‹ Un Maître, Auguste ComteChapitre 8 sur 9 · IV. Théorie vitale (existence, sanlé, maladie · texte numérisé non relu

IV. Théorie vitale (existence, sanlé, maladie

V. Théorie du sentiment (personnalité, sociabilité, moralité).

VI. Théorie de l'intelligence (raison abstraite, raison concrète, harmonie morale).

VII. Théorie de l'activité (pratique, philosophie, poétique).

Conclusion : Synthèse, sympathie, religion.

Le second : plan de la morale pratique instituant LE PERFECTIONNEMENT DE LA NATURE HUMAINE,

indique les modes d'éducation propres à chacun des âges de l'existence humaine, consacrés par les sacrements.

Il est certain que Comte n'admet point la pensée se regardant penser, ni l'intellect sans organe. S'il retient de Gall ce qu'en effet il en faut retenir, il ne localise point les facultés spéciales et il n'absorbe point l'esprit dans la matière. Au contraire, nul n'a mieux souligné les répercussions du moral sur le physique, celles des sentiments sur l'intelligence et de la socialité sur la personnalité. Il ne verse donc ni dans l'ontologisme transcendant, ni dans l'empirisme matérialiste. La loi des trois états est une puissante projection de psychologie historique.

La loi des trois états.

« L'esprit humain, dit Comte, par sa nature, emploie successivement, dans chacune de ses recherches, trois méthodes de philosopher dont le caractère est essentiellement différent, et même opposé ; d'abord la méthode théologique, ensuite la méthode métaphysique et enfin la méthode positive. De là trois sortes de philosophies sur l'ensemble des plié-

noraènes, qui s'excluent mutuellement. La première est le point de départ nécessaire de l'intelligence humaine, la troisième son état fixe et définitif, la seconde est uniquement destinée à servir de transition. »

Les trois états sont dénommés aussi : fictif, abstrait, scientifique, et le premier comporte trois stades : fétichisme, polythéisme, monothéisme.

L'évolution des concepts conditionnant la marche de l'humanité, c'est la loi fondamentale de la dyna~ mique sociale. Elle a été violemment attaquée. Elle l'est de moins en moins, et par des objections sans valeur philosophique. La plus sérieuse est celle que Huxley et Renouvier ont émise et que vient de reprendre pour son compte, croyant l'avoir découverte au fond de ses cornues, un éminent chimiste, c'està-dire un piètre philosophe, M. G. Urbain: « Je suppose, déclare-t-il en toute ingénuité, que le sauvage, qui pouvait traverser la rivière à pied sec lorsqu'elle était gelée, se rendait compte qu'un froid vif conditionnait le phénomène. S'il est certain qu'il rapportait le froid à quelque idée théologique, il est probable qu'il rapportait au froid la congélation de la rivière, et n'était pas ainsi complètement dépourvu d'idées positives. Les idées théologiques, métaphysiques et positives se sont superposées de tout temps dans l'esprit des hommes. »

Mais Comte n'a jamais dit le contraire — qui est absurde. Il sait si bien que les trois états coexistent et coexisteront toujours qu'il incorpore le fétichisme môme à la religion positive. La loi des trois états désigne seulement la prédominance des méthodes c\ (l<'s directions dans chacune des disciplines suc-

cessives et dans chaque propension de la pensée et de l'action.

« La philosophie théologique, dit Comte, même dans notre première enfance, individuelle ou sociale, n'a jamais pu être universelle ; c'est-à-dire que, pour les ordres quelconques de phénomènes, les faits les plus simples et les plus communs ont toujours été regardés comme essentiellement assujettis à des lois naturelles, au lieu d'être attribués à l'arbitraire volonté des agents surnaturels... Le germe élémentaire de la philosophie positive est certainement tout aussi primitif au fond que celui de la philosophie théologique elle-même, quoiqu'il n'ait pu se développer que beaucoup plus tard. » Rien dans la vie humaine ne pouvant se créer ni se détruire vraiment, il s'agit donc seulement, indéfiniment, d'une évolution et d'une involution graduelles : « L'essor final de l'esprit positif deviendrait scientifiquement incompréhensible si, dès l'origine, on n'en concevait, à tous égards, les rudiments nécessaires. »

Le relativisme et les limites de la connaissance objective.

Après Renouvier, Alfred Fouillée en veut au positivisme de ne s'être pas égaré dans l'épistémologie métaphysique et de rester positif, entendons de n'avoir pas fourni une théorie de la connaissance, une théorie de la réalité, etc. . . Mais que sont devenues

ou deviendront tant de subtiles spéculations sur les origines et les fins, l'être en soi, les entités, le librearbitre, les idées-forces de Fouillée, l'objectivisme absolu de Durkheim, etc. ?... Tous ces doctes bavardages passent, le bon sens positif demeure et s'infiltre.

« Tout ce qui est un éternel sujet de discussion, a dit Voltaire, est forcément pour nous d'une inutilité éternelle. » Et Diderot accentue : « Je considère avec Spinoza toute méditation sur l'au-delà et sur la mort comme inutile, vaine et déprimante. » Le positivisme s'en tient à cette sage résignation. Sa théorie de la connaissance lui est propre, elle est positive, entendons historique et sociale.

Des scientistes, que l'éclat des allumettes qu'ils frottent dans leurs cryptes éblouissent jusqu'à l'aveuglement, s'imaginent que des vues plus ou moins ingénieuses sur la composition de la matière, la nature de l'énergie, la conception du temps, ou moins encore, la découverte d'un corps nouveau, remettent en question la définitive synthèse positive. Comte ne s'est pas préoccupé de savoir si la locomotive qui mène le train serait alimentée par le bois, la houille, l'électricité ou le mazout. Il a construit la machine, il a posé les rails et, par là, il a tracé la route. Les techniciens qui perfectionnent la machine ont leur utilité; mais à la condition expresse de ne pas dérailler.

D'autres, qui s'acharnent à des recherches imbéciles, soutiennent qu'ils découvrent ainsi, parfois, des applications heureuses. S'il est vrai, il est indubitable que ces découvertes ou d'autres, plus fécondes, eussent été faites aussi bien si le travail de

laboratoire était organisé pour le service humain. Mais, de toute façon, l'ordre spirituel importe beaucoup plus. Mieux aurait valu, par exemple, que tant d'inventions, qui ont rendu la guerre si meurtrière, eussent attendu des temps moins anarchiques; ou encore que la connaissance de la composition chimique des étoiles ait été quelque peu différée, mais que les grandes lois de la sociologie statique et même cinématique fussent moins ignorées ou moins méconnues.

« La foi positive expose directement les lois effectives des divers phénomènes observables, dit A. Comte, tant intérieurs qu'extérieurs, c'est-à-dire leurs relations constantes de succession et de similitude, qui nous permettent de les prévoir les uns d'après les autres. Elle écarte, oomme radicalement inaccessible et profondément oiseuse, toute recherche sur les causes proprement dites, premières ou finales, des événements quelconques. Dans ces conceptions théoriques, elle explique toujours comment et jamais pourquoi. Mais, quand elle indique les moyens de diriger notre activité, elle fait, au contraire, prévaloir constamment la considération du but, puisqu'alors l'effet pratique émane certainement d'une volonté intelligente. »

D'autre part, « la destination pratique de la systématisation subjective détermine sa nature théorique ».

Comte a délimité la sphère de l'activité, de la sensibilité et de l'intelligence humaines. C'est tout l'humain. Et donc tout le social. Loin de restreindre la puissance humaine, cette sage humilité élargit l'intelligence, avive la sensibilité et surexcite l'éner-

gie. Peut-être y a-t-il autre chose. Et si l'angoisse métaphysique est vraiment une maladie morale, peut-être est-elle incurable. Mais on en peut dire autant, pour le social, du crime et du suicide. Raison de plus pour observer la rigoureuse hygiène que nous prescrit Comte. Jamais les jeux de l'imagination débridée ne sont aussi néfastes qu'aux époques troublées. L'humain est peu de chose, dites-vous? Eh bien ! emplissez-le d'abord. Jusqu'ici un Comte seul y est parvenu. S'il surgit un génie plus puissant qui prolonge la route, ce ne sera qu'en partant de Comte, comme lui-même est parti d'Aristote et de saint Paul.

Du relativisme à la méthode subjective.

Le positivisme, suivant le conseil de Vauvenargues, regarde « humainement les choses ». Entendons, en ayant pleinement conscience de les regarder humainement. Car, au vrai, nous ne pouvons les voir qu'avec nos yeux, nos sens d'homme social. Le théologisme, qu'il soit fétichiste, païen, juif ou chrétien, ne peut se dégager de l'anthropomorphisme. La plus nébuleuse métaphysique se condense en égocentrisme. « A parler strictement, dit Comte, il n'y a point de phénomène dans notre expérience qui ne soit humain au sens le plus vrai, et cela non seulement parce que c'est l'homme qui en prend connaissance, mais aussi parce que, d'un point de vue purement objectif, l'homme résume en lui toutes les lois du monde, comme les anciens l'ont bien senti. »

L'essence de l'être est insaisissable à notre entendement. Nous ne percevons que des phénomènes, c'est-à-dire l'aspect des choses et leurs enchaînements. C'est ce processus régulier que nous appelons des lois. Il n'importe, d'ailleurs, que de généraliser pour abstraire cette constance de la variété instable et confuse. C'est la tâche de la véritable science. On l'a dit : il n'est de science que du général.

« Une carrière n'est pas un édifice. » La science n'est pas l'accumulation désordonnée des matériaux ou l'érudition stérile. Les « manœuvres de laboratoire » et les « confectionneurs de mémoires » s'en font accroire.

Les sciences ont une fonction, et c'est de servir; une destination, et c'est de prévoir. La prévision nous permet de pourvoir. Là se borne la mission des savants. Pour animer l'homme, il faut autre chose. « Il n'existe qu'une seule science, dit Comte, celle de Thumanité, envers laquelle toutes les auties études réelles ne constituent que les préambules indispensables, dont la spécialité actuelle ne peut être corrigée que par cette destination continue. »

C'est ici que la synthèse unifiante se complète. Le Cours n'a été qu'un « préambule ».

Certes, on l'a vu, il n'y a plus à ergoter sur la prétendue antinomie des deux méthodes et la dualité de l'œuvre comtiste. Le Cours expose déjà l'utilité logique des hypothèses, l'importance des besoins esthétiques et religieux de l'idéalité et annonce sans ambiguïté la synthèse subjective dont la sociologie posera les assises. « Notre constitution logique, dit Comte, ne saurait être complète et durable que par une intime combinaison des deux méthodes. »

Au surplus, la logique subjective ne consiste point, comme atlectait de le supposer Littré, dans le débridement de l'imagination. Il s'agit essentiellement de régler l'activité en systématisant le point de vue humain; mais en s'appuyant toujours sur la base objective. La classification des sciences implique ce primat de la sociologie et plus parfaitement de la morale dans tous les ordres de la connaissance.

L'unité réelle n'est pas l'unité logique.

Auguste Comte définit la logique positive: « Le concours moral des sentiments, des images et des signes, pour nous inspirer les conceptions qui conviennent à nos besoins moraux, intellectuels et physiques. » Sa formule générale est donc : « Induire pour déduire, afin de construire. » Ou encore : " Abstraire pour généraliser, afin de systématiser. »

C'est d'après une systématisation d'ensemble que le but peut être nettement fixé, cependant que les forces qui y concourent sont reconnues et leur convergence organisée. « Quand on renonce franchement à l'absolu, on sent que, pour nous, la vérité consiste toujours à établir une suffisante harmonie entre nos conceptions subjectives et nos impressions objectives, en subordonnant d'ailleurs un tel équilibre à l'ensemble de nos besoins privés et publics. »

Ainsi, les moyens seront toujours subordonnés au but. « Toute la philosophie consiste à constituer une harmonie durable entre l'abstrait et le concret. »

Aussi nos spéculations systématiques ne doiventelles pas avoir d'autre fin que de « consolider, autant que possible, l'unité spontanée de notre entendement, en constituant la continuité et l'homogénéité de nos diverses conceptions, de manière à satisfaire

également aux exigences simultanées de l'ordre et du progrès, en nous faisant retrouver la constance au milieu de la variété ». Entendons : la loi, dont la découverte et même la seule recherche nous délivrent de l'obsession — aussi contraire à notre propre équilibre mental qu'à l'ordre social — des causes premières.

« Tous les sophismes de l'orgueil ne sauraient empêcher l'esprit positif de reconnaître que toute révolte émane des impulsions personnelles. Il faut aspirer à l'unité sympathique pour apprécier la dignité de la soumission, comme principale base du perfectionnement moral. »

Le positivisme dissipe à jamais l'absurde croyance à l'infaillibilité de la raison individuelle qui provoqua la funeste insurrection des vivants contre les morts, de l'un contre tous, et dont sourdent les nombreux courants de l'égocentrisme dissolvant.

Pas de vérité en dehors de l'humain. Pas de dialectique ni de symboles qui puissent saisir le vrai absolu et constituer l'unité réelle. Pas de raisonnements, de littérature ou d'éloquence qui puissent l'évoquer. L'ordre spirituel ne peut être institué que si, avant tout, nous ne posons que les questions qui seules comportent des solutions efficaces et permettent des démonstrations. Autrement, rien n'arrête les divagations. Tout est discuté. « Notre tendance spontanée à former nos opinions d'après les espérances ou les craintes résultées de nos désirs » n'a plus de frein.

Récemment, M. Georges Aimel invitait les Français à réapprendre à bien penser. Pour bien penser, il faut, premièrement, se soumettre aux faits tels

qu'ils nous apparaissent dans leurs rapports constants, puis s'évertuer à réaliser l'accord de notre conduite synergique avec nos pensées synthétiques et nos affections sympathiques. En un mot, il faut èîre rallié et relié.

L'image qui l'évoque dans notre cerveau est indifférente : la vérité intelligible pour l'homme ne peut être qu'humaine. C'est l'idée sociale qui meut l'ensemble, qui oblige l'individu, soit par la persuasion, soit par la contrainte, qui s'approfondit en instincts, qui se dynamise en sentiments.

Notre existence ne prend un sens que si nous la considérons comme vouée au perfectionnement universel, en élevant « au premier rang le perfectionnement moral caractérisé surtout par la subordination de la personnalité à la sociabilité ». C'est par là que nous nous incorporons vraiment à l'humanité que Comte définit : « l'ensemble des êtres passés, futurs et présents qui concourent librement à perfectionner l'ordre universel ».

La synthèse subjective.

I est son relativisme positif qui a conduit Comte à cette élaboration de la synthèse subjective. 11 n'en est pas de plus complète et qui satisfasse mieux le cœur et l'esprit, ni de plus exaltante pour toutes les énergies altruistes. Il n'y a qu'à en aménager toujours mieux les parties et — plus tard — à les embellir.

« La systématisation des sentiments humains est la suite nécessaire de celle des idées et la base indispensable de celle des institutions. » Pour régler les pensées, les sentiments et les actes, il faut une synthèse. Et d'autant plus complète que la société devient plus complexe. « La religion est un consensus normal pour l'âme équivalant à la santé pour le corps.» La foi, c'est-à-dire la confiance, l'assentiment, l'humilité, la grâce socialisante, est « la plus grande vertu sociale ».

Comte ayant coordonné — et lui seul était en mesure de le faire — l'ensemble des connaissances humaines, il ne visera point à une unité objective qu'il juge illusoire. Dès la première leçon de son cours, il l'a déclaré : « Je crois que les moyens de l'esprit humain sont trop faibles et l'univers trop compliqué pour qu'une telle perfection scientifique soit jamais à notre portée, et je pense, d'ailleurs, qu'on se forme généralement une idée très exagérée des avantages qui en résulteraient nécessairement, si elle était possible... La philosophie positive serait sans donte plus parfaite s'il pouvait en être ainsi. Mais cette condition n'est nullement indispensable à sa formation systématique, non plus qu'à la réalisation de ses grandes et heureuses conséquences. Il n'est pas nécessaire que la doctrine soit une, il suffit qu'elle soit homogène. »

Mais l'unité, précisément, fut l'aspiration constante de l'humanité. « L'ordre est dans l'unité. » Dans l'introduction de la Synthèse subjective, Comte a formulé magnifiquement les trois données de l'éternel et universel problème que n'avaient pu résoudre les synthèses partielles — donc impuissantes

contrel'analysedissolvante — etprovisoires:« Subordonner le progrès à l'ordre, l'analyse à la synthèse et l'égoïsme à l'altruisme : tels sont les trois énoncés, pratique, théorique et moral, du problème humain, dont la solution doit constituer une unité complète et stable. Respectivement propre aux trois éléments de notre nature, ces trois modes distincts de poser une même question sont non seulement connexes, mais équivalents, vu la dépendance mutuelle entre l'activité, l'intelligence et le sentiment. Malgré leur coïncidence nécessaire, le dernier énoncé surpasse les deux autres comme étant seul relatif à la source directe de la commune solution, car l'ordre suppose l'amour, et la synthèse ne peut résulter que de la sympathie; l'unité théorique et l'unité pratique sont donc impossibles sans l'unité morale : ainsi la religion est aussi supérieure à la philosophie qu'à la politique. Le problème humain peut finalement se réduire à constituer l'harmonie affective, en développant l'altruisme et en comprimant l'égoïsme; dès lors, le perfectionnement se subordonne à la conservation et l'esprit de détail au génie d'ensemble. »

Ainsi, le positivisme, ne pouvant se compléter que par la synthèse subjective, aboutit à la religion.

La religion positive.

« En lui-même, dit Comte, le nom de religion indique l'état de complète unité qui distingue notre

existence, à la fois personnelle et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que physiques, convergent habituellement vers une destination commune. Ainsi ce terme équivaudrait au mot synthèse, si celui-ci n'était point, non d'après sa propre structure, mais suivant un usage presque universel, limité maintenant au seul domaine de l'esprit, tandis que l'autre comprend l'ensemble des attributs humains. La religion consiste donc à régler chaque nature individuelle et à rallier toutes les individualités, ce qui constitue seulement deux cas distincts d'un problème unique. »

Une religion comporte :

i° Un dogme, qui est une philosophie ayant pour base une cosmogonie ; dans le positif, la coordination du savoir.

2° Un culte, qui est un appel aux fatalités extérieures et finalement, dans le positif, un effort collectif de nous y adapter en nous améliorant.

3° Enfin, un régime, qui discipline nos actes en s'inspirant des croyances propulsives. Dans le positif seulement, tout est rapporté à la réalité suprême qu'est Thumanité.

Pour la religion de l'humanité, le dogme sera donc la sociologie ; le culte, la sociolâtrie, c'est-àdire l'éducation de la bonté et de la beauté ; et le régime, la sociocratie, c'est-à-dire Tordre pour le progrès.

Exprimant l'humanité parvenue à la conscience d'elle-même, « la doctrine positiviste ne pourrait pas uevenir universelle si, malgré ses principes antithéologiques, son esprit relatif ne lui procurait nécessairement des affinités essentielles avec chaque

croyance capable de diriger passagèrement une partie quelconque de l'humanité ». Et donc, grâce à ce large syncrétisme initial, aucun schisme, hérésie, fanatisme à redouter. Le positivisme admet l'erreur inévitable, qui souvent ramène à une vérité plus profonde alors que les minuties de l'exactitude des apparences égarent ; aussi les défaillances inévitables del'égoïsme vital et l'ignorance inéluctable. La lettre ne saurait étouffer l'esprit. Le Catéchisme positiviste n'est pas un Koran. C'est une lumière qui alimente et renouvelle la projection de notre propre esprit toujours en marche.

S'il lisait et recommandait la lecture de Y Imitation comme « un guide journalier pour étudier et perfectionner notre nature », jusqu'à ce que « le positivisme accomplisse, en invoquant l'humanité, la synthèse morale et poétique ébauchée par le catholicisme au nom de Dieu », Comte se garde du quiétisme en plaçant toujours l'action et la pensée audessus de la contemplation. Celle-ci doit surtout « systématiser l'affection et Faction ». « Toute consistance, dira-t-il encore, est interdite aux sentiments qui ne sont point assistés par des convictions. » Prévoyant ses candides et incompréhensifs disciples exotiques, il condamne donc « la dégénération affective qui dispose à négliger les œuvres pour ne cultiver que les inspirations ». Il ne nous prescrit pas la dévotion, c'est-à-dire l'automatisme de l'amour, l'attitude de la méditation ; mais le dévouement actif.

Pas de foi sans culte, certes, et pas de culte sans rite; mais, à l'heure présente, pour cette religion qui doit devenir celle de « quiconque n'en peut plus

avoir d'autre », il n'est que l'action sociale. « Travailler, c'est prier », disaient les moines militants du moyen âge.

Néanmoins, Comte est allé plus loin. Il a précisé, intrépidement, les détails du culte* futur. Son génie s'y est manifesté à l'égal de sa sainteté. Il a pu susciter en lui l'extase d'une parfaite communion. Cela lui est personnel. Toute autre tentative d'instauration du culte serait prématurée, artificielle, et sans portée.

Le rite est la poésie du geste. Primitivement, c'étaient des danses hiératiquement lascives. Mais il faut, comme pour l'art, que l'idée exaltée par les rites soit passée dans le subconscient, et sentimentalisée. C'était le cas pour Comte, qui avait vécu sa doctrine dans les siècles, qui la vivait dans la postérité la plus lointaine, dont l'existenee même reproduisait en raccourci l'évolution collective et se projetait dans l'avenir infini. Ce n'est pas le nôtre, surtout à l'heure angoissante que nous vivons.

Il convient donc, en suivant respectueusement la pensée profonde du Maître, de ne retenir de la religion de l'humanité que ce qu'en peuvent accepter et ce qu'en exigent les pressantes nécessités de l'action immédiate. Le surplus viendra par surcroît, — du dedans. A vouloir forcer ses effusions et à se croire obligé de considérer « les Pensées d'une fleur » de Clotilde de Vaux comme un chef-d'œuvre de poésie, on ridiculise Comte et son admirable doctrine. La niaiserie ne fortifie pas la vénération.

Il n'est d'unité que par l'altruisme. « Notre bonheur et notre mérite consistent surtout, dit Comte, à nous rapprocher autant que possible de cette unité

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dont l'essor graduel constitue la mesure du vrai perfectionnement personnel ou social. » Seule, la puissance d'aimer est infinie. George Eliot disait que Comte a illuminé notre vie en lui donnant cette destination nouvelle.

Dans une solide étude sur « la logique de l'héroïsme », M. Jules de Gaultier remarquait que « la volupté n'est pas dans les choses, mais dans le pouvoir d'éprouver de la joie à l'occasion des choses ». La culture systématique de la sympathie nous fera trouver des joies indicibles dans le bonheur des autres.

Parce qu'elle est la religion du bonheur humain, la positivité est, fondamentalement, celle de la paix et de la bonté. Non pas cette humanitairerie fratricide et parricide des bas démagogues, ce pacifisme ignoble des marchands ploutocrates qui incendient le monde pour mieux écouler chez les sauvages ou les bolchevistes leurs stocks de cotonnades, d'acier ou de Bibles ; non pas cette bonté poussive, passive, négative, qui fuit devant le mal et l'encourage, qui prend toujours, stupidement, le parti de l'hypocrisie ; mais l'humanisme qui unit, mais le pacifisme qui dissipe les brumes du droit, qui commence d'abord par supprimer les guerres pour le droit, civiles ou ethniques ; mais l'amour saint qui s'affirme, qui fonce, qui se compromet éperdument, qui chasse les vendeurs du temple avec une trique et refoule les barbares avec le canon : l'amour actif et fécond de Jeanne d'Arc, de Comte et de Foch, — de la France universelle.

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