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Un incident, provoqué par un de ces singuliers hasards, comme en est faite le plus souvent la vie, et qui la rendent d'une exceptionnelle fécondité, quand le travail concourt à en favoriser les fantaisies improvisées, allait offrir à Puvis de Ghavannes la réalisation de ce qui n'avait été pour lui encore qu'un rêve; et devait suppléer à la pénurie, — bien volontaire, — des moyens habituels de parvenir : les relations administratives, la protection des coteries et de l'Académie.
La Ville d'Amiens et la Société des antiquaires de Picardie faisaient construire un musée. L'architecte, Diet, renditun jour visite à Puvis de Ghavannes. « J'ai vu vos peintures « du Salon de 1861, lui dit-il; elles m'ont « beaucoup plu ; si vous ne les avez pas ven- (( dues, je crois en avoir le placement. Dans
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€ rédifico que j'achève en ce moment, de € vastes surfaces sont à couvrir; « la Guerre » « et t la Paix » feraient parfaitement mon af- « faire. Que sont-elles devenues? » L'artiste répondit qu'elles appartenaient à l'État, qui n'en avait point encore tiré parti. « — Fort bien, « répliqua l'architecte, je vais immédiatement « en faire demander par la municipalité la con- « cession gracieuse />. Les peintures furent accordée par l'Etat au Musée de Picardie. Mises en place, dans la grande galerie, au premier étage, elles produisirent un eiïet superbe. Enchanté de cette bonne fortune inespérée, Puvis de Chavannes offrit de compléter la décoration, en peignant sur les entrecroisées, face aux grandes compositions, quatre panneaux en hauteur, correspondant à chaque sujet : un Porte-étendard, une Femme pleurant sur les ruines de sa maison; un Moissonneur, et une Pileuse.
Quelque temps après, l'architecte revenait voir le peintre, et lui annonçait son projet de faire décorer de deux peintures murales l'escalier monumental du Musée, a Auriez-vous « encore, par hasard, mon affaire, conime la « première fois » , ajouta-t-il, en riant. Puvis
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de Chavannes, sans répondre, enlève les chevalets et les meubles d'un coin de son atelier, découvre deux immenses rouleaux de toile: et, les montrant à Diet, s'écrie : « Si j'ai votre « affaire? La voici : Ce sont mes deux pein- (( tures du dernier Salon, « le Travail » et (( le Repos ». Elles ont les mêmes dimen- « sions que « la Paix » et « la Guerre »; « elles ont été exécutées pour leur faire suite, cf Je les tiens avec joie à votre disposition. » La municipalité n'avait pas d'argent pour les payer; le peintre en fit don. Quand elles furent marouflées sur les parois de l'escalier du Musée, encadrées d'une bordure de fleurs et de fruits, les deux compositions, d'une idée si gracieuse et d'un coloris si délicat, obtinrent un tel succès que les administrateurs de la Ville commandèrent à Puvis de Chavannes une nouvelle toile destinée au palier supérieur de cet escalier, entre les portes de la grande galerie.
L'artiste se mit aussitôt à l'œuvre; et il exposait, au Salon de 1865, la magistrale composition de r Ave Picardia nutrix » ; elle produisit une vive sensation.
Il y a là, en effet, une évolution imprévue du décorateur, une conception artistique nouvelle, originale; preuve indiscutable d'une
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rare puissance de tenipi^ramenl. Aux sujets de temps et de milieu indéterminés, tels que la Paix et la Guerre, le Travail et le Repos, il a substitué celui de la représentation de la synthèse d'une race.
t Ave Picardia nutrix » : c'est l'allégorie de la fécondité de cette belle province de France. « La Picardie produit du blé, du « cidre, du chanvre et du lin ; ses rivières, pour € la plupart navigables, sont très poissonneu- « ses » : voilà ce qu'on peut lire dans toutes les géographies. Suivant le programme général qu'il a indiqué à la municipalité, l'artiste en fera le thème de sa composition; mais, en conséquence de ses principes, il adopte nettement le parti pris de borner la spécialisation au paysage, — la nîiture est éternelle, — et de continuer pour les personnages la généralisation de costumes et de physionomies. Hn effet, le caractère de modernité d'une œuvre d'art n'est point à chercher dans les particularités contemporames qu'imposent les modes et les coutumes ; on peut être ainsi moins de son temps que par l'expression, sous une forme d'apparence antique, d'une idée toujours humaine et vivante.
Alors, au milieu d'un décor bien picard, d'une parfaite exactitude de couleurs et de lignes, il groupe trente-trois figures, dont les gestes, les attitudes, et Faction répondent avec précision au développement de toutes les parties de ce thème, d'une simplicité grandiose. Dans le verger d'une vaste ferme, des paysans tournent le moulin à blé ; des femmes apportent des pommes pour une cuvée de cidre; des maçons construisent un mur de maison; et une vieille femme file à sa quenouille le chanvre du pays. Sur les bords d'une rivière, des femmes tissent des filets de pêche; des charpentiers bâtissent un pont; des bateliers conduisent de lourds chalands. Ajoutez à ces travaux professionnels les incidents de la vie journalière, qui continue autour de tout cela, incidents gracieux, pittoresques, touchants : l'enfant qui veut, en portant sur sa tète une lourde corbeille de fruits, montrer sa force aux vieux parents ; la mère qui allaite son nouveau-né; les femmes qui se baignent à l'ombre des saules, etc. La composition est ainsi abondamment suggestive de sensations délicates; et elle décore magnifiquement l'édifice dans lequel on l'a^placée.
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En 1879, il fut question do compléter la décoration du Musée par une peinture qui occuperait toute la paroi faisant face au vestibule d'honneur; un plafond vitré devait remplacer les baies d'éclairage. La municipalité s^adressa de nouveau àTEtat pour obtenir son concours; elle éprouva un refus. Désespérance de Puvis de Chavannes qui voit , sans la perspective d'une réalisation dans un avenir plus ou moins prochain, ajourner un projet ardemment caressé, étudié avec le plus grand soin.
J'ai une lettre de ce temps, émue, attristée, dont chaque mot trahit la douleur d'une inactivité persistante, en même temps qu'elle contient les pensées les plus élevées, les plus fières, sur les devoirs professionnels qui incombent à un artiste, d'une conscience irréductible dans leur accomplissement, et soucieux de sa dignité morale : a Ce qui n'est pas un rôve, « écrit-il, c'est l'avertissement que j'ai reçu cf pour mes étrennes que le ministre de Tlnté- « rieur a refusé le crédit pour l'achèvement des « peintures murales d'Amiens. Je devrai ff donc probablement, cette année encore, « comme l'autre, ne relever que de moi-même « pour les travaux que j'entreprendrai. Vous a les voudriez grands quand même, mon cher
« ami, vous allez comprendre que c'est im- « possible : l'encombrement est devenu tel « dans mes deux ateliers que je dois tenir « roulée, et compromettre ainsi, la partie la « plus importante de mes travaux. J'entre- « prendrai donc encore une grande toile pour « six semaines d'exposition avec une quasice certitude de la voir revenir; et, ensuite, « pourquoi une grande toile? Quel sujet puis- « je traiter dans ces proportions qui ne soit « un corollaire des grandes toiles que j'ai déjà « faites. Le reflet doit le céder à la lumière « comme intensité, et la composition épisodi- « que à la composition synthétique comme « surface. Les travaux de grande dimension « n'ont de sens que sur les murs ; ils y pren- « nent leur raison d'être et les nécessités de « leur exécution. En dehors de cela, on ne les « entreprend que pour montrer ce dont on est « capable; et je n'hésiterais pas si j'avais « quelque chose à hasarder, ou à prouver « comme tendance personnelle ; mais en ai-je « assez fait, bon Dieu ! Le public et les artistes (( finiraient par ne plus même s'en apercevoir. « Au lieu de cela, il y a dans le sens de l'ex- « pression bien des choses à faire, et, dans « ce cas, la superficie importe peu. Si je dois
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€ rester sans travaux, je me tournerai peut- « ôtre de ce côté; en attendant» j'accomplis « le travail testamentaire de mes réductions. € Fade besogne si elle n'était relevée par la « volonté tle la mener à bout dignement. » Mais, la foi est plus forte que la raison. L'artiste, spontanément, à ses frais, entreprend le carton du a Ludus pro Patria ». A ce propos, il écrit humoristiquement à un ami : « Depuis votre départ, aucune brise ne s'est « levée du côté d'Amiens, et j'en suis réduit « à souffler moi-môme dans mes voiles. A « défaut d'autres, je peux prétendre à un prix « de poumons. » L'œuvre, exposée au Salon de 1881, produisit une grande émotion; l'Etat en fit l'acquisition; et commanda, pour le Musée de Picardie, la peinture, qui, au Salon de Tannée suivante, valut à l'artiste la Médaille d'honneur de la Société des artistes français.
Dans la composition précédente, le peintre a représenté le peuple picard sous son expression d'activité physique, ayant pour but de mettre en œuvre les richesses du sol et des eaux : « Ave Picardianutrix ». Une autre inspiration va apporter à la composition nouvelle un caractère plus élevé encore, en faire le cou-
ronnement d'une série d'idées, qui, en se développant dans leur ordre naturel, ont pris constamment une portée morale supérieure, en même temps que leur réalisation picturale devenait plus parfaite. Cette inspiration est celle du patriotisme : « Ludus pro Patria ».
Sur les bords d'une rivière, qui coule avec lenteur entre les bouquets de frênes et de peupliers , et les chaumières , dans un vaste paysage de champs de blé, de prairies, et de bois, le village en fête est assemblé. Les hommes s'exercent au jeu de la lance. Le juge est un vieillard assis sur un tertre, près du tronc d'ormeau qui sert de but. Deux jeunes mères de famille et un chasseur de canards lui servent d'assesseurs bénévoles. Pendant ce temps, les femmes préparent le festin rustique qui suivra le jeu; ou se reposent, étendues sur l'herbe, assises au pied des arbres. C'est tout; et cela suffit pour constituer une composition qui emplit les yeux et l'esprit d'une superbe vision d'humanité.
Je visitais le Musée de Picardie un lundi de la Pentecôte ; le palais était bondé d'ouvriers et de paysans. Dans l'escalier et sur le palier du premier étage, tous les arrivants se retournaient ; et, appuyés contre la rampe, sur la
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balustrade, regardaient le « Ludus pro Patria «.Pendant une heure, sur cos visages d'hommes, ignorants de toute esthétique et de toute philosophie, insouciants de Tœuvre d*art, jVpie la sensation éprouvée; ils ne paraissent ni étonnés ni surpris, et moins encore troublés; ils regardent longuement, sans mot dire, sans demander d'explications; puis, ils s'en vont. Évidemment, à ces cerveaux rudimentaires, habitués aux éternels spectacles de la nature, et qui, pendant les travaux des champs, voient constamment des physionomies, des attitudes, et des gestes semblables à ceux des personnages de la composition, cette peinture n'apportait aucune sensation imprévoie, et paraissait trop naturelle, trop simple. Mais, pour tout esprit ouvert, par effet de tradition, de milieu, ou d'éducation, à Tintelligence des idées générales, accessible à l'éloquence de la simplicité dans la grandeur, intéressé aux manifestations de Tàmc humaine, — qui, à travers les temps et les mœurs, sous une apparence extérieure de diversité, sont toujours d'une même inspiration de sentiments, — le « Ludus pro Patria » est d'une infinie séduction, et constitue une œuvre magnifique, imposante, par la pensée et par la forme d'art.