‹ Un maître de ce temps Puvis de ChavannesChapitre 13 sur 26 · LB PAYSAGISTE · texte numérisé non relu

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dont rorigiiialité était eucorc en chrysalide, s'efTorçait d'évoquer à l'imagination du spectateur des idées de Vallée de Tenipé, de Champs d'Arcadie, de rivages verdoyants, de mer cœruléenne. Derrière le laurier fleuri, sous lequel sont groupés les divers personnages chargés d'exprimer les joies de la Paix, un bout de ciel laisse apercevoir les sommets, bleus et roses, de montagnes lointaines, inaccessibles, destinées à abriter des vents et de l'ennemi la tribu qu'absorbent les plus idylliques occupations. Cependant, ces paysages sont bien les aînés de ceux qui les ont suivis, en ce sens qu'ils ont la nature pour base, et qu'ils ne dérivent nullement d'un système banal de facture traditionnelle. L'artiste les a vus sur le golfe de Gascogne et aux Pyrénées.

Vers ce temps, il écrivait à un de ses élèves, Ary Renan, cette lettre charmante, dans laquelle il indique comment il comprend et étudie le paysage , et quel parti merveilleux on peut tirer des plus modestes, ou tout au moins de ceux qui paraissent tels, en comparaison des paysages que l'histoire, la tradition et la mode ont consacrés :

« Je vous remercie de cœur de votre afl'ec-

c( tueuse et très intéressante lettre. Je l'ai « reçue le soir même de ma rentrée à Paris, (( car j'ai fait aussi mon voyage, si l'on peut (( donner ce nom à ma très rapide excursion (( au pays. Les proportions sont par là bien c( observées, car votre carrière s'ouvre et la (( mienne se ferme. La vue des contrées si (( belles que vous parcourez convient à votre (( cœur naissant, elle vous offre des richesses c( de toute sorte dans lesquelles vous n'aurez (( qu'à choisir. Pour moi, mon siège est dé- (( sormais bien déterminé, bien limité, et je (( ne me ravitaille plus qu'en France. J'ai eu « aussi mes torrents, mais ils tombaient du c( ciel ; et mon fleuve jaune était fait de toutes (( les boues de la Bresse. Malgré tout, quelce ques buissons fleuris et des bois parfumés (( m'ont ravi, — c'est de la musique de (( chambre , comparée aux puissantes har- « monies qui vous ont frappé, mais elle a sa « grandeur et sa grâce calme et bien péné-

« trante —

(( ... Il faut que l'homme conserve le sentice ment de la puissance dans la création; et ce faire beaucoup avec peu est une bien autre « jouissance pour lui que de se traîner pénic( blement à la remorque de certaines beautés

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t qui ne sont pas à Féchellc humuiiie. Nous « causerons de tout cela. »

« Ce que vous m'écrivez me donne un vif « désir de vous entendre sur votre voyage et « de connaître ce que vous en rapportez. Ce t sera notre provision d'hiver, nous en cause- « rons; et, quand nous différerons, lirébant « prononcera entre nous. Je ne sais si vous « me convertirez aux sites alpestres que je « n'ai jamais beaucoup aimés à en juger par « l'épanouissement physique et moral que « m'a fait éprouver une vue de plaine , après « quelques semaines passées dans les P3Té- € nées. Dans tous les cas, votre excursion € au cordeau dans la neige et la glace m'a 0 donné la chair de poule, et j'ai senti que je « ne m'enrôlerai de ma vie dans les moiita- « gnards et les crevassiers. Tout cela n'ema péchera pas qu'un jour vous tiriez un excel- « lent parti de ce pays où vous avez passé de « bons jours. »

Un des caractères du paysage de Puvis de Chavannes est que, du commencement à la dernière heure, tout s'y tient étroitement, présente une filiation directe, sans autres modifications que celles d'une forme plus pure

dans une plus grande simplicité, acquises par cinquante ans d'études et de progrès.

Dans (( le Travail » et « le Repos », se manifeste nettement la volonté énergique de rejeter l'apparence, le soupçon même, de ces formules académiques , qui , pour chaque paysage, comme pour chaque figure, dans une composition d'histoire ou d'allégorie, fixent immuablement la ligne et la couleur ; formules dont l'obsession poursuit opiniâtrement, à travers la première période de vie indépendante, les plus résolus, comme l'auteur de ces deux peintures, à ne traduire que des sensations personnelles de choses vues. C'est ici, un coin de mer bleue, avec des rochers roux, auquel le souvenir de la Méditerranée n'est point étranger; là, un bord de rivière, au devant de coteaux boisés , que le peintre a observés près du Bas-Meudon, sur la rive droite de la Seine.

L' (( Ave Picardia nutrix » prouve une décisive et définitive évolution. Puvis de Chavannes a reconnu, dans le parallélisme étroit de la nature et de Thumanité, l'élément essentiel de grandeur et d'originalité , le vrai moyen de donner la vie à une œuvre. Alors, sous l'influence de l'émotion qui s'éveille en lui, il peint non plus un paysage quelconque, des-

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tiné à sen'ir uniquement de fond aux figures, mais la terre picarde, tians sa physionomie intime, familière aux groupes vivants d'hommes, de femmes et d'enfants, qui personnifieront la province laborieuse et féconde. A droite, c*est bien la douce et calme rivière de Somme, dont l'eau presque endormie reflète les nuages blancs du ciel, et Tombre verte des saules. A gauche, qui ne reconnaîtrait de suite la ferme de Topulente campagne d'Amiens, aux murs de briques roses, tapissés de treilles et de glycines en fleurs, avec le verger de pommiers, à l'herbe rare, flétrie par le piétinement des bêtes et des gens ?

L'évolution continuera, toujours en progression d'harmonie et de clarté, dans les peintures suivantes; et, le « Ludus pro Patria », vingt ans après, la montrera complète, dans l'imposante manifestation d'un art supérieur. Un nouveau critique de Victor Hugo, Léopold Mabilleau, a écrit que, dans son œuvre, le paysage, au fur et à mesure du développement du génie, paraît prendre plus d'importance, et accentuer un caractère spécial de grandes lignes et de couleurs contrastées, a La nature semble faire la leçon à riiomme. a Les arbres , les fleurs s'y détachent plus vi-

(( goureusement et ne semblent plus jouer exce clusivement un rôle purement décoratif, mais (( être une forme précise et intentionnelle de la « pensée. » Cette observation peut s'appliquer exactement aux derniers travaux de Puvis de Ghavannes dans le Musée de Picardie. Désormais, le paysage devient partie essentielle, et presque primordiale, de la composition.

Ah ! ce n'est point notre maître qui aurait déclaré,— comme le peintre anglais Watts, à qui l'on a songé parfois aie comparer pour le goût des allégories , — que « le paysage ne prouve rien )>. 11 y voyait, au contraire, une des plus abondantes sources de sensations artistiques ; pour lui, le paysage était la nature elle-même, sentie et aimée par une âme : « Toute décora- (( tion ne peut être belle que dans la mesure où (( elle reflète la nature, et en traduit lapassion. » D'une profession de foi aussi nette, n'allez point conclure à qualifier le peintre de paysagiste, comme je viens de le faire par nécessité d'écrivain. Il se défendait, avec énergie, de ce qualificatif; toute spécialisation professionnelle lui paraissait une antinomie inexplicable. « Un « peintre sérieux, disait-il, doit tout connaître (( et tout pratiquer de son métier. La nature, (( ne présentant aucune différence de gran-

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