DEUXIÈME PARTIE LA DOCTRINE
La base dogmatique.
Le positivisme comprend tout ce que l'homme peut percevoir, concevoir et prévoir. Il n'a d'autres» limites que celles de la pensée disciplinée, rapportée à Thumanité. « Positif » signifie donc, à la fois : « réel, utile, certain, précis, organique, relatif et même sympathique ».
Pour Comte, « le dogmatisme est l'état normal de l'intelligence humaine ».
Les lois scientifiques les mieux démontrées, il ne les considère point comme des vérités objectives absolues, mais comme des vérités nécessaires à notre théorique comme à notre pratique. Il en fait la base dogmatique — indestructible — de sa doctrine. C'est pourquoi son disciple Pierre Laffitte disait : « Ne voit-on pas qu'en voulant mettre ce degré
de précision dans la représentation de phénomènes dont l'infinie complication nous échappera éternellement, nous risquons de perdre tout le bénéfice de nos plus grandes découvertes scientifiques, qui consistent .précisément dans l'institution de lois, c'est-àdire de formules mettant dans notre espril l'idée de / constance aux lieu et place de l'idée de variété, nous rendant simple la vue d'un monde qui effraie l'esprit par la multiplicité de ses détails, donnant enfin à notre action une étendue d'autant plus grande qu'elle embrasse des phénomènes plus nombreux. Qu'on cite donc une loi dont on puisse dire qu'elle reproduit fidèlement la réalité? Toutes ne sont-elles point de simples approximations que l'on a modifiées et améliorées incessamment, jusqu'au jour où a pratique les a déclarées suffisantes et où nous avons pu, d'après elles, prévoir l'avenir et pourvoir à ses nécessités ? » Pierre Laffitte alla jusqu'aux extrêmes conséquences de ce principe d'ordre intellectuel en reprenant Regnault d'avoir corrigé la loi de Mariotte « sans que la pratique l'exigeât ».
Des abstracteurs de quintessence comme Durkheim ou des scientistes comme Le Dantec n'y peuvent rien entendre. Le sens profond du positif leur e^t étranger.
Définitivement, Cumte a tracé les limites de l'intelligence et indiqué les conditions constantes de son plus grand développement et de sa fécondité.
« La philosophie, dit-il, reconnaît désormais, comme règle fondamentale, que toute proposition qui n'est pas strictement réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier ou générai, ne peut offrir aucun sens réel et intelligible. Les principes
qu'elle emploie ne sont plus eux-mêmes que de véritables faits, seulement plus généraux et plus abstraits que ceux dont ils doivent former le lien. Quel que soit d'ailleurs le mode, rationnel ou expérimental, de procéder à leur découverte, c'est toujours de leur conformité, directe ou indirecte, avec les phénomènes observés que résulte exclusivement leur efficacité scientifique. La pure imagination perd alors irrévocablement son antique suprématie mentale et se subordonne nécessairement à l'observation, de manière à constituer un état logique pleinement normal... En un mot, la révolution fondamentale qui caractérise la virilité de notre intelligence consiste essentiellement à substituer partout, à l'inaccessible détermination des causes proprement dites, la simple recherche des lois, c'esL-à-dire des relations constantes qui existent entre les phénomènes observés. »
Par la classification des sciences, la loi des trois états, la distinction primordiale de l'abstrait et du concret, du pratique et du théorique, le relativisme fondamental, les principes de solidarité et de continuité sociales, Comte démontre la constance des rapports d'où procède le développement scientifique, philosophique et moral de l'humanité.
Sa classification d'après la complexité croissante et la généralité décroissante de l'objet propre à chaque science signale à la fois la dépendance et l'autonomie de chacune des sciences par rapport à celle, plus simple, qui la précède. Soit: la mathématique, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie, la sociologie, enfin la morale. Ainsi, dès l'abord, le matérialisme se trouve écarté, qui se ré-
duit en somme à définir le plus par le moins, le supérieur par l'inférieur, notamment la sociologie par la biologie ou, plus vicieusement encore, comme les socialistes, le tout par la partie, la morale par l'économique.
En fondant la sociologie, seule susceptible d'une « véritable universalité », Comte a complété sa coordination des sciences. Car « la progression organique en général ne peut bien se définir que quand on connaît le dernier terme ». L'unité philosophique exige « l'entière prépondérance normale de l'un des éléments spéculatifs sur tous les autres », et cette prépondérance « n'a jamais pu appartenir qu'au premier ou au dernier des six éléments philosophiques ». C'est pourquoi il nous faut choisir « entre les deux marches contraires de notre esprit, l'une mathématique et l'autre sociologique ». La première, qui vise à l'objectif, ne peut réaliser l'unité. La synthèse subjective seule est possible et totale. Car elle est « la réaction de la dernière science, celle de l'homme et de la société, sur les sciences qui en sont les préliminaires ».
On voit que le germe de toute la synthèse subjective est déjà levé dans le Cours de- philosophie, comme, d'ailleurs, dans les premiers opuscules de jeunesse. Comte a toujours suivi la même ligne. Ce sont les disciples infidèles qui ont dévié ou n'ont pas compris. De même, quand Stuart Mill reproche à Comte, en outre, ce vice intellectuel « français » de systématiser, « 11 est clair, comme lui répond Fouillée, que la systématisation est l'œuvre même de la philosophie. » Il n'est même aucune démarche de la pensée ou de l'acte qui n'exige au préalable une systématisa-
tion quelconque. Récemment encore, M. Fr. Paulhan a soutenu avec de fortes raisons que nous sentons, agissons et pensons par système.
D'abord, Comte avait fait de la morale une section de la sociologie. En 1848, poursuivant l'élaboration de la synthèse subjective, il reconnut qu'il devait en faire une science détachée. « La sociologie étudie la structure et l'évolution des êtres collectifs formés par l'homme. La morale étudie, au contraire, l'homme individuel en tant que développé pour et par les êtres collectifs : famille, patrie, humanité. » Elle est donc à la fois la plus complexe et la moins générale des sciences, ce qui la place au sommet de la hiérarchie.
Dans sa Philosophie première, en deux volumes, Pierre Laffitte(i) a enseigné les quinze grandes lois générales de l'entendement énumérées ainsi par Comte :
Tableau des quinze grandes lois de philosophie première ou principes universels sur lesquels repose le dogme positif :
Premier groupe, Autant objectif que subjectif.
1. Former l'hypothèse la plus simple et la plus sympathique que comporte l'ensemble des renseignements â représenter.
2. Concevoir comme immuables les lois quelconques, qui régissent les êtres d'après les événements.