‹ Un maître de ce temps Puvis de ChavannesChapitre 10 sur 26 · LA PAIX » ET « LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA PAIX » ET « LA GUERRE

Dès ses débuts dans la vie artistique, à peine a-t-il, par un travail sérieux et incessant, acquis la pratique du métier, Puvis de Chavannés s'essaye à réaliser son rêve de décorateur, (c En 1854, a raconté le peintre, mon frère « fit construire, en Saône-et-Loire , une maice son des champs. La salle à manger me tenta u avec ses quatre panneaux nus; je me dis (( qu'il serait amusant de les décorer; et, en (( dix-huit mois, j'y exécutais, avec entrain, « l'inévitable motif des « Quatre-Saisons », (( légèrement modernisé, avec une grande (( composition centrale : ce le Retour de F En- (( faut prodigue ». Puis, le travail terminé, je (( reprends pour le Salon, et dans des dimen- « sions plus vastes, un de ces quatre sujets, « le Retour de la chasse », qui me fait recevoir « par le jury, et me désenguignonne définitive-

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« ment. J'en suis si content que je donne le € tableau au Musée des Ikaux-Arts de iMaru seille. Il nie semble qu'il}M\h\ quel(|uecii()se « A faire dans eette voie. Je poursuis, et cx(''- « cute, pour Thùtel de M"" Claude Vignon, « quatre figures symboliques : o la Fantaisie », « la Vigilance », « le Uôve », et « la Poésie ». Puvis de Chavannes ne songeait pas encore à la grande peinture murale telle qu'il Ta faite depuis; mais Tallégorie avec des idées générales, concentrées, l'attirait déjà instinctivement, a Le Retour de cbasse » marque une évolution décisive dans ce sens. Certes, il est fort loin des compositions d'Amiens. A les analyser avec soin, les personnages divers mis en scène, le cavalier encapuchonné d'une peau de léopard, les deux jeunes hommes du premier plan, entièrement nus, — une paire de cnémides et des pans d'étoffes flottantes ne sauraient constituer un costume, — paraissent des morceaux d'académie d'après des types classiques, juxtaposés simplement, en vue d'un arrangement plus ou moins pittoresque, sans idée synthétique, d'aspect étroit de formes et de tons. Mais, le sentiment du naturalisme et le goût du paysage aux grandes lignes décoratives s'y manifestent nettement, en même

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temps que l'exécution prouve déjà un métier sérieux, qui progressera d'une manière constante, pourtant sans modifications importantes de principes ni de procédés.

Il n'est pas de moindre évidence, à partir de ce moment, que l'artiste, par ses patientes études, par ses longues méditations dans la solitude de son atelier, s'est fait un haut idéal dont il ne s'écartera pas. Puvis de Ghavannes n'avait point gardé rancune de leurs rigueurs aux juges des Salons ; et même, il estimait avec philosophie, qu'ils lui avaient rendu un sérieux service, — involontairement, ce qui le dispensait de toute gratitude — , en le condamnant au travail intime le plus énergique, et en lui imposant la volonté de faire justice de cet ostracisme, un jour très prochain, par la démonstration d'un incontestable talent. Il y réussit avec « la Paix » et « la Guerre )>.

En 1861, il envoyait au Salon ces deux compositions. Elles lui valurent une offre officielle d'achat de (c la Paix », et une deuxième médaille. L'artiste ne voulut pas céder l'une sans Tautre ; elles se complétaient ; il fit cadeau à l'Etat de « la Guerre ». Il se remit tout de suite à la besogne; et, en 1863, il exposait

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t le Travail » et « le Hcpos ». On on lit grand éloge; mais personne ne les aciiola. lin dépit de ce mécompte, et de la cruelle dispersion de compositions rêvées inséparables, prenant en quelque édifice la vie délinilivc de l'œuvre qui a anime les murailles », Puvis de Chavannes était heureux et fier : il avait pu montrer un ensemble de peintures décoratives, conçues dans le môme esprit, exécutées par les mêmes procédés, et visant le même but. Ce n'était point d'un penseur médiocre de l'avoir imaginé, ni d'un mauvais ouvrier d'être parvenu à le mener à bonne fm, sans s'être laissé distraire par les caprices d'une imagination juvénile, ardente, fougueuse, et par les formules académiques, plus séduisantes et plus faciles, dont il avait sous les yeux l'universelle contagion.

Une doctrine et un métier, d'une originalité bien personnelle, s'affirment dans cette première œuvre. L'un et l'autre, plus tard, suivront l'évolution progressive d'un tempérament toujours ambitieux de perfection et d'autorité; mais, d'ores et déjà, le jeune peintre, avec une virile résolution, provenant des longues méditations qui ont fortifié une vocation énergique, a conquis un idéal, dont il ne s'é-

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cartera jamais, et qui le soutiendra au milieu des luttes et des épreuves, contre Findifférence générale d'abord , contre une hostilité implacable ensuite; et, plus tard, contre les enivrements dangereux du succès.

Cet idéal est la synthèse des formes de la beauté que la nature revêt pour donner à l'humanité la raison et la joie de la vie. Dans toutes les grandes périodes, les artistes le poursuivent; ils l'ont atteint aussi complètement que possible, lorsqu'ils ont été le plus près, grâce aux mœurs et aux idées, d'en concevoir et d'en traduire une expression fidèle. La science a prouvé que les mythes anciens ne représentaient à l'origine que le jeu normal des forces naturelles; et que, des phénomènes physiques, de leur diversité, de leur puissance et de leur grandeur, la poésie avait fait peu à peu dés dieux et des déesses. A ces créations, l'art, dès son enfance, recevait la mission de donner un corps; et quand les poèmes homériques eurent révélé au monde la beauté, que la Grèce en eut créé la religion nationale, chaque divinité devint la personnification plastique des formes diverses de cette beauté, qui ne tardait pas à prendre le carac-

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tère définitif du symbole populaire de toute harmonie et de toute vertu.

Dans sa première manifestation publicjuc, importante, Puvis de Chavannes est remonte'; hardiment au principe de la mythologie, en choisissant pour sujets la représentation de la vie dans ses fonctions sociales les plus générales : la Paix et la Guerre, le Travail et le Repos; en môme temps qu'il semble demander à l'Antiquité grecque le secret de ce naturalisme supérieur qui assure à son génie Timmortalité, et une bienfaisance éternelle. Ce choix et cette recherche devaient le conduire avec sûreté à l'adoption d'une esthétique et d'un métier, qui ont pu paraître tout d'abord un anachronisme et une imitation, mais dont la pratique , aussi ferme que constante , a prouvé la logique et l'originalité.

a La Paix » n'est point celle d'Aristophane : « Quelle joie de déposer le casque et de laisser a là fromages et oignons! Ce que j'aime ce a n'est pas à combattre, c'est à boire avec des a amis et des camarades, à voir pétiller dans « le feu les branchages secs coupés en été, à « faire rôtir des pois chiches sur les charbons, « à faire griller des faînes, à caresser la jeune

(( Thsalta pendant que ma femme est au bain. » L'artiste s'élève immédiatement au-dessus de l'individu pour agrandir, par l'humanité, la pensée et son image, associant étroitement l'une et l'autre , sans spiritualiser la matière , ni matérialiser l'esprit, dans la perception de l'unité profonde qui les enveloppe : ce qui est la véritable poésie, suivant la définition d'un des derniers critiques de Victor Hugo.

Dans une fraîche vallée, entourée de hautes montagnes qui la protègent contre le soleil ardent et contre la bise, les guerriers vont se reposer. Un groupe, au pied d'un laurier-rose en fleurs, cause avec les paysans des bienfaits de la paix qui va les rendre à leurs joies et à leurs travaux, et de la concorde qui unit les défenseurs et les nourriciers de la Patrie. Des femmes offrent des fruits dans des corbeilles ; là, on trait une chèvre; ici, on verse une amphore pleine de vin, pour désaltérer ceux qui ont soif. D'autres habitants de la vallée en toute hâte accourent pour apporter d'abondantes provisions ; c'est à qui fera agréer ses présents par les guerriers. Au second plan, dans une vaste clairière, des coureurs, jeunes et vigoureux, luttent de vitesse avec d'habiles cavaliers; des colombes volètent du laurier-

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rose aux ormeaux et aux yeuses, pour prendre leur part du champ<5tre festin. Tout est sérénité, expansion de joie et de vie.

Dans « la Guerre », le groupe principal montre moins l'action, tumultueuse et horrible, que le but qui en explique, s'il n'en légitime, les atrocités et le sang. Les guerriers ^ cheval sonnent, avec leurs trompettes gigantesques, à tous les coins de l'horizon, les fanfares de la victoire, devant les dépouilles opimes amoncelées : des femmes et des bestiaux. L'aïeule crie ses imprécations devant le cadavre de celui qui est mort pour la défendre ; le paysan, attaché à un pieu, injurie les vainqueurs; des vaches beuglent d'épouvante.

A Tarrière-plan, dans la pénombre d'un ciel de crépuscule embrumé par les fumées de l'incendie qui brûle les fermes, on devine des scènes de pillage et de tueries.

Puvis de Chavannes a obéi là instinctivement à cette idée de profonde philosophie, à ce sentiment de délicatesse, qui, dans l'Antiquité grecque, faisaient toujours aux artistes choisir le moment psychologique, soit avant, soit après l'héroïque événement, où la figure humaine devait revêtir toute sa beauté, sous Texaltation d'une idée ou dans la réalisation

d'un acte, de nature, l'un et l'autre, à mettre enjeu toutes les facultés d'audace, d'énergie, et de vigueur.

L'allégorisation la plus expressive du « Travail » sera, dans la pensée de l'artiste, la maternité pour la femme; pour l'homme, le labourage, la charpenterie, et le métier de forgeron. Ce dernier n'est-il pas de tous celui où le travail manuel atteint une telle expression de grandeur et de puissance, qu'il semble que sa pratique soit la plus belle forme de l'intelligence et de la virilité? « Si je n'étais pas un « peintre, disait un jour Puvis de Ghavannes (( à Henry Havard, j'aurais voulu être un force geron. »

Près d'une forêt, sur un tertre qui domine le rivage de la mer, bien en évidence, car le métier est fier, on a établi une forge ; une ancre vient d'être achevée; cinq compagnons, superbes de mâle beauté, rangés autour d'une enclume, marteaux et tenailles en mains, vont forger une pièce nouvelle; deux autres attisent le foyer où rougit et s'amollit le fer. Non loin, sur le premier plan, deux charpentiers équarrissent des troncs d'arbres; l'un d'eux montre le chemin de la mer à une femme de cordier qui porte un câble à l'équipage d'un

« LK THAVAIL » KT « LK RKPOS i). 123

bateau. Au bas du tertre, un paysan conduit une charrue que tirent péniblement deux grands bœufs. La maternité : c'est une jeune femme qui, dans le sillon, vient d'être prise des douleurs de l'enfantement, et î\ qui la grand' mère présente le nouveau-né pour lui donner le sein.

Un vieillard, las d'une longue route, assis au pied d'un arbre, contant le passé à ceux qui sont le présent : des jeunes hommes et des jeunes femmes, qui pour l'entendre ont quitté leurs travaux rustiques, et dont les amours, sains et féconds, ont fait l'avenir en ces enfantelets jouant tout nus sur l'herbe, symbolisent le Repos. Du haut de la colline verdoyante, mise comme fond de paysage à la composition, descendent rapidement vers la rivière, pour s'y désaltérer, les grands troupeaux de moutons.

A ces idées générales de la Paix et de la Guerre, du Travail et du Repos, qui sont de toute éternité, et d'une universalité hors des latitudes et des races, il ne pouvait, sous peine de leur enlever ce beau caractère de synthèse humaine, être donné ni milieu ethnographique, ni couleur locale. Le nu seul, sans lequel, d'ailleurs, la perfection artistique est

illusoire, permettra d'atteindre la vérité. Puvis de Ghavannes le pratique résolument, s'élevant peu à peu, dans sa conscience et sa moralité d'artiste, de la préoccupation étroite de l'effet individuel, de la joie de faire saillir une belle hanche, de dégager d'un pli d'étoffe une opulente épaule, d'arrondir un dos d'ivoire, à l'exécution sévère de groupes de figures et d'ensembles, où tout est équilibre , harmonie , unité. C'est que d'abord, pendant les premières peintures d'Amiens, l'artiste peignait directement sur la toile ses figures d'après le modèle vivant; cette méthode le conduisit fatalement à la particularité de la physionomie, du geste et de l'attitude; tendances favorisées par l'audace habituelle à la jeunesse et par l'ambition de montrer une science acquise récemment. Aussi, presque toutes les figures féminines de ces peintures, notamment la femme qui trait la chèvre, la femme qui porte une corbeille de fruits, dans « la Paix », les captives de « la Guerre », la moissonneuse, la jolie fille qui écoute le pied sur un tronc d'arbre, du « Repos », sont des morceaux d'atelier, caressés avec la passion ardente d'un artiste, épris de toutes les séductions de la beauté qui vient de lui être ré-

« L\rTOMNK » ET « l.K SOMMKII. " . l'i.'l

vélée. Hardiment exécutées, dans un coloris il'une exubérance charmante, ces figures ne laissèrent pas, en dépit de la signature inconnue qu'elles portaient, d'exciter une vive curiosité dans le monde des peintres et des amateurs de tableaux.

Mais l'artiste n\i travaillé que pour un édifice idéal; et les toiles du Salon de i8G3, invendues, séparées des deux premières, rentrent dans l'atelier. Sans se laisser décourager par cet insuccès administratif, il peint a l'Automne » et « le Sommeil », qu'il expose au Salon de 18G4, et qui sont aujourd'hui, le premier tableau au Musée de Lyon, et le second au Musée de Lille. Dans « l'Automne », il a représenté des femmes au milieu d'un verger. Une cueille des fruits et les dépose dans une corbeille que lui tend sa compagne appuyée contre un arbre et vue de dos ; une autre, assise, les regarde eu souriant.

Le tableau appartient à la catégorie de ces œuvres dont l'artiste a résumé le caractère par cette définition : ce la composition synthé- « tique, et conçue dans le sens de Texpresu sion ».

Mais ce terme « expression », ne doit point

être entendu ici exclusivement avec la signification qu'en donnent les dictionnaires : « la manière d'être qui manifeste le sentiment, la pensée, et les passions. » C'est bien plutôt l'expression de la forme humaine, inspirée par une idée plastique, unique source de sensations artistiques. Ainsi, dans « l'Automne » le peintre, par une conception particulière, et nouvelle à son avis, a surtout voulu représenter cette saison avancée dans l'ordre des évolutions de la nature, sous la figure d'une femme, encore belle, toujours gracieuse,, mais dont les années ont déjà blanchi les cheveux, et qui laisse à la jeunesse la joie de cueillir des fleurs, des fruits, et l'orgueil de montrer la splendeur de sa beauté. « Le Sommeil )) est une grande composition décorative, de la série de « la Paix » et de a la Guerre », comme genres de sujet et de métier.

Le Salon de 1870 contient de Puvis de Chavannes une composition, « la Moisson », procédant de la svnthèse humaine d'où sont sorties les premières peintures du Musée de Picardie. C'est le soir d'une journée d'été; de tous les coins de l'immense champ de blé qui tient la plaine entière entre les coteaux, accourent vers la lisière du bois, lieu de rendez-

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V0U8 et do repos, les travailleurs, liommcs, enfants, et femmes. Sur un hourriquet, ont été apportées des jarres de lait frais; les premiers arrivés sV désaltèrent. Il y a là un étang; on s y baigne à l'ombre des grands arbres; les jeunes mères allaitent les nouveau-nés, caressent les petits qui jouent avec des agneaux ; les fillettes ramassent des fleurs. L'Ktat fit l'acquisition de ce tableau, et l'envoya au Musée de Chartres. La « Famille de pécheurs », du Salon de 1875, et les « Femmes au bord de la mer », du Salon de 1879, appartiennent également à ce groupe d'œuvres d'expression et de synthèse.

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