‹ Un Maître, Auguste ComteChapitre 2 sur 9 · PREMIERE PARTIE LŒUVRE ET L'HOMME · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE LŒUVRE ET L'HOMME

L'indéfectible actualité d'Auguste Comte.

Par son existence « objective », Comte est de ce dix-neuvième siècle dont les plus éclatantes renommées s'éteignent peu à peu. Mais sa chétive apparence n'était qu'une part infime de son être. Il est surtout une âme, de celles dont les années ne peuvent ternir le resplendissement, une âme-soleil. C'est Uriel, lumière de l'humanité.

Ces guides de l'esprit, il n'en est pas un par millénaire. Dans tout l'âge historique, on n'en cite pas dix : Vyasa, Moïse, Zarathoustra, Confucius, Siddharta Gautama, Jésus et saint Paul, Mahomet... Ce sont les Initiateurs, les Fondateurs de civilisa-

tions. Pour une telle réussite, que d'avortements lamentables ! Les plus hauts génies, et les saints, et même les héros n'en approchent que de loin.

Un Comte est tout ce que furent ces Conducteurs, et plus encore. Sa pensée n'est pas qu'une vibration des cellules cérébrales. Elle ne s'applique pas à un objet abstrait du tout. Elle est en totalité dans l'universel et pour toujours.

Elle est donc actuelle comme la magnificence d'une cathédrale, ou la majesté de la mer, ou la splendeur du firmament. Mais encore, plus précisément, par-dessus tout, en ce qu'elle seule ranime notre espérance. Car, même avant le plan et les matériaux de la reconstruction, elle avertit de ménager le sol que n'a pas encore subverti le cataclysme, elle forge la volonté de s'y tenir, elle fournit l'arme défensive et l'outil de l'ouvrier.

Dans cette lignée, peut-on fixer un rang à Comte, le mesurer?

Il n'était pas donné à Aristote d'être aussi saint Paul et à celui-ci d'être aussi celui-là. Si Comte est l'un et l'autre, dans la Philosophie, puis dans la Politique en s'y surajoutant dans la Synthèse, s'il résume tous ses prédécesseurs, c'est qu'il naît en 1798. Ce n'est pas un miracle. « On ne choisit ni son siècle, ni sa patrie, écrit-il à sa sœur durant la pleine tourmente sociale de juin 1848; et, à tout prendre, notre temps et notre pays ont, à leur manière, un puissant intérêt. » Et lui-même a caractérisé « l'intime connexité » de son « existence avec l'état général de la raison humaine au dix-neuvième siècle ». Tout est humain chez lui. Il n'était l'oint d'aucun Dieu. Ce n'est pas un Messie. G°est le plus grand des hommes.

UNE DIRECTION l LE POSITIVISME 6

Enfin, Comte prend un soin extrême, parfois excessif, à découvrir ses précurseurs, à marquer ce qu'il leur doit. Et il se projette ainsi dans la postérité. A la fin de sa vie, ses méditations étaient devenues posthumes. C'est ainsi que, traçant son plan de pédagogie positive, pour s}7stématiser plus complètement, il suppose, en i856, qu'il écrit en 1927, la religion positive devant être normalement établie depuis 1889.

Sa doctrine qui ne laisse en dehors d'elle que l'incognoscible est le terme du passé et le départ de l'avenir. Parce qu'elle est relativiste, elle est définitive.

Son opportunité.

Lorsque Comte commet quelques erreurs de détail ou d'estimation, — par exemple, comme on vient de le remarquer, sur la rapidité de l'évolution mentale (1), — ce n'est qu'en le suivant et par sa méthode qu'on les peut définir exactement. Si les suggestions de son cœur l'amènent à devancer l'heure du positivisme, cela nous rappelle sa loi sur la décomposition plus rapide que la recomposition.

(1) « Illusion commune à tous les grands réformateurs, remarque Renan. Jésus se figurait le but beaucoup plus proche qu'il n'était ; il ne tenait pas compte de la lenteur des mouvements de l'humanité ; il s'imaginait réaliser en un jour ce qui, dix-huit cents ans plus tard, ne devait pas encore être achevé, »

Et nous apercevons mieux ainsi la solide et harmonieuse armature de l'édifice doctrinal.

Le positivisme contenant tout ce qui se pense, sa critique ne se peut faire que du dedans et positivement.

Aussi, de tout ce qui fut publié pour décrier Comte et son œuvre, peut-on extraire une apologie de celle-ci et un panégyrique de celui-là. De préférence, je citerai donc les appréciations de tous ces Zoïles qui se réfutent les uns par les autres.

Le plus imposant témoignage, d'ailleurs, c'est, la vie même du philosophe. 11 s'est voulu. Avant la vingtième année, il a choisi, il a décidé ce qu'il serait. Rien ne le détournera de s'accomplir dans son œuvre. Il n'est pas d'autre exemplaire d'une telle unité, d'une intégration aussi parfaite de la pensée, du sentiment et de la volonté.

Une occurrence merveilleuse, il est vrai, favorise cette chance.

Auguste Comte naît au début de la Grande Crise (19 janvier 1798;. Pour rassembler ses matériaux, méditer, poser ses assises, il profite des périodes d'accalmie et des régimes assez libéraux de 1816 à 1829 et de i832 à 1848. Si, dès 1840, les coteries universitaires et académiques commencent à le persécuter, des savants comme Blainville, J. Fourier, Poinsot, Navier, etc., avaient encouragé ses débuts et lui gardèrent leur amitié. Alors le suffrage universel n'avait pas conféré aux forces matérielles un despotisme sans contrepoids. A l'occasion, le philosophe fut soutenu par des industriels comme Ternaux et Lenoir, des ministres comme de Villèle, le maréchal Soult, le général Lamoricière. Plus tard,

quand la persécution s'aggrave, des savants anglais, à l'instigation de Stuart Mill, MM. Grote, Molesworth et Raikes Currie, suppléent au traitement d'examinateur à l'École polytechnique que vient de lui faire retirer la « pédantocratie ». Enfin, quand il est révoqué de son modeste emploi de répétiteur, les disciples de tous les pays, de toutes classes, répondent à l'appel de Littré et instituent le subside positiviste dont vivra dorénavant le philosophe et qui assurera son indépendance.

D'autre part, les sciences physiques sont parvenues à la positivité sans être encore dispersées par la spécialisation. Les utopies socialistes de Saint- Simon, Gh. Fourier, Owen, Cabet, etc., ne sont alors que l'expression généreuse d'un besoin confusément ressenti de réfection sociale. Lamennais déplore le déclin du pouvoir spirituel de l'Église. Il vaticine : « Croyez-moi..., il s'agit d'une transformation analogue à celle qui eut lieu, il y a dix-huit siècles ; le pressentiment en est partout. » Les Théories du pouvoir social de Bonald sont de 1796. Et Joseph de Maistre avait écrit en 1821 : « Attendons que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie ; l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée, et peut-être existe-il déjà. Celui-là sera fameux... »

A ce moment, le jeune Comte vient de découvrir la loi des trois états. Voilà celui qu'annonce l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg !

Sa puissance cérébrale.

La conjonction de toutes les facultés qu'il y faut est moins surprenante encore que la prédominance successive de celles qui importent pour chacune des trois parties de l'œuvre. C'est ainsi que s'accordent chez Comte la pensée, la volonté, le sentiment et les aspirations esthétiques.

Dès le lycée de Montpellier, où il est placé comme interne en 1807, Comte n'est plus qu'en fonction de sa mission. Sans doute, ce n'est là encore qu'un bonheur ; lui-même le méconnaîtra quand il regrettera, en 1837, à la mort de sa mère, d'avoir été soustrait si tôt aux émotions domestiques. Mais on voit mieux que l'expansion prématurée de sa sensibilité eût mis obstacle à l'exécution de la première partie de sa tâche, pour laquelle un formidable effort, exclusivement cérébral, était nécessaire.

Certes, Comte eût été célèbre. Moins méconnu de ses contemporains, il fût devenu peut-être un grand poète, il eût moins souffert ; mais il ne serait pas, à jamais, le fondateur du positivisme.

Au lycée, son intelligence s'affirme. Dès la première année de .< claustration » (1807), il remporte les premiers prix de sa classe, latin, mathématiques, etc. Sauf en i8i3 ; mais pour ce motif dont on garde le libellé aux archives du lycée de Montpellier : « M. Comte, qui aurait concouru avec avantages n'a pu prétendre au prix de cette classe. Il l'avait

déjà remporté l'année dernière. » A quatorze ans, il n'a plus la foi théologique et, malgré les réprimandes et les punitions, il se refuse aux pratiques religieuses et se déclare républicain.

Avide d'apprendre, il est doué de cette mémoire qui stupéfiait Littré. Sa mémoire, rapporte celui-ci, « était, d'une force prodigieuse ». Et pour les mots, pour les faits comme pour les idées. « Je l'ai entendu former le projet d'apprendre l'allemand en prenant un livre et un dictionnaire, et je ne doute point qu'il y eût réussi. Du moins, c'est ainsi qu'il avait appris l'anglais, l'espagnol et l'italien. »

Le plus souvent, et même à un moindre degré, et même quand elle est seulement surexcitée temporairement par l'abrutissante pratique des examens, cette facilité purement physiologique est plutôt le lot des cancres et des imbéciles. Chez Comte, ce n'est qu'un instrument précieux que l'intelligence perfectionne toujours en le maniant à son gré.

Il ne fallait pas moins pour s'assimiler aussi rapidement tout le savoir humain en y ajoutant une science. Quand il ouvre son cours, il a vingt-huit ans et il est le pair de ses plus illustres auditeurs dans chacune des spécialités qui font leur réputation. On peut déjà dire de lui ce que Fontenelle disait de Leibniz : « De plusieurs Hercules l'antiquité n'en a fait qu'un, et du seul Leibniz nous ferons plusieurs savants. » Il a réuni alors tous ses matériaux à pied d'œuvre. Il n'a plus rien à apprendre : tout est classé, ordonné, composé dans sa tête.

« Ses lectures avaient été faites dans sa jeunesse, dit Littré ; passé cette époque, il ne lut ni ne relut ; et cette provision une fois amassée lui suffit pour

l'élaboration d'une œuvre où il fallait avoir présente à L'esprit une immensité de faits de l'ordre scientifique et historique. La force de mémoire était, chez lui, le puissant auxiliaire de la force de conception. »

Dans son livre la Mémoire et Voubli, M. L. Dugas fait judicieusement observer que cette dernière proposition pourrait se retourner ainsi : « La force de « conception était, chez Auguste Comte, le puissant « auxiliaire, ou, plutôt, le principe de la force de mé- « moire». Si, chez lui, la mémoire servait la pensée, c'est la pensée, c'est-à-dire la théorie et le raisonnement, qui guidait d'abord, puis évoquait ensuite la mémoire. Autrement dit, c'est à force de composer, de classer et d'ordonner ses souvenirs qu'Auguste Comte s'en rendait maître, les avait toujours prêts et en quelque sorte sous la main. Est-ce donc ici le triomphe de la mémoire ou celui de la pensée systématique? C'est., évidemment, le triomphe de celle-ci; mais aidée par celle-là. »

Dans cette première partie de sa vie, où il doit concentrer toutes ses forces cérébrales, il ne saurait dompter sa sensibilité qu'en la refoulant. Car il est déjà Comte tout entier. S'il a pu se proposer d'être le plus grand par le cerveau, c'est qu'il l'est virtuellement par le cœur. Ce tourmenté de Lamennais pouvait en dire, ce qu'il eût appliqué plus exactement à soi-même, car Auguste Comte, lui, savait où aller : « C'est une belle âme qui ne sait où se prendre », et en janvier 1826, dans le Mémorial catholique: c'est « un esprit bien supérieur aux préjugés qui dominent le vulgaire des philosophes ».

Adolescent, il avait écrit à son ami Valat : « L'étude

scientifique est moralement dangereuse, quand on n'y voit pas un simple moyen et qu'on veut l'ériger en but. » Bien plus tard, il établira que « l'intelligence ne se développe pleinement que sous les impulsions sympathiques ».

La coordination des connaissances humaines ne fut donc pour lui qu'un moyen, une étape. M. L. Dugas, qui n'est pas positiviste, peut dire : « Leibniz et A. Comte, les têtes les plus meublées, les plus systématiques qui existent dans les temps modernes, où le développement des sciences défie l'esprit individuel et lui fait paraître vain et chimérique l'espoir d'embrasser à la fois toutes les sciences et de réaliser une œuvre analogue aux Sommes du moyen âge. » Oui ; mais cette vertigineuse ambition de Leibniz n'est encore que le premier étage de celle de Comte, qui en gravira deux autres.

Si donc il laisse provisoirement son cœur en friche, c'est qu'il veut réorganiser la société. « A l'humanité, écrivait un philosophe belge, M. Hector Denis, il y pensait perpétuellement, même à travers les arides parties de la Philosophie positive, et le plus douloureux sentiment qu'il ait exprimé vingt ans après dans sa correspondance, c'est qu'on ait pu douter de la tendresse de son cœur. Dans un passage vraiment sublime, il rappelle qu'un lecteur n'avait pu retenir ses larmes à la lecture d'une page de la Philosophie positive, où Comte retraçait la perspective qu'il rêvait pour la grandeur de l'homme, et il ajoute qu'à la vérité, ce passage, il l'avait écrit tout en larmes lui-même. »

Toutes ses pensées vont à l'humanité. S'il veut savoir, c'est pour prévoir afin de pourvoir. Il s'immole

tO UN MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE

délibérément à cette mission. Son triste mariage, sa folie, ses crises nerveuses, son indigence, les persécutions moins amères que les trahisons, ce sont les pas de son calvaire. Tout étant nécessaire, tout est accepté. Et nous verrons même que tout est utilisé.

Son inflexible volonté.

L'énergie du caractère n'est pas moins extraordinaire que l'ampleur des facultés cérébrales. Son biographe J. Longchampt, qui l'avait approché, nous apprend qu'au lycée l'enfant « sut conserver une contenance impassible durant la longue et douloureuse opération que lui fit le chirurgien Delpech, pour enlever une tumeur au cou. Le jeune Comte ne voulut pas qu'on lui attachât ni qu'on lui tînt les mains ; il supporta avec la fermeté du stoïcien cette rude épreuve, sans faire un mouvement, sans laisser échapper une plainte ».

A quinze ans, il a parcouru le cycle des études secondaires et il remplace dans ses fonctions le professeur de mathématiques Daniel Encontre, malade. Avant dix-sept ans, ayant obtenu une dispense d'âge, il est admis à l'École polytechnique, le premier de la liste Francceur, le quatrième de la liste générale. D'aspect enfantin et maladif, le plus jeune de tous, « il passe parmi ses condisciples pour avoir déjà la raison et la maturité d'un homme ». Il est regardé, dit J. Bertrand, « comme la plus forte tête delà promotion ».

Prenant toujours ses responsabilités, il est licencié de l'École, en 1816, pour s'être mis en évidence au cours d'une manifestation d'élèves contre un répétiteur indésirable. A Montpellier et à Paris, il poursuit ses études encyclopédiques tout en ayant à gagner son pain. 11 donne des leçons de mathématiques à 2 fr. ; puis, en août 1817, il rencontre Saint- Simon et devient son secrétaire pour 3oo francs par mois. Plus tard enfin, il sera professeur à l'institution Laville, répétiteur et examinateur à l'École polytechnique. Mais, dans cette brève période de six années où il ne fut pas talonné parles besoins immédiats, il ne disposera pas de vingt jours consécutifs à consacrer au repos, « à la poursuite exclusive de ses travaux philosophiques ».

Les conditions morales dans lesquelles il effectue ces travaux ne sont pas meilleures.

En mai 1821, un jour de fête officielle, aux galeries de bois du Palais-Royal, il rencontre Caroline Massin. En mars 1824, il cohabite avec elle ; et il l'épouse en février 1825. Neuf mois après, il s'épanchera ainsi auprès de Valat : « Tu me crois heureux, eh bien ! je ne souhaiterais pas ce bonhetir à mon plus grand ennemi. » Et beaucoup plus tard, à Littré qu'il connaît depuis 1840, il écrira : « Pendant dixsept ans de cohabitation, j'ai souvent conçu ainsi des pensées de suicide auxquelles j'aurais probablement succombé, si la profonde amertume de ma situation domestique n'eût été surmontée par le sentiment croissant de ma mission sociale. »

Un des psychologues les plus pénétrants de ce temps, le docteur Ch. Fiessinger notait récemment: « Jamais un rôle trop vaste ne sera accordé à Tin-

fluence bienfaisante delà souffrance. L'homme dont l'intelligence s'accroît jusqu'à la fin est peut-être celui qui a le plus souffert et dont les épreuves journalières avivent les plaies de sa sensibilité saignante. L'opinion publique serait moins jalouse des gloires, si elle savait de quels déchirements de cœur elles sont souvent la rançon. » Mais, pour Comte, la douloureuse ascension réleva jusqu'à l'air pur de l'abnégation totale qui cicatrise toutes les blessures de la personnalité.

Quand sa femme eut déserté le domicile conjugal pour la quatrième fois, en. 1842, malgré l'intercession de Littré, Comte refusa, ainsi qu'il l'en avait prévenue avant la fugue, de la réintégrer à son foyer. Et il en donne cette raison impersonnelle que la Chambre des divorces récuserait sans doute et que son veule disciple était bien incapable d'entendre : « Depuis notre fatal mariage du 19 février 1826, sa conduite, quoique très licencieuse, n'indiqua jamais envers personne un véritable attachement ; les deux autres instincts altruistes, soit vénération, soit bonté, lui sont encore plus étrangers. Malgré ses airs positivistes, sa nature restera purement révolutionnaire. »

Caroline Massin était certainement une prostituéenée, une dégénérée supérieure. Encore qu'elle fût charmante au physique et fort intelligente, Comte jugeait ce mariage « la seule faute réellement grave » de sa rie.

Celui qui idéalisera la femme jusqu'à imaginer l'utopie de la Vierge-mère et qui aura une conception si rigoriste de la famille, comment a-t-il pu épouser une prostituée?

Toutes les explications plus ou moins bienveillantes qu'on a tentées, — soit l'influence dépravante de Saint-Simon, soit le propos romanesque d'un relèvement, — ne résistent pas à l'examen. Seule, une contention intellectuelle trop prolongée peut provoquer une impulsion sexuelle de ce genre, d'autant plus impérieuse qu'une existence solitaire, toute de contemplation, n'avait pu munir le jeune Comte de la sauvegarde d'expérience, indispensable dans ces aventures d'adolescence.

Or, lorsque Comte rencontre Caroline Massin, il a déjà écrit ses premiers opuscules : Séparation entre les opinions et les désirs, Sommaire appréciation du passé moderne ; cependant qu'il la fréquente avant son mariage, il écrit ce Système de politique positive, qui amènera sa rupture définitive avec Saint-Simon, mais qui lui vaudra l'approbation de l'Académie des sciences, les chaleureuses félicitations de A. de Humboldt, Poinsot, Guizot, J.-B. Say, Dunoyer, B. Delessert, Laborde, Broglie, Carnot, et surtout de Lamennais et Blainville.

« A l'étranger, dit M. Georges Dumas, Buchholz, professeur d'histoire à Berlin, déclarait avoir retrouvé dans cet ouvrage des idées qui l'occupaient depuis vingt-quatre ans (1 ), et Hegel en faisait l'éloge à Gustave d'Eichtal. »

Enfin, quand il régularise son union, le 19 février 1825, il est en plein travail d'élaboration. Il publiera bientôt, dans le Producteur, en novembre 1826 et mars 1826, ses Considérations philosophiques sur les

(1) Comte venait d'avoir cet âge quand il mettait ses idées au point en écrivant son opuscule.

sciences et les savants et ses Considérations sur le pouvoir spirituel. Le 27 février 1826, il écrit à Blainville, en lui traçant le schéma de sa doctrine : « Un travail continu de quatre-vingts heures, dans lequel le cerveau n'a pas cessé d'être dans le plus haut degré d'excitation normale, sauf quelques intervalles de sommeil extrêmement courts, a été occasionné en moi fil y a huit jours) par le troisième article de cet examen du pouvoir spirituel que je vous apporte. Il en est résulté une véritable crise nerveuse (qui dure encore, quoique affaiblie) qui m'a fait voir, sous un jour beaucoup plus complet et beaucoup plus net qu'il ne m'était arrivé, l'ensemble de ma vie. »

Cependant, il annonce un cours de philosophie positive, en 72 leçons, qu'il fera chez lui, i3, faubourg Montmartre, du 2 avril 1826 au ier avril 1827. Blainville, dont il a fait la connaissance en 1822, chez Saint Simon, le patronne.

Après avoir exprimé quelque appréhension, Comte l'assure toutefois qu'il « a fortement médité » son plan depuis trois mois et que sa préparation est convenable, a sinon suffisante », puisqu'il « n'a pas écrit une ligne ».

Et voici le drame, — un des plus poignants et des plus glorieux de l'histoire de la pensée et de la volonté humaines.

Les trois premières leçons produisirent une très forte impression. Parmi les auditeurs, on cite Broussais. Blainville, Poinsot, Joseph Fourier, A. de Humboldt, des anciens condisciples, des médecins, etc. La quatrième leçon ne put être faite...

Le cerveau de Comte eût peut-être résisté — et le sien seul en était capable — à ce surmenage for-

cené ; mais toute l'économie nerveuse fut bouleversée en même temps par la trahison de Mme Comte, qui abandonna son mari pour aller rejoindre son ancien amant, M. Cerclet, directeur du Producteur, lequel avait été un des témoins à son mariage.

La crise de manie aiguë qui en résulta dura jusqu'en janvier 1827. Esquirol l'avait jugée incurable. Mme Comte, ayant retiré son mari de l'asile, le soigna avec un louable dévouement et le guérit. Mais le malade resta quelques mois encore en état de prostration. C'est durant cette période que le désespoir de ne jamais retrouver la plénitude de ses facultés, de faillir ainsi à la mission qu'il s'est donnée, le pousse à une tentative de suicide. La honte qu'il en eut ensuite détermina une heureuse réaction. A la fin de l'année, il reprenait ses travaux. Et, en 1828, il est définitivement rétabli et fait paraître dans le Journal de Paris une lucide critique du livre de Broussais, l'Irritation et la folie, où il utilise sa propre expérience. Dépassant les plus renommés aliénistes d'alors, le premier il inscrit la part des émotions dans l'étiologie des maladies mentales.

Enfin, le 4 janvier 1829, il reprenait son cours, qui ne devait plus être interrompu.

La malveillance du sectarisme ou de l'ignorance a exploité cet accident contre l'homme et son œuvre — sans autre examen. Mme Comte y chercha l'excuse de ses turpitudes. A sa suggestion, Littré déshonora l'austérité d'un patient et probe labeur. Stuart Mill9 qui ne put jamais se dégager de la métaphysique théologico-matérialiste, crut devoir déplorer « la triste décadence d'un grand esprit ». Le pédantocrate Joseph Bertrand y trouva matière à

satisfaire ses rancunes. De nos jours encore, Alfred Fouillée imagina de vanter les niaiseries de sa « psychologie » nébuleuse en dénonçant dans les « extravagances » de la religion de l'humanité des symptômes psychopathiques. Et d'autres ratiocineurs mineurs...

Or, c'est précisément cet accident qui manifeste avec le plus d'éclat la splendide raison, le ferme caractère et lardent altruisme de Comte. La vérité, la voici.

Un psychiatre, un universitaire, et donc un adversaire du positivisme, dans un livre dont le titre même est une sottise, une confusion, à tout le moins une inconvenance (1), est contraint de l'avouer : « Non seulement, après 1826, Comte n'a plus été maniaque, il n'est plus retombé dans ce désordre de sentiments et d'idées où il avait failli se perdre à jamais ; mais, dans les traitements physique et moral qu'il a suivis jusqu'à sa mort, il a toujours donné des signes de haute raison... On ne peut pas faire preuve de plus de conscience et de raison dans la lutte contre la folie ; le régime physique et le régime moral de Comte sont d'irrécusables témoignages de sa santé morale. »

C'est là que va s'exercer ce caractère inflexible, guidé par le génie, exalté par l'amour. « Pendant vingt ans (2;, dit encore M. G, Dumas, Comte sentit toute la cohérence logique de son système exposée à la plus irrémédiable des ruines par un retour pos-

(1) Psychologie de deux Messies positivistes, Saint-Simon et Auguste Comte, par Georges Dumas. Saint-Simon positiviste ! A. Comte Messie !... (Messie, de l'hébreu maschiah, oint).

(2) Plus exactement pendant trente ans.

sible de la folie ; il triompha du danger par des prodiges de raison et de volonté, par un régime mental et physique qu'il suivit religieusement, et il arriva à écrire, malgré la folie toujours menaçante, le chef" d'œuvre de logique et de clarté qu'est le Cours de philosophie positive (1). »

Désormais, tant que l'exécution de la tâche qu'il s'est tracée ne le nécessite pas absolument, il évitera les excès du surmenage. Certes, il sait que, dans le champ qu'il explore, la continuité de- la contention d'esprit seule est féconde, et, quoiqu'il en ait pesé tous les risques, il n'y renoncera pas ; mais il s'obligera au sommeil indispensable, à de longues promenades solitaires ; il en viendra à l'abstinence totale, d'abord de café, puis de labac, puis de vin, et jusqu'à doser sa nourriture. De plus, il proscrira rigoureusement toute conjonction d'une émotion vive et d'une méditation intense.

Voyez s'il se connaît : « L'accouchement mental, écrit-il à Stuart Mill, est laborieux comme l'accouchement physique, et a comme lui des conséquences matérielles. Tous les nouveaux pas décisifs que j'ai accomplis dans mes travaux philosophiques ont donné lieu à une crise pathologique correspondante. »

Ces crises, on en relèvera trois : en i838, après la mort de sa mère et alors qu'il est en gestation du quatrième volume du Cours, consacré à la sociologie qu'il a fondée; en 18^2, après le départ définitif de sa femme et la préparation du sixième et dernier

(1) Et ensuite le Système de politique positive, et enfin la Synthèse subjective.

volume; enfin, en i845, alors qu'il s'éprend de Clotilde de Vaux et qu'il élabore le Système de politique Dositive.

Les richesses de son cœur.

Maintenant, il va s'unifier soi-même en achevant avec la chair de son cœur ce qu'il a commencé avec la substance de son cerveau et poursuivi d'une inflexible tension de sa volonté : l'œuvre la plus audacieuse que l'audace humaine ait osé entrevoir. Il entre dans le calme majestueux de l'immortalité. Il va sculpter avec un ciseau de diamant, dans le marbre le plus somptueux, la statue irradiante qu'il léguera à la postérité.

Le Cathéchisme positiviste, Y Appel aux Conservateurs, voire la Synthèse subjective, ne sont que les fleurs et les fruits qui éclosent spontanément sur le terreau qu'il a sarclé, labouré, semé.

Ce théoricien du déterminisme universel, il sait ce que peut la volonté. Et c'est parce qu'il en aperçoit les limites qu'il en peut exercer toutes les possibilités. De même, c'est parce qu'il a fixé les bornes de la connaissance qu'il en explorera tout le vaste champ.

Mieux encore, les crises dangereuses qu'il redoutait et que la maîtrise de soi-même, une rigoureuse hygiène physique et morale ne parvenaient pas toujours à conjurer, il savait les tourner à son perfectionnement.

Après sa crise de i838, il décide de s'abstenir

dorénavant de toute lecture autre que celle des chefs-d'œuvre de la littérature et de la poésie. Son « goût naturel des divers beaux-arts, surtout la poésie et la musique », il le cultivera par « une vive excitation permanente ». Après la crise de 1842, ayant terminé sa construction objective, il laissera s'épanouir ses sentiments affectifs. « Après avoir consacré, dit-il encore, la première partie de ma vie publique à développer le cœur par l'esprit, je voyais sa seconde partie vouée surtout à éclairer l'esprit par le cœur sans les inspirations duquel les grandes notions sociales ne peuvent acquérir leur vrai caractère. » Enfin, après i845, c'est le plus ardent de tous, le sentiment religieux qu'il ne cessera d'intensifier jusqu'à sa mort.

Dans une lettre à sa sœur du 10 novembre 1848, il écrit : « Quand on se sent pur de tout grave reproche, le bonheur résulte bien davantage des bonnes affections que des succès matériels, ou même que des triomphes de vanité ou d'ambition... Tous mes amis et disciples savent maintenant combien la culture du cœur importe davantage à mes yeux que celle de l'esprit, seule aveuglément soignée aujourd'hui. C'est la première leçon que je leur donne et celle sur laquelle je reviens le plus. » Et l'année suivante, à la même : « Tu sais que ma dernière publication (le calendrier positiviste que je t'envoyai en avril) porte pour épigraphe : vivre pour autrui. Ce n'est point, de ma part, un désir stérile : c'est le résumé de toute ma philosophie, et je m'efforce déplus en plus d'y conformer l'ensemble de ma vie réelle, tant privée que publique. »

Ayant dit la joie « de subordonner au cœur l'en-

semble de la vie humaine », il répétera jusqu'à son ultime souffle, en invoquant sa Clotilde, et vraiment sienne puisqu'il l'avait recréée dans la vaste et profonde matrice de son âme féconde : « On se lasse de penser et même d'agir, jamais on ne se lasse d'aimer. . . Il est encore meilleur d'aimer que d'être aimé ; des cœurs étrangers aux terreurs et aux espérances théologiques peuvent seuls goûter pleinement le vrai bonheur, l'amour pur et désintéressé dans lequel consiste réellement le souverain bien que cherchèrent si vainement les diverses philosophies antérieures. »

En se voulant digne de l'angélique figure de Clotilde que son imagination a dessinée, il se spiritualisera jusqu'à réduire les exigences matérielles au strict minimum. Il fut un génie, un héros : il va devenir un saint. 11 sera hors du monde vivant, déjà incorporé à l'humanité qu'il a enrichie d'un apport considérable. La grande sainte Thérèse disait : « A la mort, il ne nous reste que ce que nous avons donné. » De Comte, il reste tout, car, le 5 septembre 1857, quand il s'éteignit, il avait tout donné de son être.

Après avoir décrit les phases du culte quotidien, les évocations, les hallucinations provoquées pour faire réapparaître Clotilde, M. Georges Dumas ajoute : « Ce qu'il cherchait dans son culte quotidien, c'était, disait-il, le perfectionnement de son âme ; il voulait se rapprocher de Clotilde en devenant meilleur, en développant sous son influence de mère, d'épouse et de fille, ses sentiments de respect pour les supérieurs, d'attachement pour les égaux, d'afl'ection pour les faibles ; pour être plus près de

celle qu'il regardait comme le type de la perfection humaine, il désira être bon, et nous savons qu'il y parvint. Il se réconcilia avec Arago, qu'il haïssait, avec sa famille de Montpellier, qu'il n'aimait guère ; il inspira une telle affection à Sophie Bliaux et à son mari que, dans un moment de gêne, ces deux domestiques vinrent d'eux-mêmes lui offrir ce qu'ils possédaient. Il fut chaste, il fut sobre et finit par se refuser les moindres plaisirs de la table; il supprima son dessert pour se mortifier, et, tous les soirs, il termina son repas par un morceau de pain sec, afin de penser aux malheureux qui meurent de faim ; il vivait le matin d'un peu de lait, le soir d'un peu de viande et de légumes. Toute sa personne physique reflétait alors l'état de son âme ; un Anglais, qui en avait autrefois reçu des leçons et qui le revit en 1 85 1 , fut frappé du changement qui s'était opéré dans sa physionomie, a II me rappelait, dit-il, une « de ces peintures du moyen âge qui représentent « saint François uni à la Pauvreté. Il y avait dans « ses traits une tendresse qu'on aurait pu appeler « idéale plutôt qu'humaine. A travers ses yeux à « demi fermés éclatait une telle bonté d'âme, qu'on « était tenté de se demander si elle ne surpassait « pas encore son intelligence... Il était mystique (?) « et ascète, il vivait dans là mortification, il avait des « visions et presque des extases (1) ; il s'était fait « une âme de saint. »

Il n'est parvenu à cet état de perfection suprahumaine qu'au prix d'une patiente application. Mais

(1) Oui, mais qu'il provoquait lui-même, systématiquement.

tout était en lui. On ne développe que des germes.

Voilà rhomme. Son existence émotive fut traversée par des orages ; elle s'inaugure par une aberration des sens, elle tinit par un poème d'amour ; mais tout y est relié par une pensée unifiante. En bref, il n'est pas d'autre exemple d'une telle unité de vie, d'une telle opiniâtreté à poursuivre dans la même ligne, avec une méthode qui ne fléchit jamais, le même propos grandiose de sa prime jeunesse.

Avec un succès qui dénote, quoi qu'on ait dit, un sens psychologique délié, il évite tous les périls : intellectuel, d'une formation exclusivement scientifique ; moral, d'une contention abstraite constante ; en partie physiologique, de la folie toujours menaçante à ces frontières extrêmes de la tension cérébrale ; ceux de la vanité, de la sensualité, de l'égoïsme vital même...

Il n'est anormal que parce qu'il est trop au-dessus de ce que nous pouvons être ; mais il fixe la norme future. La cime où il se tient, il l'a atteinte par la route qu'il nous désigne. Étroite, escarpée, elle est accessible néanmoins. Ce n'est point se détacher de l'humanité que de s'y engager, c'est la réaliser.

Ses disciples infidèles.

L'identification de l'œuvre à l'homme s'impose tellement que c'est le plus souvent par celui-ci qu'on a entrepris de ruiner celle-là. Et cela va de soi pour un positiviste dont le fondamental précepte pratique

est de « vivre au grand jour », car il n'y a pas de vie privée ; mais, pour toute cette bourgeoisie plus ou moins lettrée, à laquelle nous devons Guilloutet et son « mur », cela ne laisse pas d'être assez cocasse.

Je ne reprendrai pas toutes les insanités qui ont été débitées, notamment au sujet des effusions amoureuses de Comte, du Grand Être, du Grand Fétiche et du Grand Milieu, etc.. Je ne retiendrai, brièvement, que les moins stupides.

Les disciples essoufflés comme Stuart Mil] et Littré ont prétendu que, du point où leur petite âme, exténuée, s'est arrêtée, leur Maître s'est écarté du véritable positivisme.

Il y aurait eu, d'après eux, deux parties contradictoires dans l'œuvre de Comte. Dans la première, qui va de 1822 à 1842, c'est un clair génie, il s'en tient à une rigoureuse méthode scientifique; par ses « spéculations admirables », il se place « dans la plus haute classe des penseurs européens », et Stuart Mil] ajoute que cet ouvrage (le Cours de Philosophie) est « de beaucoup le plus grand de ceux qui ont été produits parla philosophie des sciences », et son auteur dépasse Descartes et Leibniz... Dans la seconde partie, Comte devient fou, il retourne à la méthode subjective qu'il a condamnée d'abord, un amour sénile, on dirait maintenant de l'infantilisme, le fait régresser jusqu'à la primitive incohérence du mysticisme fétichiste.

Gageure d'inexactitudes, de contre-vérités, de confusion et d'incompréhension ! Mais tous les publicistes pressés par la copie « intéressante » à fournir et, à leur suite, le public préférèrent y croire

que d'aller voir. Faut-il rappeler que Tunique attaque de manie aiguë, consécutive à un surmenage inouï compliqué d'abus du café et d'un ébranlement émotif de caractère sexuel, est de 1826 ; que le Cours fut écrit de i83o à 1842 ; que les premiers opuscules et le Cours annoncent et présupposent la méthode subjective : que Comte s'est épris de Clotilde Vaux à 47 ans et que son austérité avait prorogé sa maturité?...

Dès 1867, un disciple anglais, J. H. Bridges, prit " la peine de répondre à Stuart Mill par un livre décisif, De l'Unité de la vie et de la doctrine d'Auguste Comte. Aujourdhui, il n'y a plus que des journalistes ignares pour reproduire les malveillantes sornettes.

<• Dans tous ses écrits, de 1822 à i856, écrit M. Georges Dumas, on trouve la preuve irréfutable d'une complète unité de plan. » Et M. Lévy-Bruhl, non plus suspect de parti pris comtiste : « 11 n'y a qu'une et non pas deux doctrines d'Auguste Comte. Depuis les opuscules de sa vingtième année jusqu'à la Synthèse subjective, c'est une même pensée qui se développe. »

La cause est donc entendue, et les pièces probantes sont indestructibles.

Pour son patient labeur de bénédictin, pour son juvénile élan vers Comte, il sera beaucoup pardonné à Littré. Il fut de ces honnêtes gens qui, se sachant incapables de fautes intentionnelles, ne sauraient admettre qu'ils commettent parfois des crimes inconscients et s'enfoncent dans l'ignominie pour se l'attester ou se justifier.

M. Georges Dumas fait remarquer que le livre de Littré, Auguste Comte et la philosophie positive, est

UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 2o

« un véritable réquisitoire écrit contre le maître sous l'inspiration de sa femme ». Ainsi donc, c'est Littré qui subissait alors une suggestion féminine dont la nature n'a pu être définie. Son cas offre quelque similitude, hormis le « clou d'or » peut-être, avec celui de Sainte-Beuve dans ses rapports avec Mme V. Hugo. Au contraire, s'il perpétue son chaste amour pour Clotilde, Comte ne subit que l'ascendant des vertus exaltantes dont il l'a parée.

Littré s'est abaissé jusqu'au mensonge flagrant. Le motif de la scission n'est pas celui qu'il avance. Et il le sait bien. Il suffît pour s'en convaincre de se reporter à la date : fin i85i. Clotilde est morte depuis plus de cinq ans. Le Discours sur l'ensemble du positivisme, préambule du Système de politique positive, a paru en 1848. Depuis 18^9, dans une des salles du Palais-Royal, Comte expose publiquement les postulats de la religion de l'humanité, et Littré a suivi son maître jusque-là. Alors?...

Il reste ceci. Quoique -positiviste, l'ancien rédacteur du National a conservé ses relations avec les politiciens de sociétés secrètes. Il est franc-maçon en outre, et d'instinct négativiste et révolutionnaire. Or Comte approuve le Coup d'État. Si la République fut belle sous l'Empire, ne doutons point que la dictatirre de Napoléon paraissait acceptable dans le gâchis démagogique de la République de févrierjuin 1848. Comte était républicain, — et c'est pourquoi l'année suivante il condamna le plébiscite, — mais il n'attachait d'importance qu'à la restauration spirituelle qui ne peut s'effectuer que dans le minimum d'ordre temporel qu'impose et garde une dictature. De plus, parmi ses disciples, il comptait Vieil-

lard, qui avait été précepteur du prince Louis-Napoléon. Quoique républicain, Vieillard fut nommé sénateur. Par ce truchement. Comte espérait obtenir du « premier mamamouchi », à tout le moins la liberté spirituelle. Proudhon était dans des dispositions analogues, qui allait publier, au scandale des démocrates ahuris, la Révolution sociale démontrée par le Coup d'État.

Voilà comment se fit la scission. Si la cause n'en fut pas uniment erotique, elle n'eut, comme on le voit, rien de philosophique.

Comte et Saint-Simon.

Un camarade de Comte, ayant cru voir quelque concordance dans ses opinions avec celles de Saint- Simon, le présente à celui-ci en août 1817. A dixneuf ans, Comte ne saurait avoir l'expérience pratique de Saint-Simon. Mais il est déjà pourvu d'une préparation théorique bien supérieure. Certes, le comte Henri de Saint-Simon, qui se targuait d'être un descendant de Charlemagne, n'a rien de banal. A 67 ans, il a fait tout les métiers, — même honnêtes; il a traversé toutes les couches sociales, il a touché à tout, et cette intelligence brillante mais chaoiique ne laisse pas, parfois, de projeter des éclairs. En fallait-il plus pour fasciner un provincial novice, absorbé dans ses contemplations, et qui a pourtant le sentiment de sa valeur ? On comprend que, dans

l'enthousiasme des premiers contacts, Comte puisse s'écrier : « Mon esprit a fait plus de chemin depuis six mois que dure notre liaison, qu'il n'en aurait fait en trois ans, si j'avais été seul. » Même à ce moment, Saint-Simon n'est donc pour lui qu'un accélérateur.

Précédemment, Augustin Thierry avait été le secrétaire de Saint-Simon pendant deux ans. Or, à ma connaissance, on n'a jamais parlé d'une contribution saint-simonienne à ses travaux historiques.

Le vrai, pour Comte comme pour Augustin Thierry, c'est que Saint-Simon, très habilement, sut profiter de leur naïveté. Et si Comte se laissa faire un peu plus longtemps, c'est que sa provision de candeur et sa matière exploitable étaient plus abondantes.

Comment supposer qu'un vieux routier, agioteur, libertin, ait pu être dupe de Comte, surtout quand on sait la rectitude morale de celui-ci, le soin méticuleux qu'il prend toujours à marquer ce qu'il doit aux prédécesseurs, son souci dominant de filiation?

On en vient à avancer des contre-vérités de ce genre : « Il n'y a point de société possible sans idées « morales communes », fait-il écrire (Saint-Simon), en 1817, par Comte, alors son secrétaire ». Or c'est là une idée essentiellement comtiste, inassimilable au saint-simonisme. Saint-Simon était de l'école platement utilitaire de Bentham, comme James et John Stuart Mill. Pour lui, ce qui était utile était moral, et ce qui était utile à l'individu l'était à l'espèce. Comte, au contraire, montre que Tégoïsme, surexcitant toujours les instincts antagoniques, ne peut réaliser l'unité ni individuelle ni sociale.

D'ailleurs, dès 1818, Comte souligne ces divergences, et d'abord sur ce point fondamental : Saint-Simon fait passer la réorganisation temporelle avant la spirituelle, à laquelle il eût été bien incapable de présider. C'est encore la distinction capitale du saint-simonisme, de toutes les théories réformatrices plus ou moins socialistes qui en proviennent et du positivisme.

Dans tous les travaux en collaboration que Saint-Simon ose publier sous son seul nom,' A. Comte désigne à son ami Valat ce qui est de sa façon et de celle de son patron, et le rigoureux scrupule de Comte à cet égard est indéniable. Malgré ses rancunes, Mme Comte disait à Littré que, dans les discussions, c'est le soi-disant « élève » qui enseignait l'autre»

Nous savons donc, pertinemment, que le troisième volume de V Industrie est bien de Saint-Simon. Comte n'a fait que tenir la plume. Aussi a-t-il classé ce volume parmi « ses productions artificielles » et ne l'a-t-il pas fait réimprimer. Néanmoins, il y a inséré de sa pensée, ne serait-ce que l'axiome : « Tout est relatif, voilà le seul principe absolu. » C'est là le fondement de sa construction. Dès lors, il se met en dehors du rationalisme métaphysique, et donc de Saint-Simon.

Cette rencontre a-t-elle aiguillé le fondateur de la sociologie vers les études sociales? Celui-ci cite Hume, Diderot, Condorcet parmi ses inspirateurs, puis de Bonald et J. de Maistre, etc.. Si Saint-Simon y fut pour quelque part infime, c'est comme ancien élève de d'Alembert et représentant des encyclopédistes.

Au surplus, Comte n'avait trouvé que la route qu'il cherchait. Tout le portait en ce sens. Pendant les Cent jours, le jeune polytechnicien avait crié : «Vive l'Empereur! » imaginant, comme il disait, que « le séjour philosophique à File d'Elbe » avait rendu Bonaparte républicain et libéral. En juin 1816, après son expulsion de l'Ecole, il avait écrit un recueil politico-social sous ce titre : Rapprochement entre le régime de 1798 et celui de 1816 adressé au peuple français.

Il convient donc de s'en rapporter à Comte luimême quand il dit : « Ma direction à la fois philosophique et sociale fut irrévocablement déterminée, en mai 1822, par le troisième opuscule où surgit ma découverte fondamentale des lois sociologiques. » Or c'est cet ouvrage qu'il certifie à Valat être « entièrement pur de l'influence exercée sur moi par Saint-Simon ». Cependant, il fait part à Gustave d'Eichtal que, depuis 1819, il n'a « plus rien à apprendre de Saint-Simon ». On peut l'en croire, en passant sur tout ce que Saint-Simon, qui se donnait cyniquement comme trafiquant d'idées, a pu prendre de lui (1). Et d'autant mieux qu'il y a encore cette raison péremptoire qu'un Comte n'eût pas voué son existence et accompli son formidable labeur pour développer des principes qui n'eussent pas eu leurs racines dans les profondeurs de son être. On ne construit pas une doctrine sur un plan qu'on n'a pas

(1) Saint-Simon représentait les deux parties de sa vie « comme respectivement consacrées à l'achat et à la vente des idées ». Voilà sans doute ce qui devait attirer beaucoup de Juifs de ce côté, et présentement certains intellectuels.

conçu soi-même. « On peut remarquer, dit Pierre Laffitte, une marche constante dans toutes les constructions mentales d'Auguste Comte. Il pose d'abord un germe, quelquefois un germe très développé ; puis il le développe ensuite graduellement, d'année en année, et souvent à de bien longs intervalles, avec une persévérance inflexible. L'on constate ainsi la solidité et la sécurité de son esprit dans ses premières vues, en même temps que la fermeté à en poursuivre les conséquences. On a ainsi le spectacle de ce rare concours de la plus haute intelligence avec une énergie inébranlable, concours qui donne un caractère propre aux constructions de ce grand génie. »

La rupture, qui était latente depuis deux ans, devint patente en mai 1824 sur un dissentiment plus grave qui éclaire tout. Il s'agit de la publication de l'opuscule décisif, Système de politique positive, que Comte jugea trop important pour le laisser paraître encore sans sa signature. Voici ce que celui-ci écrit alors, là-dessus, à son confident Valat : « ...Je signifiai donc à Saint-Simon mon intention, formellement arrêtée, de mettre désormais mon nom à tous mes écrits, à commencer par celui-ci. Il sentait sans doute, pour son compte, autant que moi pour le mien, l'importance décisive de cet acte, car il me parut en être profondément contrarié. Néanmoins, ne pouvant s'y opposer, il fallut bien qu'il me laissât faire. Mais, à partir de ce moment, il eut une très vive répugnance, en son for intérieur, à laisser publier mon livre, et il chercha à ajourner le plus possible cette publication, en profitant pour cela de tous les moyens dont il put s'aviser, et surtout de

UNE DIRECTION : LE POSITIVISME 3i

ceux que ma confiance lui laissait comme directeuradministrateur de notre association. C'est là, je le crois aujourd'hui, ce qui le détermina à suspendre le tirage et à se borner à faire tirer quelques épreuves... Enfin, il n'a pas été possible à Saint- Simon de remettre davantage cette publication, ni de me faire consentir à la subalternisation qu'il projetait, mais il en est résulté une rupture complète et irrévocable entre nous depuis deux mois... »

Enfin, s'il en était encore besoin, il suffirait au plus prévenu de confronter loyalement l'œuvre de Comte avec celles de tous les novateurs qui ont pullulé de 1790 à 1860, et dont Saint-Simon a ouvert la marche.

La véritable originalité de celui-ci est là. Et si l'on tient à en faire un précurseur plus précis, on peut lui attribuer d'avoir ébauché la théorie du surhomme avant Nietzsche. On trouve aussi son empreinte dans les formules à la mode du juif ploutocrate Walter Rathenau. Chez nous, d'autres réformateurs simplistes, comme Lysis ou Probus, en relèvent plus ou moins. On a même vu un syndicat d'intellectuels revendiquer son patronage. Mais cela est une autre histoire. J'y reviendrai.

Bref, de Saint-Simon sont issus : d'une part le mouvement d'industrialisation à outrance, qui a pris son essor dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle pour aboutir à la toute-puissance mondiale d'une ploutocratie destructrice ; d'autre part, très logiquement, parallèlement, les séquelles d'utopies, de socîalismes qui confluent au bolchevisme sanglant.

Comte, au contraire, restera la digue salutaire de

l'esprit et de la civilisation humaine contre le raz de marée dévastateur du matérialisme, de la violence et de la barbarie.

Du style de Comte.

Des braves gens qui ne veulent pas s'avouer qu'ils furent rebutés par des généralisations inaccessibles pour eux ; des littérateurs comme Gustave Flaubert qui, dans son « gueuloir » n'hésitait point à sacrifier le sens à une sonorité (1); ou encore les spécialistes et les médiocres, macaques qui se nourrissent d'épouiller les lions : voilà ceux qui, sans plus d'imagination, incriminent dans les écrits de Comte l'obscurité des phrases, la lourdeur des adverbes répétés, ou encore le ridicule de certaines tournures.

Voici un exemple de ces critiques, parmi les plus modérées et les moins niaises : « Le style de Comte, dit un universitaire, c'est celui d'un homme qui pense par masses, par ensembles et qui, sur les points les plus particuliers, veut toujours être systématique ; c'est assez dire qu'il est rarement vivant. » Autant dire qu'il lui fallait un style qui fût antinomique à son esprit, et à la mode du jour, et normalien.

(I) C'est là un cas typique de l'imbécile subversion de valeurs du but et des moyens qui se traduit chez les gens de lettres et les tribuns par le prédominant souci morbide de l'expression.

En vérité, il n'y eut jamais de style plus synthétique et donc mieux adapté à la pensée la plusgénéralisatrice, coordonnatrice et synthétique qui ait été jamais, qui est tout ce que peut contenir le cerveau, non pas seulement d'un homme de génie, mais de l'humanité éternelle. « Pas une phrase qui n'ajoute une idée », dira Stuart Mill. Pas d'oeuvre qui soit plus compréhensive. On ne conteste plus sa parfaite unité : N'est-ce pas la beauté même? Telle formule donne par sa condensation le frisson sacré des immenses perspectives de l'intelligence humaine. Telle page est un chant de gloire, et de ce pur accent que seules peuvent rendre les conquêtes pacifiques de l'intelligence.

Certes, il faut consentir un effort, il faut des dispositions, une sorte d'état de grâce socialisante. « Il n'y a point de méthode facile, disait J. de Maistre, pour apprendre les choses difficiles. » Un simple porteur de journaux, dévoué éducateur populaire et auteur d'un ingénieux traité de calcul mental, m'écrivait dernièrement : « Je lis les écrits de Comte sur les mathématiques. J'y trouve bien des choses que j'avais pensées sans les trouver dans aucun traité. Je ne comprends pas ceux qui trouvent obscur le styie de Comte; je n'ai jamais vu rien de plus clair et de plus précis. C'est précisément en suivant la méthode qu'il préconise, c'est-à-dire en remontant toujours d'une abstraction au fait physique dont elle dérive que j'ai fait quelques petites trouvailles sur lesquelles j'ai basé mon traité. »

Comte avait au suprême degré le don de la clarification. On s'en aperçoit si l'on tente de refaire une de ses phrases. C'est pourquoi il fut un profes-

seur et un examinateur que ses auditeurs n'ont jamais oublié.

Un de ses plus perfides ennemis, le mathématicien J. Bertrand, dans ses Souvenirs académiques, en convient. « Auguste Comte, en i83j, fut nommé examinateur d'admission. Cette fois encore, et dès le premier jour, il obtint la confiance et excita l'admiration. Les examens de 1837 sont restés légendaires -, on les citait comme un modèle de sagacité et de finesse. Comte apportait une série de questions bien choisies, recueillies pendant vingt années d'enseignement, assez simples pour que tout élève bien instruit pût improviser une solution, assez complexes pour que les meilleurs trouvassent l'occasion de montrer leur supériorité, assez ingénieusement semées de pièges pour que les plus habiles atteignissent seuls le but, sans avoir trébuché sur la route. La salle d'examen était, dès le matin, remplie d'auditeurs ; plus d'un maître y venait pour s'instruire, plus d'un curieux désintéressé prenait plaisir aux drames ingénieux que Comte faisait naître. On avait rencontré l'examinateur sans défaut. Les candidats de quatrième année, laborieusement préparés aux questions routinières et banales, voyaient disparaître leurs plus belles chances et s'en attristaient sans oser se plaindre. La chaire de professeur d'analyse et de mécanique étant devenue vacante en 1840, par suite de la nomination de Duhamel aux fonctions d'examinateur de sortie, Auguste Comte la réclama comme une récompense due à ses services, et au souvenir des leçons de i836. La sympathie des élèves lui était acquise. Par une démarche sans précédent, qui jamais ne s'est renouvelée, ils envoyèrent

deux délégués chez chacun des membres du conseil solliciter en faveur d'Auguste Comte. »

Emile Ollivier, en recevant É. Faguet à l'Académie française, en a témoigné également : « Je suis peutêtre le dernier auditeur survivant du cours qu'Auguste Comte professa au Palais-Royal après 1848. Il arrivait à 2 heures, en habit noir, petit, l'aspect sévère, un peu souffreteux, la tête inclinée, le front comme dilaté par la tension d'une recherche sans repos, la lèvre dominatrice, le menton obstiné, de l'ascendant dans le regard quoique sans rayonnement. Il se plaçait devant une table, avalait une gorgée d'eau et commençait d'une voix égale, monotone, sans aucun effort pour entraîner, comme se parlant à lui-même, en des périodes longues, mais claires et précises. A 5 heures, il parlait encore, et aucun auditeur n'était parti. »

Sans doute, il y a des négligences d'écriture regrettables dans le Cours de philosophie positive. Mais on a vu dans quelles conditions défavorables l'auteur a dû écrire hâtivement ces six volumes. Il craignait de ne pas arriver à l'œuvre capitale de la Politique.

Littré nous apprend comment le premier ouvrage fut composé : « Il en méditait le sujet de tête et sans jamais rien écrire ; de l'ensemble il passait aux masses secondaires, et des masses secondaires aux détails. Au plan général succédait le plan spécial de chaque partie. Alors, quand cette élaboration, d'abord totale, puis partielle, était accomplie, il disait que son volume était fait. Ce qui était vrai : car, lorsqu'il se mettait à écrire, il retrouvait, sans jamais rien en perdre, toutes les idées qui formaient

la trame de son œuvre ; et il les retrouvait dans leur enchaînement et dans leur ordre. Sa mémoire avait suffi à tout ; pas un mot n'avait été jeté sur le papier. C'est de la sorte qu'en 1826, il composa de tête, sans en rien écrire, le cours qu'il comptait faire, et qui embrassait la philosophie positive tout entière, à sa première élaboration, et alors qu'elle exige le plus d'effort... Quand l'élaboration, chez lui, était au point de maturité, il fallait que l'éclosion commençât... Aussi, une fois qu'il avait pris la plume, il ne pouvait plus la quitter, et ces gros volumes du Système de philosophie positive ont été rédigés d'une seule haleine. Dès qu'il avait par devers lui un certain nombre de feuillets écrits et qu'il était sûr, à l'aide de cette avance, d'alimenter l'imprimerie, sans l'exposer à chômer, il commençait à les mettre sous presse, ne faisant aucun changement sur ses épreuves, dont il ne voyait jamais qu'une. »

Comte avait le souci de la forme. Mais sa construction passait avant. Ses premiers opuscules et même le Système de Politique, le Catéchisme, l'Appel aux Conservateurs, la Synthèse montrent qu'il fût devenu un parfait écrivain, voire un poète, s'il s'y était appliqué. Maurras aime à citer les alexandrins spontanés qui sont épars dans les ouvrages de Comte. Celui-ci savait tout ce que la beauté peut dispenser de joie à l'homme. Son œuvre est belle dans son ensemble, dans sa ligne, et d'une beauté plus rare, plus durable que celle du verbe. Ne déplorons rien. Comte devait choisir, et il a choisi, heureusement, « dignement », d'être ce qu'il restera dans les siècles des siècles : le fondateur du positivisme, le promoteur de la religion de l'humanité.

L'influence de Comte.

Parce qu'elle reste beaucoup plus eu profondeur et en pérennité, l'influence de Comte est incommensurable. Et quoi qu'on fasse, elle s'approfondit de plus en plus. Il fut un temps où les renommées de Victor Cousin et de Caro égalaient celle de Bergson. Aujourd'hui, elles ontpassé. La philosophie positive reste. Par son départ, elle marque le dix-neuvième siècle. De même, la politique et la religion positives marqueront le vingtième siècle.

Il le faut. Au prix de souffrances et de sang que nous avons payé l'épreuve, il serait irrémissible de n'en pas tirer le salutaire enseignement.

Maintenant, comme en convenait déjà Alfred Fouillée, « tout le monde est d'accord que la philosophie positive a, pour sa part, donné naissance aux trois grands courants de notre époque : agnosticisme, évolutionnisme, monisme. Objets de jugements contradictoires, ces trois directions de la pensée n'en constitueront pas moins la caractéristique du dixneuvième siècle ». Et, dans le même livre, le Mouvement positiviste et la conception sociologique du monde, Alfred Fouillée ajoute : « Nous assistons aujourd'hui à l'avènement de la sociologie, qui est le commencement d'une ère nouvelle dans la philosophie même ; or, c'est à Auguste Comte qu'est due la constitution de la sociologie comme science. Ce seul titre suffirait à immortaliser son nom. Il y a en

France, du coté de la sociologie, un courant de pensée qui. "depuis Comte, a pris des formes originales et qui fait pressentir pour le prochain siècle une philosophie capable de réconcilier, par ridée du lien social universel, positivistes et idéalistes. » Or, cette philosophie, cette religion plutôt ne saurait être que celle qu'expose en raccourci le Catéchisme positiviste.

Manifestement, le « déterminisme » physiologique de Claude Bernard est inspiré par le troisième volume du Cours. Et toute sa méthode expérimentale. Le rôle de l'imagination inventive dans l'expérimentation fut signalé par Comte. « Pour faire une observation, dit-il encore, il faut avoir une théorie. L'empirisme absolu est stérile. »

Ampère (Essai sur la philosophie des sciences), plus tard Cournot (Essai sur le fondement de nos connaissances) s'inspirent de la classification des sciences de Comte.

Proudhon lui écrit, le 19 octobre i853 : « J'ai reçu, il y a quelque temps, le troisième volume de votre Politique positive : j'en ai commencé la lecture avec le fruit que jai toujours retiré de vos ouvrages, mais vous ne m'en voudrez pas de vous dire : avec la lenteur que m'impose le tour particulier de vos idées, ainsi que le style fort et nourri dont elles sont revêtues. » Dans une autre lettre à l'un de ses amis, il parle de « cet animal de Comte », à cause de l'effort qu'il faut à son vigoureux esprit pour s'assimiler la synthèse positive.

Le Play. Fustel de Coulanges, Renan, Taine, parmi les plus illustres, sont imprégnés de cette pensée dominatrice, malgré tant d'efforts pour s'en

affranchir. Fustel affecte de dédaigner la sociologie ; mais, tel M. Jourdain de la prose, il en fait et de la meilleure, entendons de la sociologie positive, dans Y Histoire des institutions et la Cité antique. De Taine, les Philosophes français au dix-neuvième siècle, les Origines de la France contemporaine ne valent que par le positivisme. Quand il délaisse l'ironie littéraire, ou le sophisme déliquescent, l'érudition, Renan procède de Comte. Après la bourrasque de 1870-71, il reconnaît l'urgence d'une « réforme intellectuelle et morale », c'est-à-dire, ce que Comte nomme plus exactement et définit plus précisément, « la régénération des opinions et des mœurs ».

« Comme on a vu le rayonnement de Condillac dans Lavoisier, signale Hector Denis, on entrevoit l'action de Comte sur Ch. Robin, sur Sainte-Claire- Dcville et Claude Bernard ; elle se lit dans l'œuvre critique et psychologique de Taine et de Ribot ; la pathologie, avec Bouchard et Charcot, en porte l'empreinte ; l'hygiène et la démographie, avec Bertillon et Lacassagne, lui empruntent l'admirable classement des modificateurs qui affectent la population et la santé publique; la criminologie trace l'ordre de subordination des conditions biologiques, psychologiques et sociales du crime. Dans l'œuvre économique du célèbre Carey (de Philadelphie), l'évolution et la classification des industries humaines projettent dans l'histoire du travail et de la richesse la série des sciences de Comte; et Lester Ward, cinquante ans après, y rattache le plan de sa philosophie de la sociologie...

« L'influence d'une œuvre puissamment ordonnée, s'est profondément fait sentir chez ceux-là même

dont les travaux s'éloignent le plus des travaux du fondateur de la science (Comte). Elle est aussi manifeste chez le profond théoricien de Tévolutionnisme, Herbert Spencer, que dans la grande œuvre d'Alberd Schàffle ; tous deux la reconnaissent, et chez tous deux se voit la forte empreinte de la loi de subordination qui place la sociologie au sommet des sciences. Le langage de Gumplowicz et de Giddings témoigne aussi éloquemment de cette influence que celui de De Greef et de Bernés, qui se rapprochent bien plus du plan primitif. Pour ceux-là comme pour ceux-ci, l'impulsion de Comte a révolutionné la pensée scientifique, et les écoles les plus diverses la subissent aujourd'hui encore. »

Les ouvrages de M.-J. Guyau, mort trop tôt, reflètent aussi le positivisme, notamment l'Irréligion de l'avenir, malgré son titre impropre, et aussi Y Art au point de vue sociologique.

Parmi les nombreux politiciens que, pour le malheur de notre pays, notre absurde régime fit défiler au pouvoir, s'il y en eut trois ou quatre qui firent parfois, à peu près, figure d'hommes d'État, ceux-là n'ignoraient pas Comte. Jules Ferry avait pour livre de chevet le Système de politique. André Lavertujon, positiviste convaincu et collaborateur intime de Gambetta au Gouvernement de la Défense nationale, rappelle que « Blanqui comme Barbes, au milieu de leurs déviations anarchiques, avaient été ébranlés par la doctrine positive, au point de s'adresser à Comte pour lui demander son appui et ses conseils ». Si Clemenceau n'avait pas oublié les convictions de sa jeunesse et les principes éternels de la politique positive, il ne se fût pas amusé à railler la

« noble candeur » qui devait frustrer la France de sa victoire. Il eût su que la société des nations, vraiment, n'est pas une chimère si elle se fonde non sur le « droit », mais sur le « devoir » des peuples. Et donc qu'elle est d'ordre spirituel. Il n'est de paix universelle que dans l'universalité. L'unité seule suscite et maintient l'union. La France de Comte pouvait le faire entendre au monde.

Jules Lemaître a noté que, lorsque Galliéni et Lyautey se rencontrèrent la première fois dans la jungle d'Annam, ils s'entretinrent d'Auguste Comte et de sa philosophie.

Une pensée qui a des racines vivaces s'épanouit. Elle n'est vivante que si elle tend à s'universaliser. Celle-ci, dès le début, véhiculée en Allemagne par Buchholz, A. de Humboldt, peut-être par Hegel, va susciter l'école historique. Un des plus fameux représentants de cette école, Knies, en convient : « Je dois reconnaître que longtemps avant moi, dit-il, au point de vue de la vie et de la' science, Comte a dépeint l'existence effective d'une évolution constante que j'ai constatée dans le domaine particulièrement traité par moi de l'économie politique. »

Un auteur italien, Schiattarella écrivait en 1890, dans une étude sur la Filosofia positiva e gli ultimi economisti inglesi : « Le mouvement actuel des études économiques en Allemagne a certainement son précurseur dans A. Comte. Les trois erreurs capitales qui furent combattues ces dernières années dans les doctrines économiques de l'école anglaise, le procédé abstrait dans la recherche, l'absolutisme de la théorie du laisser faire, la doctrine

mécanique et négative de l'État furent combattus il y a cinquante ans par Comte, et avec des raisons auxquelles rien de meilleur n'a été ajouté par les économistes allemands et italiens. »

En Angleterre, Stuart Mill, Buckle, Darwin, Bain. Herbert Spencer, Lewes et sa compagne George Eliot, etc., reçoivent ses rayons. Spencer avoue qu'il a été stimulé par contradiction. Ce serait plutôt par émulation. Mais il n'était pas de taille. Quoiqu'il prétende, néanmoins, il est de cette coulée. Voyez, notamment, sa théorie de l'art. Pour Darwin même, A. Fouillée a relevé dans certaines pages de Comte un exposé très net de la sélection naturelle et sociale. Ingram History ofpolitical économy, 1888) « rattache à Comte même l'évolution moderne de l'économie politique qui devient une dépendance de la sociologie ». De même, Alfred Marshall (Principles of économies. 1890). Les préjugés matérialistes de l'impérialisme mercantile, qui s'accordent si aisément avec le théologisme protestant, ne laissent point d'en être ébranlés. Un des meilleurs disciples anglais, Richard Congrève, a écrit ces trois livres qui sont autant de scandales en Albion : Gibraltar, YInde, l'Irlande. Et le vénérable positiviste Frédéric Harrison est encore une voix de bon sens humain qui ne resta pas muette aux heures tragiques de

En Italie, tout un mouvement politique et social se réclame du positivisme. La Hollande, la Belgique, la Scandinavie, la Russie, voire Haïti, la Turquie, la Chine et le Japon ont fourni des disciples. Les États-Unis du Brésil ont inscrit sur leur drapeau jaune et vert l'épigraphe du Système de Poli-

tique : « Ordre et progrès ». La Constitution confédérale respecte, à tout le moins, les principes fondamentaux de la liberté spirituelle et de la séparation des pouvoirs théoriques et des pouvoirs pratiques. Un de ces États, celui de Rio-Grande do Sul, et c'est le plus prospère, a une constitution d'un positivisme plus accentué encore.

Voici quelques appréciations décisives :

— « Comte fut le représentant sans égal du génie organique de la France et l'un des plus humains des hommes représentatifs de ce siècle et de tous les siècles (1). »

— « C'est quelque chose surtout que de faire penser et Auguste Comte est merveilleux pour cela ; c'est le semeur d'idées et l'excitateur intellectuel le plus puissant qui ait été en notre siècle, le plus grand penseur, à mon avis, que la France ait eu depuis Descartes...

« L'influence de Comte sur les idées de notre temps a été immense : Adopté presque entièrement par Stuart Mil] ; s'imposant quoi qu'on en ait dit à Spencer, ou, comme il arrive, coïncidant avec lui et s'engrenant à lui d'une manière singulièrement précise ; dominant d'une façon presque tyrannique la pensée de Renan en ses premières démarches, comme on le voit par Y Avenir de la science; inspirant jusque dans ses détails l'enquête philosophique, historique et littéraire de Taine ; se combinant avec l'évolutionnisme, qui peut être considéré comme n'en étant qu'une transformation, — son système a

(1) Hector Denis, VOEuvre d'Auguste Comte et son influence sur la pensée contemporaine.

rempli toute la seconde moitié du dix-neuvième siècle, et on l'y rencontre ou tout pur, ou à peine agrandi, ou légèrement redressé, ou un peu altéré, à chaque pas que Ton fait dans le domaine de la pensée moderne. Il a rendu d'éclatants services à L'esprit humain. Personne n'a mieux tracé les limites respectives de la science, de la philosophie, de la religion et marqué le point où l'une doit s'arrêter, où l'autre commence, le point aussi où l'une, sans s'en douter, prend l'esprit et la méthode de l'autre, avec péril de tout brouiller et de tout confondre... 1 1. »

— « Par sa philosophie proprement dite, Comte est un o homme représentatif » de son siècle tout entier. Est-il nécessaire de le prouver? L'histoire intellectuelle de ce siècle en témoigne à chaque pas. De tous les systèmes nés en France au dix-neuvième siècle, celui-là est le seul qui ait franchi les frontières et qui ait fortement marqué de son empreinte des penseurs étrangers...

o Cet esprit s'est si intimement mêlé à la pensée générale de notre temps qu'on ne l'y remarque presque plus, comme on ne fait pas attention à l'air qu'on respire. L'histoire, le roman, la poésie même en ont reflété l'influence, et, après l'avoir reçue, ont contribué à la répandre. La sociologie contemporaine est née de Comte ; la psychologie scientifique, dans une certaine mesure, procède aussi de lui. De tous ces signes, il n'est sans doute pas téméraire de conclure que la philosophie positive exprime quel-

(1) Ëmtlb Faguet. Politiques et moralistes au dix-neuvième siècle, II.

ques-unes des tendances les plus caractéristiques de notre siècle (1). »

Si le Cours de philosophie positive est devenu partie intégrante de la pensée humaine, il n'en va pas de même encore, malheureusement, du Système de^politique positive et de la Synthèse subjective. Mais nous assistons au sourd travail de pénétration. Malgré toutes les résistances des préjugés, des .ignorances, des vanités, voire des intérêts, Tonde du bon sens systématisé s'élargit toujours plus.

L'évolutionnisme, l'agnosticisme et le monisme dérivent de la philosophie positive ; le pragmatisme de Dewey et William James, l'intuitionnisme de Bergson, l'antiscientisme de B. Kidd, l'hypersociologisme de Durkheim lui doivent évidemment ce qu'ils ont de solide. Quand ils ont la présomption de s'en dégager, ce n'est que pour rétrograder vers le spiritisme des nègres, le « réalisme » scolastique ou la confusion mentale.

A cet égard, rien n'est plus significatif que le cas de Durkheim, qu'une coterie universitaire prétendait substituer à Comte. Tout dernièrement, ne lisait-on pas encore, dans la Revue de l'enseignement Jrançais hors de France, une étude d'un inspecteur général de l'enseignement public sur « la philosophie de Durkheim ». « Auguste Comte, écrit-il, s'il a eu l'inspiration, il faut bien dire qu'il a manqué l'entreprise. 11 n'a pas réussi à mettre la sociologie sur pied. Durkheim, au contraire... » Et voici ce qui appuie cette monumentale assertion : « Durkheim, le premier, a aperçu cette part énorme, dans notre

(1) Lévy-Bhuhl, la Philosophie d'Auguste Comte.

vie individuelle, de l'obligatoire, c'est-à-dire du social. L'ensemble des obligations communes à un groupe, c'est ce qu'il appelle une conscience collective... La société est une conscience collective. C'est là une de ces découvertes qui donnent tout d'un coup un objet à la science. » Et voilà !

Mais ceux qui connaissent l'œuvre de Comte savent ce qu'il faut penser de cette fameuse découverte. Elle consiste à nommer « conscience collective » ce que le fondateur de la sociologie désigne par « opinion publique » ; soit, par la solidarité et la continuité, la réaction de l'ensemble sur les parties, des mœurs et des institutions permanentes qui les expriment sur la conduite individuelle. D'ailleurs, par le fait même que la sociologie est une science, l'obligation se trouve impliquée. Et tout le positivisme enseigne que « la soumission » aux lois physiques, comme aux lois sociales et morales, est « la base du perfectionnement ». Comte a vu, en outre, que la réaction de l'opinion publique arrêterait tout progrès si une certaine indépendance, par la possession individuelle et par la liberté spirituelle, n'était garantie à une élite.

Notre haut fonctionnaire universitaire attribue encore à Durkheim d'avoir « voulu » constituer une science de la morale. Or c'est la science de la morale que Comte finit par mettre au sommet de la hiérarchie, au-dessus de toutes les autres, même la sociologie, — science dont il a laissé un plan complet. Stuart Mill a dit qu'il était « ivre de morale ». Néanmoins, notre mandarin s'exclame : « Quel aurait été leur étonnement (à Condorcet et à Comtei, des points de vue auxquels Durkheim de-

vait conduire, plus tard, leur propre pensée! » Pour Comte, on sait que rien ne pouvait plus l'étonner de la o pédantocratie ».

Les procédés de celle-ci ont changé depuis Arago, le persécuteur, et depuis Paul Janet, conspirateur du silence, qui interdisait à M. Alf. Espinas de citer le nom de Comte dans une thèse de doctorat. Mais, comme on le voit, ils sont tout aussi ignobles et stupides.

Parmi les plus notoires écrivains du jour, ceux qui peuvent entendre les idées générales ne manquent point de s'approvisionner à l'inépuisable mine. Paul Bourget et Junius s'inspirent bien plus de Comte que de Le Play. Anatole France fut l'ami de Pierre Laffitte et il a gardé de l'enseignement reçu parla ce qui lui reste de bon sens dans la sénile dégradation démagogique où devaient aboutir son scepticisme et l'abus de l'ironie. Alfred Capus, parfois, ne laisse point de déceler la moelle substantielle du Système de politique dont il a dû se nourrir dans sa jeunesse. Barrés a depuis longtemps dépassé la phase de l'égolisme littéraire pour atteindre cet élément primordial de la religion de l'humanité, le nationalisme. Il y a près d'un quart de siècle, en 1897, — s'en souvient-il ? — il m'écrivait : « De plus en plus, je vais au positivisme. » Ah ! comme on déplore que le souci de popularité ou des succès trop immédiats aient détourné cette sensible intelligence d'une ambition plus haute !...

Et Maurras? Tout positiviste celui-là, il ne renie pas son maître. De plus, aucun calcul mesquin de cupidité ni de gloriole. C'est l'ardent amantchevalier de la raison passionnée. Mais pourquoi

faut-il que ce fils de la Grande-Grèce ne puisse se défaire de cette manie pernicieuse des acrobaties dialectiques qui l'a conduit à lier la doctrine régénératrice à un cadavre que sa logique drue ni son ardeur ne parviendront à galvaniser ? Il s'y perd, et c'est une grande force qui se gaspille. C'est bien à son propos qu'on pourrait soutenir le paradoxe de Jules Tellier : « La logique est une maladie de l'esprit. » Certes, il a rendu des services éminents à la France non moins qu'à l'esprit universel. Mais ceux qui l'en louent, parfois avec excès, ils le mésestiment. Lui-même ne mesure pas exactement ses possibilités. Être seulement le directeur d'inconscience d'un parti et le rédacteur d'un journal d'opinion tirant à 200.000 ex., que c'est peu quand on est Maurras ! Je vois surtout les services qu'il n'a pas rendus, tout ce qu'il pouvait si son zèle et son génie s'étaient donnés sans condition et sans entêtement de partisan.

Après avoir pénétré dans la citadelle de la métaphysique et du déisme romantique qu'est la Sorbonne, le positivisme fait irruption dans le sanctuaire du jurisme individualiste, la Faculté de Droit. On a osé y soutenir des thèses de doctorat sur la politique positive, et un professeur de droit, au nom du positivisme, vient attaquer la notion même de « droit ».

A l'idéologie métaphysique de la réalité et de la souveraineté de l'individu, qui est le fondement du « droit > •, M. Léon Duguit substitue le concept positif de solidarité et de continuité. « On a compris d'abord, écrit-il, que le droit de puissance publique ne peut s'expliquer par une délégation divine. On comprend maintenant qu'il ne s'explique pas davan-

tage par une délégation nationale, que la volonté nationale n'est qu'une fiction, puisque, dans la réalité, elle n'est, quoi qu'on fasse, que la volonté de quelques individus, et que, serait-elle la volonté unanime, elle ne serait encore que la volonté d'une somme d'individus, c'est-à-dire une volonté individuelle qui n'aurait aucun droit de s'imposer à celui qui s'insurgerait contre elle... On a compris que l'homme ne peut avoir de droits naturels individuels, parce qu'il est par nature un être social et que, si l'homme a des droits, il ne peut les tirer que du milieu social et non les lui imposer. »

Nul ne se peut soustraire aux suggestions du positivisme et même à ses impératives formules. u Quand nous ne pensons pas comme lui, convient M. Lévy-Bruhl, nous pensons d'après lui. » Dans son dernier livre, M. Alfred Loisy, qui a trop longtemps suivi la discipline catholique pour se suffire de la négation, ne fait que reprendre, avec beaucoup de littérature brumeuse, et sans lui donner la base inébranlable des dogmes positifs, les affirmations de la religion de l'humanité.

Dans les deux gros volumes de son Traité de sociologie générale, M. Vilfredo Pareto croit innover une « méthode expérimentale », et il ne fait que reprendre la méthode de filiation qui, suivant Comte, est propre à la sociologie.

M. Georges Valois, ainsi que son maître Georges Sorel, professent une sainte horreur du comtisme. Mais, quoiqu'ils en aient, ils ne peuvent rester dans le bon sens en opposition avec celui qui Ta systématisé définitivement. Dans sa louable tentative de donner enfin une doctrine économique à YAction

française, M. G. Valois le marque fréquemment. Il vient même de répéter, mot pour mot, le principal article du programme positiviste : « Incorporation du prolétariat à la société moderne. » Mais pourquoi n'en pas indiquer la source ? Je gage que le probe écrivain qu'est G. Valois n'y eût pas manqué s'il s'était agi de Proudhon, de Georges Sorel, voire de Léon Daudet...

On pourrait multiplier les exemples à l'infini. Il convient de terminer en montrant comment se pose en adversaire de Comte un savant distingué, M. G. Urbain, dans un « Essai de discipline scientifique », publié cette année même par la Grande Revue. Voici ce que ce spécialiste, s'efforçant aux généralisations, croit avoir découvert contre le posiiivisme : « En définitive, on n'explique pas parce qu'on compare. Toute tentative d'explication des phénomènes est hasardeuse et extra-scientifique. Ainsi, contrairement à ce que l'on suppose généralement, il est plus facile de prophétiser que d'expliquer avec quelque certitude... Donc, savoir positivement, ce n'est pas expliquer, mais prévoir... La prévision est la fin réelle de la science... La faculté de prévoir esl précieuse entre toutes. Sans elle, il est impossible de s'adapter aux circonstances. . . C'est aux fins d'adaptation que la prévision est nécessaire. » Or il eût trouvé cela, et bien autre chose encore, sans exténuer sa substance grise, en feuilletant le limpide Discours sur V esprit positif que Comte adressait aux prolétaires en i844-

En vérité, je ne vois qu'un courant qui reste indemne de tout affluent comliste. C'est Dada. Autant dire l'imbécillité et le néant.

Quelques-uns des mobiles de la résistance.

Si nous avons une postérité; c'est-à-dire si le positivisme refoule la barbarie en faisant la cohésion de toutes les forces d'intelligence, d'ordre et de progrès, cette postérité ne comprendra pas la résistance butée à Comte et sa doctrine en cet instant tragique où la civilisation se désagrège dans une indicible anarchie. Elle ne s'expliquera point ces réticences, ces tentatives de déviation, ces divagations malveillantes, ces haines suicides qui se coalisent pour retarder la diffusion de l'idée salvatrice.

Mais un contemporain en discerne plus aisément les mobiles. D'ailleurs, en bref, Comte les avait signalés d'avance : « Quoique la réorganisation intellectuelle et morale soit généralement désirée, dit-il, son essor décisif soulève d'activés antipathies parmi ceux qui se sentiraient ainsi forcés de régler leur conduite et d'abaisser leurs prétentions. »

Le positivisme n'est pas une carrière facile. En aucun sens, il n'est un métier. S'il donne beaucoup, il exige d'abord beaucoup de nous, et constamment. Il n'accorde aucune des satisfactions immédiates que poursuivent âprement les petits désirs des petits hommes d'un jour.

De plus, ayant systématisé le bon sens, Comte l'a, pour ainsi parler, accaparé. On ne peut que lui faire écho. Il ne laisse à comprendre que sa pensée qui contient tout. Et c'est trop, pour qui veut seulement

briller, parvenir. Il y faut des disciples, alors que tous veulent paraître des maîtres, ne serait-ce qu'une heure. Jl y faut l'intelligence et la docilité qui, présentement, semblent incompatibles.

« On ne pardonne guère aux grands génies d'en savoir tant, disait d'Alembert ; on veut bien apprendre quelque chose d'eux sur un sujet donné, mais on ne veut pas être obligé à réformer toutes ses idées sur les leurs. » Or, au début de sa carrière, Comte a précisé qu « il s'agit de la plus grande révolution qui puisse jamais avoir lieu dans l'espèce humaine ».

L'ampleur d'une telle synthèse rend inaccessible, à la première lecture, l'œuvre de Comte. Or, n'en saisir qu'une partie, c'est la méconnaître ou la dénaturer. En embrassant l'ensemble, on découvre que dans chaque parcelle est le tout. Et il vaut mieux qu'il en soit ainsi. Peu de cerveaux en pourraient supporter la coruscalion. Il y faut revenir, s'entraîner...

L'incompréhension effarante des intellectuels qui n'y ont consacré qu'une lecture hâtive et le plus souvent partielle nous en avertit. Tout de même, les niaiseries de ceux qui s'y sont appliqués avec acharnement, mais qui, faute de pouvoir entendre l'esprit, s'en tiennent à la lettre coranique en réduisant la doctrine vivante à un automatisme verbal analogue aux moulins à prière des Thibétains. Certes, étant sincère, leur touchante dévotion n'est pas vaine. Elle démontre, à tout le moins, l'aptitude du positivisme à s'étendre même aux races retardées.

Pour les sciences physiques, on accepte volontiers que ce qui est démontrable n'a pas besoin

d'être constamment démontré : pourquoi ne pas étendre cette confiance apaisante aux sciences politiques et morales? Les catholiques sont rares qui ont lu les Épîtres de saint Paul et les Sommes de saint Thomas d'Aquin. Les autres en sont-ils moins bons croyants? Ainsi, les prolétaires et les femmes peuvent comprendre le positivisme par le cœur, et mieux que les lettrés.

Une telle synthèse — j'y reviens — ne s'assimile pas en quelques jours. Aussi le commun des scribouillards préfère-t-il acquérir le génie en écoutant chanter les fauvettes des jardins du Luxembourg ou en ingurgitant des bocks.

La pensée est despotique. On ne la rejette, point à son gré du cerveau dont elle s'empare. Un journaliste qui venait d'étudier pendant plusieurs mois le Système de politique m'avouait que, depuis l'illumination qu'il en avait reçue, sa besogne quotidienne lui était plus malaisée. Une synthèse qui ne laisse rien en dehors de son étreinte nous contraint. Le pittoresque, le paradoxe, l'originalité de l'expression, tout ce qui est le clinquant, tous les trucs du métier d'écrire se dérobent à l'appel. Dès lors, il faut se soumettre au réel. Plus de rêverie qui fait illusion, qu'on puisse prendre ou faire passer pour l'éclair du génie. Tout est relié. Les mots ne parviennent plus à celer la sottise ou le charlatanisme. Dans les limites qu'on sait désormais infranchissables, tout devient clair. En résumé, l'intellectualisme ne peut plus être une profession lucrative.

L'anarchie mentale part de l'égocentrisme métaphysique et, s'étant accrue de tout le limon putride des bas instincts, elle y retourne pour le développer.

C'est ainsi que le romantisme littéraire, l'idéologie révolutionnaire ont exalté l'égolâtrie des lettrés. Tout lycéen qui n'est pas absolument crétin — et encore ! — ne vise rien moins qu'à être chef d'école. D'instinct, il se prononcera donc contre une doctrine qui replace hommes et choses à leur rang.

Même pour les esprits plus sérieux, le positivisme ne laisse point d'être gênant. Comment s'y distinguer? Par exemple, pour un savant, comment accepter la classification des sciences ? Les physiciens ne veulent pas être au-dessous des biologistes, et ceuxci, des sociologues. Tout dernièrement encore, un périodique, en quête d'un programme pour donner corps à des intentions contradictoires, lança la « biocratie ». Rétrogradant d'un siècle, jusqu'à Cabanis et Gall, l'inventeur se croit un savant et un homme d'avant-garde. Ainsi de tant de théories, plus ou moins scientifiques, qui s'allument au firmament du battage pour s'éteindre après un engouement éphémère.

Au reste, les purs savants, avec non moins d'ardeur malévole, participent à la résistance. Car la science est de lois non de faits, comme Ta montré Comte en nous invitant à « élaguer beaucoup d'acquisitions oiseuses ». Et ces acquisitions aussi futiles que fugaces, c'est le pain quotidien, la raison d'être de tous ces manœuvres de laboratoiie, les places, les titres, l'Institut, et — gloire ! — un piquet d'infanterie pour être conduit au cimetière !

L'hostilité la plus légitime, certes, et la moins nocive, parce que la plus franche, c'est celle des catholiques.

Sans doute, nul n'a magnifié l'Église comme

Comte. Il Ta proclamée, dans sa constitution et sa pensée, « le chef-d'œuvre de la sagesse humaine ». Mais convenons que l'expression positiviste de cette admiration blesse un croyant qui veut que cette Église soit d'origine divine. Toute sa foi est là, et son ressort. Si l'Église n'était pas essentiellement théologique, le positivisme lui eût succédé sans brisure, sans cet interrègne spirituel prolongé durant lequel la civilisation menace d'être emportée par la frénésie des idéologies révolutionnaires. Car, en définitive, le vrai catholicisme, la religion humaine, universelle, et donc relativiste, c'est le positivisme.

A cet égard, Comte est bien « l'héritier des grands docteurs de l'Église », ainsi que Ta reconnu un de ses détracteurs. Parmi les croyants, seules les hautes intelligences en* peuvent convenir, et celleslà sont, partout, extrêmement rares. Aussi la plupart des bigots sont-ils moins navrés par l'abjecte anticléricalisme d'un Taxil ou l'athéisme matérialiste d'un Le Dantec que par un positiviste qui suit le précepte de Y Imitation : « Il y a beaucoup de choses qu'il importe peu ou qu'il n'importe point à l'âme de connaître. »

A propos des catholiques, Comte écrivait à Stuart Mill : « Nous pouvons rendre bonne et pleine justice à tous nos adversaires, et ils ne peuvent aucunement nous le rendre sans renoncer à leurs vains principes. »

Néanmoins, il proposa de fonder la ligue universelle de tous ceux qui ont une religion contre les barbares qui n'en ont pas. Le 20 février 1857, son disciple Sabatier sollicita une entrevue à cet effet avec le général des Jésuites à Rome, le P. Bex; mais

t'N MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE

celui-ci ignorait jusqu'au nom du philosophe qu'il confondait avec l'économiste Charles Comte et jugea qu'il était suffisant de le mettre en rapport avec un sous-ordre, le P. Robillon. Les pourparlers s'en tinrent à des préliminaires insignifiants. « Nous sommes très touchés des sentiments que vous avez à notre égard, déclara le P. Robillon, mais nous ne pouvons accepter aucun ralliement avec vous. Soyons amis et agissons chacun de notre côté (i).n

Comte a toujours recommandé à ceux qui ont des besoins théologiques ou métaphysiques de revenir à l'Eglise. Pour ma part, j'ai relevé plusieurs exemples d'obéissance à ce sage conseil. De jeunes prolétaires, soustraits par le positivisme aux pires suggestions de l'anarchisme, n'ont ppu se tenir à un humanisme héroïque. Ils ont demandé le baptême. Certains positivistes insuffisants ou trop suffisants gagneraient à les imiter. Ils rendraient service au positivisme. Un converti écrivait un jour dans la revue l'Action française : « C'est le positivisme qui

(1) En 1874, Littré relatait dans sa revue, la Philosophie positive :

<>. M. T. Tittoni, de Rome, m'écrit qu'aune vente publique il vient d'acheter un exemplaire du Catéchisme positiviste de M. Comte portant ces mots : « à M. Bex, général des Jé- « suites, offert par l'auteur. Auguste Comte. Paris, le 16 Arisc< tote 69 » ; et m'envoyant un fac-similé de l'épigraphe, il me demande si cela est authentique. Cela est authentique, en effet... Cet exemplaire recueilli par M. Tittoni, lors de la vente du mobilier des Jésuites, porte la preuve de la méprise de M. Comte à l'égard de ces conservateurs dont la célèbre Société est la plus haute expression : il n'est même pas coupé. »

Ce que Littré appelle une méprise ne fut peut-être qu'une entreprise prématurée.

sauvegarda en moi l'essentiel de mon catholicisme quand j'eus la regrettée sottise den renier l'Église et les formes... Si Ton admet que ce grand maître (Auguste Comte) aima son prochain comme luimême, et que, de cet amour seul..., dérivent ses tentatives et sa doctrine, — on y vérifie au bien qu'elles ont fait et au service qu'elles m'ont rendu, que Comte, le positiviste, mais l'homme aimant et de bonne volonté, sert mieux de chemin à la Grâce que les prédicants pharisiens, ignorantsou insincères, ironiques ou méfiants... » F. Brunetière était donc dans le vrai, profondément, en invitant les catholiques à utiliser le positivisme.

Comte ne voulait pas détruire ce qui n'est pas remplacé, ce qui n'a pas cessé de vivre et d'être bienfaisant. Ses disciples, à tout le moins ceux qui ne considèrent point que le positivisme dispense d'être intelligents, partagent celte large compréhension. Et d'autant plus que la religion de l'humanité n'a pas encore ses cadres, son sacerdoce, ses institutions, ses temples, et ne sera pas en mesure, avant longtemps, de les avoir.

La croissance sociale, par rapport à notre courte existence, est très lente. Le positivisme religieux exige donc de ses adeptes, présentement, un héroïsme spirituel constant. Chacun doit édifier le temple de l'humanité dans son propre cœur et, sans autre abri, affronter la tempête.

Et cela est impossible notamment aux esprits qui ont des dispositions bien moins à étendre les vérités humaines qu'à embellir celles qui sont reçues. Entendons les poètes et les artistes, et les plus nobles. C'est pourquoi un Ch. dePomairols, qui fut d'abord

r)8 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE

positiviste, un Péguy, un Ernest Psichari, et A. Retté, Claudel, Francis Jammes, Henri Ghéon, Gasquet, tant d'autres, sont revenus au catholicisme. Là seulement, ils ont tiré d'eux tout ce qu'ils pouvaient donner. Il faut le génie d'un Dante pour intégrer dans une œuvre d'art des émotions qui n'ont commencé à pénétrer l'àme collective que depuis mille ans. Sans doute, il y a aussi la littérature révolutionnaire. Mais qu'on ne s'y trompe point : cela remonte encore plus loin, aux temps de la confuse préhistoire. Encore que les talents d'expression ne soient pas moindres, le tolstoïsme d'un Romain Rolland, le cocasse bergsonisme d'un Henri Bataille, le romantisme dégénéré d'un Barbusse, quelles pernicieuses niaiseries ! C'est la nuit dans l'égout.

Il est donc tout naturel que les artistes ne viennent pas au positivisme d'emblée, et même qu'ils s'y opposent. Des concepts et des sentiments encore tout intellectuels n'inspirent ou n'accordent point l'inspiration avec les émotions populaires (1). N'oublions point que le catholicisme n'a eu ses cathédrales, son art et sa philosophie que mille ans après saint Paul.

Ce nonobstant, le théologisme préalable qu'exige l'Église est une impossibilité irréductible pour beau*

(1) On m'objectera que Pascal et les jésuites, accordés làdessus, conseillent de faire les gestes de la foi. Mais non pour l'acquérir: pour la retrouver. Il s'agit d'un réveil du subconscient. Voici un fait caractéristique et qui intéressera 35 chiàtres. Chez quelques positivistes frappés d'aliénation mentale qu'il m'a été donné d'observer directement, la régression intellectuelle consécutive s'est toujours manifestée par des accès de mysticisme théologique.

UNE DIRECTION î LE POSITIVISME 59

coup, et de plus en plus. Le catholicisme athée de Jules Soury est une position absurde. Si je n'avais approché rémouvante sincérité de cette âme bizarre et malheureuse, bourrelée par un effroyable pessimisme, je dirais que ce ne peut être qu'une attitude.

Comte écrivait à sa sœur Alix, fervente catholique, le 26 janvier 1849 5 « Il existe déjà Un grand nombre d'esprits, dans toutes les classes de la société, pour lesquelles les croyances théologiqùes ont perdu tout emprise, et cette classe tend à s'accroître chaque jour. C'est là un fait évident, que personne aujourd'hui ne saurait contester. Or mes travaux ne s'adressent directement qu'à de tels esprits, pour les tirer de la dangereuse anarchie qu'y produit la chute des anciennes convictions que je m'efforce de réparer en érigeant des convictions nouvelles... Car enfin, faut-il donc que, par suite de l'impuissance de la religion proprement dite sur de telles intelligences, on les laisse dépourvues de toute culture morale, et discipiinables seulement par les moyens matériels? Ce ne serait pas plus prudent que charitable. Qu'on me laisse donc moraliser et discipliner librement, parla saine philosophie, ceux qui ne laissent plus aucune prise aux procédés théologiques. »

Dans une autre lettre à la même, il blâme tout prosélytisme « indiscret ou déplacé, qui ne pourrait être que nuisible ». Et il ajoute : « Dans la déplorable anarchie où notre vie doit s'accomplir, chacun n'a qu'une seule manière vraiment noble et heureuse de tendre au triomphe légitime de ses propres principes : c'est de remplacer des discussions stériles ou dangereuses par une concurrence active et salutaire.

Luttons donc à qui de nous deux éprouvera les meilleurs sentiments et pratiquera la meilleure conduite. Que cette sainte émulation soit, pour chacun, la seule manière de faire prévaloir les principes qui le dirigent, et sur lesquels la discussion ne doit jamais porter directement. »

Tant que les mécréants n'étaient que des libertins, les vertus du théologisme n'en étaient que plus manifestes. Mais il n'en est plus ainsi quand le doute s'empare des plus nobles natures.

Moins une institution sociale peut le bien, plus elle permet le mal. Elle cherche, dès lors, à se soutenir par les éléments inférieurs toujours plus nombreux. On craint que l'Église en soit là. En tout cas, son déclin s'accélère. On peut encore, dans les petites gazettes bigotes, calomnier Comte ; mais il est flagrant que le pape n'a pu arrêter ni même atténuer l'atroce carnage qui vient d'ensanglanter l'Europe. Son implacable neutralité fut une abdication que les circonstances lui imposaient. Il a conscience quil ne canalise plus les forces brutes. Il sait qu'il ne se maintient encore que par les puissances d'oppression et l'ignorance des masses. Et il convient de le louer de s'appuyer sur ses seuls étais, car il reste, malgré tout, la plus grande autorité morale.

Pour éviter surtout la périlleuse transition métaphysique, Comte s'est efforcé de ménager un chemin de velours entre le théologisme finissant et le positivisme naissant. Aussi n'a-t-on pas manqué de l'accuser de parodier le catholicisme, alors qu'il le prolonge ou l'élève (1). Mais, pour les natures dé-

(1) De même, certains érudits, ignorants des méthodes

biles, les difficultés sont plus grandes que ne l'imaginait le robuste optimisme de Comte. Ceux qui, délibérément, désertent l'Église ne vont point, sauf exception, au positivisme, mais s'enlisent dans les marécages métaphysiques. Et ils y sont entraînés par un torrent d'insanités égocentriques qui, déjà, a détruit et roulé dans ses flots dévastateurs les quais, les balises et les écluses du spirituel, suprême régulateur des forces matérielles.

positives et de la loi de filiation historique, ont pu accuser le catholicisme d'avoir emprunté sa morale, ses rites, ses symboles, et même l'essentiel de ses dogmes, au paganisme.

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