit toujours commencer par se montrer juste
Il sembla, à cette fois, que l'on eût imposé au canton de Vaud des charges assez fortes ; et cependant il n'en était rien. Quelque grave que fût la sentence, il l'eût acceptée sans trop de peine, parce qu'il en reconnaissait l'équité. Mais le congrès trouva à propos de condamner quelques-uns des nouveaux cantons à payer aux Petits Cantons de la Suisse primitive une somme de 500 000
1 Correspondance de La Harpe et de Rengger avec Pidou et le gouvernement vaudois. Mémoires inédits de Monod. — Boisot, dans ses mémoires inédits, fait remarquer la différence de langage des deux envoyés. — Entre autres lettres de La Harpe, celle du 12 avril 1815 exprime vivement le désir que, si les ressources du canton le lui permettent, il indemnise, du moins en partie, des citoyens lézés dans leurs intérêts, et cherche, par ce moyen, à les réconcilier avec le nouvel ordre de choses. 11 demandait ce sacrifice à la justice et à la paix.
francs (720 000 francs de France) et de faire peser les deux cinquièmes de cette somme sur le canton de Vaud. Les Petits Cantons n'avaient rien demandé. Eux-mêmes, ils témoignèrent hautement leur surprise de cette décision. C'était, disait-on, le prix auquel les états nouveaux devaient payer leur indépendance. Mais, se demandaient les Vaudois, est-ce bien des cantons primitifs que nous la tenons? Acceptons même qu'il en soit ainsi, comment une somme d'argent peutelle être mise en balance avec l'indépendance d'un peuple, et comment pourrait-on voir jamais un monument de sagesse dans l'acte qui évalue à 200000 francs l'affranchissement du canton de Vaud?
Et cependant La Harpe, en communiquant à ses concitoyens ces résultats du congrès de Vienne, déclarait qu'ils eussent été bien aggravés encore, sans la présence de l'empereur de Russie. C'était Alexandre qui avait mis à l'annexion à Berne de l'évêché de Bâle la condition de l'égalité de droits, alors que les envoyés anglais eussent livré le peuple à la merci de ses nouveaux maîtres. C'était Alexandre qui avait couvert d'une dernière protection le canton de Vaud et avait, au prix de sacrifices pécuniaires, conservé son existence. Que restait-il à faire après cela? Quelque
dures qu'elles fussent, il n'hésitait pas à conseiller l'acceptation des déclarations du congrès de Vienne. Ce fut aussi ce que fit le canton de Vaud f. Une lutte gigantesque, incertaine, allait s'engager ; pouvait-il, en ces circonstances, songer à s'isoler de la Confédération ? Il accepta, par déférence pour les puissances alliées, mais sous réserve qu'au moyen des sacrifices considérables qu'il se disposait à subir, toutes prétentions ultérieures de Berne fussent anéanties et supprimées à perpétuité.
Déjà les armées étaient entrées en campagne, et les regards s'étaient portés avec une extrême défiance sur le canton de Vaud, toujours accusé d'être un foyer de bonapartisme et de confondre dans une même haine Berne et les Bourbon. Bientôt coururent à Vienne les bruits les plus extraordinaires, auxquels néanmoins on ajoutait foi, dans l'état où se trouvaient les esprits 2 . Non-seulement Joseph Bonaparte avait, disait-on, de-
1 Potterat seul lit résistance et entraîna un certain nombre de suffrages pour le rejet.
8 Lettre de Pidou à Muret, du 12 avril 1815.
mandé au canton de Vaud quinze mille fusils, mais, en même temps que Napoléon, vingt mille Vaudois s'étaient levés et attendaient, l'arme au bras, l'heure de courir le joindre à Lyon. C'était plus qu'il n'en fallait pour avoir un prétexte d'entrer en Suisse et de faire de ce pays le théâtre de la guerre. L'empereur de Russie avait retiré sa protection à la patrie de La Harpe. Les dépêches qui arrivaient de Vienne à Zurich roulaient en grande partie sur le canton de Vaud, et elles témoignaient les plus vives craintes sur le parti qu'il allait prendre *.
Il prit ce parti sans hésitation. Lorsque, le 10 mars, la nouvelle du débarquement de Napoléon arriva de Genève, par courrier extraordinaire, les sympathies du peuple se manifestèrent sans doute pour l'homme auquel il devait son indépendance, mais elles n'allèrent point jusqu'à le rendre infidèle à sa nationalité. Le Conseil d'Etat vit clairement la ligne de conduite qu'il avait à suivre : elle était simple, et aussi conforme aux intérêts du pays qu'à son honneur ; il devait se montrer invariablement attaché à la Suisse et se tenir prêt à marcher dans la voie qu'elle se tracerait2. Quels
1 Mémoires de Boisot. — Mémoires de Monod. — Lettres de La Harpe et de Muret, entre autres celle de Muret à Pidou, du 25 avril.
* Protocole du Conseil. — Mémoires de Monod et de Boisot.
que fussent les torts dont il venait d'être l'objet, il les oublia pour ne songer qu'à s'unir, dans les biens comme dans les maux, à la patrie commune. Cette résolution prise, il la transmit à la Diète, et conformant aussitôt sa conduite à ses décisions, il s'empressa, à la nouvelle de l'arrivée de Bonaparte à Lyon, d'envoyer à Genève des fusils et des munitions, dont cette ville manquait, et de faire marcher pour sa défense un bataillon, que d'autres devaient se tenir prêts à suivre.
Ce n'était pas que le gouvernement vaudois ne fût sollicité dans un sens contraire. Il l'était, non par Joseph Bonaparte, comme on le croyait généralement, mais par l'empereur lui-même, qui cherchait sérieusement à faire du canton de Vaud un foyer d'intrigues, dans le but de ramener à l'alliance de l'empire la Confédération suisse. Napoléon se servit pour ce but de l'intermédiaire de Boinod, et choisit pour son principal agent un de nos compatriotes, homme d'une ardente impétuosité, d'un cœur généreux et très attaché à sa patrie, mais pour qui la cause du canton de Vaud se confondait, en ce moment, avec celle de l'empereur des Français. Trois lettres que Pidou reçut successivement, et à peu de distance 4, di-
4 Lettres des 5, 8 et 11 avril 1815.
saient la peine avec laquelle l'empereur avait appris les injustes déclarations du congrès de Vienne relatives au canton de Vaud, son espoir que ce canton n'adhérerait point à ces décisions tant que lui, Napoléon, conserverait quelque puissance, son affection cordiale et sincère pour les Vaudois et l'assurance qu'ils pouvaient mettre en son appui. En même temps, l'empereur témoignait le désir que le canton de Vaud lui fît parvenir des renseignements nombreux, étendus et fréquents, embrassant les rapports politiques, civils et militaires, et qu'il le fît sans donner de sujet de plainte à ses co-états. La résistance ouverte lui était d'autant moins conseillée que Ton ne pouvait encore lui porter secours. On demandait prudence et discrétion.
Ces démarches ne laissèrent pas que de jeter le gouvernement vaudois dans un certain embarras. Le lieu d'où elles partaient ne permettait pas de les repousser absolument. On l'a dit : Econduire un lion rarement se pratique. Aussi Pidou ne se pressa-t-il point de donner une réponse aux lettres qu'il avait reçues, et, quand il fallut le faire il crut plus sûr de la faire parvenir verbalement, et par un envoyé de confiance, que de la transmettre par courrier. Il en chargea donc un Vaudois, qui, juge de paix à Nyon, avait eu des rap-
ports fréquents avec l'ancien roi d'Espagne. Cette réponse était peu encourageante et de nature à mettre fin à une correspondance dangereuse. L'état des choses ne permettait pas l'envoi de bulletins fréquents, étendus, tels qu'on les désirait. Attaché à la Confédération, le canton de Vaud ne pouvait se séparer de son système d'action. Ce qui seul était dans son pouvoir, était d'agir en Diète de manière à faire prévaloir le plus possible l'opinion qu'il estimait être la bonne. C'était à quoi ses députés s'efforceraient, tout en sachant que la voix des cantons nouveaux n'était pas écoutée de leurs Confédérés comme Tétait celle des anciens1.
Mais, tandis que le canton de Vaud suivait cette ligne de conduite, on ne doutait ni à Berne, ni à Vienne, que du même élan dont la vieille armée avait couru à son empereur, les Vaudois ne se disposassent à lui prêter leur concours. Les puis-
4 Lettre du 16 avril. — Lettre de Pidou à Monod, du 18 avril.— Sur l'observation de Monod, que le canton de Vaud était bien petit, l'empereur de Russie grand et puissant, Napoléon envoya Ginguené sur les traces de La Harpe, qu'il ne réussit pas à rejoindre.
sances alliées avaient continué d'avoir les yeux fixés sur Joseph Bonaparte. A la nouvelle du débarquement de Napoléon, et au moment où Joseph, comprenant l'impossibilité de prolonger son séjour sur la rive du Léman, se disposait à se retirer à Lucerne, elles ordonnèrent son arrestation. Des commissaires civils et un lieutenant-colonel, avec une escorte de douze chasseurs-à-cheval, furent chargés par le Conseil d'Etat de l'exécution de cet ordre ; mais, quand ces délégués arrivèrent à Prangins, le prince avait jugé prudent d'abandonner sa demeure et de rejoindre son frère. Deux aides-de-camp de l'empereur de Russie et du prince de Schwarzenberg ne se présentèrent, le 22 mars, chez Pidou, landammann en charge, que pour apprendre de lui ce qui venait de se passer.
On ne manqua pas d'accuser le gouvernement vaudois de connivence à l'évasion du comte de Survilliers. Cependant l'ambassadeur de France, M. de Talleyrand, crut devoir offrir à ce gouvernement un moyen de se relever dans l'opinion publique et de rendre à la France royale un service qu'elle n'oublierait jamais : « Aux Suisses, aux Vaudois les premiers, de marcher en avant pour attaquer les derrières de Bonaparte. Ce coup serait décisif. 11 le serait surtout pour le canton
de Vaud, de tous le plus compromis . Vaudois et Bernois marcheraient en tête. Ils entreraient comme régiments capitulés, la cocarde blanche au chapeau, et se jetteraient dans les places fortes qui leur seraient désignées. Mais le moment était là; plus tard, il ne serait plus temps. » Vainement répondit-on que les armées alliées étaient encore à de grandes distances ; que les Suisses, à supposer qu'ils fissent ce qu'on leur conseillait, ne pourraient être soutenus ; qu'ils exposeraient leur pays à une invasion certaine, et les cantons les plus rapprochés à supporter le premier effort de ces troupes qui avaient fait la loi à l'Europe ; M. de Talleyrand n'en continua pas moins d'employer tour à tour les caresses, les menaces, et de se répandre en d'inutiles instances, appuyé qu'il était par M. de Krudener, qui avait succédé au comte de Gapo d'Istria comme envoyé de Russie l.
Cependant le langage des princes alliés différait beaucoup de celui de leurs représentants. Sans doute ils eussent désiré voir la Suisse unir sa cause à la leur, mais ils ne l'appelaient pas à les suivre dans leurs mouvements offensifs. Il leur suffisait d'être certain qu'elle ne traiterait pas
1 Correspondance de la députation vaudoise en Diète avec le Conseil d'Etat, du 4 et du 7 avril.
avec Napoléon et qu'elle se mettrait en état de défendre son propre territoire. Ils étaient disposés à lai fournir pour ce but les secours dont elle aurait besoin *> Mais déjà les Suisses euxmêmes s'étaient divisés, à commencer par leur députation à Vienne. Reinhard penchait pour la coopération avec les alliés, Wieland maintenait la neutralité, et Montenach vacillait entre ses deux collègues. Les subsides offerts par les puissances et les avantages individuels qui pouvaient résulter de la mise sur pied d'une armée, paraissaient agir sur l'esprit de plusieurs. Berne voulait marcher sur la France ; Vaud se refusait à toute agression. La Diète ne prit ni l'un ni l'autre parti. Elle adopta un système défensif, mais pour le tourner contre Bonaparte. Elle leva une armée, pour l'échelonner sur la frontière de l'ouest, et, cette fois, elle n'hésita pas à en confier le commandement à un adversaire de Napoléon, au général Bachmann.
Comme le canton de Vaud était toujours un sujet d'inquiétude, on y jeta 7000 Bernois et Fribourgeois, sous un chef rempli de préventions contre le canton et son gouvernement, ainsi que de haine contre Bonaparte, le colonel de Gady.
4 Lettre de La Harpe à Monod, du 19 avril.
Dur, opiniâtre et passionné, cet officier ne tarda pas à faire à la Diète les rapports les plus défavorables sur le mauvais esprit des Vaudois. Tous les bruits, toutes les inventions de la calomnie, furent par lui formulés en chefs d'accusation. Il dénonça des rassemblements imaginaires, en coïncidence avec ce qui se passait dans la France voisine. Il conseilla de faire transporter hors du canton le matériel de l'arsenal de Morges, et de substituer au gouvernement cantonal un gouvernement militaire et un état de siège. Sur les relations, le plus souvent calomnieuses, d'agents répandus parmi le peuple, de pauvres campagnards furent arrêtés, emprisonnés, bâtonnés. L'irritation des chefs militaires développa une irritation contraire. L'exaltation produisit l'exaltation, les prétentions des prétentions opposées. L'attachement même du peuple pour son gouvernement était transformé en amour de la France, en confiance dans Bonaparte. Tout n'éta't que rixes, plaintes et propos offensants. Il ne se passait pas de jour sans que les députés vr adois en Diète ne fussent appelés à combattre l'effet d'incriminations, la plupart sans fondement.
Il en fut ainsi jusqu'à ce que le Conseil d'Etat, jugeant la situation devenue intolérable, prit le parti d'envoyer une députation extraordinaire
exposer en Diète ses griefs, et déclarer que, s'il n'y était apporté une correction efficace, Vaud se mettrait en mesure de réprimer des vexations telles que l'ennemi ne s'en permettrait pas de pareilles. Il suffit de la nouvelle du départ de cette députation, pour que les chefs, objets de la plainte, fussent éloignés du canton.
Toujours cependant la Suisse était l'objet de sollicitations contraires. Napoléon cherchait à la ramener, en lui montrant, dans un langage simple et modéré, que chaque nation avait acquis assez de gloire, et que l'heure était venue de ne plus songer qu'à la justice et à la paix. Les alliés, de leur côté, qui n'avaient d'abord demandé que la neutralité, et l'avaient ensuite transformée en système défensif, avaient fini par solliciter et par obtenir de la Confédération, non-seulement le passage sur son territoire, mais une accession formelle à leur cause. Tous les cantons avaient adhéré à cette convention1, deux seuls exceptés, Baie et Vaud. Vainement le canton de Vaud fut-il pressé de toutes parts de ne point agir, dans la
* Convention du 20 mai.
situation où il se trouvait, autrement que ses coétats, et de faire sa cause de celle des alliés ; vainement La Harpe lui-même, qui, plus tard, il est vrai, le loua de n'avoir pas suivi son conseil, l'engagea-t-il à chercher son salut par cette voie; le Grand-Conseil, Pidou à sa tête, fut unanime pour rejeter la convention. Aucune discussion; le vote fut silencieux. On savait les dangers auxquels on s'exposait; mais on savait aussi ce que commandaient la franchise et l'honneur. Vaud refusa donc sa ratification ; mais, en même temps, il se disposa à ne rester en arrière d'aucun de ses Confédérés dans l'accomplissement de ses devoirs envers la commune patrie. Suivant son constant usage, le gouvernement fit part au peuple de la résolution de ses représentants. Il dit, et les motifs du rejet, et l'invariable résolution du canton de demeurer attaché au système politique de la Confédération, ainsi qu'au pacte fédéral. Puis il invita les magistrats à éclairer le peuple sur la nature de la détermination du Grand Conseil et à faire dans ce but de fréquentes tournées dans leurs cercles, de manière à calmer les passions, s'il en existait, et à disposer tous les esprits à la prudence et au bon ordre. Il attendait d'eux un rapport tous les huit jours 4 .
Circulaire du 17 juin 1815.
Le vote du canton de Vaud avait, comme on s'y attendait, accru les difficultés de sa position. Bientôt les Autrichiens se présentèrent brusquement devant Chillon, sans avis préalable, le ton menaçant, et demandant qu'on leur ouvrît les portes du château1. Le colonel Guiguer, qui y commandait, refusa de les leur ouvrir. Il le fit, il est vrai, en accompagnant son refus de manières si franches et si courtoises qu'il désarma la sévérité du général étranger, et que sa conduite fut l'objet de la haute approbation de la Diète ; mais il n'en reçut pas moins du général Bachmann l'ordre d'abandonner ces frontières et de joindre, à Yverdon, le colonel Gady. Le bataillon zuricois Landolt fut chargé d'occuper Chillon et la contrée environnante. Le gouvernement vaudois n'obtint pas sans peine de pouvoir laisser un détachement de ses milices veiller dans les murs du château sur son artillerie, de concert avec ses Confédérés.
Les Autrichiens filèrent par le Chablais. Soixante mille fantassins et dix mille chevaux avaient
1 Le 22 juin.
franchi le Simplon, tandis qu'un corps de sixmille hommes descendait du Saint-Bernard. Plusieurs jours durant, on vit, de la rive vaudoise, leurs armes étinceler sur la rive opposée, et on assista avec anxiété à un spectacle inconnu depuis des siècles. Plusieurs jours durant, le gouvernement eut à satisfaire à de larges réquisitions1. Les Autrichiens refoulèrent, à Meillerie, après un combat de quelques heures, les avant-postes français. Puis une division de leur armée traversa Nyon et St. Cergues pour entrer en France. A son entrée sur le territoire français, elle éprouva une vive résistance et perdit beaucoup de monde. Les blessés furent transportés à Nyon, où ils furent traités avec une si cordiale humanité que l'empereur d'Autriche crut devoir en exprimer sa reconnaissance au gouvernement du pays2.
Cette même contrée avait été, peu de temps auparavant, le théâtre d'une guerre moins sérieuse, mais dont le récit n'en servira pas moins à caractériser la situation du pays en ces temps difficiles. Tout à coup, pendant la nuit, une fusillade s'était engagée près du village de Myes et
1 On demandait 16 000 rations de pain et cent mille bouteilles de vin par jour. Les réquisitions suivantes furent plus considérables encore. Des réductions furent obtenues. Boùot.
9 Mémoires de Monod. — Mémoires de Boisot. — Lettre du Conseil d'Etat à sa députation en Diète, du i juillet.
sur la frontière du Pays de Gex; elle s'était prolongée pendant plusieurs heures; la générale avait battu, et bientôt toutes les milices de la Côte s'étaient trouvées sous les armes, prêtes à défendre leurs foyers. Mais quand, au matin, le jour parut, on chercha vainement les ennemis. Il n'y avait eu ni tués ni blessés. Les seules traces du combat se voyaient sur la barraque d'un poste avancé, qui avait été criblée de balles. On s'enquit ; et Ton ne tarda pas à acquérir la certitude qu'il n'y avait aucune troupe française dans le voisinage 4. On conclut à l'intention de mettre à l'épreuve les populations vaudoises de la partie du pays qui passait pour être la plus bonapartiste, et que l'on croyait prête à recevoir les Français à bras ouverts. Mais, les jours suivants, le bruit courut de combats semblables, et tout aussi peu sanglants, livrés sur des points divers de la frontière, et dès lors on comprit qu'il s'agissait de faire croire à des tentatives d'invasion, pour avoir un prétexte à l'entrée des troupes suisses en France.
Le 24 juin s'était répandue la nouvelle de la bataille de Waterloo. Le Conseil d'Etat, sur une invitation reçue, avait fait tirer cinquante coups
* Lettre du général Dessaix, commandant en Savoie et à Gex, 4u 21 mai. — ■ Mémoires de Monod.
de canon, « en réjouissance de la victoire des allés, » et cette détonation, retentissant tristement le long du rivage, avait annoncé aux Vaudois le triomphe de ce qu'ils nommaient la réaction européenne. Elle leur faisait présager la prépondérance que l'Angleterre, à laquelle appartenait la plus grande part dans la victoire, exercerait dans de nouvelles négociations. Les jours suivants, nos milices reçurent l'ordre de franchir la frontière française. Le vieux général qui les commandait n'avait pas pu contenir l'ardeur de son état-major, et il avait donné cet ordre sans même attendre d'avoir reçu de la Diète une approbation qu'elle ne devait point lui donner.
Il prétextait le besoin des subsistances, la nécessité de repousser des attaques journalières et celui de mettre un terme à l'anarchie qui régnait dans le Jura. Trente mille hommes, resserrés par les armées autrichiennes, s'avancèrent donc dans un pays montueux et pauvre. Le canton de Vaud s'était empressé de protester contre la conduite des chefs militaires, mais il avait, en même temps, exhorté ses bataillons à ne point dévier de ce que leur commandaient l'honneur et les intérêts les plus chers de leur patrie; à comprendre que la moindre hésitation de leur part pouvait compromettre à jamais le sort de cette patrie, qui leur
était si chère \ Les bataillons vaudois obéirent, tristes, mais sans murmurer. Ils venaient d'avoir sous les yeux le noble exemple des régiments suisses en France, dont rien n'avait pu ébranler la fidélité. A la voix de la Confédération, ces régiments étaient rentrés en Suisse, en montrant une fermeté de caractère, un amour de l'ordre et un sentiment profond du devoir, vertus plus rares chez le soldat que le courage militaire. Comme eux, nos miliciens domptèrent leurs répugnances, et marchèrent sans hésitation. Tandis que plusieurs bataillons des cantons orientaux, de la brigade Schmiel, refusèrent de se porter en avant, les Vaudois de cette brigade, non-seulement ne prirent aucune part à leur insubordination, mais se distinguèrent, aussi bien que le reste de nos milices, par leur discipline et leur docilité 2.
4 Circulaire du 5 juillet 1815. — Cette pièce était envoyée aux seuls officiers. « Ce n'est pas, leur écrivait Pidou, que le Conseil d'Etat crût nécessaire de l'adresser à des chefs éclairés sur leurs devoirs ; mais tel cas pouvait se présenter où il leur serait utile de s'appuyer sur la volonté, bien manifestée, de leur gouvernement. Ce cas advenant, ils étaient autorisés à faire à la troupe lecture d'une circulaire qui, jusqu'alors, devait rester dans leurs mains, comme pièce confidentielle. »
2 Mémoires de Monod. — Mémoires de Rovéréa. — Notes et pièces relatives à la carrière de Jules Muret, page 250. — Lettres et pièces diverses. — Seule, une compagnie de carabiniers manifesta quelque velléité de prendre part à l'émeute, mais ce fut pour revenir très promptement au devoir.
Nos bataillons passèrent donc sur terre française, et ce fut pour s'y faire remarquer par leur conduite exemplaire. Disloqués dans des gorges du Jura, où tout avait été enlevé, on les vit partager leurs rations avec leurs hôtes, et, tandis que des soldats d'autres cantons emmenaient des meubles et du bétail, ils s'abstinrent de tout désordre, et apprirent avec joie que le gouvernement de leur canton avait fait séquestrer le bétail enlevé, pour le faire rendre aux Français qui viendraient le réclamer à la frontière. Ils rentrèrent chez eux, les mains nettes, après avoir mérité les suffrages de leurs chefs, même les moins bien disposés à leur égard. D'Affry se félicita d'avoir eu sous ses ordres d'aussi bonnes troupes, et Gady, leur faisant ses adieux à Yverdon, ne put s'empêcher de comparer leur conduite à celle d'autres bataillons, de louer leur excellente discipline et de déclarer leur artillerie la meilleure de la Confédération.
Pendant que ces choses se passaient, les princes alliés étaient entrés à Paris, et leurs ministres n'avaient pas tardé de s'y réunir, pour ache-
ver l'œuvre du congrès de Vienne. La Suisse aussi jugea devoir se faire représenter dans ce nouveau congrès. Ses intérêts avaient été réglés, il est vrai, dans des conférences antérieures ; mais plus d'un point pouvait encore être modifié, et, comme les plus importants concernaient Genève, ce fut un Genevois, M. Pictet de Rochemont, qui fut chargé de la délicate mission de plaider la cause de son canton et celle de sa nouvelle patrie dans le second congrès de Paris. Diplomate aussi habile qu'il était savant distingué, Pictet réussit à faire donner à son canton des limites agrandies; il obtint, cette fois, la concession de Versoix et de la partie du Pays de Gex qui séparait encore Genève de la Confédération. Il devait plus tard obtenir du roi de Sardaigne une concession pareille sur la rive méridionale du lac, avec une extension du territoire savoisien neutralisé. L'enclave de Céligny restait genevoise, et la Vallée des Dappes, dont l'échange contre cette langue de terre avait été proposé, demeura, de fait, à la France, de droit, au canton de Vaud. Les alliés promirent, il est vrai, au roi de France de s'intéresser à lui procurer la possession définitive de cette gorge du Jura, qui liait le royaume au Pays de Gex ; mais la Vallée des Dappes n'en était pas moins destinée à être longtemps encore
le champ clos de tournois diplomatiques sans cesse renouvelés.
Dès ce moment, rien ne s'opposait plus à la prestation par les Suisses du serment fédéral. Berne même, indemnisé par la cession de l'évêché de Bâle, renonçait à des prétentions longtemps et activement soutenues. Le Pacte fut donc sanctionné du sceau des vingt-deux états, et leurs députés, précédés des huissiers aux couleurs cantonales, se réunirent dans la cathédrale de Zurich, pour jurer fidélité à la nouvelle confédération. Ils se tendirent la main et se promirent, comme dans les anciens temps, amitié fraternelle et fidèle assistance, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.
Ainsi finit la longue diète, la plus longue dont il soit fait mention dans les annales de la Suisse. Elle avait duré plus de vingt mois4. Dans un banquet qui suivit la prestation du serment fédéral, les représentants des hautes puissances félicitèrent à l'envi la Confédération d'avoir touché au
1 De la fin de décembre 1813 au 31 août 1815. — M. Muret y avait assisté pendant tout ce temps, sans même avoir obtenu du Conseil d'Etat la permission de s'éloigner plus de 24 heures du lieu des séances; encore devait-il s'être assuré que sa présence n'était pas nécessaire. Notes et pièces relatives à la carrière de M. Muret, précieuse collection en 2 forts volumes in-4°, rédigée sous les yeux de M. Muret par notre exact et laborieux archiviste M. Baron.
port, après qu'elle eut bravé tant d'orages. Ils exprimèrent spécialement leurs . félicitations à M. Muret, député du canton de Vaud, qu'ils avaient vu, depuis l'origine de cette longue session, demeurer toujours à la brèche, et défendre les intérêts de son canton avec le tact et l'habileté d'un diplomate consommé. Lord Stratford- Canning, reconnaissant franchement les préjugés qu'il avait nourris contre le canton de Vaud, déclara que la conduite du gouvernement de ce canton et de ses soldats l'avait fait revenir complètement de ses préventions. Et, lorsque le petit-fils de Marie-Thérèse, le descendant des Habsbourg et l'ami de Jean de Muller, l'archiduc Jean d'Autriche, l'un des convives du banquet, se leva pour donner, à son tour, des éloges à la conduite des troupes et du gouvernement vaudois, et que, après avoir fait entendre à la Suisse des paroles rassurantes sur son avenir, il porta un toast à la nouvelle confédération , ce fut d'un cœur profondément ému que tous les députés lui exprimèrent à l'envi la reconnaissance et le respect que lui portaient les Confédérés.
De son côté, le gouvernement vaudois s'empressa d'inviter, par l'organe de Pidou, ses concitoyens à élever leurs regards vers le Roi des cieux, dont la main avait sauvé leur patrie d'un
déluge de maux, et l'avait fait, après leur avoir donné l'occasion de montrer les deux plus belles vertus que puisse déployer un peuple républicain : la franchise et l'indépendance d'esprit, tant qu'il faut délibérer, l'asservissement à la loi fédérale, quand il faut agir. « Chez les nations comme chez les individus, leur dit-il, ce sont les efforts dirigés en sens contraire du premier mouvement, cet empire exercé sur leur propre volonté, ces sacrifices faits à l'amitié, qui nourrissent le caractère et lui donnent du ressort. Le tronc gagne ce que perdent les branches. Unis maintenant à nos confédérés par les liens les plus indissolubles , tendons-leur à tous, sans exception, une main fraternelle. Et, si tel était notre malheur que, dans le canton même, à quelque époque que ce soit, des semences de discorde eussent été aperçues, tendonsnous cette main les uns aux autres, et que tous nos sentiments particuliers viennent se confondre dans un besoin général de concourir, en ce que nous pouvons, au bien commun de tous !. »
Ainsi se termina cette crise, féconde en péripéties, de l'histoire du canton de Vaud. Peuple et magistrats avaient fait leur devoir. Ruses,
1 Circulaire du 13 août 1813.
menaces , violences , tout avait été employé pour diviser le peuple et le détourner de son chemin, et tout l'avait été inutilement; il était resté calme , patient et confiant dans ses chefs. A leur tour, ses chefs avaient répondu à sa confian cepar une loyale fermeté. Ainsi l'union s'était maintenue, et la patrie avait été sauvée. Un gouvernement est toujours fort qui n'a pas d'autre intérêt que celui du peuple qu'il régit, qui ne cherche ses ressources que dans la confiance de ses concitoyens, et qui sait la mériter. « L'histoire dira que, de tous les cantons, le vôtre est celui qui s'est conduit avec le plus de sagesse et de dignité, » écrivit, à cette époque, une femme célèbre à l'un de nos premiers magistrats 1 .
La plus grande part dans cet éloge appartenait assurément à ces magistrats eux-mêmes. Chacun d'eux avait bien mérité de la patrie. Chacun d'eux a mérité de vivre dans notre reconnaissant souvenir. Le canton de Vaud s'oublierait luimême, s'il oubliait les noms et l'œuvre des hommes qui, en des temps aussi graves, lui ont donné tout ce qu'ils avaient d'énergie. C'est pour le salut de leurs concitoyens que La Harpe venait, pen-
* M=»e de Staël à Monod, juin 1815.
dant bien des années, pleines de craintes et d'espérances, de se dépenser, dans son ardent amour pour sa patrie et sa grandeur d'âme ; que Monod avait déployé sa générosité de cœur et son infatigable activité, toujours prêt qu'il était à faire à son pays le sacrifice de son repos et de ses plus chères affections, à courir défendre l'existence chancelante et l'honneur du canton de Vaud. Muret avait, de son côté, pendant tout le cours de la longue diète, repoussé par les armes de sa dialectique fine, serrée et puissante, les nombreuses attaques dirigées contre notre indépendance et nos libertés. Pidou, demeuré, en leur absence, le chef de l'état, en avait dirigé les affaires avec ce courage ferme, loyal et prudent qu'exigeaient les circonstances, convoquant, au besoin, les conseils à toutes les heures du jour et de la nuit, attentif à ne rien négliger de ce qui pouvait contribuer à conserver l'ordre et la tranquillité publique, et à maintenir intacts l'esprit public et la dignité nationale. Ces magistrats dignes de mémoire étaient secondés par des hommes tels que le chancelier Boisot, esprit fin, travailleur infatigable, et qui ne leur cédait point en amour pour son pays ; l'inspecteur des milices, Muret-Grivel, et le colonel, depuis général Guiguer, qui possédait toute la confiance du soldat.
Tous n'avaient qu'une ambition, celle du bien public; qu'une rivalité, celle du dévouement. Tous hommes d'honneur, ils n'employaient jamais au service d'une noble cause que de nobles moyens. Ils nous ont appris ce que peut le canton de Vaud, lorsqu'il sait confier la direction de la chose publique à des hommes dignes de sa confiance, et les seconder avec persévérance par ses propres efforts.