‹ Un Maître, Auguste ComteChapitre 9 sur 9 · LIMMENSE QUESTION DE L'ORDRE ET SA SOLUTION POSITIVE · texte numérisé non relu

LIMMENSE QUESTION DE L'ORDRE ET SA SOLUTION POSITIVE

De la Grande Grise au Grand Chaos.

La théocratie eût établi l'ordre définitif dans les civilisations naissantes si le régime des castes ne s'opposait à tout développement. Le paganisme cimenta les remparts de la Cité avec du sang ; mais la plus dure contrainte ne l'est pas assez contre la corruption interne. Le christianisme n'attend rien que de l'amour ; mais, par là, il exalte l'individu, c'est-à-dire l'instinct, et se détourne de la raison sociale. L'absurde pratique élective qui désagrège les plus puissants Etats nous vient des catacombes romaines. Tous les ferments de rébellion, de logomachie et de dévergondage sentimental sont dans l'Évangile.

Le grand saint Paul en forma pourtant le catholicisme. Et la merveilleuse floraison s'épanouit au

moyen âge. La féodalité réalise la plus solide cohésion et l'Église l'union la plus heureuse que l'humanité ait connues jusqu'ici. Néanmoins, et bien que saint Thomas d'Aquin renoue la pensée catholique à la pensée païenne d'Aristote, il y manque l'unification dans le temps et dans l'espace que l'absolu théologique ne saurait atteindre.

Déjà, dans les controverses scolastiques, tous nos conflits d'idées surgissent. Du réalisme de Duns Scot naîtra la métaphysique dissolvante, et du nominalisme de. Roscelin et Abélard, le positivisme reconstructif.

Puis, les légistes, la Réforme, le Parlement, la courtisanerie, l'absolutisme temporel, saperont l'harmonieux édifice des institutions féodales. Enfin, la critique négative des encyclopédistes et l'effervescence révolutionnaire de la bourgeoisie ambitieuse provoqueront directement la Grande Crise.

Étape nécessaire peut-être, si les principes fondamentaux de l'ancien régime étaient vraiment altérés ou épuisés. Mais il ne fallait pas s'y attarder.

En passant à l'état chronique, l'anarchie devient incurable et mortelle. Dès 1842, A. Comte annonçait « le désastreux essor des grandes luttes intestines, inhérentes à notre anarchie mentale et morale, entre ouvriers et patrons, entre villes et campagnes ». Et ce furent, en effet, février et juin 1848, la guerre de 1870-71, la Commune et enfin la conflagration mondiale. Maintenant, dans la paix précaire qui n'est qu'une lassitude de s'entretuer en masses, nous entrons dans l'ère du Grand Chaos.

Écroulement tragique ! Ce n'est pas seulement le passant qui s'effare et ne sait plus sur quel sol con-

sistant se poser, comment s'orienter : ce sont les assises mêmes de la civilisation qui s'engloutissent dans l'abîme, l'armature qui se rompt de toute part, les institutions de soutènement qui s'effondrent ; ce sont toutes les barrières mulliséculaires que la nécessité, la sagesse et l'expérience avaient dressées devant l'instinct divergent et le vandalisme impulsif qui sont emportées dans la tourmente.

L'expansion désordonnée de l'industrialisme, de la technique, du machinisme assourdissait les avertissements. La fiction de l'argent permettait de dilapider le capital de civilisation accumulé par l'effort patient des siècles, et même le capital naturel (houille, fer, pétrole, etc.) dont la disette commence à se faire sentir et qui fera défaut, terriblement, à nos descendants. Et ainsi, Ton accroissait les besoins plus encore que les moyens de les satisfaire. Présentement, la production même — à quoi furent sacrifiées la santé, la joie, la beauté — est enrayée par les luttes de classe, la mystification monétaire, l'agio. Nos cités de luxe et de plaisirs sont menacées de famine.

C'est que, dans le social, les forces matérielles deviennent explosives quand elles ne sont pas réglées par des forces spirituelles.

S'il n'y a que jeux d'intérêts, alors ce sont les plus forts qui l'emportent. Certes, d'abord, ceux-ci doivent leur prépotence à la situation, à l'intelligence, au savoir, à la ruse. C'est encore du social. Mais la multitude, lasse d'être exploitée, se compte. Ne l'a-t-on pas persuadée que mille valent plus que dix? C'est la démocratie. C'est le nombre. C'est aussi le plus bas, et qui ne connaît que la violence,

L'argent le peut manœuvrer un moment en corrompant les meneurs. Mais cela ne fait que retarder la ruée des barbares. Quant à l'État, à supposer qu'il pût avoir d'autres administrateurs et politiques que les « réalistes » de qui le génie s'applique à gagner une semaine et à durer un mois, comment pourrait-il se réformer, s'améliorer, c'est-à-dire réagir contre les deux principales forces dissolvantes , l'argent et le nombre, qui l'animent et dont il dépend ?

La solution de l'immense question de Tordre est spirituelle. Nul penseur ne l'a mieux vue sous tous ses aspects, ni mieux montrée dans toutes ses conséquences que Comte.

« La grande crise politique et morale des sociétés actuelles, dit-il, tient en dernière analyse à l'anarchie intellectuelle. Notre mal le plus grave consiste, en effet, dans celte divergence qui existe maintenant entre tous les esprits relativement à toutes les maximes fondamentales dont la fixité est la première condition d'un véritable ordre social. Tant que les intelligences individuelles n'auront pas adhéré, par un sentiment unanime, à un certain nombre d'idées générales capables de former une doctrine sociale commune, on ne peut se dissimuler que l'état des nations restera essentiellement révolutionnaire malgré tous les palliatifs qui pourront être adoptés et ne comportera réellement que des institutions provisoires. »

C'est pourquoi, dans l'indicible désarroi de l'heure présente, il n'y a qu'un guide sûr, et c'est Comte; une doctrine unifiante, exaltante, et c'est le positivisme,

La civilisation en péril.

En se prolongeant, la guerre aura précipité la décomposition politique et sociale de l'Europe. Même la victoire des meilleurs, trop chèrement acquise e ruineuse, n'empêchera pas cette déliquescence tragique.

On a pu se demander parfois comment ces terribles événements n'ont pas suscité des hommes à la hauteur de les dominer. La France surtout, jusqu'alors, n'avait jamais manqué de cette réserve salvatrice du génie de la race. Certes, il y eut Foch, qui gagna la guerre dans des conditions où tout autre eût désespéré. Sans doute, il y avait aussi le funeste régime électif et parlementaire qui livre le pays aux politiciens d'aventure, c'est-à-dire à la dictature occulte des brasseurs d'affaires, aux entreprises de l'étranger, à la trahison; mais, néanmoins, il était plus facile de balayer cette espèce que de refouler les Boches. D'où vient qu'il n'y eut pas de Foch civil ?

M'étant employé, pendant toute la durée de la guerre, à le chercher ou à le susciter, en lui fournissant le personnel et les moyens d'action indispensables, j'ai pu, mieux que d'autres, reconnaître la cause efficiente de cette lamentable carence (1).

(1) Se reporter à mes Appels à l'élite française : Projet d'an journal d'union nationale, indépendant de l'argent et des partis (avril 1915) ; — Le Devoir de servir et de militer (avril 1916) ; — La Coalition des forces vives (novembre- 1&16), puis les circulaires, etc.,

BlBLiOtKi.

S'il n'y eut que de tout petits hommes, extrêmement médiocres, pour s'offrir bruyamment à réorganiser la société française par des procédés puérils, c'ert que leur myopie intellectuelle ne leur permettait pas d'embrasser l'ensemble vertigineux de l'immense problème de Tordre. Leur bonne volonté, souvent touchante, leur outrecuidance et leur témérité, voire leur talent d'expression, étaient faits de leur inconscience et de leur débilité mentale.

De plus haut, en regardant plus loin, ceux qui avaient vraiment les aptitudes de chefs ne pouvaient que constater la vanité de toute tentative d'une coterie ou d'un parti pour retenir l'éruption menaçante, endiguer ou canaliser la coulée de lave incendiaire. Or une action d'union nationale, qui seule eût été efficace, présuppose une unité morale qu'ont brisée, endettée plusieurs siècles de critique négative et de divagations égocentriques.

Le socialiste Bourtzeff vient de nous 'apprendre qu'il en a coûté j5 millions de marks à l'Allemagne pour achever la dislocation de l'État russe. lien eût coûté beaucoup plus pour le reconstituer. En France, nous savons qu'on ne trouve pas six millions de francs pour une tentative de réfection sociale. L'argent va parfois contre ceux qui le détiennent; mais jamais contre l'argent même. Une idole n'abdique pas. Les destins s'accompliront.

Ne reste-t-il plus qu'à gémir sur les décombres de la civilisation que nous n'avons pas su étayer à temps ? Non pas. Dans les cataclysmes sismiques, alors que des territoires sont engloutis, d'autres restent indemnes et, parfois, des îlots nouveaux émergent de l'abîme.

Et donc, ne pas s'acharner à rappeler ce qui a disparu à jamais, maintenir jusqu'au terme ce qui disparaît lentement, s'appliquer à y suppléer ; mais, surtout, défendre, préserver opiniâtrement ce qui vit, ce qui manifeste des puissances d'épanouissement, ce qui est essentiel et vital. Toujours « conserver pour améliorer ». Ici, la sociologie positive est un guide sûr. Accordons-y nos volontés en y subordonnant nos désirs.

L'édifice s'écroule parce que les assises sont rongées, pourries, parce que le ciment se désagrège, parce qu'on a laissé les murs et les toitures se délabrer. Soit : il reste les pierres, le sol. Il reste le ferme propos de régénération, la nostalgie de l'abri et Tidée d'un plan.

En pleine crise sociale, on ne saurait être conservateur sans être de quelque façon révolutionnaire, et ceci sans être cela. Si l'ordre est la base, le progrès reste le but. Il n'y a pas à tenter de galvaniser ce qui est mort, non plus qu'à tuer ce qui fait vivre. Tous nos malentendus qu'exacerbent de fausses catégories artificielles proviennent de ce qu'au préalable nous ne faisons pas ce départ.

Rien ne peut plus sauver l'armature d'acier et d'or de la civilisation occidentale. Elle s'écroulera avec fracas quand elle aura épuisé dans leurs pires conséquences les délétères principes matérialistes. L'ochloploutocratie internationale ne peut être réduite par persuasion. C'est une force aveugle, acéphale, qui s'alimente des ruines qu'elle accumule et de sa propre substance. Lancée à cette allure effrénée, elle ne s'arrêtera qu'en n'ayant plus à détruire qu'elle-même. Qu'elle y mette dix ans ou un

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siècle, il esl évident qu'elle ne laissera rien subsister de notre superbe, des bibliothèques, des musées, des monuments, des laboratoires, des machines, du luxe des cités, de tous nos dispositifs et arrangements matériels... Car ce qui a vécu pour l'or périra par l'or. La collusion de la haute finance et du plus bas bolchevisme l'annonce déjà.

Et ce n'est que l'angoisse de notre génération, la souffrance d'une ou deux générations suivantes. Ne resterait-il plus pierre sur pierre, tant que ne sera pas défait l'esprit indéfectible, l'humanité sera toujours riche de ses possibilités infinies.

La restauration de l'esprit public.

La raison à l'intellectuel, la passion au sentimental, la conscience au moral sont les complices de l'instinct égotiste. Elles expliquent, elles justifient, elles consacrent tout, — et le pire.

Il n'est d'intelligence que générale, d'amour que social et de rectitude de conduite que dans la continuité et la solidarité. De plus en plus, les morts nous gouvernent. On ne secoue ce a noble joug du passé » que pour délirer. La démocratie effective est celle que nous pouvons former avec nos ancêtres, vraiment incorporés à l'humanité, et ce qu'ils nous ont légué de meilleur, le fruit fécond de leur patient labeur. La divinisation delà multitude amorphe, qui passe, c'est la négation insensée de ce qui fut comme de ce qui sera. C'est le chaos nihiliste.

Pour toute croissance organique, il faut le temps et la continuité. La plus simple des idées morales a mis des siècles à se former. La confuse idéologie égocentrique, matérialiste et révolutionnaire, qui se borne au présent fictif et à l'individu abstrait, n'en appelle jamais qu'à la contrainte pour réaliser ses sordides chimères. Pour orgueilleuse qu'elle s'affiche, la raison individuelle, discontinue, sans horizon, et qui ne se nourrit que de mots, n'est pas sans avoir le sentiment profond de sa débilité. Si elle l'oubliait, les faits le lui rappelleraient sans douceur. Ne pouvant se discipliner elle-même, ce sont les forces les plus brutes qui l'asservissent.

Le rêve grandiose et vain des Conquérants semble près de s'accomplir par des forces anonymes obscures. Mais l'immense pouvoir que celles-ci se sont attribué est décérébré comme la matière. Il broie tout ce qui vit. Même ceux qui paraissent le détenir n'en sont que Jes mornes esclaves, et ils roulent avec nous tous et la masse qu'ils ont l'illusion d'étreindre une heure au fond de l'abîme où tout va s'écraser.

Charles Maurras, en demandant la mobilisation de l'intelligence, écrivait récemment : « Les conditions de la liberté de l'esprit et de la vie physique sont devenues nationales. » C'est le contraire qui est vrai : Elles ont cessé d'être nationales. Car les facteurs les plus actifs de l'anarchie ont été internationalisés. Aucun État ne peut plus s'enfermer dans ses frontières pour se préserver seul. A proprement dire, aucun ne peut plus se gouverner. On ne bloque pas l'argent et le nombre. Maurras nous parle de l'Islam menaçant, des hordes asiatiques.,. Qu'est-ce

donc auprès de ces forces insaisissables parce qu'impersonnelles; et inhumaines, inexorables, parce que sans âme ?

Il n'est de solution partielle à aucune question sociale. Sous tous ses aspects, il n'est qu'une question sociale. Et elle est intellectuelle d'abord, morale ensuite, religieuse enfin.

Un ordre mondial qui ne serait maintenu que par le temporel aboutirait à une effroyable tyrannie, où tout ce qui est humain, c'est-à-dire vivant, spontané, intelligent, poli, aimable, serait à jamais comprimé, étouffé. Mous ne serions plus que les rouages d'un monstrueux automate que seuls manœuvreraient l'argent et sa garde-chiourme. Il y aurait des spectres d'hommes : il n'y aurait plus d'humanité.

Et c'est toute la démagogie socialiste. Suivant l'heure de la vile surenchère, le syndicalisme suit ou précède dans cette régression. Ces deux bandes d'ailleurs, par leurs meneurs, ne laissent point d'être extrêmement sensibles à l'argent. Les récents troubles d'Italie en témoignent, qui ont été provoqués, entretenus par la politiquerie et la haute finance. Car cette toute-puissance est stupide comme le monstre autophage Catoblépas.

L'or n'est qu'un métal inerte. S'il est sa propre fin, à quoi tout s'immole, il échappe à l'emprise intelligente, à toute direction.

D'autre part, les divagations littéraires, métaphysiques ou mystiques ne sauraient instituer une spiritualité. Elles ne vont guère qu'où vont les divagations : aux insanités plus ou moins littéraires, aux idioties du spiritisme, à toutes les prostitutions. L'intelligence qui se vend, elle se renonce.

L'esprit ne se projette et ne se réfléchit dans le monde que s'il a pour générateur une doctrine, et qu'il sert. Ainsi seulement, il évite les vertiges de l'orgueil, les enlisements de l'avarice, il s'anime de sentiment, il s'éclaire d'idéal, il accède aux cimes, — il est.

En Occident, il y eut, il y a encore cet étai de la civilisation qu'est le catholicisme; mais nous voyons trop qu'il fléchit. Pour se maintenir encore quelque temps, au lieu de s'attacher à dissiper ce qui lui reste de théologisme, il incline à revenir aux origines évangéliques. La fétichiste dévotion au Sacré-Cœur de Jésus supplante la politique de saint Paul, d'Hildebrand et la philosophie de saint Thomas d'Aquin. Mais c'est ainsi que, pour beaucoup, le catholicisme reste un foyer de vie morale.

Désormais, une doctrine plus complète devient nécessaire, qui puisse rallier les plus vives intelligences, dégagées du théologisme, et les cœurs, plus irradiants sinon plus brûlants, qui sont affranchis des préoccupations du salut personnel : une doctrine qui soit une synthèse en accord objectif avec les choses et en harmonie subjective avec les pensées.

Le positivisme ne serait pas la doctrine salvatrice que l'humanité attend s'il ne fournissait des solutions immédiates aux formidables problèmes que l'anarchie morale pose à notre civilisation effarée avec la brutalité du sphinx antique : « Devine ou je te dévore ».

D'abord, dans notre chaos, celui d'une direction.

Pas de société sans gouvernement, temporel et spirituel. « Il n'y a de gouverné temporellementque ce qui ne peut l'être spirituellement, c'est-à-dire

qu'on ne régit par la force que ce qui ne peut l'être par l'opinion. » Ici, Comte nous fournit le mètre exact de la civilisation : Reconstituer un pouvoir spirituel effectif, établir le sacerdoce positif est donc le plus urgent. Or, tout y met obstacle. L'esprit est écrasé par les forces matérielles que le siècle dernier surtout a exclusivement développées. Malgré une rétrograde extension de la contrainte étatiste, ces forces barbares ne sont plus contenues. Elles sont favorisées plutôt. En faisant mine de s'affronter, le nombre destructeur et l'argent corrupteur conspirent pour imposer au monde une effroyable tyrannie.

« Le principe révolutionnaire, dit Comte, consiste surtout dans l'absorption du pouvoir spirituel par les forces temporelles, qui ne reconnaissent d'autre autorité que la raison individuelle... Tous les partis actuels méritent ainsi d'être qualifiés d'anarchiques et de rétrogrades, puisqu'ils s'accordent à demander aux lois les solutions réservées aux mœurs. » Le parlementarisme, le socialisme, la guerre, le bolchevisme, la ploutocratie affameuse, toutes les calamités de l'anarchie ne sont que les conséquences de ce principe révolutionnaire généralisé.

Après le libertinage de croyance et de conduite, nous assistons au débordementdu libertinage social.

Sans doute, chaque classe de la société aspire à un certain ordre; mais en voulant maintenir dans l'État la part de désordre dont elle profite directement. De là, l'importance qu'ont prise depuis un demi-siècle les coteries, les partis, les syndicats. Bientôt, il n'y aura plus d'organisés que les convoitises, les cupidités et les antagonismes.

Nous avons donc à restaurer un esprit public. Son organe sera l'opinion publique éclairée, disciplinée et dirigée.

a Le sentiment social môme ne serait pas suffisamment efficace, dit A. Comte, si l'opinion publique ne venait sans cesse fortifier les bonnes tendances individuelles. Le difficile triomphe de la sociabilité sur la personnalité n'exige pas seulement l'intervention continue de véritables principes généraux, aptes à dissiper toute incertitude quant à la conduire propre à chaque cas. Il réclame aussi la réaction permanente de tous sur chacun, soit pour comprimer les impulsions égoïstes, soit pour stimuler les affections sympathiques. Sans cette universelle coopération, le sentiment et la raison se trouveraient presque toujours insuffisants, tant notre chétive nature tend à faire prévaloir les instincts personnels. »

La régénération des opinions et des mœurs qui résout toute la question sociale ne se peut effectuer que par la coopération de ces trois facteurs : l'intelligence qui enseigne, conseille et prévoit; l'amour qui préserve et exalte; l'énergie qui pourvoit et réalise. Le concours de l'intellectuel, de la femme et du prolétaire est donc indispensable. Le positivisme seul l'organise en déterminant leurs fonctions respectives.

La fonction de l'intelligence et les intellectuels.

Tous les affluents de l'anarchie sourdent de la tête. C'est pourquoi la première partie de l'œuvre

de Comte coordonne le savoir humain. Voilà la base.

Si elle est nécessaire, elle n'est pas suffisante.

« La force intellectuelle, dit Comte, n'est pas, au fond, plus morale que la force matérielle. Chacune d'elles ne constitue qu'un moyen dont la moralité dépend de son emploi. » L'esprit n'est pas destiné à commander, mais à servir. « Il ne doit essentiellement traiter que les questions posées par le cœur pour la juste satisfaction finale de nos divers besoins. L'expérience a déjà trop démontré que, sans cette règle indispensable, l'esprit suivrait presque toujours sa pente involontaire vers les spéculations oiseuses ou chimériques, qui sont en même temps les plus nombreuses et les plus faciles. Mais, dans son élaboration quelconque de chaque sujet ainsi proposé, l'esprit doit rester seul juge, soit de la convenance des moyens, soit de la réalité des résultats. C'est uniquement à lui qu'il appartient d'apprécier ce qui est pour prévoir ce qui sera, et de découvrir les procédés d'amélioration. En un mot, l'esprit doit toujours être le ministre du cœur et jamais son esclave. »

Le positivisme fait leur part à l'imagination, à la méditation, à l'activité, à l'amour, en réglant leurs rapports pour, finalement, accorder la science, l'action et l'art dans la religion.

Les controverses sur le primat de l'intelligence ou de la sensibilité ne sont que jeux de coteries, où il convient de s'opposer et s'agiter pour attirer l'attention. Encore n'est-ce point, le plus souvent, sans confondre la pensée avec la littérature, la science avec l'érudition et la sensibilité avec le cabotinage.

Dissocier le sentiment et la raison, les opposer ?

Sachons que l'esprit est leur symbiose. Les idées ne vivent et ne se sont vivifiantes que si elles passent dans les sentiments, et ceux-ci n'évitent la dépravation que s'ils sont guidés par une idée supérieure. Ce qui est funeste, c'est la sentimentalisation d'une idéologie sans base positive et qui n'est que l'expression des plus grossiers instincts.

On ne disputerait plus là-dessus si l'intellectualité, plus respectueuse du passé, mieux renseignée, était ramenée à sa fonction au lieu d'être une carrière lucrative et facile, et parfois un parasitisme éhonté. Et l'une des plus heureuses conséquences pour la dignité de l'intelligence serait l'élimination d'une multitude d'artistes, de poètes, de scribouillards en tout genre, qui trouveraient dans l'agriculture, l'industrie ou le négoce un emploi plus utile de leur activité et mieux approprié à leur souci de lucre. Leurs dispositions à se syndiquer « pour défendre leurs intérêts » ainsi se donneraient libre cours, sans hypocrisie et sans scandale. Par là encore s'effectuerait la revision des valeurs.

Ce n'est pas vers ce bon sens, évidemment, que nous porte 1 egocentrisme exaspéré. Par exemple, le Journal officiel nous apprend qu'une commission parlementaire a été nommée pour étudier « l'organisation des relations intellectuelles de la France avec l'étranger ». D'autre part, nous voyons les syndicats ouvriers émettre la prétention d'intervenir dans la production ou la distribution des journaux et livres pour en régenter la publication et la rédaction. Au surplus, il y avait déjà les trusts de publicité, de journaux, de librairie et de messageries. L'argent est un infatigable semeur d'ivraie.

isl sa vénalité qui a courbé l'intelligence sous lé joug «lu nombre et de l'argent. Son définitif avi- 58 nent ne sera conjuré que si, par le positivisme, elle accepte la haute mission morale qui lui incombe.

Dans notre gâchis, tous les égoïsmes « locaux », -à-dire individuels, corporatifs, régionaux, se syndiquant, revendiquent, arrachent des « réformes » sur le social. Partis, coteries, associations, fédérations et confédérations, chacun est ligué contre tous et tous contre chacun. Et la civilisation devient une proie offerte. Il n'y a plus d'organe de l'intérêt général : national ou temporel et universel ou spirituel.

Le conglomérat organique que les siècles avaient formé est désagrégé. Il ne reste plus que le primitif instinct grégaire. Le nombre — le plus bas — l'emporte. Toute coterie surfait ceux qui lui appartiennent et passe sous silence ou vilipende ceux qui ne suivent point le troupeau bêlant. A ce sujet, rien de plus amusant que de lire les petites revues ou les journaux de partis. Quant à la grande presse, elle est exclusivement au service de la finance.

Ei voici un nouveau « compagnonnage » — non de charpentiers ou d'épiciers, mais d'intellectuels — qui surgit. Il proclame que l'intelligence est en péril. Ce n'est pas d'aujourd'hui. Mais si ces jeunes gens entrent témérairement dans les écuries d'Augias, hélas ! c'est pour en remettre. Voyez plutôt : o L'intelligence est menacée dans son prestige, disent-ils. Elle est menacée dès maintenant dans ses conditions tence. etc. Une telle situation équivaut à un désastre national. »

UNE DIRECTION : LE POSITIVISME lll

Ces « compagnons » sont d'une singulière intelligence qui mêlent théoriciens et techniciens en se proposant d'amener « tous les écrivains, artistes, savants, techniciens et membres des professions libérales, encore dispersés, à entrer dans les syndicats existants ». De plus, ils s'appliqueront à « propager, dans un esprit de nouveau saint-simonisme , la doctrine française de la primauté de l'intelligence dans la société ». Ce qui attire l'intellectualisme alimentaire vers le saint-simonisme, c'est surtout, semblet-il, la simonie. Mais ce n'est pas ce qui peut rendre à l'intelligence sa « primauté » dans la société. Au contraire.

C'eût été l'avis de Remy de Gourmont, qui demandait que, dès sa publication, tout livre devînt domaine public. Et aussi de Proudhon, l'auteur des Majorais littéraires. Un publiciste, qui avoue pourtant être inapte à la sociologie en imaginant que c'est une supériorité, M. Gonzague Truc, écrit: « Ce qui tue la science, c'est le métier de savant; et ce qui tue les lettres, c'est le métier d'homme de lettres. »

Et l'on peut vivre du travail manuel, comme l'a fait observer M. J.-H. Rosny aîné : « Avec les hauts salaires, un jeune homme modeste, dont le luxe serait d'ordre intellectuel, pourrait vivre avec le produit de quatre à cinq heures de travail... Pourquoi tant de gens ont-ils peur du travail manuel? »

Comte a montré la haute portée civilisatrice de la séparation du temporel et du spirituel ébauchée par le catholicisme au moyen âge. Son accomplissement implique maintenant la séparation de l'enseignement et de l'État, la suppression de tout budget théorique

et du régime académique, c'est-à-dire de l'art, des lettres et des sciences comblés de sportules et d'honneurs officiels, sinon honorés, enfin et surtout l'abolition de l'indéfinissable et insaisissable propriété artistique et littéraire.

Les forces spirituelles ne pourront devenir les arbitres des conflits sociaux que si elles règlent les forces temporelles en les dominant. Et l'on ne domine pas le nombre en sollicitant le succès ; l'argent, en le quémandant. Si Grégoire VII avait imploré l'empereur Henri IV pour des prébendes ou des titres, certes il ne l'eût pas amené à Ganossa.

L'intrusion du spirituel dans le temporel est aussi nocive que l'inverse. Frédéric il disait que sïl avait un peuple à châtier, il le ferait gouverner par des philosophes. Aussi les fonctions respectives des théoriciens et des praticiens ont-elles été nettement précisées par Comte : « La vraie théorie est toujours générale comme la saine pratique reste constamment spéciale, puisque chacun doit tout concevoir essentiellement, sans que personne aspire à tout exécuter. »

Gertes, chez beaucoup d'intellectuels, il y a encore des élans généreux, de la bonne volonté. Gela se décèle dans de récents manifestes qui s'inspirent des Appels à l'élite que le Groupe Auguste-Comte multiplia de 1915 à 1919. Pas assez fidèlement, d'ailleurs. Ces jeunes lettrés ont voulu y mettre du leur, et cette infatuation a tout gâté. Au lieu de coaliser les puissances de l'esprit, ils ont accru le nombre des coteries. Voulant rallier, ils dispersent. Et plus encore quand ils proposent — sérieusement ? — un fantaisiste retour à la confuse scolastique ou au thomisme.

On ne peut vraiment y voir qu'un prétexte pour déployer leur érudition. Mais à l'heure présente, quelle. sottise !

Car le talent et l'instruction ne suffisent point. Il faut une doctrine, et une doctrine unifiante est un tout, en accord avec nos connaissances et nos aspirations. C'est là-dessus qu'on s'appuie pour partir. C'est de là que se forme l'originalité. A remanier, on revient sur ce qui fut gagné péniblement. On recommence stérilement. Un peu de réflexion éloigne de la docilité et. de la vénération, mais beaucoup y ramène. « Même chez ceux qui peuvent vraiment apprécier les démonstrations, dit Comte, les moindres dissidences suffisent pour neutraliser les principales concordances quand la vénération ne vient pas surmonter l'insubordination. »

Ce que Comte a dit de la propriété et du travail, a fortiori s'applique à l'intelligence : « Sociale dans sa source, elle doit être sociale dans sa destination. » Quand donc elle prétend ne servir qu'elle-même ou ses agents, elle arrache ses racines de l'humus où elle puise sa sève, elle se dessèche et s'effrite.

Pas de force dont l'origine et la nature ne soient plus sociales. Elle est une somme, capitalisée par tout l'effort accumulé des générations précédentes. Réduite aux seules opérations d'une logique personnelle, elle ne se distinguerait ni de l'instinct ni de l'inconscient (1). Encore lui faudrait-il des mots pour s'exprimer, et toute langue, si rudimentaire

(1) C'est Dada. Mais faut-il prendre au sérieux ces insanités ? Dans une certaine mesure, certes. On sait que les simulateurs ne font qu'exagérer leurs paranoïes. A proprement parler, il n'y a pas de simulateurs, — même littéraires.

1 1 i UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE

soit-elle, est déjà le fruit d'une longue histoire commune. Le plus haut génie — un Comte, par exemple — est une floraison d'humanité. Seul le cerveau en déliquescence des déments ou de quelques histrions de lettres croit pouvoir créer quelque chose. Comte ne se diminuait pas en signalant scrupuleusement ses précurseurs : il justifiait sa positivité. La profonde vérité de sa doctrine, c'est qu'elle est une suite. La plus haute valeur cérébrale, ce n'est pas de tendre à une vaine originalité, mais d'appréhender, comprendre, synthétiser. On n'invente jamais : on découvre, on retrouve, on combine.

L'intelligence ne se suffit donc pas à elle-même. Nous le voyons assez par l'impuissance des plus terribles catastrophes à dissiper les préjugés et à rectifier les erreurs qui les ont provoquées. Cette fois encore, après la plus sanglante des guerres, comme après la Révolution, à quelque catégorie sociale qu'on appartienne, rien n'a été appris, rien oublié.

Sans doute, le socialisme le plus bassement électoral, l'imbécile démagogie gréviste, des politiciens de flibuste, de niais utopistes, des réformateurs ignares, des conservateurs ahuris, des aventuriers de tout vol proclament les indigentes divagations de leurs rêves, de leurs vanités et de leurs appétits comme autant de doctrines rénovatrices. A l'examen, elles apparaissent comme moins coordonnées que le fétichisme des cannibales errant dans la brousse africaine. Elles contribuent à exacerber le délire occidental dans sa crise la plus aiguë.

En fixant sa fonction d'enseigner, de conseiller, de consacrer et de régler, le positivisme rend à l'intelligence, avec tout son prestige, tout son pouvoir.

Car, là surtout, il n'est d'autre mesure de la grandeur que le devoir.

En refusant aux intellectuels toute chance de profits et de gloriole, le positivisme les guérit de cette sottise de les désirer et de les poursuivre. Elle les élève à l'apostolat, au sacerdoce. Quelle sérénité, quelle puissance elle leur octroie ! Alors seulement ils connaîtront les vraies joies de l'esprit dans son épanouissement social. « Mais Dieu le voit », disait l'artisan des cathédrales qui ciselait les pierres invisibles, non pour un salaire ou l'acclamation des foules inconscientes, mais pour les siècles d'humanité et la gloire éternelle de son âme.

Les puissances de sentiment et la femme.

La dame du moyen âge, en refrénant la brutalité, exalta la noblesse du chevalier. La puissance de son sourire ou de son baiser ne fut pas moindre que celle de ses larmes. Comte veut que, « source spontanée de la vraie sociabilité », elle en retrouve le secret pour contenir les propensions à l'orgueil chez l'intellectuel et à la violence chez le prolétaire. Ce rôle que le positivisme confère à la femme, le plus conforme à sa nature, est le plus haut qui soit dans une civilisation affinée où domineront le bon sens, le dévouement, la vénération et la tendresse.

Le féminisme, comme 1 intellectualisme mercantile et le socialisme électoral, est un aspect de cette

rébellion générale de l'esprit contre le cœur, qui s'est propagée depuis le seizième siècle, par la critique corrodante, contre toutes les assises de l'ordre et, par le dogme délétère de l'infaillibilité de la raison individuelle, même contre le sentiment social. Or, <( pour quiconque a approfondi l'étude de l'humanité, remarque Comte, l'amour universel, tel que Ta conçu le catholicisme, importe beaucoup plus que l'intelligence elle-même dans l'économie de notre existence individuelle ou sociale, parce que l'amour utilise au profit de chacun et de tous jusqu'aux moindres facultés mentales, tandis que l'égoisme dénature ou paralyse les plus éminentes dispositions ».

Comme tous les symptômes morbides de l'anarchie morale, le féminisme est un égocentrisme. Il consiste essentiellement à jalouser chez l'homme les dégradantes nécessités qui l'animalisent. Et ainsi, à cette suggestion, la femme abdique la grâce qui charme, la pureté qui élève et la tendresse qui subjugue.

C'est au foyer seulement que la douce influence de la femme peut s'exercer sur les mœurs, — pour les garder, ensuite pour les perfectionner. C'est là aussi qu'elle se préserve elle-même. Car les hommages dont elle est avide, elle les reçoit dans l'intimité pour sa pudeur ; dans la rue, pour son dévergondage.

Le mariage améliore réciproquement les deux conjoints, mais il ne réalise cette fin que s'il est indissoluble. « Entre deux èlres aussi complexes et aussi divers que l'homme et la femme, ce n'est pas trop de toute la vie pour se bien connaître et s'aimer dignement. >» Comte s'élève donc contre le divorce qui est une régression vers la promiscuité sexuelle des sauvages, car « la possibilité et l'idée du changement

y provoquent ». — Ce que les statistiques ont amplement vérifié depuis.

Pour sanctifier le mariage plus encore que le catholicisme, Comte conseille, sans les imposer toutefois, les longues fiançailles, les chastes préliminaires après le sacrement, le veuvage éternel et même la communauté du cercueil.

Enfin, pour superidéaliser la femme, il va jusqu'à imaginer l'utopie, très positive d'ailleurs, de la Vierge-mère, figurée, pour mieux en marquer le caractère purement subjectif, par l'image de Clotilde de Vaux qui n'était réellement ni vierge, ni mère.

Remarquons, à ce propos, que Comte idéalise toujours positivement, c'est-à-dire par soustraction. Jamais par addition.

Proudhon ne le classe pas dans ses « femmelins». Rousseau et les romantiques débrident les sens. Ce qu'ils adorent dans la femme, c'est le sexe. Pour Comte, ce qu'il en glorifie, c'est le cœur. Sa sentimentalité n'est pas équivoque. Elle discipline et purifie. Elle n'outrepasse pas. L'amour stimule, mais ne dirige point. « Une agitation mystique, dit Comte, entraînerait l'homme et l'humanité à d'éternelles fluctuations ou à des divagations infinies. »

Où la femme se corrompt, l'homme se bestialise. Et elle se corrompt dans la foule, dans la poursuite du gain qui l'amène, par tous les détours, sous toutes les apparences, à se prostituer. Le travail salarié de la femme est pour celle-ci une déchéance ; pour la société, une décadence. Il est bien fâcheux que les exigences de cette guerre de matériel aient précipité cette chute. Les mœurs s'en ressentent

118 UN MAÎTRE t AUGUSTE COMTE

profondément. Et ce ne sont pas les prescriptions légales qui y remédieront.

« L'amélioration du sort des femmes, dit A. Comte, et l'extension graduelle de leur influence fournissent la meilleure mesure de notre progression à la fois négative et positive vers la vraie perfection morale. » Au foyer seulement, la femme n'est plus l'esclave de luxe, de luxure ou de peine ; elle est reine. Et l'homme par quatre fois est son œuvre, comme père, frère, mari et fils.

La plupart des hommes ne peuvent comprendre l'ensemble solidaire et continu. « C'est donc exclusivement dans la vie domestique, enseigne Comte, que l'homme doit chercher habituellement le plein et libre essor de ses affections sociales, et c'est peut-être à ce titre spécial qu'elle constitue le mieux une indispensable préparation à la vie sociale proprement dite : car la concentration est aussi nécessaire aux sentiments que les généralisations aux pensées. » Et Paul Bourget dira : « Fortifier le groupe familial, c'est fortifier l'individu. » En effet, c'est là qu'on apprend à s'oublier et à obéir.

Conservatrice de nature, la femme est donc éminemment éducatrice ; car on ne développe que des germes et ce qui est acquis.

Tâche obscure et monotone ? Oui, pour les femelles aux nerfs détraqués, de plus en plus nombreuses, à qui, suivant les catégories, il faut l'obscène chahut des dancings, la secousse de l'alcool, les niaiseries du cinéma ou du théâtre, la publicité sonore, et toutes les émotions, les frénésies et les appétences delà bête «en folie». Mais quelle chute! Le sauvage aussi préfère le tam-tam lubrique au labeur fécond.

Le positivisme enseigne que le bonheur est dans l'accomplissement serein de sa destinée. Et la destinée de l'être humain, ce n'est pas de jouir, qui est une illusion fugace, mais de se parfaire en améliorant les conditions physiques et sociales de cette évolution. Le bonheur est une harmonie dans l'union.

L'énergie du nombre et les prolétaires.

Auguste Comte n'avait pas l'arrogance de nos lettrés — même et surtout démagogues — envers le populaire. Il était parvenu, bien avant sa maturité, à ce point culminant du savoir, que bien peu atteignent, où se découvre l'infini de ce que l'homme ignore.

A Sophie Bliaux, qui ne savait pas lire, il exposait les principes de la religion de l'humanité. Et il appréciait hautement le robuste bon sens de cette humble servante.

Il fut l'un des fondateurs et, pendant un lustre, le vice-président de Y Association polytechnique, dont il voulait faire une véritable Université populaire, c'est-à-dire une œuvre d'éducation générale, d'instruction supérieure, sans aucune visée utilitaire. Cette Association ne se consacrant plus qu'à l'instruction dite « pratique », Comte s'en sépara pour créer, le 25 février 1848, l'Association libre pour V instruction positive du peuple dans tout l'Occident européen. On voit par là combien il était peu « intel-

lectuel » ; cela ne veut pas dire u intelligent », prononçait-il, — et encore moins gens-de-lettres.

De i83o à 1848, très régulièrement, il fit un cours d'astronomie populaire, et son Traité d'astronomie populaire est un modèle d'exposition lucide et philosophique. Il y consacrait trois ou quatre heures, chaque dimanche, et ces séances étaient suivies par des centaines d'auditeurs, dont beaucoup d'ouvriers comme Fabien Magnin, Fili, Piéton, qui devinrent ses plus compréhensifs disciples et restèrent fidèles par delà la mort, puisque les tombes de quelques-uns d'entre eux sont venues se grouper autour de la sienne, au Père-Lachaise.

Il montrait l'enchaînement des conceptions astronomiques et combien chacun de leur développement modifia les idées, les sentiments, les croyances, et par là les institutions. Il indiquait ensuite que la positivité à laquelle est enfin parvenue l'étude de notre système solaire soustrait celui-ci, malgré ses imperfections, définitivement, aux volontés arbitraires. De môme en sera-t-il de notre système politique quand la sociologie disciplinera nos désirs.

La science sociale nous apprend que les institutions sont les produits du passé sur lequel nous ne pouvons rien. Comme le théologiste « droit divin » a été écarté, même par les néo-royalistes, la métaphysique « souveraineté populaire », éminemment perturbatrice, le sera également. Le social sera soustrait enfin aux volontés arbitraires. Aux droits antagoniques seront substitués les devoirs unifiants, comme le furent dans les autres sciences les lois aux causes. Si défectueux que nous apparaisse l'ordre social, il est le résultat du temps. Réellement, ce

UNE DIRECTION t LE POSITIVISME 121

sont les morts qui nous gouvernent. C'est le « noble joug du passé » qu'il nous faut accepter. Là aussi, la soumission est la base du perfectionnement. Nous pouvons agir sur l'intensité des phénomè ues statiques et sur la vitesse des phénomènes dynamiques, intégrer ou accélérer. Mais toute destruction, toute sédition, toute intervention arbitraire, toute poîitiquerie n'amènent que des reculs ou des destructions. Le progrès a pour base l'ordre. Plus que jamais l'ordre est fondamental. « Se résigner noblement à tous les maux insurmontables et intervenir, avec une sage énergie, dans tous les cas modifiables : tel est le caractère pratique de l'existence positiviste, individuelle ou collective. »

Voilà les leçons que Comte donnait à son auditoire. 11 savait que les prolétaires, « étrangers à toute vicieuse instruction de mots ou d'entités, et naturellement animés d'une active sociabilité » devaient être « désormais les meilleurs appuis du bon sens et de la morale ».

Le positivisme veut incorporer le prolétaire à la Cité dans laquelle, depuis le régime féodal, il n'est que campé, et l'établir dans la famille, et fixer la famille au foyer.

Désormais, pour le prolétaire, l'existence de sa famille, son centre, son épanouissement, sa joie ne dépendront plus d'un salaire précaire, d'un à-coup de Bourse, de la découverte d'une machine ou d'un accident quelconque. Le prolétaire ne sera plus seulement un instrument de production, un outil à faire de* l'argent, mais un élément social. L'appréciation des actes, qui lui incombe, est une des fonctions les plus importantes, pour l'ordre comme pour le progrès.

Mais cette ordonnance harmonieuse, on l'entend bien, ne se peut fonder sur l'antagonisme des appétits. Il y faut la modération des désirs, l'acceptation allègre de la loi de pauvreté et de travail que la nature imposera toujours, et fort heureusement, à la plupart des hommes ; la confiance des dirigés, corollaire de la responsabilité des dirigeants ; « la vénération des faibles pour les forts », contre-partie du « dévouement des forts pour les faibles ». Comte ajoute : « La principale source de la morale sera dans l'essor à la fois spontané et systématique du sentiment social. » La morale des préceptes, celle du devoir métaphysique, du vague impératif catégorique « organise une sorte de mystification où la prétendue disposition permanente de chacun à diriger sa conduite d'après l'idée abstraite du devoir aboutirait à l'exploitation de l'espèce par un petit nombre d'habiles charlatans ».

Ce ne sont pas de sournoises adjurations qui apaiseront les conflits de classe. C'est qu'il n'y ait plus de classes, mais des fonctions. Celles du savoir et de l'intelligence, de la richesse, du commandement, du travail. Que les plus grands pouvoirs impliquent les plus grands devoirs, non l'irresponsabilité et l'abus de toutes les jouissances : ils seront moins enviés, et seulement postulés par ceux-là seuls qui sont aptes à les exercer.

Le positivisme n'admet qu'une classe : la grande masse productive du prolétariat agricole et industriel. Les intellectuels, les riches, les gouvernants, ne sont que les auxiliaires, d'autant plus précieux qu'ils sont moins nombreux. La bourgeoisie s'est trop accrue, et son parasitisme, qui prend toutes les

formes, est devenue insupportable et ruineux. Elle devra se résorber, en majeure partie, dans le prolétariat. Une sélection sévère ne laissera subsister qu'un patriciat restreint, administrant, avec une ferme conscience de ses devoirs, une richesse sociale très concentrée.

Aux prolétaires, Comte enseigne : « Tout travail est gratuit ». Le salaire ne paie pas le service rendu ni la valeur du fonctionnaire, mais seulement les matériaux qu'il consomme. Nous ne sommes jamais quittes les uns envers les autres. Le sursalaire familial dont il est question présentement est une idée positiviste qui se rapproche autant de la formule communiste : « à chacun selon ses besoins», qu'elle s'éloigne du saint-simonisme et du droit métaphysique : « à chacun selon ses œuvres »..

Mais aux bourgeois, Comte rappelle, avec les Pères de l'Église : « Les riches ne sont que les détenteurs du capital humain produit par l'ensemble des contemporains et des générations antérieures. Le capital est sacré, puisqu'il représente l'épargne sociale. Il importe qu'il soit concentré pour être utilement employé. »

La propriété n'est pas seulement le meilleur procédé de conservation, de perpétuation et d'administration des biens sociaux ; mais encore une garantie de l'indépendance. « Il faut, dit Pierre Laffitte, qu'à un moment donné un seul homme, afin de mieux se subordonner à la double population subjective (les ancêtres et la postérité), puisse se mettre en opposition avec l'ensemble de la population objective (les contemporains). Quelle apparence que Copernic eût pu obtenir d'une Chambre haute ou basse, et

surtout de la majorité des Polonais de son temps, votant dans un plébiscite, une subvention quelconque pour démontrer à ses contemporains qu'ils avaient eu jusque-là des idées absurdes sur le système du monde, que la terre n'est pas le centre de l'univers, mais l'un des moindres satellites de l'étoile qui nous éclaire ?... Il faut au contraire que l'homme de génie, libre de se livrer à ses études par la possession exclusive d'une quantité même modeste de capitaux, puisse, comme le personnage de Corneille, répondre, quand on lui demande qui partage ses opinions : « Moi seul, et c'est assez. »

Enlin, on dissipera toutes les « discussions vaines et orageuses sur l'origine et l'étendue des possessions » en établissant définitivement « les règles morales relatives à leur destination sociale. La ré- ; partition des forces réelles, surtout temporelles, est i tellement supérieure à notre intervention, que nous consumerions notre courte vie en débats stériles et 1 interminables si notre principale sollicitude s'appliquait à rectifier, sous ce rapport, les imperfections j de l'ordre naturel. En quelques main& que réside] un pouvoir quelconque, ce qui intéresse essentielle-^ ment le public, c'est son utile exercice, et, à cet] égard, nos efforts comportent beaucoup plus d'effi- i cacité ».

Pour régler la destination des richesses, — et ainsi j réagir indirectement sur la possession, — il n'est] que l'énergie prolétarienne. Elle sera la grande force] qu'éclairera la pensée philosophique et qu'animera] la tendresse féminine. Ainsi, le prolétaire cesserai d'être un instrument, un chiffre ; il deviendra un élé-j ment social actif, auquel sera assuré enfin une in-j

fluence non pas illusoirement impérative, mais réellement consultative, « toujours proportionnée à son zèle et à son mérite ».

Socialisme de moyens et socialisme de fins.

Il n'est d'irrémissible que l'apathie bestiale, la négation, le scepticisme. Le plus grand crime contre l'esprit, c'est de l'ignorer ou de le renoncer. Même la simonie ne vient qu'après.

Or le socialisme — fût-il le plus violent et le plus haineux — est de quelque manière une idéalisation. Sa gangue grossière d'ignorance et de démagogie recèle une parcelle de substance positive : l'estime du travail, la solidarité, la ferveur sociale... Dissipez l'ignorance, contenez l'impulsivité : il reste une flamme. C'est de l'humanité potentielle, une possibilité illimitée. Par là, tout se peut reprendre, rien n'est perdu.

La brute qui n'est qu'une outre d'alcool, le bourgeois circonscrit dans l'aire infime du doit et de l'avoir, la femme qui ne voit que son corps à parer et môme le savant et le lettré dont une grotesque fatuité exacerbe l'égomanie, ce sont les pires virus de la décomposition sociale.

Auguste Comte n'avait connu, il est \rai, que les nobles utopies des Ch. Fourier, Cabet, Toussenel, Proudhon, etc.. Auguste Blanqui, « l'enfermé », avait été en rapports courtois avec lui, et Proudhon

suivit son cercueil jusqu'au champ de repos. Dans son Appel aux conservateurs notamment, Comte relève ce qu'il y a de vrai sentiment social, et donc de positif, dans le chimérique communisme. Les dures théories des économistes sont bien plus absurdes qui ne fixent d'autre propos à l'homme que de produire à outrance pour beaucoup consommer, quand ils ne considèrent pas dans la production que celle de l'argent.

Certes, en allant à Trotsky par Saint-Simon et Karl Marx, le socialisme a dégénéré. Mais le recul effroyable auquel préside le bolchevisme ou le syndicalisme peut ramener l'humanité au carrefour où elle retrouvera la route de lumière qu'elle abandonna il y a quatre siècles. Et il n'y a pas d'autre moyen, sans doute, — tant le regrès nous est pénible, — de sortir de l'impasse qui n'aboutit qu'au charnier : « Dans les douloureuses collisions que nous prépare nécessairement l'anarchie actuelle, annonçait Comte dès 1842, les vrais philosophes qui les auront prévues seront déjà préparés à y faire convenablement ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent apportera tous. »

Le prolétariat a toutes les excuses. Ses erreurs sont d'abord celles de ses dirigeants. Au surplus, comme il est souvent seul à payer les fautes communes, il a une tendance naturelle à revenir au bon sens.

Le positivisme est social dans son but. C'est dire qu'il est plus réellement socialiste que la démagogie révolutionnaire, qui ne l'est jamais que dans les moyens.

Cette démagogie incline le socialisme à une mon-

UNE DIRECTION t LE POSITIVISME 127

strueuse collusion avec la politiquerie d'abord et la ploutocratie ensuite. Et il est curieux de noter qu'à son origine même il ne l'évite pas.

Le saint-simonisme n'eût pas été bien loin s'il n'avait été encouragé à ses débuts par de riches banquiers comme Laffitte, Olinde Rodrigues, d'Eichtal, Péreire, etc.. Si son influence intellectuelle fut à peu près nulle, par les Dunoyer, Michel Chevalier et autres il favorisa l'éclosion sinistre de l'impérialisme industriel, qui est le principal fauteur de la guerre dont on ne peut dire qu'elle vient de finir. Saint-Simon lui-même avait fait fortune dans l'agiotage et en spéculant sur les biens nationaux. Il s'en fallut de peu qu'il achetât ainsi Notre-Dame de Paris. Il avait eu l'idée du percement de l'isthme de Panama, et ce sont ses disciples qui lancèrent le projet du canal de Suez.

Toutes les institutions ont une source sociale, et donc une fin sociale. La propriété comme le travail. Mais nos socialistes ne vont pas jusque-là. Comme les meneurs sont le plus souvent des bacheliers faméliques ou férocement arrivistes, qui en font une carrière, c'est dans cette bohème de basochiens, de vétérinaires et de folliculaires qu'on rencontre les plus ardents défenseurs de la propriété littéraire. Cette espèce est communiste pour prendre et farouchement individualiste pour garder.

Le positivisme, qui ne se préoccupe que du but social, reconnaît l'égale convenance d'émanciper l'intelligence de l'argent en la socialisant et de concentrer dans les mains d'un patriciat restreint la propriété matérielle pour son plus grand rendement social.

La société est collective dans sa nature, mais elle est individuelle dans ses fonctions. Le socialisme, et par là il renie son titre, veut que les fonctions soient collectives en ne considérant, dans la société, que des individus, c'est-à-dire des abstractions.

« Toute véritable force sociale, dit Comte, résulte d'un concours plus ou moins étendu résumé par un organe individuel. » Le concours accélère le progrès qui accentue les différences. Or le socialisme va à l'encontre. Il sacrifie constamment le but aux moyens.

La patrie et la guerre , l'humanité et la paix.

Et le but, c'est l'humanité.

« Malgré l'anarchie qui dispose aujourd'hui tant d'âmes à qualifier de pure entité tout être collectif, dit A. Comte, la consistance et la dignité de chaque individualité résultèrent toujours de sa subordination à quelque existence composée. Sans un tel appui, nous ne pourrions assez pourvoir au besoin continu d'éterniser une vie passagère en la liant à des destinées impérissables. »

Ce n'est pas en reniant sa famille et sa patrie qu'on s'élève à l'humanisme positif.

Parlant du patriotisme, Comte écrit : « Une telle union avec le sol tend à rectifier ou même à prévenir les divagations spontanées de notre intelligence, en la disposant davantage à la subordination normale du subjectif envers l'objectif. Nous apprécions ainsi,

d'une manière plus complète et plus familière, l'immuabilité essentielle de l'ordre extérieur et notre intervention accessoire. Même le langage et par suite l'art se trouvent dès lors modifiés en nous rattachant mieux au monde comme à l'humanité. »

Et quand cette patrie est la nôtre, à l'heure présente, on n'aime et ne sert vraiment l'humanité que par cette France qui vient encore de s'en montrer l'âme héroïque. Il ne saurait y avoir de neutralité entre la barbarie et la civilisation, entre l'argent corrupteur et l'esprit éducateur, entre l'anarchie et Tordre.

Du particulier au général, du pratique au théorique, du concret à l'abstrait, le juge et le sociologue ne considèrent point le crime du même point de vue. Pour l'un, il n'y a qu'un malfaiteur à saisir et à condamner; pour l'autre, il y a un fait social en relations avec d'autres faits sociaux qui le déterminent. Au demeurant, la vérité de celui-ci, qui guide et prévoit, n'a pas moins de valeur que la vérité de celui-là, qui exécute et pourvoit.

Il en va de même pour l'atroce entretuerie qui n'est pas encore arrêtée. Pour le praticien politique, il y a un peuple et, au-dessus de ce peuple, son chef responsable, qui sont fauteurs directement. Pour le philosophe, il y a une dissolution morale dont les premiers symptômes se révèlent au seizième siècle et qui, successivement, a fait éclater tous les freins. C'est à la faveur de l'anarchie qui en est résultée que l'impérialisme industriel de l'or a pu s'établir. Or nous savons qu'il ne se maintient et ne s'épanouit que par la violence.

Le politique voit et ne doit voir que celui qui a

130 m MAÎTRE ! AUGUSTE COMTE

décidé le moment de la guerre, le philosophe discerne les conditions qui ont provoqué la décision. Sachant, celui-ci prévoit et prévient; pouvant, celui-là pourvoit. Ceux qui n'expriment que de vagues désirs d'harmonie universelle ne comptent que comme des obstacles imbéciles. L'enfer belliciste est pavé d'intentions pacifiques.

Comme il a fallu l'accident du besoin, de la passion ou l'occasion pour faire du criminel latent un criminel patent, de même il a fallu un concours de circonstances pour exaspérer d'un degré de plus, chez le peuple allemand, l'impérialisme économique. La race, issue elle-même des conjonctures historiques qui l'ont insuffisamment dégagée de sa gangue de barbarie primitive, a fait le reste pour déshonorer la guerre.

Mais le kaiser châtié, l'Allemagne abattue pour un temps, il reste le déflagrateur et l'explosif.

L'hégémonie de l'or s'affirme de plus en plus. Parce que, précisément, son destin est de représenter les plus délicates vertus spirituelles de la civilisation la plus humaine, la France victorieuse est diminuée, subordonnée.

C'est pourquoi une grande guerre politique ou sociale paraît imminente. Et elle sera provoquée, il va sans dire, par les juristes qui se croient pacifistes et les démagogues qui se disent humanitaires.

Si l'on observe que l'Autriche-Hongrie fut manceuvrée par l'Allemagne, on retiendra que les peuples qui s'adonnent avec le plus de frénésie à l'expansion matérielle sont ceux qui n'ont pas été formés par la éducation catholique et une civilisation raffinée où la primauté appartenait à l'honneur, à l'intelli-

gence, au goût, à la civilité, à la tendresse féminine. Ce sont ces peuples retardés ou dévoyés qui dissertent le plus sur le droit des gens et la métaphysique du Droit. Hormis les professionnels, ne sontce point les aigrefins qui connaissent le mieux les Codes et leurs détours, la procédure et ses embûches?

Un des innombrables juristes allemands pouvait dire déjà, au dix-huitième siècle : « 11 n'y a aucun pays où l'on ait plus approfondi, ou du moins où l'on ait plus écrit sur le Code du genre humain qu'en Allemagne... Dans chacune de nos universités, il y a communément une chaire établie pour le droit naturel. » Cependant, le protecteur de nos encyclopédistes, le « grand Prussien » Frédéric disait : « On commence par prendre, et l'on trouve toujours un juriste pour justifier le rapt. »

Les forces matérielles ne se peuvent régler ellesmêmes, ni par l'une d'elles. S'il arrivait que l'une dominât toutes les autres, ce ne serait, tout d'abord, qu'en supprimant ce qui reste d'humain dans l'humanité. Elles sont nécessairement antagoniques, et c'est, au prix de sang qui vient d'être payé, ce qui nous préserve6 d'une effroyable tyrannie. Elles se heurtent : l'or à l'acier, le coton à la machine à tisser, le pétrole à la houille, la marine britannique à la finance américaine. La guerre est l'exutoire du matérialisme. Voilà le cratère en fusion. Il n'est pas éteint.

De la société des nations.

L'humanité, présentement, est gouvernée par ses parties basses. Elle est décapitée. Toute l'habileté de ceux qui se donnent l'apparence — en s'assurant les profits — de la mener consiste, non pas à contenir l'argent et le nombre dans leurs limites respectives, mais à opposer, alternativement, l'un à l'autre, à corrompre et à terroriser l'un par l'autre. Ainsi, ils durent quelques mois. A ce jeu de singes, Lloyd George vaut Lénine, qui vaut Giolitti, qui vaut X. ; mais tant de malice va déchaîner sur le monde la plus effroyable catastrophe sociale que l'histoire ait eu à enregistrer.

L'anarchie n'est plus circonscrite à un organe, à une fonction, à une classe, à une opinion, à un État. Par l'argent et le nombre, elle s'est étendue à tout, partout. Aucune mesure temporelle, et donc locale, y employât-on autant de sbires qu'il y a de citoyens à surveiller, usât-on de la plus implacable coercition, ne saurait l'appréhender au corps et la réprimer.

Il n'est pas d'ordre seulement temporel. La société est une somme morale. Le ciment qui l'agrège, c'est le crédit, la responsabilité, la foi. « L'ordre à Varsovie » n'est que d'un jour. Ce n'est pas son brevet et son salaire qui font le gendarme, c'est son uniforme s'il a encore du prestige, c'est sa propre conviction d'accomplir une fonction utile et par là

honorable. Le gendarme n'est pas une poigne, c'est un consensus social. S'il n'est qu'un mercenaire, il ne croit plus à sa mission. Il se laisse persuader ou acheter par ceux qu'il a charge de poursuivre : l'arme qu'on lui confie, comme le sabre de M. Prudhomme, cet ancêtre de Lénine, cesse de défendre la Constitution pour l'attaquer.

Tous nos problèmes sociaux, et même les plus apparemment temporels et spéciaux, se sont internationalisés. Par exemple, — puisque cela nous préoccupe plus que la récolte de blé, — ceux des dettes publiques, de l'inflation monétaire, du change, etc.. Ici, c'est le papier qui surabonde; là, c'est le métal. Mais la conséquence est commune : dépenses excessives, pénurie croissante, insuffisance de production, etc.. Le trouble n'est pas moindre à New- York qu'à Paris.

Or les conférences internationales ne trouveront point de remède. Elles ne peuvent concilier les intérêts antagoniques et, quand elles concluent, ce n'est jamais que par des compromis d'expédients, sans portée et sans efficace.

Le parlementarisme et la légifération ont subverti l'ordonnance organique des États qui ont le malheur d'en être infectés. Par quelle prodigieuse magie, cette peste se transformerait-elle en dispensatrice de santé, en sérum régénérateur?

Pour la France, l'Italie, la Belgique, la Roumanie et la Serbie, plus éprouvées financièrement que tous les autres belligérants et les neutres, on voit bien, positivement, les mesures qu'il conviendrait de prendre. Mais cela irait à rencontre des préjugés, des cupidités coalisées contre l'intérêt général, et

donc des procédés factices auxquels ont recours des gouvernements qui sont incapables de dominer, parce qu'ils en dépendent, les ignorances aheurtées de la multitude comme les convoitises insatiables de la haute banque.

Mais il n'est pas de topique en thérapeutique sociale. Si énergique qu'il paraisse, aucun traitement local n'est opérant. Presque toujours, en palliant les effets, on avive les causes. Un mal social ne saurait être isolé de l'état général, et surtout celui du cœur et de la tête. Avant toute chose, il faut un minimum d'ordre.

Le parlementarisme fut toujours le plus virulent ferment de dissociation et de guerre civile. Celui de la Société des nations sera une soute aux poudres que surchaufferont toutes les passions ethniques. Et de vieux plénipotentiaires quasi aveugles y promèneront les torches d'une éloquence étincelante !

La législation nationale pouvait n'être encore qu'une codification, plus ou moins fidèle, des coutumes organiques. Si les opinions et les mœurs seules inspirent, dirigent et règlent l'activité vraiment sociale, il y aura toujours un résidu d'atavisme, d'animalité, qui reparaîtra, qui exigera l'intervention du temporel. Celui-ci pourra être réduit au minimum ; mais la discipline spontanée, la pression morale, résultats d'une lente éducation, systématisée, ne dispenseront jamais entièrement d'un recours à la répression de police.

La légifération n'est absurde que par sa propension à tout régir, à fixer automatiquement chaque mouvement de la vie sociale. Et surtout quand elle

empiète sur le spirituel en prétendant s'universaliser.

Ici, n'entendons pas les conventions spéciales, sur quelque objet défini, comme il y en a nécessairement entre' Etats voisins : douanes, monnaie, etc.; mais celte entreprise insensée d'instaurer l'ordre mondial par une législation sans exécutif et sans sanctions possibles.

Pour ces rêveurs dangereux, le texte législatif est évidemment une sorte de gris-gris. Les Botocudos, les Négritos et même les gorilles n'ont jamais professé une superstition aussi extravagante.

D'ailleurs, cela nous vient d'un peuple dont la civilisation ne laisse pas d'être encore embryonnaire. Ayant tous les charmes de l'enfance et sa niaiserie ignorante, il peut prendre William James pour un grand philosophe, le sauvage Walt Whitman pour un poète de génie, et les tables tournantes, l'évocation des fantômes pour des expériences scientifiques.

Les enfants raffolent des histoires, contons-leur celle-ci. Elle n'est pas plus fictive que les procèsverbaux des sociétés de recherches psychiques et, à tout le moins, elle a un sens.

Un saint homme d'inventeur avait imaginé une machine dont il ne discernait pas bien l'application. Il supposaitseulementqu'elle serait d'une formidable puissance. Pour l'éprouver, il la réduisit aux dimensions d'un joujou et il s'empressa d'inviter sa famille et d'innocents amis pour assister aux essais. Au jour dit, devant l'assistance émerveillée d'avance, attendant de confiance le nouveau miracle de la raison et de la science, il appuya sur le bouton de déclenchement... Et le miracle se produisit, en effet. Mais les

témoins n'eurent pas le temps de s'en rendre compte : Un brusque déplacement d'air les avait expédiés, avec la maison de l'expérimentateur et celles qui l'avoisinaient, à quelque cent mètres dans les airs. Par une occurrence assurément providentielle, — la Providence ne laisse point d'être prodigue de ces dons, — le seul inventeur sortit indemne de l'aventure.

On ne pouvait pas moins faire que de décorer ce savant que les autres planètes nous enviaient. On le surdécora. On le combla d'honneurs et de prébendes. Des philanthropes qui, en ceci, ressemblent à la Providence comme des frères, s'intéressèrent à ses travaux. On le commandita magnifiquement. Et il put enfin construire une machine de plusieurs milliers de chevaux-vapeur. Il voulut la mettre en marche. Et ce qui devait arriver arriva... Cette fois, . toute la ville fut anéantie...

Considérant la conscience comme un être sans substance mais vagabond, qui s'enveloppe de buée astrale pour s'insérer dans les meubles les plus outrageusement Louis-Philippe ou terrifier les vieilles filles dans les recoins sombres, M. Bergson doit j croire à la métempsychose. Peut-être consentira-t-il à nous dire que l'âme de l'illustre inventeur précité I habite maintenant la carcasse fatiguée, mais non j moins illustre et calamiteuse, de M. Wodrow Wil- ; son.

Démocratie métaphysique et sociocratie positive.

La civilisation est-elle donc destinée à finir ainsi, dans le cataclysme provoqué par une sotte expérience ?

— Oui, si nous laissons faire ; non, si une élite clairvoyante se rallie, reforme une spiritualité organisée et remonte enfin le fangeux et tumultueux torrent de présomptueuse ignorance, de bestialité et de vésanie.

Comment ? — Si l'on devait l'exprimer en une formule, voici celle qui serait le plus satisfaisante. C'est celle de saint Rémi au baptême de Ciovis. Plus positivement : abattre ce que nous avons édifié depuis quatre siècles et restaurer ce que nous nous sommes évertués à détruire.

Mais, on l'entend bien, l'immense question de l'ordre est plus complexe. Sa solution ne se laisse point contenir dans une formule. La régénération des opinions et des mœurs qu'elle implique d'abord ne va pas sans une refonte totale du système d'idées qui inspire une activité antisociale, une pensée négative, dissolvante et une sentimentalité dépravante.

Le régime des entités abstraites ne pouvait aboutir, dans la nation et dans la société, qu'au désordre indescriptible qui s'est propagé des pensées à la conduite.

La Déclaration des droits de l'homme, ai-je dit ailleurs, est la Somme des erreurs humaines. Toutes les calamités qui nous accablent en sont le lourd tribut.

Sans la société, l'homme n'existe que comme animal. Le postulat de l'individualisme égocentrique est Terreur fondamentale.

Mais 'si l'anarchie est spontanée, le social est un produit de la culture, de l'organisation. Ne serait-ce que pour préserver, éviter toute récurrence fâcheuse, il faut un organe coordonnateur et directeur.

« Aucune fonction, même vitale, et surtout sociale, dit Comte, ne pouvant bien s'accomplir que d'après un organe propre, le moindre concours humain exige donc une force spécialement destinée à y ramener aux vues et aux sentiments d'ensemble des agents qui tendent toujours à s'en écarter. Elle doit sans cesse contenir leurs divergences et développer leurs convergences. D'une autre part, cette puissance indispensable surgit naturellement des inégalités que suscite toujours l'essor humain. »

Il est deux manières de gouverner : par la persuasion ou par la contrainte. Comte fait remarquer qu'on ne gouverne par celle-ci que ce qui ne peut l'être par celle-là. Il va sans dire que le progrès consiste à restreindre le temporel et à développer le spirituel. Mais la démocratie n'est pas dans cette voie ascendante. « Tous voulant aujourd'hui commander, dit Comte, et pouvant souvent espérer d'y parvenir, chacun n'obéit ordinairement qu'à la force, sans céder presque jamais par raison ou par amour. »

Pour nos réformateurs du jour, organiser, c'est légiférer ou imposer des dispositifs mécaniques qui

suppléent le sang, les nerfs et le cerveau. Ici, le conservateur parlementaire et le bolcheviste se rejoignent dans le même mépris insensé du spirituel. Mais un mécanisme s'use et se détraque toujours, surtout lorsqu'il n'est pas surveillé, et, en tout cas, il ne saurait avoir assez de souplesse pour s'adapter à tous les actes sociaux. Aussi le bolcheviste est-il, à cet égard, supérieur au conservateur prosterné devant l'idole de la légalité. Dans une société dénuée de toute spiritualité, la terreur seule assure le minimum de concours indispensable à FÉtat. Sans doute. la corruption par l'argent peut aussi, pour un temps, tromper la nature sociale ; mais ses conséquences sont pires. Politiquement le boïchevisme est donc au-dessus de la démocratie élective et parlementaire. Il n'est pas l'erreur intégrale.

Tout le terrain que perd le spirituel, c'est le temporel qui le gagne. La démocratie, qui se détourne de la spiritualité où elle se réalise vraiment, glisse sur cette pente. Il est dans son tempérament de nier les plus hauts principes d'autorité pour y substituer les procédés de ruse et de corruption. Ainsi, elle ne reconnaît plus qu'un seul pouvoir : l'argent. Les événements auxquels nous assistons seraient inexplicables s'ils ne signifiaient l'avènement mondial de la ploutocratie. Le dernier hommage que celle-ci rend à la civilisation, qui meurt pour elle et par elle, c'est de prendre ce masque hypocrite de Société des nations. Mais quelle abominable mystification !

Désigner les supérieurs par les inférieurs, et donc faire dépendre les gouvernants des gouvernés, faire gérer l'intérêt général par les intérêts privés, administrer par la paperasserie irresponsable et diriger

par la discussion oratoire : voilà tout le suffrage universel et le parlementarisme. Pas de système plus absurde et plus anarchique. Nous n'avons pu y être amenés que par la plus vicieuse méthode de l'idéologie délétère, qui consiste à subordonner l'ensemble au détail et le but aux moyens.

L'antidote, la guérison, le salut du monde, c'est donc le positivisme.

Délaissant les disputes aussi vaines que nocives, de tous les partis, sur l'origine et la possession des pouvoirs de commandement, il se borne à étudier et à enseigner les règles de leur plus sage application. Or, ce qui peut le mieux commander, c'est une tête : ce qui peut le mieux gérer l'intérêt général, c'est un organe indépendant des intérêts particuliers.

Pour gouverner vraiment, un gouvernement doit être : responsable, c'est-à-dire nominatif; efficace, c'est-à-dire stable ; dictatorial, c'est-à-dire concentré. Toute décision émane toujours d'un seul. « Une assemblée, dit Pierre Laffitte, ne peut jamais, par elle-même, organiser une direction... Les situations posent les problèmes sociaux, mais la solution en appartient toujours à un organe individuel, quoi qu'en disent de vagues penseurs humanitaires. »

La démocratie temporelle est d'abord un ignoble mensonge. Ce n'est jamais une collectivité qui gouverne. Derrière, il y a toujours une dictature qui, pour être anonyme, n'en est pas moins effective, encore qu'elle soit irresponsable et dispersée. Sicile n'assure aucun concours utile, elle détruit toute indépendance.

On accuse le positivisme de ne pas faire confiance au peuple. Qu'est-ce à dire? Qu'est-ce que le peuple ?

Quand nous prenons place dans un train, nous confions notre peau au mécanicien. Mais ce n'est pas parce qu'il est du peuple, c'est parce que nous supposons que sa compétence fut éprouvée par le chef du personnel de la compagnie. C'est à celui-ci que nous faisons crédit. Si l'on nous apprenait soudain que ce mécanicien a été nommé par ses auditeurs au cours d'une réunion où il exposa avec bagout son opinion sur la revision de la Constitution, nous nous empresserions de différer notre voyage ou de souscrire une assurance sur la vie.

Pour conduire un État, voire une locomotive, on ne saurait faire confiance à une pluralité irresponsable, qu'elle soit populacière, parlementaire ou académique. S'il n'y a pas un chef, la catastrophe est fatale.

Les mérites étrangers, ce qu'il est convenu d'appeler les « compétences », c'est-à-dire une connaissance technique pour une œuvre théorique, une aptilude particulière pour une besogne d'ensemble comme de gouverner, ne sauraient modifier le principe. Au contraire. Le général est une spécialité. Réussir ses propres affaires est une chose, diriger un État en est une autre.

Comte nous recommande de ne pas confondre l'ordre de mérite avec celui des situations. Gouverner est une fonction. Nous admirons le génie d'un Pasteur ; mais il eût été imprudent de le charger de gouverner. Ministre, Berthelot ne dépassa pas les autres politiciens. Même un Comte, c'eût été, je pense, un médiocre homme d'État. Nous savons qu'il s'est trompé parfois dans les détails et la pratique. Et c'est précisément parce qu'il fut un génie

1 i2 UN MAÎTRE : AUGUSTE COMTE

incomparable dans la généralisation et la synthèse.

La politique théologique, en proclamant le droit divin, avait institué l'hérédité dynastique. Ce régime a fait la France, la civilisation la plus libérale, la plus aimable, la plus policée, la plus sociable qu'il y ait eue jusqu'alors. Nous vivons encore du suave parfum qui s'en dégage et de la lueur expirante qu'il achève de projeter. Certes, il avait ses défectuosités, et d'abord celle de tous les principes absolus de s'épuiser rapidement. Mais l'idéologie révolutionnaire, avec son spectre de souveraineté du nombre, n'a pu fonder l'apparence même d'un régime. C'est un chaos pestilentiel.

Reste la politique positive. C'est toute l'espérance. Elle conserve pour améliorer. Gardant ce que le passé avait de vital, elle en élimine l'absolu. Par exemple, à l'hérédité dynastique, qui a ses accidents, malgré les régences souvent malheureuses parce qu'elles ont les vices démocratiques de l'instabilité et des compétitions, le positivisme substitue l'hérédité sociocratique, la désignation des successeurs par les détenteurs du poste. Le système a d'ailleurs l'ait ses preuves déjà : La série des Antonins, celle des ministres Richelieu, Mazarin, Colbert, etc..

La sage monocratie que préconise le positivisme heurte, dit-on, les préjugés populaires. Comte avait noté déjà que le suffrage universel développe « un aveugle orgueil chez nos prolétaires», qui se croient « ainsi dispensés de toute étude sérieuse pour décider les plus hautes questions sociales ». On ne laisse pas d'objecter que les Français ne renonceront jamais à leur « droit » de suffrage. Il se peut ; mais, s'ils n'y renoncent point, comme le disait Le

Play de toutes les balivernes démocratiques, la France périra.

La difficulté, heureusement, n'est pas aussi irréductible qu'il paraît. Ici il convient d'éviter la méprise que signalait Comte, dès 1822, qui est de « regarder comme purement pratique une entreprise (la restauration sociale) essentiellement théorique ».

Ce n'est pas sur les fins que nous débattons, mais sur les moyens. Le conflit peut donc s'apaiser, et surtout par le positivisme qui ne considère que le but. C'est un problème d'abord intellectuel. La solution acceptée, ce problème devient social pour l'application, puis moral pour le développement.

Il suffira que les élites soient enfin persuadées que :

— II n'y a pas de société sans gouvernement.

— Tout l'art politique consiste à assurer le concours de l'ensemble en garantissant l'indépendance des parties.

— Le commandement est un moyen pour faire de l'ordre comme la richesse pour faire de la prospérité.

— L'ordre réalise plus sûrement le progrès, et l'abondance le bien-être que tous les votes, les revendications et les répartitions égalitaires.

— « Toutes les complications sociales inspirées parla défiance n'aboutissent réellement qu'à l'irresponsabilité. » La garantie résultera toujours de la confiance, le contrôle de la responsabilité, la prospérité delà sécurité, l'indépendance de la discipline, la convergence de l'union.

— « Partout le perfectionnement exige d'abord la conservation. »

lii UN MAÎTRE": AUGUSTE COMTE

Tous, depuis le fanatique Lénine jusqu'au Saint- Père, nous cherchons l'unité. C'est à travers les crimes, les sottises et les héroïsmes des hommes, l'aspiration éternelle, universelle. Or. le positivisme en donne la recette. Elle se résume dans son plus haut précepte : a Vivre pour autrui ». Par là, il dissipe l'angoisse de tous ceux, de plus en plus nombreux, qui ne peuvent plus s'accrocher aux imbéciles chimères des superstitions matérialistes non plus qu'aux naïves fictions théologiques. Au surplus, il ne ferme pas la route. Il surveille seulement le départ et il indique la direction. Mais la première étape est l'ordre.

Parce qu'il n'en est pas de spéciale, il n'y a qu'une solution, présentement, à cette immense question de Tordre : c'est l'unification philosophique positive, l'union sociale positive et l'unité religieuse positive. C'est le positivisme.

La doctrine salvatrice.

Cette synthèse est parfaite depuis plus d'un demisiècle. Quelques-uns la connaissent, la plupart la nomment et, confusément, en sont imprégnés. C'est une atmosphère mentale que tous nos penseurs du dix-neuvième siècle ont respirée. Nul ne se soustrait à son influence s'il ne déraisonne. Au but qu'elle nous indique, à l'unité par l'union des cœurs, dans l'unification des esprits, nous tendons de tous nos espoirs, aussi vivement que le malade a l'appétition de la santé.

Pour l'adhésion formelle, l'application et la pratique, il n'y a que cette difficulté qu'une telle discipline nous oblige d'abord « à régler notre conduite » et à « rabaisser nos prétentions ». Et c'est l'obstacle, non pas du tourment métaphysique, quoi qu'on en dise, mais de l'égocentrisme même.

Nous le surmonterons si nous donnons notre assentiment sans réserve, si nous comprenons l'ensemble.

Cette foi n'exige point l'abêtissement. Elle a sa base toujours vérifiable, et ses résultats sont certains.

La doctrine coordonne d'abord toutes les connaissances humaines. Elle fournit une méthode de recherches pour les enrichir. Puis elle amplifie cette aire trop restreinte du connaissable pour l'inquiétude sacrée par une synthèse subjective qui, embrassant tout l'humain, partant de l'humain, rapporte tout à l'humain. Induisant « pour déduire afin de construire », elle n'enseigne que pour perfectionner notre nature morale. Elle trace impérieusement la limite des spéculations, limite qu'on n'outrepasse que pour divaguer. Au reste, cela lui vaut d'être dénigrée par tous les charlatans et les simoniaques exploiteurs de l'intelligence; nous omettons les sots à dessein, car ils n'y peuvent rien.

Quiconque est muni de sa méthode de filiation historique, inspiré de ses principes, éclairé par les lois sociologiques qu'elle a reconnues, a pu prévoir les catastrophes qui viennent de dévaster l'Europe et celles qui nous menacent de toute part. Celui-là sait donc que ces désastres ne peuvent être conjurés que par la reconstitution d'une spiritualité organisée,

promotrice, directrice d'une profonde régénération des opinions et des mœurs.

Cette doctrine salutaire est une systématisation du bon sens éternel, c'est-à-dire du capital d'expériences, de travail et d'épargne accumulé par des siècles d'efforts, de génie, de sainteté, de souffrances, de déboires et de réussites heureuses. Elle discipline l'instinct divergent en nous apprenant à >< vivre pour et par autrui », « à penser pour agir et agir par affection ». Elle montre que la principale condition du perfectionnement, tant dans la pensée que dans la sensibilité et l'énergie, est la soumission volontaire aux lois physiques et morales, le respect du lien de solidarité et de continuité.

Elle est une religion de la bonté active. Elle fonde l'unité vers laquelle convergent toutes nos aspirations — et qui est la face spirituelle du bonheur — sur la sympathie, la synthèse et la synergie.

Tout est en elle de ce qui fut et de ce qui peut être. Essentiellement relative, elle est indéfiniment progressive. Elle apparaît avec la vie consciente même, elle évolue avec l'évolution, elle s'identifie avec la conscience croissante de l'humanité. Elle ne subordonne tout développement réel qu'à la sauvegarde de l'ordre fondamental dans la nature, dans la société et dans l'idéal. Cet humanisme intégral est vraiment la religion définitive qu'ont préparée, à laquelle confluent toutes les religions provisoires.

Le positivisme n'est pas une création artificielle, ni une révélation fabuleuse, il est toute la pensée de l'humanité, qui ne pouvait se condenser, se préciser que dans le cerveau coordonnateur d'un philosophe français.

Dans son désarroi enténébré, sanglant, la civilisation occidentale n'a pas d'autre voie de salut : Renoncer ses erreurs, ses superstitions matérialistes, reconnaître et suivre le lumineux rayon projeté par le plus pur et le plus exact délégué de l'âme apostolique de la France universelle, — Auguste Comte.

Fin

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